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Vers le cœur de l'Amérique

BOVERY MISSION

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Un jour, je rendais visite à Mr Klopsch, le dévoué rédacteur du Christian Herald, en qui se concentrent tant d’œuvres de miséricorde et d’efforts vers une humanité meilleure. Il me dit : — Viendriez-vous un soir à Bovery-Mission ? Vous vous rencontreriez là avec tout ce que la cité de New-York peut nous montrer de plus lamentable en fait d’hommes sans feu ni lieu.

Rendez-vous fut pris immédiatement pour le lundi, 28 novembre. Vers les onze heures du soir, Mr Klopsch frappa à la porte du cercle où j’avais passé, au milieu d’amis, une de mes rares soirées libres. Il faisait froid. Une brume légère couvrait la ville. Nous roulâmes pendant une heure environ jusqu’à ce que nous eûmes atteint dans East-End, le local de Bovery-Mission.

Dans une salle longue et étroite un public compact se trouvait entassé. Une tribune occupait le fond, surmontée d’un orgue. Sur cette tribune avaient pris place une série de personnes intéressées à la mission, entre autres une dame âgée qui lui consacre son existence entière. Il était minuit. Quand je m’assis au centre de l’estrade, je vis devant moi une barre destinée à servir d’appui aux orateurs. Et j’eus l’impression d’être cité à la barre de quelque invisible tribunal où siégeait la misère, ayant comme assesseurs une vraie cour des miracles, un ramassis de détresses, venues là de tous les bouts de la terre. Je demeurai d’abord en proie à une sorte de stupeur de l’âme. Heureusement l’orgue jouait, et l’assemblée chantait. Cela me permit de regarder cette foule composée des scories des nations. Il n’y avait pas une seule femme. L’aspect de ces gens était celui de vaincus ; mais non de vaincus, fraîchement revenus de quelque bataille, effarés encore des visions horribles de la mêlée. C’étaient des vaincus de vieille date, trop éteints et trop annihilés à présent pour se souvenir. Leurs figures présentaient des types de toutes les patries et montraient en même temps qu’ils n’en avaient plus aucune. A les voir ainsi, on se disait involontairement : A quoi te sert, Italien, ton roi ? Allemand, ton empereur ? Français, ta République ?

Ils étaient tombés en dehors des mailles où tiennent les citoyens réguliers des pays, dans l’immense filet du malheur, et gisaient là, victimes de leur paresse, de leur ivrognerie, de leur manque de caractère, ou de circonstances brutales où s’était brisé, l’esquif de leur vie.

Je leur faisais, de ma place, des visites personnelles, en les observant longtemps, individuellement. Parmi ces centaines d’épaves, pas une méchante figure. Il y avait de la diversité sous l’uniformité sordide des haillons : imberbes et barbus, hirsutes et chauves, et beaucoup plus de borgnes que ne comporte une assemblée d’hommes ordinaires.

Par combien de sentiers divers, leurs vies jadis fraîches et pleines d’espérance avaient-elles abouti à cet écrasement qui, les réduisant en poussière, les condensait comme en un résidu noir au fond de la cornue sociale. Ils me parurent si grands dans leur néant, que toute la gloire de la vie bourgeoise et régulière en fut, sur l’heure, couverte d’une ombre. Une main invisible me retira toutes les provisions sur lesquelles d’ordinaire compte un homme, quand il doit parler à des semblables qui ont un lit pour s’y coucher, une table pour s’y asseoir ; qui portent sur eux ce passeport nommé l’argent et qu’anime le souffle de cette âme sociale : le crédit. — Je me sentais moi-même, par sympathie, réduit à la misère noire, à l’humanité nue, souffrante et blessée, et par là, je devenais leur égal. Et quand je me levai pour les appeler « frères » je vis, assis au milieu d’eux, l’esprit de l’humanité souffrante, le Fils de l’homme qui n’a point où reposer sa tête. Jamais je ne me suis senti plus fortifié par la pensée de pouvoir parler en son nom. Et jamais le jugement de sa parole, à la fois clémente et vengeresse, sur nos vanités, sur le mensonge du christianisme confortable, ne m’a paru plus sévère. Je reçus, ce soir-là, une de ces leçons qui remplissent l’âme de douleur et d’angoisse. Se rendaient-ils compte de l’effet surhumain qu’ils me produisaient ? Évidemment, non. Mais ils écoutèrent de bon cœur ce que je leur disais tout haut, comme j’avais recueilli en silence ce qu’ils me disaient tout bas.

Puis je descendis de la tribune et priai les assistants de lever leurs mains selon qu’ils parlaient une des trois langues : français, anglais, allemand, les seules dans lesquelles je pouvais me faire comprendre. Et les conversations particulières s’engagèrent. Leurs courtes biographies, finissant toutes mal, rappelaient ces séries de messagers de malheur qui arrivent coup sur coup, annonçant chacun une autre catastrophe. Parmi les Français à qui je parlai, se trouvait même un ancien instituteur de Marseille. Il n’avait pas cinquante ans. Des bancs de l’école normale, par quelles hasardeuses pérégrinations était-il venu là ?

Des tasses de café noir circulaient dans les rangs. L’heure de la clôture approchait. Une abondante distribution de pain fut faite à la sortie. Où vont-ils coucher ? me demandai-je, en voyant la noire colonne se disperser dans la brume nocturne. Et leur vision me suivait, lamentable, troublante, posant devant mon esprit le problème douloureux de l’humanité vagabonde.

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