DEUXIÈME LIVRE Les Œuvres et les Jours (continued 2)
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Voici, pourtant.
Un petit paysan m’avait dit, me voyant « tuter » un grillon, c’est-à-dire tenter de le faire sortir de son trou en l’agaçant du bout d’une herbe fine et flexible :
— Si vous voulez qu’il chante bientôt, il n’y à qu’à le mettre en boîte près du feu.
Effectivement, ce Grillon, qui se trouvait être un mâle, placé dans un angle de ces immenses cheminées rustiques où le feu ne s’éteint jamais, vivant dans une atmosphère torride, brûla les étapes, et chanta en fin de janvier… Introduit alors dans une cage où la plupart des gens de sa génération venaient à peine d’accomplir leur seconde métamorphose, il fut considéré sans doute par eux comme un phénomène inquiétant, puisque, trois jours après, je le trouvai dévoré à moitié… Trois de ses compagnons s’acharnaient encore sur sa dépouille, rageusement.
L’humanité a fait brûler des sorciers ou des sorcières pour des motifs moindres.
Mauvaisement encouragé par ce premier résultat, j’ai pris, en août 1913, dans une de mes cages, deux brindilles de laitue desséchée supportant une centaine d’œufs nouvellement pondus ; je les ai confiés à une boîte de bois et ai installé celle-ci tout près du fourneau, dans la cuisine… La période d’incubation dans les conditions ordinaires est de vingt à vingt-cinq jours. Dans la boîte installée le jour près du fourneau, et la nuit, dans l’âtre, à une température qui devait parfois dépasser 40° et qui ne descendait guère au-dessous de 20° centigrades, ma couvée a mis tout juste treize jours à éclore !
Je note que le nombre des œufs qui ne « valurent rien », comme disent mes paysans en parlant des œufs clairs de leurs poules, fut infiniment plus considérable qu’il n’arrive d’ordinaire. Pour une centaine d’œufs, une cinquantaine seulement de grillonneaux ; mais ils ne différaient en rien, ni par la taille, ni par la robustesse, des grillons nés normalement.
Sur lesdits cinquante grillonneaux, j’en prélevai au hasard une vingtaine qui, dès lors, vécurent dans une cage exposée en plein air… La précipitation factice de leur venue au monde n’influença nullement leur santé ni leur vie ; la dernière femelle mourut à la veille de la déclaration de guerre, ce qui était déjà arrivé à la plupart de ses sœurs ayant vécu et grandi en liberté.
En revanche, ce fut auprès du fourneau que j’établis la demeure des trente autres grillonneaux… Je pris d’abord la précaution, à cause de la température torride du lieu, de renouveler très souvent leur pitance, mais je ne tardai pas à m’apercevoir que la laitue desséchée et racornie, dont ils eussent fait fi ailleurs, leur semblait dans leur gîte surchauffé un aliment acceptable et même plus sain que tout autre. Véritable prodige d’adaptation lucide et rapide ! Les quelques décès que j’ai constatés dans cette atmosphère anormalement chaude, je crois pouvoir affirmer qu’ils furent dus à une sorte de dysenterie provoquée par une absorption exagérée de laitue fraîche, verte et aqueuse ; aux méfaits d’une vie vraiment trop civilisée et factice, cette fois, d’un régime de surmenage et de suractivité imposés, s’était ajoutée tout naturellement la possibilité de la maladie, phénomène inconnu de Grillon libre, et inconnu aussi dans les monastères édifiés par mes soins où il est permis à ce brun moinillon d’observer l’obédience aux immuables règles de l’annuelle cérémonie solaire.
Dès le début de mars, mes grillons accélérés, qui n’avaient pas beaucoup chanté et guère plus aimé sans doute, commencèrent de mourir, en avance de quatre mois sur leur génération ! Peu d’œufs dans la cage ; mais, néanmoins, il y en avait. J’aurais dû alors, je le confesse, en distraire quelques-uns pour voir ce qu’il adviendrait d’eux dans des conditions normales. J’ai eu vaguement, un instant, je le confesse, l’orgueil un tantinet prométhéen d’espérer que, par mon artifice, une nouvelle génération de grillons des champs naîtrait, pour la première fois depuis des siècles et des siècles, avant que la génération précédente fût retournée au néant. J’ai donc laissé tous les œufs dans la boîte installée à demeure près du fourneau… et j’ai trouvé un jour ladite boîte ébouillantée à la suite d’un très banal incident culinaire.
Un jeune savant de mes amis, que mes menues études intéressaient, me conseillait de renouveler l’expérience au plus tôt, dès qu’auraient pondu mes grillonnes normales. Il m’indiquait qu’il serait également curieux de tenter l’expérience en sens contraire, d’observer si une basse température ne retarderait pas l’éclosion des œufs et des dates ordinaires des successives métamorphoses. Effectivement, je trouverais singulier que l’horloge de cette petite vie ne fût pas retardée par le froid à peu près dans la même mesure qu’elle est avancée par la chaleur.
Mais la guerre est venue en la saison même où il eût fallu recueillir des œufs de grillonnes normales…
… Et puis, je n’aime pas beaucoup, je le répète, à me livrer à des expériences de ce genre ; et, enfin, sur ce point, j’en sais autant qu’il me paraît nécessaire ici, puisqu’il s’agit simplement d’éclairer au mieux la façon dont la branche Cricri s’est détachée du tronc principal de la race. Cricri est plus petit que Grillon, plus agile et plus déluré, ses yeux sont plus gros et bombés, comme ceux des êtres qui vivent dans l’ombre ; il est de couleur grisâtre et blafarde, sans doute pour la même raison ; à part cela, il n’y a guère entre eux plus de différence qu’entre deux cousins germains dont l’un habiterait les champs alors que l’autre, plus ambitieux ou croyant mieux vivre, se serait mis « en place » à la ville.
La durée de leur existence est à peu près la même, — plus courte peut-être de quelques jours pour Cricri ; les métamorphoses successives ont lieu au bout de laps de temps identiques ; les moirures des ailes grisâtres de Cricri mâle et adulte reproduisent exactement les moirures des ailes tête-de-nègre, bordées de jaune à leur attache, de Grillon ; les ailes des femelles de Cricri comportent les mêmes signes et les mêmes dessins que celles de Grillonne.
Quant au chant, je défie l’oreille la plus exercée de démêler s’il provient d’une paire d’ailes masculines grises ou brunes ; il est simplement probable que Cricri a plus de voix. Le seul fossé sérieux qui sépare Cricri et Grillon, c’est que, la vie de celui-là n’étant pas soumise à la marche des saisons, il naît, aime et meurt à n’importe quelle époque de l’an ; sa vie, je le répète, n’en est pas moins limitée pour cela ; mais il n’est plus pour l’éclosion de date rituelle ; il y a également lieu de croire que le temps d’éclosion d’une même ponte varie selon que la grillonne grise a déposé certains de ses œufs très près de l’âtre et d’autres un peu plus loin.
Ainsi, Cricri ne voit pas plus que Grillon ses propres enfants naître et grandir ; mais les fils de ses cousins plus ou moins éloignés peuvent le voir adulte dès leur naissance. En fait, le chant du Grillon de l’âtre résonne en toutes saisons, et, lorsqu’une pierre d’un vieux four tombe ou qu’on répare un foyer, on découvre souvent un gîte où des cricris de tout âge habitaient en commun… Il en est de naissants, il en est dont les bouts d’ailes n’attestent que la première ou la deuxième métamorphose, il en est de nuptiaux… Et, devant le cataclysme, c’est un grouillement éperdu de bestioles, aux tailles diverses, qui se hâtent en bondissant à la recherche de la première lézarde qui soit dans le parquet, entre deux carreaux, à l’angle d’une cloison, et qui, lorsqu’un gîte se présente, n’hésitent pas à s’y enfouir en masse, mâles et femelles, grands et petits.
Que nous voici loin de l’individualisme féroce de notre héros champêtre ! Je ne veux plus ici décrire que ce que mon imagination et mes sentiments me dicteront, assuré de me mieux rapprocher du vrai de la sorte. Et je dis : le grillon domestique et le grillon des champs furent il y a très longtemps pour nous, et encore plus longtemps pour eux, des frères. Les plus faibles furent forcés de se tirer d’affaire en inventant des gîtes que leurs pattes avaient la paresse de construire, en usant d’un soleil factice, le vrai soleil ne suffisant plus à leur médiocre complexion. L’accommodation à leur nouveau milieu, — c’est-à-dire leur domestication, la nécessité d’utiliser pour vivre les demeures humaines, leurs feux et leurs détritus alimentaires, — dut être réalisée très vite, si l’on en juge par la facilité qu’éprouve un homme à modifier par la chaleur et l’obscurité la progression de la vie du grillon des champs au cours d’une seule génération. La nature n’a pas travaillé autrement que moi-même quand je logeais mes grillons paysans sur le fourneau et dans l’âtre ; mais elle travaillait plus soigneusement et moins vite ; et puis cela la regardait ; c’est son métier de donner des facilités de vivre à divers lots d’individus par trop mal venus d’une espèce ; mais c’est un sacrilège de notre part, même sous des prétextes scientifiques, de détourner des êtres normaux de la voie que les efforts de milliards d’ancêtres leur ont méritée ou imposée.
Que le grillon domestique soit un dégénéré au sens où les divers parlers humains de l’heure emploient ce mot, c’est l’évidence même. Il est au bout des possibilités d’une espèce et incapable en outre de remonter le courant du fleuve fatal. Un grillon des champs élevé dans la chaleur d’un fourneau peut devenir une sorte de grillon domestique artificiel ; en revanche, installez Cricri dans la cage de Grillon, dans la cage herbue, en pleine lumière, vous verrez le petit misérable, un instant ébloui, puis grisé, se livrer à des ébats joyeux, s’empiffrer d’herbe fraîche… et mourir au bout d’un jour ou deux, de dysenterie.
Il vaut toujours mieux ne pas considérer le soleil comme un mythe, ou comme une illusion née dans la cervelle des simples, même lorsque l’on est d’une race si fort civilisée et avancée que le fourneau semble suffire, tandis que l’astre en vient à être comme disqualifié du titre d’objet d’expérience.
VII
Grillon me parle :
Tu m’as déjà prêté ton langage en divers endroits, lorsqu’il te paraissait par trop difficile de procéder autrement pour essayer de me faire entrevoir et comprendre à travers tes mots. Peut-être souris-tu toi-même de l’inanité d’un tel effort ? Tu n’aurais pas raison. Tenter l’impossible, c’est du moins, même et surtout quand on succombe à la tâche, indiquer à d’autres un chemin…
Tu m’as prêté ton langage ; laisse que j’en use encore une fois. Certes, tu me connais et, en parlant de ma vie et de ses travaux, tu as bien fait, me semble-t-il, de t’étendre longuement sur mes ennemis, parce que la vie sans menace de la mort est plus que jamais l’ombre d’un rêve. Et peut-être ai-je maudit souvent la prison dorée où tu me privais de tant de précieuses peurs. Je t’approuve également de n’avoir pas caché ta façon de penser à propos de mes cousins renégats, qui ont préféré à notre pénible liberté et à notre rustique manteau de bure, l’existence servile et la livrée des laquais.
Mais, ma vie intérieure ? Comment pourrais-tu en exprimer la silencieuse musique, et comment pourrais-je, moi, dans ton parler, trouver des mots qui en rendraient compte ? J’admets que tu imagines assez facilement le caractère et la qualité de cette vie toute en méditations, de cette rêverie ininterrompue durant des mois, de ces sensations offertes en bloc et savourées comme un énorme bouquet chatoyant et complexe. Mais, au delà, il n’y a plus pour toi que mystère et ombre.
Tu désespères tellement en face de l’inexpressible que, — je te vois venir ! — tu serais bien capable de ne point parler de mes yeux, de ces yeux qui ne me servent guère à me diriger et qui ne représentent qu’un luxe offert à moi par maman Nature. Pourtant tu t’es vanté de pouvoir fournir ici quelques précisions… Je les attends, tes précisions, ou plutôt je les devine : tu as étudié, avec ce ridicule œil de cuivre et de verre qui supplée, selon toi, à la faiblesse du tien, mon système visuel ; tu as découvert ainsi des milliers de facettes sur la pellicule externe de mon œil à moi, sur cette pellicule qui est d’ailleurs opaque à la plupart des couleurs que tu nommes et translucide à d’autres couleurs pour lesquelles il n’est pas d’appellations dans le spectre imaginé par tes savants ; après cela, il t’est facile de calculer, je te l’accorde, le point où convergent les rayons que laissent filtrer les facettes ; mais alors tu constateras avec un bien légitime ahurissement que ce foyer, comme tu dis, est situé très en avant de tout organe récepteur, qu’il faut admettre une nouvelle dispersion des rayons avant qu’ils soient transmis par mes nerfs à mon ganglion cérébral… En conséquence, imagine ce que tu voudras : quelque chose de pareil aux taches lumineuses que produit sur une eau sombre un diamant jaune placé un peu au-dessus d’elle au soleil ; n’oublie pas que les couleurs ainsi réfractées n’ont pour la plupart aucun nom dans ton langage ; ajoute à cela que mon esprit se refuse à considérer autrement que comme des absurdités la possibilité visuelle d’une ligne courbe ou le fait de percevoir visuellement la distance ; que nous ne pouvons comprendre ce que le mot perspective signifie… Imagine encore, — pourquoi pas ? — quelque chose comme un de ces tableaux cubistes, dont vous êtes quelques-uns à sourire, mais qui seraient peut-être jugés d’un réalisme aigu dans le monde des insectes, si nous nous intéressions à la peinture et si vos cubistes pouvaient exprimer l’infra-rouge ou l’ultra-violet.
Voilà tout ce que ta connaissance des lois de l’optique te permet de donner comme précisions sur la façon dont mes yeux reflètent le monde…
Y a-t-il vraiment de quoi te déclarer enchanté ?… Non, n’est-ce pas ? Et puis… tes yeux, mes yeux… le même mot pour ces objets si différents… Car, qu’y a-t-il de commun entre un organe presque essentiel pour toi et les deux gentils kaléidoscopes incrustés dans ma tête comme des pierres fines dans la matière d’un beau coffret, entre tes conducteurs, tes informateurs et ces deux jouets superflus que la Nature, qui m’a déjà privé de mes inutiles oreilles, m’aura enlevés peut-être, si ma race existe encore dans quelques myriades d’années ?
Mes yeux, tes yeux ; ton odorat, mon odorat ; ma gourmandise et ta gourmandise, ta poésie et ma poésie… Toi qui vas prononcer à propos de moi les mots chanter, aimer et mourir, fais-toi plus humble et plus prudent encore.