UN PLAISANT QUIPROQUO
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Deux hommes se cherchent sans se trouver.
Ces deux hommes sont le général Charles Miller et moi.
Le général Miller est Alsacien. Il est même d’Oberhoffen, près de Bischwiller, pays de houblonnières, plaine immense avec, à l’horizon, les Vosges d’une part, et de l’autre la ligne argentée du Rhin, au pied du rempart sombre de la Forêt-Noire. Ce général est donc mon compatriote. Ayant lu mon livre, il avait essayé de me trouver à Paris, à plusieurs reprises. Nous nous étions toujours manqués. Plusieurs lettres avaient été échangées, aussitôt mon voyage en Amérique décidé. Et le général Miller s’offrait pour me faire voir une partie de son pays. Chose entendue. Nous allions donc enfin nous rencontrer.
Le général habite Franklin, où il a de grandes affaires industrielles, et s’occupe avec zèle de l’éducation de la jeunesse, des écoles du dimanche, etc.
Mais il y a plusieurs Franklin en Amérique, et c’est précisément ce que j’ignorais. L’un est en Pensylvanie, c’est le bon ; l’autre dans l’Indiana. Passant par Indianapolis, où je demeurai quarante-huit heures, je demandai à mes hôtes s’ils connaissaient le général Miller, de Franklin. — Parfaitement, il demeure à Franklin, près d’ici ; on y va en tramway. Aussitôt, le général est demandé au téléphone. Nous nous parlons : il accepte à déjeuner pour le lendemain.
A l’heure dite, nous nous trouvons au rendez-vous : il me parle de mon livre, et moi d’Oberhoffen, de Bischwiller, de l’Alsace, du vieux pasteur qui l’a instruit, et dont ma femme est la petite-fille. Pendant ce discours, où l’Alsacien en moi mettait tous les charmes du souvenir, je crus remarquer que le général me regardait d’une façon de plus en plus étrange. Un peu interloqué, je lui posai une question précise : Vous êtes bien, n’est-ce pas, mon général, un Alsacien comme moi, et natif d’Oberhoffen ? — Non, je ne connais ni l’Alsace, ni Oberhoffen ! — Alors vous ne connaissez pas, à plus forte raison, le vieux pasteur Heldt ? — Je n’ai jamais entendu prononcer son nom ! — Mais vous n’êtes donc pas le général Miller ? — Si fait, je suis le général Miller ! — Miller, de Franklin ? — Miller, de Franklin ! — Étrange ! Quelles sont les guerres où vous avez commandé ? Je n’ai jamais commandé nulle part. On m’appelle général. J’ai longtemps été attorney-général.
Il ne nous restait plus qu’à rire du quiproquo et à déjeuner de bon cœur !
Pendant ce temps, le vrai général Miller se demandait anxieusement ce que devenait son oublieux compatriote. Poussé par le labeur de chaque jour, et n’ayant jamais une heure de liberté pour mettre un peu d’ordre dans une correspondance en déroute, j’arrivai jusque fin novembre, sans donner signe de vie au général.
Et j’étais embarqué sur la Savoie, lorsque, au dernier moment, un homme affable et souriant vint se présenter comme le général Miller. C’était bien lui, cette fois. Ayant appris par les journaux le jour de mon départ pour la France, il était venu me dire, en même temps, bonjour et adieu. Voilà ce qui s’appelle avoir bon caractère. Nous rîmes de bon cœur de cette étourderie géographique. Et me voici tenu de la réparer à la première occasion.