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Vie de Grillon

PREMIER LIVRE L’apprentissage de l’Univers. (continued 2)

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Qu’en conclure, sinon que les palpes et les antennes constituent à elles seules un système sensoriel synthétique, à fins multiples. Harpagon avait son Maître Jacques, Grillon se contente d’une bonne à tout faire pour l’organisation et l’entretien de son domaine intérieur : d’une bonne à tout faire, l’antenne, aidée d’une doublure, d’un « extra », la palpe.

L’antenne écoute, l’antenne voit, l’antenne flaire, l’antenne goûte, l’antenne odore, tantôt seule, tantôt plus ou moins secondée par la palpe. Cette simplification doit-elle être tenue pour une supériorité quand nous considérons ce qui se passe chez nous ? Il serait prétentieux et assez vain de répondre arrogamment par oui ou par non, même en apportant de savants arguments à l’appui de la thèse ou de l’antithèse. Mais j’incline à croire que, qui dit simplification dit progrès, aussi bien chez les êtres créés par la nature que dans les machines dues à l’industrie humaine ; la complication du reptile antique, armé de trois yeux, pourvu d’oreilles, muni de quatre pattes et même de cinq pattes, — car la queue était très souvent une sorte de patte accessoire, de béquille qui lui servait à soutenir sa lourde démarche, — pouvons-nous l’admirer en pensant au serpent si clairvoyant avec ses deux yeux, si sensible au moindre bruit malgré l’absence de pavillons auriculaires, si agile et si fort quoique privé de membres ?

De même, dans les êtres mécaniques créés par l’homme, simplification est synonyme de progrès. Qu’on veuille bien comparer à ce point de vue les automobiles d’il y a vingt-cinq ans aux automobiles actuels.

Qu’on me permette aussi de rappeler à ce propos une idée que j’ai rapidement indiquée au début de ce livre : étant donnée la brièveté d’une génération d’insecte quand on la compare à la durée d’une génération humaine, il faut admettre, relativement et raisonnablement parlant, que les races des insectes sont infiniment plus vieilles que nous sur la terre, et qu’elles y ont atteint, depuis des siècles et des siècles, le point extrême de leur évolution… Alors, me fera-t-on remarquer, l’instinct ne serait plus une forme embryonnaire de l’intelligence, mais l’intelligence elle-même retombée en enfance au delà de son suprême progrès, momifiée, devenue rigide et à jamais invariable ? Pourquoi pas, puisque l’intelligence ne serait plus, dans cette hypothèse, indispensable à la vie, et que la nature ne semble guère se soucier que de poursuivre son œuvre de vie à peu de frais ?

Et puis, intelligence, instinct, des mots encore ! J’aime mieux reprendre une fois de plus une comparaison qui me paraît frappante : aux débuts de l’automobile, il fallait, entre autres choses, qu’une intelligence dosât l’admission d’air et de gaz dans le carburateur, surveillât la respiration du monstre mécanique… A présent, le monstre accomplit cette fonction automatiquement, j’allais écrire instinctivement ; or, il ne s’en porte et ne s’en comporte que mieux.

Avec quelle curiosité mêlée d’envie je pense à cette sensibilité simple et harmonieuse de Grillon et aux voluptés esthétiques que nous en retirerions, s’il nous était donné de nous en pourvoir à notre gré ! Au lieu de percevoir le monde sensible sous des modes étroits et bornés, en tableaux fragmentaires, incohérents, aussi imparfaits que ceux des puériles lanternes magiques, et qu’il faut qu’un labeur mental rapproche et relie quand on veut qu’ils acquièrent quelque valeur, nous n’aurions qu’à contempler en nous, savamment ordonné et même ouvré à chaque seconde de la vie ou du rêve, l’ensemble de notre univers. En admettant même que Grillon ne possède pas plus de sens que nous et que lesdits sens — comme d’ailleurs il y paraît — soient des équivalents de nos sens classiques, il est incontestable qu’ils profitent heureusement de leur intime fusion : ainsi, cinq pauvres diables, qui meurent à peu près de faim en menant une existence solitaire et égoïste, réalisent un bien-être relatif en mettant leurs humbles ressources en commun.

L’homme, qui corrige les infirmités de ses sens particuliers à l’aide d’organes artificiels supplémentaires, la myopie et la presbytie avec des bésicles, la surdité avec des microphones, n’arrivera-t-il pas un jour à créer l’appareil (il ne sera peut-être d’abord qu’un jouet comme à l’ordinaire en pareil cas, mais son utilité pratique apparaîtra bientôt considérable), l’appareil grâce auquel il pourra synthétiser des impressions de natures diverses ? Cela n’est ni inconcevable ni impossible… Mais, jusqu’ici, ce rêve de jeter des ponts entre nos différents domaines sensoriels n’a guère intéressé que des poètes, des musiciens, des artistes et des théoriciens de l’art. Inutile de citer certains vers fameux de Baudelaire ou d’Arthur Rimbaud qui, d’ailleurs, quels que soient leurs mérites littéraires, ne jettent guère de clarté sur la question et sont beaucoup moins affirmatifs que ne le pensent la plupart de leurs commentateurs. La brute géniale qui s’appela Richard Wagner entendait que les drames lyriques fussent émouvants, non seulement au point de vue musical, mais aussi au triple point de vue poétique, pictural et sculptural ; et l’on sait avec quelle activité bilieuse et tatillonne ce magistral barbare s’occupait des décors, des attitudes de ses interprètes… Du drame intégral tel qu’il le concevait, trois autres sens étaient cependant écartés, comme s’il s’était agi de personnages pauvres ou indignes et qu’on n’invite pas aux belles fêtes : le tact, l’odorat et le goût. Plus récemment, des esthètes remarquèrent ces omissions et elles leur parurent regrettables. Je me souviens personnellement d’avoir assisté à des concerts de parfums : mais, assez enclin aux migraines, j’en supportai assez mal le charme… Je me souviens aussi d’une représentation intime où, durant qu’un jeune homme clamait des choses qui devaient être des vers et que des instruments bruissaient dans la pièce voisine, une dame vêtue à l’antique et armée de divers vaporisateurs faisait fonctionner tantôt celui-ci, tantôt celui-là en se promenant dans l’assistance. Aucune absurdité à cela, en principe, sinon que le tact et le goût demeuraient encore à l’écart dans cette si passionnante tentative ; et je m’étonnai notamment qu’on n’eût pas disposé devant chacun de nous un plateau chargé de divers mets ou friandises, avec l’indication des minutes précises où nous devrions savourer telle bouchée de ceci ou telle gorgée de cela, — moi qui n’ai jamais écouté la musique de Claude Debussy sans désirer m’asseoir au banquet des anges et celle d’Alfred Bruneau sans éprouver l’envie sincère d’une bonne potée de soupe aux choux.

Me voici au terme de ma première étape. La façon dont la sensibilité de mon personnage lui permet de faire son apprentissage de l’univers, il m’a bien fallu la suggérer, puisqu’elle était inexprimable. Il reste à m’excuser d’une bizarrerie et d’une lacune que l’on pourrait avoir remarquées ; j’ai écrit plus haut : l’antenne voit ; et je n’ai point parlé des yeux.

C’est que les antennes, durant les premiers jours de Grillon, suffisent à lui donner, par les vibrations lumineuses qu’elles enregistrent tout aussi bien que les vibrations sonores par exemple, les notions d’ombre, de clarté et même de couleurs. Je ne hasarde rien ici ; l’instrument étonnant que sera, plus tard, l’œil à facettes de l’insecte Grillon n’est visiblement pas fini, pas au point, durant les premiers jours d’inquiétude et de vagabondage. Il contient une sorte de buée partout répandue et due, m’ont dit des spécialistes (mais je n’affirme rien), à la présence d’un liquide de nature albuminoïde, au moins aussi opaque à la plupart des rayons que le blanc d’œuf figé ; et ce liquide ne s’élimine guère de façon complète avant que Grillon ait à peu près réalisé sa croissance.

Je me permets également de rappeler une autre possibilité notée plus haut : il n’est pas sûr que les yeux de Grillon, en dépit du nom que nous leur donnons et de leur place qui, sur sa face, correspond à peu près à celles qu’ont les yeux sur nos figures, il n’est pas sûr que ces yeux d’insecte, dont le système est si peu semblable au système des yeux humains, aient même rôle et soient établis en vue du même office. Ce n’est pas ici que la preuve est à faire ou la présomption à établir en faveur de ce que j’avance. Je n’ai provisoirement qu’à inscrire en cet endroit : « Les organes que nous appelons yeux, faute de mieux, chez tous les insectes, et particulièrement chez Grillon, ne sont d’aucune utilité pour lui dans l’époque où il commence et poursuit son apprentissage de l’Univers. Ceci pour deux raisons, dont l’une suffirait : à savoir que ces yeux sont encore pour ainsi dire inexistants, et vraisemblablement aveugles ; quant à l’autre des deux raisons… »

De celle-ci, nous nous en occuperons au moment voulu, lorsque Grillon, après bien des angoisses, aura conquis son droit à la vie et jouira de celle-ci paisiblement, en pensant à des choses pour son plaisir, en reflétant d’une manière désintéressée des miracles, dans le fond de son gîte, à l’ombre, ou sur le bord de son gîte, au soleil.

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