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Une Maladie Morale

INTRODUCTION

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INTRODUCTION

Parmi les traits les plus saillants de nos mœurs, il en est un qui ne peut, ce semble, échapper à personne: je veux dire un penchant très prononcé pour les jouissances; et j'ajoute, surtout pour celles de l'ordre matériel. Sans examiner ici si une pareille disposition était restée jusqu'à présent inconnue, il est permis d'affirmer que, de nos jours, et parmi nous, elle se manifeste avec évidence. Dès le milieu de ce siècle, et même un peu avant, la France a donné des preuves multiples de la considération dans laquelle elle tenait les biens de ce monde. On y a vu la richesse, les grandeurs, les plaisirs, le bien-être sous toutes les formes, poursuivis avec âpreté, quelquefois avec cynisme. Ces ardeurs se sont traduites dans des faits bien connus, dont quelques-uns n'ont eu que trop d'éclat; elles se sont exprimées aussi, dans les arts, dans la littérature, par des productions qu'on n'a point oubliées. Non que la France tout entière ait sacrifié à ces passions; grâce à Dieu, elle n'a jamais perdu la tradition des grands dévouements et des œuvres élevées. Mais il certain que, depuis un certain nombre d'années, nous n'avons point, en général, montré un détachement exagéré de toutes choses, et qu'on ne peut nous reprocher d'avoir estimé au-dessous de sa véritable valeur le prix de la vie.

Cependant, dans ces derniers temps, s'est produit un mouvement simultané, directement opposé à cette tendance pratique. Une philosophie qui a reçu la dénomination de pessimiste, s'est donnée à tâche de démontrer que le bonheur si vivement convoité n'était qu'un rêve, que la vie n'avait et ne pouvait jamais avoir pour l'homme que de cruelles déceptions; en un mot, que tout était pour le plus mal dans le pire des mondes possibles. Cette philosophie, dont le premier germe paraît avoir été naguère transmis par l'Italie à l'Allemagne et que l'Allemagne a grossie et corroborée par de laborieuses élucubrations, recueille aujourd'hui en France une certaine faveur et acquiert une importance croissante. Des travaux nombreux, plusieurs tout récents, lui ont été consacrés, qui lors même qu'ils s'efforcent de la réfuter, n'en ont pas moins pour effet de familiariser les lecteurs avec une doctrine désolante.

Par une association naturelle d'idées, le pessimisme réveille le souvenir d'une époque de notre histoire morale qui a précédé immédiatement celle de la jouissance à outrance, mais qui en est bien différente.

En effet, de la fin du XVIIIe siècle à la seconde moitié du nôtre, s'est déroulée chez nous une grande période de mélancolie. Amour de la solitude, habitude de la rêverie, impuissantes et vagues aspirations, incurable scepticisme, ennui, désenchantement, désespoir même, poussé quelquefois jusqu'au suicide, tels étaient les principaux signes qui, tantôt séparés, tantôt réunis, et quelquefois plus apparents que réels, révélaient l'existence de cette disposition étrange. On l'a appelée «le mal» ou «la maladie du siècle.»

Loin de moi la pensée d'en exagérer l'importance, et l'erreur de croire que cette crise ait envahi tous les éléments de notre société. Qui ne sait qu'au sein d'un affaissement trop commun se sont conservées bien des énergies viriles, bien de fermes convictions? Ne s'est-il pas aussi rencontré plus d'un homme qui ait échappé à l'influence générale par sa légèreté et son inconsistance? Et d'ailleurs, ceux-là même qui en furent atteints n'ont-ils pas connu des moments d'intermittence ou de rémission? Toutefois on ne saurait le contester, cet état a présenté à l'époque indiquée plus haut, une intensité et une étendue bien dignes de l'attention des moralistes.

Sans doute, il ne faudrait pas assimiler tous les mélancoliques aux pessimistes. Il existe de ceux-ci à ceux-là la différence qui distingue un état de l'âme d'une conception de la pensée. Autre chose est de sentir et d'exprimer un malaise intime; autre chose est de prononcer sur le monde un anathème systématique. Dans le premier cas, c'est affaire de sentiment; dans le second, de raisonnement. Tel a pu se juger malheureux, qui n'a pas nié la possibilité du bonheur pour les autres hommes; peut-être même l'a-t-il volontiers concédée à toute la terre, pour ne voir dans sa propre souffrance qu'une exception agréable à son orgueil. Et, d'un autre côté, l'on assure que les philosophes allemands qui ont élevé le savant échafaudage du pessimisme, n'ont nullement dédaigné certains avantages palpables, et qu'ils ont su, comme on l'a dit, «administrer, à la fois, leurs rentes et leur gloire.» Mais, malgré ces distinctions essentielles, il reste une sorte de parenté collatérale entre ceux qui ont écrit la théorie de la souffrance et ceux qui en ont fait l'expérience personnelle. Il est bien peu vraisemblable que la plupart de ces derniers, même de ceux à qui leur infortune semblait être un privilège flatteur, aient conçu une opinion optimiste d'un monde où leurs désirs ne pouvaient être satisfaits; aussi, voit-on parfois, et comme à leur insu, leur sentiment se généraliser, et dépasser les bornes de leur propre perception. En sens inverse, le père du pessimisme dans notre siècle, a été, nous le verrons, un de ceux qui ont trouvé, pour peindre les tourments de leur âme, les accents les plus douloureux. En résumé, si cette philosophie amère ne peut se confondre absolument avec la disposition morale dont elle rappelle l'existence parmi nous, elle en est la tardive consécration et comme le couronnement nécessaire.

Le moment paraît donc venu d'étudier avec quelque détail cette disposition même. Éteinte dans sa forme individuelle, mais revivant à certains égards sous une autre forme plus abstraite, elle peut être appréciée à la fois, avec la liberté qui appartient à la critique du passé, et avec l'intérêt qui s'attache à l'observation des faits contemporains. C'est ce que je voudrais essayer de faire.

Je voudrais, après avoir recherché le véritable caractère de l'état dont il s'agit, et après avoir parcouru l'histoire de ses manifestations anciennes, le suivre en France et même, autant qu'il sera nécessaire pour l'intelligence du sujet, en dehors de la France, dans le cours de son plein développement, de 1789 à 1848; puis, marquer le moment et les circonstances de sa fin. Je voudrais, à chacune des phases de son existence, en sonder les causes générales ou particulières et en préciser les conséquences. Enfin, je voudrais en faire entrevoir le préservatif. Ce sujet n'a point encore été traité dans son ensemble.

En même temps qu'une étude morale, on trouvera ici une étude littéraire. Comment en serait-il autrement? L'état que j'analyserai est presque toujours accompagné du besoin de s'épancher, et de confier au papier les secrets les plus intimes, les plus fugitives impressions de l'âme. Dans la recherche des documents de cette nature, nous rencontrerons les auteurs les plus illustres, les Chateaubriand, les Lamartine, les Victor Hugo, les Musset, les Georges Sand; mais on aurait tort de négliger des écrivains plus modestes, et de dédaigner de plus humbles témoignages. Une simple lettre destinée à un ami, une note tracée pour son auteur seul, en apprennent souvent, sur un homme ou sur une époque, plus que des compositions apprêtées, dont la sincérité peut être compromise par la préoccupation de la publicité. Je n'ai garde, d'ailleurs, de prétendre que la littérature contemporaine relève sans exception de cette étude. Dans la préface d'une traduction de Werther, M. Pierre Leroux a cru pouvoir écrire «qu'une comparaison entre Werther et les œuvres analogues qui l'ont suivi, même en se restreignant à celles qui ont le plus de rapport avec lui, ne serait rien moins qu'un tableau et une histoire de la littérature depuis près d'un siècle.» Je ne tomberai point dans cette hyperbole. De même que toute une famille d'esprits s'est tenue en dehors de l'épidémie régnante, de même, je le reconnais, toute une partie de la littérature est muette à cet égard. Mais celle qui rentre dans le cadre de ce travail est assez riche pour lui donner des proportions trop considérables peut-être au gré du lecteur.

Encore, cet élément d'information ne sera-t-il pas le seul à consulter. L'art lui-même et les faits sociaux peuvent fournir d'utiles lumières et compléter les révélations de la plume. Je m'efforcerai de puiser la vérité à toutes les sources.

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