III 1815-1830 (continued 2)
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De son côté, l'Angleterre continuait à suivre les mêmes errements. Le désespoir de Byron y était toujours un objet d'émulation et d'envie. Certaines gens ne se lassaient pas de mettre leur gloire à paraître profondément tristes. Chateaubriand qui a pu observer, pendant qu'il représentait la France en Angleterre, cette singulière manie, nous en a laissé le tableau suivant: «En 1822, dit-il, le fashionable devait offrir au premier coup d'œil un homme malheureux et malade; il devait avoir quelque chose de négligé dans sa personne, les ongles longs, la barbe non pas entière, non pas rasée, mais grandie un moment par surprise, par oubli, par les préoccupations du désespoir; mèche de cheveux au vent, regard profond, sublime, égaré et fatal; lèvres contractées en dédain de l'espèce humaine; cœur ennuyé, byronien, noyé dans le dégoût et le mystère de l'être.» L'auteur de René avait-il bien le droit de railler ainsi les disciples de Byron? N'était-il pas lui-même le père d'une famille de jeunes désespérés, et le fashionable de 1822 ne rappelle-t-il pas un portrait célèbre qui nous montre précisément le vicomte de Chateaubriand la main sur la poitrine, l'œil sombre, le front soucieux et les cheveux jetés au vent? Il est vrai que, d'un côté, il y avait le génie et l'originalité, de l'autre, seulement l'imitation puérile. Toujours est-il que l'Anglais mélancolique dont nous parle Chateaubriand est peint d'après nature et porte bien sa date.
En même temps, une nouvelle puissance entrait dans ce qu'on pouvait appeler la confédération européenne de la mélancolie. La Russie, en y prenant rang, agissait d'abord, en quelque sorte, comme alliée de la France. Sans aller, comme l'a fait le comte Labinski, sous le nom de Jean Polonius, dans des poésies, d'ailleurs assez dépourvues de caractère, jusqu'à lui emprunter son idiôme même, le comte Kamorinski s'inspirait de son génie nouveau, surtout des méditations de Lamartine. Cette importance donnée aux œuvres intellectuelles de notre pays mérite d'autant plus d'être remarquée que, jusqu'à présent, j'ai eu à signaler bien plutôt l'influence de l'étranger sur la France. Notons donc un fait qui peut être flatteur pour notre orgueil national.
Toutefois, d'autres encore que nous pouvaient revendiquer un honneur semblable. L'Angleterre et, dans une certaine mesure, l'Allemagne ont eu à ce moment sur la Russie leur part d'influence. Pouchkine a été appelé le Byron russe. Marlinski avait aussi du Byron dans le sang. Les deux poètes russes que je viens de nommer ont exercé sur la jeunesse de leur temps une action profonde, le dernier surtout. «Les héros à la Marlinski, a dit M. Tourguéneff, se rencontraient à chaque pas, surtout en province, et en particulier dans l'armée et dans l'artillerie; ils parlaient et correspondaient dans sa langue; ils gardaient dans le monde un air sombre, renfermé, l'orage dans l'âme et le feu dans le sang, comme le lieutenant Belozor de la frégate Nadèdja. Ils dévoraient les cœurs des femmes; c'est à eux que s'adressait la dénomination de fatal.» Ce type s'est conservé longtemps, et il est reproduit dans un roman de Lermontoff. «Que de choses, dit encore M. Tourguéneff, ne trouve-t-on pas dans ce type? le byronisme, le romantisme, les souvenirs de la Révolution française, des décembristes, et l'adoration de Napoléon; la foi au destin, à une étoile, à la force du caractère, de la pose et de la phrase; et l'angoisse du vide, les inquiétantes fluctuations d'un étroit amour-propre, en même temps que l'audace et la force agissante, etc...»
En passant à la Pologne, et ce n'est pas hélas! sortir de la Russie, nous rencontrons encore un poète, qu'on a nommé le Byron polonais. Mais cette qualification est trop exclusive, car, dans son poëme des Dziady (ancêtres), Mickiewicz procède autant de Faust que de Manfred. Enfin, allant toujours plus loin et remontant jusqu'aux régions glacées de l'Islande, nous y trouvons encore quelque trace du mouvement romantique dans ce qu'il avait de favorable aux tendances mélancoliques. Un poète très apprécié dans son pays, M. Thorarensen, rappelle par ses tendances nos poètes delà Restauration, et l'on a défini sa poésie «la voix d'une âme rêveuse et aimante, qui a souvent caressé maint prestige et pleuré mainte déception.»
Du reste, ses œuvres sont, dans la littérature étrangère, le dernier des documents que j'avais à mentionner ici, entre 1815 et 1830, et nous pouvons maintenant jeter un regard sur l'ensemble de l'époque comprise entre ces deux dates, soit en France, soit au dehors.
IX Caractère et causes du mal du siècle de 1815 à 1830.
De 1789 à 1815, le mal que j'étudie avait souvent présenté une intensité profonde, une sorte de fougue et de véhémence; il éclatait en amères explosions, en violentes manifestations; il n'acceptait guère le remède des consolations religieuses, et ne reculait pas devant la pensée du suicide.
Pendant l'époque suivante, la mélancolie perd quelque peu son aspect farouche; sans cesser de faire entendre une voix plaintive, elle prend d'ordinaire un accent plus attendri et plus doux; rarement elle a recours aux actes de désespoir; elle s'empreint assez facilement d'un sentiment religieux sans doute bien flottant, sujet à beaucoup de défaillances et d'angoisses, mais cependant réel. Cet état différait donc par son caractère de celui qui l'avait précédé. Il en différait aussi par ses causes.
Nous avons vu que, dans notre pays, pendant le cours de la Révolution et de l'Empire, et en faisant abstraction de certains cas particuliers, la mélancolie provenait, en partie, de l'influence de Jean-Jacques Rousseau et de Gœthe, mais surtout des impressions douloureuses résultant des événements publics, de la dispersion de la société française, et des conséquences de l'exil sur l'esprit et l'éducation littéraire de beaucoup de membres de cette société. Et nous avons pu constater que, pendant la durée de ces deux régimes, les mélancoliques avaient été presque tous hostiles aux gouvernements que la France avait subis.
Sous la Restauration, les circonstances ont changé. L'influence de Jean-Jacques Rousseau s'est affaiblie chez nous en s'éloignant. Celle de Gœthe a subi le même sort; le culte de Werther s'est trouvé relégué au fond de l'âme de quelques fidèles discrets. La société avait cessé d'être battue par les orages; elle s'était reconstituée sous les auspices d'un gouvernement réparateur, et elle jouissait de cette ère nouvelle de sécurité.
Toutefois, les anciennes causes de tristesse n'avaient pas entièrement disparu. L'esprit de doute que le XVIIIe siècle avait déchaîné n'était pas assoupi: Jouffroy et d'autres en sont témoins. Puis, le contre-coup des calamités qui avaient, aux débuts de ce siècle, désolé notre patrie, s'y faisait encore sentir. Mme de Rémusat et Mme de Duras en portèrent toujours le cruel souvenir; quant aux plus jeunes, ils en avaient reçu l'impression indirecte et en quelque sorte inconsciente de ceux dont ils tenaient le jour. On a lu plus haut à ce sujet l'opinion de Lamartine qui attribue à cette communication intime et mystérieuse, la tristesse des hommes «dont la vie date de ces jours funestes.» Du reste, en pourrait-il être autrement? Mme Le Brun rapporte dans ses Souvenirs que, pendant la Terreur, les femmes grosses qu'elle rencontrait lui faisaient peine, que la plupart «avaient la jaunisse» de frayeur; et elle ajoute: «J'ai remarqué, au reste, que la génération née pendant la Révolution est, en général, beaucoup moins robuste que la précédente: que d'enfants, en effet, à cette triste époque, ont dû naître faibles et souffrants!» Chateaubriand confirme ces appréciations quand il parle de cette jeunesse «sur laquelle des malheurs qu'elle n'a pas connus ont néanmoins répandu une ombre et quelque chose de grave.» Ajoutons qu'à l'âge même où l'avenir se décide d'ordinaire, et dans les années les mieux faites pour l'activité, les événements ont pu imposer à plusieurs, comme il est arrivé pour Lamartine, une oisiveté dangereuse.
En outre, on l'a vu presque chez tous, la littérature étrangère n'avait pas perdu toute son influence en France. Sans doute, les Français n'étaient plus conduits par l'émigration ou l'exil à chercher des inspirations au dehors. Mais, par un singulier renversement des choses, ce fut l'esprit étranger qui s'introduisit directement en France. A la chute de l'Empire, beaucoup de Français, en rentrant dans leur patrie, y rapportaient des souvenirs recueillis, des goûts contractés chez les nations qui leur avaient donné asile. Chose plus triste, et qui pourrait l'oublier? l'étranger lui-même envahit alors le sol français. A la suite des armées, un grand nombre d'Allemands et d'Anglais distingués dans leur pays par l'intelligence, accoururent vers ce pays que la guerre leur avait si longtemps fermé, et qui était resté après la défaite l'objet de leur admiration curieuse. Les salons de Paris, toujours prêts à se rouvrir, les recevaient à leur tour avec empressement. Dans ce rapprochement inattendu, l'esprit français, par quelques côtés, devenait anglais et allemand. Cette action était facilitée par des souvenirs vivaces de haine contre l'Empire. Quelque jugement qu'il faille porter sur ce fait au nom du patriotisme, il n'est pas douteux qu'alors le génie étranger put s'introduire en France, non seulement sans résistance vive, mais avec faveur. Mme de Staël s'en était fait déjà le propagateur puissant par son livre De l'Allemagne, qui traduisait pour le grand nombre et qui popularisait des richesses encore presque ignorées. Mais le pilon du duc de Rovigo avait longtemps privé les lecteurs français de la connaissance de ce bel ouvrage, et il avait fallu pour nous le rendre la Charte et la liberté de la presse. L'Angleterre était restée plus longtemps encore peu connue. Byron avait été à peine abordé: «On rôdait en quelque sorte, dit M. Sainte-Beuve, autour de son œuvre de mystère, sans bien savoir.» Cette œuvre, elle s'est révélée pendant la Restauration, et c'est alors que Byron a commencé à devenir à nos yeux, comme Gœthe l'avait été naguère, le poète idéal, le modèle souverain.
Mais pour marcher du même pas que la littérature étrangère, la nôtre n'avait pas besoin de l'imiter, elle n'avait qu'à suivre ses propres exemples. Les écrivains français du commencement de ce siècle dont j'ai rappelé les ouvrages et qui eux-mêmes avaient dû beaucoup à leurs devanciers, étaient à leur tour devenus pour nous des maîtres; Mme de Staël, Chateaubriand et Senancour avaient laissé des disciples que j'ai cités, et qui perpétuaient, bien qu'avec moins de vigueur, les enseignements de leur école.
C'en est assez pour expliquer que le mal du siècle se soit maintenu, quoiqu'affaibli, chez nous pendant la Restauration. Alfred de Musset en donne encore une autre raison, à savoir, le prétendu abaissement d'un gouvernement, incapable, selon lui, de satisfaire un grand peuple partagé entre les regrets de sa gloire évanouie et les espérances d'une liberté sans cesse ajournée. Quoique ces critiques soient généralement tenues pour injustes aujourd'hui, il est vrai que les préjugés avaient soulevé contre la Restauration des passions implacables, et que plusieurs de ceux que nous avons nommés dans cette partie de notre étude voyaient ce régime avec aversion. Tel fut le cas de Joseph Delorme, de Farcy, et un peu des amis d'Ampère. Mais encore une fois, les principales causes du mal étaient ailleurs. Elles étaient dans des impressions du berceau ou des souvenirs de l'adolescence; dans l'action du génie étranger sur le génie français, enfin dans la fidélité du génie français lui-même à ses anciennes traditions. De ces trois causes, auxquelles se mêlèrent çà et là certaines circonstances particulières, quelquefois peu honorables, que j'ai indiquées quand elles se présentaient, la première fut la plus puissante, et c'est celle dont on doit tenir le plus de compte, quand on veut apprécier l'époque que nous venons de parcourir.
Mais ces considérations ne s'appliquent qu'à notre pays. Il est plus difficile de déterminer les causes du mal hors de la France, et de ramener à des lois générales des phénomènes répartis sur des points du globe fort différents.
Cependant, on peut croire que le fait dont j'ai déjà parlé plus haut et dont a vu certains effets sur la France, n'a pas été sans exercer aussi son influence sur une partie de l'Europe. Tandis qu'à la suite de l'invasion de notre sol par les armées alliées nous étions conduits à prendre aux étrangers des manières de sentir et des formes pour les exprimer, les étrangers à leur tour devaient nous faire les mêmes emprunts. Enfin, rapprochés les uns des autres, comme ils l'étaient de nous, par cet événement, ils devaient être par là même portés à s'imiter mutuellement, besoin qui, d'ailleurs, est toujours naturel à l'esprit humain. Ainsi la mélancolie de quelques-uns tendait à devenir l'attribut de tous, et il ne faut plus s'étonner de voir que divers peuples de l'Europe tantôt suivent nos traces, tantôt se copient réciproquement, et que, si Kamorinski et Thorarensen s'inspirent de Lamartine, Schopenhauer reproduise Leopardi, Pouchkine et Marlinski prennent Byron pour modèle, enfin Mickiewicz relève à la fois de Byron et de Gœthe.
Tels étaient le caractère et les causes du mal du siècle pendant la période qui va de 1825 à 1830. Il nous reste à retracer ce qu'il fut dans la dernière phase de son existence.