LINDENHURST
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Lindenhurst, la campagne de John Wanamaker était fixé d’avance, comme le coin de terre américain où se passerait la période, très brève d’ailleurs, d’acclimatation. D’après des instructions précises laissées à New-York par mon hôte, le voyage, jusque-là, fut un petit chef-d’œuvre d’attentions délicates. M. Robert C. Ogden, notable de New-York et associé de M. Wanamaker, nous reçut des mains de M. Mc Clure et nous conduisit au Ferry Boat du Pennsylvanian Rail Road. Là il nous remit aux mains d’un souriant jeune homme qui avait pour consigne de nous conduire à Jenkintown, gare de Lindenhurst, à 9 kilomètres de Philadelphie. Tout le long de la route, ce jeune homme fort bien renseigné se tenait prêt à répondre à toutes les questions que des étrangers peuvent poser. D’ailleurs est-on un étranger dans un pays où un accueil si cordial vous attend partout ? Ils me l’avaient écrit dans leurs lettres : « Vous ne venez pas chez des étrangers, c’est chez des frères que vous allez. Vous serez un hôte national et en même temps un ami ! » De loin, on est tenté de prendre de telles paroles pour des politesses. Si j’avais mieux connu le pays où j’allais, j’eusse pu me dire qu’elles étaient l’expression de la simple vérité.
Sur le pas de sa porte, John Wanamaker nous reçut. Il est impossible de mettre plus de grâce parfaite et de familiale simplicité dans une bienvenue. Le jour même, nous fîmes connaissance d’une partie de sa famille, et le lendemain Mme Wanamaker revenait de la mer. Je les voyais tous pour la première fois, et il me semblait plutôt les revoir après une longue absence. Pas de gêne, pas de glace à rompre, presque pas de connaissance à faire. D’emblée, nous nous trouvions sur un terrain commun d’idées et de sentiments.
A la première heure, le lendemain, selon l’habitude journalière, le chef de famille fit une lecture biblique devant toute la maison réunie, maîtres et serviteurs. Dans sa courte prière, il mentionna les nouveaux hôtes et envoya une pensée à leurs homes lointains.
Puis chacun se rendit à son travail. L’habitude de faire le culte domestique est encore largement répandue aux États-Unis. Je le tiens pour une des manifestations religieuses les plus authentiques et les plus salutaires s’il peut être préservé de la routine et se garder des formules stéréotypées, et rester journellement l’expression fraîche et laïque des sentiments et des pensées qui ressortent de la vie familiale, comme des événements ambiants. Et j’ai toujours senti, à m’y associer, cette grande douceur qui nous vient de la communion des âmes. Prier ensemble en toute vérité et simplicité, en dehors de tout rite prescrit, dans la pure mutualité humaine, c’est bien la plus haute façon de fraterniser.
Lindenhurst est une belle demeure, construite en plusieurs fois. Tout se groupe autour d’un hall central très vaste, d’où monte un large escalier aboutissant au premier étage, à un second hall. La plupart des pièces d’habitation donnent sur ces halls, eux-mêmes habitables, garnis de plantes, de meubles confortables, de belles peintures, sculptures et autres objets d’art d’un goût parfait. Un orgue est placé à moitié hauteur de l’escalier. Au rez-de-chaussée s’ouvrent les galeries de tableaux, très vastes, contenant toutes sortes d’œuvres de maîtres. A la suite est une belle et large salle construite spécialement pour les deux grandes toiles de Munkaczy : Le Christ devant Pilate et le Christ en croix. On ne saurait qualifier cette maison de luxueuse, si par ce mot on désigne un entassement de richesses destinées à faire une impression de faste et de vie somptueuse, mais d’où l’âme est absente, ainsi que la vraie beauté. Lindenhurst est une demeure dont la physionomie et l’organisation font honneur à son habitant, parce que l’habitant fait honneur à la demeure. Elle contient des trésors d’art ; mais ce qui me la rend chère et précieuse avant toute chose, c’est qu’elle abrite une vie d’homme vraiment et absolument dévouée au bien, au travail intelligent et secourable, un homme qui, s’il a dans New-York et Philadelphie deux énormes magasins où se vendent des produits du monde entier, n’a qu’une seule parole et sait la tenir, un seul désir, celui d’employer ses moyens, et de s’employer lui-même de son mieux pour le plus large bien de tous.