FLANERIES
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Qu’on ne me donne aucune explication ! Je veux regarder par moi-même. Il se peut ainsi que je passe à côté de merveilles sans savoir qu’elles existent. Mais du moins ce que j’aurai vu, ne m’aura été ni préparé ni arrangé par quelqu’habile cicerone désireux de me faire voir les choses à sa façon. C’est ainsi que je compte me promener aujourd’hui autour de Lindenhurst, et demain à travers Philadelphie et l’Amérique.
Le parc est joli, mais d’une étendue modérée. Principe de l’habitant : il ne faut mettre à rien plus de dépense qu’on ne saurait justifier. Le jardinier qui me montre les serres et la collection d’orchidées, fait observer que celle-ci est incomplète, toujours d’après le même principe. Un tel principe vaut les plus rares orchidées.
Je sors du parc et me promène dans une belle campagne ondulée. Partout brille la golden Rod, gracieuse et rustique fleur nationale. Entre les collines, des ravins profonds où circulent des torrents fort capricieux. Aujourd’hui ils dorment, demain ils se réveillent, furieux, et se font un jeu sauvage d’emporter les arbres et les ponts. Un semblable jeu a eu lieu, il y a seulement trois jours. Où est le torrent ? Parti comme un méchant garçon après un mauvais coup. Mais il a semé partout les malheureuses victimes de ses terribles amusements. Il y a quelque chose de fantasque dans la météorologie de ce pays. Les sautes rapides de température, les coups de vent, les excentricités atmosphériques y sont à l’ordre du jour.
A droite et à gauche des routes que nous gagnons progressivement, voici des villas, construites en pierres, en bois, surtout en bois. Elles sont posées sous de beaux platanes et autres essences d’arbres aux larges feuilles, parmi lesquels le maple. Cet arbre qui se retrouve dans les promenades, les parcs, le long des routes, a cela de commun avec le bouleau qu’il y circule au printemps une sève surabondante. On la lui soutire, par les mêmes procédés, pour en faire un sirop exquis. Les Américains en sont très friands et le mangent au déjeuner, avec des crêpes.
De clôtures peu ou point. J’en avais déjà remarqué l’absence dans la campagne de New-York. Les propriétaires ne marquent pas avec excès les limites de leur territoire, par des murs, des grilles, des haies, des palissades, comme cela se voit fréquemment en Europe, où dans certaines contrées la hauteur des murs détruit tout l’horizon. Je n’ai pas aperçu dans toute l’Amérique de ces murs de jardins, déjà irrévérencieux par leur seule hauteur, mais socialement aggravés par les tessons de verre et les culs de bouteille dont leur sommet se hérisse. Une telle armature sur une muraille est une démonstration antiamicale pour les passants. Elle doit exciter aux mauvais sentiments contre le propriétaire, et faire souhaiter qu’il soit volé.
Très souvent des kilomètres entiers de petites et grandes propriétés se suivent, le long des routes et des avenues, sans être séparées par autre chose qu’une petite haie, un sentier bordé de gazon. Du gazon il y en a partout, un gazon serré et permettant aux habitants de s’y livrer à leurs jeux et leurs ébats. Vous rencontrez rarement en Amérique un promeneur proprement dit. Ce charme de l’existence leur semble inconnu. La canne, inséparable compagne du flâneur, est presque introuvable. En revanche, partout, autour des villes et des habitations, sur les collines, sur les gazons des parcs, des joueurs sont installés, jeunes et vieux, hommes et femmes, jouant à des jeux variés, comportant généralement de l’adresse, du mouvement, des cris et souvent une véritable ivresse de joie ou de combat. L’Amérique, cela se remarque dès le premier jour, cherche son plaisir dans le mouvement et la liberté. Mon ami Joseph Elkinton, habitant ce pays accidenté des environs de Philadelphie, et que j’avais vu se livrer autour de sa maison aux jeux que comportait l’automne, m’écrivit après Noël : « Vous devriez nous revoir maintenant. Tout est couvert de neige. Il y a de la glace sur toutes les pièces d’eau. A nos heures de loisir nous descendons les collines en petits traîneaux, nous patinons, et nous avons tous l’air d’Esquimaux. »
Ce qui m’intrigua fort, c’est de voir si peu de jardins proprement dits. Il y a quelques fleurs autour des demeures, des roses mêlent leurs couleurs au fond vert des plantes grimpantes. Mais le jardin est généralement absent. Ce potager qu’adore le Français, ce petit coin près de sa demeure, où le citoyen-campagnard mêle aux fleurs qui sont la beauté et la grâce, le persil et la ciboulette qui représentent l’utilité, vous le chercherez en Amérique sans le trouver autrement qu’à l’état d’exception. Mais tous ceux qui ont un peu de terrain y font paître une vache, quelquefois un petit troupeau. Et des poules multicolores égaient par leur plumage et leur caquetage le voisinage des maisons. Qui demeure dans ces maisons, comment y vit-on ? C’est ce que de prochaines occasions nous révéleront sans doute. Mais elles sont gracieuses, les maisons de campagne américaines, les maisons de bois entourées de galeries couvertes avec leurs fenêtres claires et riantes encadrées de lierre ou de vigne sauvage. Et d’après la physionomie des maisons qui dit bien des choses, je conclus, moi passant rêveur, que ce doivent être des demeures de braves gens.