UNE LEÇON RAPPORTÉE DES AVEUGLES AUX CLAIRVOYANTS
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Le 23 novembre, aux premières heures du matin, j’arrivai à l’asile d’Overbrook, près de Philadelphie, où se trouvent une grande quantité d’aveugles de tous les âges. C’était le lendemain du deuxième jour à Washington, jour très rempli, dont une nuit en sleeping-car avait dissipé les fatigues.
Les murs blancs d’Overbrook resplendissaient au loin dans la campagne où courait une brise caressante et tonique. Bientôt nous nous trouvâmes dans la maison que nous visitâmes en détail. Je songeai que, d’un seul regard jeté dans les ateliers et les cours, j’en voyais plus que les habitants n’en verraient jamais.
Nous aboutîmes à une large salle de réunion, comme il y en a toujours dans les établissements américains. Là se massèrent les pensionnaires des deux sexes, enfants et adultes. Il y avait surtout beaucoup d’enfants.
Mrs Wood, femme dévouée de l’artiste-aveugle du même nom, chanta un superbe solo du « Lobgesang » de Mendelssohn. Son mari exécuta des morceaux d’orgue. L’assemblée aveugle écoutait. Pendant l’instant de silence du début, j’avais été frappé et attristé, par la nuit répandue sur toutes ces faces d’hommes et d’enfants. Les uns portaient des lunettes noires, pour abriter et cacher de pauvres yeux incapables de voir, non de souffrir. Chez d’autres, deux grands creux, vides de regard, semblaient comme des âtres éteints qu’habite le regret du feu. Mais dès que jaillirent les sons de la musique, toute cette nuit fut traversée par de la clarté, et cette clarté révélait du bonheur.
Puis tous se levèrent et entonnèrent un chœur, dirigé par M. Wood, non quelque banal morceau de musique, mais un magnifique ensemble comportant une longue et savante préparation. Tout en écoutant, j’observais ce que j’avais sous les yeux. Les exécutants étaient tout entiers à leur chant. Ils se plongeaient dans l’harmonie comme dans une lumière. A cette heure, ils voyaient.
Quand ils eurent fini de chanter, nous leur parlâmes. C’est une situation très spéciale, si vous êtes habitué à parler du geste et du regard, que de s’adresser à un auditoire pour qui rien n’existe d’un discours que ce qui s’entend. On essaie de mettre tout ce qu’on ressent dans l’unique moyen d’expression auquel on se trouve réduit.
Je dus pourtant ce jour-là et dans cette même séance, apprendre qu’il existe des cas d’isolement bien plus complets que celui de l’aveugle.
Durant les chants déjà, j’avais remarqué, au premier rang, un enfant très jeune, qui restait assis quand les autres se levaient, et ne semblait prendre part à rien, pas plus aux histoires et aux discours, qu’à la musique. Son attitude était celle d’un être écrasé par un malheur surhumain. John Wanamaker que j’avais vu un moment s’asseoir près de cet enfant et le caresser, m’expliqua que le pauvre petit était sourd-muet et aveugle en même temps. Tout ce qui se passait lui était donc étranger. Il me sembla prisonnier d’une sorte de Fatalité. Les drames d’Eschyle ont de ces figurants muets qui sont comme des témoins du malheur gigantesque et aphone. Ce pauvre petit, ployé sous son cumul d’infirmités, me navrait. Pour celui-là tout cri est nul, tout signe visible frappé d’impuissance. Alors, pendant que d’autres amis prenaient la parole, je m’assis près de lui, et tout doucement je lui fis sentir que quelqu’un était là. Il se rapprocha, se serra contre moi ; j’attirai sa tête sur mon cœur, lui passant les mains dans les cheveux, lui caressant les joues. Sa figure sombre commença à se dérider. Sûrement l’enfant prenait de l’intérêt à ma visite personnelle dans sa cellule fermée d’un triple mur, aveugle, muet et sourd. Alors une idée me traversa la tête. Si je lui racontais une histoire ! Je lui pris les mains et lui saisis successivement le pouce et chaque doigt en les levant, les baissant, les pliant, les frottant, les grattant ou soufflant dessus. Puis je les traitai comme des touches de piano et y jouai un morceau. Enfin je me livrai à une série de manipulations qui finirent par faire rire mon pauvre gamin. Et comme, lorsqu’une histoire est finie, les enfants en redemandent une autre, il tendit ses mains pour que je recommence à y tapoter et jouer une autre histoire avec des variantes. Nous eûmes toute une conversation dans ce Volapuck improvisé. Certainement nous nous quittâmes amis.
Les grands malheurs sont de grands mystères. Je ne conseille à personne de vouloir les expliquer. Toujours, par quelque côté, leur immensité nous échappe. Mais le malheur nous dit : Sois bon ! Mis en présence des déficits de la vie, tels qu’ils nous apparaissent dans les pauvres existences tronquées et mutilées, l’homme qui ne ressent pas un besoin ardent de contribuer à payer la dette énorme du malheur, n’est pas un homme.
Si nous comprenions ce que nous dit l’humanité blessée, nous quitterions tous l’iniquité, et la pitié divine nous nettoierait de nos souillures. Somme toute, la seule vraie conclusion humaine à tirer des plus effroyables calamités est toujours la même. L’humanité l’a entrevue dans ses crépuscules et ses nuits. L’Évangile n’en enseigne point d’autre. Que faire devant les montagnes sombres de la souffrance ? Il faut aimer.
Je sortis d’Overbrook, ayant au cœur deux images, celle du garçonnet aveugle, muet et sourd, et celle du grand messager de l’insondable Pitié, disant : « Venez à moi, vous tous qui êtes travaillés et chargés ! » A quel enfant couronné de boucles blondes et de bonheur matinal eût-il dit avec plus de douceur qu’à ce pauvre petit écrasé : « Laissez venir à moi les petits ! »
Deux heures plus tard, par une de ces coïncidences qui frappent l’esprit, comme le briquet le silex, je me trouvai dans Archstreet, à Philadelphie, devant plus d’un millier d’enfants que m’avaient amenés les « Amis ». En songeant d’avance à cette réunion, j’avais préparé une allocution. Mais, à cette heure, il m’eût été impossible de la faire. Je la laissai au fond de mes poches. Et très simplement, la méthode pratiquée par les « Amis » s’imposa à moi : Parler selon que le cœur est ému, proclamer tout haut ce que l’Esprit nous dit tout bas.
N’avais-je pas devant moi les plus précieux trésors de la ville ? La nef, les tribunes, tous les coins et recoins de la vaste et silencieuse maison étaient littéralement bondés d’enfants, solides et riants garçons, gracieuses fillettes. Quel capital de vie et d’espérance ! quelles semailles d’énergie ! Je venais de la nuit, et j’étais dans le jour. Oh ! tous ces yeux grands ouverts, yeux d’enfants que n’égale en beauté ni le sourire des fleurs ni la clarté des étoiles ! Comme cette richesse lumineuse me rappelait la noire misère de tout à l’heure ! Sans phrases, je leur dis ce qui m’accablait, pensant que cette sévère leçon de choses leur serait bonne.
« Vous voyez un homme qui sort de rendre visite à une multitude d’enfants aveugles. Ils ne l’ont pas vu. Ils ne se sont jamais vus les uns les autres. Ni les roses de leur jardin, ni l’or rutilant des forêts automnales, ni l’azur du ciel, ni le sourire de leur mère n’existent pour eux. Si chaque jour, une heure durant, un œil leur était prêté, ils s’en serviraient avec tant de soin qu’ils feraient provision d’images pour la série des heures noires.
Vous avez tous ici deux yeux, tout le long des jours. Qu’en faites-vous ? Connaissez-vous seulement la manière de vous en servir ? Savez-vous regarder ? Le monde, sous vos yeux, est un livre ouvert : y lisez-vous ? Que vous dit la fourmi cheminant au soleil parmi les grains de sable étincelants ? Que vous dit le rayon d’argent de la lune, qui tombe sur votre oreiller, le soir, avant que vous ne fermiez les yeux ?
Connaissez-vous les histoires écrites sur la figure des gens ? Vos yeux ont-ils appris à sourire ? Consolent-ils ceux qui pleurent ?
Fixent-ils les gens en face, vos yeux ? Y voit-on votre pensée, comme on voit transparaître les cailloux d’or à travers les sources de cristal ? Ou bien les détournez-vous, honteux de la pensée qu’ils pourraient révéler ?
Avez-vous des yeux de fuyards, craintifs du danger ? Ou savent-ils regarder, fermes et lucides, le péril menaçant ? »
Et c’est ainsi que, par un effet direct de la solidarité humaine, des enfants aveugles avaient fourni de quoi faire réfléchir les clairvoyants.