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Théâtre de Hrotsvitha

V. PAPHNUCE.

Charles Magnin translation

ARGUMENT DE PAPHNUCE.→

Conversion de la courtisane Thaïs, que l’ermite Paphnuce va trouver, comme Abraham, sous les dehors d’un amant. Paphnuce la convertit et lui impose pour pénitence de rester pendant cinq ans renfermée dans une étroite cellule. Thaïs, par cette juste expiation, est réconciliée à Dieu, et, quinze jours après avoir accompli sa pénitence, elle s’endort dans le Christ(58).

PAPHNUCE.→

PERSONNAGES.

PAPHNUCE, ermite. Disciples de Paphnuce. THAÏS, courtisane. Jeunes gens, amoureux de Thaïs. ANTOINE et PAUL, ermites de la Thébaïde. Une abbesse.

SCÈNE PREMIÈRE.→

PAPHNUCE, LES DISCIPLES.

LES DISCIPLES.→

Pourquoi ce sombre visage, Paphnuce notre père? Pourquoi ne nous montrez-vous pas un air serein, comme de coutume?

PAPHNUCE.→

Celui dont le cœur est contristé ne peut montrer qu’un sombre visage.

LES DISCIPLES.→

Quelle est la cause de votre tristesse?

PAPHNUCE.→

L’injure qu’on fait au Créateur.

LES DISCIPLES.→

De quelle injure parlez-vous?

PAPHNUCE.→

De celle que lui fait souffrir sa propre créature, formée à son image.

LES DISCIPLES.→

Vos paroles nous ont effrayés.

PAPHNUCE.→

Quoique son impassible majesté ne puisse être atteinte par aucun outrage, cependant, s’il m’est permis de transporter métaphoriquement à Dieu les sentiments propres à notre faible nature, quelle plus sensible injure peut-on lui faire, que de mettre le monde mineur en révolte contre sa volonté, quand le monde majeur obéit avec soumission à sa toute-puissance?

LES DISCIPLES.→

Qu’est-ce que le monde mineur(59)?

PAPHNUCE.→

L’homme.

LES DISCIPLES.→

L’homme?

PAPHNUCE.→

Sans doute.

LES DISCIPLES.→

Quel homme?

PAPHNUCE.→

L’homme en général.

LES DISCIPLES.→

Comment cela peut-il se faire?

PAPHNUCE.→

Comme il a plu au Créateur.

LES DISCIPLES.→

Nous ne comprenons pas.

PAPHNUCE.→

C’est qu’en effet cette matière n’est pas accessible à tous les esprits.

LES DISCIPLES.→

Expliquez-nous cela.

PAPHNUCE.→

Prêtez-moi votre attention.

LES DISCIPLES.→

Oui, et la plus complète.

PAPHNUCE.→

Comme le monde majeur est formé de quatre éléments opposés, mais qui, par la volonté du Créateur, s’accordent entre eux selon les lois de l’harmonie, de même l’homme est composé non-seulement de ces quatre éléments, mais d’autres parties, qui sont encore plus contraires entre elles.

LES DISCIPLES.→

Et qu’y a-t-il de plus contraire que les éléments?

PAPHNUCE.→

Le corps et l’âme. Car les éléments, bien que contraires, ont cependant un point commun, qui est d’être matériels; au lieu que l’âme n’est pas mortelle comme le corps, ni le corps spirituel comme l’âme.

LES DISCIPLES.→

Cela est vrai.

PAPHNUCE.→

Cependant, si nous suivons la méthode des dialecticiens, nous ne conviendrons pas même que le corps et l’âme soient contraires.

LES DISCIPLES.→

Et qui peut le nier?

PAPHNUCE.→

Ceux qui sont exercés aux discussions de la dialectique. Rien, suivant eux, n’est contraire à la substance (οὐσία), qui est le réceptacle de tous les contraires.

LES DISCIPLES.→

Qu’entendiez-vous tout à l’heure par cette expression: suivant les lois de l’harmonie(60)?

PAPHNUCE.→

Le voici. Comme les sons graves et les sons aigus(61) produisent un résultat musical, s’ils sont unis suivant des rapports harmoniques, de même des éléments dissonants forment un seul monde, s’ils sont convenablement mis d’accord.

LES DISCIPLES.→

Il est étonnant que des choses dissonantes puissent concorder, ou qu’il soit possible d’appeler concordantes des choses dissonantes.

PAPHNUCE.→

C’est que rien ne peut se composer d’éléments semblables, non plus que d’éléments qui n’ont entre eux aucun rapport de proportion et qui diffèrent entièrement de substance et de nature.

LES DISCIPLES.→

Qu’est-ce que la musique?

PAPHNUCE.→

Une des sciences du quadrivium de la philosophie.

LES DISCIPLES.→

Qu’appelez-vous quadrivium?

PAPHNUCE.→

L’arithmétique, la géométrie, la musique et l’astronomie(62).

LES DISCIPLES.→

Pourquoi ce nom de quadrivium?

PAPHNUCE.→

Parce que, comme d’un carrefour, d’où partent quatre chemins, ces quatre sciences découlent directement d’un seul et même principe de philosophie.

LES DISCIPLES.→

Nous n’osons pas vous questionner sur les trois autres sciences; car à peine la faible portée de notre esprit peut-elle atteindre la hauteur de la discussion que vous avez commencée.

PAPHNUCE.→

Cela est, en effet, d’une difficile intelligence.

LES DISCIPLES.→

Donnez-nous quelques notions superficielles de la science dont nous nous occupons en ce moment.

PAPHNUCE.→

Je ne saurais vous en parler que très-succinctement, car elle est peu connue des solitaires.

LES DISCIPLES.→

De quoi s’occupe-t-elle?

PAPHNUCE.→

La musique?

LES DISCIPLES.→

Oui.

PAPHNUCE.→

Elle traite des sons.

LES DISCIPLES.→

Y en a-t-il une ou plusieurs?

PAPHNUCE.→

On en compte trois, mais qui sont tellement liées entre elles par des rapports de proportion, que ce qui est dans l’une ne peut manquer d’être dans les autres.

LES DISCIPLES.→

Et quelle différence y a-t-il entre les trois?

PAPHNUCE.→

La première se nomme la musique du monde ou musique céleste, la seconde la musique humaine, et la troisième l’instrumentale(63).

LES DISCIPLES.→

En quoi consiste la céleste?

PAPHNUCE.→

Dans les sept planètes et la sphère céleste.

LES DISCIPLES.→

Comment cela?

PAPHNUCE.→

Parce qu’il en est de la musique céleste comme de l’instrumentale. Car on trouve dans les planètes et dans la sphère le même nombre d’intervalles, les mêmes degrés et les mêmes consonnances que dans les cordes.

LES DISCIPLES.→

Qu’est-ce que les intervalles?

PAPHNUCE.→

Les espaces appréciables qui sont entre les planètes ou entre les cordes.

LES DISCIPLES.→

Et les degrés?

PAPHNUCE.→

La même chose que les tons(64).

LES DISCIPLES.→

Nous n’avons aucune notion de ceux-ci.

PAPHNUCE.→

Le ton se compose de deux sons: il est proportionnel au nombre epogdous ou sesquioctave (c’est-à-dire dans le rapport de 9 à 8).

LES DISCIPLES.→

Plus nous faisons d’efforts pour comprendre et franchir rapidement vos premières propositions, plus vous nous en apportez sans cesse d’une difficulté croissante.

PAPHNUCE.→

Cela est inévitable dans ces sortes de discussions.

LES DISCIPLES.→

Dites-nous quelques mots des consonnances en général, pour qu’au moins nous sachions le sens de ce terme.

PAPHNUCE.→

La consonnance est une certaine combinaison harmonique(65).

LES DISCIPLES.→

Comment cela?

PAPHNUCE.→

Parce qu’elle est composée tantôt de quatre, tantôt de cinq, et tantôt de huit sons.

LES DISCIPLES.→

A présent que nous savons qu’il y a trois consonnances, nous voudrions connaître le nom de chacune d’elles.

PAPHNUCE.→

La première se nomme diatessaron, comme formée de quatre sons; elle est en proportion épitrite ou sesquitierce (dans le rapport de 4 à 3). La seconde se nomme diapente, ou composée de cinq sons; elle est en proportion hémiole ou sesquialtère (dans le rapport de 3 à 2). La troisième se nomme diapason; elle est en raison double (c’est-à-dire formée par l’union de la quarte et de la quinte)(66), et se compose de huit sons.

LES DISCIPLES.→

La sphère et les planètes rendent-elles donc des sons, pour qu’on puisse les comparer aux cordes?

PAPHNUCE.→

Oui, et des sons très-forts.

LES DISCIPLES.→

Pourquoi ne les entendons-nous pas?

PAPHNUCE.→

On en donne plusieurs raisons. Les uns pensent qu’on ne peut entendre les sons de la sphère céleste à cause de leur continuité. Les autres croient que cela vient de la densité de l’air. Quelques-uns pensent qu’un aussi énorme volume de son ne peut pénétrer dans notre étroit conduit auditif(67). Quelques personnes enfin soutiennent que la sphère produit un son si doux, si enchanteur, que si les hommes pouvaient l’entendre, ils se réuniraient en foule, négligeraient toutes leurs affaires, et, s’oubliant eux-mêmes, suivraient le son conducteur de l’Orient en Occident.

LES DISCIPLES.→

Il vaut mieux ne pas l’entendre.

PAPHNUCE.→

La prescience du Créateur en a jugé ainsi.

LES DISCIPLES.→

Cela peut suffire sur la musique céleste; passons à la musique humaine.

PAPHNUCE.→

Que voulez-vous en savoir?

LES DISCIPLES.→

En quoi elle consiste.

PAPHNUCE.→

Non-seulement elle consiste, comme je vous l’ai dit, dans l’union du corps et de l’âme, ainsi que dans l’émission de la voix tantôt grave et tantôt aiguë; mais on la retrouve encore dans la pulsation des artères et dans la mesure de certains membres, tels que les articulations des doigts, qui nous offrent, quand nous les mesurons, les mêmes proportions que nous avons signalées dans les consonnances; car la musique est non-seulement la convenance des voix, mais encore celle des autres choses dissemblables.

LES DISCIPLES.→

Si nous avions prévu que le nœud de cette question dût être si difficile à dénouer pour des ignorants, nous aurions mieux aimé ne rien savoir du monde mineur, que de nous jeter dans de telles difficultés.

PAPHNUCE.→

La peine que vous avez prise n’est rien, à présent que vous savez ce que vous ignoriez auparavant.

LES DISCIPLES.→

Il est vrai; mais nous n’avons aucun goût pour les discussions philosophiques. Notre intelligence ne peut saisir la subtilité de votre argumentation.

PAPHNUCE.→

Pourquoi vous moquez-vous? je ne suis qu’un ignorant, et non pas un philosophe.

LES DISCIPLES.→

Et d’où avez-vous tiré ces connaissances dont nous n’avons pu suivre l’exposition sans fatigue?

PAPHNUCE.→

C’est une faible goutte que, par hasard et sans m’être assis au banquet de la science, j’ai vue, en passant, tomber de la pleine coupe des sages; je l’ai recueillie, et j’ai voulu vous en faire part.

LES DISCIPLES.→

Nous rendons grâce à votre bonté; mais cette maxime de l’Apôtre nous effraie: «Dieu choisit les insensés suivant le monde, pour confondre les prétendus sages(68).»

PAPHNUCE.→

Sages ou insensés mériteront d’être confondus devant le Seigneur, s’ils font le mal.

LES DISCIPLES.→

Sans doute.

PAPHNUCE.→

Toute la science qu’il est possible d’avoir n’est pas ce qui offense Dieu, mais l’injuste orgueil de celui qui sait.

LES DISCIPLES.→

Cela est vrai.

PAPHNUCE.→

Et à quoi la connaissance des arts serait-elle plus justement et plus dignement employée qu’à la louange de celui qui a créé tout ce qu’on peut savoir, et qui nous fournit la matière et l’instrument de la science?

LES DISCIPLES.→

On n’en saurait faire un meilleur emploi.

PAPHNUCE.→

Car mieux l’homme comprend par quelle loi admirable Dieu a réglé le nombre, la proportion et l’équilibre de toutes choses, plus il brûle d’amour pour lui.

LES DISCIPLES.→

Et c’est avec justice(69).

PAPHNUCE.→

Mais pourquoi m’appesantir sur ce sujet, qui nous apporte peu de plaisir?

LES DISCIPLES.→

Apprenez-nous la cause de votre tristesse, pour que nous ne soyons pas oppressés plus longtemps sous le poids de la curiosité.

PAPHNUCE.→

Quand vous m’aurez entendu, vous n’aurez pas lieu de vous réjouir.

LES DISCIPLES.→

Trop souvent on ne trouve qu’un chagrin au fond de la curiosité satisfaite(70). Toutefois, nous ne pouvons surmonter la nôtre: car c’est un défaut inhérent à la faiblesse humaine.

PAPHNUCE.→

Une femme impudique habite dans notre pays.

LES DISCIPLES.→

C’est un grand danger pour les habitants.

PAPHNUCE.→

Cette femme, en qui brille une admirable beauté, se souille des impuretés les plus horribles.

LES DISCIPLES.→

Malheur déplorable! Quel est son nom?

PAPHNUCE.→

Thaïs.

LES DISCIPLES.→

Thaïs, la courtisane?

PAPHNUCE.→

Elle-même.

LES DISCIPLES.→

Sa vie infâme est connue de tous.

PAPHNUCE.→

Il ne faut pas s’en étonner, car il ne lui suffit pas de courir à sa perte avec un petit nombre d’amants; il n’y a personne qu’elle ne s’efforce de séduire par ses charmes et d’entraîner à sa perte.

LES DISCIPLES.→

Calamité funeste!

PAPHNUCE.→

Non-seulement les étourdis dissipent avec elle le peu de biens qui leur reste; mais les riches citoyens de la ville consument ce qu’ils possèdent de plus précieux, pour l’enrichir à leurs dépens.

LES DISCIPLES.→

Cela fait frémir d’horreur.

PAPHNUCE.→

Des troupeaux d’amants affluent chez elle.

LES DISCIPLES.→

Ils se perdent eux-mêmes.

PAPHNUCE.→

Ces insensés, aveuglés par leurs désirs, se disputent l’entrée de sa maison, et s’emportent en querelles.

LES DISCIPLES.→

Un vice en engendre un autre.

PAPHNUCE.→

Puis ils en viennent aux mains; tantôt ils se meurtrissent le visage à coups de poing, tantôt ils se repoussent les uns les autres par les armes et inondent de sang le seuil de cette demeure impure.

LES DISCIPLES.→

O excès détestables!

PAPHNUCE.→

Voilà l’injure au Créateur que je déplorais; voilà la cause de ma douleur.

LES DISCIPLES.→

Ce n’est pas sans motif que vous vous affligez, et nous ne doutons pas que les citoyens de la patrie céleste n’en soient contristés comme vous.

PAPHNUCE.→

Si j’allais la trouver sous les dehors d’un amant, peut-être pourrais-je l’amener à renoncer à ces désordres?

LES DISCIPLES.→

Puisse celui qui a versé ce dessein dans votre pensée vous donner le pouvoir de l’accomplir!

PAPHNUCE.→

Prêtez-moi cependant l’appui de vos prières assidues, pour que je puisse vaincre les ruses du serpent maudit.

LES DISCIPLES.→

Que celui qui a terrassé le roi des habitants des ténèbres vous fasse triompher de l’ennemi du genre humain!

SCÈNE II.→

PAPHNUCE, LES AMANTS DE THAÏS.

PAPHNUCE.→

J’aperçois des jeunes gens dans le forum. Je vais les aborder et leur demander où je trouverai celle que je cherche.

LES JEUNES GENS.→

Cet inconnu semble vouloir nous aborder; voyons ce qu’il nous veut.

PAPHNUCE.→

Holà! jeunes gens, qui êtes-vous?

LES JEUNES GENS.→

Des habitants de cette ville.

PAPHNUCE.→

Je vous salue.

LES JEUNES GENS.→

Nous vous saluons aussi, qui que vous soyez, étranger ou citoyen.

PAPHNUCE.→

Je suis étranger.

LES JEUNES GENS.→

Pourquoi venez-vous ici? que cherchez vous?

PAPHNUCE.→

Ce n’est pas une chose à dire.

LES JEUNES GENS.→

Pourquoi?

PAPHNUCE.→

C’est mon secret.

LES JEUNES GENS.→

Vous feriez mieux de nous parler avec confiance; car, n’étant pas de cette ville, vous aurez de la peine à faire ce que vous désirez, sans les conseils des habitants.

PAPHNUCE.→

Et si je parle, et qu’en parlant j’élève un obstacle à mes desseins?

LES JEUNES GENS.→

Aucun ne viendra de nous.

PAPHNUCE.→

Je cède à vos promesses bienveillantes et me fie à votre loyauté. Je vais vous communiquer mon secret.

LES JEUNES GENS.→

Vous ne rencontrerez de notre part ni infidélité ni entrave.

PAPHNUCE.→

J’ai appris, par de nombreux rapports, qu’il habite parmi vous une femme que tout le monde est forcé d’aimer, et qui est affable pour tout le monde.

LES JEUNES GENS.→

Savez-vous son nom?

PAPHNUCE.→

Oui.

LES JEUNES GENS.→

Comment s’appelle-t-elle?

PAPHNUCE.→

Thaïs.

LES JEUNES GENS.→

C’est le feu qui embrase nos concitoyens.

PAPHNUCE.→

On la dit la plus belle et la plus voluptueuse de toutes les femmes.

LES JEUNES GENS.→

Ceux qui vous ont ainsi parlé d’elle ne vous ont pas trompé.

PAPHNUCE.→

C’est pour elle que j’ai supporté la longueur d’un pénible voyage. Je ne suis venu que pour la voir.

LES JEUNES GENS.→

Rien ne s’oppose à ce que vous la voyiez.

PAPHNUCE.→

Où demeure-t-elle?

LES JEUNES GENS.→

Voyez, son logis est tout proche.

PAPHNUCE.→

Est-ce cette maison que vous me montrez du doigt?

LES JEUNES GENS.→

Oui.

PAPHNUCE.→

J’y vais.

LES JEUNES GENS.→

Si vous voulez, nous vous accompagnerons.

PAPHNUCE.→

Je préfère y aller seul.

LES JEUNES GENS.→

Comme il vous plaira.

SCÈNE III.→

PAPHNUCE, THAIS.

PAPHNUCE.→

Êtes-vous ici dedans, Thaïs, vous que je cherche?

THAÏS.→

Qui est là? quel inconnu me parle?

PAPHNUCE.→

Un homme qui vous aime.

THAÏS.→

Quiconque m’aime est payé de retour.

PAPHNUCE.→

O Thaïs! Thaïs! quel long et pénible voyage j’ai entrepris, pour avoir le bonheur de vous parler et de contempler votre beauté!

THAÏS.→

Je ne me dérobe point à vos regards; je ne refuse pas de m’entretenir avec vous.

PAPHNUCE.→

Une conversation aussi intime que celle que je désire demande un lieu plus solitaire.

THAÏS.→

Voici une chambre bien meublée, et qui offre une agréable habitation.

PAPHNUCE.→

N’y a-t-il pas un réduit plus retiré, où nous puissions causer plus secrètement?

THAÏS.→

Oui, il y a encore dans ce logis un lieu plus reculé, et si secret, qu’avec moi il n’y a que Dieu qui le connaisse.

PAPHNUCE.→

Quel Dieu?

THAÏS.→

Le vrai Dieu.

PAPHNUCE.→

Vous croyez donc que Dieu sait quelque chose de ce qui nous concerne?

THAÏS.→

Je n’ignore pas que rien ne lui est caché.

PAPHNUCE.→

Pensez-vous qu’il reste indifférent aux actions des pécheurs, ou qu’il les juge, au contraire, avec équité?

THAÏS.→

Je crois que, dans la balance de sa justice, il pèse les actions de tous les hommes, et qu’il dispense le châtiment ou la récompense à chacun suivant ses œuvres.

PAPHNUCE.→

O Christ! combien ta bonté pour nous est admirable et patiente! Ceux même qui te connaissent, et que tu vois pécher, tu tardes encore à les punir.

THAÏS.→

Pourquoi tremblez-vous et changez-vous de couleur? Pourquoi versez-vous des larmes?

PAPHNUCE.→

Votre présomption me fait horreur, je déplore votre chute; car vous saviez ces vérités, et, cependant, vous avez perdu un si grand nombre d’âmes!

THAÏS.→

Malheur, malheur à moi!

PAPHNUCE.→

Vous serez damnée, avec d’autant plus de justice que vous avez, avec une plus grande présomption, offensé sciemment la Majesté divine!

THAÏS.→

Hélas! hélas! que dites-vous? Quelles menaces adressez-vous à une malheureuse femme?

PAPHNUCE.→

Les supplices de l’enfer vous atteindront, si vous persévérez dans le crime.

THAÏS.→

La sévérité de vos réprimandes ébranle profondément mon cœur effrayé.

PAPHNUCE.→

Oh! plût à Dieu qu’une si grande terreur pénétrât jusqu’au fond de vos entrailles, que vous n’eussiez plus l’audace de céder à de dangereuses voluptés!

THAÏS.→

Et quelle place peut-il rester à présent pour les plaisirs corrompus dans un cœur où règnent sans partage un repentir amer et l’épouvante nouvelle que m’inspirent des crimes dont je connais l’énormité?

PAPHNUCE.→

Ce que je souhaite, c’est que, coupant les épines du vice, vous fassiez couler sur vos fautes le torrent de la componction.

THAÏS.→

Oh! si vous pouviez croire, oh! si vous pouviez espérer qu’une pécheresse souillée, comme je le suis, par la fange de mille et mille impuretés, pût jamais expier ses crimes et mériter son pardon par une pénitence, quelque dure qu’elle fût!...

PAPHNUCE.→

Il n’est point de péché si grave, point de crime si énorme, que ne puissent expier les larmes du repentir, pourvu qu’elles soient suivies d’œuvres effectives.

THAÏS.→

Montrez-moi, je vous prie, mon père, par quelles œuvres méritoires je puis obtenir le bienfait de ma réconciliation.

PAPHNUCE.→

Méprisez le siècle, et fuyez la compagnie de vos amants dissolus.

THAÏS.→

Et que me faudra-t-il faire ensuite?

PAPHNUCE.→

Vous retirer dans un lieu solitaire, où, en faisant votre examen intérieur, vous puissiez pleurer sur l’énormité de votre péché.

THAÏS.→

Si vous espérez que cela puisse être utile à mon salut, je ne tarde pas un seul instant.

PAPHNUCE.→

Je ne doute pas que cela ne vous soit utile.

THAÏS.→

Accordez-moi seulement un court délai, pour réunir les richesses que j’ai si mal acquises et que j’ai trop longtemps conservées.

PAPHNUCE.→

Ne vous inquiétez pas de ces choses; il ne manquera pas de gens qui s’en serviront, quand ils les auront trouvées.

THAÏS.→

Je ne m’inquiète de ces biens ni pour les garder, ni pour les donner à mes amis: je ne songe pas même à les distribuer aux indigents; car je ne crois pas que le prix de ce qui demande une expiation puisse être convenablement employé en bonnes œuvres(71).

PAPHNUCE.→

Vous avez raison. Et qu’avez-vous résolu de faire de ces monceaux de richesses?

THAÏS.→

Je veux les livrer aux flammes et les réduire en cendres.

PAPHNUCE.→

Pourquoi?

THAÏS.→

Pour ne rien laisser dans le monde de ce que je n’ai acquis qu’en péchant et en outrageant le Créateur du monde.

PAPHNUCE.→

Oh! que vous êtes différente de cette Thaïs qui brûlait naguère de passions impures, et qui était altérée d’or(72)!

THAÏS.→

Peut-être deviendrai-je meilleure, si cela plaît à Dieu.

PAPHNUCE.→

Il n’est pas difficile à son essence immuable de changer toutes choses à son gré.

THAÏS.→

Je vais mettre à exécution le projet que j’ai conçu.

PAPHNUCE.→

Allez en paix, et hâtez-vous de revenir vers moi.

SCÈNE IV.→

THAÏS, SES AMANTS.

THAÏS.→

Venez tous ici; accourez, amants insensés!

LES AMANTS.→

C’est la voix de Thaïs qui nous appelle; allons vite, pour ne pas l’offenser par nos lenteurs.

THAÏS.→

Approchez! accourez! j’ai à échanger avec vous quelques paroles.

LES AMANTS.→

O Thaïs! Thaïs! que signifie ce bûcher que vous élevez? Pourquoi y entassez-vous ce nombre infini d’objets précieux?

THAÏS.→

Vous le demandez?

LES AMANTS.→

Nous sommes frappés de surprise.

THAÏS.→

Je vais vous le dire sans délai.

LES AMANTS.→

Nous le désirons.

THAÏS.→

Regardez! (Elle met le feu au bûcher.)

LES AMANTS.→

Arrêtez! arrêtez, Thaïs! que faites-vous? Avez-vous perdu la raison?

THAÏS.→

Je ne l’ai pas perdue; je l’ai recouvrée!

LES AMANTS.→

Pourquoi sacrifiez-vous ainsi quatre cents livres d’or et tant de richesses de toutes sortes?

THAÏS.→

Je veux consumer dans les flammes tout ce que j’ai arraché de vous par de mauvaises actions, afin qu’il ne vous reste plus la moindre espérance de me voir jamais céder à votre amour.

LES AMANTS.→

Arrêtez, un moment! arrêtez! et découvrez-nous la cause du trouble où vous êtes.

THAÏS.→

Je ne veux ni rester, ni vous parler plus longtemps.

LES AMANTS.→

D’où viennent ces dédains et ce mépris? Nous reprochez-vous quelque infidélité? N’avons-nous pas toujours satisfait vos désirs? et voilà que vous nous accablez injustement d’une haine imméritée!

THAÏS.→

Laissez-moi; ne déchirez pas mes vêtements pour me retenir! Qu’il vous suffise que jusqu’à ce jour j’aie consenti à pécher avec vous. Il est temps de mettre un terme à mes fautes. Le moment de nous séparer est venu.

LES AMANTS.→

Où va-t-elle?

THAÏS.→

Dans un lieu où nul d’entre vous ne me verra.

LES AMANTS.→

Grand Dieu! quel est ce prodige? Thaïs, nos délices, elle qui ne songeait qu’à s’enrichir, elle qui n’eut jamais d’autre pensée que le plaisir, et qui s’était livrée tout entière à la volupté, voilà qu’elle sacrifie sans retour tant de monceaux d’or et de pierreries! Elle nous méprise, nous ses amants, et nous a privés tout à coup de sa présence!

SCÈNE V.→

THAÏS, PAPHNUCE.

THAÏS.→

Me voici, Paphnuce mon père. Je viens à vous toute prête à vous obéir.

PAPHNUCE.→

Votre retard commençait à m’inquiéter; je craignais que vous ne vous fussiez engagée de nouveau dans les distractions du siècle.

THAÏS.→

N’ayez pas cette crainte: les pensées qui roulent dans mon esprit sont bien différentes. J’ai disposé de ma fortune comme je le voulais, et j’ai renoncé publiquement à mes amants.

PAPHNUCE.→

Puisque vous avez renoncé à eux, vous pouvez maintenant vous unir à votre amant qui est au ciel.

THAÏS.→

C’est à vous de me tracer, comme avec une règle, la conduite que je dois tenir.

PAPHNUCE.→

Suivez-moi.

THAÏS.→

Mes pas vous suivront, et plût à Dieu que je pusse vous suivre de même par mes actions!

SCÈNE VI.→

Les précédents.

PAPHNUCE.→

Vous voyez ce monastère; il est habité par un noble collége de vierges consacrées à Dieu. C’est là que je désire que vous passiez le temps de votre pénitence.

THAÏS.→

Je ne résiste point à vos ordres.

PAPHNUCE.→

Je vais entrer et prier l’abbesse, directrice de cette maison, de vouloir bien vous y recevoir.

THAÏS.→

Que dois-je faire en attendant?

PAPHNUCE.→

Entrez avec moi.

THAÏS.→

J’obéis.

PAPHNUCE.→

L’abbesse vient à notre rencontre. Je ne comprends pas qui l’a si promptement instruite de notre arrivée.

THAÏS.→

C’est la renommée, dont nul retard n’arrête la course.

SCÈNE VII.→

Les mêmes, L’ABBESSE.

PAPHNUCE.→

Je vous rencontre à propos, illustre abbesse; c’est vous que je cherche.

L’ABBESSE.→

Vous êtes le bien-venu, Paphnuce notre vénérable père. Bénie soit votre arrivée, vous que chérit le Seigneur!

PAPHNUCE.→

Que la grâce du souverain Créateur répande sur vous la béatitude de sa bénédiction éternelle!

L’ABBESSE.→

D’où me vient ce bonheur, que votre Sainteté daigna visiter aujourd’hui mon humble habitation?

PAPHNUCE.→

J’ai besoin de votre assistance dans une nécessité pressante.

L’ABBESSE.→

Vous n’avez qu’à m’apprendre, d’un mot, ce que vous désirez de moi; je m’empresserai de vous obéir et de satisfaire à vos vœux, selon mon pouvoir.

PAPHNUCE.→

Je vous apporte une chèvre demi-morte, que j’ai arrachée à la dent du loup; je vous prie de lui accorder, pour la guérir, votre miséricordieuse sollicitude, jusqu’à ce qu’elle ait échangé sa rude peau de chèvre contre une douce toison de brebis.

L’ABBESSE.→

Expliquez-vous plus clairement.

PAPHNUCE.→

Cette femme que vous voyez a mené la vie d’une courtisane.

L’ABBESSE.→

Cela est déplorable.

PAPHNUCE.→

Elle s’est abandonnée tout entière aux plaisirs sensuels.

L’ABBESSE.→

Elle s’est perdue elle-même.

PAPHNUCE.→

Mais enfin, par mes conseils, et avec le secours du Christ, elle n’a plus à présent que de l’aversion pour les vanités qui la séduisaient, et elle a résolu de vivre chaste.

L’ABBESSE.→

Grâces soient rendues à l’auteur de cette conversion!

PAPHNUCE.→

Les maladies de l’âme, comme celles du corps, se guérissent par l’emploi des contraires. Il faut donc que cette pécheresse, séquestrée des agitations du siècle, soit renfermée seule dans une cellule étroite, où elle puisse, avec plus de loisir, méditer sur ses fautes.

L’ABBESSE.→

Rien n’est plus utile.

PAPHNUCE.→

Donnez des ordres pour qu’une cellule soit construite le plus tôt possible.

L’ABBESSE.→

Elle le sera dans un court délai.

PAPHNUCE.→

Il faut n’y laisser ni entrée, ni sortie, mais seulement une petite fenêtre, par laquelle elle puisse recevoir un peu de nourriture, que vous lui ferez donner discrètement à des jours et des heures marqués.

L’ABBESSE.→

Je crains que la faiblesse de cette femme habituée au luxe n’ait peine à supporter la rigueur d’une pénitence aussi dure.

PAPHNUCE.→

N’ayez pas cette inquiétude: il faut pour de grandes fautes recourir à des remèdes proportionnés.

L’ABBESSE.→

Cela est vrai.

PAPHNUCE.→

Ce qui m’inquiète davantage, ce sont les délais; je crains qu’elle ne retombe dans la société corrompue des hommes.

L’ABBESSE.→

Pourquoi cette inquiétude? Que ne la renfermez-vous? La cellule que vous avez demandée est prête.

PAPHNUCE.→

Tant mieux. Entrez, Thaïs, dans ce réduit, où vous pourrez convenablement pleurer vos désordres.

THAÏS.→

Que cette cellule est étroite et obscure! Que ce séjour est incommode pour une femme délicate!

PAPHNUCE.→

Pourquoi maudissez-vous cette habitation? Pourquoi frémissez-vous d’y entrer? Indomptée jusqu’à ce jour, vous avez erré sans contrainte; il convient aujourd’hui que vous receviez un frein dans la solitude.

THAÏS.→

L’âme accoutumée aux plaisirs des sens ne peut se défendre de quelques retours vers sa première vie.

PAPHNUCE.→

C’est pourquoi les rênes de la discipline doivent la retenir, jusqu’à ce que la révolte ait cessé.

THAÏS.→

Avilie, comme je le suis, je ne refuse pas d’obéir aux ordres de votre paternité; mais il y a dans cette habitation un inconvénient bien difficile à supporter pour ma faiblesse.

PAPHNUCE.→

Quel est cet inconvénient?

THAÏS.→

Je rougis de le dire.

PAPHNUCE.→

Ne rougissez pas, et parlez sans détour.

THAÏS.→

Qu’y a-t-il de plus pénible, de plus révoltant que d’être forcée de satisfaire dans un même lieu à toutes les nécessités corporelles? Il est certain que cette cellule sera bientôt infecte et inhabitable.

PAPHNUCE.→

Craignez les douleurs de la torture éternelle, et ne redoutez pas les maux passagers.

THAÏS.→

C’est ma faiblesse qui me force à craindre.

PAPHNUCE.→

Il est convenable que vous expiiez par des incommodités rebutantes la mollesse et les jouissances coupables de votre vie passée.

THAÏS.→

Je ne résiste pas: je conviens qu’il est juste que, souillée par l’impureté, j’habite une fosse impure et fétide. Je gémis seulement de voir qu’il ne me restera aucune place où je puisse convenablement et décemment invoquer le nom de la redoutable Majesté.

PAPHNUCE.→

Et d’où vous vient cette présomption d’oser prononcer de vos lèvres salies le nom de la Divinité sans tache?

THAÏS.→

Et de qui puis-je espérer mon pardon? qui me sauvera par sa miséricorde, s’il m’est défendu d’invoquer celui contre qui seul j’ai péché, et à qui seul je dois offrir mes prières ferventes?

PAPHNUCE.→

Vous devez prier non par des paroles, mais par des larmes; non par le son plaintif de votre voix, mais par le râle de votre cœur repentant.

THAÏS.→

S’il n’est pas permis à ma voix de prier Dieu, comment puis-je espérer mon pardon?

PAPHNUCE.→

Vous l’obtiendrez d’autant plus vite, que votre humilité sera plus parfaite. Dites seulement: «O mon Créateur, ayez pitié de moi!»

THAÏS.→

J’ai bien besoin qu’il m’accorde sa pitié, pour n’être pas vaincue dans ce périlleux combat.

PAPHNUCE.→

Combattez avec courage, et vous obtiendrez une heureuse victoire.

THAÏS.→

C’est à vous de prier pour me faire obtenir la palme du triomphe.

PAPHNUCE.→

Cette recommandation n’est pas nécessaire.

THAÏS.→

J’ai l’espérance. (Elle entre dans la cellule.)

PAPHNUCE.→

Il est temps de reprendre le chemin désiré de ma solitude, et d’aller revoir mes disciples chéris. Vénérable abbesse, je confie cette captive à votre sollicitude et à votre charité. Je vous prie de lui donner le nécessaire, avec un peu d’indulgence pour son corps délicat, et de régénérer abondamment son âme par vos salutaires exhortations.

L’ABBESSE.→

Soyez sans inquiétude, j’aurai pour elle une tendresse et des soins de mère.

PAPHNUCE.→

Je pars.

L’ABBESSE.→

Allez en paix(73).

SCÈNE VIII.→

PAPHNUCE, LES DISCIPLES.

LES DISCIPLES.→

Qui heurte à la porte?

PAPHNUCE.→

Moi.

LES DISCIPLES.→

C’est la voix de Paphnuce notre père!

PAPHNUCE.→

Otez le verrou.

LES DISCIPLES.→

Salut, ô notre père!

PAPHNUCE.→

Salut.

LES DISCIPLES.→

La durée de votre absence nous inquiétait beaucoup.

PAPHNUCE.→

Je me félicite de m’être absenté.

LES DISCIPLES.→

Qu’avez-vous fait de Thaïs?

PAPHNUCE.→

Ce que j’avais projeté.

LES DISCIPLES.→

Où l’avez-vous conduite?

PAPHNUCE.→

Dans une étroite cellule, où elle pleure ses péchés.

LES DISCIPLES.→

Gloire à la sainte Trinité!

PAPHNUCE.→

Et que béni soit son nom redoutable, maintenant et dans tous les siècles!

LES DISCIPLES.→

Amen.

SCÈNE IX.→

PAPHNUCE, seul.→

Il y a trois ans(74) que Thaïs subit sa pénitence, et j’ignore si son repentir est agréable à Dieu. Je vais aller trouver mon frère Antoine, afin que, par son intervention, la vérité se manifeste à moi.

SCÈNE X.→

Le même, ANTOINE.

ANTOINE.→

Quel bonheur inespéré! quel sujet imprévu de joie! ne vois-je pas Paphnuce, mon frère et mon compagnon de solitude? C’est lui-même.

PAPHNUCE.→

C’est moi, en effet.

ANTOINE.→

Vous êtes le bien-venu, mon frère, votre bonne arrivée me comble de joie.

PAPHNUCE.→

Je ne suis pas moins joyeux de vous voir que vous ne l’êtes de ma venue.

ANTOINE.→

Quel événement si heureux, si agréable pour nous, vous a fait sortir de votre retraite et vous amène ici?

PAPHNUCE.→

Je vais vous le dire.

ANTOINE.→

Je le souhaite.

PAPHNUCE.→

Il y a plus de trois ans qu’une courtisane nommée Thaïs était venue s’établir dans notre voisinage. Non-seulement elle courait à sa perte, mais elle entraînait une foule d’âmes à la mort.

ANTOINE.→

Oh! déplorable désordre!

PAPHNUCE.→

J’allai la trouver sous les dehors d’un amant. Tantôt je m’efforçais de ramener par de douces remontrances ce cœur livré à la volupté, tantôt je l’effrayais par d’énergiques conseils et de terribles menaces.

ANTOINE.→

Un semblable mélange était bien approprié à ce genre de faiblesse(75).

PAPHNUCE.→

Elle céda enfin, et, renonçant à ses habitudes honteuses, elle se voua à la chasteté et consentit à s’enfermer dans une étroite cellule.

ANTOINE.→

Ce que vous m’apprenez me cause tant de satisfaction, que toutes les fibres de mon cœur en ont tressailli de joie.

PAPHNUCE.→

De tels sentiments sont dignes de votre sainteté. Pour moi, quoique je me réjouisse infiniment de cette conversion, j’éprouve cependant une fort grave inquiétude. Je crains que cette femme délicate n’ait trop de peine à supporter une pénitence si longue.

ANTOINE.→

La vraie charité est toujours accompagnée d’une pieuse compassion.

PAPHNUCE.→

Je vous demande ces tendres sentiments pour Thaïs. Daignez, vous et vos disciples, unir vos prières aux miennes, jusqu’à ce que le ciel nous fasse connaître si les larmes de notre pénitente ont attendri et amené à l’indulgence la miséricorde divine.

ANTOINE.→

Nous consentons bien volontiers à votre demande.

PAPHNUCE.→

Dieu dans sa clémence vous exaucera, j’en suis certain.

SCÈNE XI.→

Les mêmes, ensuite PAUL.

ANTOINE.→

Déjà la promesse évangélique s’est accomplie en nous.

PAPHNUCE.→

Quelle promesse?

ANTOINE.→

Celle qui nous assure qu’en unissant nos prières nous pourrons tout obtenir de Jésus-Christ(76).

PAPHNUCE.→

Qu’est-il arrivé?

ANTOINE.→

Mon disciple Paul vient d’avoir une vision.

PAPHNUCE.→

Appelez-le.

ANTOINE.→

Paul, approchez, et racontez à Paphnuce ce que vous avez vu.

PAUL.→

J’ai vu dans le ciel un lit magnifique, tendu de blanc, auprès duquel se tenaient debout et comme en sentinelle, quatre jeunes vierges brillantes de clarté. En admirant cette réjouissante splendeur, je disais à part moi: une telle gloire n’appartient à personne autant qu’à mon père et à mon maître Antoine.

ANTOINE.→

Je ne me crois pas digne d’une semblable béatitude.

PAUL.→

A peine avais-je achevé cette réflexion, qu’une voix divine et tonnante me dit: «Ce n’est pas à Antoine, comme tu l’espères, mais à Thaïs la courtisane, que cette gloire est réservée.»

PAPHNUCE.→

Grâces soient rendues à la douceur de ta miséricorde, Christ, fils unique de Dieu, qui as daigné accorder cette consolation à ma tristesse!

ANTOINE.→

Louons le Seigneur; il en est digne.

PAPHNUCE.→

Je vais visiter ma captive.

ANTOINE.→

Le temps est venu de lui faire espérer son pardon et de la consoler par la promesse de la béatitude éternelle.

SCÈNE XII.→

PAPHNUCE, THAÏS.

PAPHNUCE.→

Thaïs! ma fille adoptive! ouvrez votre fenêtre, que je vous voie.

THAÏS.→

Qui me parle?

PAPHNUCE.→

Paphnuce, votre père.

THAÏS.→

D’où me vient un si grand bonheur, que vous daigniez me visiter, moi, pauvre pécheresse?

PAPHNUCE.→

Quoique depuis ces trois ans j’aie été absent de corps, je n’ai pas moins éprouvé une constante sollicitude pour votre salut.

THAÏS.→

Je n’en doute pas.

PAPHNUCE.→

Exposez-moi l’histoire de votre régime intérieur et les degrés de votre repentir.

THAÏS.→

Je ne puis vous dire qu’une seule chose, c’est que je sais n’avoir rien fait qui soit digne du Seigneur.

PAPHNUCE.→

Si Dieu scrutait toutes nos iniquités, nul ne pourrait soutenir cet examen.

THAÏS.→

Si cependant vous voulez savoir ce que j’ai fait: j’ai réuni dans ma pensée, comme en un faisceau, la multitude de mes fautes; je n’ai pas cessé de les contempler et de les repasser dans mon esprit. Aussi, comme l’odeur infecte de ma cellule ne quittait point mes narines, de même la crainte de l’enfer ne s’est pas éloignée un moment des yeux de ma conscience.

PAPHNUCE.→

Parce que vous vous êtes punie vous-même par le repentir, vous avez mérité votre pardon.

THAÏS.→

Oh! plût au ciel!

PAPHNUCE.→

Donnez-moi la main, que je vous aide à sortir.

THAÏS.→

Non, mon vénérable père! non, ne me retirez pas de ce fumier, souillée comme je suis: laissez-moi dans ce lieu bien digne de mes mérites.

PAPHNUCE.→

Le temps est venu pour vous de déposer la crainte et de commencer à espérer la vie éternelle, car votre pénitence est agréable à Dieu.

THAÏS.→

Que tous les anges louent sa miséricorde, puisqu’il n’a pas repoussé l’humble repentir d’un cœur contrit!

PAPHNUCE.→

Persistez dans la crainte de Dieu et maintenez-vous dans son amour; car lorsque quinze jours se seront écoulés, vous dépouillerez votre enveloppe humaine, et, votre course ici-bas étant heureusement achevée, vous irez, avec le secours de la grâce suprême, habiter les astres.

THAÏS.→

Oh! puissé-je échapper aux tourments de l’enfer, ou du moins être brûlée par des flammes moins ardentes! car je ne saurais obtenir par mes mérites la béatitude éternelle.

PAPHNUCE.→

La grâce, ce don gratuit de la divinité, ne pèse point le mérite des hommes; car, si elle n’était accordée qu’aux mérites, on ne l’appellerait pas la grâce(77).

THAÏS.→

Que le concert des cieux, que tous les arbrisseaux de la terre, que toutes les espèces d’animaux, que les gouffres même des lacs et des mers s’unissent pour louer celui qui non-seulement supporte les pécheurs, mais qui prodigue encore généreusement des récompenses gratuites à ceux qui se repentent!

PAPHNUCE.→

Il a, de toute éternité, préféré la miséricorde aux châtiments(78).

SCÈNE XIII.→

Les mêmes.

THAÏS.→

Ne me quittez pas, mon vénérable père! restez auprès de moi, pour me consoler à l’heure où mon corps va se dissoudre.

PAPHNUCE.→

Non, je ne m’en irai point, je ne m’éloignerai point, jusqu’au moment où votre âme se sera élancée triomphante au ciel, et où j’aurai livré votre corps à la sépulture.

THAÏS.→

Voici que je commence à mourir.

PAPHNUCE.→

C’est à présent l’heure de prier.

THAÏS.→

Vous qui m’avez formée, ayez pitié de moi, et permettez que l’âme que vous avez soufflée dans mon sein retourne heureusement vers vous.

PAPHNUCE.→

Toi qui n’as point eu de créateur, forme vraiment immatérielle, dont l’essence simple a formé de diverses parties l’homme qui n’est pas, comme toi, celui qui est, permets que les éléments dont cette créature humaine est composée rejoignent sans obstacle le principe de leur origine; que l’âme venue du ciel participe aux joies célestes, et que le corps trouve une couche paisible au sein de la terre d’où il est sorti, jusqu’au jour où cette poussière se réunissant et le souffle de la vie animant de nouveau ces membres, cette même Thaïs ressuscitera, créature complète comme autrefois, pour prendre place parmi les blanches brebis du Seigneur et entrer dans la joie de l’éternité(79); ô toi, qui seul es ce que tu es, qui règnes dans l’unité de la Trinité, et qui es perpétuellement glorifié dans les siècles des siècles.

Illustration from Théâtre de Hrotsvitha religieuse allemande du dixième siècle, traduit pour la première fois en français avec le texte latin revu sur le manuscrit de Munich
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