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Une Maladie Morale

II 1789-1815 (continued 2)

Reading edition

Concluons: si Nodier appartient à l'école de la mélancolie, il n'y appartient que sous certaines réserves. Néanmoins, il conserva toujours quelque réminiscence de ses débuts. A l'époque même où, dégagé des liens dans lesquels il s'était plu à s'envelopper, il exprime des idées et des sentiments plus originaux, lorsque, sous la Restauration et depuis, il donne au public des romans, des nouvelles tirés de son propre fonds, on y retrouve la trace de ses anciennes habitudes. Dans le roman de Clémentine, il déclare être en sympathie de sentiments avec un certain Maxime Odin, dont il retrace l'ardeur inquiète. Il n'est presque aucun de ses ouvrages qui ne se termine par un dénouement violent; la mort inopinée est le «Deus ex machinâ» de tous ces récits, et la liste de ses héroïnes n'est guère qu'un long martyrologe. Il est certain que, dans l'imagination de l'aimable conteur, il était toujours resté un petit coin pour le lugubre et le ténébreux.

Si la mesure et le naturel manquent souvent à Nodier, ces qualités se retrouvent chez deux femmes qui, comme lui, et à la même époque, se sont fait connaître par des romans.

L'une est l'auteur d'Adèle de Sénanges (1793) et je n'en veux dire qu'un mot. Dans ce récit composé en Angleterre, au milieu des plus cruels chagrins de famille, des douleurs de l'émigration et des étreintes de la gêne, Mme de Flahaut met en scène un anglais, le jeune lord Sydenham, qui se déclare atteint «d'une mélancolie qui le poursuit et lui rend importuns les plaisirs de la société.» Ce caractère est un mélange de l'anglais de Caliste qui l'avait précédé, et d'Oswald qui l'a suivi. Mais il est à peine indiqué. En traitant un sujet à peu près semblable, Mme de Krudener y apporta plus de développement. C'est d'elle que j'ai maintenant à parler.

Mme de Krudener était née à Riga. Élevée dans ce pays un peu sauvage, elle en avait beaucoup aimé la nature sévère et triste. Elle vint à Paris au mois de juin 1789. Elle avait alors vingt-trois ans. Elle était à la fois amie du luxe et de la simplicité, et au milieu de sa vie élégante, elle trouvait le temps d'aller visiter Bernardin de Saint-Pierre, dans son humble retraite du faubourg Saint-Marceau. Plus tard, elle fit un séjour à Lauzanne, et bientôt se lia avec la société qui entourait Mme de Staël. Mais les événenements du dehors devaient venir la poursuivre dans cet asile bienveillant. Comme tant d'autres étrangers illustres, elle ressentit les effets de nos malheurs. L'invasion française de 1798 la força à s'éloigner de la Suisse. Elle y revint cependant quand le torrent eut passé; elle revint aussi en France, et ce fut à Paris qu'elle publia, au mois de décembre 1803, avec un brillant succès, le roman de Valérie. Plus tard, et de retour dans sa patrie, cette femme qui avait connu tous les orages de la passion, étonna le monde par une conversion éclatante, et après des incidents divers qui lui donnèrent, dans quelques grands faits de l'histoire de l'Europe, un rôle important, elle succomba, en 1824, à l'excès de rigueurs ascétiques qui avaient miné sa santé. Mais au moment où elle écrivait Valérie, Mme de Krudener était loin de ces hauteurs mystiques, et les divers incidents de sa vie pouvaient expliquer une disposition mélancolique.

Cette disposition se personnifie dans ce roman moins en Valérie elle-même, qu'en celui qui l'aime, Gustave de Linar. Ce jeune homme a toujours eu le goût de la vie solitaire. Un fragment du journal que tenait sa mère nous le dépeint ainsi: «Il se promène souvent seul, beaucoup avec Ossian, qu'il sait presque par cœur. Un singulier mélange d'exaltation guerrière et d'une indolence abandonnée aux longues rêveries, le fait passer tour à tour d'une vivacité extrême à une extrême tristesse qui lui fait répandre des larmes.» Plus tard, lui-même écrit: «Le comte trouve que je ressemble beaucoup à mon père, que j'ai dans mon regard la même mélancolie; il me reproche d'être, comme lui, presque sauvage, et de craindre trop le monde.» En effet, son imagination le reporte vers les montagnes où s'est écoulée son adolescence. «Ernest, écrit-il, de Luben, à son fidèle ami, plus que jamais elle est dans mon cœur, cette secrète agitation qui tantôt portait mes pas vers les sommets escarpés des Roullen, tantôt sur nos grèves désertes. Ah! tu le sais, je n'y étais pas seul: la solitude des mers, leur vaste silence ou leur orageuse activité, le vol incertain de l'alcyon, le cri mélancolique de l'oiseau qui aime nos régions glacées, la triste et douce clarté de nos aurores boréales, tout nourrissait les vagues et ravissantes inquiétudes de ma jeunesse. Que de fois dévoré par la fièvre de mon cœur, j'eusse voulu, comme l'aigle des montagnes, me baigner dans un nuage et renouveler ma vie! Que de fois, j'eusse voulu me plonger dans l'abîme de ces mers dévorantes, et tirer de tous les éléments, de toutes les secousses une nouvelle énergie, quand je sentais des feux qui me consumaient!» Et il ajoute: «Ernest, j'ai quitté tous ces témoins de mon inquiète existence, mais partout j'en retrouve d'autres; j'ai changé de ciel, mais j'ai emporté avec moi mes fantastiques songes et mes vœux immodérés.»

Une nature si ardente et si tendre devait être pour l'amour une proie facile: Gustave subit le charme de Valérie, et la violence de l'amour combattu altère gravement sa santé. La maladie du corps cède enfin, mais le mal moral n'est pas guéri. Il se plaint d'être inutile et incompris, de porter avec lui un principe qui le dévore. Il entrevoit sa mort prochaine; elle lui sourit comme le terme de son malheur. Mais ce dénouement, il ne cherche pas à le précipiter. Son affection filiale, ses sentiments religieux le lui défendent. Il supportera donc la vie, mais il ne peut plus soutenir la vue de Valérie: la prudence, l'honneur lui ordonnent de la fuir. Il cherche et trouve un instant de repos à la Grande-Chartreuse de B... d'où il repart pour les Apennins. Il y écrit ces lignes: «Ne me plains pas, Ernest, la douleur sans remords porte en soi une mélancolie qui a pour elle des larmes qui ne sont pas sans volupté. Chaque moment ne tombe pas tristement sur mon cœur; souvent il y a des repos, des intervalles où une espèce d'attendrissement, une vague rêverie qui n'est pas sans charme vient me bercer.» Mais pour avoir son charme et sa volupté, la tristesse n'en brise pas moins le cœur, et Gustave rend enfin le dernier soupir, soutenu par la religion et par l'amitié.

Ce ne fut un mystère pour personne dans le monde où vivait Mme de Krudener, que les personnages du roman de Valérie étaient empruntés, pour la plus grande partie, à la réalité. Comme Valérie est Mme de Krudener elle-même, Gustave de Linar est un certain Alexandre de Stakief qui éprouva pour elle une grande passion. Il se peut que plusieurs des impressions que l'auteur prête à ce jeune homme, quand il parle de ses vieux souvenirs et de son goût pour la nature, soient des réminiscences des impressions que Mme de Krudener avait gardées de sa propre enfance, et qu'elle se soit plus d'une fois exprimée par la bouche de Gustave aussi bien que par celle de Valérie; mais on ne peut douter que son mélancolique Scandinave, comme on l'a appelé, n'ait vraiment existé avec la physionomie que lui donne le roman; et c'est à cela que le héros de Valérie doit ce cachet de personnalité qui le distingue de ses devanciers et de ses successeurs. Mais en prenant pour sujet de son œuvre ce type nouveau de la maladie du siècle, Mme de Krudener n'a pas suivi les inspirations du hasard; elle a obéi à ses préférences intimes, et l'on peut en conclure qu'elle appartenait au même ordre d'esprits que celui dont elle a tracé un si vivant tableau. Reconnaissons d'ailleurs à son roman, comme à celui de Mme de Flahaut, ce mérite que leur morale est irréprochable, qu'ils ont su concilier la mélancolie et la vertu, et que dans la lutte entre le devoir et la passion, c'est au devoir qu'ils ont donné l'avantage. Cette exception, rare dans la littérature que nous étudions, méritait d'être signalée. On ne la retrouve pas dans l'écrit célèbre que je vais examiner.

L'étude des romanciers m'amène, en effet, à parler de Benjamin Constant. Déjà, j'ai prononcé son nom à propos des amis de Mme de Staël; mais par la nature et par la date de celui de ses ouvrages que je veux surtout examiner, c'est ici seulement que je devais m'en occuper avec quelque étendue.

VIII Benjamin Constant

Benjamin Constant est né à Lausanne. Élevé d'abord par un père dont la froideur apparente comprimait la tendresse, il suit les universités d'Angleterre et d'Allemagne. De bonne heure il se trouve introduit dans l'intimité d'une femme distinguée, mais alors morose, isolée, dont il a été question plus haut, Mme de Charrière; avec elle il aborde dans de longues conversations et sous toutes ses faces le problème de notre destinée. Sa jeunesse, d'ailleurs, n'est pas exempte de folies. Instruit par une expérience précoce des tristesses de la vie comme de ses charmes, il en est déjà rassasié, et l'abus de l'analyse le conduit à railler tous ses sentiments, et sa raillerie elle-même.

Un jour en 1787, il s'échappe de la maison paternelle pour courir en Angleterre. De Douvres, il écrit à Mme de Charrière: «Je me représentai, moi, pauvre diable, ayant manqué tous mes projets, plus ennuyé, plus malheureux, plus fatigué que jamais de ma triste vie. Je me figurai ce pauvre père trompé dans toutes ses espérances, n'ayant pour consolation dans sa vieillesse qu'un homme aux yeux duquel, à vingt ans, tout était décoloré, sans activité, sans énergie, sans désirs, ayant le morne silence de la passion contrariée, sans se livrer aux élans de l'espérance qui nous ranime et nous donne de nouvelles forces. J'étais abattu, je souffrais, je pleurais. Si j'avais eu là mon consolant opium, c'eût été le bon moment pour achever, en l'honneur de l'ennui, le sacrifice manqué par l'amour.» Mais ces paroles amères qui se terminent par une allusion à une récente aventure de jeunesse, sont bientôt corrigées par une sorte de démenti orgueilleux que Benjamin Constant donne à l'aveu de sa faiblesse: «Ne vous inquiétez absolument pas de ma situation: moi je m'y amuse comme si c'était celle d'un autre.»

L'année suivante on le retrouve chambellan d'un prince allemand et se faisant plus d'un ennemi par la liberté de son humeur. Puis il se marie. Quel est l'état de son âme en ces années? «Je sens plus que jamais le néant de tout... Je suis quelquefois mélancolique à devenir fol, d'autres fois mieux, jamais gai ni même sans tristesse pendant une heure... Je suis parvenu à un point de désabusement tel, que je ne saurais que désirer si tout dépendait de moi, et que je suis convaincu que je ne serais dans aucune situation, plus heureux que je le suis (1790 et 1791).» A propos d'orangers que Mme de Charrière voulait planter, il lui dit: «Je ne veux rien voir fleurir près de moi; je veux que tout ce qui m'environne soit triste, languissant et fané.» Et ailleurs: «J'ai écrit il y a longtemps au malheureux Knecht: je passerai comme une ombre sur la terre entre le malheur et l'ennui. (17 septembre 1791).» Mais ces sentiments étaient-ils bien sincères? non, et il l'avoue ailleurs: «Je suis las, s'écrie-t-il, le 17 mai 1792, je suis las d'être égoïste, de persifler mes propres sentiments, de me persuader à moi-même que je n'ai plus ni l'amour du bien, ni la haine du mal. Puisqu'avec toute cette affectation d'expérience, de profondeur, de machiavélisme, d'apathie, je ne suis pas plus heureux, au diable la gloire de la satiété! Je rouvre mon âme à toutes les impressions; je veux redevenir confiant, crédule, enthousiaste, et faire succéder à ma vieillesse prématurée, qui n'a fait que tout décolorer à mes yeux, une nouvelle jeunesse qui embellisse tout et me rende le bonheur.» Cependant, il revient vite aux habitudes contraires, à la seconde nature qu'il s'est donnée. Le 17 décembre 1792, il se dépeint encore «blasé de tout, ennuyé de tout, amer, égoïste, avec une sorte de sensibilité qui ne sert qu'à le tourmenter; mobile au point d'en passer pour fol, et sujet à des accès de mélancolie qui interrompent tous ses plans.» Et Chênedollé qui le rencontrait à Coppet, en 1797, disait de lui: «Il n'y a plus là ni cœur, ni enthousiasme.» Le reste de cette vie agitée appartient à l'histoire. Je rappellerai seulement qu'exilé en 1803, il se réfugia en Allemagne, où il fréquenta les écrivains en vogue. Ce fut pendant la durée de l'Empire et pendant les loisirs qu'elle lui fit, qu'il conçut et qu'il composa le roman d'Adolphe, publié seulement en 1816.

Adolphe est un jeune Allemand. Il vient d'achever à l'Université de Gœttingue de brillantes études menées de front avec une vie mal dirigée. Dès cette époque, il porte en lui un germe de tristesse et d'ennui qu'il attribue à la société de son père, homme généreux, mais rigide auprès duquel il n'éprouvait que de la contrainte, et surtout à de longs entretiens avec une femme âgée et mécontente de la vie, vivant retirée dans son château «n'ayant que son esprit pour ressource et analysant tout avec son esprit.»—«Pendant près d'un an, dit Adolphe, dans nos conversations inépuisables, nous avions envisagé la vie sous toutes ses faces et la mort toujours pour terme de tout, et après avoir tant causé de la mort avec elle, j'avais vu la mort la frapper à mes yeux. Cet événement m'avait rempli d'un sentiment d'incertitude sur la destinée et d'une rêverie vague qui ne m'abandonnaient pas. Je trouvais qu'aucun but ne valait la peine d'aucun effort.» C'est dans cette disposition qu'il consume au fond d'une petite ville une existence sans utilité et sans attrait. Son esprit ironique lui attire des inimitiés dans un monde où la convention et l'usage décident de tout. Mais en même temps il y rencontre une Polonaise «célèbre par sa beauté, quoiqu'elle ne fût plus de la première jeunesse.» Par un sentiment de vanité, joint à un vague désir de bonheur, il désire lui plaire, et même, entraîné par son imagination, il croit l'aimer. Étrange contradiction, à peine se voit-il aimé lui-même qu'il pressent le terme de ce qu'il a pris pour de l'amour. Dans la liaison qu'il a contractée, il ne tarde pas à voir moins le bonheur qu'il a souhaité, que la dépendance à laquelle il s'est soumis. L'assiduité qu'Ellénore demande lui devient une gêne. Pourtant il ne s'éloigne pas d'elle, et quand son père le rappelle auprès de lui, sur les instances d'Ellénore, il sollicite un délai de quelques mois. Mais à peine a-t-il obtenu ce sursis qu'il le regrette, et n'y voit plus que la prolongation de son esclavage. Alors éclate entre eux un échange de dures récriminations et une scène violente qu'il déplore aussitôt qu'il l'a provoquée. Cependant le terme fixé par son père est arrivé. Il part. Se réjouit-il de sa liberté reconquise? Nullement. Il n'a jamais mieux senti le prix d'une intimité qui est devenue nécessaire à son existence, et bientôt il renoue dans un autre lieu les liens qu'il avait tant souhaité de rompre. Cælum non animum mutat. Faut-il suivre pas à pas l'histoire de cette triste union? Alternatives incessantes de disputes et de réconciliations; fatigue, chez l'un, d'un joug qu'il n'a pas la force de secouer; chez l'autre, amertume d'un amour qu'elle sait n'être pas partagé; opposition toujours renaissante de deux caractères incompatibles fatalement réunis, de deux existences inconciliables qui ne se peuvent séparer: tel est le thème sur lequel se déroulent les variations du livre.

Le dénouement fatal arrive enfin; Adolphe écrit à son père qu'il consent à se séparer d'Ellénore. Cet engagement pris, il en redoute déjà l'accomplissement. Mais la lettre même qui le contient est remise à Ellénore. Celle-ci ne peut survivre à ce coup, et ne tarde pas expirer.

Adolphe retrouve alors toute l'étendue de sa solitude; étranger à toute la terre, il regrette le temps où sa vie avait un intérêt et se réfléchissait dans une autre. Une sorte de conclusion de l'ouvrage nous apprend qu'il ne fît plus que végéter, qu'il ne sût faire aucun usage de la liberté qu'il avait si souvent invoquée, prouvant ainsi qu'on peut bien «changer de situation, mais qu'on transporte dans chacune le tourment dont on espérait se délivrer; et que, comme on ne se corrige pas en se déplaçant, l'on se trouve seulement avoir ajouté des remords aux regrets, et des fautes aux souffrances.»

Quelle est la portée de ce récit? Je ne m'arrêterai pas à l'assertion de l'auteur qui déclare n'avoir eu d'autre prétention que de convaincre «deux ou trois amis réunis à la campagne de la possibilité de donner une sorte d'intérêt à un roman dont les personnages se réduiraient à deux, et dont la situation serait toujours la même.» Fausse modestie, coquetterie d'écrivain qu'il est facile de démasquer. Adolphe n'est pas une œuvre de fantaisie, mais une composition répondant à un sentiment profond. Quand au sujet même de ce roman, il importe de le préciser. Or Benjamin Constant ne nous cache pas qu'il a voulu montrer «le mal que font éprouver même aux cœurs arides les souffrances qu'ils causent, et cette illusion qui les porte à se croire plus légers ou plus corrompus qu'ils ne le sont.» Le caractère que l'auteur a voulu peindre est donc l'aridité du cœur.

Qu'on ne s'y trompe pas en effet, l'éloignement d'Adolphe pour Ellénore n'est pas un accident vulgaire, un simple prétexte pour mettre en œuvre le combat qui s'agite chez Adolphe entre l'égoïsme et le dévouement; c'est le trait distinctif, c'est le fond même d'une personnalité. Les querelles quotidiennes qui rendent intolérables les rapports d'Adolphe et d'Ellénore n'ont rien de commun avec les dissensions qui punissent souvent les unions irrégulières si exploitées de nos jours par le roman et le théâtre et qu'on est convenu de qualifier du nom de chaîne. Ce qui rend souvent ces sortes d'associations si pesantes pour l'une des deux parties, et quelquefois pour toutes les deux, c'est le besoin de recouvrer son indépendance pour l'aliéner de nouveau, c'est l'inconstance plus que la satiété. Mais reprendre son cœur à peine donné, sans arrière-pensée de le donner ailleurs, voir l'amour s'éteindre en soi avant d'avoir épuisé sa flamme, et s'efforcer en vain de le ranimer, c'est un destin bien différent et un sujet nouveau dans la littérature.

Pendant longtemps l'amour, ses émotions, ses joies, sa puissance, n'avaient-ils pas défrayé la prose et la poésie? Ne le montrait-on pas toujours supérieur aux obstacles qui se dressaient contre lui? Aussi il semblait qu'il ne pût être utilement combattu que par lui-même, et que l'amour de Dieu pût seul vaincre l'amour humain. L'école des mélancoliques avait bien commencé à affaiblir le prestige de l'amour par son dédain plus ou moins affecté pour les émotions communes. Toutefois l'altération maladive de nos facultés aimantes n'avait pas été directement étudiée avant l'apparition d'Adolphe. Ce livre est par excellence le roman de l'impuissance du cœur.

Cet état chez Adolphe avait plusieurs causes: sa jeunesse avait d'abord été austère, puis très dissipée et la réalité trop tôt connue avait tué en lui l'idéal. Il avait, de plus, reçu après les enseignements de l'esprit allemand les leçons d'une femme sceptique, et cette fleur d'illusion, qui est peut-être indispensable dans l'amour, n'avait pas résisté au souffle d'une impitoyable analyse. Ainsi se trouve expliquée l'infirmité morale d'Adolphe. Il ne reste qu'à rechercher si ce personnage est un être fictif ou s'il a été copié d'après nature.

On a sur ce point un témoignage décisif. Une lettre écrite au moment de l'apparition du roman, le 14 octobre 1816, par M. de Sismondi à la comtesse d'Albany, nous donne la clef des pseudonymes du livre. Après avoir parlé du plaisir qu'il prenait à le lire, il ajoutait: «Je crois bien que j'en ressens plus encore, parce que je reconnais l'auteur à chaque page, et que jamais confession n'offrit à mes yeux un portrait plus ressemblant. Il fait comprendre tous ses défauts, mais il ne les excuse pas, et il ne semble point avoir la pensée de les faire aimer. Il est très possible qu'autrefois il ait été plus réellement amoureux qu'il ne se peint dans son livre: mais quand je l'ai connu, il était tel qu'Adolphe, et, avec tout aussi peu d'amour, non moins orageux, non moins amer, non moins occupé de flatter ensuite et de tromper de nouveau, par un sentiment de bonté, celle qu'il avait déchirée. Il a évidemment voulu éloigner le portrait d'Ellénore de toute ressemblance. Il a tout changé pour elle, patrie, condition, figure, esprit. Ni les circonstances de la vie, ni celles de la passion n'ont aucune identité; il en résulte qu'à quelques égards, elle se montre dans le cours du roman tout autre qu'il ne l'a annoncée. Cette apparente intimité, cette domination passionnée, pendant laquelle ils se déchiraient par tout ce que la colère et la haine peuvent dicter de plus injurieux, est leur histoire à l'un et à l'autre. Cette ressemblance seule est trop frappante pour ne pas rendre inutiles tous les autres déguisements.»

De ces révélations curieuses, que Sismondi poursuit et applique aux personnages secondaires du roman, on me permettra de ne retenir que ce qui concerne Adolphe, et de laisser de côté ce qui regarde Ellénore, bien que le masque de ce personnage ait été souvent levé par d'autres mains. Qu'importe ici le nom de cette femme? La supposition de Sismondi à son égard est-elle, d'ailleurs, certaine? Il est obligé de convenir que tout a été changé dans les circonstances qui entouraient le modèle. Qui empêche de supposer que ce modèle ait été emprunté à quelque autre souvenir de la vie de Benjamin Constant? Quand on questionnait celui-ci sur les originaux d'Adolphe, il répondait qu'il s'agissait d'une femme, qu'il nommait, que Chateaubriand a appelée la dernière des Ninon, qui avait été liée, sous le Consulat, à un homme du monde et à laquelle Benjamin Constant avait été lui-même attaché. Il paraît qu'en effet la situation était bien la même que celle attribuée à Ellénore. Gardons-nous donc de désignations indiscrètes et téméraires. Mais le même scrupule ne saurait nous arrêter dans l'indication du héros du livre; héros que Sismondi avait assez approché pour le reconnaître avec sûreté: quoique le cadre adopté par l'auteur soit de tout point imaginaire, Adolphe est son portrait. Benjamin Constant a souffert du mal qu'il a décrit. Il n'a pu aimer, et il a joué la comédie de la passion. Il l'a jouée peut-être par commisération pour la femme qui l'aimait, car comme l'indique Sismondi et comme le dit aussi Mme de Staël qui, dans Delphine, a représenté Benjamin Constant sous les traits d'Henri de Lebensei, «il était plus accessible que personne à la pitié;» mais cette pitié était stérile: elle s'usait en vaines émotions, et en vœux superflus. Nous pouvons ajouter qu'il resta toujours ce que nous l'avons vu jusqu'ici, plein de contrastes et de versatilité; que son âme flétrie ne refleurit jamais; qu'il porta l'amer souvenir «de cette vie si dévastée, si orageuse qu'il avait lui-même menée contre tous les écueils avec une sorte de rage;» que, sous l'influence de Mme de Krudener, «il voulut croire et essaya de prier;» qu'il se soumit même, selon le précepte de Pascal, aux formes extérieures de la piété; mais qu'il demeura jusqu'au bout partagé entre des aspirations éphémères et des regrets impuissants. On l'a vu, pour Benjamin Constant, comme pour Adolphe, et sauf les différences qui existent entre le roman et la biographie, cet état était le résultat d'une philosophie dissolvante, d'une jeunesse trop émancipée succédant à une enfance trop comprimée, enfin d'une existence nomade souvent mêlée au mouvement mélancolique de l'Angleterre ou de l'Allemagne.

Énumérer les éléments divers qui ont concouru à la formation de ce caractère, c'est prononcer sur l'homme en qui on les voyait réunis. Une distinction s'établit naturellement entre ceux qu'apportèrent les circonstances extérieures, et ceux que des fautes personnelles y ont ajoutés. Benjamin Constant ne peut échapper au blâme qu'il a encouru à certains égards que parce qu'il se l'est infligé lui-même à l'avance dans quelques-unes des lignes que nous avons citées. Cet homme éminent est donc un nouvel et irrécusable exemple de la maladie du siècle, et je puis dire qu'il n'en est pas le moins douloureux.

IX Les jeunes Gens

Nous avons parcouru une double série de personnages, les uns qu'on peut appeler les princes de la mélancolie, les autres formant à ceux-ci comme un cortège. Avons-nous cependant tout dit sur leur époque? Non, derrière les figures plus ou moins illustres déjà citées, on découvre toute une foule innomée, marquée du même sceau qu'elles. Proxima deinde tenent mœsti loca.

Plusieurs documents viennent jeter de la lumière sur cette légion d'inconnus qui appartiennent tous à la jeunesse. Dans un ouvrage intitulé: Lettres Westphaliennes, à Mme de H., publié sous les initiales R. M., le chevalier de Romance-Mesmon écrivait, à la date du 5 juillet 1796, les lignes suivantes: «Toutes les imaginations sont en feu..... Pas de jeune fille qui ne veuille être une Julie, pas un amant qui ne se croie un Werther, à sa mort près cependant, que peu s'empressent d'imiter.... Jamais cette affection de l'âme qu'on nomme sensibilité ne fut exaltée autant que dans notre siècle; jamais le sentiment ne fut aussi analysé, aussi délicat; cela peut se remarquer même dans ses influences physiques, par la prodigieuse quantité de maladies nerveuses qui se voit tous les jours. Les gens qui sont organisés d'une manière si irritable ont les passions plus vives..... On pourrait les nommer la secte des sentimentaux. A leur tête, je placerais Jean-Jacques Rousseau.» Nodier dit aussi, qu'alors une jeune fille «romanesque, sentimentale et nerveuse n'était pas une exception.» Tel était l'état de beaucoup de jeunes esprits pendant la République. Fut-il différent sous l'Empire? Écoutons le langage d'un juge compétent: «Maintenant, dit M. Gueneau de Mussy, dans une Vie de Rollin, publiée en 1805, maintenant, le jeune homme, jeté comme par un naufrage à l'entrée de sa carrière, en contemple vainement l'étendue. Il n'enfante que des désirs mourants et des projets sans consistance. Il est pressé de souvenirs et il n'a plus le courage de former des espérances. Il se croit désabusé et il n'a plus d'expérience. Son cœur est flétri et il n'a point eu de passions. Comme il n'a pas rempli les différentes époques de sa vie, il ressent toujours, au dedans de lui-même, quelque chose d'imparfait qui ne s'achèvera pas. Ses goûts et ses pensées, par un contraste affligeant, appartiennent à la fois à tous les âges, mais sans rappeler le charme de la jeunesse, ni la gravité de l'âge mûr. Sa vie entière se présente comme une de ces années orageuses et frappées de stérilité, où l'on dirait que le cours des saisons et l'ordre de la nature sont intervertis; et, dans cette confusion, les facultés les plus heureuses se sont tournées contre elles-mêmes. La jeunesse a été en proie à des tristesses extraordinaires, aux fausses douceurs d'une imagination bizarre et emportée, au mépris superbe de la vie, à l'indifférence qui naît du désespoir; une grande maladie s'est manifestée sous mille formes diverses. Ceux-mêmes, qui ont été assez heureux pour échapper à cette contagion des esprits, ont attesté toute la violence qu'ils ont soufferte; ils ont franchi brusquement toutes les époques du premier âge qu'ils ont étonné par une maturité précoce, mais sans y trouver ce qui avait manqué à leur jeunesse.»

Ce que M. de Mussy dit de la jeunesse des collèges peut, dans une certaine mesure, s'appliquer également à celle des établissements d'éducation étrangers à l'État. M. de Lamartine nous a ouvert un jour intéressant sur le collège de Belley où il fut élevé, et où il se trouvait avec Raymond de Virieu et Louis de Vignet. Il rapporte qu'un jour, c'était en 1806, Xavier de Maistre avait envoyé de Russie à Mme de Vignet le manuscrit de son Lépreux de la cité d'Aoste, qu'il venait de composer, mais qui ne devait être publié en Russie qu'en 1811, et véritablement connu en France qu'en 1817. Celle-ci l'avait communiqué à son fils Louis; et les trois amis, Lamartine, Virieu et Vignet, avaient emporté dans une promenade le précieux manuscrit et en avaient dévoré les pages émouvantes. Lamartine avait terminé la lecture au milieu d'un profond silence. «Nous nous levâmes alors, ajoute-t-il, nous rejoignîmes nos camarades, et nous reprîmes avec eux la descente de Virieu-le-Grand. Mais cette lecture nous avait mis sur le front un sceau de mélancolie et de gravité qui n'était pas de notre âge et qui distinguait notre époque de celles qui nous précédaient et qui nous suivaient.» Il y avait donc, dans l'émotion des jeunes lecteurs du Lépreux, plus que l'impression causée par le récit d'une grande infortune; on y sentait l'effet d'une disposition intime et permanente qu'il était intéressant de noter. Nous verrons plus tard combien cela était vrai pour Lamartine; il nous apprend qu'il en était de même pour Louis de Vignet. Celui-ci «savait par cœur, nous rapporte son illustre ami, Les Nuits d'Young et les sublimes passages de Werther, d'Atala, de René.... En tout, c'était la figure de Werther, amoureux, pensif, désespéré, tel que le capricieux génie de Gœthe venait de le jeter dans l'imagination de l'Europe, pour y vivre longtemps de ses larmes et de son sang. Jamais la mélancolie maladive n'incarna son image plus complète sur des traits humains que dans cette figure. On ne pouvait rester ni léger, ni indifférent en le voyant; il semblait porter un secret de tristesse.» Ailleurs, Lamartine est encore revenu à la mémoire de Vignet, et en a fait un portrait poétique, où ce jeune homme, «né dans les jours sombres,» et élevé au milieu des paysages sévères de la Savoie, nous apparaît dans l'attitude d'une «plaintive rêverie.»

Ces révélations prouvent qu'une sorte de nostalgie s'était emparée de la jeunesse, sans distinction entre le caractère des maisons où l'instruction lui était distribuée. Il paraît qu'à cet égard, du moins, on y rencontrait un même esprit. Mais je ne pense pas qu'une si triste unité puisse être regrettée par personne.

Il ne faudrait pas croire, qu'échappés des collèges, les jeunes gens entrassent dans une phase définitive de santé morale. Si beaucoup d'entre eux se jetaient dans la vie militaire et si des idées de gloire chassaient de leur cerveau les rêveries maladives, il en était aussi qui, dans l'oisiveté qui les étouffait, conservaient, comme l'a dit Nodier, «un besoin profond et douloureux d'épreuves, d'agitations, de souffrances et surtout de changement.»

Sans doute, dans les manifestations de cette maladie, il faut faire la part de l'exagération, de la mode. Il paraît bien que, parmi ceux qui se montraient atteints du mal du temps, un assez grand nombre cherchait seulement à exciter l'intérêt. L'observateur, dont j'ai reproduit un passage sur la secte des sentimentaux, ajoutait: «Les sentimentaux ont leurs hypocrites, comme les vrais dévots ont leurs Tartuffes.» Plus tard, dans le numéro, daté du 3 octobre 1812, de l'Hermite de la Chaussée-d'Antin, M. de Jouy, parlant de la demeure de Jean-Jacques Rousseau à Montmorency, et constatant les hommages périodiques dont elle était l'objet, faisait ces curieuses remarques: «J'aurais assez mauvaise opinion, je l'avoue, de celui qui parcourerait avec indifférence cette habitation d'un grand homme, mais ce respect pour l'auteur de quelques beaux écrits empêche-t-il de trouver excessivement ridicule cette dame qui vient tous les ans, à pareil jour, à cet hermitage célèbre pour s'y rouler par terre avec des spasmes convulsifs, comme en éprouvaient certains dévots sur le tombeau du diacre Pâris? Empêche-t-il de trouver un peu d'exagération dans ces larmes que j'ai vu verser par une jeune mère et sa fille dans la chambre d'un homme qui mit ses enfants à l'hôpital? Empêche-t-il de rire de cette foule de pèlerins qui ne sont venus là que pour inscrire leurs noms sur les murailles du jardin, et jusque sur le buste du héros, dont la joue droite est couverte tout entière par le nom de M. Thoté?» La même affectation se retrouve dans certaines habitudes sociales, par exemple dans le costume. En général, on imitait les vêtements autant, ou plus que les passions de ses héros. «Le plus flatteur triomphe d'un jeune France en ce temps-là (1797), consistait à obtenir des parents de porter l'habit bleu de ciel et la culotte jaune de Werther.» Ainsi, la convention se substituait souvent au naturel, mais, au fond, le mal n'existait que trop réellement.

X Les Etrangers

ANGLETERRE.—ALLEMAGNE.—ITALIE.

Pendant que la France présentait ce regrettable spectacle, quel était au dehors l'état des esprits? C'est ce qu'il importe de rechercher ici, pour être à même d'apprécier l'influence que notre pays a pu recevoir du dehors.

L'Angleterre voyait alors fleurir un poète illustre qui devenait le chef incontesté de l'école de la mélancolie, et qui fondait même celle du désespoir. J'ai nommé lord Byron.

Investi encore enfant d'un titre aristocratique, il prend possession à dix-huit ans d'un vaste manoir, d'une antique abbaye solitaire. D'abord, il s'abandonne à toute la fougue de son naturel; mais il paraît vite se lasser de ses folies, et tout jeune encore, il se montre déjà blasé. Ayant «prodigué tout son été dans le beau mois de mai», ne pouvant plus voir refleurir en lui «la fraîcheur du cœur, il contemple avec une triste indifférence le monde qui s'ouvre devant lui.» Profondément irritable, avide d'originalité, il rompt en visière avec quiconque gêne ou contrarie ses goûts; il brave, il excite à plaisir l'opinion publique. Il affecte de n'avoir jamais eu qu'un ami qu'il a perdu, et cet ami qu'était-il? un chien.

Adolescent, il aimait les courses vagabondes à travers les bois et les montagnes de son pays; homme fait, un instinct inquiet, un besoin de mouvement et de nouveauté, l'aiguillon enfin de l'ennui le poussent vers des pays lointains. Il parcourt la France, la Suisse, l'Italie, la Grèce. Tantôt on le voit sur une frêle embarcation défier la tempête au milieu du lac Léman; tantôt, au galop de son cheval, il dévore les plages de l'Adriatique; tantôt, il tente à la nage la traversée de l'Hellespont, fatale à Léandre. Mais ni le plaisir, ni les voyages ne l'arrachent à son incurable tristesse. Il ne fait que changer le théâtre de ses chagrins, et pour achever cette existence courte et troublée il va se battre pour la libération de la Grèce, et il meurt au moment où il se prépare à attaquer la citadelle de Lépante. Homme extraordinaire par la hauteur, par l'énergie du caractère autant que par le don de poésie, mais se rapprochant du vulgaire par ses passions, il présente un mélange d'éléments disparates qui ne sont pas également avouables, mais il a cherché à s'entourer aux yeux du public d'une grandeur idéale et n'a pas craint d'en emprunter le caractère à un type maudit.

Écoutez comme à dix-huit ans il parle de sa destinée: «Ah! dit-il, quoique je sois d'un naturel hautain, bizarre, impétueux, dominé par le caprice, la proie de mille erreurs qui préparent ma chute, je voudrais tomber seul.» Ainsi à ses yeux sa perte est inévitable; il est l'instrument d'une puissance surnaturelle et il s'y résigne. Les témoins de son séjour à Coppet, ont remarqué qu'il tenait à paraître «amer, sarcastique, prenant plaisir à scandaliser par des propos irréligieux le puritanisme de la société de Genève, enfin qu'il s'amusait à se donner des airs sataniques.» Lui-même raconte qu'un jour à son apparition dans le salon de Mme de Staël, une dame anglaise s'évanouit, ou prétendit s'évanouir, et que toutes les personnes présentes «firent une mine, comme si sa majesté satanique était entrée dans la chambre.» Quand Mme Lamb eut composé son Glenarvon où elle peint Byron sous les traits d'un Don Juan insolent et cruel et comme une figure infernale, Byron n'hésita pas à autoriser la publication de ce roman qui flattait en lui un amour-propre bien singulièrement placé. Du reste, son genre de beauté favorisait cette transfiguration. Son front noble et élevé semblait le siège d'une intelligence plus qu'humaine, et il n'était pas jusqu'à cette difformité légère qui déparait un de ses pieds, qui ne concourût à son prestige, en rappelant l'idée de quelque ange foudroyé, gardant les marques de la chute qui l'a précipité du ciel.

C'est aussi pour le type infernal que sa prédilection s'accuse dans ses premiers écrits. On connaît son portrait de Conrad dans le Corsaire; «il y avait dans son dédain le sourire d'un démon que suscitaient à la fois des émotions de rage et de crainte, et là où s'adressait le geste farouche de sa colère, l'espérance s'évanouissait et la pitié fuyait en soupirant..... Solitaire, farouche et bizarre, si son nom répandait l'effroi, si ses actions étonnaient, ceux qui le craignaient n'osaient le mépriser.»

Lara est le digne frère de Conrad. «Il y avait en lui un mépris continuel de tout, comme s'il avait essuyé déjà ce qui peut survenir de pire. Il vivait étranger sur la terre, comme un esprit errant et rejeté d'un autre monde. Livré à des passions ardentes, leurs ravages avaient semé la désolation sur ses pas, et n'avaient laissé à ses meilleurs sentiments qu'un trouble intérieur et les réflexions cruelles qu'inspire une vie agitée par les tempêtes.»

Quand à Manfred, que je ne puis séparer de Conrad et de Lara, bien qu'il n'ait vu le jour qu'après 1815, son désespoir est plus immense encore. Le poète l'a placé au milieu d'une scène fantastique. C'est au sommet des Alpes, c'est dans la région des glaces et de la foudre que Manfred agit et parle. Il ose défier les éléments et entrer en lutte avec les esprits. C'est une sorte de Faust auquel celui de Gœthe n'a pas été inutile, quoique Byron s'en soit défendu, et n'ait avoué pour son œuvre de rapport de filiation qu'avec le prométhée d'Eschyle; mais c'est un Faust gigantesque et démesuré. Au début, dirai-je de ce poème ou de ce drame? Manfred veut en finir avec la vie. Il fait appel aux forces destructives de la nature: il montre «les vapeurs qui s'amoncellent autour des glaciers; les nuages qui se forment sous ses pas en flocons blanchâtres et sulfureux, semblables à l'écume qui jaillit au-dessus des abîmes infernaux, dont chaque vague bouillonnante va se briser sur un rivage où les damnés sont réunis comme les cailloux sur celui de la mer.» Trompé dans l'accomplissement de son vœu d'anéantissement, Manfred voit apparaître la fée des Alpes, il lui raconte sa vie passée, sa jeunesse solitaire, comment il descendait dans les caveaux pour interroger la mort, et par quelle étude des sciences secrètes, il s'était familiarisé avec les esprits qui peuplent l'infini. Il périt enfin, mais conservant jusque dans la mort son indomptable fermeté, et son arrogance monstrueuse. Manfred, Lara, le Corsaire, forment donc une trilogie qui, avec quelques variantes, offre un personnage unique tenant plus du démon que de l'homme.

On ne saurait en douter, dans ces productions étranges, Byron a voulu placer quelques-uns des traits sous lesquels il aimait à se montrer lui-même. Sans doute, on peut dire avec M. Montégut «qu'il est impossible de voir en elles des types humains, ni des types du temps présent.» Sans doute, les proportions de ces personnages sont excessives. Mais en les dépouillant des exagérations de forme dont l'auteur les a entourés, ils figurent le caractère ennuyé, chagrin et hautain qu'affichait lord Byron.

Dans ses autres œuvres, le poète a tempéré sa manière. Il a renoncé à l'appareil de la terreur; mais ses héros sont toujours attristés. Qui ne connaît ce portrait de Childe Harold? «Avant que le premier terme de sa vie fut passé, Harold éprouva le goût de la satiété. Il avait parcouru tous les dédales du vice, sans jamais réparer ses torts. Or, Childe Harold avait le cœur malade. Il voulait s'éloigner de ses compagnons de débauche; on dit que parfois une larme brillait dans ses yeux sombres et humides, mais l'orgueil l'y glaçait souvent. Il allait errer seul à l'écart et dans une rêverie sans charme. Il résolut enfin de quitter sa patrie... Rassasié de plaisirs, il soupirait presque après le malheur: pour changer de théâtre, il serait descendu volontiers même dans le séjour des ombres.» Tel est l'état de spleen dans lequel il entreprend son pèlerinage où je ne le suivrai pas. Je remarquerai seulement que son passage en Suisse fournit au poète l'occasion d'exprimer son admiration pour Rousseau dont il recueille pieusement les traces dans les lieux illustrés par son souvenir. Inutile d'ajouter, d'ailleurs, que Childe Harold par son ennui représente Byron lui-même.

Le même type apparaîtra plus tard dans son Don Juan. Au premier aspect, le Don Juan de Byron ne paraît être qu'un jeune homme amoureux du plaisir et de l'action. Il ne court pas, comme d'autres Dons Juans, à la recherche d'un idéal de bonheur qui le fuit sans cesse. Cependant au milieu du récit de ses entraînements divers, combien il sème d'amères réflexions! Quelle ironie intarissable vis-à-vis des principes de la morale universelle, des convictions communes, de toutes ces choses qui font battre le cœur des simples honnêtes gens! Dans ces épanchements de verve sarcastique, est-ce le poète qui parle? Est-ce seulement le personnage auquel il donne la vie? C'est ce que la trame du poème ne permet pas toujours de distinguer. Mais, qu'importe? Au fond, et quoiqu'il s'en défende, Byron et Don Juan se tiennent par des liens étroits, et l'on doit même dire que l'auteur s'est bien mieux et plus fidèlement dépeint dans cette création et dans celle de Childe Harold, que dans les conceptions violentes et déréglées sorties d'abord de son ardente imagination. Ainsi, sous des formes diverses, c'est toujours le même sentiment que décrit Byron, et il est vrai de dire, comme Macaulay: «Jamais écrivain n'eut à sa disposition une aussi vaste source de mépris, d'éloquence et de désespoir.»

Ce qui est moins évident c'est la sincérité de ce désespoir. L'éminent compatriote de Byron, que je viens de citer, a dit à ce sujet: «Il est permis de douter qu'il ait jamais existé, ou qu'il puisse jamais exister un homme répondant à la description qu'il nous a laissée de lui-même; mais il est incontestable que Byron n'était pas cet homme-là. Il est ridicule de supposer qu'un homme dont l'esprit aurait été véritablement imbu de mépris pour ses semblables, aurait publié chaque année trois ou quatre volumes pour le leur dire, ou qu'un homme qui aurait pu affirmer en toute sincérité qu'il ne recherchait la sympathie de personne, aurait permis à l'Europe toute entière d'entendre ses adieux à sa femme et la bénédiction qu'il adressait à ses enfants... Je suis pourtant bien loin de croire que sa tristesse fut entièrement feinte... Mais il découvrit bientôt qu'en faisant parade de son malheur devant le public, il produisait une immense sensation. L'intérêt qu'excitèrent ses premières confessions le conduisit à affecter une tristesse fort exagérée, et l'affectation agit probablement sur ses sentiments. Il aurait vraisemblablement été fort embarrassé lui-même, s'il avait été forcé de faire la part de la vérité et celle de la mise en scène dans le caractère qu'il se plaisait à s'attribuer.» La vérité paraît être dans cette appréciation humoristique. Byron fut triste, mais bien moins qu'il ne l'a dit.

Par malheur, le rôle qu'il n'a cessé de jouer ne fut que trop pris au sérieux par le public, et il exerça sur ses contemporains une remarquable influence. «Le sentiment qu'éprouvaient à son égard les jeunes amateurs de poésie ne peut être compris que par ceux qui l'ont éprouvé. La popularité de Byron fut sans bornes parmi la masse des jeunes gens qui ne lisent à peu près que des ouvrages d'imagination. Ils achetaient son portrait; ils faisaient collection de ses moindres reliques; ils apprenaient par cœur ses poèmes; ils faisaient les plus grands efforts pour écrire comme lui et pour se donner les mêmes airs que lui. Beaucoup d'entre eux étudièrent devant leur glace dans l'espoir d'attraper le pli de la lèvre supérieure et les sourcils froncés qu'on remarque dans quelques-uns de ses portraits. Quelques fanatiques allèrent même jusqu'à bannir leur cravate, à l'imitation de leur grand modèle. Pendant quelques années la presse de la Minerve ne fit pas paraître un seul roman sans un noble personnage mystérieux et infortuné comme Lara. On ne saurait se faire une idée de la quantité d'étudiants pleins d'espérance et d'élèves en médecine qui devinrent de sombres infortunés pour lesquels la fraîcheur de l'âme ne retombait plus en rosée, dont les passions étaient réduites en cendre, et qui ne pouvaient même plus se soulager par des larmes.» Jusque-là il n'y avait guère que du ridicule. Mais, ajoute lord Macaulay, «il s'établit bientôt dans le cœur d'un grand nombre de ces enthousiastes une association pernicieuse et absurde entre la vigueur intellectuelle et la dépravation morale. Ils finirent par extraire de la poésie de lord Byron, un système de morale, composé à la fois de misanthropie et de goût pour la volupté.» Byron est donc une preuve nouvelle de ce que nous avaient déjà montré Gœthe et Chateaubriand: la facilité avec laquelle le génie séduit les jeunes intelligences, et le danger de jeter dans des imaginations tendres des germes d'égarement qui s'y développent avec une force imprévue, et que ceux qui les ont semés ne sont plus maîtres d'anéantir.

En Allemagne, aucun grand nom à opposer en ces temps à celui de Byron. Mentionnons cependant Henri de Kleist, poète et auteur dramatique qui, à la suite des désastres de sa patrie, tombé dans une mélancolie profonde, se donna la mort, et que M. Mundt, dans son histoire littéraire, définit «le Werther politique de son époque;» Jean-Paul Richter qui, après une enfance solitaire dans les montagnes de la Bavière et de la Bohême était devenu fantasque et misanthrope, et dont Mme de Staël a dit: «La mélancolie continuelle de son langage ébranle quelquefois jusqu'à la fatigue;» Justin Kerner, écrivain quelque peu maladif, remarquable, a dit M. H. Blaze, «par une ardeur vague et saisissante, par cette indicible aspiration qui refuse de s'expliquer ouvertement, ce désir sans fin que les Allemands appellent Sehnsucht;» enfin, l'auteur des Contes fantastiques. Hoffmann, dont l'existence fut souvent agitée par les événements publics, nous montre dans un de ses plus intéressants récits Don Juan à la recherche de l'éternel féminin, s'irritant de ne pas rencontrer l'idéal qu'il poursuit, dédaignant le bonheur selon les idées bourgeoises, mais écrasé par les plaisirs de la vie réelle, et n'en rapportant en définitive qu'un immense mépris pour l'humanité et pour les déceptions de la vie, type dangereux que nous retrouverons ailleurs dans le cours de cette étude.

Mais que la littérature ne nous fasse point oublier les autres manifestations des sentiments de cette époque, et n'omettons pas de dire qu'alors, en Allemagne, la musique portait la même marque que les autres œuvres de l'imagination. Rappelons Schubert et ses mélodies, surtout son beau chant de l'Adieu, celui de l'Éloge des larmes, si pénétré de mélancolie.

Jusqu'à présent nous avons vu ces sentiments se manifester surtout chez les peuples du Nord. Voici que le phénomène d'une œuvre maladive dans une contrée méridionale vient donner un démenti aux théories trop absolues de Mme de Staël que j'ai rappelées plus haut. Mais tel était, au commencement du siècle, le trouble des esprits, que toutes les régions de l'Europe paraissent en avoir ressenti quelque chose. Les dernières lettres de Jacopo Ortis, par Ugo Foscolo (1802), ne laissent, à ce sujet, aucun doute pour l'Italie.

Le héros de ce roman est un jeune homme souffrant d'un double amour malheureux: il aime une jeune fille fiancée à un autre; il aime sa patrie, et il a la douleur de la voir livrée à la domination d'un conquérant. Aussi il maudit l'humanité; pour lui tous les hommes sont ennemis et «le monde n'est qu'une forêt peuplée de bêtes féroces.» Accablé par ces deux douleurs, «son cœur se gonfle et gémit, comme s'il voulait s'échapper de sa poitrine.» Mais il ne veut pas guérir. «Je te l'avoue, écrit-il à son confident, je me plais dans mon malheur. Je touche moi-même mes blessures à l'endroit où elles sont le plus mortelles, je les rouvre et je les regarde saigner.» Et cependant, en même temps, il déclare son mal insupportable. Renonçant à tout effort comme à toute espérance, et sans s'arrêter aux conseils du devoir, à la pensée du désespoir inévitable d'une mère, il se décide à mourir. Après avoir longuement discuté ce projet, il l'exécute froidement.

La ressemblance d'Ortis et de Werther est manifeste. Je ne vois dans Ortis qu'un trait nouveau, cette souffrance patriotique qui se mêle à son chagrin d'amour, et, par ce côté, il ressemble au Werther politique dont je parlais plus haut, à ce malheureux Kleist, victime trop réelle de son désespoir de citoyen. Sauf cette addition, Werther et Ortis sont bien frères; sans parler des ressemblances de forme entre les deux ouvrages, on trouve dans tous deux le même amour qui ne peut être ni satisfait, ni éteint, la même haine des hommes, le même goût de la solitude, la même complaisance à se nourrir de sa douleur, la même impuissance à la supporter, enfin le même dénouement tragique d'une existence inutile. Seulement Werther se tue d'un coup de pistolet dans la tête, et Ortis d'un coup de lime au cœur.

Aussi les mêmes critiques s'adressent aux deux ouvrages; et pour Ortis la condamnation est d'autant plus facile qu'il l'a prononcée lui-même. «Il y aurait plus de courage sans doute, dit-il, à supporter ses maux; mais le malheureux entraîné par un torrent et qui a la force d'y résister, sans savoir l'employer, en est-il plus méprisable pour cela?» Ainsi nous avons son aveu: c'est le courage et non la force qui lui manque. Plus sincère que le héros de Gœthe, qui repoussait pour le suicide la qualification de lâcheté, celui de Foscolo semble l'accepter. C'est ce dernier avis qu'on partagera.

Le dénouement par le suicide s'explique, d'ailleurs, moins naturellement dans le roman italien que dans l'ouvrage allemand. Cet acte de désespoir n'était guère dans les mœurs d'une nation légère et amoureuse de la vie. Gœthe, qui la visitait, en 1786, remarquait «qu'on y entendait presque tous les jours parler de meurtres; mais qu'on faisait trop de cas de sa propre vie dans ce pays pour s'en délivrer comme d'un fardeau; et rien même n'autorisait à penser que l'on y crût à la possibilité d'un acte semblable.» En tout cas, on doit croire qu'à raison de ce trait des mœurs nationales, l'exemple de mort volontaire proposé par Foscolo ne rencontra guère d'imitateurs chez ses compatriotes, et l'on pourrait voir un indice du peu de popularité de son ouvrage en Italie, dans un fait tiré de l'Épisode de Graziella, qui paraît pris dans la réalité. Lamartine y raconte que dans l'île de Procida, où l'avait jeté une tempête, il s'était mis à lire à la famille de pêcheurs qui lui donnait asile les livres échappés à son naufrage, mais que, tandis que ces gens simples suivaient avec émotion les malheurs de Paul et Virginie, ils ne pouvaient parvenir à comprendre le désespoir de Jacopo Ortis.

J'ignore si l'auteur de ce dernier ouvrage eut à subir sous ses deux formes le même martyre que son héros, mais on sait qu'il le subit au moins en partie; qu'il fut le témoin désolé de la déchéance de Venise, sa patrie, de sa chute au pouvoir des armées étrangères; qu'il passa par toutes les horreurs du siège de Gênes; enfin qu'il eût une existence agitée et ne trouva le bonheur ni dans les affaires, ni dans la retraite, ni dans l'étude, ni dans les plaisirs.

Sa physionomie répondait à son caractère et à son talent. Au rapport de Sismondi, il avait «une superbe figure mélancolique et passionnée, tout à fait semblable à celle qu'on aurait supposée à son héros Jacopo Ortis.» Outre ce roman, il avait écrit plusieurs ouvrages parmi lesquels il faut distinguer les Sepolcri (1808), où il célèbre les grands hommes et où l'on retrouve les traces de sa mélancolie habituelle. Il a, d'ailleurs, laissé peu d'imitateurs dans son pays. Son illustre compatriote, Silvio Pellico, bien qu'il présente avec lui quelques rapports, n'a rien donné qui soit de nature à être noté à cette place.

Quoi qu'il en soit, en Angleterre, en Allemagne, en Italie même, se produisait alors à des degrés divers un mouvement d'esprit analogue à celui qui agissait sur la France.

XI Caractère et causes du mal du siècle de 1789 à 1815.

Ce mal était grave. Il l'était par son étendue: il frappait l'âge mûr comme la jeunesse, les écrivains brillants comme les penseurs austères, les femmes du monde comme les hommes. Il était grave aussi par sa profondeur; quoique parfois mêlé d'exagération, le plus souvent il était sincère. Il attaquait toutes les puissances de l'âme, la pensée, la volonté, l'amour, la foi. Il ébranlait les plus hautes intelligences, et troublait les plus claires notions du vrai et du bien. Cette gravité s'explique, indépendamment des raisons que j'ai indiquées pour chaque cas particulier, par plusieurs raisons générales.

Il était impossible qu'une explosion de scepticisme et de mélancolie aussi violente que celle qui avait éclaté dans le cours du XVIIIe siècle, tant en France qu'à l'étranger, ne se fît pas ressentir pendant un certain temps. Et en effet, pour ne rappeler que les principaux sujets de cette étude, l'influence de Jean-Jacques Rousseau est visible chez Mme de Staël, Chateaubriand, Senancour, Byron; celle d'Ossian et d'autres poètes anglais chez Baour-Lormian et Chateaubriand; celle de Gœthe chez Legouvé, Mme de Staël, Senancour, Nodier, Ugo Foscolo.

Mais si certaines théories de Jean-Jacques Rousseau et de quelques-uns de ses disciples en France ou ailleurs, si leur culte excessif pour la vie solitaire ont pu entraîner beaucoup d'esprits, la Révolution fit bien davantage en ce sens pour les Français; et j'entends par là, non seulement ceux que la naissance avait faits tels, mais aussi ceux qui l'étaient devenus par le langage, par les habitudes et par l'affection. Elle força une partie de la société dont je parle à pratiquer, bon gré mal gré, ce qui n'était jusque-là qu'un goût libre et une mode facultative. Elle se chargea d'accomplir par la violence le rêve des philosophes. Combien de Français ont été réduits, pour échapper aux dangers qui les menaçaient, à chercher en France des retraites inaccessibles ou même à recourir à l'exil. Delille l'a dit dans le Poëme de la Pitié (1809).

Des malheurs où l'État est plongé, Le plus affreux n'est pas l'Empire ravagé; Ses enfants dispersés aux quatre coins du monde, De toutes ses douleurs, voilà la plus profonde.

Lui-même réfugié en Suisse, payait plus tard à ce pays un tribut de reconnaissance et s'écriait:

Eh! comment oublier Tes cascades, tes rocs, ton sol hospitalier? O bords infortunés! En vain nos oppresseurs Nous ont de votre asile envié les douceurs, Et menaçant de loin vos frêles Républiques, Ont lancé contre nous leurs arrêts tyranniques! Chacun de vos rochers cachait un malheureux!

Les mêmes sentiments, inspirés par les mêmes souvenirs se montrent dans un autre poëme publié à la même époque par M. Michaud, le Printemps d'un Proscrit. Ces témoignages qu'il serait facile de multiplier établissent que le régime de la Terreur a été, pour un grand nombre de Français, le régime de la solitude obligatoire. Cette solitude plus ou moins complète avait d'ordinaire pour compagne l'inaction, l'inquiétude, les agitations de l'âme. Ce n'est pas tout: les malheureux qui avaient dû fuir leur patrie se trouvaient en rapports forcés avec des peuples chez lesquels la mélancolie avait déjà plus ou moins fortement établi son empire. Dans cette vie nouvelle, ils pénétraient mieux leurs habitudes et devaient contracter eux-mêmes à ce contact quelque pli qui ne s'effaçait plus. Enfin pour toutes ces victimes de la Révolution il y avait une cause permanente de tristesse dans le spectacle ou dans la pensée des maux qui désolaient le pays de leur naissance ou de leur adoption.

C'est ainsi que la Révolution et ses conséquences directes ou lointaines ont été une grande cause de souffrance pour Mme de Staël, par Sismondi, Chateaubriand, Chênedollé, Mmes de Caud et de Beaumont, Ballanche, Maine de Biran, Mmes de Flahaut et de Krudener.

L'Empire dans une certaine mesure a produit les mêmes effets. A Dieu ne plaise que je confonde le régime de la Terreur et le régime du gouvernement impérial; que je place sur la même ligne leurs intentions, leurs œuvres respectives. Mais il est aisé de démontrer que, sous l'Empire comme sous la République, il y eut pour les Français plus d'une retraite, volontaire ou forcée, plus d'une oisiveté imposée par les événements, plus d'une intimité, qu'on n'eût peut-être pas choisie, avec les littératures étrangères, enfin plus d'une patriotique tristesse. Le nombre des prisonniers d'État n'a pas laissé d'être assez considérable. L'exil a joué aussi son rôle. Benjamin Constant fut exilé par le premier Consul qui allait devenir l'Empereur. On peut dire que Mme de Staël subit la même peine, car sa patrie véritable était Paris, et la réduire au séjour de Coppet, c'était en réalité l'expatrier. Charles Nodier n'eut à supporter qu'un demi-exil. Il fut seulement, ou se tint par prudence, éloigné de Paris. Paris devint à son tour un lieu d'internement, mais il ne fut pas choisi pour les Parisiens; il fut réservé à une femme que tout rappelait à Florence, et à ce propos Bonstetten lui écrivait: «Vous voilà, Madame, comme le pêcheur de l'Évangile, forcé d'entrer en Paradis. Je suis dans un pays où l'on vous envie vos péchés, si tant est que vous en ayez commis, et encore plus votre purgatoire.» Plusieurs crurent, d'ailleurs, devoir prévenir la disgrâce du maître; Chateaubriand donna cet exemple. D'autres, comme Sismondi, ne purent supporter l'absence de la liberté, et allèrent chercher ailleurs un pays où l'on pût parler et écrire à l'aise. En général, le parti des mélancoliques est aussi le parti de l'opposition au gouvernement impérial, et le retour de quelques-uns d'entre-eux à des idées plus riantes coïncide avec la fin de leur hostilité politique.

Pendant toute la durée de la République et de l'Empire, on ne voit qu'un moment, un seul, où nulle cause de désunion n'apparaisse en France, et où l'espérance semble briller à tous les yeux. Ce fut l'heure où succédait aux excès sanglants de la tyrannie de Robespierre, à la corruption du Directoire, un pouvoir soucieux de force et de dignité. Alors la patrie renaît, les bannis sont rappelés. Tout meurtri qu'on est encore des coups de la tempête, et quels que soient les deuils qu'on porte en son cœur, on se rapproche avec confiance; les hommes appartenant à l'ancienne France se réconcilient avec la nouvelle. C'est le moment où Chateaubriand accepte de servir le premier Consul, et où Joubert parlant du héros de Marengo s'écrie: «Je l'aime! sans lui on ne pourrait plus sentir aucun enthousiasme pour quelque chose de vivant et de puissant. L'admiration a reparu et réjoui une terre attristée.» Hors cette courte trêve, cette heureuse conjonction d'astres favorables, la France n'a connu pendant vingt-cinq ans que des alternatives d'agitations sanglantes, ou d'énervante compression, qui paraissaient presque également intolérables à des hommes épris à la fois d'ordre et de liberté, et qui, à quelques égards, entraînaient de semblables résultats.

Mais si, dans cet espace de temps la France a été plus maltraitée que le reste de l'Europe, elle n'a pas seule souffert. Les perturbations qui l'ont travaillée s'étendaient à la plupart des peuples, éprouvés comme elle, de près ou de loin, par les soucis politiques et par les grandes guerres; et l'on aperçoit bien le contre-coup de ces secousses, par exemple, dans Henri de Kleist et dans Ugo Foscolo. Les mêmes causes, ou peu s'en faut, ont donc produit les mêmes effets en France et à l'étranger pendant le cours de la République et de l'Empire.

Cette continuité explique pourquoi beaucoup de personnages qui figurent dans cette étude se retrouvent et sous l'Empire et sous la République, et pourquoi aussi j'ai compris dans un examen unique, l'époque qui renferme ces deux régimes.

Voilà pourquoi enfin cette époque tout entière, du moins sous le rapport dont je m'occupe, doit être jugée d'après un même principe. Oui, la génération qui l'a remplie peut invoquer comme excuse de son mal, quand il est sérieux, d'une part, le douloureux héritage qu'elle avait reçu de celle qui l'avait précédée, et d'autre part, les nouveaux sujets de plainte qu'ont créés pour elle les malheurs publics. Toutefois cette excuse ne saurait justifier toutes ses faiblesses et amnistier des torts qui n'étaient pas le fait d'une inévitable fatalité.

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