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Une Maladie Morale

I CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES ET APERÇU RÉTROSPECTIF

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I Considérations Générales

Il importe avant tout de préciser le caractère général de l'état moral qui fait l'objet de ce travail. Qu'offre-t-il donc, cet état, qui soit particulier? Et pourquoi lui appliquer la dénomination de maladie? Nous avons énuméré les principaux symptômes auxquels on reconnaît son existence: le besoin de l'isolement, la pratique de l'oisiveté contemplative, l'irrésolution, l'inquiétude, la mobilité, le doute, le dégoût de toutes choses, le découragement absolu, enfin la mort volontaire. Ces différents symptômes sont-ils tous et par eux-mêmes d'une nature pernicieuse? A ces questions, il faut répondre par une distinction.

Certes, que dans certaines conjonctures, sous l'influence d'une vocation religieuse ou d'une grande douleur, on s'éloigne de la société des hommes, il n'y a là aucun sujet d'étonnement. Qu'on aime parfois à détourner ses regards du monde extérieur et réel pour les reporter au dedans de soi-même ou les promener à travers les domaines de l'imagination, rien de plus naturel encore. Que la volonté ait ses faiblesses et la faculté de connaître, ses limites; que la vie enfin nous réserve des déceptions et des douleurs de plus d'une sorte, qui pourrait le nier? Et celui qui jouirait d'une sérénité inaltérable ne serait-il pas placé au-dessus des lois de l'humanité?

Mais si un homme se sépare du monde sans autre motif que le désir de vivre seul; s'il se tient sans cesse replié sur lui-même et se renferme dans un milieu chimérique; si, avec une tendance instinctive vers un idéal élevé, il se sent inhabile à y parvenir; si, avide de croyance, il ne peut s'attacher avec persévérance à aucun principe religieux ou philosophique; s'il est atteint d'une désillusion précoce, et blasé avant l'âge; si sa souffrance, quoiqu'ayant une juste cause, dépasse toute mesure; si elle survit à sa cause, ou même si elle naît sans cause; si, loin de chercher à la dominer, il se laisse vaincre par elle; s'il l'entretient à plaisir, s'y complaît et s'y endort; surtout si, au mépris de ses devoirs envers son Auteur, envers ses semblables, envers lui-même, il rejette un fardeau qu'il juge trop lourd pour ses épaules et met fin volontairement à ses jours, alors on peut affirmer qu'en lui l'équilibre moral est rompu, et qu'il est en proie à une véritable maladie, et, comme l'on dit aujourd'hui, à une névrose de l'âme.

Ne nous y trompons pas cependant. Il ne s'agit pas d'une de ces maladies mentales qui jettent dans les facultés du malade une telle perturbation qu'elles entraînent son irresponsabilité. De pareils troubles intéressent le médecin plutôt que le moraliste et nous n'avons point à nous en occuper. Ceux dont parle cet ouvrage laissent subsister le libre arbitre. Par suite, ce serait en vain qu'on chercherait à couvrir d'une sorte d'immunité les regrettables défaillances qui ont pu les accompagner, et en particulier le crime du suicide. Mais, sous cette réserve, on doit reconnaître que nous sommes ici en présence d'un état qu'on a pu justement qualifier de maladif.

A-t-on eu également raison de compléter cette qualification en y rattachant l'idée du siècle actuel, et de dire «la maladie du siècle»? Oui, car c'est dans notre siècle que cet état a pris les proportions les plus considérables. Mais, ne l'oublions pas, d'une part, il n'a pas duré autant que le siècle, puisqu'il a cessé depuis d'assez nombreuses années; et, d'autre part, c'est avant ce siècle qu'il avait commencé, car la plupart des grands mélancoliques, qui attiraient l'attention publique en 1800, s'étaient déjà fait connaître comme tels un peu avant cette époque, à peu près vers 1789. Bien plus, ils eurent eux-mêmes, dans la génération précédente, des ancêtres authentiques et, pour tout dire, on retrouverait aussi des exemples de la disposition qui leur était ordinaire dès la plus haute antiquité, et chez les nations les plus différentes. Parcourons ces divers exemples plus ou moins anciens. Cette revue éclairera l'étude de l'épidémie mémorable qui les a suivis.

II Antiquité et Moyen Age

Reportons-nous d'abord par la pensée vers les temps et les contrées Bibliques. Le désenchantement de Salomon nous revient aussitôt à la mémoire et nous nous rappelons ses sentences amères sur la vanité des biens terrestres. On le sait, la tristesse moderne n'a pas dédaigné de leur faire de fréquents emprunts.

Ailleurs, au fond de l'Inde, et cinq cents ans avant Jésus-Christ, un jeune prince, comblé des faveurs de la fortune, mais adonné à l'abus de la contemplation, le fondateur même du Bouddhisme, fait entendre une de ces plaintes, qui se multiplieront plus tard à l'infini, sur la maladie, sur la mort, sur la décomposition incessante des êtres. Mais Çakya-Mouni ne s'attriste pas seulement sur la mort; il déplore la vie: «Par le fait de l'existence, dit-il, du désir et de l'ignorance, les créatures dans le séjour des hommes et des Dieux sont dans la voie des trois maux... Les qualités du désir toujours accompagnées de crainte et de misère sont les racines des douleurs. Elles sont plus redoutables que le tranchant de l'épée ou les feuilles de l'arbre vénéneux. Comme une image réfléchie, comme un écho, comme un éblouissement ou le vertige de la danse, comme un songe, comme un discours vain et futile, comme la magie et le mirage, elles sont remplies de fausseté; elles sont vides comme l'écume et la bulle d'eau.» A ses yeux, le vide apparaît partout: «Tout phénomène est vide, toute substance est vide, en dehors il n'y a que le vide... Le mal, c'est l'existence. Ce qui produit l'existence, c'est le désir; le désir naît de la perception des forces illusoires de l'être.» On s'accorde aujourd'hui à voir dans Çakya-Mouni le plus vieil inventeur du pessimisme, et peut-être, en effet, quelques-unes de ses idées peuvent-elles être regardées comme le point de départ de cette philosophie. Mais, dans les passages que je viens de reproduire, il parle moins en philosophe qu'en rêveur et en poète; il appartient plutôt au pessimisme individuel qu'au pessimisme abstrait et c'est pour cette raison qu'il devait figurer ici.

Pour ne pas avoir à revenir à ces pays lointains plaçons tout de suite à côté de la tristesse de Çakya-Mouni celle du poète Sadi, qui écrira au moyen âge cette maxime: «Ce qu'on peut connaître de plus intime et de plus vrai dans la condition des mortels, c'est la douleur.»

De pareils sentiments, pour avoir été rares dans l'antiquité classique, n'y furent cependant pas inconnus. On en suit la trace en Grèce. On cite, chez Homère, la peinture de Ménélas se rassasiant de sa douleur, de Bellérophon dévorant son cœur; chez Pindare, cette question et cette réponse: «Qu'est-ce que la vie? C'est le rêve d'une ombre.» On a cru voir aussi dans Hésiode, Simonide, Euripide, Sophocle, des indices de mélancolie. Peut-être donne-t-on à ces différents traits une valeur qui ne leur appartient pas entièrement. Il en est de plus sérieux dans d'autres œuvres, par exemple, cette pensée d'Aristote d'après laquelle une sorte de tristesse semblerait être le privilège du génie. Quelle amertume aussi dans ce passage d'Empédocle: «Triste race des mortels, de quels désordres, de quels pleurs êtes-vous sortie! De quelle haute dignité, de quel comble de bonheur, je suis tombé parmi les hommes! J'ai gémi, je me suis lamenté à la vue de cette demeure nouvelle.» Et ne dirait-on pas qu'elle est tirée de quelque écrivain moderne cette phrase sur les tourments de notre intelligence: «Nos moyens de connaissance sont bornés et dispersés dans nos organes. Les expressions résistent à nos pensées et les émoussent. Les mortels éphémères n'apercevant qu'une faible parcelle de cette vie douteuse, ne saisissant qu'une vaine fumée et croyant aux choses seules qui leur tombent sous les sens, errent dans toutes les directions, car ils désirent découvrir cet ensemble des choses que les hommes ne peuvent ni voir, ni entendre, ni saisir.» Platon n'est guère plus optimiste en certaine circonstance, témoin ce fragment de l'Apologie: «Que quelqu'un choisisse une nuit passée dans un sommeil profond que n'aurait troublé aucun songe, et qu'il compare cette nuit avec toutes les nuits et tous les jours qui ont rempli le cours de sa vie; qu'il réfléchisse et qu'il dise combien dans sa vie il y a eu de jours et de nuits plus heureux et plus doux que celle-là; je suis persuadé que non seulement un simple particulier, mais que le grand roi de Perse lui-même en trouverait un bien petit nombre et qu'il serait aisé de les compter.»

Mais c'est surtout chez un philosophe grec de la Cyrénaïque, chez Hégésias, que s'accuse cette sombre disposition. Pour Hégésias, la vie contient tant de maux que la mort qui nous en délivre est un bien. Sa doctrine se résumait dans un livre intitulé: Αποκαρτερων (Apokarterôn), ce qu'on peut traduire ainsi: Le désespéré, ou bien: La mort volontaire. On y voyait un homme déterminé à se laisser mourir de faim, que des amis rappelaient à la vie et qui leur répondait en énumérant les peines dont elle est remplie. Thèse pessimiste assurément, mais aussi, sans doute, expression d'un sentiment de désespoir personnel. C'est ce sentiment qui s'exhale dans la conclusion de l'auteur; car le pessimisme philosophique ne pousse pas, lui, au suicide de l'individu: il juge ce moyen insuffisant pour corriger le vice radical dont le système du monde est infecté selon lui. Hégésias, au contraire, y voyait un moyen suprême d'échapper à tous les maux. Il parlait même sur ce sujet avec une éloquence si persuasive qu'il avait reçu le surnom de Peisithanatos, que beaucoup de ses auditeurs, nous dit Cicéron, s'étaient donné la mort en sortant de ses leçons, et que le roi Ptolémée crut devoir fermer son école pour arrêter les progrès de cette contagion menaçante.

La mode du suicide n'était pas, d'ailleurs, chose nouvelle dans ces régions. Bien avant Hégésias, elle s'était développée en Grèce, et il y existait une sorte d'association la mort volontaire dans laquelle s'enrôlaient les gens fatigués de vivre ou peu soucieux de subir les disgrâces de la vieillesse. Deux siècles après le philosophe Cyrénaïque, on retrouvait à Alexandrie une sorte d'académie qui perpétuait la tradition créée par lui, la secte des co-mourants, των συναποθανουμενων (tôn sunapothanoumenôn), qui a compté Antoine et Cléopâtre au nombre de ses affiliés.

Dans les divers exemples qui précèdent, la mélancolie ne se présente guère qu'à l'état de curieuse exception, due à des causes variées et quelquefois obscures, mais qui ne paraissent se rattacher à aucun fait général. Il en est différemment chez les Romains, qui, malgré leur rudesse native, ne sont pas non plus restés étrangers à cet état de l'âme.

Qui ne sait de quel accent de tranquille désespoir Lucrèce parle de la condition humaine; comme il se plaît à dépouiller l'homme de tous les charmes, de toutes les consolations de la vie? Rien n'égale la tristesse de son tableau du petit enfant jeté nu sur la terre, comme un naufragé sur une plage déserte et remplissant la demeure de ses vagissements lugubres, «comme il convient à un être à qui il reste tant de maux à traverser dans la vie!» Enfin, quoi de plus frappant que le vers immortel dans lequel il a décrit la secrète angoisse qui empoisonne toutes nos joies? Pline l'ancien, lui aussi, cet écrivain dont on a dit qu'il était presque un moderne, parle de l'homme «jeté nu sur la terre nue.» Et Cicéron n'a-t-il pas aussi sa note triste, et en exposant dans les Tusculanes les douloureuses doctrines d'Hégésias, n'y adhérait-il pas, quand il disait que la mort nous enlève plus de maux que de biens, et qu'il lui eut été avantageux de mourir plus tôt? Qu'on n'oublie pas surtout la sensibilité douloureuse, et, pour ainsi dire, ce don des larmes du poète qui a dit: «Sunt lacrymæ rerum» et qui a mérité d'être choisi par Dante pour compagnon de son voyage dans le royaume des douleurs; et, à côté du mot de Virgile, qu'on place celui d'Ovide: «Est quædam flere voluptas.»

On peut affirmer qu'il y avait à Rome encore d'autres esprits profondément souffrants, des hommes qui, sans avoir essuyé aucune adversité, éprouvaient un mal indéfinissable. Au milieu du palais de Néron, on voit un citoyen obscur, un simple capitaine des Gardes atteint, comme l'a très bien dit l'historien de cet épisode, «de cette langueur douloureuse, de cette mort anticipée, ou plutôt de cette espèce de sommeil où l'homme est livré à des agitations sans suite, à des rêves inquiets, à des terreurs sans cause.» Il consulte Sénèque qui devient «son directeur de conscience» et qui conduit avec habileté cette œuvre délicate. Mais ce qui montre le mieux, ce me semble, l'infirmité morale de ces temps, c'est la théorie du suicide professée par les plus grands philosophes. Sénèque lui-même, cet excellent médecin des âmes, voit dans cet acte de désespoir un refuge légitime contre les épreuves de la vie et Pline l'ancien déclare que la faculté de se donner la mort est le plus grand bienfait qu'ait reçu l'homme, et il plaint le Dieu, dont il veut bien admettre un instant l'hypothèse, de ne pouvoir user de ce remède souverain. «On peut longtemps réfléchir, dit éloquemment M. Villemain, avant de trouver dans la corruption de l'état social et dans le désespoir de la philosophie, un plus triste argument contre la divinité, que cette impuissance du suicide regardée comme une imperfection, et cette jalousie du néant attribuée même aux dieux.» A de telles défaillances, il était impossible de ne pas reconnaître une société en dissolution, déjà troublée par les convulsions qui annonçaient sa fin prochaine.

A côté du monde païen, qui s'en allait, s'en élevait un autre d'où devait sortir la régénération. Là encore, la mélancolie apparaît; mais combien différente de celle que nous venons d'observer! Qu'a de commun cette humeur inquiète et agitée avec l'austérité, les gémissements, les plaintes des âmes chrétiennes, avec ces fuites au désert, ces cloîtres, ces thébaïdes dans lesquelles la jeunesse et la beauté cherchaient une sépulture volontaire? Quelque rapprochement qu'on ait voulu faire entre ces choses, leur contraste est complet. La mélancolie païenne venait de l'absence de convictions: la mélancolie chrétienne prend sa source dans les profondeurs de la foi. Au surplus, le chrétien ne pourra jamais être pessimiste absolu. Si la cité des hommes offense ses yeux, il n'a qu'à les élever vers la cité céleste.

Comme c'est aussi l'esprit religieux qui domine le moyen âge, je n'ai guère à parler de cette époque. Dante lui-même, malgré son masque grave et sombre, malgré certaines pages de la Vita Nuova où l'on a cru voir une confession morale du genre de celles qui se sont si souvent produites dans notre siècle, Dante échappe à notre examen par le caractère mystique de sa tristesse. Je me contenterai de mentionner d'un mot, en Allemagne, un artiste, l'auteur de la célèbre image de la Mélancolie, et ces poètes dont les Lieds chantent la mort associée à l'amour. On y a remarqué cette interrogation: «Cette vie l'ai-je vécue, l'ai-je rêvée?», mot qui rappelle celui de Pindare sur le même sujet et qui atteste ainsi l'unité de l'esprit humain, à travers les différences de temps et de races. M. Ozanam a défini avec justesse la poésie des Minnesinger. «Pour les Allemands la source poétique est dans cette dernière et plus secrète profondeur de la nature humaine qu'on nomme le cœur. Là, au milieu d'une continuelle alternative de joie et de souffrance, éclot la mélancolie qui est aussi l'aspiration vers le beau, le désir (Sehnsucht?).» Mais, en général, le moyen âge n'est point frappé par le mal dont j'étudie l'histoire. Arrivons donc aux temps modernes.

III Siècle de Louis XIV.—Jean-Jacques Rousseau et ses Disciples

Quand on se rapproche de notre époque, d'abord les monuments de la mélancolie paraissent peu considérables. Cependant tous les germes n'en sont pas détruits; un œil attentif les découvre même sous Louis XIV. Bien qu'avec le grand roi l'ordre et la discipline s'établissent dans les esprits comme dans l'état, cette société si bien réglée recèle encore quelques indices de trouble moral.

Bossuet, dans son admirable langage, découvre «cet incurable ennui qui fait le fond de la vie humaine depuis que l'homme a perdu le goût de Dieu.» On sent sous l'apparente gaîté de Molière une certaine dose d'amertume; son Don Juan laisse une impression de tristesse, et son chef-d'œuvre est le portrait du personnage sévère qui va chercher une solitude «où d'être homme d'honneur on ait la liberté.» Les aperçus de Larochefoucauld sur l'homme révèlent une philosophie morose. Mais c'est chez un autre écrivain du même temps que la souffrance morale se révèle avec le plus d'intensité. Malgré son désir de se soumettre aveuglément, en dépit de ses efforts pour conserver la foi, Pascal est en proie au doute, aux agitations vagues, aux terreurs sans cause, et c'est à ces angoisses que sont dus les cris puissants qu'il jette dans le silence de son âme. Aussi Pascal a-t-il la faveur des mélancoliques modernes. Jean-Jacques Rousseau parle de ce penseur malheureux avec une grande admiration; et Chateaubriand a dit: «Les sentiments de Pascal sont remarquables par la profondeur de leur tristesse et par je ne sais quelle immensité.»

Mais j'ai hâte d'en venir à des figures dans lesquelles on verra une plus vive ressemblance avec les types connus de la première moitié du siècle, à de véritables portraits de famille dont la place est naturellement marquée dans cette galerie. Je veux parler d'abord de Jean-Jacques Rousseau et de son école.

Ce qui frappe tout de suite dans Jean-Jacques Rousseau, c'est le penchant à la rêverie. Dès son enfance, la lecture des romans avait développé en lui cette habitude. «Il n'avait aucune idée des choses, que tous les sentiments lui étaient déjà connus... Il n'avait rien conçu, il avait tout senti.» Il atteint le seuil de la jeunesse «inquiet, mécontent de tout et de lui, dévoré de désirs dont il ignorait l'objet, pleurant sans sujet de larmes, soupirant sans savoir de quoi.» Le monde de l'imagination se substitue pour lui à la réalité; et non seulement il oublie la réalité pour la fiction, mais plus la réalité est sévère, plus son imagination est riante. Ce n'est pas assez: il est une chose qu'il aime plus encore que la rêverie, c'est le souvenir de celle-ci; c'est, pour ainsi dire, la rêverie de sa rêverie.

Le caractère factice d'une telle existence apparaît bien dans ce qu'on peut appeler les amours de Jean-Jacques. Aux Charmettes, il aime mieux Mme de Warens de loin que de près. A Venise, dans l'épisode de Zanetta, on le voit s'ingéniant à se gâter à lui-même sa bonne fortune: «non, s'écrie-t-il, à la fin de ce récit, la nature ne m'a pas fait pour jouir; elle a mis dans ma mauvaise tête le poison du bonheur ineffable dont elle a mis l'appétit dans mon cœur.» Quant à Thérèse, il ne l'a jamais aimée. Une fois cependant, il croit avoir éprouvé la passion. Mais cet amour unique, de quoi se composait-il? Rousseau, seul à l'Hermitage, avait peuplé sa solitude des fantômes de femmes dont il avait gardé le souvenir. «Dans ses continuelles extases, il s'enivrait à torrents des plus délicieux sentiments qui soient jamais entrés dans un cœur d'homme.» Sous l'influence de ces songes, il conçoit l'idée et le plan de sa nouvelle Héloïse; il en écrit les premières pages. C'est alors que survient Mme d'Houdetot; elle semble être l'incarnation de ses illusions chéries, et il l'aime. Amour encore imaginaire, et que ne contribuait pas peu à enflammer, chose bizarre, la certitude qu'il ne serait pas partagé. Au fond, Rousseau, amoureux surtout de chimères, ne fut jamais vraiment épris que des créations de son intelligence.

Avec le goût de la rêverie, il avait celui de la solitude qui devint bientôt pour lui un besoin. Les Charmettes, l'Hermitage, Montmorency, l'île de Saint-Pierre, Ermenonville, sont illustrés par ses retraites. Il y employait ses heures à des excursions dans les lieux les plus déserts, et, s'il se pouvait, les plus sauvages. Il est intéressant de rechercher les causes de cet amour de l'isolement.

L'origine en était fort complexe. Il procédait d'abord du goût même de Jean-Jacques pour la rêverie, car l'habitude de la fiction inspire l'éloignement du monde. Il procédait aussi de son humeur misanthropique; les hommes lui semblaient trop pervers pour qu'on pût vivre avec eux. Il se mêlait à ces sentiments une disposition naturelle à la paresse. Rousseau l'avoue sans détour: «l'oisiveté me suffit, et pourvu que je ne fasse rien, j'aime mieux rêver éveillé qu'en songe. Vivre sans gêne dans un loisir éternel, c'est la vie des bienheureux dans l'autre monde.» Il parle avec enchantement «du précieux farniente, de l'occupation délicieuse et nécessaire d'un homme qui s'est dévoué à l'oisiveté.» Vainement il avait cherché d'abord à se le dissimuler à lui-même, il y avait en lui un esprit de liberté que rien n'avait pu vaincre. «Cet esprit de liberté, ajoute-il, me vient moins d'orgueil que de paresse, mais cette paresse est incroyable; tout l'effarouche; les moindres devoirs de la vie civile lui sont insupportables.» Il se croit quitte envers les hommes en leur donnant «l'exemple de la vie qu'ils devraient mener.» La solitude a donc à ses yeux le mérite de le délivrer de toute gêne. Elle y joint un dernier avantage: elle lui assure la pleine possession de lui-même. Parfaitement en repos, il le dit du moins, vis-à-vis de sa conscience, il trouve dans le simple sentiment de son existence, dans la perception des moindres mouvements de son âme, une jouissance douce et continue. Sur ce point, il établit une distinction bien subtile entre «l'amour-propre» et «l'amour de soi-même»: l'amour-propre c'est la vanité, il la blâme; l'amour de soi-même, c'est le plaisir que prend l'individu dans la conscience de son être. «De quoi jouit-on, dit-il, dans une pareille situation? De rien d'extérieur à soi, de rien sinon de soi-même et de sa propre existence; tant que cet état dure on se suffit à soi-même comme Dieu.» Ce dernier sentiment, Jean-Jacques s'y livre tout entier.

Eh bien, la rêverie, la solitude, la misanthropie, l'oisiveté, la contemplation de soi-même, toutes ces choses lui ont-elles donné le bonheur? Il s'en faut bien. Écoutons-le: «quand tous mes rêves se seraient tournés en réalité, ils ne m'auraient pas suffi; j'aurais imaginé, rêvé, désiré encore. Je trouvais en moi un vide inexplicable que rien n'aurait pu remplir, un certain élancement de cœur vers une autre sorte de jouissance dont je n'avais pas d'idée et dont pourtant je sentais le besoin.» Il est vrai que ces aspirations même étaient, à l'en croire, «d'une tristesse attirante,» mais voici un aveu significatif: «Il n'est pas possible qu'une solitude aussi complète, aussi permanente, aussi triste en elle-même, ne me jette quelquefois dans l'abattement.» Les agitations vaines, les terreurs sans cause le viennent assaillir. Il attribue à ses ennemis de sourds complots, de ténébreuses machinations. Ses terreurs vont jusqu'à l'hallucination. Au milieu de ces misères morales, il s'écrie: «Ma naissance fut le premier de mes maux.» A ce compte, il dut considérer sa mort comme le premier bien qui lui échut. Il est même permis de craindre qu'il n'ait pas su l'attendre, et qu'il ait acheté sa délivrance par un crime. Volontaire ou non, sa fin fut prématurée; à défaut de sa main, le chagrin qui le minait avait assez de puissance pour briser l'organisation délicate qu'il avait rapidement usée.

Je le demande, le caractère que je viens de rappeler ne réunit-il pas tous les signes du mal dont notre pays a tant gémi depuis Rousseau? Est-il une forme de tristesse, une nuance de mélancolie qui ne soit contenue dans ce type ou qui ne puisse s'y rattacher?

Et maintenant, s'il faut me prononcer sur les théories prêchées par Rousseau, que puis-je faire de mieux que de leur opposer son propre jugement et d'en appeler de Jean-Jacques à lui-même? Vraiment sage quand il est désintéressé, il déclare que la vie contemplative ne convient pas à tous les hommes, «qu'il ne serait pas bon, dans la parfaite constitution des choses, qu'avides de ces douces extases, ils s'y dégoûtassent de la vie active, dont leurs besoins toujours renaissants leur prescrivent le devoir.» Un jeune homme lui ayant demandé la permission de s'établir près de lui, il l'en détourne vivement et lui dit: «L'homme n'est point fait pour méditer, mais pour agir.» Enfin, consulté sur un projet de suicide, il le combat avec une ironie pleine de sens, et dévoile les sentiments de vanité et de haine cachés sous l'appareil déclamatoire de la lettre à laquelle il répond. Mais de tous les enseignements qu'il a laissés aucun ne peut être comparé à son exemple. Sa triste existence, sa fin plus triste encore, sont la réfutation la plus éclatante de ses trop spécieux systèmes, et la démonstration douloureuse de cette vérité qu'on ne peut impunément lutter contre l'instinct le plus profond de l'homme, la sociabilité; qu'en voulant s'affranchir de toute contrainte, on trouve dans sa propre pensée un tyran impitoyable, et que l'égoïsme, auquel se réduit en définitive «l'amour de soi» aussi bien que «l'amour-propre», se prépare à lui-même de cruels châtiments. Par malheur, cette grande leçon est restée vaine, et l'expérience si chèrement acquise par Jean-Jacques n'a sauvé aucun des disciples que lui suscita son génie.

Ces disciples furent nombreux, même de son vivant. Sans parler de plusieurs de ses lectrices sur lesquelles il exerça, à distance, un si grand empire, de ces engouements féminins si ardents et si romanesques, il eut parmi les jeunes hommes de fervents admirateurs. On a vu tout à l'heure comment ses avis étaient sollicités par eux. Je ne sais si ceux qui l'entretenaient de projets de suicide eussent suivi sans hésiter un conseil favorable à ces projets, mais les consultations de ce genre n'étaient pas rares. Un grand nombre des contemporains de Rousseau l'ont considéré comme leur maître. «S'il y avait, dit à ce propos M. Sainte-Beuve, les femmes de Jean-Jacques, tant celles de la noblesse que de la bourgeoisie qui étaient plus ou moins d'après la Julie ou la Sophie d'Emile, il y eut aussi les hommes à la suite de Rousseau, les âmes tendres, timides, malades, atteintes déjà de ce que nous avons appelé depuis la mélancolie de René et d'Obermann.»

Dans ce nombre on distingue Deleyre dont on a publié la correspondance avec Rousseau. Dans son enthousiasme, il voit en lui plus qu'un philosophe: un prophète; il compare la fuite de Jean-Jacques en Suisse, à celle de Jésus-Christ en Égypte. S'il ne partage pas les principes spiritualistes de son maître, il lui ressemble par ses souffrances intimes. Il éprouve des regrets de sa piété perdue, des désirs de retour à la foi. Que ne donnerait-il pas pour en recouvrer le bienfait? «Ah! tombent sur moi tous les fléaux de la fortune et de la nature pour me rendre un remède si doux!» Cet état d'aspirations stériles est habituel à Deleyre. Il se plaint de ne pas savoir se gouverner, il craint les moments de désœuvrement; il demande conseil contre l'ennui, et il écrit ces lignes significatives: «Je pense à vous avec autant de plaisir que j'eus de regret l'autre jour de vous laisser dans la peine et l'inquiétude. C'est notre élément; nous y mourrons.» Enfin il faut citer de lui ce mot d'une énergique concision: «A la fin de toutes les jouissances, est le rendez-vous de toutes les douleurs.»

Ces détails me paraissent justifier l'exactitude de ce portrait que Sainte-Beuve a tracé de Deleyre: «C'était une âme sensible, inquiète, dépaysée, déclassée, tirée du cloître où elle n'avait pu rester, et souffrant dans la société d'où il lui tardait toujours de s'enfuir; une de ces organisations ébranlées comme il ne s'en trouve pas sous cette forme au XVII siècle et comme il devait s'en rencontrer beaucoup au commencement du nôtre. C'était un athée vertueux, un M. de Wolmar, mais qui n'avait pas tout à fait la force de l'être, et qui se dévorait lui-même. Il unissait en lui bien des contrastes. De quatorze ans plus jeune que Jean-Jacques Rousseau, il le suivait d'assez près en tout; il n'était pas seulement le plus passionné de ses disciples, c'était en quelque sorte un Rousseau en second, un Rousseau affaibli, non affadi, nullement copiste, bien naturel, bien sincère, j'allais dire plus sincère quelquefois que l'autre.»

Après ce prosélyte peu connu, je dois parler d'un plus illustre disciple, qui lui-même est devenu un maître et qu'en le rapprochant de Jean-Jacques, on a spirituellement appelé l'Élisée de cet autre Élie.

Bernardin de Saint-Pierre manifesta dès l'enfance le goût de la rêverie. Il montra aussi dans diverses circonstances un vif penchant pour la solitude. Les mécomptes et les épreuves diverses de sa vie augmentèrent cette disposition mélancolique. On lui a même reproché une humeur inquiète et ombrageuse. Il est certain que, pendant quelque temps, il tomba dans une profonde misanthropie. Jouet de mille terreurs, de mille illusions des sens, il ne pouvait supporter la société des humains. «A la vue de quelques personnes de mon voisinage, a-t-il dit dans le préambule de l'Arcadie, je me sentais tout agité, je m'éloignais, je me disais souvent: je n'ai cherché qu'à bien mériter des hommes; pourquoi est-ce que je me trouble à leur vue? En vain j'appelais la raison à mon secours; ma raison ne pouvait rien contre un mal qui lui ôtait ses propres forces.» Sans doute, cette crise ne fut pas de longue durée et dans les écrits de B. de Saint-Pierre, la mélancolie est réduite à des proportions bien modestes et bien inoffensives. Il en fait plutôt un plaisir qu'une peine; on le voit par les exemples qu'il en donne. «Il goûte du plaisir lorsqu'il pleut à verse, qu'il voit les vieux murs moussus tout dégouttants d'eau, et qu'il entend les murmures des vents qui se mêlent aux frémissements de la pluie.» Ces sensations qu'il aime à décrire, il les proclame «les affections de l'âme les plus voluptueuses.» Il traite aussi du «plaisir de la ruine, du plaisir des tombeaux, qui sont à ses yeux, surtout les tombeaux de nos parents, les plus intéressants de tous les monuments;» du plaisir de la solitude «qui flatte notre instinct animal en nous offrant des abris d'autant plus tranquilles que les agitations de notre vie ont été plus grandes, et étend notre instinct divin en nous donnant des perspectives où les beautés naturelles et morales se présentent avec tous les attraits du sentiment.» Toutefois B. de Saint-Pierre a connue une certaine tristesse maladive et par là, sans atteindre Rousseau, il se rapproche de lui.

Mais était-ce seulement dans le voisinage de Jean-Jacques que se manifestait la mélancolie? Non, elle s'étendait plus loin. Sans parler de la satire de l'optimisme contenue dans un roman de Voltaire, rappelons les aveux de désespoir secret que faisait une femme, entourée de toutes les ressources de la société et de tous les plaisirs de l'esprit: «Vous voulez que je vive quatre-vingt-dix ans, écrivait Mme du Deffand; quelle cruelle existence! ignorez-vous que je déteste la vie; que je me désole d'avoir tant vécu, et que je ne me console pas d'être née.» Et plus loin: «Si la raison arrêtait les mouvements de notre âme, ce serait vivre pour sentir le néant, et le néant (dont je fais grand cas) n'est bon que parce qu'on ne le sent pas.» Ces sombres boutades échappées à l'humeur aigrie de Mme du Deffand, ne sont pas un phénomène isolé. On en rencontre de semblables dans la correspondance d'une autre femme, attachée d'abord à Mme du Deffand, puis séparée d'elle sans retour, d'une femme, chez laquelle le cœur était cependant bien ardent, mais qui, fatiguée par une vie de passions, exhalait, au milieu des effusions d'un amour agité, son invincible mélancolie. «Mon Dieu! écrivait Mlle Lespinasse au chevalier de Guibert, ne craignez pas d'être triste avec moi; c'est mon ton, c'est mon existence que la tristesse.—Mon âme est un désert, ma tête est vide comme une lanterne. Tout ce que je dis, tout ce que j'entends, m'est plus qu'indifférent, et je dirai aujourd'hui comme cet homme à qui on reprochait de ne pas se tuer, puisqu'il était si détaché de la vie: Je ne me tue pas, parce qu'il m'est égal de vivre ou de mourir. Cela n'est pourtant pas tout à fait vrai: car je souffre, et la mort serait un soulagement; mais je n'ai point d'activité.—J'ai retrouvé le calme, mais je ne m'y trompe point; c'est le calme de la mort.—Bonsoir, je me sens triste; la vie me fait mal.—J'en suis presque au dégoût de l'esprit.—Oh! comme tout le monde est malheureux!»

Ainsi, chez Mlle Lespinasse, comme chez Mme du Deffand, et du côté des encyclopédistes comme du côté de leurs adversaires, partout s'établit en France une rivalité de tristesse, ou, si l'on aime mieux, un étrange accord de plaintes contre les douleurs de la vie. Il en était de même à l'étranger.

IV L'Angleterre et l'Allemagne au XVIIIe siècle.

Au XVIIIe siècle, les œuvres mélancoliques abondent dans la littérature anglaise. Un écrivain prend pour sujet les pensées les plus tristes qu'un homme frappé dans ses plus chères affections puisse agiter au milieu du silence des nuits. «O tristesse, s'écrie Young, c'est dans ton école que la sagesse instruit le mieux ses disciples!» Reconnaissons-le, au milieu des désordres d'une imagination sans frein, à travers des bizarreries, qu'explique d'ailleurs le génie national, l'auteur trouvait des mots profonds. Ainsi, frappé de l'inanité de l'être humain si vite détruit, il posait cette question: «Où est la poussière qui n'ait pas vécu?» Après lui, citons des génies moins sombres: C'est Thomson, qui célèbre la solitude. C'est Pope dont Lamartine n'a jamais oublié quelques strophes attristées. C'est aussi cet aimable Thomas Gray, qui selon l'expression de Chateaubriand, a trouvé sur sa lyre, surtout dans son élégie du cimetière de campagne, «une série d'accords et d'inspirations inconnues de l'antiquité, et à qui commence cette école de poètes mélancoliques qui s'est transformée de nos jours dans l'école des poètes désespérés.» C'est Béattie qui, d'après le mot du même écrivain «a parcouru la série entière des rêveries et des idées mélancoliques.» C'est enfin le triste et un peu sauvage Kirke-White, mort à vingt et un ans des fatigues d'un travail excessif.

En même temps, survenait en Angleterre un événement littéraire d'une haute importance. Soit que les poésies connues sous le nom d'Ossian fussent l'œuvre authentique d'un vieux barde, fidèlement transmises de génération en génération, dans les montagnes de l'Écosse; soit plutôt, comme il paraît certain aujourd'hui, qu'elles ne fussent que le résultat d'une supercherie savante, l'habile restauration de quelques débris antiques combinés avec une création récente, sans m'appesantir sur ce problème, je dois relever le caractère de la publication de Macpherson. On n'y trouve que chants de guerre, hymnes de mort, mélancolie rêveuse et vague religiosité. De la nature, on ne sent, on ne reproduit, que les spectacles les plus sévères. Au milieu de cette mise en scène un peu monotone, se meut un monde fantastique, où les ombres des héros qui ne sont plus se mêlent à la vague personnalité de leurs descendants. Ces objets, ces figures étranges, charmaient l'esprit des Anglais, et leur inspiraient une admiration dont on verra plus tard la contagion se propager parmi nous.

N'oublions pas enfin de rappeler que, dès cette époque, on rencontre en Angleterre, comme on l'avait vu chez les anciens, le suicide à l'état de mode. Cette mode funeste était-elle chez les Anglais, selon l'explication de Montesquieu, le résultat d'une maladie physique, ou, comme l'a pensé Gœthe, l'effet des passions politiques et de l'esprit de parti? N'y faut-il pas plutôt voir les suites d'un climat brumeux qui développe le spleen, affection qui semble si propre à l'Angleterre que le mot qui la définit est emprunté à sa langue. Ce qu'on ne peut nier, c'est l'ancienneté de la tradition du suicide en Angleterre.

L'Allemagne, ou, pour employer une expression plus étendue, les pays de langue allemande n'étaient pas alors moins malades que l'Angleterre. Il y régnait parmi la jeunesse une tendance marquée vers le désenchantement et le désespoir. «Éprise de poésie, tout occupée de chimères, elle se livrait, rapporte Gœthe, aux regrets causés par des passions malheureuses. Traîner son existence dans les langueurs d'une vie vulgaire, était sa seule perspective. Un orgueil chagrin saisissait donc avec empressement l'espoir de se délivrer à volonté de ce fardeau, dès qu'il deviendrait trop pesant. Les contrariétés, les ennuis que chaque jour amène, ne pouvaient que fortifier cette disposition. Elle était générale.» Elle se personnifiait d'une manière frappante, en un jeune homme, qui, sous un autre nom, devait passer à la postérité. C'était le fils d'un théologien nommé Jérusalem. Il était artiste, ami de la solitude; on avait parlé de sa passion pour la femme d'un ami. Ce malheureux se tua; nous y reviendrons tout à l'heure.

Les femmes n'avaient garde de résister à l'épidémie de sensibilité exaltée qui régnait alors. La lecture des romans avait au plus haut point excité chez elles la puissance de l'imagination et développé dans leur cœur des passions sans objet précis. Mlle Flachsland, la fiancée de Herder, en parlant d'une certaine demoiselle de Ziegler, lui rend ce témoignage que c'était une jeune fille «d'un sentiment extraordinaire.» Elle-même, Mlle Flachsland, devenue plus tard une femme très positive, donnait entièrement dans cette mode. Elle avait fait bâtir dans son jardin un tombeau qu'elle entourait de rosiers; elle élevait un agneau dont elle faisait le compagnon de sa table, et quand il mourut, elle donna sa place à un petit chien. Elle écrivait à son fiancé qu'un soir, au fond des bois, elle était tombée à genoux en regardant la lune, qui brillait à travers les arbres, et elle l'entretenait des vagues épanchements d'un besoin d'aimer qu'Herder aurait eu le droit de trouver un peu trop prodigue. L'intéressant commentateur de Gœthe, M. Mézières, qui rapporte ces faits curieux, fait aussi connaître que la mère de Maximiliana Brentano, la grand'mère de la célèbre Bettina, Mme de la Roche «vogua toute sa vie sur les eaux du sentiment. C'étaient chez elle des attendrissements continuels; on s'embrassait, on versait des pleurs.» Pleurs et attendrissements dont il aurait été difficile de dire la cause.

Fidèle à sa mission, la littérature reproduit bien cet état des esprits. Le baron de Creuz écrit un poème sur les tombeaux, où se montre toute la tristesse d'Young. Hœlty, dans des poésies fugitives, célèbre avec les charmes de la nature ceux de la mélancolie, et consacre aussi sa plume aux sépultures. Gerstemberg publie deux volumes, intitulés: l'Homme morose ou le mélancolique. Garve, donne un remarquable traité sur la société et la solitude. Le même sujet est abordé par un admirateur de Garve, par Zimmermann, dans un ouvrage qui n'est pas tout à fait oublié.

On rapporte que Zimmermann, né dans les États helvétiques, aimait, dès sa jeunesse, les bois et les montagnes au sein desquels il grandissait. Ce goût ainsi que l'étude des poètes, l'avaient porté à la mélancolie. Ses ennuis, au milieu de la société étroite et jalouse d'une petite ville, avaient accru ce penchant, que des chagrins domestiques et des douleurs physiques vinrent transformer en une noire misanthropie. Il mourut désespéré. Gœthe, qui l'a connu et qui ne le flatte pas, déclare qu'il était le jouet et finit par devenir la victime d'une sorte de sombre folie.

Les agitations de l'écrivain se traduisent dans son œuvre. Il prêche la solitude, d'abord celle qu'on peut se procurer même au milieu du monde en sachant se recueillir, puis aussi la retraite effective. Il vante la vie au sein de la nature et pense qu'on peut trouver le bonheur à se réjouir de ses harmonies. La solitude a selon lui cet avantage, qu'elle développe les forces de l'esprit, qu'elle crée des loisirs en retranchant les soins inutiles, enfin qu'elle apaise le cœur et élève les sentiments. D'un autre côté, il est le premier à en proclamer les dangers. Il en indique même plusieurs qui semblent en contradiction avec les bienfaits qu'il lui attribue ailleurs; et il avoue que l'isolement fomente les mauvaises passions, imprime à l'esprit des allures trop absolues, irrite les forces du cerveau, enfin éveille ou fortifie le goût de la mélancolie. Aux yeux de Zimmermann, ce dernier effet devrait être la condamnation de la solitude, car personne n'a tracé de la mélancolie un portrait plus sombre que celui qu'il en a laissé. Il va jusqu'à dire: «De tous les maux qui affligent l'humanité, il n'en est point qui approche de la mélancolie!» Mais, malgré cette imprécation violente, Zimmermann ne sait pas rompre avec le mal qu'il déteste.

Peut-être cependant ses contradictions apparentes peuvent-elles trouver une explication. Peut-être sa véritable pensée se rencontrait-elle dans un terme moyen, entre les solutions extrêmes que son imagination parcourait tour à tour, et je crois qu'en effet le dernier mot de sa philosophie, le fruit suprême de sa cruelle expérience, a été de proclamer que pour vaincre la mélancolie il ne faut chercher ni les agitations du monde, ni la solitude absolue, mais l'emploi régulier des facultés, le travail habituel, ou, comme il le dit lui-même, «l'occupation dans le calme.» Nous verrons plus d'une fois, dans le cours de cette étude, des écrivains qui avaient longtemps cherché une autre solution au problème du bonheur, arriver à la même conclusion que Zimmermann.

A côté de la nature inquiète, malheureuse et, somme toute, médiocre, que je viens d'esquisser, l'Allemagne, la véritable Allemagne, du XVIIIe siècle, présente à notre étude un bien plus vaste et plus éclatant sujet, l'auteur de Werther.

Gœthe raconte dans ses mémoires qu'il eut l'amour précoce de la solitude, et qu'à un âge où ces choses sont inconnues, il se montra enclin aux pensées sérieuses et à la rêverie. Très jeune encore, il ressent les premières atteintes d'une manie hypocondriaque. Il ne peut supporter les regards des hommes et se plaît à se retirer dans les bois. Il aime surtout une vaste salle de verdure, formée par de vieux frênes, aux environs de Francfort. «Oh! s'écrie-t-il avec exaltation, que n'est-il enfoncé dans la profondeur d'un désert sauvage, ce superbe palais de verdure! que ne pouvons nous y dresser une tente, nous y sanctifier par la contemplation, y vivre séparés du monde!» Sa santé mal gouvernée s'altère; il subit une maladie grave. Quelques essais d'amour ne lui laissent que des regrets ou des remords. Il se lie, à Wetzlar, avec un jeune homme d'un caractère droit et positif, lequel était fiancé à une jeune personne du nom de Charlotte, restée après la mort de sa mère à la tête d'une nombreuse famille. Gœthe se prend à aimer cette jeune fille d'une amitié qui devient bientôt passion, et pour ne pas devenir témoin de son mariage, il quitte ses amis. Cette séparation accomplie, et rentré en possession de lui-même, il ressent le désir de peindre, «ce dégoût de la vie, qui n'est le résultat ni du besoin, ni de la misère, et dont la principale cause est l'instabilité en amour.»

Pendant cette époque de sa jeunesse, il songe au suicide. Il réfléchit sur tous les moyens de s'ôter la vie. Il repasse dans sa mémoire, riche en souvenirs classiques, tous les exemples de suicide que nous a laissés l'histoire, et celui qu'il admire le plus est le fait de l'Empereur Othon, qui, après avoir perdu une bataille, avait soupé gaiement avec ses amis, et le lendemain avait été trouvé percé d'un poignard qu'il s'était enfoncé dans le cœur. Mais ces méditations approfondies loin de pousser Gœthe au suicide, l'en détournent. La perfection de la mort d'Othon lui paraissant inimitable, il est conduit à penser que «quiconque n'est pas appelé à suivre son exemple, ne doit pas se permettre d'attenter à sa vie.» Gœthe possédait bien un poignard de prix, soigneusement affilé; tous les soirs «avant d'éteindre sa lumière,» il se demandait s'il allait s'en servir, mais il avoue que, «n'ayant jamais pu s'y résoudre, il finit par se moquer de sa folie.» Et il fit bien.

Il avait, d'ailleurs, à sa disposition un moyen plus doux de mettre fin à son désespoir. Depuis quelque temps, il était tourmenté du besoin de répandre au dehors ses chagrins, la plume à la main. Il se mit à écrire une œuvre poétique réunissant «tous les éléments de tristesse qu'il avait rencontrés dans la vie.» La fin déplorable du jeune Jérusalem, dont la situation lui rappelait, d'ailleurs, ses rapports personnels avec Charlotte, lui sembla s'adapter naturellement au roman qu'il méditait et en indiquer le dénoûment nécessaire. Au lieu de se détruire, il créa Werther (1774).

Qu'est-ce que Werther? un rêveur, un désœuvré, un esprit nourri d'illusions, plein d'aspirations vagues et de stériles regrets, incapable de vouloir avec force, laissant échapper le bonheur placé sous sa main, et courant après celui qu'il ne saurait atteindre. Il prend en pitié le monde réel, et se renferme dans celui de l'imagination. Il semble que son amour même pour Charlotte soit un amour de tête bien plutôt que de cœur, et qu'il y entre beaucoup du sentiment qui le porte à se heurter contre l'impossible. La tristesse est l'état habituel de son âme; mais cette tristesse, il la chérit, il l'alimente avec soin; il avoue qu'il «a toujours savouré jusqu'à la dernière goutte d'amertume que lui envoie le sort.» Aussi, ne fait-il nul effort pour s'arracher à ses maux imaginaires. Peintre, il ne demande aucune consolation à son art; diplomate, à la vérité malgré lui, il se rebute au premier incident qui blesse sa susceptibilité jalouse. Et cependant, ces souffrances dans lesquelles il se complaît, il les juge, un jour, intolérables; il forme, il mûrit le projet de s'en affranchir par la mort. Ce triste dessein arrêté, il en combine tranquillement l'exécution, et il l'accomplit froidement, sans souci de ses devoirs divers, et sans égard pour la douleur qu'il va causer à sa mère et à ses amis. Telle est la terminaison égoïste et funeste des «souffrances du jeune Werther.»

Werther provient donc de deux sources différentes. Gœthe en a tiré une partie de ses propres souvenirs. Tristesse vague, amour malheureux pour une jeune et grave Charlotte, velléités de suicide, ces sentiments avaient été les siens. Mais il les avait observés aussi chez le malheureux Jérusalem, et le suicide de cet infortuné fournissait à son roman un dénoûment pathétique. C'est aussi la personne extérieure de Jérusalem que Gœthe décrit dans Werther. On y retrouve jusqu'au costume de ce jeune homme, costume qui devait plus tard devenir célèbre, et qui d'après les mémoires de Gœthe était celui de la basse Allemagne, «frac bleu, gilet de peau jaune, et bottes à revers bruns.» La fiction n'était donc pas le seul, ni même le principal élément de cet écrit. Quoi qu'il en soit, le but qu'il s'était proposé en écrivant cet ouvrage, Gœthe l'atteignit. Il trouva dans cet enfantement un dérivatif à ses chagrins. A mesure que sa pensée prenait un corps, sa passion maladive s'évanouissait, et quand il eut achevé de décrire la folie de Werther, il était guéri de la sienne. Mais à quel prix?

Je ne parle pas ici du coup que vint porter à des cœurs qu'il eut dû ménager davantage, l'indiscrétion de ses allusions transparentes. Un dommage plus étendu, plus grave et plus durable, devait être la conséquence de son œuvre pour bien d'autres âmes. Combien de lecteurs, dès son apparition, accueillirent avec une ardeur inconsidérée les enseignements désolants de ce livre! Tandis que Gœthe y avait reconquis sa sérénité d'esprit un moment compromise, ses contemporains y puisaient le trouble et le désespoir. «J'avais réussi, dit-il, à transformer la réalité en fiction et je me trouvais soulagé; mes amis, au contraire, se persuadèrent que l'on pouvait changer la fiction en réalité, convertir le roman en action et se faire honneur du suicide. L'erreur de quelques personnes, s'étendit bientôt au public, et cet opuscule qui m'avait fait si grand bien fut décrié comme un événement dangereux.» Dangereux, il l'était en effet et l'expérience ne l'a que trop prouvé. A la suite de cet écrit, sévit une déplorable épidémie de suicide. Lenz en fut atteint l'un des premiers, Lenz, ce personnage que nous font connaître les mémoires de Gœthe, et qui poussa le fanatisme de l'imitation jusqu'à vouloir finir par la démence et le suicide. «On connaît, a-t-on dit, quelques-unes des victimes de Werther, on ne les connaît pas toutes.» Un jeune homme, fils de Mme de Hohenhausen, femme de lettres, se tire à Berne un coup de pistolet, après avoir lu Werther et souligné quelques passages du livre. Toutes les classes de la société payaient leur tribut à la funeste contagion. A Halle, un apprenti cordonnier qui se jeta par la fenêtre portait un Werther dans sa poche. «Mais de toutes ces morts volontaires, la plus lamentable fut celle de Mlle de Lasberg, jeune personne de Weymar, qui se croyant abandonnée par son amant, le suédois Wrangel, se précipita dans l'Ilm à l'extrémité du jardin de Gœthe, et dont le corps fut retiré de l'eau presque devant lui. On trouva sur elle un exemplaire de Werther.» Je doute, avec M. Mézières, que ces morts tragiques soient les seules qu'il faille inscrire au martyrologe ouvert par Werther. Tout au moins est-il certain que l'influence de cet écrit s'est fait longtemps et cruellement sentir.

Son auteur a-t-il une excuse? Quelle nécessité en dehors du besoin d'apaisement intérieur dont il a fait l'aveu, poussait Gœthe à choisir un pareil sujet? Aux alarmes légitimes que causait parmi ses amis l'annonce de cette publication, il répondait: «Au péril de ma vie, je ne voudrais pas révoquer Werther. Il faut que Werther existe, il le faut!» Pour ma part, je ne connais aucune nécessité qui autorise à jeter dans le public des germes de désordre moral. Le génie, et c'est lui sans doute dont Gœthe entendait revendiquer les droits, le génie, je le veux bien, a ses prérogatives, mais non pas celle de se jouer du repos et de la vie des hommes, et la mère qui lui reprochait la perte d'un fils, n'avait-elle pas raison de dire qu'il lui en serait demandé un compte sévère devant Dieu?

Il nous reste à parler en quelques mots d'un drame de Gœthe publié en 1790, mais composé un peu avant cette date, et qui appartient à la même inspiration que Werther, sa pièce de Torquato Tasso. Dans cette pièce, le Tasse est représenté sous des traits qui ont fait dire de cette œuvre à J.-J. Ampère que ce n'était que du Werther renforcé; et Gœthe lui-même trouvait cette définition d'une justesse frappante. Par cette création, comme par celle de Werther, Gœthe paraît avoir cherché à se délivrer de soucis qui pesaient alors sur son âme, et qui étaient nés, croit-on, de sa situation difficile d'artiste et de poète dans une société d'hommes de cour. Mais il convient d'ajouter que Torquato ne présente pas les dangers de Werther, que ce portrait défiguré ne pouvait exercer une sérieuse influence, et qu'enfin le poète Italien y est montré se réconciliant avec le monde qui l'avait abreuvé d'amertume. Il nous reste aussi à parler de Faust, puisque la première partie de ce poëme, la seule qui nous intéresse au point de vue où nous nous plaçons, ébauchée dès 1773, avait paru presque entière vers 1789.

Deux personnages y représentent la maladie contemporaine, bien que l'un de ces personnages soit l'esprit même du mal, ou Satan, c'est-à-dire un être qui est de tous les temps, et que l'autre soit le héros d'une légende qui remonte au XVIe siècle. Le premier répand sur toutes choses son dédain sarcastique et son ironie amère; il se plaît à flétrir toutes les illusions, à dessécher toutes les croyances, à tuer tous les bons sentiments, et comme le dit excellemment M. Caro, «il est la part du néant dans l'œuvre divine.» Le second est soumis à l'influence du premier, tout en en gémissant. Dans son activité toujours inassouvie, il poursuit un but qui le fuit sans cesse. «Je le sens, hélas! s'écrie-t-il, l'homme ne peut atteindre à rien de parfait. A côté de ces délices qui me rapprochent des dieux, il faut que je supporte le compagnon froid, indifférent et hautain, qui m'humilie à mes propres yeux, et d'un mot réduit au néant tous ces dons que j'ai reçus. Il allume dans mon sein un feu désordonné qui m'attire vers la beauté; je passe avec ivresse du désir au bonheur; mais, au sein du bonheur même, bientôt un vague ennui me fait regretter le désir.» Qui ne se souvient de ce beau monologue de Faust, quand assis, inquiet, à son pupitre, dans sa chambre gothique, après une nuit de veille méditative, il reconnaît l'inanité de ses efforts vers la vérité, et se compare au ver qui fouille la poussière, qui s'en nourrit, et que le pied du passant y écrase et y ensevelit. Alors il est tenté de demander la fin et l'oubli de ces douleurs à ce flacon dont la vue l'attire et le fascine; il l'invoque, il le porte à ses lèvres; mais le poison tombe de sa main; le son des cloches, la voix des pieuses femmes, le chœur lointain des anges ont rappelé Faust à des sentiments d'espoir, et il s'écrie: «La terre m'a reconquis.»

Gœthe a reconnu que, dans ces peintures, il s'était encore représenté lui-même; que l'ironie de Méphistophélès, aussi bien que l'agitation du docteur, étaient «des parties de son propre caractère.» Avouons à notre tour, que présentées sous cette forme poétique et légendaire, et adoucies par l'abandon de la tentative de suicide, les scènes de désespoir contenues dans cette œuvre ne pouvaient faire autant de mal que celles qui avaient été si fatales aux lecteurs trop consciencieux de Werther.

V Ramond.—André Chénier.—Bonaparte.

Cependant en France l'esprit public continuait à suivre la direction que lui avaient imprimée Rousseau et ses disciples, et qu'avait confirmée l'influence étrangère.

Je ne parle que pour mémoire d'un livre intitulé: les «Soirées de Mélancolie», publié en 1777, par un anonyme qui, d'après Barbier, est un certain M. Loaisel de Tréogate. Cet écrit prétentieux ne contient rien qui justifie vraiment son titre. Mais il faut prêter plus d'attention à un autre livre de la même époque, que Charles Nodier a réimprimé avec éloges en 1829, et à l'auteur duquel Sainte-Beuve a consacré une étude approfondie et bienveillante.

Ramond, qui fut aussi connu sous le nom de Carbonnières, et qui plus tard devait être un homme d'état considéré et un publiciste estimable, a commencé par sacrifier au sentiment qui dominait de son temps. Diverses circonstances l'y avaient préparé. Il alliait à une grande vivacité, une sensibilité facile à émouvoir, et qu'il paraissait devoir à une mère d'origine allemande. Cette tendance avait pu s'accroître dans sa première jeunesse, car il avait vécu à Strasbourg près de ce groupe de jeunes gens enthousiastes et rêveurs dont parle Gœthe, et dont, encore jeune lui-même, il était alors le centre. Son instinct l'avait ensuite poussé vers les voyages. Il portait dans ses courses solitaires le chagrin d'un amour traversé par des épreuves. Tel était l'homme qui, à vingt-deux ans, publiait l'ouvrage anonyme, dont on lui attribue, sans conteste aujourd'hui, la paternité: Les Dernières Aventures du jeune d'Olban, fragment des Amours alsaciennes (Yverdun 1777).

Cet écrit est une sorte de drame en prose, divisé en trois journées avec des intermèdes poétiques d'un caractère mélancolique. Il est dédié à M. Lenz, cette victime de Werther, dont j'ai rappelé plus haut la fin tragique. On a retrouvé l'exemplaire manuscrit dans lequel l'auteur s'adresse à la mémoire de ce désespéré, avec une effusion de sympathique commisération: «Malheureux Lenz, innocente victime, tu n'a pas voulu poursuivre une carrière hérissée de tant de ronces, et dédaignant le repentir tardif des méchants qui t'avaient repoussé, tu t'es hâté de chercher l'asile où l'on se repose des fatigues de la vie. Cruel! en quittant le monde où tu nous laisses, tu ne nous a pas dit un dernier adieu!» Dédié aux mânes d'un suicidé, ce drame est sinon la glorification, au moins la défense du suicide.

La cause d'un dénouement aussi violent est un chagrin de cœur. D'ailleurs tous les personnages de cette pièce, ou peu s'en faut, sont malheureux en amour, et chacun d'eux a de fortes raisons de se plaindre de sa destinée à cet égard. Heureusement, de tous ces personnages également maltraités par la passion, d'Olban seul prend la chose d'une façon absolument tragique.

Dès le début, l'infortuné expose son mal: «Mon cœur est fermé, dit-il: la douleur y repose..... Si je suis étranger au monde, n'en accusez que ma sensibilité.» Il aime les promenades solitaires: «Du haut de mon rocher, isolé, plus près des cieux, je voyais avec mélancolie le silence et la nuit planer sur vos campagnes et m'offrir une faible image du sommeil éternel.» Quand il apprend qu'il n'y a plus d'espoir pour son amour: «Tout est fini, dit-il; je regarde autour de moi; le monde n'est qu'un désert. Mort! mort! je dois l'attendre, la chercher, cette mort si désirée, dans des antres ignorés, dans des lieux où l'œil des hommes ne me retrouvera plus.» Le projet de se donner la mort ainsi conçu dans son esprit, s'y fortifie vite, et, malgré les efforts de ses amis, il le met à exécution. On le voit errer «dans une sombre forêt de sapins, sans chapeau, les cheveux sur le visage, l'habit en désordre, deux pistolets à la ceinture.» Il s'assied au pied d'un arbre et se livre à un long monologue sur sa fin prochaine, puis «il cache sa tête dans ses mains et gémit sourdement.» La dernière scène nous le montre au château ruiné de Honak, à la pointe d'un rocher. «Il est appuyé sur un pan de mur, l'habit en lambeaux, sans chapeau, les cheveux sur la face, la voix altérée, mais l'air tranquille d'un homme résolu, qui, plein de son projet, chante au ciel un dernier hymne.» Il invoque le ciel dont il prétend bien avoir l'assentiment: «O Dieu qui guide mon bras, s'écrie-t-il, reçois-moi dans ton sein après vingt-deux ans d'exil.» A genoux, les mains étendues, il dit adieu à tout ce qu'il a aimé. «Adieu tout! s'écrie-t-il.» Le coup part, et le suicide est accompli.

Ainsi, ce jeune homme dépourvu d'énergie morale, a cru pouvoir attenter à ses jours; il n'a pas eu pitié des cœurs qu'il allait briser. Chose plus grave encore, il a joint le sophisme à la faiblesse en prétendant faire de Dieu même le complice de son œuvre, et l'auteur a le dernier tort de nous montrer plus tard la lâcheté de d'Olban excusée par deux pèlerins priant sur son tombeau.

Il faut le dire, du reste, ces excès étonnaient plus d'un lecteur sans le séduire. Dorat qui publiait cette œuvre presqu'entière dans le journal des Dames où elle devait faire une assez singulière figure, tout en y reconnaissant des beautés, la comparait au chaos des pièces anglaises. En tout cas, je ne sache pas que ses admirateurs eux-mêmes aient jamais été tentés de la mettre en pratique. Ramond se trouvait plus à l'unisson de l'esprit public, quand il s'en tenait à des élégies, où l'on a vu, comme un prélude de l'accent de Lamartine, et quand il disait:

Je suis seul, mécontent, au sein de la nature; Quand tout chante l'amour, à mes sens moins émus Tout est muet, et l'onde et l'ombre et la verdure; Avec le monde, hélas! mon cœur ne s'entend plus.

Il est inutile de faire ressortir à quel degré «le jeune d'Olban» était parent «du jeune Werther,» plus âgé que lui de trois ans seulement; mais cette parenté ne pouvait guère flatter ce dernier. D'autres imitations moins heureuses encore ont suivi cet essai de traduction française du type germanique. «Il est certain, dit Ch. Nodier, dans la préface de sa réédition de d'Olban, que la plupart de ces pastiches oubliés aujourd'hui décèlent la précipitation et la maladresse d'une main inhabile, et qu'ils sont plus ou moins empreints ou de cette exagération épileptique ou de cette sentimentalité niaise, qui trahissent dès le premier abord, un contrefacteur sans inspiration et sans goût.» On peut citer, dans cette veine plus abondante que précieuse, le Nouveau Werther, imité de l'allemand par le soi-disant marquis de Langle (1786) et le Saint-Elme de Gorgy (1790). Nodier qualifie ce dernier écrit de pâle et insignifiant, et quant au premier, il le définit un Werther «enthousiaste de tête qui aurait brûlé le papier, si on le brûlait avec des mots, mais dont l'âme apparaît, froide et inanimée, à travers l'expression factice de ses phrases retentissantes, comme l'échafaudage de l'artificier derrière ses fusées éteintes.» Enfin, il fait une allusion collective à «dix autres ouvrages du même temps qu'il serait inutile de nommer à qui ne les connaît pas.» Cet avis me paraît bon. Il y aurait un mince profit à descendre plus avant dans l'analyse d'ouvrages de seconde main et de dernier ordre; mais il était nécessaire de faire entrevoir combien la littérature en France s'était efforcée de s'approprier le succès de Werther et de s'assimiler cette œuvre, peu en rapport avec notre génie national. C'était un des symptômes les plus incontestables de l'état moral du temps.

Au point de vue littéraire, on prend plus d'intérêt à consulter sur cet état certaines œuvres de Mme de Charrière; je la nomme ici, quoi qu'elle soit née en Hollande et qu'elle ait vécu en Suisse, parce qu'elle s'est naturalisée française en écrivant dans notre langue, et je ferai de même dans la suite pour les cas analogues. On trouve dans Caliste, ou lettres écrites de Lauzanne (1786), un certain précepteur anglais, d'un sérieux prématuré et d'une tristesse mystérieuse, qui gémit sur un malheur qu'il n'a pas eu le courage de prévenir. Ce même roman, dans son ensemble, a paru porter la trace des souffrances intimes et des découragements de l'auteur. Le même sentiment apparaît aussi dans un autre de ses écrits, des Lettres de Mistriss Henley, qui forment le complément du Mari sentimental de M. de Constant, un oncle de Benjamin; lettres où l'on voit «une femme qui se meurt, dit Mme de Staël, du dégoût de vivre.» Mais je n'insisterai pas davantage sur cet écrivain, et, de l'époque antérieure à 1789, je ne veux plus rapporter que quelques traits.

Le premier concerne André Chénier. Ce poète attique, ce courageux citoyen, à qui la Terreur ne devait pardonner ni son talent, ni sa générosité, à une époque où tout lui souriait encore, a eu, lui aussi, son accès de mélancolie. Comme d'autres, il s'est mis à récriminer contre la société, à vanter la nature. Il était attaché à l'ambassade de Londres lorsqu'il écrivit les lignes suivantes: «London, covent garden, hood's Tavern. Vendredi 3 avril 1780, à sept heures du soir. Comme je m'ennuie fort ici, après y avoir assez mal dîné, je vais tâcher de laisser fuir une heure et demie sans m'en apercevoir, en barbouillant un papier que j'ai demandé... Ceux qui ne sont pas heureux aiment et cherchent la solitude. On s'accoutume à tout, même à souffrir; mais cette funeste habitude vient d'une cause bien sinistre: elle vient de ce que la souffrance a fatigué la tête et flétri l'âme. Cette habitude n'est qu'un total affaiblissement: l'esprit n'a plus assez de force pour peser chaque chose et l'examiner sous son point de vue, pour en appeler à la sainte nature primitive, et attaquer de front les dures et injustes institutions humaines... Voilà ce que c'est que s'accoutumer à tout, même à souffrir. Dieu préserve mes amis de cette triste habitude!... Je suis livré à moi-même, soumis à ma pesante fortune et je n'ai personne sur qui m'appuyer: Que l'indépendance est bonne!» Ici se placent des réflexions sur l'humiliation, les dédains que les hauts rangs de la société infligent aux conditions plus modestes, et qui se terminent par ces mots: «Allons! voilà une heure et demie de tuée: je m'en vais: je ne sais plus ce que j'ai écrit, mais je ne l'ai écrit que pour moi.» Ces lignes déclamatoires ne sont-elles pas ce qu'on a appelé de nos jours un signe du temps et ne peut-on pas dire qu'en déversant ce flot d'humeur noire Chénier n'était plus lui-même, et que Jean-Jacques Rousseau et Gœthe parlaient par sa bouche? Un exemple analogue presque de la même date est plus saillant encore. Il est emprunté à la jeunesse de Napoléon Ier.

On sait qu'il avait voué de bonne heure à Ossian un culte auquel il est toujours resté fidèle. On sait de plus, par de récents et attrayants mémoires, que, jeune, il s'adonnait à la solitude et à la rêverie. «Je vivais à l'écart de mes camarades, disait-il, dans ses conversations avec Mme de Rémusat. Lorsque j'entrai au service, je m'ennuyais dans mes garnisons; je me mis à lire des romans, et cette lecture m'intéressa vivement. J'essayai d'en écrire quelques-uns. Cette occupation mit du vague dans mon imagination; elle se mêla aux connaissances positives que j'avais acquises et souvent je m'amusais à rêver pour mesurer ensuite mes rêveries au compas de mon raisonnement... J'ai toujours aimé l'analyse, et si je devenais sérieusement amoureux, je décomposerais mon amour pièce à pièce.» N'est-ce pas là précisément le procédé de l'école mélancolique? Mais le jeune Bonaparte s'y rattachait encore par un côté plus fâcheux. Avant d'avoir sérieusement commencé l'épreuve de la vie, il en était fatigué, et ne voyant aucun intérêt digne de l'y rattacher, il songeait, comme il y songea, dit-on, plus tard, dans le désastre de sa fortune, à mettre un terme à ses jours. Une note écrite par lui, le 3 mai de l'année 1788, retrouvée dans les papiers du cardinal Fesch, et publiée en 1812, contient ce passage: «Un jour au milieu des hommes, je rentre pour rêver en moi-même, et me livrer à toute la vivacité de ma mélancolie. De quel côté est-elle tournée aujourd'hui? Du côté de la mort. Dans l'aurore de mes jours, je puis encore espérer de vivre longtemps et quelle fureur me porte à vouloir ma destruction? Sans doute que faire dans ce monde? Puisque je dois mourir, ne vaut-il pas autant se tuer? Si j'avais passé soixante ans, je respecterais les préjugés de mes contemporains et j'attendrais patiemment que la nature eut achevé son cours; mais puisque je commence à éprouver des malheurs; que rien n'est plaisir pour moi, pourquoi supporterais-je des jours où rien ne me prospère?» Je laisse à d'autres le soin de calculer les conséquences qu'aurait eues pour l'histoire du monde l'exécution du projet dont on vient de voir les traces. Je n'y veux voir que la preuve de l'influence du temps où il se produisait. Combien cette influence devait-être profonde pour étouffer, dans un tel homme, la conscience de sa force, sinon celle de sa valeur, en même temps que le pressentiment de ses destinées!

J'en aurai fini avec cette époque quand j'aurai rappelé qu'à ce moment en France, comme en Angleterre, et plus encore que dans ce pays, le suicide exerçait ses ravages. Mercier, dans son tableau de Paris (1781-1790), signalait ce fléau. Il n'a point établi s'il tenait aux sentiments dont j'ai parcouru l'histoire, mais par elle-même, l'extension du suicide indique assez un état général de souffrance et de désespoir.

Il est temps de résumer les faits dont j'ai présenté le tableau. La France, l'Angleterre, l'Allemagne, presque toute l'Europe, donnent vers la fin du XVIIIe siècle un étrange spectacle. De tous côtés, se manifestent un malaise profond, un trouble douloureux. On entend s'élever partout un murmure attristé. Une philosophie vague, des aspirations indécises et inconsistantes, un besoin de nouveauté et de paradoxe, travaillent les intelligences et les cœurs. Il semble que la société sentant approcher une crise décisive s'agite comme un malade, et demande à tous les expédients un salut qu'elle n'espère même pas.

Ce mouvement s'accélère encore en se communiquant. Il s'établit entre les différents peuples des courants d'influence qui activent la tendance naturelle de chacun d'eux. C'est ainsi que Zimmermann faisait des emprunts à Jean-Jacques Rousseau et à Bernardin de Saint-Pierre; que Gœthe, partageant le goût de la jeunesse de son temps, se passionnait pour le grand poète anglais dont il analysait, dans Wilhelm Meister, la belle création d'Hamlet; c'est ainsi que Gœthe encore ne trouvait rien de mieux pour inspirer à son Werther des idées de mort, que de lui faire relire avec son amie quelques-unes des plus sombres pages d'Ossian. Enfin, c'est ainsi qu'à son tour, Werther venait troubler les imaginations françaises, et revivait, par exemple, dans le jeune d'Olban. Toutes ces causes réunies préparaient la venue de cette «maladie du siècle» dont nous devons suivre maintenant le développement.

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