← Table of contents
Vers le cœur de l'Amérique

DANS LES DOCKS

Reading edition

Mais j’y pense ; nous n’avons toujours pas débarqué.

Le rivage de New-York, sur toute l’étendue du port, est découpé en stalles comme une écurie. La grande Compagnie transatlantique française a sa place assignée. C’est tout une manœuvre de faire entrer ces Béhémots de l’Océan dans les cases mesurées à leur taille. Ils se comportent à la façon de très gros chevaux, qu’on ferait entrer dans leurs stalles, à reculons.

Enfin, la manœuvre est finie, et le pont jeté. Le premier homme que j’aperçois, en abordant, est John Wanamaker. Sa bienveillante physionomie me paraît un signe tout particulier de bon augure.

Pendant les longues formalités de douane, un essaim de journalistes m’assaillit. C’était la première fois de ma vie que je me trouvais entouré d’autant d’inconnus tenant des carnets en main et me pressant de questions. J’avais beaucoup redouté ce moment, ayant toujours préféré le silence et l’obscurité à la renommée un peu bruyante que nous procurent les feuilles publiques. Mais rien ne me parut plus naturel que de me conformer aux usages locaux. Comme tous mes semblables, d’ailleurs, ces journalistes m’intéressèrent. Il y en avait de différents âges, des jeunes surtout. Je fus agréablement surpris de les trouver si sérieux. Leurs questions étaient intelligentes, précises, mais nullement indiscrètes. Ils me firent l’impression de gens connaissant leur métier et l’exerçant scrupuleusement. Comme on ne peut rien demander de plus à aucun homme, quel qu’il soit, j’éprouvai de suite de la sympathie pour leurs personnes, et nos conversations furent pleines d’abandon.

La curiosité avec laquelle ils m’observaient de la tête aux pieds m’amusa beaucoup. Leurs articles témoignèrent, le jour même, que, ni la coupe rustique de mes vêtements, ni la forme virgilienne de mes souliers ne leur avait échappé.

La légende s’emparant d’un détail de vacances de ma vie de jeune homme, avait fait de moi un berger des Vosges, très récemment encore occupé à garder ses moutons, et qui venait apporter son message de simplicité, lentement conçu dans l’austère solitude des hauteurs. Peut-être s’attendaient-ils à me voir revêtu de quelque costume-programme, à recommander urbi et orbi comme premier et visible indice du retour à la simplicité. J’eus donc d’abord à me défendre de cette tendance au formalisme qui attire les idées dans le domaine matériel. Mais ces interlocuteurs étaient à la fois si intelligents et si désireux de se renseigner exactement sur mes intentions, que j’eus un vrai plaisir à leur expliquer que la simplicité n’était ni dans le vêtement, ni dans la demeure, ni dans la nourriture, mais qu’elle était un état d’esprit qui nous portait à consacrer la vie à son vrai but et à renoncer à tout ce qui nous en éloignait.

Ils me demandèrent : et pour nous autres journalistes, en quoi consiste la « Vie Simple » ? Quel message avez-vous pour nous ? Je leur répondis : « C’est bien simple : ne racontez que ce qui est vrai ».

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings