II 1789-1815
Reading edition
I Les Poètes.
MICHAUD.—FONTANES.—LEGOUVÉ.—MILLEVOYE. BAOUR-LORMIAN.
De toutes les formes que la pensée peut revêtir, aucune plus que la poésie ne paraît propre à l'expression de la mélancolie. Il n'en est pas qui semble mieux faite pour traduire dans leurs détours ou dans leurs élans de capricieuses rêveries ou de vagues aspirations. Cependant, par une anomalie assez bizarre, la poésie de la Révolution et de l'Empire est restée, dans cet ordre d'idées, fort au-dessous de la prose. Tandis que celle-ci a mis au service du mal que j'étudie une langue nouvelle, la poésie se cantonnant dans des souvenirs classiques, ne lui a prêté qu'un concours très effacé. Toutefois elle lui a fait une place que, si petite qu'elle soit, il faut considérer.
On doit mentionner d'abord un petit poème composé par Michaud pendant la terreur, à la suite d'une promenade solitaire, comme il en faisait alors, réduit qu'il était à se cacher pour se soustraire aux recherches des ennemis que lui valait son courageux journal. Cet ouvrage a pour titre Ermenonville, ou le tombeau de Jean-Jacques. Michaud, après avoir écrit dans sa préface qu'à Ermenonville «une douce mélancolie, un enthousiasme divin dégagent l'âme des liens qui l'attachent à la terre,» célèbre les vertus de Jean-Jacques et termine ainsi:
Partout sur son trépas on versera des larmes, Partout de ses écrits on sentira les charmes, Partout on bénira les vertus de Rousseau, Et l'univers sera son temple et son tombeau.
On doit citer aussi «Le cri de mon âme» par Fontanes, morceau sentimental, dont l'auteur plus tard rougissait un peu; et surtout «Le jour des morts dans une campagne» (1790), où respire un attendrissement plein de charmes, et qui rappelle la célèbre élégie de Gray. L'auteur avait été préparé à écrire dans ce genre par les difficultés et les chagrins d'une vie dont les débuts n'annonçaient guère la haute fortune qui la devait couronner. Il avait presque connu l'indigence, et, naturellement porté à la mélancolie, ses pensées avaient reçu une teinte plus sombre encore de la perte d'un frère prématurément enlevé à son affection.
Les poésies publiées par Legouvé, de 1798 à 1800, nous offrent des impressions de la même nature. Dans la pièce intitulée la «Mélancolie», on sent que le poète s'est enivré de Rousseau, de Bernardin de Saint-Pierre et de Gœthe. Sa mélancolie n'a, d'ailleurs, rien d'amer; elle est un plaisir plutôt qu'une peine; elle est même, d'après lui, une volupté. Tout l'alimente: «la fable et le roman, Didon, Tancrède, Héloïse, Werther, Paul et sa Virginie.» Elle aime l'ombre des bois, les bords d'un ruisseau, le coucher du soleil, les aspects de l'automne; elle chérit les ruines, et plus particulièrement les cimetières.
Un cimetière aux champs, quel tableau, quel trésor!
Du reste, elle-même prête son charme à toute chose; «elle embellit la scène de l'univers.» Enfin, si l'on veut savoir sous quelle figure elle se présente aux yeux du poète, voici le portrait qu'il en fait:
«..... Une vierge assise sous l'ombrage, Qui, rêveuse et livrée à de vagues regrets, Nourrit au bruit des flots un chagrin plein d'attraits, Laisse voir, en ouvrant ses paupières timides, Des pleurs voluptueux dans ses regards humides Et se plaît aux soupirs qui soulèvent son sein, Un cyprès devant elle, et Werther à la main.»
On voit combien le naturel fait défaut à cette poésie élégante. Celle d'un autre poète, Millevoye, qui brilla quelques années après d'un doux éclat, se présenta avec moins d'apprêt. «La demeure abandonnée, Le bois détruit, Le poète mourant,» et surtout «La chute des feuilles» (1811), cette poésie qui suffira pour faire vivre le nom de son auteur, sont autant d'élégies aimables où l'émotion parle un langage d'autant plus touchant qu'il est plus simple.
En 1801, Baour-Lormian avait donné ses poésies Ossianiques. Elles furent accueillies par la faveur publique, et le futur empereur, qui ne ménagea pas ses récompenses à l'auteur, fut le premier à les lire et à apprécier le mérite avec lequel elles faisaient passer dans notre langue la poésie vaporeuse et sombre des Anglais.
C'est à cela que se borne l'expression de la mélancolie par la poésie, de 1789 à 1814. Encore dans ce petit nombre d'œuvres le mal que j'étudie se trahit-il à peine. Pour prendre sur le fait la mélancolie vraiment maladive, il faut arriver à des œuvres moins poétiques dans la forme, quoiqu'elles le fussent peut-être plus par le fond.
II Mme de Staël.
Ce n'est pas, sans doute, par le côté mélancolique que Mme de Staël attire au premier abord l'attention. On loue plutôt en elle des qualités énergiques et quelque peu viriles. L'enthousiasme paraissait être l'état le plus habituel de son âme et le mot qui l'exprime revient fréquemment sous sa plume. Mme Le Brun, dans ses Souvenirs, la représente comme personnifiant en quelque sorte la muse de l'improvisation, et Gérard n'a pas cru s'écarter de la vérité en la peignant sous les traits de Corinne, l'Italienne inspirée. Elle a horreur de la solitude; elle recherche le monde, les triomphes que son esprit supérieur y remporte, l'impulsion nouvelle qu'il en reçoit; elle aime la gloire, aiguillon puissant pour le talent; enfin son cœur ne reste pas inactif.
Cependant on ne saurait nier qu'elle ait ressenti des atteintes de maladie morale. Elle nous apprend que le «fantôme de l'ennui l'a toujours poursuivie,» qu'elle est «dans son imagination, comme dans la tour d'Ugolin...» Et dans sa dernière maladie elle disait à Chateaubriand: «J'ai toujours été la même, vive et triste.»
On peut puiser, à cet égard, d'utiles éclaircissements dans ses préférences littéraires. Son premier ouvrage considérable sont ses Lettres sur le caractère et les écrits de Jean-Jacques Rousseau, qu'elle publiait à vingt-deux ans (1788). Leur lecture atteste que l'auteur a profondément pénétré son sujet. Elle analyse, par exemple, avec une finesse remarquable, la singulière disposition de Rousseau que j'ai rappelée, de ne pouvoir se passionner que pour des illusions. Mme de Staël ne se borne pas à comprendre Rousseau, elle l'admire. Dès son enfance, elle avait conçu pour lui, je répète le mot qui lui était cher, un enthousiasme ardent. C'était, avec Richardson, le seul écrivain dont elle emportât les ouvrages dans une retraite à Saint-Ouen, que lui imposait sa santé altérée par l'excès du travail; ce fut à lui qu'elle voulut consacrer son premier essai sérieux de composition. Le préambule en est solennel, mais c'est surtout dans la péroraison que l'auteur se livre à la déclamation, et l'hyperbole prodiguée dans l'éloge et dans la description de la sépulture de Rousseau, indique que Mme de Staël était devenue l'élève en même temps que l'admiratrice de Jean-Jacques.
En acquérant plus de maturité, la raison de Mme de Staël a corrigé ces excès, mais elle est demeurée fidèle à ses premières sympathies pour le genre mélancolique. Dans son ouvrage, publié en 1800, sur La littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, elle proclame qu'il y a deux littératures tout à fait distinctes: «celle qui vient du Midi, et celle qui descend du Nord, celle dont Homère est la première source, celle dont Ossian est l'origine.» Elle range dans l'une les Grecs, les Latins, les Italiens, les Espagnols et les Français du siècle de Louis XIV; dans l'autre les ouvrages Anglais, les ouvrages Allemands, quelques écrits des Danois et des Suédois et un certain nombre d'ouvrages modernes. Or, la base de cette distinction c'est que la première de ces littératures recèle une sensibilité rêveuse et profonde qui n'appartient pas à la seconde. Mme de Staël, tout en reconnaissant qu'on ne peut décider de la supériorité de l'un ou l'autre des deux genres par elle indiqués, déclare que «toutes ses impressions, toutes ses idées la portent de préférence vers la littérature du Nord.» Et elle donne ainsi la raison de ce choix: «Ce que l'homme a fait de plus grand, il le doit au sentiment douloureux de l'incomplet de sa destinée... L'héroïsme de la morale, l'enthousiasme de l'éloquence, l'ambition de la gloire, donnent des jouissances surnaturelles, qui ne sont nécessaires qu'aux âmes à la fois exaltées et mélancoliques, fatiguées de tout ce qui se mesure, de tout ce qui est passager, d'un terme enfin à quelque distance qu'on le place.» Enfin appliquant ces principes, dans son ouvrage sur l'Allemagne (1810), Mme de Staël paye à toute la littérature allemande et en particulier à Werther un large tribut de louanges.
Il serait facile sans doute de contester le mérite de la théorie que je viens de reproduire et qui divise en deux grandes parts toute la littérature. Dès l'apparition de l'ouvrage où elle était formulée, Mme de Staël, avait rencontré de puissants contradicteurs. Dans un article du Mercure, M. de Fontanes avait rompu une lance avec l'auteur. Il soutenait, avec raison, que les Grecs n'avaient été nullement étrangers à la mélancolie, qu'ils avaient parfaitement compris «la douleur rêveuse dans les impressions solitaires.» Enfin il rappelait que les poésies les plus tristes avaient été composées par un arabe il y avait plus de trois mille ans. Un antagoniste plus redoutable encore, M. de Chateaubriand, dans une réponse adressée à M. de Fontanes, ne dédaignait pas d'entrer en lice contre Mme de Staël, et même il le faisait avec des formes qui témoignaient de sa part plus de malice que de générosité. Il est vrai que Chateaubriand, comme Fontanes, tombait dans autre erreur en faisant de la mélancolie un attribut exclusif de la religion chrétienne. Mais n'insistons pas sur la valeur respective de ces thèses brillantes. La seule chose que j'aie voulu noter ici, c'est la tendance morale de Mme de Staël, envisagée comme critique littéraire.
Cette tendance ne s'accuse pas moins dans les ouvrages où elle a su créer à son tour. Dans un drame presque inconnu: Sophie, ou les sentiments secrets, œuvre de ses débuts, toute empreinte de la fausse sensibilité du temps, on voyait, au milieu d'un jardin anglais (c'en était alors la mode), près d'une urne entourée de cyprès, une jeune fille souffrant d'une tristesse précoce. Son premier roman (1802) nous offre une héroïne d'un caractère énergique et dont les troubles intimes ne proviennent que de la difficulté qu'elle éprouve à choisir entre plusieurs genres de sacrifices, mais qui n'en sent pas moins le fardeau de la vie: Delphine parle de «la fatigue d'exister.» Ce mot, un de ceux dont on a depuis tant abusé, avait alors une nouveauté relative. Dans Corinne (1807), c'est Oswald qui représente la maladie morale: Oswald, c'est-à-dire une nature inquiète, attristée, qui rappelle un personnage du roman de Caliste par Mme de Charrière. Du reste, bien que ce sombre insulaire n'occupe pas la première place dans le roman, et que la figure de Corinne y efface tout de son éclat, celle-ci ne laisse pas de subir son charme et c'est à lui qu'elle donne tout ce qu'elle peut donner d'un cœur où règne surtout l'amour de la gloire.
Ces peintures, il faut le reconnaître, étaient à peu près inoffensives. Mme de Staël a eu le malheur, un jour, de faire de son talent un plus funeste usage. Dans son traité de l'Influence des passions sur le bonheur des individus, elle a été assez mal inspirée pour écrire l'éloge du suicide. La date de cet ouvrage (1796), en nous reportant au souvenir des malheurs de notre patrie, pourrait atténuer dans quelque mesure la gravité de cette erreur, si Mme de Staël n'avait témoigné plus tard encore, dans l'Allemagne, une fâcheuse complaisance pour la doctrine du suicide. Mais il serait injuste d'appuyer sur cette faiblesse, puisque l'écrivain l'a désavouée de son mieux. Le souvenir en était toujours resté comme un remords dans sa conscience; elle a tenu à honneur de l'atténuer et elle s'est acquittée de ce soin en publiant, en 1812, des réflexions sur le suicide, où elle flétrissait l'abandon de la vie, du moins celui qui n'est pas commandé par le dévouement ou par la vertu.
Mme de Staël a donc connu par elle-même cette maladie du siècle qu'elle a définie «une maladie de l'imagination.» Élevée dans une société engouée de Rousseau, elle avait partagé à son sujet le délire général. Plus tard, les malheurs publics l'avaient atteinte. La Révolution, en bouleversant sa vie, y avait laissé un vide profond. Jamais elle n'avait pu se consoler de l'exil ni de sa demi-solitude de Coppet. Elle n'avait pu d'avantage s'accoutumer à la pensée des maux de la France livrée tour à tour à l'anarchie ou au despotisme. Enfin les littératures étrangères, avec lesquelles son exil l'avait rendue familière, avaient fourni à sa mélancolie un nouvel aliment. Ses défaillances d'ailleurs ont été courtes et bientôt suivies de retour à la pleine santé morale, et, sous quelques rapports, elle restera comme un modèle de l'indépendance et de la fermeté du caractère.
III Le Groupe de Coppet
BARANTE.—SISMONDI.
On n'est point un esprit supérieur, on n'a point en soi une surabondance de force et de mouvement intellectuel, sans attirer, sans grouper près de soi d'autres intelligences moindres, mais qui peuvent être encore remarquables. Autour de Mme de Staël gravitaient quelques hommes qui vivaient de sa vie morale et en partageaient les souffrances.
Elle-même, a tracé le portrait de l'un deux, car cet Oswald, compagnon trop froid de l'éclatante Corinne, ne serait autre, d'après un juge compétent, qu'un des amis de Mme de Staël, M. de Barante. Or, on l'a vu plus haut, Oswald était triste et sombre. «La plus intime de toutes les douleurs, la perte d'un père, était la cause de sa maladie; des circonstances cruelles, des scrupules délicats aigrissaient encore ses regrets et l'imagination y mêlait ses fantômes. A vingt-cinq ans, il était découragé de la vie; son esprit jugeait tout d'avance, et sa sensibilité blessée ne goûtait plus les illusions du cœur... Rien ne lui causait un sentiment de plaisir pas même le bien qu'il faisait.» Il ne semble pas, d'ailleurs, que cette disposition amère ait eu chez M. de Barante une longue durée. Elle a dû céder à une vie active et favorisée par le succès.
Non loin de lui, dans la pénombre de Mme de Staël, on distingue la figure d'un autre écrivain, Suisse d'origine, mais Français par le langage et par le cœur.
M. de Sismondi, qui avait de bonne heure fait de la France sa patrie d'adoption, avait pris sa part, pendant la Révolution, des désastres qui atteignaient la France. Il était à Lyon quand la tourmente s'y déchaîna. Il avait cherché un refuge en Suisse, d'où la guerre vint le chasser. Il s'était alors réfugié en Angleterre, puis retiré en Italie (1793-94), et avait été de là porter ses hommages à la cour de Coppet. Il n'avait pas tardé à devenir un des admirateurs les plus dévoués de Mme de Staël. La société de cette femme illustre était devenue pour lui un besoin impérieux. Il écrivait: «L'ennui, la tristesse, le découragement, m'accablent dès que je suis loin d'elle.» Il l'accompagna dans ses voyages en Allemagne et en Italie, et pendant toute la durée de l'Empire, qu'il n'a servi qu'au jour du malheur, il s'est associé à la haine que Mme de Staël avait vouée au pouvoir qui pesait sur la France. Contre les chagrins que lui inspirait la vue des événements qui désolaient alors l'Europe, il ne trouvait en lui-même aucun remède. Il rencontrait au contraire dans sa pensée, sa correspondance l'atteste, d'autres sujets d'angoisses. Le 28 mai 1809, il écrivait à Mme d'Albany: «Vous pouvez juger quelle est notre tristesse habituelle; aucun de nous n'a plus le courage de travailler. Il prend un dégoût de la littérature, de l'étude, de la pensée, lorsque la vie est si pesante; il prend un sentiment de mort universelle, et je voudrais dormir toujours pour m'ôter à la fin et aux nouvelles du jour et aux retours sur soi-même qu'une philosophie impuissante nous fait faire sans résultat.» A charge à lui-même, il éprouve une agitation fatigante qu'il ne peut apaiser qu'en s'oubliant pour d'autres. «Ce n'est que par ces affections, dit-il, le 30 juin 1810, que j'évite d'être ennuyé de moi-même, et encore Dieu sait si je l'évite entièrement; il me semble que je tiens si peu de place, que j'ai si peu de motif pour vivre, qu'il faut me dire ou me faire croire que je suis nécessaire à un autre, pour que je sois nécessaire à moi-même, le découragement est sans cesse à la porte, et je n'ai plus assez de vie intérieure pour me passer un instant de celle que les autres me prêtent.» Une dernière citation montrera ce qu'il était encore deux ans plus tard: «Pescia, 4 novembre 1812. Il y a dans la pensée même, il y a dans la nature et le cours de la vie quelque chose de triste, une mélancolie intérieure qui renaît d'elle-même et qu'on ne chasse guère que par l'action et la dissipation.» Ainsi la pensée, la nature, la vie même, tout l'attriste et il ne peut supporter le fardeau de l'existence qu'en en perdant la conscience par l'agitation; il va plus loin, et estime qu'on peut s'en défaire par la violence. Mme de Staël, je l'ai dit, avait rétracté l'opinion imprudente qu'elle avait d'abord soutenue sur le suicide; Sismondi la blâme de cette rétractation qui, selon lui, ne pouvait qu'affaiblir l'autorité de sa pensée, et il considère le suicide comme un remède mis à notre portée, «et pour tout dire, le plus énergique.» (Lettre du 27 mars 1814.)
Sismondi est une preuve frappante du mal qui sévissait sur les esprits à cette époque, et ce n'est pas une mince erreur et une faute légère de sa part d'avoir cru et d'avoir dit qu'on pouvait s'y soustraire en quittant volontairement la vie. Du moins, il a cherché à le combattre en lui par un travail intellectuel opiniâtre et dont les beaux résultats ont enrichi la littérature; et plus tard, il est revenu au calme et à la sérénité.
Cette sagesse tardive ne fut pas le partage de tous les amis de Mme de Staël. L'un des plus illustres, Benjamin Constant, resta jusqu'à son dernier jour dans une agitation stérile. Mais ce personnage a trop d'importance pour être apprécié dans un rang secondaire et nous lui consacrerons, en son lieu, un examen spécial. Nous arrivons, dès à présent, à un grand sujet, l'étude de Chateaubriand.
IV Chateaubriand
Chateaubriand a dit quelque part que tous les grands génies avaient été mélancoliques. Cette loi comporte assurément plus d'une exception, mais ce n'est pas par l'exemple de Chateaubriand lui-même qu'on la pourrait contredire. Loin de là, la mélancolie n'a jamais eu peut-être de personnification plus éclatante que cet illustre écrivain.
Elle apparaît déjà dans ses premiers écrits. Son Essai historique sur les Révolutions, dans leurs rapports avec la Révolution Française (1797) contient, au milieu d'études historiques et poétiques, des considérations sur la mélancolie, la solitude, le suicide. L'auteur parle avec émotion des récentes infortunes de ses compatriotes et donne aux malheureux des conseils marqués du cachet de l'époque. Il les engage à éviter les jardins publics, le fracas, le grand jour, «à contempler de loin les feux qui brillent sous tous les toits habités: ici le réverbère à la porte du riche, qui, au sein des fêtes, ignore qu'il y a des misérables: là-bas quelque petit rayon tremblant dans une pauvre maison écartée du faubourg; et à se dire: là, j'ai des frères!» Il leur indique encore les consolations qu'ils peuvent puiser dans la nature. Dans un chapitre intitulé: Sujets et réflexions détaillés, il déploie une extrême violence d'amertume et une misanthropie passionnée; et sur des notes manuscrites, consignées par l'auteur en marge de cet essai, on lit ces lignes: «Ne désirons point survivre à nos cendres, mourons tout entiers de peur de souffrir ailleurs. Cette vie-ci doit corriger de la manie d'être.» Mais nulle part il n'a été si loin que dans René (1802).
Cette œuvre a laissé des traces si profondes dans l'histoire morale du siècle que, bien qu'elle soit présente à toutes les mémoires, je dois en rappeler ici les principaux traits.
René se montre dès son enfance tel qu'il sera plus tard. «Son humeur est impétueuse, son caractère inégal.» Il aime à «contempler la nue fugitive, à entendre la pluie tomber sur le feuillage,» ou bien, se promenant avec sa sœur dans les bois, «à la chute des feuilles,» il prête l'oreille «aux sourds mugissements de l'automne ou au bruit des feuilles séchées» que tous deux traînent lentement sous leurs pas. Après la mort de son père, il s'arrête «à l'entrée des voies trompeuses de la vie.» Il se sent tenté d'aller cacher ses jours dans un cloître, mais il renonce à ce projet et prend le parti de voyager.
Il visite d'abord «les peuples qui ne sont plus.» Puis il se lasse de «fouiller dans des cercueils, où il ne remue trop souvent qu'une poussière criminelle.» Il veut voir si les races vivantes lui offriront «plus de vertus ou moins de malheur que les races évanouies.» Mais quel est le fruit de ses fatigantes recherches? «Rien de certain parmi les anciens, rien de beau parmi les modernes.» Il rentre enfin dans sa patrie, mais le grand siècle n'est plus.
A Paris, il se jette un instant dans le monde; il en est bien vite dégoûté. Il se retire dans un faubourg de la grande ville. «Souvent, assis dans une église peu fréquentée, il passe des heures entières en méditation.» Le soir venu, il reprend le chemin de sa retraite, et il se dit que «sous tant de toits habités, il n'a pas un ami.» Enfin, il se décide à «achever dans un exil champêtre une carrière à peine commencée et dans laquelle il a déjà dévoré des siècles.» Cette solitude le plonge dans de nouveaux tourments. Quelquefois il rougit subitement et «sent couler dans son cœur comme des ruisseaux d'une lave ardente; quelquefois il pousse des cris involontaires, et la nuit est également troublée de ses songes et de ses veilles.» L'automne arrive, il entre «avec ravissement dans la saison des tempêtes.» L'exaltation de son cœur s'accroît chaque jour; il a peine à en contenir la force inactive. Il se sent seul sur la terre; «une langueur secrète s'empare de son corps.» Il ne s'aperçoit plus de son existence que par un profond sentiment d'ennui. Enfin désespérant de guérir il se décide à quitter la vie. On connaît les événements qui terminent ce récit: la lettre que René écrit à sa sœur; les alarmes de celle-ci; son arrivée précipitée chez son frère qu'elle force à vivre; l'engagement d'Amélie dans la vie religieuse; le hasard qui révèle le secret de son égarement à celui qui en est l'objet; enfin le départ de René qui s'embarque pour l'Amérique où il traîne une existence désenchantée, et trouve la mort dans le massacre des Français à la Louisiane.
Telle est, dans ses lignes les plus saillantes, la figure de René. Chateaubriand, dans un autre ouvrage, a suivi René au milieu des Natchez; mais cette étude qui, publiée seulement en 1825, est cependant antérieure à René, n'ajoute rien à la physionomie du héros. A la Louisiane ou en France, René est toujours le même: «Je m'ennuie de la vie, dit-il, l'ennui m'a toujours dévoré. Ce qui intéresse les autres hommes ne me touche point. Pasteur ou roi, je me serais également fatigué de la gloire et du génie, du travail et du loisir, de la prospérité et de l'infortune. Je suis vertueux sans plaisir; si j'étais criminel, je le serais sans remords; je voudrais n'être pas né ou être à jamais oublié.»
Quel sombre portrait, et quelle distance même entre René et l'infortuné décrit dans l'Essai! Ce dernier, en contemplant les toits habités par la misère, pouvait du moins se dire: là j'ai des frères! René s'écrie: je n'ai pas un ami! L'un trouve des adoucissements dans la vue de la nature; pour l'autre, elle n'est qu'un objet d'indifférence. Adonné à la rêverie et à la solitude, plein de mépris pour les hommes et de complaisance pour lui-même, sceptique, inquiet, désœuvré, inutile, ne sachant que nourrir les troubles de son âme et les communiquer à d'autres cœurs, René réunit tous les symptômes, de la maladie du siècle, il en constitue le type le plus complet.
Quel était donc le sentiment qui poussait Chateaubriand à caresser avec tant de complaisance ce triste sujet? On ne peut en douter, sauf quelques événements imaginaires auxquels le héros se trouve mêlé, l'auteur a voulu se peindre lui-même. Il l'avoue, «ses ouvrages sont les preuves et les pièces justificatives de ses mémoires: on y pourra lire à l'avance ce qu'il a été.» L'identité entre René et Chateaubriand résulte encore d'un rapprochement entre le passage des Natchez que je viens de citer plus haut, et une page des Mémoires d'outre-tombe. Ce que René dit de son incorrigible dégoût de toutes choses, Chateaubriand l'applique à lui-même dans ses mémoires, et presque dans les mêmes termes: «Voilà comme tout avorte dans mon histoire; comme il ne me reste que des images de ce qui a passé si vite..... la faute en est à mon organisation; je ne sais profiter d'aucune fortune; je ne m'intéresse à quoi que ce soit de ce qui intéresse les autres. Hors en religion, je n'ai aucune croyance. Pasteur ou roi, qu'aurais-je fait de mon sceptre ou de ma houlette? je me serais également fatigué de la gloire et du génie, du travail et du loisir, de la prospérité et de l'infortune. Tout me lasse; je remorque avec peine mon ennui avec mes jours, et je vais partout baillant ma vie.» Remarquons ici, d'ailleurs, que lorsqu'il excepte sa foi religieuse du naufrage de ses croyances, Chateaubriand ne parle point de tout son passé, et qu'en un autre endroit il a reconnu que l'alternative du doute et de la foi avait fait longtemps de sa vie «un mélange de désespoir et de délices.» Quoi qu'il en soit, tout ce que nous savons de la vie de Chateaubriand, tout ce qu'il a révélé lui-même, vient démontrer que René c'est lui. On va le voir de plus près par les détails qui suivent.
Dès ses premières années, Chateaubriand aime la solitude. Il fuit les enfants de son âge pour devenir «le compagnon des vents et des flots.» S'asseoir seul, dans la concavité d'un rocher, «s'amuser à béer aux lointains bleuâtres, à écouter le refrain des vagues parmi les écueils, tels sont ses plaisirs.» Adolescent, il se plaît aux longues promenades dans la campagne, accompagné seulement par une jeune sœur. Homme fait, il entreprend de lointains voyages et va se jeter au milieu des solitudes de l'Amérique. Il rapporte qu'en partant pour ces régions alors mal connues il se proposait un but utile, la découverte du monde polaire; et dans le récit de ses voyages, il parle sérieusement de ce grand projet. Mais il se faisait, ce me semble, illusion à lui-même: ce qui l'entraînait vers des cieux nouveaux, c'était, avec l'attrait de l'inconnu, un goût de l'indépendance que bien des circonstances de sa vie ont attesté, parfois avec un éclat public. Hôte, par choix, du désert avant la Révolution, émigré et errant sous la Terreur, exilé volontaire sous l'Empire, enfin, retiré sous sa tente après avoir dirigé les affaires de son pays; dans ces diverses sortes d'isolement il se suffit à lui-même; et l'on peut même dire qu'au milieu des hommes, et dans le moment le plus brillant de sa vie active, il est toujours resté quelque peu solitaire.
Cette solitude, réelle ou seulement intérieure, il la remplissait de ses rêveries et des fantômes de son imagination. Il s'était créé des êtres fictifs, avec lesquels il vivait et qui devenaient l'objet de ses passions encore indécises. Quand le charme tombait et qu'il revenait à lui-même, «frappé de sa folie, il se précipitait sur sa couche, il se roulait dans sa douleur, il arrosait son lit de larmes cuisantes que personne ne voyait et qui coulaient misérables, pour un néant.» Un moment arriva où ces chagrins sans cause devinrent si amers qu'il voulut en finir avec l'existence. Il se saisit d'un fusil de chasse qu'il trouva sous sa main; heureusement l'arrivée d'un témoin déjoua cette tentative. A cette crise et à la maladie qui la suivit, succéda une sorte d'accalmie; mais son imagination n'était pas éteinte. Ses vagues inquiétudes, ses désirs sans objet, le poursuivirent jusque sous la hutte des sauvages de l'Amérique. Plus tard, ses passions s'attachèrent à des objets moins impalpables. Mais, il porta toujours en lui un monde imaginaire, plus riche ou plus désolé que l'autre.
En même temps, un mal secret, pressant, l'ennui, empoisonnait pour lui toutes les jouissances. «J'ai le spleen, écrit-il, tristesse physique, véritable maladie. Je n'étais pas à une nagée du sein de ma mère que déjà les tourments m'avaient assailli. J'ai erré de naufrage en naufrage; je sens une malédiction sur ma vie, poids trop pesant pour cette cahute de roseaux.»
Gardons-nous toutefois de rien exagérer; il y a souvent chez les hommes une sorte de seconde nature, un double fond, quelque chose d'analogue à ce que Pascal appelle: la pensée de derrière. Chez Chateaubriand, cette dualité, je n'ose dire cette duplicité, se fait bien sentir. Son désespoir ne l'a pas empêché de vivre, et ne lui a fait dédaigner ni l'amour ni la gloire. Il savait parfois descendre de sa hauteur solitaire; il savait rire et plaisanter, non sans grâce. M. Joubert dit de lui, avant le temps des grandeurs, il est vrai, que c'était «un aimable enfant.» Jean-Jacques Ampère assure que sa mélancolie «qui demeurait reléguée dans les hautes régions de son imagination, ou peut-être se cachait dans les secrètes profondeurs de son âme, ne troubla jamais l'agrément de son commerce.» Croyons donc qu'il y avait deux faces dans Chateaubriand: l'une volontiers amère et désespérée, l'autre plus sereine et enjouée à son heure.
D'ailleurs, le génie même qu'il a déployé dans la peinture de ses tristesses, ne suppose-t-il pas qu'elles avaient des répits et des intervalles? Pour présenter avec son art, avec son éloquence, les résultats de ses observations sur lui-même, il fallait qu'il fût sous l'empire d'une de ces exaltations qui, tant qu'elles durent, éloignent l'ennui et l'abattement. Chateaubriand ne pouvait décrire sa mélancolie qu'en la dominant. Il nous révèle lui-même ce secret, dans une lettre que, bien des années après, il écrivait à Mme Récamier. Parlant d'une visite au château de Fontainebleau, il ajoute: «J'étais si en train et si triste que j'aurais pu faire une seconde partie à René, au vieux René. Il m'a fallu me battre avec la muse pour écarter cette mauvaise pensée; encore ne m'en suis-je tiré qu'avec cinq ou six pages de folie, comme on se fait saigner quand le sang porte à la tête.» Une tristesse qui n'exclut pas la verve est, sans doute, supportable, et contient de puissantes consolations. Je tenais à établir ces points pour ramener les choses à leur véritable mesure. La mélancolie de Chateaubriand n'en est pas moins un fait incontestable, et il importe d'en rechercher les causes.
Quand on se trouve en présence d'un grand esprit, on est d'abord disposé à croire que, tirant toute sa force de son propre fonds, il ne relève que de lui-même. En l'étudiant mieux, on s'assure qu'il n'est pas affranchi de la loi commune, et qu'il a, comme un autre, sa genèse.
Pour Chateaubriand, l'influence qui apparaît la première, c'est celle du milieu où il est né. Il vient au monde sur un rocher aride de la Bretagne, avec une santé débile, qui rend quelque temps son existence incertaine. Les impressions qu'il reçoit du spectacle et du bruit des flots et des vents ne sont pas adoucies par celles qu'il rencontre au foyer domestique. Un père sévère et taciturne, entouré de plus de respect que de tendresse, une mère indulgente et chérie, mais triste elle-même, tels sont les souvenirs de son enfance. Ils ont laissé leur empreinte sur son âme, et ce qui prouverait qu'il y a dans sa mélancolie une réminiscence de son berceau, c'est qu'on retrouve chez une de ses sœurs, dont j'aurai à parler plus loin, le même sentiment, avec une nuance plus vague et plus troublée encore qu'explique la faiblesse de la femme.
Il n'échappe pas non plus entièrement à l'esprit qui dominait au moment où il faisait ses études. On ne peut nier qu'il ait eu certains points de ressemblance avec Jean-Jacques Rousseau. Dans l'Essai sur les Révolutions, on reconnaît parfois les formes déclamatoires, l'attendrissement pompeux de Jean-Jacques, que Chateaubriand, dans ce travail, n'hésite pas à appeler le grand Rousseau. Et n'est-ce pas à lui encore qu'il doit la première idée de ces confidences intimes, de ces récits personnels, où il découvre les plus subtils replis, les modifications les plus fugitives de son âme? Les Confessions, les Rêveries d'un promeneur solitaire, annonçaient René et les Mémoires d'outre-tombe.
Une autre influence plus profonde encore devait agir sur Chateaubriand, j'entends le trouble que la Révolution a jeté dans sa vie. Sans l'écroulement de la société française, il aurait mené l'existence douce et réglée à laquelle sa condition le destinait. Au lieu de cet avenir médiocre, mais paisible, quel fut son sort? Errer et combattre en Allemagne, avec la misère pour compagne; vivre dans la gêne à Londres; plus tard, s'exiler encore pour échapper à une domination trop lourde; souffrir toujours par la pensée des maux de la patrie, par le retentissement des coups que la mort frappait parmi ses proches, atteints tantôt par la hache populaire, tantôt par les balles de la dictature. A un certain moment,—c'était en 1793—ces douleurs se compliquaient pour lui de la menace d'une fin prématurée. D'habiles médecins lui avaient déclaré qu'il ne devait pas compter sur une longue carrière. «C'est donc, a-t-il dit plus tard, sous le coup d'un arrêt de mort, et pour ainsi dire, entre la sentence et l'exécution, que j'ai écrit l'Essai historique. L'amertume de certaines réflexions n'étonnera plus. Un écrivain qui croyait toucher au terme de sa vie, et qui, dans le dénûment de son exil, n'avait pour table que la pierre de son tombeau, ne pouvait guère promener des regards riants sur le monde.» Cette vie nomade, indigente et précaire est, sans doute, pour beaucoup dans la direction que suit alors la pensée de Chateaubriand.
Elle eut, en outre, par son instabilité même un autre effet indirect sur son imagination. Ce ne fut pas en vain que des vicissitudes diverses le conduisirent en Amérique, puis en Angleterre, à l'époque où Ossian, récemment publié, passionnait la société anglaise, et où florissait l'école des Lacs. C'est à Londres, c'est sous les arbres de ses grands parcs que René lui apparut pour la première fois. «J'étais Anglais, dit-il, de manières, de goût et, jusqu'à un certain point, de pensées; car si, comme on le prétend, Lord Byron s'est inspiré quelquefois de René dans son Child-Harold, il est vrai de dire aussi que huit années de résidence en Grande-Bretagne, précédées d'un voyage en Amérique, qu'une longue habitude de parler, d'écrire et même de penser en anglais, avaient nécessairement influé sur le tour et l'expression de mes idées.» Aveu d'autant plus digne de foi, qu'il a dû coûter davantage à l'amour-propre de l'auteur.
Les premières impressions de l'enfance, la contagion de l'esprit sentimental du XVIIIe siècle, l'ébranlement causé par les malheurs publics et les infortunes privées, le libre échange d'idées avec l'Angleterre, suffiraient, peut-être, pour rendre compte de la tristesse habituelle, quoique intermittente, de Chateaubriand. Est-ce tout cependant? et ne faut-il pas indiquer ici une autre raison encore de cette tristesse? D'après le René du roman, le désenchantement chez lui n'aurait pas attendu l'expérience. Mais est-ce bien la vérité? M. Sainte-Beuve attribue à Chateaubriand cette phrase qui lui serait échappée, dit-il, dans un moment de franchise: «Quand je peignis René, j'aurais dû demander à ses plaisirs le secret de ses ennuis.» Rétablissons dans son exactitude le passage auquel il est fait allusion. Chateaubriand a dit seulement: «J'ai perdu de vue René depuis maintes années, mais je ne sais s'il cherchait dans ses plaisirs le secret de ses ennuis.» Cette confidence n'a pas la portée que, dans sa malice, le critique lui prête en la dénaturant. Seulement, ailleurs, Chateaubriand a reconnu que c'étaient «les entraînements de son cœur» qu'il avait peints, dans les Martyrs, «mêlés aux syndérèses chrétiennes.» René, le véritable René n'aurait donc reconnu l'amertume de la vie qu'après en avoir goûté les douceurs. En cela, au lieu d'être une orgueilleuse exception il n'aurait fait que suivre un sort assez vulgaire. Il faut en convenir, une mélancolie qui s'alimente à des sources si diverses ne peut être approuvée sans réserve, et il faut dire avec M. de Féletz «qu'on en voudrait la cause et plus pure et plus intéressante.» Eût-elle, en effet, ce caractère, il resterait à savoir si l'œuvre dans laquelle elle est si magnifiquement dépeinte est salutaire ou funeste.
A ne considérer que l'intention affichée par l'auteur de René, cet écrit tendait à un but d'une haute moralité. On sait qu'il faisait originairement partie de ce grand monument appelé le Génie du christianisme (2e partie, liv. IV). Il suivait un chapitre intitulé: Du vague des passions, et semblait ne renfermer qu'un exemple de ce genre d'affection. Chateaubriand s'était proposé d'en démontrer les dangers et l'action qu'il avait choisie lui semblait particulièrement appropriée à ce but. «Afin d'inspirer plus d'éloignement pour des rêveries criminelles, il avait pensé qu'il devait prendre la punition de René dans le cercle des malheurs épouvantables, qui appartiennent moins à l'individu qu'à la famille de l'homme et que les anciens attribuaient à la fatalité. Il voulait que le malheur naquît du sujet, et que la punition sortît de la faute.» Cette moralité, l'auteur ne se contentait pas de la tirer de l'événement, il la formulait encore par la bouche du Père Souël, condamnant l'isolement orgueilleux de l'homme et disant à René: «Quiconque a reçu des forces doit les consacrer au service de ses semblables; s'il les laisse inutiles, il en est d'abord puni par une secrète misère, et tôt ou tard le ciel lui envoie un châtiment effroyable.»
Du reste, au moment de son apparition, René fut regardé comme une œuvre édifiante. Un article inséré dans le Mercure du 15 floréal an X, s'exprimait ainsi: «La moralité de ce roman est malheureusement d'une application très étendue. Elle s'adresse à ces nombreuses victimes de l'exemple du jeune Werther et de Rousseau, qui ont cherché le bonheur loin des affections naturelles du cœur et des voies communes de la société.» Le 1er thermidor an XIII, un autre article publié dans le même journal, sous les initiales Ch. D. (Dussault?) louait fort M. de Chateaubriand d'avoir appliqué une forme romanesque à l'analyse d'une vérité sévère, et estimait que s'il régnait parfois dans René, une force d'imagination et un charme de tendresse et de mélancolie trop vifs, la séduction de ces peintures était combattue par la morale et le pathétique du dénouement.
Je ne puis partager, je l'avoue, ni les illusions de l'auteur, ni celle de ses critiques. A part même l'étrangeté choquante de son principal incident, que d'objections le roman de René ne soulève-t-il pas? Qu'importe son cadre dogmatique et religieux? Se souvient-on en lisant ces pages brûlantes qu'elles visent à la démonstration d'une vérité morale? Oui, les paroles prononcées par le Père Souël ne laissent rien à désirer au moraliste le plus sévère. Mais suffit-il d'une réprimande placée à la fin de l'ouvrage pour détruire l'impression pernicieuse qu'il a pu causer? Croit-on que le sermon du jésuite sera mieux écouté que le récit du séduisant jeune homme qu'on est si disposé à plaindre? N'est-il trop tard pour parler le langage de la vertu, quand on a énervé l'âme par la peinture poétique du vice? et après avoir prodigué toutes les merveilles de l'imagination et du talent sur une figure qui ne représente, en somme, que l'égoïsme, ne risque-t-on pas de trouver le lecteur insensible quand on présente à son esprit l'image austère du dévouement?
Chateaubriand lui-même l'a reconnu. En voyant une foule d'esprits déréglés, s'autoriser de son exemple pour s'abandonner à de folles rêveries, il a émis le regret d'avoir fourni un aliment à leurs erreurs. «Si René n'existait pas, a-t-il dit, dans ses Mémoires, je ne l'écrirais plus; s'il m'était possible de le détruire, je le détruirais. Une famille de René (sic) poètes et de René prosateurs a pullulé: on n'a plus entendu que des phrases lamentables et décousues: il n'a plus été question que de vents et d'orages, que de mots inconnus livrés aux nuages et à la nuit. Il n'y a pas de grimaud sortant du collège, qui n'ait rêvé être le plus malheureux des hommes; de bambin qui, à seize ans, n'ait épuisé la vie, qui dans l'abîme de ses pensées ne se soit livré au vague de ses passions, qui n'ait frappé son front pâle et échevelé, et n'ait étonné les hommes stupéfaits, d'un malheur dont il ne savait pas le nom, ni eux non plus.» On voit ici se produire ce qui s'est déjà présenté pour Werther. Gœthe aussi s'était donné la satisfaction pour apaiser son cœur inquiet d'écrire le roman de la tristesse et du désespoir, et une fois soulagé par cet enfantement, il avait raillé les disciples qui avaient eu la naïveté de le prendre au sérieux, et de traduire en pratique ses poétiques fictions. Comme lui, Chateaubriand s'est séparé après coup de son héros: il a désavoué les enfants dont il était le père, mais les liens qui le rattachent à eux ne peuvent être brisés ainsi, et comme Gœthe, il garde la responsabilité de son œuvre. Sa seule dissemblance avec Gœthe, c'est qu'il en a senti le poids. Gœthe n'eût pas voulu, au péril de sa vie, «révoquer Werther.» Chateaubriand a déclaré que, s'il le pouvait, il anéantirait René. Si ce vœu était sincère, il lui en doit être tenu compte.
V Le Groupe de Chateaubriand
PH. GUENEAU DE MUSSY.—M. MOLÉ.—CHÊNEDOLLÉ.—Mme DE CAUD (LUCILE).—Mme DE BEAUMONT.—BALLANCHE.—ANDRÉ-MARIE AMPÈRE.
L'observation placée plus haut à propos de Mme de Staël, s'applique à plus forte raison à Chateaubriand. Plus qu'elle encore, il devait avoir son entourage de fidèles, s'attachant à lui et s'inspirant de ses sentiments. Cet entourage ne lui a pas fait défaut. Sainte-Beuve a étudié et analysé avec sa sagacité ordinaire «le groupe littéraire de Chateaubriand.» Je dois parcourir ici ce qu'on peut appeler son «groupe moral.» Ces deux groupes se confondent en quelques points et se distinguent à d'autres égards.
Dans celui que j'étudie, on remarquait à un certain moment, pendant la période qui suit la Terreur, deux hommes que Sainte-Beuve nous représente comme ayant, par le penchant à la rêverie, par le goût de la vie contemplative, quelque ressemblance avec René, qu'ils voyaient beaucoup. C'étaient M. Philibert Gueneau de Mussy, et M. Molé. Ils faisaient partie d'une société d'hommes et de femmes d'un mérite distingué, débris d'un monde détruit, rapprochés par le sort après de longs orages, et dont quelques membres s'appelaient entre eux «les corbeaux.» Le souvenir des événements qu'ils avaient traversés ne contribuait pas peu à donner à leurs pensées une teinte sombre. Ils étaient, de plus, dans cet état que Chateaubriand indique avec raison comme particulièrement accessible à la mélancolie, «celui qui précède le développement des passions, lorsque nos facultés jeunes et actives, mais renfermées, ne se sont exercées que sur elles-mêmes sans but et sans objet». Leur souffrance, d'ailleurs, ne devait pas se prolonger. Elle tenait en grande partie à une inaction forcée, si lourde pour les intelligences qui sentent leur valeur, et devait disparaître quand viendrait la vie active. De ces deux hommes, la science guérit le premier; le second dut son salut à la politique. Le mal fut plus grave et plus durable chez un autre homme dont la vie fut aussi en contact avec celle de Chateaubriand.
On connaît Chênedollé par sa poésie élevée et noble. Elle ne porte l'empreinte d'aucune faiblesse morale. Mais quelle était sa vie intime? Il aimait la solitude des champs; il allait souvent rêver près d'un étang, ou errer dans les prés en lisant un roman ou des poésies. Comme la plupart des rêveurs, il avait pris l'habitude de tenir registre de ses pensées: il écrivait un journal de sa vie. Ce soin de s'observer sans cesse, d'analyser ses moindres impressions, lui devint funeste; il sentit le danger de cette attention incessante sur soi-même, de cette exagération du nosce te ipsum. «Il n'est pas bon, a-t-il dit, que l'homme soit trop solitaire et qu'il se livre trop à sa pensée et à sa douleur. Il dévore alors son propre cœur et il se tue ou devient fou.»
Émigré pendant la Terreur, Chênedollé parcourut la Hollande et l'Allemagne; il visita, à Coppet, Mme de Staël, et ce fut par son entremise que plus tard il put revenir en France. A Paris, il entre en rapport, et bientôt en amitié, avec Chateaubriand; présenté à sa sœur Lucile, veuve alors, il conçoit pour elle une affection profonde et forme le vœu de s'unir à cette femme si digne d'être aimée. Mais ce projet auquel, sans l'encourager ouvertement, Chateaubriand n'était pas défavorable, ayant échoué par suite d'hésitations délicates et d'un scrupule invincible de Mme de Caud, le poète retombe dans les cruelles agitations de son âme isolée.
Au mois de janvier 1804, il écrit à son ami Philibert Gueneau de Mussy: «Pendant plus de trois mois, j'ai passé les jours entiers à bêcher la terre, et ce n'était que par ce moyen que je pouvais rendre un peu de repos à une imagination malade et sortie des voies de la nature.» Maladie de l'imagination, tel était le terme auquel aboutissait une vie trop solitaire et trop renfermée dans la contemplation intérieure. Cette affection fut grave; cependant elle trouva de l'adoucissement dans le sentiment du devoir et dans la courageuse acceptation de l'épreuve.
J'ai nommé tout à l'heure Lucile. Il faut parler ici avec plus d'étendue de cette femme malheureuse. Elle avait partagé l'éducation sévère et la mélancolie précoce de son illustre frère. Par nature, elle était sérieuse, triste même; elle s'était de bonne heure réfugiée dans les idées religieuses. «Il lui prenait, dit Chateaubriand, des accès de pensées noires que j'avais peine à dissiper. A dix-sept ans, elle déplorait la perte de ses jeunes années; elle se voulait ensevelir dans un cloître. Tout lui était souci, chagrin, blessure: une expression qu'elle cherchait, une chimère qu'elle s'était faite, la tourmentaient des mois entiers.» Dans le triste manoir de Combourg, où Lucile et son frère étaient l'un pour l'autre un soutien et une consolation, ses distractions étaient celles que Chateaubriand a décrites avec tant de charme en retraçant ses propres souvenirs: «Jeunes comme les primevères, tristes comme la feuille séchée, purs comme la neige nouvelle, il y avait harmonie entre nos récréations et nous.» Sans prétention, et seulement pour donner un libre cours à un besoin de son esprit, Lucile s'essayait à la poésie, mais à une poésie toujours mélancolique. Elle traduisait de Job, de Lucrèce, les passages les plus empreints de tristesse; elle adressait à l'aurore et aux astres des invocations ossianiques que Chateaubriand nous a conservées.
Dans toute cette partie de sa vie, la destinée et le caractère de Lucile sont les mêmes que le caractère et la destinée de son frère. On aime à suivre dans les Mémoires ce développement parallèle de deux existences sorties de la même source. Mais l'union si douce des premières années se relâcha bientôt. Pendant que Chateaubriand est entraîné au loin par sa fortune et son humeur, sa sœur reste en France et y continue obscurément l'existence à laquelle elle a été initiée avec son frère. La Révolution passe sur ceux qui lui sont chers; sa mère finit ses jours en prison; d'autres, parmi les siens, périssent sur l'échafaud; des déceptions de cœur viennent s'ajouter à ces douleurs.
C'est alors que, restée veuve, Mme de Caud rencontre dans la société de son frère, M. de Chênedollé. Celui-ci fait d'elle à ce moment le portrait suivant: «Son visage exprimait toujours la plus profonde mélancolie, et ses yeux se tournaient naturellement vers le ciel comme pour lui dire: Pourquoi suis-je si malheureuse? Quelquefois elle sortait de cette profonde tristesse, et se livrait à des accès de gaîté et à de grands éclats de rire, mais ces éclats de rire faisaient sur moi la même impression que le rire d'un homme attaqué par la folie: ils conservaient par un contraste terrible toute l'amertume de la tristesse, et sur ce visage si mélancolique la gaîté même semblait malheureuse.» On put cependant croire un instant qu'elle allait consentir à répondre aux vœux de Chênedollé; mais elle s'effrayait à cette pensée, et se hâtait de reprendre à son ami désolé l'espoir qu'elle avait pu lui laisser entrevoir. Quand le pauvre Chênedollé insiste et tente un dernier effort, Lucile ne lui répond plus. Singulière maladie, étrange renversement de la nature humaine que cet éloignement pour son propre bonheur! Lorsque la religion étouffe la voix de la nature, qui tend à sa conservation et à son bien-être, cette œuvre ne s'accomplit pas sans efforts et sans sacrifices; ici l'effort serait en sens contraire; pour Mme de Caud le sacrifice serait de consentir à être heureuse!
Maintenant elle fait chaque jour un pas de plus vers l'abîme. Après l'amour, elle veut se dépouiller de l'amitié, elle l'écrit à son frère. Elle trouve cependant encore du charme dans son affection, dans sa présence; sa vue ranime ce cœur brisé par la souffrance, mais elle ne s'abandonne qu'à demi à ce bonheur, et une pensée de défiance, une crainte secrète d'être importune, trouble la douceur de cette amitié. Dans cet état, tout flotte et tourbillonne dans son esprit, et sa pensée elle-même lui échappe: «Mon ami, j'ai dans la tête mille idées contradictoires de choses qui me semblent exister ou n'exister pas, qui ont pour moi l'effet d'objets qui ne s'offriraient que dans une glace, dont on ne pourrait par conséquent s'assurer, quoiqu'on les vît distinctement. Je ne veux plus m'occuper de tout cela, de ce moment-ci je m'abandonne.»
On ne supporte pas longtemps un pareil vertige, et Lucile ne l'eut pas désiré. Quand on lui parlait des soins qu'exigeait sa santé: «Pourquoi, ma santé? répondait-elle; je suis comme un insensé qui édifierait une forteresse au milieu d'un désert.» Elle se plaignait de la longueur de son épreuve dans ces termes, où la profondeur des sentiments atteint la véritable éloquence: «Comment ce cœur qui est un si petit espace peut-il renfermer tant d'existence et tant de chagrins!» Ses vœux furent entendus: le 9 novembre 1804, fut le terme de ses douleurs.
Un don naturel de mélancolie, accru par une vie triste et solitaire, par des chagrins privés et par les malheurs publics, telle est l'explication de la tristesse de Mme de Caud. Les mêmes causes et les mêmes effets se rencontrent, quoique avec moins de violence, chez une jeune femme de son temps et de son monde, Mme de Beaumont.
Née avec une santé frêle et une organisation débile, Mme de Beaumont fut atteinte dans ce qu'elle avait de plus cher par les crimes de la Terreur. Pendant ces jours lugubres, son père, M. de Montmorin, ancien ministre des affaires étrangères, périt avec toute sa famille; elle resta seule sur la terre. Son âme avait dès lors, et à jamais, contracté le pli de la tristesse. La correspondance de M. Joubert montre quel découragement, quelle indifférence pour la vie, s'étaient emparés d'elle. «Je suis bien aise de vous dire, lui écrit M. Joubert, en 1795, que je ne pourrai vous admirer à mon aise et vous estimer tant qu'il me plaira, que lorsque j'aurai vu en vous le plus beau de tous les courages, le courage d'être heureuse. Il faudrait, pour y atteindre, avoir d'abord le courage de vous soigner, le désir de vous bien porter et la volonté de guérir. Je ne vous en croirai capable que lorsque vous aurez bien perdu votre belle fantaisie de mourir, en courant la poste, dans quelque auberge de village.» Peut-être, en parlant ainsi, ne croyait-il pas prophétiser si exactement qu'il le faisait la fin prochaine qui attendait Mme de Beaumont loin de sa patrie. A ce moment, elle avait encore quelques années à vivre. Quand la Terreur eut cessé, quand la France retrouva un peu d'ordre et de calme, Mme de Beaumont rentra à Paris; elle ouvrit un salon dont Chateaubriand fut bientôt le centre.
Mme de Beaumont confiait au papier ses pensées et ses impressions. Ce manuscrit montre chez elle une vie intérieure qui ressemble, avec moins d'agitation cependant, à celle de Mme de Caud, qui était aussi son amie. Mme de Beaumont analysait, dans les lignes suivantes d'une lettre à M. Joubert, l'état de son âme vers cette époque: «Je vous ferais pitié: j'ai retrouvé ma solitude avec humeur; je m'occupe avec dégoût, je me promène sans plaisir; je rêve sans charme, et je ne puis trouver une idée consolante.» Et ailleurs: «Le repos! j'en sens tout le mérite aujourd'hui, sans en excepter celui qui est voisin de l'anéantissement.»
Comme Lucile, Mme de Beaumont désirait la mort: elle fut exaucée la première. Partie à l'automne de 1803 pour Rome, elle n'en devait pas revenir; elle mourut le 4 novembre. M. de Chateaubriand lui fit élever une magnifique sépulture où elle était représentée «couchée sur le marbre et indiquant du doigt, au-dessous du nom de ses proches tombés sous la hache révolutionnaire, cette plainte suprême, qu'elle avait acquis le droit de répéter après Rachel: «Quia non sunt.» On lit aussi sur ce mausolée un verset de Job, qu'elle rappelait souvent: «Quare misero data est lux et vita his qui in amaritudine animæ sunt?»
Lucile de Chateaubriand, Pauline de Montmorin, rapprochées par les malheurs de leur vie, unies par une fin prématurée, ont passé peu de jours sur la terre; mais leur trace, conservée par l'amitié, par l'amour et par le génie, ne s'effacera pas. En elles, nul sentiment qui ne brave la critique. Leur tristesse est exempte de cet égoïsme, qui, chez tant d'autres, rabaisse ce sentiment. Loin de se rechercher elles-mêmes, elles se sont oubliées et perdues dans leurs chagrins. La mélancolie ne serait jamais une faiblesse coupable, si elle était toujours pratiquée ainsi. Mais aussi, est-il beaucoup d'âmes assez pures pour être comparées aux leurs?
Il en est une, peut-être, qui peut figurer ici sans former un contraste avec elles. M. Ballanche fait évidemment partie, dès l'époque dont je m'occupe ici, du groupe de Chateaubriand. Il l'avait connu en 1801, dans un voyage qu'il avait fait à Paris. Il lui avait demandé sa collaboration pour la publication d'une bible française avec des discours. En 1804, il l'avait accompagné dans une excursion à la Grande-Chartreuse avec Mme de Chateaubriand. Les tendances non moins que les incidents de sa vie le conduisaient, d'ailleurs, vers Chateaubriand.
Son enfance et sa première jeunesse furent souffrantes et casanières. Arrivé à dix-huit ans, il resta trois années entières sans sortir de chez lui. Il lisait beaucoup Jean-Jacques Rousseau et Bernardin de Saint-Pierre, et aimait à écrire. Il supporta sans trop d'angoisses le temps du siège de Lyon, mais la Terreur qui suivit l'accabla. Il s'enfuit à la campagne avec sa mère et il y subit toutes les privations. Revenu à Lyon après le 9 thermidor, il eut à traverser une maladie pénible et une convalescence plus cruelle encore. Il paraît avoir fait allusion à ces épreuves dans un passage de la Vision d'Hébal, à propos de ce jeune Écossais que Sainte-Beuve dit être à M. Ballanche ce qu'Obermann, Adolphe et René sont à leurs auteurs.
Un biographe, qui fut en même temps pour lui un ami, malgré la différence des âges, et qui était bien fait pour le comprendre, M. Jean-Jacques Ampère s'exprime ainsi sur lui: «Une adolescence maladive, écoulée sous l'oppression de la Terreur, dans une ville décimée par elle, et dans un des plus sombres quartiers de Lyon, laissa dans l'organisation de M. Ballanche, quelque chose de douloureux et d'ébranlé.» Les souvenirs de ces jours néfastes lui inspirèrent une épopée en prose sur les martyrs de Lyon pendant la Révolution. Il publia aussi, en 1801, un volume intitulé: Du Sentiment, considéré dans la littérature et dans les arts. On y remarque, «quoique souvent l'espérance y domine, dit Sainte-Beuve, une pensée lugubre qui est commune à Jean-Jacques et à certains de ses disciples, à M. de Senancour en particulier: c'est que la civilisation européenne et les cités dont elle s'honore, destinées à périr, feront place à des déserts, et que les voyageurs futurs s'y viendront asseoir avec mélancolie, comme aux ruines de Palmyre et de Babylone.»
Ce travail avait soutenu le jeune Ballanche. Mais «à l'exaltation qui l'avait produit, succéda une période de tristesse et un grand abattement de cœur.» Le public, distrait des choses littéraires par la guerre d'Italie, ne s'était pas occupé de son livre. Des douleurs physiques étaient venues se joindre à ses ennuis, et il est certain que ce fut le temps où cette âme si douce fut le plus près de l'amertume.
La disposition morale qu'il éprouvait alors se montre dans son récit d'une rencontre à la Grande-Chartreuse. Il rapporte une «conversation entre un jeune mélancolique qui repousse toute science, toute tentative humaine, et un prêtre tolérant qui maintient la science et la croit conciliable avec une religion élevée.» Il prête au jeune homme les pensées les plus désolantes sur la vie, et il montre bien qu'elles lui étaient habituelles à lui-même, quand il ajoute: «Le fond de cette âme n'avait pas échappé à tous. Ceux qui avaient passé par les mêmes épreuves l'avaient compris.» A la même époque, d'ailleurs, il jetait un cri de détresse qui ne pouvait laisser de doute sur la gravité de ses souffrances: «Nous sommes deux misérables créatures, écrivait-il à un ami: un brasier est dans votre cœur; le néant s'est logé dans le mien.»
Sous l'empire de ces tristesses, il fut tenté de chercher un asile suprême dans le sein de la religion. Ce projet n'eut pas de suite, non plus qu'un autre bien différent, un projet de mariage qu'il vit avec chagrin échouer, et dont le regret lui a dicté cette sorte d'élégie en prose qu'il a nommée les Fragments (1808). Jugez de la profondeur de cette blessure: «Nous serions bien moins étonnés de souffrir, dit-il, si nous savions combien la douleur est plus adaptée à notre nature que le plaisir. Il n'y a de réel que les larmes.... Montrez-moi celui qui a pu arriver à trente ans sans être détrompé... montrez-le moi! Un déluge de maux couvre la terre, une arche flotte au-dessus des eaux, comme jadis celle qui portait la famille du Juste; mais cette arche-ci est demeurée vide, nul n'a été digne d'y entrer.» Plus tard, Ballanche revint à une tristesse plus calme. Et lui-même, dans une belle composition, le Vieillard et le Jeune Homme, s'est fait un devoir de combattre le penchant auquel il avait jadis cédé. Mais il avait souffert, comme l'a écrit M. Ampère, du mal de René.
J'ai parlé de M. Ampère. C'est à son père lui-même, à l'illustre savant, que Ballanche écrivait: «Un brasier est dans votre cœur.» Et, en effet, André-Marie Ampère avait une âme passionnée, mais aussi tourmentée. Ayant perdu la foi religieuse, il n'avait pas tardé à sentir le vide de son absence. «Descendu, on l'a très bien dit, au fond de l'abîme, il chercha à remonter vers le ciel, et c'est un des spectacles moraux les plus intéressants que celui qu'offrent les lettres où il nous peint ses regrets, ses angoisses et ses aspirations renaissantes vers la religion. Il y a dans ses doutes, dans ses souffrances, dans ses affirmations retrouvées, quelque chose de cette crise qu'éprouva Pascal et qui l'épuisa.» Enfin, il retrouva la foi pour ne la plus quitter.
Chez lui, de même que chez les autres personnes d'élite auxquelles il m'a paru naturel de l'associer, le mal du siècle était dépouillé de ses éléments mauvais. Pur dans son origine, il resta toujours inoffensif dans ses effets, et ne se traduisit jamais par les audaces, les révoltes ou les faiblesses que nous avons eu, que nous aurons encore, à signaler dans le cours de ce travail.
VI Senancour et ses disciples
Si la physionomie des deux principaux écrivains que nous ayons jusqu'à présent étudiés, Mme de Staël et Chateaubriand, présente des aspects variés, si leur caractère et leurs œuvres comportent des nuances nombreuses, il n'en est pas de même de M. de Senancour. En lui tout est uniforme, et une ombre de mélancolie enveloppe sa vie entière et ses écrits.
Sa vie d'abord. Enfant maladif et ennuyé, il est confié à un curé de campagne, aux environs d'Ermenonville: là, il se plaît aux souvenirs, encore récents alors, que Jean-Jacques Rousseau a laissés dans ces lieux témoins de ses derniers moments. Il se prend d'un goût précoce pour la solitude. Ce goût, il le nourrit plus tard à Fontainebleau, où pendant le temps des vacances il promène ses jeunes rêveries. Puis son humeur indépendante se trahit par un acte important. Ne se sentant aucune vocation pour l'état ecclésiastique auquel on le destinait, il se sauve en Suisse, pour y vivre d'une vie purement contemplative. Bientôt la Terreur qui rend la France inhabitable, le fixe dans son pays d'adoption. Dans le même temps, il perd ses parents, sa femme, sa santé et sa fortune, et se voit réduit à chercher des moyens de vivre dans un travail qui lui répugne. Cependant il retrouve assez de liberté pour écrire, de 1798 à 1804, ses Rêveries sur la nature primitive de l'homme, et, en 1804, son livre d'Obermann, ouvrages qui, par l'esprit général qui les anime, par leur forme, par le titre de l'un d'eux, par l'emploi fréquent de l'apostrophe, rappellent l'influence de Rousseau. Mais, écrire n'était pour lui qu'un dérivatif insuffisant à ses douleurs. On ne saurait dire de ses ouvrages comme de ceux de Chateaubriand, que leur auteur y soulageait ses chagrins par la verve qu'il déployait à les décrire. Philosophe plutôt que poète, il se contentait d'analyser fidèlement ses impressions, et des deux conditions que réunissait l'auteur de René en composant son roman, l'entrain et la tristesse, Senancour n'a connu que la seconde. J'achèverai d'indiquer ici ce qu'il fut dans le reste de son existence. Il a continué sous la Restauration sa vie cachée et ses travaux philosophiques. Il a publié, en 1819, les Libres méditations d'un solitaire inconnu, et, en 1833, le roman d'Isabelle. «Il resta toujours dans le gris» a dit Sainte-Beuve. Mais plus il avançait en âge, plus il se tournait vers les sentiments religieux. Il est mort à St-Cloud, en 1846, comme il avait vécu, obscur, isolé; on lit sur sa tombe ces mots: «Éternité, deviens mon asile!»
Je l'ai dit, la triste monotonie de son existence se retrouve dans ses écrits, qui ne sont souvent qu'un journal de sa vie morale. Dans ses Rêveries, quand il quitte les régions abstraites pour faire un retour sur lui-même, on voit quel était son esprit de résignation, et de détachement. «Douce et mélancolique automne, s'écrie-t-il, saison chérie des cœurs sensibles et des cœurs infortunés, tu conserves et adoucis les sentiments tristes et précieux de nos pertes et de nos douleurs; tu nous fais reposer dans le mal même, en nous apprenant à souffrir facilement, sans résistance et sans amertume; tout ton aspect délicieux et funèbre attache nos cœurs aux souvenirs des temps écoulés, aux regrets des impressions aimantes... Automne, doux soir de la vie, tu soulages nos cœurs attendris et pacifiés, tu portes avec nous le fardeau de la vie.» Ces sentiments apparaissent surtout dans son ouvrage capital, dans ce livre d'Obermann, qui, ce titre l'indique, est, je ne dirai pas le poème ou le roman, mais la monographie de la solitude.
Le solitaire qui en fait le sujet a quitté le monde pour se mieux conformer aux vues de la nature, pour rompre avec tout ce qui peut, au milieu de la société, contrarier la destinée véritable de l'homme. Il a échappé par la fuite au joug d'une profession pratique qu'on lui voulait imposer; «il n'a pu renoncer à être homme pour être homme d'affaires.» Il s'est retiré en Suisse et il écrit à un ami resté en France.
Il jouit d'abord de la liberté qu'il a conquise, en même temps que de la beauté des lieux qu'il parcourt; mais ce moment d'espérance et de bonheur passe vite. Une secrète inquiétude se glisse dans son cœur; son indépendance même, ses loisirs lui pèsent; l'inaction de ses facultés devient pour lui une cause de souffrance. On le voit passant une nuit entière, absorbé dans ses pensées, sur le bord d'un lac éclairé par la lune. «Indicible sensibilité, s'écrie-t-il, charme et tourment de nos vaines années, vaste conscience d'une nature partout accablante et partout inspirée, trouble, passion universelle, sagesse avancée, voluptueux abandon, tout ce qu'un cœur mortel peut contenir de besoins et d'ennuis profonds, j'ai tout senti, tout éprouvé dans cette nuit mémorable, j'ai fait un pas sinistre vers l'âge d'affaiblissement, j'ai dévoré dix années de ma vie. Heureux l'homme simple dont le cœur est toujours jeune!»
C'étaient sans doute des heures funestes que celles qui s'écoulaient ainsi; mais peut-être dans la violence même de ces orages intérieurs existait-il encore je ne sais quelle âpre jouissance. Après cette crise, il n'y a plus pour Obermann qu'un état presque continu de langueur et d'ennui. «Je ne veux plus de désirs, dit-il; ils ne me trompent point. Je ne veux pas qu'ils s'éteignent; ce silence absolu serait plus sinistre encore. Cependant c'est la vaine beauté d'une rose devant l'œil qui ne s'ouvre plus. Si l'espérance semble encore jeter une lueur dans la nuit qui m'environne, elle n'annonce rien que l'amertume qu'elle exhale en s'éclipsant; elle n'éclaire que l'étendue de ce vide où je cherchais et où je n'ai rien trouvé! Je suis seul, les forces de mon cœur ne sont point communiquées, elles réagissent dans lui, elles attendent. Me voilà dans le monde, errant, solitaire au milieu de la foule qui ne m'est rien, comme l'homme frappé dès longtemps d'une surdité accidentelle et dont l'œil avide se fixe sur tous ces êtres muets qui passent et s'agitent devant lui.»
Cependant cette vie à la fois inutile et malheureuse, Obermann ne comprend que trop qu'il lui importe d'en sortir. Le renversement subit de sa fortune lui fait, d'ailleurs, une loi de l'activité. Mais aucune considération ne peut triompher de son apathie et de son indécision. Dans le cours de ses méditations sur le meilleur parti à prendre, le découragement s'empare de lui, et il en arrive à envisager une solution suprême qui conviendrait à son désespoir. Il écrit à son ami: «Des idées sombres, mais tranquilles, me deviennent plus familières. Je songe à ceux qui, le matin de leurs jours, ont trouvé leur éternelle nuit; ce sentiment me repose et me console, c'est l'instinct du soir.» Il examine alors les objections qui s'élèvent contre le suicide: les devoirs envers l'amitié, la patrie, l'humanité. Il croit les réfuter par cette raison que, quand on se sent incapable de remplir un rôle dans le monde, on peut quitter volontairement la vie, et que le pouvoir de la société ne va pas jusqu'à interdire à l'homme de disposer de lui-même. Comme si l'être le plus humble ne pouvait faire quelque bien sur la terre, et si, à défaut de la société, Dieu ne lui imposait pas de rester à la place où il l'a mis! Toutefois, il ne décide rien, content de savoir qu'il lui reste, contre l'excès de ses maux, une ressource toujours prête. Il ne se peut déterminer ni à vivre ni à mourir. Il continue à végéter. Sans doute, il a encore de nobles aspirations, mais il manque de la force nécessaire pour les réaliser. Si quelque lueur inespérée de bonheur brille un instant à ses yeux, elle s'évanouit bientôt. Sa volonté se soulève un instant, puis retombe, épuisée de son effort.
Ainsi, flottant sans cesse entre des aspirations stériles et des désirs impuissants, le triste Obermann paraît près de toucher au fond de l'abîme. Toutefois, il ne doit pas périr. Le salut lui apparaît quand il renonce à le chercher en lui-même, quand il songe sérieusement à ses semblables. Les projets utiles qu'il n'a pas encore eu le courage d'exécuter, il veut enfin les accomplir. Redevenu riche, il forme un établissement agricole qui fournit un noble aliment et à son activité et à sa bienfaisance. Outre ce généreux emploi d'une partie de ses heures, il en consacre une autre à écrire des leçons de morale, de philosophie, qui puissent être de quelque profit pour les hommes. C'est alors que, dépouillé de toute illusion, de toute passion intéressée, il trouve le calme et la paix qu'il avait si longtemps cherchés en vain dans la satisfaction de ses goûts personnels.
Tel est le remarquable traité d'Obermann. Il ne clôt pas les travaux de Senancour sur la solitude, et pour ne pas scinder l'étude de cet écrivain, je dirai quelques mots de ses derniers écrits.
Les libres méditations d'un solitaire inconnu renferment un grand nombre de pages consacrées à la description, à l'éloge de la vie solitaire et à l'analyse de ses effets sur l'âme. L'ouvrage est précédé par le récit de la vie d'un homme qui aurait habité, jusqu'à l'âge avancé où il mourut, une grotte de la forêt de Fontainebleau, dans laquelle on aurait trouvé le manuscrit même des Méditations. Ce vieillard convie chacun à l'imiter. Il invite ceux qui sont restés dans le monde à enfuir les bruyantes passions; il voudrait voir se développer des établissements toujours ouverts aux hommes désireux de la vie cénobitique. Cette solitude ne peut cependant être que le partage du petit nombre; il en est une autre plus accessible. Le philosophe inconnu en raconte les charmes; selon lui, elle procure à l'esprit la modération et la santé, l'oubli des choses vaines, la continuité dans la possession de soi-même. Voilà sans doute de grands avantages, et celui qui parle ainsi semble entièrement satisfait de son état. Cependant, il ne le dissimule pas, il reste en lui un fond d'inquiétude, un levain de chagrin et d'ennui toujours prêt à se soulever. Il ne peut l'étouffer que par le travail, quelquefois le plus rude; pour dompter son âme, il faut qu'il épuise ses forces physiques. «Je me hâterai, dit-il, de saisir la bêche ou le rabot: je ne les quitterai pas avant d'y être contraint par le sommeil. Que de fois je me félicitai d'une vigueur qui me rendait cette diversion facile. Je plains celui dont la pensée n'est pas moins active, mais à qui ces occupations et cette lassitude ne sauraient convenir; c'est celui-là dont la vie est un pénible combat.» Enfin, au moment même où il vient de se réjouir d'avoir pris le parti de la retraite, il fait des aveux qui jettent un jour inattendu sur la fragilité du bonheur qu'il y a trouvé. «Je n'ai pas su me garantir de tous les écarts de la pensée: la paix dont je jouis est précaire; je l'éprouve quelquefois avec autant de honte que de découragement. L'ennui revient, il surmonte tout; il renouvelle de faux besoins, et je me sens inondé d'amertume. Mais de tels instants sont rares; la fatigue du corps épuise l'activité trompeuse qui ne me laisserait apercevoir autour de moi que l'abandon et l'uniformité.»
Pas plus que dans les Libres méditations, le portrait de la solitude n'est flatté dans le roman d'Isabelle. Isabelle est un pendant au livre d'Obermann; et on l'a justement appelé un Obermann en jupons. La donnée du roman est d'une grande simplicité. A la suite d'événements qu'il est inutile de rapporter, une jeune fille du monde a résolu de vivre dans une solitude complète. Elle espère y trouver un soulagement à des regrets très naturels. Sans compter sur le bonheur, elle cherche du moins à éviter son contraire. Elle croit qu'elle n'est pas faite pour la vie ordinaire des femmes, qu'elle n'a pas les dons nécessaires pour vivre dans l'état de mariage, et elle se promet de n'aimer jamais. Mais l'épreuve de cette existence anormale est pénible pour elle, et elle est bien loin d'y trouver la paix qu'elle en attendait. Bien vite désabusée sur les suites de sa bizarre tentative, elle ne fait rien cependant pour rentrer dans la vie commune. Elle ne sait pas plus supporter la situation qu'elle s'est faite, que la rompre. Elle n'accepte ni ne repousse, soit l'amour, soit l'amitié, et elle meurt n'ayant su remplir ni complètement, ni à temps, les devoirs qui lui étaient imposés. Sans entrer dans une analyse plus étendue, citons quelques fragments de ses lettres: «Que je souffre plus ou moins, ce ne sera pas une différence réelle dans le cours du monde. Que te dirai-je? Comment me faire entendre? je ne connais pas bien ce que j'éprouve, et il est possible que j'aie peu de raison de croire ce dont je reste persuadée... tout m'obsède, tout m'irrite. C'est une fatigue qui redouble par intervalles; c'est un découragement universel... tout vient de ma faute, ma perte sera mon ouvrage. J'appartiens au malheur, l'effroi me pénètre, je gagnerais maintenant à cesser de vivre... Le rêve dont je suis fatiguée va-t-il finir?... Dès que nous avons passé la première jeunesse, ce n'est plus qu'un long désastre: ces regrets forment l'histoire du monde.» Ces fragments suffisent pour faire connaître la triste Isabelle. Personnage étrange, dont le caractère n'est pas d'accord avec le sexe, création confuse qui s'explique moins par le besoin, chez Senancour, de peindre un type réel, que par le penchant qui porte un auteur à reproduire, à renouveler, sous des aspects quelquefois peu variés, le premier objet de son étude et de ses goûts.
On aperçoit maintenant l'unité qui préside à l'existence et à l'œuvre de Senancour. On peut juger l'une et l'autre.
Que dirai-je de sa vie? Sans doute, des infirmités précoces, des pertes de famille et d'argent, s'ajoutant au sentiment des malheurs publics, étaient de nature à assombrir son caractère. Mais n'a-t-il pas travaillé lui-même à son infortune, en s'isolant volontairement, en se dérobant au train commun des choses pour lequel il ne se croyait pas fait, et en se consacrant à un genre de vie exceptionnel et contraire à la destination de l'homme? De ces premières fautes est née peut-être, par une juste punition, la série ininterrompue des ennuis qui ont usé les ressorts de son âme.
Toutefois, s'il est dans une certaine mesure l'artisan de son malheur, on ne peut l'accuser de s'y complaire. Sa solitude n'est pas oisive; elle est, au contraire, remplie de labeurs où le travail du corps alterne avec celui de l'intelligence. Elle n'est pas non plus orgueilleuse, car loin d'avoir la conscience de facultés supérieures, Senancour souffre du sentiment de son insuffisance.
Quant aux pages qui ont été le fruit de cette existence solitaire, il faut blâmer leur auteur de n'avoir pas repoussé nettement la tentation du suicide et d'être resté dans le doute sur cette question qui exige une réponse formelle. Mais, reconnaissons-le, jamais il n'atténue aucun des arguments qu'on lui peut opposer, et il ne cherche pas à pallier les côtés faibles de ses théories. A côté de son opinion sur le suicide, il expose consciencieusement celle de son correspondant inconnu, comme, après avoir décrit les bienfaits de la solitude, il en révèle tous les maux, avec une exactitude qui enlève au tableau qu'il en trace le prestige dangereux de ce sujet.
Enfin, une grande leçon est rappelée, avec beaucoup de force dans ces livres de bonne foi. Chose remarquable: tous les esprits sur lesquels la maladie du siècle a passé paraissent avoir compris, après bien des recherches, des aspirations et des fatigues, que le bonheur qu'ils souhaitaient ne pouvait exister que dans un état de l'âme, réglé par des habitudes fixes et paisibles. Jean-Jacques Rousseau l'a écrit le premier: «J'ai remarqué, dans les vicissitudes d'une longue vie, que les époques des plus douces jouissances et des plaisirs les plus vifs, ne sont pourtant pas celles dont le souvenir m'attire et me touche le plus. Ces courts moments de délire et de passion, quelques vifs qu'ils puissent être, ne sont cependant, et par leur vivacité même, que des points bien clair-semés dans la ligne de la vie. Ils sont trop rares et trop rapides pour constituer un état; et le bonheur que mon cœur regrette n'est point composé d'instants fugitifs, mais un état simple et permanent, qui n'a rien de vif en lui-même, mais dont la durée accroît le charme, au point d'y trouver enfin la suprême félicité.» Après lui, Zimmermann préconisait aussi, comme le grand moyen de bonheur, l'occupation dans le calme. Mais, mieux encore que ces deux écrivains, Chateaubriand a dit la même chose par la bouche de René: «On m'accuse d'avoir des goûts inconstants, de ne pouvoir jouir longtemps de la même chimère, d'être la proie d'une imagination qui se hâte d'arriver au fond de mes plaisirs, comme si elle craignait d'être accablée de leur durée; on m'accuse de passer toujours le but que je puis atteindre, hélas! je cherche seulement un bien inconnu dont l'instinct me poursuit. Est-ce ma faute si je trouve partout des bornes, si ce qui est fini n'a pour moi aucune valeur? Cependant, je sens que j'aime la monotonie des sentiments de la vie, et si j'avais encore la folie de croire au bonheur, je le chercherais dans l'habitude.» C'est cette même solution de la paix par l'ordre que Senancour vient apporter au problème du bonheur. «Il nous faudrait, fait-il dire à Obermann, il nous faudrait une volupté habituelle et non des émotions extrêmes et passagères. Il nous faudrait la tranquille possession qui se suffit à elle-même dans sa paix domestique, et non cette fièvre de plaisir dont l'ivresse consumante anéantit dans la satiété nos cœurs ennuyés de ses retours, de ses dégoûts, de la vanité de son espoir, de la fatigue de ses regrets.» Rencontre bien significative, de plusieurs intelligences éminentes à des degrés divers. Mais chez Rousseau, chez Zimmermann et chez Chateaubriand, cette conclusion n'est proposée qu'avec timidité. Rousseau et Zimmermann ont fini désespérés, et Chateaubriand nous montre René mourant dans l'impénitence finale de la mélancolie. Senancour ne tombe pas dans ces excès. Il fait plus qu'entrevoir la vérité qu'il a exprimée, il la dégage par une application pratique. Son Obermann guérit en sortant de l'oisiveté, en rentrant en communication avec les hommes, en travaillant pour eux, en sacrifiant ses intérêts à leur bonheur; et, dans ses Méditations, on voit encore Senancour combattre courageusement le démon de la tristesse, et, quoiqu'il succombe quelquefois sous ses coups, se relever, du moins, et se fortifier par la lutte.
Malgré le caractère modeste de la vie et des écrits que je viens d'apprécier, une célébrité tardive n'a pas complètement fait défaut à Senancour. Un pâle rayon de gloire posthume est venu visiter son tombeau. Lui, dont les œuvres n'avaient occupé jusque-là que quelques hommes de loisir et d'esprit délicat, a été, enfin, présenté au vrai public. Mme Sand lui a consacré une étude enthousiaste qui a eu du retentissement et qui a donné, en quelque sorte, le mouvement à l'opinion. Plus tard, Sainte-Beuve a parlé de lui avec étendue, avec éloge. Un poète anglais, M. Arnold, lui a rendu hommage en de belles stances. M. Auguste Barbier a pris pour sujet d'une poésie celui qu'il appelle «Le noble Obermann;» et, plus récemment, un autre écrivain, M. René Biémont, a intitulé «Le petit-fils d'Obermann,» un roman dans lequel il raconte les souffrances d'une âme inquiète.
Quoiqu'il en soit, Senancour avait jeté d'abord trop peu d'éclat pour avoir, de son vivant, des disciples. Cependant, si l'on n'avait tant abusé de cette expression, je dirais qu'il eut, à son insu, des frères obscurs qui, loin de lui et par une sorte d'inconsciente sympathie, rappelaient ses mœurs et ses sentiments.
L'un de ces hommes était Maine de Biran, dont le nom a grandi depuis, et, comme celui de Senancour lui-même, a fini par recueillir, dans le monde philosophique, une certaine illustration. Les affaires publiques qui ont pris une part considérable de la vie de Maine de Biran, ne l'ont pas, en effet, occupée toute entière, et même dans les fonctions de l'État, et sur la scène politique, il eut toujours un regard tourné en dedans de lui-même.
A la vérité, ces habitudes méditatives ne furent pas chez lui le résultat d'un choix entièrement libre: elles furent en partie la réaction forcée de la dissipation qui avait marqué sa jeunesse. Les récentes publications dont il a été le sujet nous font connaître qu'il avait, à cette époque, mené une existence très frivole. Sa mauvaise santé l'avait engagé à changer sa manière d'être, et il avait suivi ce conseil.
Les événements publics l'avaient aussi détourné de la vie du dehors, et ramené davantage à la vie intérieure. Pendant la Terreur, il s'était réfugié dans une terre éloignée de Paris. Cet asile lui offrait un double avantage: il lui voilait le spectacle des folies sanguinaires qui désolaient la France, et il lui permettait de se consacrer à l'étude de lui-même. Il fut heureux de le retrouver en 1797, lorsque le coup d'État du 18 fructidor l'eut éloigné des assemblées politiques, où son opposition royaliste l'avait fait remarquer.
Maine de Biran s'occupe donc à se voir vivre, et cette contemplation ne lui donne pas toujours sujet de se réjouir. Il se plaint de n'avoir pas la direction de son âme, d'être plutôt passif qu'actif: sa volonté est chose variable; il est obligé de reconnaître qu'elle est subordonnée à la partie matérielle de son être, qu'elle dépend quelquefois du temps ou de sa santé. Il est aussi un certain état qu'il gémit d'éprouver trop souvent: «En cet état, dit-il, absolument incapable de penser, dégoûté de tout, voulant agir sans le pouvoir, la tête lourde, l'esprit nul, je suis modifié de la manière la plus désagréable. Je me révolte contre mon ineptie, j'essaie pour m'en sortir de m'appliquer à diverses choses, je passe d'un objet à un autre; mais tous mes efforts ne font que rendre ma nullité plus sensible.» Il parle ailleurs de «l'agitation ordinaire de sa vie intérieure,» de «sa monotone existence;» enfin plus tard, en 1811, il constate avec regret l'affaiblissement de son imagination et il écrit ce triste mot: «Ma vie se décolore peu à peu.»
A ces analyses d'impressions fugitives et de nuances délicates, à ces confessions d'insuffisance morale, ne reconnaît-on pas le lien qui existe entre Maine de Biran et Senancour? Comme Senancour, il aspirait à la stabilité de l'âme, à la permanence des sentiments intimes. Comme lui aussi, il n'a trouvé le calme qu'en donnant plus de place dans ses pensées à l'élément religieux, en s'élevant davantage vers l'esprit du christianisme; et, bien qu'il éprouvât encore quelquefois «de la difficulté à vivre au dedans comme au dehors» il eut la consolation, avant de mourir, de saisir une foi à laquelle il se tint fortement attaché.
A côté de Biran, on peut mentionner Gleizès, personnage connu par son originalité et sa vie solitaire et indépendante, qui a publié, en 1794, les Mélancolies d'un solitaire; en 1800, les Nuits élyséennes. Ces écrits sont des méditations sentimentales sur les clairs de lune, les cimetières, les ruines, présentées dans une prose poétique et chargée d'images exagérées, souvent tirées de souvenirs bibliques.
Un autre écrivain, qui s'est signalé par son hostilité contre le gouvernement impérial et avait même cru devoir s'exiler après le 18 brumaire, pour éviter d'être compris parmi les victimes du coup d'État, Thiébaut de Berneaud doit aussi trouver sa place ici. Avant ses nombreux ouvrages sur les sciences et surtout sur l'agriculture, Thiébaut avait, en 1798, fait paraître Un voyage à l'Ile des Peupliers, hommage ardent à la mémoire et au génie de Rousseau, dans le goût de celui que lui avaient déjà rendu Mme de Staël et M. Michaud. On en prendra une juste idée par cet éloge qu'en fait, dans un style qui porte bien sa date, un catalogue de libraire de son temps (Lepetit, palais du Tribunat): «Les amis de la nature, de Rousseau, des lettres et de la vertu, ne liront pas sans émotion ce petit ouvrage où respire une âme honnête, et où se manifeste le talent de peindre la campagne et d'exprimer le sentiment.»
Enfin, il convient de rappeler le nom oublié de Cousin de Grainville, l'auteur du Dernier homme (1803). Dans cet ouvrage qui nous montre le globe desséché, usé, éteint, tendant à une mort prochaine, et le génie de la terre fatigué de sa longue existence, mais condamné à vivre encore jusqu'à ce que, par la mort du dernier homme, la terre entre enfin dans l'éternel repos, dans ce vaste et sombre tableau, on a retrouvé «l'expression agrandie de la tristesse d'Obermann.» Cette œuvre, du reste, quoiqu'elle fût fort estimée par Bernardin de Saint-Pierre, et qu'elle ait eu plus tard de nombreux admirateurs, avait été, à son apparition, mal jugée par le public, et dans l'un des accès d'une maladie violente, occasionnée par son insuccès, Grainville s'était précipité dans la Somme qui coulait au pied de sa maison et y avait trouvé la mort.
Tels sont les contemporains de Senancour qui présentent avec lui le plus de ressemblance, et constituent ainsi son entourage nécessaire.
VII Les Romanciers
CH. NODIER.—Mme DE FLAHAUT.—Mme DE KRUDENER.
De ces esprits philosophiques aux romanciers proprement dits, la distance est sensible, bien que quelques-unes des œuvres que nous avons déjà parcourues soient désignées sous le titre de romans. Mais les véritables romans eux-mêmes offrent pour nous de l'intérêt et ne doivent pas échapper à notre examen.
On connaît la vie de Charles Nodier. On sait quelles furent son éducation intellectuelle, et les vicissitudes de sa jeunesse. Avec le goût des sciences naturelles, il avait celui des lettres, et il s'attacha aux littératures anglaise et allemande. Il se nourrit de Shakespeare, d'Ossian, d'Young, et se prit d'enthousiasme pour Werther. Nodier a singulièrement exagéré les tribulations auxquelles l'exposa son attitude vis-à-vis du pouvoir. Cependant enveloppé à différentes reprises dans de petites échauffourées politiques, et auteur de la violente satire intitulée La Napoléone, il dut, tantôt se retirer comme interné à Besançon, tantôt, peut-être par une précaution inutile, s'enfuir et errer dans le Jura français et en Suisse. Au commencement de 1806, il séjourna à Dôle, et y ouvrit un cours de littérature. Ce fut là qu'il connut Benjamin Constant, qui avait dans cette ville une partie de sa famille. «Leurs esprits souples et brillants, dit Sainte-Beuve, leurs sensibilités promptes et à demi-brisées devaient du premier coup s'enlacer et se convenir.» Que de sujets communs d'entretien entre eux! Que de goûts semblables! Ils se virent beaucoup et il est permis de penser que ce ne fut pas sans une influence réciproque de l'un sur l'autre. Ils devaient se rencontrer encore plus tard pour se séparer de nouveau. Longtemps après, Nodier acheva, loin de la politique, une existence désormais exempte de secousses, et entourée d'une croissante célébrité. Dans la première partie de cette carrière inégale, il avait mis au jour de nombreux écrits, dont plusieurs doivent fixer pour quelques instants notre attention.
Les Pensées de Shakespeare (1801), comme les Essais d'un jeune Barde (1804), sont tirées de la mémoire et non de l'imagination de l'auteur. L'épigraphe de ce dernier ouvrage est empruntée à Ossian; le livre contient un chant funèbre sur le tombeau d'un chef scandinave, une traduction d'un chant de Ramond intitulé: Le Suicide et les Pèlerins, et une sorte de romance de Gœthe, La Violette, précédée d'une pensée de Senancour. Ce n'est qu'après ces différentes réminiscences que se lit un morceau sur la solitude composé par Nodier. Encore, cette pièce ne se distingue-t-elle pas par une haute originalité.
Le genre des Tristes (1806) ne diffère pas de celui des Essais. C'est aussi un recueil de pièces en prose ou en vers, le plus souvent imitées de l'allemand ou de l'anglais, et qui sentent «le lecteur familier d'Ossian et d'Young, le mélancolique glaneur dans les champs de la tombe. Toujours mêmes couleurs éparses, mêmes complaintes égarées, même affreuse catastrophe.» La principale part d'invention dans cet écrit consiste à supposer que son auteur inconnu s'est tué d'un coup de lime au cœur. En somme, ces différents opuscules n'étaient en quelque sorte pour Nodier que des réserves dans lesquelles il semblait déposer des matériaux pour l'avenir. Sut-il s'affranchir de ces souvenirs quand il prit la plume pour son propre compte? Réussit-il à être tout à fait lui-même? On en va juger en examinant Les Proscrits (1802) et Le Peintre de Saltzbourg (1803).
Le cadre du roman de «Stella ou les Proscrits» a coûté peu de frais à l'imagination de l'auteur. Un jeune homme fuit sa patrie, pour échapper à la proscription de la Terreur. Dans les montagnes où il cherche un asile, il rencontre une jeune personne, victime comme lui, des fureurs révolutionnaires, et qui se cache dans une chaumière, sous la garde d'une vieille servante. Comme on peut le prévoir, il aime cette jeune personne qui répond à son amour, et qui, trop tard, lui révèle qu'elle n'était pas libre, et meurt d'amour et de remords. Mais, si la fable est peu compliquée, les sentiments sont des plus violents, et le désespoir éclate en manifestations outrées: «J'ai beaucoup vécu, nous dit le proscrit, beaucoup souffert, beaucoup aimé, et j'ai fait un livre avec mon cœur... C'est pour vous que j'écris, êtres impétueux et sensibles, dont l'âme s'est nourrie des leçons de l'infortune.»
Dans cet appareil déclamatoire, qui nous laisse assez froids, il est bien facile de constater l'imitation. Werther est le véritable inspirateur du Proscrit. L'auteur ne se défend pas de l'avoir pris pour modèle, et, dans le cours du roman, il en parle en plusieurs endroits. Introduit dans la demeure d'un ami, le proscrit y trouve d'abord la Bible, Klopstock, Shakespeare, Richardson, Rousseau; mais écoutons la suite: «Lovely me pressa doucement la main, me fixa d'un air mystérieux, tira de son rayon une boite d'ébène, l'ouvrit avec précaution et en ôta un volume enveloppé dans un crêpe.—Encore un ami, dit-il, en me le présentant: c'était Werther. Je l'avouerai, j'avais vingt ans et je voyais Werther pour la première fois! Lovely remua la tête et soupira.—Je lirai ton Werther, m'écriai-je!—Vois, dit-il, comme ces pages sont usées. Quand je vins parcourir ces montagnes, cet ami m'était resté; je le portais sur mon cœur, je le mouillais de mes larmes; j'attachais tour à tour sur lui mes yeux et mes lèvres brûlantes, je le lisais tout haut et il peuplait ma solitude.» Ainsi sur trois ou quatre personnages que contient le roman en voici déjà deux qui adorent ou vont adorer Werther; Stella appartient au même culte. Bien plus, c'est le livre de Werther qui devient le trait d'union entre Stella et le proscrit. La première fois que celui-ci rencontre la jeune femme, elle était assise dans la campagne et lisait; en le voyant, elle avait laissé tomber son livre; mais la conversation engagée étant devenue embarrassante, elle l'avait repris et le volume intelligent s'était ouvert justement à l'endroit où Werther voit Charlotte pour la première fois. Le proscrit qui n'était pas en retard, lui présente aussitôt l'exemplaire dont il était toujours muni depuis la scène précédente. «Encore Werther, dit-il.—L'ami des malheureux, réplique Stella»; et grâce à cette communauté de lecture, l'intimité fait entre eux de rapides progrès. En un mot, ce roman n'est qu'une glorification de Werther; on n'y parle, on n'y sent que d'après Werther, et les malheurs particuliers des héros du livre de Nodier ne sont guère qu'un prétexte pour écrire un pastiche littéraire.
Les mêmes observations peuvent s'appliquer au Peintre de Saltzbourg. Ici encore, l'imitation de Werther est flagrante. Le héros, qui est Allemand, parle de sa résolution de consacrer «à son cher Werther une fosse d'herbe ondoyante comme il l'a souvent désirée.» Il y a plus, dans une préface de 1840, Nodier a reconnu que le type de Charles Munster était emprunté à «cette merveilleuse Allemagne, la dernière patrie des poésies et des croyances de l'Occident,» dont l'influence littéraire commençait à se faire sentir en 1803 «malgré un gouvernement peu sentimental et disposé à traiter de ridicule le langage de la rêverie et des passions, cette expression mélancolique d'une âme tendre qui cherche sa pareille en pleurant et qui pleure encore après l'avoir trouvée parce que toutes les joies du cœur ont des larmes, et cet élan de sensibilité qui est tentée de tout et que rien ne satisfait.» Il est vrai que Nodier affirme aussi qu'il s'identifiait alors avec son modèle, et qu'«il y avait tant de vérité au fond de cette fiction, dans ses rapports avec son organisation particulière, qu'elle lui faisait prévoir jusqu'à des malheurs qu'il se préparait, mais qu'il n'avait pas encore subis.» Cependant, en écrivant ce livre, il paraît avoir obéi surtout au besoin de reproduire un genre littéraire allemand. Mais il faut noter que, dans cette circonstance, il voyait un peu l'Allemagne à travers une contrefaçon française, puisque son roman fut plus particulièrement inspiré, nous dit-il, par la lecture du chant de Schwarzbourg de Ramond, qu'il a même traduit presque littéralement en vers.
Pour justifier les remarques qui précèdent, il suffit de résumer quelques traits de ce Journal d'un cœur souffrant, sous-titre qui rappelle encore «les souffrances du jeune Werther.» Rien à dire des rôles secondaires, si ce n'est qu'un des comparses a recours au suicide pour échapper à ses chagrins; le principal personnage seul mérite une courte analyse. Charles Munster est une victime des discordes politiques; il est exilé; de plus, il souffre d'un amour malheureux. Il se dépeint ainsi lui-même: «A vingt-trois ans, je suis cruellement désabusé de toutes les choses de la terre, et je suis entré dans un grand dédain du monde et de moi-même, car j'ai vu qu'il n'y avait qu'affliction dans la nature et que le cœur de l'homme n'était qu'amertume.» Son chagrin, d'ailleurs, est le plus souvent calme; il ne s'arrête pas à la tentation du suicide, et, s'il forme quelque vœu d'amour désespéré, il l'oublie vite. Il vit le plus souvent seul avec la nature. Renouvelant l'expression de René sur le retour de la saison des tempêtes, il se promet plus «de ravissement» de l'hiver que des beaux jours, et il se plaît à en tracer le tableau. Cependant, à la fin, le malheur use ses forces, et l'épilogue, ajouté à son journal par une main amie, nous le montre se rendant à une abbaye où il veut finir ses jours «ayant les cheveux épars, la barbe longue, le teint hâve, les yeux égarés, et, malgré la rigueur de la saison, ne portant pour vêtement qu'une espèce de tunique grossière, fermée sur la poitrine avec une ceinture de laine» en un mot, portant les traces «d'une profonde aliénation d'esprit.» Enfin, l'auteur nous apprend qu'à la suite d'un débordement du Danube, on a retrouvé son corps inanimé aux pieds des murs du couvent, dans lequel il allait chercher un dernier asile.
Je ne jugerai pas le Peintre de Saltzbourg. Charles Nodier l'a fait mieux que personne ne le saurait faire. Aux gens d'esprit, c'est peine perdue de conter leurs défauts. Ils les savent de reste, et sont les premiers, sinon à s'en corriger, du moins à s'en accuser. Il est donc convenu, de bonne grâce, que son roman péchait «en réunissant au suprême degré les deux grands défauts de l'école germanique, la naïveté maniérée et l'enthousiasme de la tête.» Et n'a-t-il pas fait mieux? Ne s'est-il pas amusé à nous donner de sa propre main la parodie des Werther et des d'Olban? Dans un récit, d'ailleurs beaucoup trop libre, intitulé: Le dernier chapitre de mon Roman, et qui est de la même année que le Peintre de Saltzbourg, il nous introduit dans une réunion de ce temps, un bal à la Société Olympique, et après avoir passé en revue quelques personnages remarquables, il en décrit un autre qui, «le chapeau rabattu, les bras croisés et l'air pensif, s'égare tristement de groupe en groupe sans adresser la parole à qui que ce soit.» Ce jeune homme porte un pantalon jaune et un habit bleu de ciel, pour avoir une conformité de plus avec Werther dont il a fait son héros. Le roman de Gœthe étant tombé dans ses mains alors qu'il avait vingt ans, il conçut le projet d'en faire le guide de sa conduite. «Dès ce moment, il s'occupa exclusivement de toutes les études qui pouvaient le rapprocher de son modèle. A une Charlotte près, l'imitation était déjà frappante de vérité; mais il était bien décidé à compléter la ressemblance, et son imagination spleenetique se familiarisait tous les jours de plus en plus avec le fatal dénoûment. Enfin, il ne s'agissait plus que de découvrir son héroïne et de fixer la durée de l'attaque. Il compulsa toutes les éditions de Werther pour se déterminer sur ce point essentiel.» Mais ce plan si bien conçu n'a pu s'exécuter. Le pauvre jeune homme n'a pas réussi à être malheureux en amour. Il lui a donc fallu renoncer à devenir tout à fait un Werther. Tel est le badinage où se joue Nodier, et qui prouve la justesse de ce qu'on a dit de lui: «Il y a de l'Arioste dans ce Werther.» Sachons-lui gré, d'ailleurs, de n'avoir pas poussé l'imitation de Gœthe et de Ramond jusqu'à célébrer avec eux le suicide. Contre cette coupable folie, il cherche une arme dans la religion; et, dans un autre écrit de cette même année 1803, les Méditations du cloître, signalant les ravages qu'ont faits parmi ses contemporains «la hache des bourreaux et le pistolet de Werther,» il s'adresse au pouvoir, et, dans un mouvement, cette fois parti du cœur, il jette, à peu près comme l'avait fait Senancour, ce cri des temps troublés: «Cette génération se lève et vous demande des cloîtres!»