← Table of contents
Vie de Grillon

PREMIER LIVRE L’apprentissage de l’Univers.

Reading edition

A L’OMBRE AIMABLE ET SAVANTE DU VIEUX MAÎTRE MICHEL EYQUEM SIRE DE MONTAIGNE JE DÉVOUE CE LIVRE DE BONNE FOI

Nusquam alibi quam in insectis spectatius naturae rerum artificium…

Pline l’Ancien.

Veritas clarior ac magis intelligibilis apparet, cum ad minima oculos vertimus.

Jules-César Scaliger.

Infra nos quoque caelum quaerendum est.

Spinosa.

VIE DE GRILLON

I

Il n’est au monde rien de plus émouvant que l’éclosion et le déroulement d’une petite vie, — d’une vie comme celle de l’insecte dont j’entreprends ici l’histoire. Petite vie… Je viens d’employer là une épithète qui ne me plaît en aucune façon ; mais je n’éprouverai jamais comme au livre que je commence l’infirmité sans remède de n’importe quel langage humain, et je tiens à faire acte d’humilité dès le début de cet ouvrage. Sans cette confession, oserai-je en écrire seulement un mot ?

Que tout ce qu’il peut y avoir en moi de poésie et d’amour de la terre m’assiste ! Que l’habitude contractée dès mon enfance d’aller volontiers le front penché et de m’intéresser presque amoureusement à des choses infimes ne m’abandonne pas en cet instant ! Ceci est une histoire vraie, mais où je ne veux aucunement montrer des prétentions scientifiques ; car il est par trop facile d’avoir l’air d’être vrai en citant des références, en mentionnant des listes d’ouvrages, des noms d’entomologistes et en employant des termes spéciaux à la portée de n’importe quel licencié ès sciences naturelles. Ma seule documentation, je la devrai à mes yeux que nulle myopie n’a encore affectés et à l’intérêt que je porte à mon héros depuis que je le connais, ce qui ne date pas d’hier.

La façon dont se noua cette familiarité entre un apprenti-poète et un insecte chanteur, je ne la développerai que s’il me semble, plus loin, indispensable de le faire, à propos des mœurs et coutumes de Grillon ; il serait également facile et assez vain de m’occuper de lui pour parler principalement de moi. « J’ai mon plan », comme dirait, en termes techniques, un conférencier ou un romancier ; mais, au moment que je commence d’écrire, la prétention de suivre ce plan en toute rigueur, celle-ci non plus, je ne l’ai pas. Je désire sur toutes choses dire ce que j’ai vu et ce que je crois avoir compris, en tâchant de ne rien oublier.

Ceci peut suffire, me semble-t-il, en manière de préface.

Petite vie… Que pouvons-nous entendre de précis, nous autres hommes, par ces deux mots ? Rien, sinon qu’il s’agit d’une vie que notre présomption nous autorise sommairement à considérer comme inférieure à la nôtre, aussi bien dans l’espace que dans le temps, c’est-à-dire au point de vue des catégories kantiennes de l’entendement. Mais Kant, qui fut par ailleurs un pion obtus et prétentieux, a eu du moins quelques immortels éclairs en ce qui concerne la relativité de notre connaissance. Le temps, l’espace, ce sont des trucs, si j’ose employer ce mot, ou, pour mieux dire, des ersatz inventés par notre misère ; afin de nous donner l’illusion enivrante de définir quelques lois naturelles et de comprendre l’univers.

Petite vie. — J’ai dit ailleurs, à peu de choses près, que si l’homme était le maître et le seigneur de la Terre, ce n’était pas là une royauté de droit divin ; qu’il avait eu une chance infinie dans la lutte pour la vie des espèces ; que certains dinosauriens, par exemple, possédaient la station verticale avant lui, et que, dans des temps où la Terre était encore vaste, où le mystère régnait au delà des mers, un Christophe Colomb ou un Vasco de Gama auraient pu, logiquement, trouver dans les terres inconnues où ils abordaient, une race qui, sans être en aucune façon humaine, eût été capable, elle aussi, d’évoluer jusqu’à l’intelligence et à la raison.

Qu’entendons-nous par l’intelligence ou la raison ? Pour l’instant, je me borne à répondre que, ce qui distingue l’homme de la bête, c’est la faculté, uniquement concédée à celui-là sur la terre, d’adjoindre à son corps des organes artificiels par lesquels il diminue sa douleur ou sa peine, et pare à son insuffisance. Il a été le seul être capable de remédier à son pelage minime par le feu ou par la vêture ; la première machine qu’il inventa fut sans doute la trique (dont usent encore eux-mêmes les grands anthropomorphes), pour suppléer à son défaut de griffes, de crocs et de biceps suffisants… Il n’avait pas d’ailes ; notre époque l’aura vu s’offrir ce luxe triomphalement…

Que de chemin parcouru ! Et c’est là que semble résider le miracle ; nos professeurs de philosophie nous l’ont expliqué ou, plus modestement parlant, défini, en opposant l’instinct et l’intelligence. Je garde personnellement la certitude que, pour une raison supérieure à la nôtre et dont nous serions un peu naïfs de douter, des mots comme intelligence et instinct doivent avoir une signification aussi bornée ou douteuse que celle des catégories de l’entendement.

Bernardin de Saint-Pierre, s’il tenait ici la plume au lieu de moi, n’hésiterait pas à écrire que l’observation méticuleuse d’un insecte impose la certitude d’une divine Providence. Je me garderai d’être si ambitieux dans mes affirmations, surtout au début d’un essai qui ne vaudra que par sa modestie résolue. Mais n’est-il pas possible d’imaginer, — et ceci sans qu’une science autre que la nôtre et qu’il est possible d’imaginer elle-même, s’oppose à de telles imaginations — d’imaginer, dis-je, que l’homme ne siège pas au suprême échelon sur l’échelle des êtres périssables ?

Que sommes-nous pour Grillon, pour Grillon qui n’est pas le premier venu dans le monde si supérieurement armé des insectes, pour Grillon qui, à défaut de carapace, sait se construire une sûre maison, pour Grillon, dont le cerveau pèse proportionnellement environ trois fois plus que le nôtre, pour Grillon qui n’a pas eu besoin d’inventer des machines parce qu’il apporte en naissant au monde tous les instruments nécessaires à ses goûts et à sa relative sécurité de créature mortelle ?… Plus loin, j’essaierai de traduire en parler d’homme l’univers tel qu’il peut vraisemblablement se refléter en des sens d’insecte ; mais, avant même que je développe de manière précise mes observations, que risquons-nous d’être pour Grillon, nous autres hommes, sinon quelque chose qui pourrait correspondre en sa pensée à ce qu’est pour nous un cataclysme naturel formidable et contre lequel notre industrie ne peut rien ?

Relativité. Tout est relativité. Quand un pied humain est posé sur une fourmilière par un rêveur ou un promeneur solitaire, pourquoi ne pas admettre que, dans leur petit monde, les fourmis en accusent la Fatalité ou Dieu, selon les opinions philosophiques ou religieuses qu’elles ont ?

Le monde sensible, social et vital d’une fourmilière tient dans un rayon d’une cinquantaine de mètres au plus, celui de Grillon dans un rayon de quelque vingt mètres. Le monde humain, considéré du même point de vue, se borne à peu près à la Terre, « grain de poussière dans l’Infini », pour user d’une banalité qui a peut-être ici sa valeur. Qui sait si des êtres qui ne sont pas plus divins que nous, mais qui nous sont momentanément inconnaissables, sinon inconcevables, des êtres, par exemple, d’un monde gravitant autour de l’étoile α du Centaure, la plus rapprochée du Soleil, ou des êtres tributaires d’un Soleil plus lointain encore, ne sont point, par rêveuse négligence ou cruauté légère, coupables de ces coups de pied dans la fourmilière humaine que nous dénommons inondations, convulsions sismiques, grippe espagnole, terreurs de l’An Mille, plaies égyptiaques ou guerre de Cent Ans ?

Un savant qui avait su, par rare fortune, garder de précieuses vertus imaginatives et une grande défiance des choses écrites, Henri Poincaré, est l’auteur de pages qui m’ont, très jeune, heureusement bouleversé. Autant qu’il m’en souvient, c’est dans des exemplaires dépareillés de la Revue de Paris que je connus pour la première fois, fragmentairement, ces harmonieux développements d’idées, écrits d’ailleurs en bon français, d’où il est apparu que la certitude des vérités géométriques n’est pas elle-même exempte d’un certain relativisme. Elevé au beau vieux lycée génovéfain que nous appelions plus familièrement Bazar-Quatre, je cachais ces feuillets religieusement découpés, au plus secret de ma case d’interne. Car c’eût été, en toute vraisemblance, lecture compromettante, si on les y avait dénichés : Victor Delbos, notre professeur de philosophie, était kantien au point de nous parler de ce Dieu-là comme si ce Dieu eût été sa créature, ce qui est le comble de l’orgueil humain, et l’on peut bien dire, du reste, qu’il le refabriquait à l’usage de ses disciples chaque année et toutes fois plus beau. L’esprit de la « Nouvelle Sorbonne » planait inexorablement alors sur la colline vouée à Madame Geneviève, et notre distingué maître n’eût pas raisonnablement admis qu’un clair esprit français se permît d’aller plus loin, et par des chemins plus élégants, que son grand philosophe teuton, dans ce que l’on pourrait appeler l’expérience et l’intuition de la relativité.

Digression que m’impose ma sincérité, mais qui me chagrine parce qu’elle peut paraître d’un côté louangeuse et de l’autre satirique ! Que cette méfiance envers moi-même soit suspecte aux yeux des autres, et il y aura déjà de ma part une erreur, une expression maladroite de mes sentiments et de mes pensées, une défaillance dans ma méthode. Ce livre voudrait tellement être un livre de vérité toute nue et de naïve bonne foi ! Mais j’en appelle à tous ceux qui ont écrit : ce que j’essaie n’est-il pas effroyablement difficile à notre époque, quelque bonne volonté que j’aie ?

Je n’ai parlé d’un certain relativisme des vérités géométriques qu’à propos de Grillon, et je semblais oublier mon héros. Si la science par excellence peut, par un esprit qui s’y connaissait, n’être jugée infaillible qu’humainement parlant, que dire des autres sciences et surtout de celles qui se vouent à l’explication des phénomènes biologiques et naturels ?

Ceux qui ont philosophé en pareille matière, qui ont induit, déduit, formulé des conclusions ou des lois m’ont toujours paru à la fois prodigieusement infirmes et souverainement habiles. Ils ont eu, en tout cas, l’art presque magique des formules ou l’art plus étonnant encore de faire rédiger celles-ci inconsciemment par ceux qui se proclamaient leurs admirateurs ou se réclamaient d’eux. J’ai laissé de côté Haeckel, qui a refabriqué l’histoire de la vie comme un cordonnier de village ressemellerait, pour une ancienne servante, des chaussures jadis par elle à sa patronne volées. Mais voici le chevalier de Lamarck, qui nous oblige, en pensant à lui, de nous souvenir que l’homme descend du singe ; voici Charles-Robert Darwin qui, sur la même question, modifie la formule et nous force à bien nous enfoncer dans le crâne cette idée que le singe est un homme qui a mal tourné !… Formules trop faciles à retenir, dont les philosophes de la biologie et des sciences naturelles ne sont peut-être pas tout à fait responsables, mais qui ont le tort (de par leur aptitude à être rabâchées et leur doctrinarisme péremptoire) d’être agréables aux primaires et aux demi-savants !… Que de belles et laborieuses vies risquent, par mésaventure analogue, de s’amoindrir aux yeux de ceux qui sauraient le mieux les chérir et les respecter !

Ne me piquant pas de philosophie, je ne risque rien à tenter moi-même une formule. Afin de mieux éclairer l’âme et la vie de Grillon, je vais donc poser, au début de son histoire, une nouvelle variante des opinions concernant la parenté ou, pour plus respectueusement parler, les rapports de l’homme et du singe : je crois que celui-ci nous fut, en des temps très lointains, un parent assez favorisé pour n’avoir pas besoin de devenir homme.

Transformisme ! Sélection naturelle !… Haeckel a naturellement ajouté, ce qui était déjà chez lui du plus pur pangermanisme : Lutte pour la vie !… Loi du plus fort !… Car j’ai souvent l’œuvre de Darwin sous les yeux et je ne voudrais pas contribuer à être responsable des absurdités que la basse « bourgeoisie intellectuelle » lui prête. Cette nigauderie de lutte pour la vie où c’est le plus fort qui triomphe, il la faut considérer encore comme un ersatz, et la nationalité de ses inventeurs est facile à identifier.

Lutte pour la vie ! Droit du plus fort !… Quiconque ira sans passion jusqu’au bout de cette étude pourra ajouter à ces exclamations d’autres exclamations qui sont miennes et par quoi je les juge : Naïveté !… Aveuglement !… Orgueil !… La vérité est que, dans l’évolution des espèces, ce ne sont jamais les plus forts qui ont triomphé. Dans l’espèce particulière qui a nom Humanité, la victoire des démocraties nous en offre un exemple dont Sirius se moque, dont certains ont le droit de s’attrister et de s’irriter, mais qui n’en est pas moins péremptoire. Je répète que je ne veux pas « faire de science » ici, et je le répéterai toutes les fois qu’il me paraîtra nécessaire, encore qu’une telle méthode de discours se heurte aux principes que m’enseignaient les maîtres d’ailleurs très chers qui contribuèrent à m’instruire dans l’art de ma langue française et dans celui de l’accommoder, quand j’étais sous leurs ordres, en « rhétorique supérieure ».

Je ne veux point « faire de science ». Et c’est pour cela que, sans citations ni références, j’affirme ici que le « plus fort » n’a pas triomphé sur la terre, qu’il n’y triomphera probablement jamais. Pourquoi ? Je crois que Maman Nature partage la faiblesse de la plupart des mères à l’égard de leurs enfants maladifs ou mal venus : le plus faible et le plus inutile est celui qu’elle chérit le plus : « Toi, tu as d’énormes canines aptes à égorger un grand félin, des membres supérieurs capables de déraciner un chêne de dix ans… Reste singe. Tu ne t’en trouveras pas plus mal et cela simplifiera ma besogne… »

Mystérieuse besogne, et bien compliquée sans doute, que celle du sous-ordre de Maman Nature, ou, pour mieux dire, de l’officier gestionnaire de la planète Terre !… Quelle paperasserie élaborée en dehors du temps et sur une cinquième ou sixième dimension de l’espace doit y présider, tandis que nous continuons de vivre les uns le front bas, d’autres « os sublime » !

Os sublime ! Ne nous y trompons pas ; cela signifie : le front dans les étoiles, ou quelque chose d’approchant. Mais, dans ce cas-là, rappelons-nous le puits de l’astronome…

Un petit d’homme tout nu, à la suite d’une aventure vraiment inquiétante pour ses futurs amis, tombe en pleine jungle et, plus précisément, dans le clan des loups de Senones. Au bout de très peu d’années terrestres, il est le maître de la Jungle. Pourquoi ? Parce qu’il était infiniment faible et aussi peu velu qu’une grenouille, dont ses parents adoptifs, les loups, lui avaient donné le nom. Le petit hindou de Kipling a tété le lait de mère Louve, dormi dans les anneaux de Kaa le boa, joué avec Bagheera la panthère noire, intimidé Hâthi lui-même qui est le plus vieux de la Jungle, combattu l’invasion du Chien-Rouge, qui est un cataclysme aussi terrible que le déluge… Puis, dans un livre qui n’est plus pour les enfants, il semble devoir finir ses jours au service du grand empire anglais, aidé de ses frères-loups, ce qui est une façon d’asseoir son existence bien moins puérilement politique ou nationaliste que profondément humaine et terrestre.

Il y a eu ce miracle, en nos temps, d’un livre aussi plein de sens éternel que ceux que nous a légués la primitive humanité chantante…

II

Grillon est du nombre des insectes à qui fut refusé le don du vol.

Les insectes utilisent tantôt le mode de sustentation dans l’atmosphère que les appareils humains ont aujourd’hui copié avec bonheur, tantôt divers autres procédés d’envol et de vol que nous ne savons pas imiter encore. Ainsi la plupart des coléoptères sont de merveilleux aéroplanes naturels, aux ailes fixes, et que la force tourbillonnante, quasi hélicoïdale des bouts d’élytres, entraîne dans l’espace avec une rapidité considérable, mais aussi avec des difficultés au départ et à l’atterrissage qui font penser à l’infirmité la plus pénible du vol humain tel que notre génération l’aura pratiqué. Dans l’ordre des orthoptères, dont est Grillon, le vol à ailes battantes, en vain tenté jusqu’ici par les mécanismes ou organes artificiels dus à l’intelligence des bipèdes supérieurs, a été fort bien réalisé par diverses espèces de sauterelles et par la mante religieuse, pour ne citer que des insectes connus sous nos climats.

Quant à Grillon, il a, lui aussi, des ailes, disposées au repos de la même façon que celles, par exemple, de son parent Criquet, mais les muscles qui les attachent à son corselet ne lui permettent pas de s’en servir autrement que pour le chant, lorsqu’il est mâle et que c’est sa suprême métamorphose, la saison de ses amours.

Les naturalistes ont dû, en conséquence, inventer une sous-classification pour lui : orthoptère sauteur.

Pourquoi Grillon a-t-il pu persister au cours des temps sans la faveur du vol ? En vertu des avantages offerts aux déshérités et aux faibles… Il n’avait pas besoin de voler parce qu’il était capable d’un effort moindre, à savoir de sauter dès que sorti de l’œuf, et capable surtout d’un effort dans un autre sens, à savoir de creuser le sol et de s’y gîter.

J’ai déjà dit le volume de son cerveau, qui est, proportionnellement, le triple du nôtre ; ses nerfs faciaux feraient envie à un Martien de Wells ; comme un Sélénite du même Wells, il a une figure en « seau à charbon », inexpressive à l’égal d’un objet ménager vulgaire ; mais ses admirables yeux à facettes et ses antennes, microscopiquement étudiés, permettent d’imaginer pour lui un monde de sensations si vraisemblablement féeriques pour notre intelligence que c’en est à rougir d’être humain. Sa cousine la taupe-grillon, ou courtilière, qui, elle non plus, ne vole pas, ne possède, comparativement à lui, qu’une cervelle ridicule. Mais elle aussi prend sa revanche, avec ses pattes antérieures, qui sont de merveilleux outils à creuser des sapes interminables ; et cet autre orthoptère est devenu un recordman, si j’ose dire, du vol souterrain, au grand dam des jardiniers ; car sa fougue se soucie peu des racines, surtout quand elles sont tendres et qu’elle peut, au passage, s’en repaître délicieusement.

Dans le monde des orthoptères, la courtilière représente assez bien l’anarchie gâcheuse et mal dirigée ; la sauterelle, une aristocratie aérienne, vagabonde et fantaisiste ; la mante religieuse, le militarisme sanguinaire : Grillon est le bourgeois, l’être moyen et modéré, travailleur et paresseux tout ensemble ; ses pattes de derrière ne lui permettent pas de bondir très haut, ses pattes de devant ne lui permettent pas de s’enfoncer profondément dans la terre. Mais, comme on le verra plus loin, c’est au moment de la vieillesse et de la mort annuelle de sa race que cet insecte, plus favorisé que les hommes de condition bourgeoise, sait devenir beau, aimer et bien mourir.

La vieillesse et la mort annuelle d’une race ! Il en est de Grillon comme de la plupart des autres insectes ; les pères sont morts après l’accouplement, les mères sont allées rejoindre leurs sèches dépouilles après avoir confié à la Terre, à la grande Nourrice, les germes d’une progéniture qu’elles savaient peut-être ne voir naître jamais. Les insectes qui, comme les termites, les autres fourmis ou les abeilles vivent en société, ne sont point dans le même cas. Ce sont, en un sens, des dégénérés dans leur monde, comme, dans la classe des mammifères, ceux que leur faiblesse ou leurs dissensions personnelles ont obligés de vivre en société.

D’autre part, nous expliquerons plus loin comment un an de vie, pour Grillon, correspond à plusieurs milliers d’années humaines… Mais nous, pour ne parler encore que de nous, sommes-nous sûrs qu’entre le premier mammifère à station verticale qui n’a plus mérité le nom de singe et celui qui fut obligé d’inventer le feu, il n’y a pas eu une lacune, une époque de chaos ou de cataclysmes dont des traditions comme celle du Déluge rendent compte dans presque toutes les mythologies, dans le folklore universel ? Sommes-nous sûrs de la valeur de mots comme Mort de la Terre ou de la race humaine, nous qui ne savons pas regarder le temps en face et qui sommes incapables de fouiller historiquement son ombre à une vingtaine de mille années derrière nous ?

Donc, Grillon a des ailes, mais ne vole pas ; il a des pattes de derrière énormes, admirablement musclées, mais elles ne lui servent guère à sauter que dans sa toute première jeunesse, durant la période de sa vie où il fait l’apprentissage de l’univers. Néanmoins, si vous et moi sautions aussi bien que lui, nous pourrions franchir en hauteur les tours de Notre-Dame et, en largeur, la Seine, sans qu’il en résultât pour nous aucun inconvénient. Nous pourrions, d’un coup de dents et sans fatigue, couper un arbre de cinquante centimètres de diamètre, et je ne prononce pas au hasard ce chiffre de cinquante centimètres, je spécifie même qu’il s’agit d’un arbre à bois dur, parce que la force musculaire des mâchoires de Grillon a été et peut être très facilement calculée. Nous pourrions rester sans manger ni boire durant des ans, car, bien que gourmand et même gourmet, Grillon n’est pas physiologiquement affecté d’un jeûne d’une semaine… J’ai peur, en écrivant, que mon désir de ne point ratiociner de façon pédantesque inspire quelque méfiance à ceux qui voient l’étude, l’observation, l’expérimentation et la science, non pas dans des phrases claires et qui leur permettent de penser eux aussi, mais dans des successions d’affirmations obscures et d’autant plus mémorables. Aussi n’irai-je pas plus loin dans ma comparaison entre un insecte assez peu favorisé et le roi des mammifères…

Je m’en voudrais simplement de ne pas indiquer en cet endroit combien il serait désobligeant pour les hommes de se voir du jour au lendemain réduits à la taille des insectes, ou de voir ceux-ci se hausser jusqu’à la leur. Que ferions-nous contre ces admirables machines de guerre vivantes, qui portent dans leur organisme la réalisation de tous leurs besoins ? Quel sentiment n’aurions-nous pas, enfin, de notre disgrâce ? Nous comprendrions, du moins, que c’est probablement elle seule qui a fait notre force, à nous mammifères ; qu’un lucane, à taille égale, aurait raison d’un tigre ; qu’on ne nous a permis, à nous humains, à nous juchés au prétendu sommet de l’échelle, d’inventer et de perfectionner des machines que parce qu’il n’aurait jamais été, sans cela, question de nous donner l’univers.

Le droit de l’Humanité à la vie est le triomphe du droit des faibles. Qu’elle en ait abusé, comme une petite fille gâtée, ratée ou parvenue, ceci est sûr et c’est dans l’ordre. Mais avant de tenter, plus loin, de traduire en langage humain, et français si possible, le monde tel que Grillon le conçoit, je tiendrais à lui prêter un instant, avec la connaissance de nous-mêmes, un peu de notre sensibilité et quelques-uns de nos mots.

Je suppose qu’alors je l’entendrais nous dire :

— Evidemment, je ne comprenais pas ce que vous étiez. Je ne vous croyais même pas vivants et mortels, au sens que ces épithètes ont pour ma race. Je vous prenais pour des phénomènes terribles, dûment classés dans ma mémoire instinctive, laquelle, vous n’en doutez pas vous-mêmes, dépasse prodigieusement votre mémoire soi-disant intelligente et raisonnée. Vous venez de m’expliquer ce qu’il en fut de vous et où vous en êtes ; je resterai désormais émerveillé et peiné en y pensant, durant le temps immense de vie, par vous dénommé onze mois, que j’ai à vivre. O géant, ne te vexe pas si je te plains, et n’accuse que mon incompréhension de tes bonheurs, qui doit fatalement égaler la tienne en face des miens. Je te plains. Tu vis des temps si longs et si inconcevables pour moi que j’aime mieux n’en pas faire le compte, parce que les prodiges brumeux des immensités qui se déroulent alors devant ma pensée m’effraient. Je ne t’en plains que davantage. Quelle conquête péniblement achetée doit te paraître le bien-être relatif de ta race ! Vous avez des misères, des maladies, des ennemis, des guerres, si j’ai bien compris ton discours ? Ceci n’est rien, car nous non plus ne sommes pas à l’abri d’une existence prématurément fauchée. Mais, à moins de malchance, ayant fait l’apprentissage du monde, je vis, j’aime quand je suis très vieux et parfait, et la mort naturelle ne m’apparaît alors que comme la récompense de mon labeur, comme le repos que j’ai mérité. Est-ce vrai que vous ne naissez que pour croître, puis aussitôt décroître, et que vos derniers jours ne sont pas les plus triomphalement beaux ? Nous autres, nous avons en onze mois trois vies successives, une naissance et deux métamorphoses dont la dernière nous vaut l’amour… O pauvres compagnons terrestres qui n’avez droit qu’à une vie désordonnée, incohérente, qui connaissez l’amour au hasard, dans l’âge où vous n’en pouvez comprendre la noblesse et qui, dans votre vieillesse, quand c’est l’heure de la nuit noire et l’arrivée de ceux qui vous continueront sur la Terre, ne pensez plus à l’Amour que pour en avoir le regret ou le mépris !…

III

Le quinze septembre 1912, après une rude et belle journée de chasse, je me suis assis dans une clairière de la forêt landaise, au bord d’un chemin de muletiers. Il pouvait être quatre heures du soir, — car jamais je ne m’habituerai à prononcer seize heures… Et, tout en fumant une cigarette, tandis que les chiens satisfaits de ma décision installaient autour de moi leurs babines sur leurs pattes, je regardais un infime petit coin de terre herbue à mon côté.

L’herbe des champs, dans les régions grasses, quand c’est la saison des foins presque mûrs, possède une luxuriance magnifique et telle que la plus antique des forêts vierges n’en sut jamais offrir aux voyageurs de notre espèce, même aux grands errants romantiques qui avaient pourtant de bons et beaux yeux. Sur le bord d’un sentier forestier, au pays des sables, le monde des graminées sauvages, quand les premières fraîcheurs ont préparé l’automne et annoncé son odeur au ras du sol avant d’en emplir le ciel, ce petit monde renaissant, verdoyant, à défaut de grandeur et de splendeur végétales, offre des trésors de couleur et de formes dont je ne me lasserai jamais d’enrichir mes yeux. Bien que les noms des nombreuses sortes de graminées qui se côtoient sur n’importe quel lambeau de terre herbue d’une superficie égale à celle de ma main, soient dépourvus d’intérêt ici, je ne résiste pas au plaisir d’en citer quelques-uns, tant ils sont frais et comme embaumés : il y a la canche et la crételle, la flouve et le pâturin, la fléole et la fétuque, la houque et la téosinte, le dactyle ordinaire et l’autre dactyle, qui est le pelotonné. Je reconnais aussi les formes sauvages du trèfle et du gazon, j’admire leur vert « rainette », je découvre de minuscules folioles qui sont comme des miniatures adorablement exécutées de celles du frêne ou de l’acacia ; ici des ombellifères naissants m’offrent la ciselure compliquée d’une feuille qu’une seule nuit suffit à ouvrer ; là, c’est un brin de mousse qui, sous la loupe, fait penser à un clocheton de Sainte-Chapelle taillé en pleine émeraude.

Au-dessus de cette modeste et prodigieuse symphonie en vert majeur, une feuille morte de corsier pose sa tache grisâtre, sa fausse note ou du moins sa « note à côté ». Mon goût irrémédiable du classique m’invite à en débarrasser mon univers momentané, restreint, et pourtant somptueux. Mais un respect soudain m’envahit dès que j’ai examiné la feuille morte et que je la constate chargée de vie à venir. Des œufs d’insecte, blanchâtres parfois, parfois pâlement jaunâtres, d’une forme à peu près analogue à celle d’une graine d’alpiste, mais plus longs d’un bon demi-millimètre, — les œufs de Grillonne !… Religieusement, je repose avec toutes les précautions désirables cette crèche future dans l’adorable paysage végétal qui m’avait intéressé jusque-là.

Est-ce le fait de mes brutales mains d’homme ? Est-ce que tout justement un véhément rayon de soleil a frappé la feuille morte de corsier dans l’instant même où je la rendais au paysage que lui avaient assigné les lois de la chute des feuilles et la courbe du vent ? Est-ce que l’heure de l’éclosion avait été mûrie et cuisinée à point par le jour et la saison ?… Soudain, des sept ou huit petites graines animales, une semble frémir, bien que nulle brise n’existe au ciel et que moi, les yeux à moins de dix centimètres d’elle, je retienne mon souffle. Avez-vous mangé dans votre enfance des rizoulets, c’est-à-dire des grains de maïs franc qu’on fait éclater sur une pelle rougie au feu ? L’œuf de Grillonne s’entr’ouvre à peu près de la même manière, mais sans bruit, et sans risquer d’aller, en sautant, brûler les cheveux des petits enfants qui, penchés sur l’âtre, guettent la gourmandise au goût de noisette sucrée… Une mince déchirure se produit vers l’une des extrémités de la minuscule navette… Par bonheur, mon sens de la relativité, même quand je m’occupe à tuer les bêtes de l’air, est cause que je garde toujours sur moi une loupe qui me permet d’étudier, à l’occasion, divers minimes personnages terrestres.

La membrane, ou l’écorce, s’est donc fendue vers un autre bout, et, maintenant, elle se déchire lentement, péniblement pour ainsi dire, non pas dans le sens de la longueur, mais dans celui de la largeur, laquelle ne dépasse pas, au moment de l’éclosion, un millimètre pour les futures femelles et est un peu inférieure pour les futurs mâles. Dans l’écorce de l’œuf, — car le mot écorce me paraît décidément mieux convenir que le mot membrane à la petite chose quasi végétale que j’observe, — se produisent ensuite, d’un bout à l’autre cette fois, des fissures irrégulières, des boursouflements et des recroquevillements… Je pense alors aux pignons des pins mâles s’ouvrant à la chaleur d’un four, quand nous les y avons fourrés pour nous régaler de leurs graines ; je pense aussi que, si mes nerfs auditifs étaient assez sensibles, s’ils ressemblaient à ceux du poète persan qui, au printemps, écoutait le gazon pousser, j’aurais noté dans ces divers déchirements, boursouflements et recroquevillements des bruits qui se seraient associés en mon esprit à une idée de labeur et de peine.

Dans le monde des insectes, et même dans celui des plantes, toute naissance doit signifier souffrance pour l’objet qui produit comme pour celui qui est par lui lancé au monde. La première femme, à la suite d’un jugement sévère, mais qu’elle ne paraît pas avoir volé, fut condamnée à enfanter dans la douleur. Je crois qu’en effet l’enfantement humain ne doit être une chose agréable ni pour la mère, ni pour le rejeton dont le premier salut à la vie est un cri de rage, un cri où semble s’exprimer la légitime fureur d’un dormeur qu’on vient de malencontreusement éveiller, sans précautions, sans courtoisie, sans lui demander son avis.

Mais les mères humaines sont certainement présomptueuses en pensant qu’à elles seules furent réservés le châtiment et la noblesse d’enfanter dans la douleur. Qui dit naissance dit scission entre deux êtres. Nulle scission ne va sans diminution momentanée de l’être qui a produit et de celui qui a été produit. Coupez en deux parties égales un ver de terre adulte, sain, normalement développé, enfouissez les deux tronçons dans un pot de fleurs empli de bonne terre ; au bout d’environ un an vous trouverez deux vers complets que vous pourrez partager à leur tour… Remarquez que cela ne peut s’appeler enfanter sans douleur, car les contorsions auxquelles les lombrics se livrent, quand on leur impose cette façon de procréer, ne sauraient, à cet égard, nous laisser, même de notre point de vue humain, le moindre doute.

J’ai peut-être effectué une dégringolade trop rapide (uniquement dans l’espoir de m’expliquer et de me faire comprendre plus vite) le long de l’échelle des êtres, mais j’ai voulu signifier qu’il y a probablement autant de souffrance dans le lombric qu’on tranche, dans l’œuf qui s’ouvre ou dans la graine qui se déchire, que dans la femme prête à mêler à la vie relativement longue de notre espèce un lambeau de sa très éphémère vie.

Le poussin heurte du bec la coque calcaire de l’œuf et maman Poule l’y aide parfois de son bec. On conçoit, du reste, que cette patiente et digne commère ait hâte d’aller se dégourdir les pattes, de connaître ou de retrouver la fête sans égale, nullement inconnue des mères humaines, qui consiste à promener, à vanter, et même à morigéner bruyamment sa progéniture en pleine vie, en plein soleil.

Les ruches et les fourmilières sont en majorité peuplées d’êtres ternes et prodigieusement asservis, que les livres traitent de neutres, mais qui sont en réalité des femelles devenues indignes de produire et qui servent de nourrices sèches ou de bonnes d’enfants aux produits d’une reine absolue dans le cas des abeilles, d’une aristocratie féminine dans celui des fourmis. Quant aux mâles, dans le palais embaumé fondé au creux d’une souche, ou dans l’ingénieux labyrinthe souterrain, ils font vraiment piteuse figure ; ils ne sont pas si éloignés, ces représentants du sexe fort dans les races d’insectes vivant en société, de certains petits rentiers qui vont, dans tel café humble et bien convenable de leur choix, se mettre à l’abri des pleurs de l’enfant, des bris de vaisselle de la servante à tout faire et des récriminations de l’épouse. J’ai étudié longtemps les fourmis, elles aussi, après avoir emprisonné des fourmilières dans un bocal coiffé de tulle ou dans diverses cages vitrées de mon invention : la chambrée des mâles — des mâles inactifs et idiots, empêtrés d’ailes dont ils se serviront en si peu d’occasions — m’a toujours fait penser à l’intérieur d’un petit café des Ternes ou des Batignolles.

Quelques mâles stupides, une reine ou un parlement d’épouses toutes-puissantes, des êtres quasi asexués, serviles et sordides, voici à quoi aboutirait vraisemblablement, en un avenir plus ou moins lointain, le triomphe du communisme et du féminisme conjugués dans les sociétés humaines. Car il importe de noter dès à présent, et nous reviendrons là-dessus, que les sociétés d’insectes, où la vie des individus est si courte comparée à une vie ordinaire de bipède supérieur, possèdent sûrement de ce fait une bonne somme de millions d’années d’avance (d’années au sens humain du mot) sur les prétendus maîtres de la Planète Terre. Maintenant, cette avance représente-t-elle un amoindrissement ou un progrès, un perfectionnement ou une simplification trop sommaire, un bien-être maximum ou un navrant pis-aller ? Ce n’est pas ici le lieu de me prononcer ; je n’ai ni l’expérience ni le goût des questions sociales et politiques considérées d’un point de vue de citoyen de mon temps.

Grillon est l’individualiste par excellence dans le monde des insectes. Nulle mère poule pour l’aider à crever sa coque, puis l’instruire dans l’art de se nourrir et de s’abriter ; nulle nurse ailée ou rampante pour subvenir à ses premiers besoins. On pourrait déjà me faire remarquer que la plupart des insectes sont logés à la même enseigne que Grillon.

Ceci serait faux.

Il y aura quelques observations à noter plus loin sur un cousin de Grillon, qui est le Grillon du foyer, et que j’appellerai Cricri, comme font les bonnes femmes de chez moi ; il faut déjà signaler cette parenté, et aussi, — afin que l’on ne découvre pas prématurément des erreurs dans mes propos, — bien spécifier que mon personnage sera toujours, sauf contre-ordre, le grillon des champs, et non pas son parent domestiqué.

Grillon doit être le seul insecte, — je dis « doit être » parce que ce livre n’a pas la prétention d’être savant, — qui voie sa vie assujettie par une fatalité inexorable à la marche des saisons. La génération de l’an passé n’aura nulle part pu voir naître, à ma connaissance, celle de cet an-ci, et il en est sans aucun doute ainsi depuis le commencement de la race grillonne telle qu’elle se présente à nous actuellement.

En évitant la pariade à des sauterelles d’espèces communes, de celles qui crépitent à chacun de nos pas, dès juin, dans nos prairies, j’ai vu une femelle, soigneusement isolée, survivre de quelques jours à l’éclosion des œufs d’une de ses sœurs, et un mâle, également privé d’aimer, subsister, — bien nourri de fraîches salades, de pain, de sucre, — jusqu’aux approches de la première métamorphose de… ses neveux et nièces. Rappelons que Criquet (comme toute sa famille, si variée et, par ailleurs, si amusante) est un des plus proches parents de Grillon, chez nous.

La même expérience, tentée une quinzaine de fois en une quinzaine d’années sur une quinzaine de générations de grillons des champs, a toujours été pour moi négative. En liberté ou en cage, Grillon, deux ou trois jours après le suprême accouplement, meurt, entre juin finissant et juillet à son début ; Grillonne en fait autant deux ou trois semaines plus tard et presque immédiatement après sa dernière ponte ; Grillonneau ne naîtra que vers le début de septembre, si son œuf a été confié au sol, ou à une feuille sèche, vers le milieu de juillet.

Cet abîme d’un mois et demi entre deux générations, mes soins les plus divers n’ont jamais pu le réduire à moins de trois semaines. Isolés et privés de la pariade, c’étaient du reste les mâles qui, dans ce cas, végétaient le plus longtemps, — comme je l’ai observé aussi dans le monde tout voisin des sauterelles, — les mâles qui, si aucun obstacle ne s’oppose pour eux aux tendres invitations de Nature, doivent disparaître les premiers.

Il m’a été impossible d’observer l’autre proche parent de Grillon, la courtilière ; uniquement friande de radicelles vivantes, celle-ci s’accommode mal de la captivité, périt très vite si on la prive de saper le libre sol avec une sorte d’avidité vertigineuse. Mais je crois néanmoins pouvoir affirmer que, dans la totalité des insectes connus, c’est Grillon qui a le plus prodigieux mérite en tant qu’autodidacte.

Divers autres insectes, à défaut de surveiller eux-mêmes l’instruction de la future génération, savent du moins tester en sa faveur, lui faciliter l’accès des voies à la vie, préparer aux larves le logement et la nourriture pour le temps où elles seront incapables d’y pourvoir elles-mêmes, bref leur aplanir le terrain et leur mâcher la besogne… Ainsi le nécrophore, coléoptère clavicorne qui prend bien soin de ne pas aimer et de ne pas mourir avant d’avoir découvert la menue charogne de mulot, de musaraigne ou d’oisillon à laquelle il confiera ses œufs et qui assurera l’avenir de sa race ; car celle-ci serait incapable de durer une heure hors d’un « fromage de Hollande » accommodé à ses besoins et lui assurant le vivre et le couvert pour quelques semaines.

Je me rappelle, à ce propos, le vers de mon regretté grand ami François Coppée :

Est-ce que les oiseaux se cachent pour mourir ?

Quand il s’étonnait de ne point retrouver dans les mousses des forêts de Saint-Cloud, de Chaville ou de Saint-Germain, au printemps, les délicats squelettes des oiseaux qu’il imaginait que le froid fait périr, le bon poète parisien ignorait que l’hiver n’a jamais causé la mort des petits êtres ailés dont il avait un peu l’âme et l’esprit ; il ignorait aussi, probablement, l’existence des nécrophores…

Dans le même ordre d’idées, certains coléoptères peuvent atteindre des âges patriarcaux et présider ou assister à l’éducation des jeunes ; les plus favorisés sur ce point, — mais je n’affirme pas que favorisé soit le mot qui convienne, — sont, chez nous, les hydrophiles (dytiques, gyrins, etc…), coléoptères amphibies, admirables machines animales qui nagent, plongent aussi longtemps qu’il leur plaît, sont aptes à la marche terrestre, savent aussi pratiquer le vol à belle allure, bref, qui se présentent à nos yeux sous la triple espèce d’un sous-marin, d’un tank et d’un hydravion perfectionnés. Le grand dytique, qui atteint parfois la taille de la femelle du lucane (celui-ci est l’insecte européen le plus considérable), le grand dytique, après une vie relativement brève à l’état de larve et de chrysalide, devient insecte parfait dès les premiers jours chauds, s’accouple presque aussitôt, une fois pour toutes probablement. Mais, ensuite, au lieu de mourir, qu’il soit mâle ou femelle, il prend ses vacances, profite des beaux jours pour rassasier dans l’air, sur la terre ou dans l’eau, au détriment de toute proie ailée, rampante ou nageante qu’il découvre, son inextinguible appétit ; puis, l’hiver venu, il s’enfouit dans la vase des étangs, des marais, des viviers, et dort ou somnole, dans l’euphorie d’une savoureuse vie ralentie. Au printemps qui suit, il recommence à vivre, s’éveille avec l’appétit qu’on devine, et, dans un aquarium très facilement aménageable, on le peut observer entraînant à sa suite cinq ou six jeunes aussi voraces que lui à la poursuite d’une proie parfois volumineuse, — têtard ou épinoche, vairon ou même goujon. Les vieux et les vieilles, avouons-le à la louange de ces pirates, partagent bénévolement leurs proies avec les petits, — ce qui ne les empêcherait pas, du reste, de manger ensuite ceux-ci, au cas où on négligerait de renouveler leur vivante pitance.

On trouve, en desséchant des mares, dans la vase, des dytiques très vieux, à la carapace (jadis d’un beau bronze vert ou brun) tout incrustée de menus coquillages, ou verdie par de minuscules moisissures végétales. Ils sont gros et lourds, malhabiles sur le sol et dans l’eau limpide ; ils ne volent plus ; seule, la vase leur agrée… Quel est leur âge ?… Quatre, cinq ans, plus peut-être… Ils ont vu de la sorte se succéder au moins quatre ou cinq générations au delà d’eux, ce qui dépasse légèrement les possibilités de la race humaine sur ce point. Les nouveau-nés n’auront donc jamais été livrés à leurs propres ressources, aux hasards d’une expérience improvisée.

Mais c’est probablement là une exigence vitale pour cette race de coléoptères, êtres de proie, sanguinaires, batailleurs, usant vis-à-vis des animaux de leur taille et même d’animaux plus forts qu’eux, de machines leur permettant d’affronter l’eau, l’air, la terre, comme nous, et comme nous pourvus d’instruments de protection ou d’attaque formidables. Puissance qui se compense par d’autres infirmités, et notamment par celles de l’inutilité, de la vieillesse, de la décrépitude, de l’horreur de mourir laid après avoir chéri l’inertie et la vase ; tandis que la race d’insectes la moins défendue peut connaître, sans se soucier de ce qui la continuera sur la terre, le repos sans remords, après la vie, après l’amour, après le labeur de se suffire et le labeur de créer, après la grande et sainte tâche.

… Mais l’œuf de Grillonne a fini de s’ouvrir… La toute petite créature apparaît, immobile, étonnante, presque déconcertante, aussi peu animale et vivante d’aspect que l’était un quart d’heure plus tôt l’œuf lui-même.

Penchons-nous vers elle de nouveau.

IV

Au-dessus de l’écorce déchirée et presque aplatie de l’œuf, il y a maintenant quelque chose comme un grain de riz supporté par six minimes morceaux de fil blanc très mince. On ne sait par quel prodige cela se soutient à un quart de millimètre au-dessus de l’écorce maternelle… Et puis, comme si c’était le vent qui faisait bouger un objet inanimé, deux autres fils blancs, qui surmontent et ne supportent pas le grain de riz, frémissent. Ils frémissent ou plutôt palpitent ; ou plutôt encore… mais aucun verbe ne serait parfaitement exact… Le mouvement des jeunes antennes évoque en effet l’idée d’une dégustation inquiète et studieuse tout ensemble ; je pense aussi à un jeune écolier un peu « dur de tête », comme l’on dit, mais sensible, et qui serait tombé en extase devant le beau chef-d’œuvre qu’on l’a sommé d’apprendre par cœur ; les cils et le cœur de l’enfant battraient alors du même rythme que les antennes de l’insecte ; le mystère humain du beau poème et le mystère naturel que la vie offre à la naissante bestiole doivent produire des émotions et des impressions très voisines dans des cerveaux pourtant si diversement organisés et desservis par des organes entre lesquels toute commune mesure est inimaginable.

Mais, déjà, un phénomène nouveau se produit, bizarre pour l’observateur inexpérimenté, bizarre au point que celui-ci a le droit de se demander un instant si l’attention qu’il déploie au-dessus de sa loupe n’a pas halluciné ses nerfs optiques.

Lentement, le grain de riz et les filaments couleur d’os gratté brunissent, de la même façon que fait dans le châssis du photographe le papier sensible accolé au cliché, devant la lumière. Quand elles ont commencé à donner signe de vie, les antennes avaient déjà une teinte rosée ; maintenant, je m’aperçois que les yeux les ont devancées dans la conquête de la belle couleur brune et mordorée qui sera celle de Grillon pour toute sa vie, sauf durant les quelques heures qui suivront ses deux métamorphoses, où il sera de nouveau tout blanc, et où les choses se passeront, d’ailleurs, comme après sa naissance, avec cette différence, néanmoins :

1o Que, sous la lumière, pourtant atténuée, de l’automne, l’insecte naissant n’a guère besoin de plus d’une heure pour conquérir sa couleur.

2o Qu’à son premier changement de peau, à sa première métamorphose, vers février, il lui faudra subir, à peine transformé, muni d’embryons d’ailes à peine plus importants que ceux qu’il possédait en naissant au monde, trois ou quatre heures au moins de lividité et de débilité larvaires avant d’être de nouveau pavoisé aux couleurs de son activité et de sa vie.

3o Que, lors de la suprême métamorphose, le beau costume nuptial de Grillon, — les ailes de moire noire et or du mâle, les ailes de soie lamée, bronze et orichalque, de la femelle, — n’aboutit à tant de splendeur qu’après une exposition de sept ou huit bonnes heures à l’éclatant soleil des jeunes mois.

Avril ou mai ; époque où les créatures volantes ont à pourvoir au ravitaillement de la nichée ; où les batraciens et les reptiles sortent affamés de l’engourdissement hivernal… Or, durant ce long temps de sept ou huit heures, c’est une tache blanche, puis encore très claire et déplorablement visible que fait Grillon au seuil de son domaine.

Que de fois cette petite chose engourdie, presque inerte, incapable de fuir ou de se terrer, a été saisie au seuil dudit domaine, dans une soleilleuse clairière de la gigantesque et fastueuse « forêt-prairie », par le bec corné d’un oiseau ou la langue bifide d’un lézard vert !… Et ceci juste au moment où, la récompense de sa vie laborieuse, obscure et silencieuse, Grillon allait la tenir du ciel sans mensonge de la chaleur nourricière et de la lumière qui simplifie tout !

La chaleur et la lumière ont donc, en une heure environ, coloré Grillon nouveau-né à sa brunâtre couleur réglementaire ; elles l’ont même fait paraître déjà plus robuste et parfait, quoique le blanc « grossisse », comme disent dans mon pays les dames vieillies et adipeuses qui se soucient encore d’atours. En tout cas, son apparence, ailes à part, est déjà celle qu’il acquerra au temps de l’amour et de la mort. Entre Grillonneau dépourvu d’ailes et le bébé d’homme qui va jambes nues, le rapport pourrait être développé par un bon élève de première supérieure avec la plus suave facilité. Mais la question des métamorphoses dans le monde des insectes présente assez d’importance pour que je préfère exprimer en leurs temps et lieu, plutôt qu’en passant et en hâte, les réflexions qu’elles m’inspirent.

Voici Grillon vraiment né à la vie. Dès que le grain de riz couleur d’os gratté est devenu couleur grain de café rôti, les antennes s’agitent ; le petit être, moins d’un quart d’heure plus tôt, semblait insensible aux impressions que je tentais sur lui à l’aide d’une brindille précautionneusement mise en contact avec son corps ou ses membres ; maintenant, à la suite d’une nouvelle expérience du même genre, il bondit !

Un seul bond, et voici tout près de quarante centimètres entre son berceau et le lieu où il vient d’atterrir. Frémissements éperdus d’antennes. Première prise de contact avec l’aventure. Ses pattes ne flageolent plus, mais agissent déjà. Un temps de repos, d’ahurissement, ou plutôt, dirait-on, d’émerveillement, — d’émerveillement que valent à l’insecte prenant contact avec le monde, la vague sensation de sa nouvelle puissance et, probablement, une hésitation pleine de terreur.

Force pressentie et peur conçue, quel enivrement cette double sensation ne peut-elle provoquer en un bel objet animé jeté solitaire dans ce coin de notre monde qui est pour lui l’Infini ?

J’approche, avec toute la délicatesse désirable, le bout de mon doigt d’une antenne. Je constate que celle-ci a reconnu cet abord suspect deux millimètres avant que ce doigt l’eût touchée. Déjà, elle s’incline. Elle le fait avec prudence et maladresse, dans un sens, dans l’autre, avec de touchantes hésitations, comme la main d’un nouveau-né qui veut saisir la lampe ou la lune et qui frémit de rage quand il voit qu’il ne peut s’emparer d’un objet si précieux lumineusement et si apparemment accessible. Enfin, l’antenne frôle mon doigt qui sent le tabac, le fusil, le chien, l’homme et autres choses terribles…

Un nouveau bond en avant. Puis, c’est la disparition de l’insecte déjà conscient de son devoir de vivre, — sa disparition entre deux feuilles mortes. Précaire défense ! Mais, quand je parlerai des ennemis de Grillon, il me sera facile de montrer que, pour l’instant, elle lui suffit.

L’instinct du danger, de la menace et des moyens de salut existe donc déjà. Nous pouvons, vous dis-je, commencer à vivre.

Un peu de psychologie humaine me paraît, en ce point, nécessaire.

De quel âge datent nos plus lointains souvenirs, quand nous nous posons cette question dans l’adolescence ou la jeunesse, ou, pour plus généralement parler, dès le temps que nous sommes capables de procréer à notre tour de nouvelles graines d’hommes ? Il y a évidemment beaucoup de différence selon les individus. Cependant, si l’on s’amusait à tenter de bien se connaître soi-même, je crois que c’est aux environs de la troisième année que l’on commencerait, en général, à voir s’éclairer l’ombre dont nous sortons. Personnellement, arrivé au milieu du chemin de la vie, j’ai dans mon album mémorial, sans qu’aucune illusion soit possible, des images qui datent de plus loin encore.

Ainsi, je suis certain de revoir directement en moi, — directement, dis-je, et non pas parce que cela m’a été raconté plus tard, — les péripéties d’un effroyable drame auquel je fus mêlé vers l’âge de dix-huit mois… Ceci se passait près d’Agen, dans une belle prairie des « bords de Garonne » : d’effroyables animaux, qui étaient des canards dans l’espèce, surgirent des hautes herbes à mon approche, si bruyamment que j’en tombai sur mon séant ; bien que trottinant avec assez de hardiesse depuis près d’un trimestre déjà, j’en demeurai un nouveau trimestre comme perclus et rempli d’une sainte épouvante à l’égard des mille embûches que peut nous fomenter ce monde.

Qu’étais-je, qu’avons-nous tous été avant le premier souvenir, en général burlesque, qui ait laissé en nous une empreinte durable ? Nous étions probablement et à peu de chose près les larves de ce que nous devions devenir, et je ne risque ici cette métaphore que dans le sens où elle pourra éclairer le mystère des métamorphoses de l’insecte, mystère devant lequel je sens que je tremble déjà. Je veux dire que, si différente que paraisse de la nôtre l’évolution physique et intellectuelle de Grillon, l’abîme n’est cependant pas si infranchissable qu’il y pourrait paraître.

Grillon change deux fois de peau. Dans le courant d’une existence ordinaire, c’est à peu près autant de fois que nous changeons d’âme, d’esprit, de goûts, d’opinions et presque de personnalité. La théorie leibnizienne de la persistance dans l’être représente encore une de ces affirmations absolues et sans valeur auxquelles il est une excuse : que ceux qui en demeurent considérés comme responsables ont été trahis par leurs interprètes et leurs commentateurs, comme le sont si souvent les maîtres par leurs valets, lorsque ceux-ci, fussent-ils pleins de bonnes intentions, entendent à travers les cloisons des fragments de propos qu’ils dénaturent toujours avec une sorte d’allégresse, car les esprits les plus lourds sont ceux qui aiment à se dégourdir en d’effarantes acrobaties. — En vérité, à la condition que l’on réfléchisse soigneusement, presque amoureusement sur soi-même, on découvre dans le recul du passé deux, trois ou quatre êtres si différents qu’il faut beaucoup de bonne volonté au pèlerin rétrospectif pour se reconnaître à telle ou telle étape de son pourtant si court voyage. Je parle, bien entendu, des humains moyens et normaux, capables de grandeur et de faiblesse certes, mais que ne domine aucune de ces passions aux allures de péchés capitaux qui représentent, dans la société actuelle, le fondement et la raison d’exister des plus nuls.

Le petit bonhomme qu’un ébrouement imprévu de canards fit choir dans la prairie agenaise, demeura jusqu’à « l’âge de raison », comme on disait encore alors, un méfiant, un curieux, un taciturne et un ironiste ; un mysticisme exalté le caractérisa vers l’époque de sa première communion ; son adolescence fut si trouble et tendre qu’il s’en souvient infiniment moins que des jours de sa toute petite vie. A vingt ans, il n’exista pas de jeune brute plus orgueilleuse et plus féroce… Bien que j’aie changé encore, je ne veux pas m’adresser ici de compliments, n’étant nullement certain, d’ailleurs, de n’avoir pas déchu ; mais il reste qu’il m’est souvent impossible de me retrouver dans ce que je fus, et, si je le dis ici, c’est que je crois qu’avec un peu de sincérité, la plupart des hommes, en considérant leur passé, feraient de même ; ce que je suis devenu, peu importe ; tant mieux pour moi si j’ai vraiment gardé de l’ironie, de la tendresse et de l’orgueil, serait-ce à la façon dont un herbier conserve, — précautionneusement desséchées, — des plantes rares.

Cette idée de métamorphoses, de trois vies successives, s’éclaire donc un peu dès à présent, du moins pour moi et pour quelques autres, non pas scientifiquement, certes, mais par une comparaison sentimentale et tout nûment subjective qu’il ne fallait pas négliger ici. Au-dessus d’un abîme qu’on a l’ambition de traverser, lançons toujours la corde, en cas qu’il soit impossible de bâtir le pont à toute épreuve. Admettons donc que les trois transformations de notre orthoptère rappellent, de près ou de loin, celles que subissent d’ordinaire, et plus ou moins consciemment, les hommes entre la naissance et l’aube de la vraie vie, de la jeunesse, de l’apogée, — car le reste, âge mûr et vieillesse, est un lamentable superflu dont Grillon n’a que faire. Ceci représentera non pas une explication prématurée et, d’ailleurs, peut-être vraie, mais une traduction, une transposition imaginée de la façon dont il n’est pas impossible que les choses se passent dans les sens, c’est-à-dire dans l’esprit et dans l’âme de mon personnage.

Avec cette différence que nos avatars intellectuels et moraux sont soumis à tous les hasards, influencés par notre bonne ou mauvaise fortune et que, de plus, la bonne fortune peut faire de nous un triste sire et la mauvaise un héros… ou réciproquement.

Pour Grillon, le programme est immuable ; il n’a jamais besoin de se chercher, de se deviner ni de se découvrir ; ses buts, en chacune des périodes de son existence, sont nettement définis, si nettement que l’observation même d’un enfant ne s’y trompe pas ; lorsque, vers l’âge de dix ans, je tentais d’expliquer la vie de mes insectes favoris à aucun de mes camarades, je n’y allais pas par quatre chemins :

— En voilà un qui a changé de peau ; c’est comme nous quand on nous a mis aux culottes. Ou bien encore c’est comme s’il venait de faire sa première communion. Et puis, il changera de peau une dernière fois, pour son mariage.

Trois vies, trois êtres, trois personnalités différentes. Grillon inquiet et vagabond ; Grillon propriétaire et tranquille ; Grillon aventurier, amoureux et poète… Les divisions que le cours de son histoire imposent à son chroniqueur ne diffèrent donc, somme toute, que métaphoriquement de celles que mon enfance lui assignait : d’abord, il faut que Grillon vive, ce qui n’est pas si commode, et c’est son apprentissage de l’univers, qui, selon qu’il l’aura effectué avec bonne chance ou avec guignon, décidera de ceci ; pour récompense, il aura droit à la vie calme et recueillie, laborieuse et fortunée qui devrait faire jalouser son sort par tant de nos semblables ; s’il parcourt avec un égal bonheur ce deuxième stade vital, où les dangers sont pour lui atténués, mais n’en existent pas moins, il obtiendra de plein droit une récompense plus éclatante : l’amour…

Quant à la mort, comme je crois l’avoir déjà indiqué et comme j’espère le mieux marquer plus tard, elle n’est ici que le couronnement suprême d’une carrière bien parcourue ; elle vient à son heure, sans surprise, et, si différente que soit notre mentalité de ce qui correspond à une mentalité chez ces petites créatures, il me paraît impossible que le néant, au terme de leur beau voyage, représente pour elles une chose sombre, funéraire, et enveloppée d’épouvantement.

Mais nous verrons qu’il n’est pas si facile à Grillon d’atteindre l’heure normale, acceptable et sans doute sereinement acceptée de sa belle mort.

V

Grillon, lorsque j’ai frôlé son antenne et suscité en lui la sensation du péril, s’est donc caché sous une feuille morte ou dans la fissure d’une souche, ou dans une craquelure de terrain. La nuit est déjà prochaine et fortes sont les chances pour qu’il ne bouge plus, avant l’aurore et la tiédeur, de ce gîte de hasard. Partons. Aussi bien, demain, ses frères de la même ponte ou ses cousins des pontes voisines auront à leur tour fait craquer l’écorce de la graine animale, et Grillon naissant sera légion dans les sentes herbues ou les clairières gazonnées de la forêt.

C’est là, pourvu que le temps soit chaud et soleilleux, qu’il le faudra rejoindre demain. S’il pleuvait ou bruinait, il ne bougerait non plus que s’il était captif encore de son œuf et continuerait de vivre où il s’est gîté provisoirement, dans un état de somnolence bougonne et presque végétative. Aussi bien, il ne mange pas encore, et n’a pas besoin de cela pour se sustenter, durer et même se développer, ainsi que je le prouverai ailleurs.

Mais le temps est clair, et, dès neuf heures, le soleil rayonne comme un vieux beau qui fait semblant d’oublier que le véritable été touche à son terme. Grillon n’a pas attendu mon arrivée pour repartir à la découverte. Il n’est point pour lui de minute à perdre : une de ses minutes n’équivaut-elle pas à des mois pour nous ? Et le voici qui, innombrable par endroits, sautille, se dissimule, puis reprend son élan à tout hasard, puis se cache de nouveau avec une touchante maladresse. Gardons-nous de l’effrayer. Suivons-le, non pas de loin, mais sans faire de bruit ni bousculer le sable, le gravier ou les brindilles sèches ; et nous le verrons à l’œuvre.

Il sied d’esquisser brièvement son portrait à cette heure, au lendemain de sa naissance ; il est déjà à peu près aussi entièrement brun et mordoré qu’il le demeurera sa vie durant — (en dehors des heures qui suivront ses diverses métamorphoses) ; les femelles gardent, cependant, pendant une dizaine de jours un anneau blanc bien visible entre l’abdomen et le thorax ; chez elles, il ne disparaîtra jamais complètement, et nous en retrouverons comme la trace sur leurs ailes inutiles et silencieuses lorsqu’elles endosseront la parure nuptiale. — Taille mise à part, Grillon est donc déjà, à peu de chose près, ce qu’il sera jusqu’à son épanouissement printanier. Sa figure en seau à charbon a déjà son inexpression définitive. Il saute avec plus de facilité qu’il ne le fera jamais ; mais il ne faut pas croire que, même à l’aube de sa vie, ces espiègleries lui plaisent ; il ne s’y livre qu’en cas de danger et notamment lorsque l’approche de la pointe d’un soulier humain l’invite à changer au plus tôt de domicile. En réalité, dès cet instant, il possède en lui ces sourdes hérédités bourgeoises et casanières, avec tendances à l’obésité, qui le caractériseront durant la majeure partie de son existence. Il semble toutefois profiter de son apparence et de sa couleur de puce (il n’est guère plus gros alors que la plus géante des puces) pour rappeler aussi cette bestiole par le bondissement frénétique, nigaud, hasardeux et maintes fois intempestif.

Mais, si rien ne menace Grillon ou, plutôt, si Grillon suppose que rien ne le menace, il aime mille fois mieux, dès ce moment, courir que procéder par sauts. Criquet et ses pareils marchent parfois, avec un dandinement qui fait penser à celui de l’avion qui « laboure » ; Criquet s’avance alors en personnage entravé par des ailes, mais qui n’ignore pas qu’il peut, quitté le sol, faire succéder au bond une envolée. Grillon, qui n’escompte ni pour le présent ni pour l’avenir un si merveilleux privilège, préfère adapter tout de suite ses pattes, non pas à la marche, mais à la course ; certes, sur ce point, sa cousine la courtilière le laissera bien loin derrière elle ; au lendemain de sa naissance, il n’en est pas moins un très remarquable coureur à pattes ; tandis qu’un saut l’essouffle et l’ahurit, cinq à six mètres de terrain couverts à grande allure ne semblent pas le fatiguer trop.

C’est donc d’un sextuple trépignement hâtif que Grillon procède sur les chemins du vaste univers. Promenade fiévreuse, agitée et qui, de prime abord, nous paraît dépourvue de toute méthode directrice ; mais, sans doute, est-ce notre si difficilement guérissable anthropomorphisme qui est cause que nous la jugions ainsi ; il s’agit pour Grillon d’apprendre la vie et de faire vite. Nous autres, nous sommes toujours tentés d’imaginer l’apprentissage du monde à travers les rideaux du berceau et le long du lent déroulement des mois humains. Pour lui, toute seconde gâchée est plus dangereuse que ne l’est pour nous une année perdue. Vivre ! Il faut vivre… Et, pour seulement tenter de vivre, il faut d’abord comprendre, emmagasiner, expérimenter, réfléchir, peut-être même induire et déduire.

Grillon, à chaque instant, arrête sa course et paraît méditer, antennes et palpes frémissantes, devant des objets quelconques et dont nous ne saurions deviner tout de suite quel peut être l’intérêt pour lui. La nourriture, ai-je dit, ne l’inquiète pas encore. L’aliment qui lui est indispensable est donc strictement intellectuel. Une observation rapide suffit d’ailleurs à faire comprendre que la notion d’un maximum de sécurité est celle qu’il cherche à acquérir avant toute autre.

C’est au moment de supputer les instruments d’investigation qui lui ont été fournis par la nature pour aboutir à cette notion primitive et indispensable que je me sens tout à coup singulièrement désarmé.

D’homme à homme, la diversité des perceptions sensorielles est telle que, si nous nous trouvions pourvus soudain des sens de notre meilleur ami, nous risquerions probablement d’en perdre la raison, si grande serait pour nous la révolution accomplie dans les diverses apparences, qualités ou quantités sensibles qui nous sont au cours des ans devenues familières. Un individu de notre race pour les yeux duquel la gamme lumineuse est perceptible jusque dans l’ultra-violet existe, peut-être, parmi nos amis ou nos connaissances ; et nous ne savons pas, si cultivés que nous soyons, et il ignore, même s’il est le plus savant des hommes, — faute de mots ou de mesure commune entre lui et nous, — qu’il constitue une intéressante monstruosité. Relativement sont nombreux, d’autre part, les gens qui voient le rouge sous l’aspect de la couleur que nous dénommons en général verte, et réciproquement ; mais, de ceux-ci, combien vont du berceau à la tombe sans soupçonner cette anomalie, et n’est-ce point, presque toujours, un futile hasard qui oblige leurs proches à s’en rendre compte ?

Descendons d’un échelon : devant les animaux domestiques par excellence, hôtes de nos foyers, chats ou chiens, ne sommes-nous pas souvent troublés, agacés, irrités, désemparés même par le sentiment de l’abîme qui, indubitablement, existe entre leur monde sensoriel et le nôtre ?

Pourquoi ce chat, courtisan fastueux de nos divans et de nos fauteuils, ce chat d’ordinaire si superbe et si placide, ce chat soigné, gâté, cajolé, repu, rôde-t-il ce soir de façon inquiète, scrutant les coins d’ombre comme si ses pupilles de nyctalope y apercevaient des choses terrifiantes à la vision desquelles nos yeux demeurent inégaux ?

Pourquoi ce bon chien, sous le seul prétexte que la lune s’est levée arrogante et pleine, aboie-t-il et gronde-t-il, se lève-t-il hargneusement, puis fiévreusement se recouche, non sans lancer parfois vers nous des regards implorants ou avertisseurs, — comme si tout n’était pas tranquille et sûr dans la maison où gîtent ses dieux ?

Et encore ne s’agit-il là que d’animaux doublement voisins de nous, et par leur constitution et par une familiarité cent et cent fois séculaire, d’animaux dont les machines à enregistrer le monde se révèlent anatomiquement analogues aux nôtres et fonctionnent, à coup sûr, de la même façon. Nous savons, certes, que l’odorat chez le chien et la vision chez le chat sont plus affinés que chez nous, mais nous retrouvons dans toute la race des mammifères nos cinq sens classiques, et cela nous permet d’imaginer, sinon de concevoir de façon tout à fait méthodique et précise, ce que reflète le quintuple miroir intérieur de ces parents immédiats.

Je dois cependant, dès à présent, indiquer ma conviction que nous possédons, en dehors de nos cinq sens classiques, ou au delà d’eux si l’on préfère, ou même entre eux, bien d’autres sens destinés à demeurer mystérieux et en conséquence à peu près inutilisés par nous. A quoi d’ailleurs, nous servirait de discerner, de cataloguer et de cultiver ces possibilités encore ensevelies dans la subconscience ou l’inconscience de l’humanité ? Tact, vue, ouïe, goût, odorat, ainsi en ont décidé, une fois pour toutes, les vieux instituteurs de notre sagesse et de notre psychologie ; et nous serions bien bons de nous mettre martel en tête, puisque les cinq sens classiques, je dirai même canoniques, semblent suffire provisoirement, — depuis des siècles ! — à la toute petite manière dont il nous plaît de démêler le grand imbroglio de l’univers ?

L’abîme, déjà prodigieux d’homme à homme et de bipède à quadrupède, que ne devient-il pas entre un insecte et nous ? A la vérité, cette facile métaphore d’abîme ne suffit plus. Il vaut mieux imaginer un mur d’ombre de toutes façons opaque, impénétrable, un mur qui interdit à l’exégète l’observation utile, l’expérience fondée, le jugement efficace, la valable conclusion. Seules me demeurent les possibilités hasardeuses, les hypothèses assises sur les nuages du songe, les transpositions à risquer avec l’unique excuse de m’intéresser à mon objet et de croire que, l’ayant si longtemps étudié, je le connais autant qu’il est possible à un homme.

Parmi les organes des sens que le menu scalpel, précautionneusement manié sous la loupe ou le microscope, permet d’inventorier chez Grillon, en est-il qui correspondent à ceux que l’anatomie a fait connaître dans l’humaine conformation ? Oui. — Grillon les exerce-t-il d’une manière qui nous obligerait raisonnablement à nous retrouver parfois peu ou prou en lui ? Les effets qui résultent pour lui de cet exercice, les reflets de son miroir, pourraient-ils se rapprocher en quelque manière de ce que nous observerions en nous dans les mêmes circonstances ? Incontestablement, non.

Grillon possède le sens de la vue. Cela ne veut pas dire que sa vision ait rien de commun avec la nôtre ni qu’elle lui ait été donnée — ou qu’il l’ait conquise — en vue des mêmes fins que nous.

Grillon possède une perceptivité tactile d’une rare subtilité. Même devenu bourgeois et obèse, il demeure à ce point de vue un nerveux, voire un perpétuel hyperesthésié ; et les gamins le savent bien : un brin d’herbe souple ou une paille de balai insinuée dans le gîte souterrain de Grillon l’en font sortir presque immédiatement : sa méfiance du risque et son goût du home ne résistent pas à son horreur des chatouilles. Détail que n’ignorent pas non plus certains de ses ennemis animaux, friands de sa chair ou jaloux de sa demeure.

L’existence d’un appareil auditif chez Grillon est déjà problématique. Quant au goût et à l’odorat, qu’on ne saurait pourtant lui contester, il n’est point d’organe qui rappelle en lui ceux qui sont tributaires de ces sens dans notre espèce. Cependant, lorsque vous marchez bruyamment ou parlez haut à cinq ou six mètres de la demeure de Grillon, il rentrera précipitamment chez lui s’il est en train de prendre l’air sur son seuil et il se sera tu au préalable s’il est mâle et si est venue la saison de son chant. Cependant encore, lorsque vous l’observez en captivité, il saura faire, entre un bout de sucre imbibé de vieil armagnac et un autre bout de sucre imbibé d’alcool à brûler, une différence qui prouve qu’il s’y connaît et que, sur ce point au moins, ses goûts ressemblent bien plus aux goûts d’un gourmet humain cultivé que ceux, par exemple, d’un Samoyède.

L’odorat ? Tout se passe comme si ce sens était aussi développé chez Grillon que chez nous ; je place sur une table la cage où je l’élève ; j’en ouvre la porte ; à cinquante ou soixante centimètres de ladite porte, j’ai disposé le traditionnel morceau de sucre imbibé d’armagnac, un peu plus loin une mie de pain, dans une soucoupe où demeurait une goutte de café, ailleurs une petite touffe de trèfle frais et, enfin, une appétissante feuille de cœur de laitue. Aussitôt, notre bonhomme qui savourait paisiblement la tiédeur d’un rayon de soleil, en somnolant ou en pensant à des choses, s’émeut, fait frétiller ses antennes, agite ses palpes, tortille le cou dans la mesure où cela lui est possible, bref, flaire le vent. Et le voici qui bientôt se met en marche, sans précipitation, sans crainte non plus, — car il faut noter que Grillon, en captivité, ne tarde guère à n’attacher qu’une importance très médiocre aux gestes, aux bruits et aux visages humains. Il gagne la porte de sa cage et se dirige imperturbablement vers le morceau de sucre, le « renifle », hésite…, mais déjà, son flair l’a averti que cette aubaine n’était pas la seule qui lui fût offerte dans le voisinage ; il se remet en route, visite successivement la mie de pain dans la soucoupe qui embaume le café, dont il est également très friand, puis la touffe de trèfle, puis la laitue… Après quoi il ne lui reste plus qu’à choisir dans cette diversité de succulentes pâtures. Il n’imite guère, d’ailleurs, l’âne de Buridan et son choix est vite fait ; car ce paysan a un penchant incontestable pour les produits, même nocifs, de la civilisation humaine, et faute de pouvoir tout absorber, il commence par la friandise qui l’allèche le plus, c’est-à-dire, hélas, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent par le café ou par le sucre alcoolisé…

Après quoi, non pas titubant mais légèrement alourdi, il regagne sa cage et sa place favorite, — la plus soleilleuse, la plus lumineuse ; son appétit est satisfait ; un immense bien-être et les brumes dorées d’une heureuse ivresse doivent alors caresser et bercer cette petite vie. Ses antennes ne s’agitent plus de manière intéressée, avide ; elles bougent mollement, comme s’il s’agissait pour elles de battre la mesure dans le précieux concert dont leur propriétaire jouit et qui est celui même des ondulations de la chaleur et de la clarté. Poète et musicien à sa manière, Grillon, à coup sûr, compose en de pareils moments un grand hymne silencieux à la beauté et à la bonté de l’existence.

Autres preuves de la sensibilité olfactive très aiguë de Grillon.

Je mets dans sa cage des fleurs qui sont, pour nous aussi, à peu près sans odeur : pâquerettes ou pensées sauvages, coucous, boutons d’or. Il les examine et ne s’en inquiète plus : ce n’est pas bon à manger, n’est-ce pas ? Mais tentons la même expérience avec des roses, des lilas, des œillets, des glycines, avec des fleurs dont les parfums flattent vivement et délicieusement nos narines à nous ; aussitôt, Grillon témoigne d’un véritable affolement ; il va et vient d’un bout à l’autre de sa cage, grimpe le long de la toile métallique qui l’aère, bondit contre la toiture vitrée et file dare-dare dès que j’ouvre la porte. Il est donc à peu près hors de doute que le parfum des fleurs lui est désagréable ou pernicieux. En fait, si je ne prenais pas mon pensionnaire en pitié, si je ne débarrassais pas sa demeure de ces fleurs fortement odorantes, il ne mangerait plus et, les premières minutes d’excitation, de colère ou de souffrance passées, il s’alanguirait et dépérirait promptement.

Il est encore à observer que Grillon, en liberté, n’établit jamais son terrier aux environs d’un massif de roses ou de violettes, ni sous l’ombrage d’une glycine, si agréable que soit là le gazon, si favorable que soit le terrain, si bien exposé que soit le site. Certes, lorsqu’il s’installe, l’épanouissement des belles et douces fleurs détestées demeure lointain encore ; les roses d’automne agonisent ; les feuilles elles-mêmes tombent à la poussière ou à la boue ; mais ce pressentiment, cette pré-connaissance d’une atmosphère qui serait plus tard, par son arome trop fort, désobligeante pour l’insecte, ne représente qu’un des plus petits miracles de son instinct.

Si Grillon est hostile à des odeurs qui nous sont précieuses, rendons-lui cette justice qu’il en déteste aussi dont nous avons le légitime dégoût, notamment celles de la corruption cadavérique, de la pourriture végétale, des ordures. Ses ordures personnelles, il va les déposer soigneusement à l’entrée de son trou, à l’extrémité de la petite plate-forme bien nette où il aime à prendre le bon air et le soleil. Placez sur cette plate-forme une saleté ou une menue charogne, restez là quelques minutes sans bouger et vous verrez bientôt Grillon sortir, exécuter des virevoltes à une allure furibonde autour de l’objet nauséeux, s’escrimer à le repousser des pattes loin de sa demeure ; si le morceau est trop gros, il essayera de l’enterrer ; s’il est impuissant à s’en débarrasser de l’une ou de l’autre manière, il préférera, en fin de compte, abandonner sa maison à jamais, ce qui, comme nous le verrons ailleurs, ne peut être pour lui qu’un crève-cœur infini, un geste désespéré, et presque l’acceptation de la mort avant l’heure.

De même, dans la cage où il est captif, introduisons un de ses congénères mort récemment, — ou plutôt fraîchement tué, car Grillon, à l’abri des périls de la liberté ignore les maladies et ne devance jamais l’appel de la grande ombre ; aussitôt, l’hôte ou les hôtes du lieu se mettent à la besogne et se débarrassent de ce macabre voisinage par les moyens que la nature a mis à leur disposition : ils mangent le cadavre ; ils le mangent très visiblement sans enthousiasme, sans goût, patiemment, méthodiquement, jusqu’à ce qu’il ne demeure plus du défunt que le masque en forme de seau à charbon, les pattes et les ailes imputrescibles… Les vainqueurs, dans la saison des amours, sont ainsi maintes fois obligés d’achever, — et c’est le mot propre, — un rival mortellement blessé ; mais, dans ce cas-là, il ne faut imaginer chez l’insecte aucune gloutonnerie, aucune gourmandise ; il s’acquitte d’une corvée hygiénique, sans hâte et sans plaisir, simplement parce qu’il le faut et qu’il sait que cette peine en somme minime en épargnera de plus cruelles à ceux de ses organes sensoriels qui lui tiennent lieu de narines.

Ce qui, de ces diverses observations, est à retenir pour le moment, c’est que Grillon entend, goûte et odore. Par où, comment ? Là recommencent pour nous les difficultés d’interprétation et de traduction.

Les yeux, eux, existent, et l’hypothèse — dont le fardeau est si lourd à supporter quand on est bien décidé à ne pas se jouer d’elle ou à jongler fantaisistement avec elle, — l’hypothèse n’aura à intervenir en ce qui les concerne que pour tenter d’établir comment la lumière agit sur eux et en eux.

Le tact ? Il est généralisé sur la majeure partie du corps, comme chez l’homme. Ne nous y attardons pas. Les ailes, quand elles ont atteint leur complet développement, sont seules absolument insensibles : des vêtements savamment accrochés à mi-corps comme pour protéger du froid ou des blessures possibles le dos et les flancs trop vulnérables et délicats.

Le goût ? La manducation s’effectue au moyen de crocs cornés, pourvus de ressorts terribles mais nullement innervés ; point de langue, ni de papilles gustatives, ni rien qui paraisse en tenir lieu dans l’orifice buccal ou le long du tube digestif. Restent les palpes, appendices articulés minutieusement, dirigés par des muscles dont la mécanique est savante, mais qui ne sont reliés, eux non plus, par aucun nerf, avec le cerveau ou un autre centre nerveux. Pourtant, Grillon est, nous le savons, non seulement gourmand, mais gourmet. Cela suppose, exige même en lui un siège du goût. Situons-le provisoirement dans les palpes, si impuissantes qu’elles nous paraissent encore humainement à s’acquitter de leur fonction.

L’odorat ? Point de papilles olfactives, point de nerfs pouvant être considérés avec quelque vraisemblance comme chargés de ce ministère.

L’ouïe, enfin ? Ici, la question semble, dès l’abord plus complexe. Des deux côtés de la figure de l’insecte (toujours en admettant qu’on puisse attribuer une figure à un seau à charbon), au niveau des yeux et immédiatement au-dessous de l’endroit où le ganglion cérébral est logé, la dissection et le microscope révèlent un double bouquet de fibrilles nerveuses, cinq fibrilles de chaque côté de la figure, qui tendent vers le cerveau tout comme les volumineux nerfs optiques, mais, tandis que ceux-ci, par l’autre bout, se rapprochent des yeux, les fibrilles que leur place pouvait nous faire assez logiquement considérer comme auditives, sont, si je puis dire, sans fenêtres sur le monde extérieur ; à quelques centièmes de millimètres de leurs extrémités, qui flottent dans le liquide facial, la noire cloison pelliculaire de la « figure » ou des « joues » ne présente aucun amincissement, aucune membrane tympanique, aucun appareil récepteur.

Je crois, sans rien oser affirmer, que nous nous trouvons effectivement ici en présence d’instruments auditifs, mais d’instruments auditifs tombés en désuétude. L’homme aussi possède des organes déchus et, entre autres, un troisième œil, un œil atrophié, situé à l’arrière de son chef et caché dans des replis de muscles et de chair où il demeurerait aveugle, même si la boîte opaque du crâne ne s’interposait entre le monde et lui.

On dénomme glande pinéale cet organe curieusement inutile. Chez les reptiles actuels, sa parenté, ou même, pour mieux dire, sa ressemblance toute fraternelle avec un œil apte à la vision, s’accuse davantage encore que chez les oiseaux ou les mammifères ; chez ces mêmes reptiles, l’ossification cranienne est bien moins complète en face de lui que partout ailleurs ; certains, le caméléon notamment, présentent en cet endroit les vagues vestiges d’une orbite ; chez l’hattéria de la Nouvelle-Zélande, la glande va jusqu’à crever la peau, à s’encastrer en elle, et l’on ne saurait affirmer qu’elle est absolument insensible à la lumière ; on peut voir aussi, toujours au même endroit, mais sur la peau même de la nuque des très vieux lézards verts de nos pays tempérés une tache dont la teinte varie du vert sombre au bleu brun, et qui représente un ovale contenant dans son orbe un point circulaire d’un diamètre d’un demi-millimètre environ, également bleu brun ou vert sombre ; bref, un œil enfantinement schématisé. Coïncidence ? Souvenir de l’antique espèce réellement commémoré et fantomatiquement ressuscité chez les descendants, lorsque leur propre et individuel déclin les rapproche de l’enfance de leur race ? Je me garderai bien de décider et même d’opiner pour ou contre. Ce qui est sûr, c’est que, dans la faune saurienne, si fastueusement riche, du jurassique et du crétacé, nombreux sont les types fossiles dont le crâne présente à l’arrière, non plus de vagues vestiges d’orbite, mais un trou, une orbite véritable, dans laquelle (il s’impose presque de l’assurer) vivait, bougeait et agissait, aussi longtemps que vécurent, bougèrent et agirent les monstres secondaires ou même tertiaires, un œil, un troisième œil, moins clairvoyant peut-être que ceux de la face, mais qui n’en avait pas moins son utilité, qui veillait tandis que se reposaient les autres, comme le fait le lampion à l’arrière de l’automobile arrêté au bord d’un trottoir, phares éteints ou baissés.

Ceci connu, rappelons que beaucoup, parmi les effarants sauriens des vieux âges, furent munis d’oreilles externes aussi remuantes, aussi studieusement braquées vers les sonorités éparses que celles de nos chiens-loups ou des lapins de ces siècles-ci. Actuellement, les oreilles, chez la gent reptilienne se sont réduites, effacées, sont « rentrées à l’intérieur », toute chose que l’œil postérieur avait, depuis des millénaires, achevé de faire.

Que les deux bouquets de fibrilles que l’on constate où j’ai dit chez Grillon et chez bien d’autres insectes soient des vestiges de nerfs auditifs, cela demeure donc fort vraisemblable ; il n’est pas invraisemblable non plus que certains insectes aient possédé d’apparentes oreilles, vers l’aube des temps où cette race exista, — encore que nulle empreinte fossile n’en ait conservé la trace ; ceci, du reste, à cause de l’évidente fragilité d’un pavillon auriculaire d’insecte, ne saurait rien prouver contre la probabilité que je viens d’indiquer.

Pourquoi le troisième œil de reptile a-t-il été mis en retrait d’emploi ? Pourquoi a-t-on fendu l’oreille aux oreilles des insectes ? Toujours en vertu du principe déjà énoncé que la Nature, avare ou sage, a l’horreur de l’inutile, du superflu, et qu’elle semble, quand il s’agit, non pas tant de créer que de perpétuer une de ses œuvres, mue avant tout par une velléité de simplification et même de moindre effort. La future tortue et le futur lézard avaient, dans le combat pour la vie, celle-là grâce à sa carapace, celui-ci grâce à son agilité et à son habileté à profiter du moindre gîte, des armes et des ressources qui les dispensaient d’un œil défensif à l’arrière, d’une vigie destinée à prévoir et à parer le coup de poignard dans le dos ; quant aux dinosauriens, leur monstruosité même les condamnait, comme s’ils n’avaient pas été à l’échelle des dimensions de notre planète restreinte ; dès l’époque tertiaire, ils étaient aussi balourds, absurdes et déplacés à la surface de ce monde, dans ses marécages, ses fleuves et ses océans, que le furent, dans la grande guerre, les dreadnoughts et autres monstres marins excessifs sur qui toutes les nations s’étaient pourtant extasiées et qu’elles s’efforçaient de construire en aussi grand nombre que possible… Ce sont justement les dinosauriens qui ont conservé l’œil pinéal, ou troisième œil, le plus longtemps de toutes les espèces qui naquirent au monde et y évoluèrent. La nature, décidée à laisser tomber, — comme on dit familièrement, — cette partie assez malheureuse de son œuvre, n’y a pour ainsi dire plus touché, s’en est désintéressée, toujours en conséquence de son principe de moindre effort.

Nous voici bien loin de Grillon, semblerait-il. Non pas. Cette digression me paraît, pour l’instant, éclairer suffisamment le mystère qui m’intimidait moi-même tout à l’heure. Contrairement à ce que le prophète hébreu reprochait d’un ton si véhément à certains de ses contemporains, Grillon n’a pas d’oreilles et il entend, il n’a pas de langue et il savoure, et son absence de nez ne l’empêche en rien d’avoir le nez fin.

C’est tout simplement qu’il n’avait pas besoin de ces organes encombrants et complexes pour percevoir aussi bien que nous le monde des sons, des goûts et des odeurs, pour en jouir même, peut-être, beaucoup mieux que nous et d’une façon en somme plus parfaite, plus savante ou artistique que celle qui est la nôtre. — Mais… alors… ? me dira-t-on…

VI

Alors, voici. Je pose d’abord que le soi-disant quintuple appareil enregistreur de l’homme n’est connu de lui que grosso modo ; que les dissertations ou les réflexions auxquelles nous pouvons nous livrer sur ce sujet souffrent sans remède possible de termes consacrés trop précis et trop étroits, qui tout ensemble expriment à l’excès et n’expriment pas assez. Il faudrait être de mauvaise foi pour nier absolument certains cas de télépathie, d’extériorisation de la sensibilité, pour mettre en doute des possibilités de double vue, pour se refuser absolument à accepter la validité des pressentiments qui nous flattent ou nous accablent à certains détours de l’existence. Je sais bien que des spéculations charlatanesques et presque toujours stupides ont comme encombré de désagréable façon pour l’élite et même pour la foule les abords de ces émouvants demi-mystères, de ces vérités possibles, sommeillant encore dans les limbes de notre compréhension et de notre entendement. Mais que nous n’admettions pas la possibilité en nous de sens autres que nos cinq sens, cela ne tient qu’à une routine scientifique ou à une timidité d’induction presque morbide, que renforcent une pénurie d’expressions et une pauvreté de systématisation auxquelles nul sage ne s’est avisé de remédier depuis quelque cinq mille ans que les instituteurs de sagesse ont pensé, parlé ou écrit sur cette question. Je n’ai d’autre ambition que de signaler un « filon » intéressant aux sages actuels ; je pense qu’ils pourraient y acquérir sans trop de peine quelque gloire valable ; et, s’ils s’étaient mis au travail plus tôt, peut-être que l’humble annaliste de Grillon n’aurait pas à prendre ici, respectueux comme il entend l’être de sa langue, la responsabilité de quelques barbarismes, de quelques termes neufs auxquels il ne se résignera d’ailleurs qu’en dernier recours.

Télépathie, extériorisation de la sensibilité, double vue, etc., sont des termes mal conçus, mal fondés, mal appropriés, qui ont à la fois le tort d’être justement suspects et le mérite désolant de correspondre, psychologiquement et physiologiquement, à quelques obscures réalités humaines. La science classique et officielle ne connaît et ne veut connaître que cinq sens dûment catalogués. Elle admet pourtant, en dehors d’une conscience depuis longtemps classique et officielle, une subconscience et même un inconscient plus neufs, certes, mais qui n’en sont pas moins classiques et officiels ; je dirais même, si j’étais mauvais, que notre temps les a mis à toutes les sauces… Pour le reste, que les instituteurs de sagesse considèrent notre monde intérieur comme un reflet du monde extérieur sur lui, ou comme une fusion intime de l’un et de l’autre, ou comme une illusion provoquée en celui-ci par celui-là, ou comme une plaisanterie parfois sinistre infligée par celui-là à celui-ci, ils s’en tiennent obstinément, en ce qui concerne les moyens de correspondance ou de contact entre ces deux mondes, aux organes visibles et tangibles, aux agents de liaisons que sont les sens anatomiquement, physiologiquement ou — raffinement suprême ! — psycho-physiologiquement étudiés selon les méthodes courantes.

Faites-leur observer qu’il est d’expérience notoire qu’un aveugle-né ou un être humain depuis longtemps privé de la vue a la sensation de l’obstacle à distance, qu’il peut même, à l’odeur de l’heure et au goût de l’air, reconnaître presque aussi sûrement qu’un voyant les lignes du décor ou la couleur du temps, ils sortiront de leur arsenal diverses explications qui ressemblent à des machines compliquées et puériles, mais qu’il n’est besoin que de décrire et du fonctionnement effectif desquelles ils paraissent peu se soucier ; ainsi les lois de l’association des images émotives, vérités incontestables, mais qui n’ont été à peu près convenablement signalées que par des gens à côté, — esthéticiens, poètes ou musiciens sans travail, — fourniront aux instituteurs de sagesse, dans le cas de l’aveugle qui prévoit et voit, la pauvre explication qui leur suffit. C’est plus facile et moins compromettant que de créer des mots nouveaux.

Pourtant, la sensation de l’obstacle qu’éprouve l’aveugle à distance, les phénomènes de double-vue, de télépathie, etc., ne seraient-ils pas immédiatement plus acceptables si l’on préférait, quand on tente de les élucider, commencer par trouver des mots qui les catalogueraient et les étiquèteraient du moins, au lieu de verser dans des interprétations hasardeuses et sans intérêt ? Une science est une langue bien faite. Une langue bien faite doit avant tout posséder ou pouvoir créer les mots dont elle a besoin. Pour essayer de me faire comprendre, je me vois obligé d’inventer en hâte les termes d’infra-sens, d’inter-sens, et de super-sens. Trois barbarismes d’un coup ! N’étant pas philosophe de mon métier, je n’en suis pas plus fier pour cela et je ne compte que sur mes observations de Grillon pour justifier par la suite la vilaine audace de ces termes.

Une question, avant de clore ce paragraphe : depuis cinq cents ans, ou depuis cinq mille ans, les instituteurs de sagesse ne conçoivent la possibilité de communications entre le monde extérieur et le miroir intérieur de la créature que si les organes récepteurs de celle-ci sont reliés à l’appareil enregistreur, au ganglion cardinal, par des fils, par des nerfs : n’y a-t-il pas lieu de croire que lesdits instituteurs de sagesse auraient ri comme des fous, si un imprudent avait prophétisé par-devant eux, il y a moins d’un demi-siècle, la possibilité de la télégraphie sans fil ?

Pourtant, en ce qui concerne au moins un des sens humains, la vue, on a bien été obligé d’admettre comme agent de liaison, entre l’objet lumineux, coloré, et l’organe récepteur, un fluide hypothétique : l’éther. Pour les autres sens, cela va tout seul : ce sont des particules presque impondérables de la matière odorante qui vont frapper les papilles olfactives ; en ce qui concerne le goût, le contact de la matière et de l’organe est encore plus direct ; pour la sensation tactile ordinaire, il en est de même ; le son se propage à l’aide de fluides loyaux et bien connus, air ou eau en général, et aussi bien à travers les objets solides ; mais l’explication de la sensation tactile calorique présente déjà d’autres difficultés et, puisque la chaleur solaire traverse le vide interplanétaire, il nous redevient ici nécessaire de croire à l’éther, faute de quoi nous devrions nous résigner à tenir l’automne et le printemps, l’hiver et l’été pour des illusions animales et végétales, et la pierre elle-même serait vaine d’imaginer que l’astre-roi de notre système s’occupe d’elle jusqu’à la réchauffer parfois.

Ces formes de l’énergie universelle qui sont dénommées énergie solaire (lumineuse ou calorique), énergie électrique, ondes hertziennes et bien d’autres encore que la science a classées, et une infinie quantité d’autres qui nous seront à jamais obscures, ont donc pour véhicule l’hypothétique éther ; hypothétique mais indispensable, puisque sans lui la certitude physico-chimique actuelle serait à peu près démonétisée. Il a la négative vertu de pouvoir être mis, lui aussi, à toutes les sauces, comme la subconscience et l’inconscient ; grâce à ce privilège, il envahit l’espace sans bornes, la matière et même l’immatérialité, le vide absolu qui, s’il est un obstacle au son, par exemple, n’est opaque ni aux ondes hertziennes ni à la lumière, ni à la pesanteur. Il faut l’imaginer comme un magasin illimité d’ondulations produites par les vibrations moléculaires de la matière, et qui se transforment en sensations chez la créature, mais seulement dans la mesure où celle-ci possède des organes capables de réceptivité. Ondulations et vibrations dont il a été possible de calculer en bien des cas et avec une précision rigoureuse l’étendue et l’intensité, qu’on a définies numériquement, chiffrées, qui diffèrent quantitativement, mais non pas qualitativement.

Dès lors, les usuelles barrières établies entre les sens humains tombent d’elles-mêmes. Leurs dénominations trop tranchées et nettes ne représentent plus qu’une commodité ou un pis-aller de langage. Nous possédons cinq fissures sur l’infini, mais divers « inter-sens », même mieux connus et utilisés, ne combleraient pas les abîmes soupçonnés entre ces fissures ; faute d’être des dieux, il nous faut accepter notre impuissance organique à l’universelle réceptivité. Mais on prévoit dès à présent les conséquences de ce que je viens d’exposer : étant donné que les ondulations constituent une gamme sans commencement ni fin, dont telle infime partie s’appelle pour nous région de la sonorité, ou telle autre pays du visible, un être qui verrait la chaleur ou qui goûterait le son est-il absurde ? Non. — Il suffirait de toutes petites différences dans la disposition ou la nature des organes récepteurs pour rendre réelles de semblables possibilités. La vibration et l’ondulation lumineuse, — définies et chiffrées, — qui produisent le vert sur la plupart des rétines humaines produisent le rouge sur quelques autres. Jusqu’où ne risquent pas d’aller des divergences de cette sorte entre des êtres d’espèces différentes, éloignées ?

Une certitude se laisse ici surprendre, à savoir qu’il faut faire abstraction de nos sens humains, oublier la façon dont ils s’exercent, et même leurs noms, s’il est possible, quand on se propose de rendre compte avec quelque vraisemblance de la façon dont un insecte s’instruit de l’univers en le reflétant.

Je ne veux plus discuter ; il me tarde trop de faire en paix des suppositions, me sentant désormais aussi incapable que quiconque au monde de les justifier mieux que je ne l’ai fait dans les pages qui précèdent celles-ci. Tout m’incline à croire que Grillon, en tant que reflet du monde, est plutôt, humainement parlant, une confusion harmonieuse de sensations qu’un système sensoriel nettement divisible en cinq parties ou plus, ou moins. J’ai a priori et, presque insolemment, situé le siège du goût dans les palpes ; nulle raison, à présent, bien au contraire, de ne l’y point maintenir, mais non sans faire remarquer que lesdites palpes ne bornent pas à cela leur activité et qu’il y a toutes chances pour qu’elles goûtent non seulement l’objet où elles laissent traîner leur savante et calculée mollesse, mais aussi une friandise lointaine, ce qui représente un subodorat ou une gustativité exercée à distance, sans fil ni contact.

Cependant, les antennes effectuent, elles aussi, des mouvements plus ou moins compliqués, mais qui sont en étroite connexité, presque en harmonie avec ceux des palpes ; de ceci la plus vulgaire et la plus courte expérience en convaincrait le plus sceptique ou le plus indifférent. Décrivons sommairement les antennes, organe essentiel de la réceptivité sensorielle des insectes : deux filaments d’un centimètre et demi de longueur chacun, dans le cas de Grillon, et d’un diamètre à peu près égal à celui d’un fil à faufiler ; l’appareil s’ajuste à la boîte cranienne ou, pour mieux dire ici, à la pellicule faciale par un joint de ce système que les mécaniciens appellent « à rotule ». Les deux paires de palpes qui entourent la gueule, au bas du « seau à charbon » sont ajustées de la même manière, à cela près que leurs joints à rotule semblent moins parfaits et « fignolés ». Le côté intérieur et convexe de ces diverses rotules plonge dans le liquide facial. Nul nerf entre elles et le cerveau. Mais nous en savons déjà suffisamment long pour comprendre que, même à défaut de liquide facial, l’éther, présent en tout et même dans le néant, suffirait scientifiquement pour expliquer la transmission au cerveau des impressions reçues du monde.

Quelle est la nature des impressions enregistrées par les antennes et les palpes ? Elle est complexe, considérée de notre point de vue, et c’est là-dessus qu’il faut que j’insiste dans mon désir d’être clair. Elle est complexe, c’est-à-dire que l’insecte reçoit en bouquet, combinées et fusionnées, des sensations que nous sommes habitués à ne connaître en nous que distinctes. Je fais résonner un gong aux environs de Grillon : les antennes bougent, les palpes aussi, mais celles-ci seulement quand le fracas est considérable ; j’enflamme un bout de magnésium, les palpes restent à peu près immobiles et les antennes s’agitent avec une sorte de frénésie ; je replace la friandise ou la charogne à proximité de mon pensionnaire ; alors les deux éléments du double système récepteur présentent des mouvements modérés et une intensité approximativement égale, comme du reste dans le cas où on provoque un abaissement ou une élévation brusque de température dans la demeure du sujet.

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings