UN DINER DE HÉROS
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L’Amérique n’ayant qu’un imperceptible embryon d’armée permanente, on peut bien dire qu’en temps de paix, sa force militaire est invisible. Rien ne l’annonce. On ne voit ni soldats ni officiers nulle part.
Je dois donc me féliciter d’autant plus d’avoir rencontré une occasion d’assister à une réunion exclusivement militaire. Ce fut la quatorzième assemblée annuelle de la médaille de la Légion d’honneur. Le lieu de rendez-vous était Atlantic City. M. John Wanamaker, ayant à porter le toast du Président de la République, au banquet final, me proposa de l’accompagner, ne serait-ce que pour voir, au bord de l’Océan, cette ville composée d’hôtels et de villas, bâtie de toutes pièces en peu d’années.
J’eus l’honneur d’être invité au dîner par le major général O. O. Howard, commandeur pour 1903-1904.
Les armées de terre et de mer étaient représentées. Pas moins de sept généraux et deux cents officiers et soldats prirent place autour de la table.
Ils étaient tous membres de la Légion d’honneur, dont la médaille n’est accordée que sur un vote du Congrès. Pour la recevoir, il est nécessaire d’avoir accompli un acte d’héroïsme personnel. Voici à ce sujet une petite citation empruntée au toast porté par le général L.-G. Estes. « Dans le fracas des charges de cavalerie, dans le tonnerre des duels d’artillerie, dans les assauts furieux de l’infanterie, de merveilleuses victoires s’obtiennent qui semblent dépasser les possibilités des forces humaines. Soutenus par la force morale du nombre, se touchant les coudes avec leurs camarades, nos soldats réalisèrent des actions qui leur valurent l’admiration du monde. Pourtant, les missions des hommes de la Légion d’honneur se sont généralement accomplies dans des conditions tout à fait différentes. Volontairement, ils marchèrent à leur but, souvent seuls, toujours en face du danger imminent et de la mort. Autre chose est de faire son devoir, par l’effet d’un ordre auquel on ne saurait échapper, ou de courir volontairement des risques supplémentaires, dans un esprit de sacrifice patriotique… » L’attitude et les conversations des convives avaient quelque chose d’imposant par sa simplicité même. Pas d’uniformes. Toutes les conversations roulaient sur le passé. Faits d’armes, souvenirs communs ressuscités entre anciens compagnons qui se revoyaient après une longue séparation, pieuse mention faite des morts et amis, propos humoristiques et anecdotes gaies. Les toasts avaient le même cachet à la fois grave et de belle humeur. En général, ces messieurs entraient en matière par une petite remarque joviale ou une histoire destinée à faire rire les convives.
General Horatio C. King, ayant à porter le toast de l’armée des États-Unis et des « Sociétés militaires », commença ainsi : Surtout, ne vous figurez pas qu’ayant deux toasts à porter, je vais réclamer un temps double. Je ne vous attendrirai pas sur le sort du brave, sur la tombe de qui se trouvait cette inscription : « Ci-gît Jonathan Porter qui fut tué d’un coup de pied de cheval. C’est bien fait, bon et fidèle serviteur ! » D’ailleurs, je ne suis pas très en train, ce soir. Ma fatigue est extrême, et cela n’est pas surprenant : je n’ai à peu près rien fait de tout le jour, si ce n’est de pousser sur le quai dans une de vos chaises roulantes, l’aimable lady, assise en face de moi. Néanmoins, j’ai l’espérance de ne pas me montrer aussi stupide que le jeune homme à qui son patron fit le compliment suivant : « Je vous tiens pour le plus stupide compagnon de tout New-York ; je suis sûr que vous ne savez même pas que Mathusalem est mort ! » — « Mort ! balbutia le jeune homme, mort ! Je ne savais même pas qu’il fût malade ! »
Il est fort naturel que la fibre patriotique soit une des plus vibrantes de toutes celles que remue une pareille séance. Mais le patriotisme américain, même celui des hommes de guerre, n’a rien de provoquant ni d’agressif. Ils ne se lassent pas de glorifier leur pays, et il y a de quoi. Écoutez le général S. A. Mulholland, chargé du toast « Our Country ».
« J’ai entendu un jour l’histoire d’un mineur qui tomba dans une crevasse profonde. Ses compagnons, paralysés de frayeur, lui crièrent : « Johnny, êtes-vous tué ? » Une voix répondit de l’abîme : « Non, je ne suis pas tué, mais le choc m’a rendu muet ! »
Lorsque je contemple la grandeur du sujet que je suis appelé à traiter, je suis comme ce malheureux mineur : j’en demeure muet.
Ce soir, en écoutant le bruit des vagues, je me rappelle une scène de mon adolescence. Il y a de cela cinquante ans, je me trouvais à bord d’un bateau allant de New-York à Egg-Harbour, et nous eûmes sur cette côte-ci une accalmie de plusieurs jours. A cette époque, il n’y avait à la place où nous sommes, qu’un phare. Maintenant, une grande cité s’est élevée, avec des édifices splendides, une population nombreuse. Cette ville du bord de l’Océan est le type du merveilleux développement de notre pays en tout sens.
Au temps de la Révolution, nous étions treize petits États, le long de l’Atlantique, et trois millions d’habitants. Quand je me baignai par ici, en 1850, nous étions vingt-cinq États et vingt-cinq millions d’habitants. A l’époque de la guerre de sécession, le pays comptait trente-deux États et trente-deux millions d’habitants, dont quatre millions d’esclaves. Maintenant, nous avons quarante-cinq États, plus de quatre-vingts millions d’habitants, et pas un esclave dans le pays. Ah ! nous ne devons pas seulement aimer notre patrie, mais en être fiers.
L’Amérique, une nation sans armée permanente est cependant si forte, qu’elle commande le respect à tous les autres peuples. Il semble que le Tout-Puissant ait appelé notre pays à l’existence pour révolutionner la terre et prouver à l’Humanité que la vraie forme du gouvernement est celle qui dérive du consentement des gouvernés. Il y a des hommes parmi nous qui regardent l’avenir avec de sombres pressentiments et tremblent pour nos libres institutions. Il est vrai que nos municipalités sont loin d’être ce qu’elles devraient, et les histoires de corruption jusque dans des situations élevées, ne sont, hélas ! que trop vraies. Les pessimistes prévoient des calamités… Mais, malgré cela, ceux qui aiment ce pays ont foi en l’avenir. La corruption de quelques municipalités leur apparaît comme certaines taches sur le soleil de nos libres institutions. Nous pouvons être tranquilles : par la vertu de la grande majorité du peuple, nous verrons ces taches effacées. »
Accentuant la note pacifique qui caractérise le patriotisme américain, l’amiral Geo. W. Melville déclare : « Il nous faut une marine, non pour faire la guerre, mais pour garantir la paix. De nos jours, si l’on veut maintenir la paix, il faut, à toute heure, être prêt à la guerre. C’est une sorte d’assurance que nous payons, et cela coûte moins d’argent et d’hommes que de faire la guerre. »
Le général Théo S. Peck, portant le toast des dames, dit : « En temps de guerre, les vainqueurs aussi bien que les vaincus se sont toujours appuyés sur les femmes. Dans toutes les guerres où les hommes de ce pays ont bataillé pour l’existence et le foyer, les nobles et aimantes femmes, non seulement ont donné tout ce qu’elles avaient (pères, maris, frères, fils, fiancés), mais leurs prières, leur effort, leur sacrifice de tout confort. Elles ont armé les hommes pour la lutte, si bien qu’aucune souffrance ni aucune misère ne leur ont semblé trop dures.
Les femmes des États-Unis, dans la paix comme dans la guerre, marchent pour tout ce qui est bon et vrai. Elles sont aussi prêtes à faire demain des sacrifices à la nation et à son glorieux drapeau, qu’elles l’ont été dans le passé ! »
Dans le toast au Président, M. John Wanamaker dit, en rappelant l’assassinat de Mac-Kinley à Buffalo : « D’une mer à l’autre, tout le pays eut un frisson d’horreur devant ce martyr immolé sur l’autel de la liberté, et tous les yeux se tournèrent vers l’homme, jeune encore, qui se tenait près de la tombe du grand Mac-Kinley[10]. Dans la solennité d’une redoutable crise, conscient de sa responsabilité écrasante, avec une grande dignité, entouré des anciens conseillers de Mac-Kinley, cet homme ayant la crainte de Dieu dans son cœur, et dans son âme, l’amour pour tout le peuple, offrit ses épaules au fardeau, quelque lourd qu’il fût. Les années consacrées à l’étude et à la solitude des montagnes, lui donnaient un esprit sûr, une santé robuste ; et l’héroïque soldat de San-Juan fut désigné par la confiance publique pour être l’exécuteur des intentions du regretté William Mac-Kinley, bien plus, le dépositaire de la volonté des États-Unis ».
A tous les échos virils que cette soirée me laissa, et qui permettent de juger ce qu’il y a de sain et de vigoureux dans ce patriotisme à la fois pacifique et combatif ennemi de tout militarisme et cependant foncièrement martial, j’ajouterai quelques lignes, afin d’en marquer le côté religieux. La note religieuse ne fut absente d’aucun des discours prononcés, dans la soirée, par des hommes appartenant à toutes les dénominations. A dessein, je cite un passage du Général L.-G. Estes relatif à la vertu militaire : « La valeur, le patriotisme, l’honneur, la virilité, ne meurent point. Ils ne cessent pas avec le bruit du canon et ne s’écoulent point avec le sang, quand la vie s’échappe sur les champs de bataille ; ils ne sont point déposés avec le corps et rendus, poussière à la poussière, cendre à la cendre. Ils ne sont point d’essence terrestre. Ils appartiennent à l’âme et relèvent de l’Esprit. Et l’Esprit divin, c’est le souffle de Dieu ; il porte l’emblème de l’Éternité et, comme son divin Créateur, il est éternel. Vaillance, patriotisme, honneur, vertu virile, sont éternels. »
Quand nous quittâmes la salle du banquet, l’Océan chantait au dehors sa vieille et mâle chanson. Et mon souvenir y mêlait ces paroles fermes tombées de la bouche des vaillants défenseurs d’une République sans casernes ni citadelles. D’avoir passé quelques heures parmi les compagnons de Grant et de Lincoln, me produisait l’effet d’un bain d’acier. Un peu de leur âme avait passé dans la mienne. Comme ils avaient raison de dire, en parlant de leur patrie :
« Notre pays est destiné à être un rayonnant exemple de haute civilisation, de réconfort et d’amélioration, non seulement pour ses propres enfants, mais pour toute la famille humaine ![11] »