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Vers le cœur de l'Amérique

« DRIVE » A CORNWALL-ON-HUDSON

Reading edition

A Cornwall-on-Hudson demeure M. Lyman Abbott, directeur de la revue « Outlook ». C’est une des figures les mieux connues en Amérique. Non cependant qu’il ait la physionomie typique de l’Américain moyen, soigneusement rasé et vif en couleurs. Représentez-vous plutôt une tête d’ascète au front lumineux, agrandi par la calvitie du sommet de la tête. La figure, plutôt pensive et douce, est relevée par une couronne de cheveux blancs et une longue barbe. On se le représenterait volontiers dans une cellule. C’est un grand travailleur qui a écrit beaucoup de livres, se tient au courant de la philosophie et de la critique et connaît bien l’Europe où il est venu souvent. Mais ce qui le caractérise particulièrement, c’est dans sa personne, sa parole, la forme de sa pensée, une limpide et bienveillante simplicité. Le calme du sage et sa souriante bonté se reflètent sur sa figure. « Je voudrais vous faire voir, m’avait-il écrit en août, un coin de vie rurale et de vie simple chez nous. » Donc, le 29 septembre, nous partions sur un des grands steamers qui font le service de l’Hudson. A peine sortis du port de New-York, la pluie se mit de la partie. L’Hudson avait mis son manteau de brume, et nous naviguions sur une eau grise, entre d’invisibles rivages. Puis la nuit enveloppa le paysage, et c’est par une complète obscurité qu’une voiture nous emporta vers « The Knoll », demeure familiale des Abbott. Des ténèbres du dehors, nous émergeâmes dans la blanche lumière d’une gentille maison de bois, où nous reçut la figure souriante de Mrs Abbott, l’exact pendant de son mari, avec ses traits d’aïeule fins et un peu pâlis.

Après une soirée passée en longues causeries, dans une maison qui constitue un véritable centre intellectuel, par les membres de la famille et leurs amis, tous livrés aux travaux de l’esprit, curieux de musique, d’art et de tout ce qui concerne le mouvement de la pensée et de l’action bonne dans le monde, nous prîmes du repos dans de jolies chambres à coucher, claires, ventilées. Elles étaient ornées seulement de quelques gravures, comme il fait bon d’en regarder, soit qu’on se lève soit qu’on se couche, images pleines de sens et de haute humanité et qui vous communiquent toujours une bonne force. Je me suis souvent, dans la vie, aperçu du fait que les maisons avaient une âme. Celle qui nous accueillait sous ce toit était bienfaisante.

Pendant la nuit, l’accès de mauvaise humeur qui s’était emparé du temps, la veille, se passa. Les collines sortirent fraîches et lumineuses des vapeurs du matin. Le soleil sécha les chemins. Et bientôt, emportés par des routes accidentées, ce fut une course idéale, sans poussière ni chaleur, en voiture découverte. Papa Abbott guidait d’une main exercée. A son joli arabe noir, svelte et léger, il avait joint un auxiliaire pour faciliter la course. Mais il nous fit observer que cet auxiliaire, qui faisait tous les jours autre chose entre d’autres mains, était un cheval de louage quelconque, tandis que son petit cheval noir à lui avait une individualité.

Bientôt nous rejoignîmes un vaste domaine ramassé entre deux longs plis de terrain, et cultivé par une famille amie. Nous pûmes à l’aise en examiner la culture et le bétail. Dans l’écurie, au-dessus de la place où se suspendent les harnais, on voyait, tracées sur les poutres, de belles inscriptions. Toutes fort concises, elles renfermaient des principes d’ordre et de bonne tenue. Nous vîmes la laiterie propre et fraîche. La pièce principale où se conserve le lait n’a pas de plancher, mais une eau pure et froide y court sur de menus cailloux polis. Dans cette eau, les jattes de lait et de crème sont posées.

Le lait est, en général, très bon en Amérique. Il s’en fait une grande consommation. Beaucoup de gens l’emploient comme boisson de table. On vend même dans les gares et les restaurants, du lait baratté dont la légère acidité est fort agréable au goût et qui rafraîchit pendant les chaleurs de l’été. Ce lait paraît aussi sur les tables. Et tout cela est généralement très frais. Le moindre ménage là-bas tient à avoir sa petite provision de glace.

Par la vacherie, la porcherie, nous gagnons les jardins. Hélas ! quoique nous ne fussions que fin septembre, une nuit de gel rigoureux avait grillé toutes les plantes délicates. C’était lamentable à voir.

Au sortir du jardin, entre les lignes molles des collines boisées, où l’automne mettait son or et sa pourpre, dans la féerie flamboyante des feuillages rouges, un sentiment de grande paix vous gagnait. Quelle différence avec le bruit et la poussière de la cité où nous nous mouvions, la veille, à la même heure !

Une courte visite à la maison d’habitation nous fit voir un intérieur confortable aux pièces vastes, boisées, garnies de livres. Autour du perron d’entrée, des citrouilles, alignées, constituaient une sorte de garde très champêtre. Pour monter en voiture, comme pour en descendre, une large pierre sert de degré intermédiaire entre la terre et le marchepied plutôt élevé du véhicule. Cette petite installation, qui évite aux voyageurs de faire une trop large et trop pénible enjambée, se retrouve partout et fait partie de ces mille détails qui indiquent le savoir-vivre pratique.

Une demi-heure après, nous étions dans les plantations de pommes du fermier Shaw à Mountainville. Cet homme de bien nous reçut au pas de sa porte et nous conduisit sur le penchant d’une colline, dans un verger immense. A perte de vue sur le gazon, s’alignaient des pommiers en haut vent, chargés de pommes superbes, vieil or rosé, paille enluminée de grenat. Il y en avait à foison. Les branches basses, pareilles à des mains, semblaient les offrir et dire : « goûtez-nous ! » On ne doit jamais négliger une bonne occasion. Comme je mordais dans ses fruits à belles dents, M. Shaw me dit en souriant : vous aimez donc les pommes ? — Beaucoup, lui répondis-je, et les vôtres ont un goût exquis…

Or, plusieurs mois après, de retour dans ma maison, je reçus, un jour, une caisse de pommes venant d’Amérique. Enveloppées chacune d’un papier-parchemin, elles étaient, après Noël, et restèrent jusqu’à Pâques aussi fraîches qu’au premier jour. Et je pensais, en les croquant, aux penchants des collines automnales, aux gros rouge-gorges américains qui ont la taille des grives de France et qui chantaient ce jour-là dans les buissons, et à la bonne figure de M. Lyman Abbott, dont les coursiers noirs, guidés d’une main sûre, nous emportaient par des paysages variés, où de temps en temps miroitait, au tournant d’une colline, la vaste nappe d’argent de Hudson-River.

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