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Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2)

LIVRE VIII

Reading edition

M. de Chateaubriand arriva à Paris le 27 mai 1829; sa joie fut vive en se retrouvant à l'Abbaye-au-Bois. Il développait à Mme Récamier avec tout l'éclat, toute la séduction de sa belle imagination, un plan de vie que rempliraient la religion, l'amitié, les arts; il transportait à Rome, il établissait au Capitole, dans une habitation qui l'avait charmé (le palais Caffarelli), Mme Récamier, M. Ballanche, M. Ampère, toute l'Abbaye-au-Bois.

M. Lenormant voyageait en Grèce, et sa jeune femme attendait à Toulon un bâtiment qui la transportât auprès de lui: raison de plus pour aller passer le temps de leur absence dans la ville des grands souvenirs et des beaux horizons; on serait sur leur route au retour. Quel admirable cadre à donner aux dernières scènes de sa vie que le séjour de la ville éternelle!

Mme Récamier écoutait ces projets sans y croire, mais ce rêve plaisait à sa pensée, et le bon Ballanche s'y laissait bercer comme elle.

C'est sous l'empire de ces impressions que Mme Récamier écrivait à sa nièce:

Mme RÉCAMIER À Mme LENORMANT.

«1er juin 1829.

«Tu sais tous les détails de l'Abbaye, chère petite; M. Ballanche, Paul, M. Récamier, ont dû t'écrire de longues lettres. M. de Chateaubriand est arrivé depuis jeudi; j'ai été heureuse de le retrouver, plus heureuse encore que je ne le croyais; il ne me manque pour jouir de ce bonheur que de te savoir satisfaite; ton isolement pèse sur mon coeur. Je ne puis te donner de conseils dans l'incertitude où je suis moi-même. Si M. de Chateaubriand retourne à Rome, il est probable que j'y passerai l'hiver. Ma santé me forcera peut-être aussi d'aller cet été à Dieppe, pour les bains de mer. Mais, d'ici là, je serai fixée sur ton sort.

«J'attends ce matin M. de Chateaubriand, qui a une audience du roi et qui doit venir me donner tous les détails de cet entretien. Je vois assez de monde, M. Villemain que je trouve bien aimable, M. de Sainte-Aulaire, etc.; mais c'est l'arrivée de M. de Chateaubriand qui ranime ma vie, qui me semblait prête à s'éteindre. Mes impressions encore si jeunes me font mieux comprendre les tiennes; c'est une manière de plus d'être en sympathie avec toi, et c'est à moi que tu dois toutes les confidences de ton pauvre coeur.»

Le roi reçut M. de Chateaubriand à merveille, mais il lui demanda s'il comptait retourner bientôt à Rome. L'intérim du ministère des affaires étrangères durait toujours; il était évident que le roi ne disposerait de ce portefeuille qu'en remaniant le cabinet tout entier; mais il était tout aussi évident que M. de Chateaubriand ne serait pas appelé à concourir à la formation d'un nouveau ministère.

En attendant qu'il retournât dans sa chère Rome, il résolut d'aller prendre les eaux des Pyrénées.

Avant son départ, Mme Récamier, qui savait avec quel regret il avait renoncé à faire jouer sa tragédie de Moïse, arrangea, pour l'en dédommager, une lecture de cette pièce, à laquelle on se plut à donner quelque solennité. La société la plus brillante fut convoquée, et se rendit avec empressement à une invitation qui faisait bien des envieux. Lafond, de la Comédie-Française, devait lire, et reçut, deux jours à l'avance, le manuscrit qu'on le pria d'étudier. Ce public d'élite étant réuni, la lecture commença, et Lafond, malgré les défauts de son accent gascon, se tira convenablement du premier acte: on pouvait donc espérer que tout irait bien jusqu'au bout, la pièce renfermant de grandes beautés, et la versification étant pleine de vrai talent et de poésie. Mais Lafond n'avait étudié, n'avait regardé que ce premier acte; dès le second, il ânonne, hésite, se trouble, dit que le manuscrit est mauvais. Impatience de l'auditoire, supplice parfaitement dissimulé de M. de Chateaubriand, désespoir de Mme Récamier. M. de Chateaubriand, avec beaucoup de goût, de savoir-vivre et de sang-froid, excuse Lafond, ne laisse pas percer la moindre nuance d'humeur, et, accusant seulement l'incorrection du manuscrit, le prend et lit lui-même les deux derniers actes.

M. Ballanche faisait le récit de cette aventure à Mme Lenormant, retenue à Toulon par l'annonce de la prochaine arrivée en France de son mari, qu'elle avait dû rejoindre en Grèce.

M. BALLANCHE À Mme LENORMANT.

«28 juin 1829.

«[…] Hier, il y a eu l'assemblée la plus brillante à l'Abbaye-au-Bois. C'était pour la lecture de Moïse. Lafond lisait fort mal, parce que le manuscrit était mauvais; mais M. de Chateaubriand s'est mis à lire lui-même: ainsi l'intérêt a bien compensé ce qui pouvait manquer à la lecture. Toutefois, madame votre tante était sur les épines; mais soyez certaine que tout a été très-bien, que l'impression a été ce qu'elle devait tout naturellement être, c'est-à-dire une impression de complète admiration. Parmi les auditeurs, je me bornerai à vous citer MMmes Appony, de Fontanes et Gay; MM. Cousin, Villemain, Lebrun, Lamartine, Latouche, Dubois, Saint-Marc-Girardin, Valery, Mérimée, Gérard, les ducs de Doudeauville, de Broglie, MM. de Sainte-Aulaire, de Barante, David; Mme de Boigne, Mme de Gramont, le baron Pasquier, Mme et Mlles de Barante et Mlle de Sainte-Aulaire, Dugas-Montbel, etc. J'aurais aussitôt fait de vous donner la liste complète, car elle était fort belle. M. de Chateaubriand a été d'une grande perfection. Il n'a point eu de mauvaise humeur de ce que ses beaux vers étaient quelquefois estropiés, et il a mis beaucoup de complaisance à en lire quelques morceaux et un acte tout entier. Il a reçu, comme vous pensez, beaucoup de compliments mérités sous tous les rapports…»

La saison des eaux étant arrivée, Mme Récamier partit avec M. Ballanche pour Dieppe, et M. de Chateaubriand pour Cauterets.

Elle écrivait de Dieppe à sa nièce:

Mme RÉCAMIER À Mme LENORMANT.

«Dieppe, 10 août 1829.

«Tu es encore seule, ma pauvre enfant, mais c'est pour bien peu de temps. J'ai écrit à ton mari, en lui envoyant une lettre que j'avais reçue de M. de La Rochefoucauld; il en sera sûrement content, et nous touchons à une décision quelconque. On parle d'un nouveau ministère, il serait complétement ultra: dans cette supposition, M. de Chateaubriand donnerait, je pense, sa démission, et il serait possible que cette circonstance fît échouer aussi la demande de M. Lenormant; voilà ce que nous avons à craindre, et cette mauvaise chance nous réunirait tous à Paris. Si je n'y voyais pas des dangers pour la France, ou du moins une direction inquiétante, j'aurais bien de la peine à ne pas m'en réjouir; enfin, encore quelques jours, et nous saurons notre sort.

«Je suis ici au milieu des fêtes, des princesses, des illuminations, des spectacles; deux des fenêtres de ma chambre sont en face de la salle de bal et les deux autres vis-à-vis du théâtre. Au milieu de tant de fracas, je suis dans une parfaite solitude; je vais m'asseoir et rêver au bord de la mer, je repasse toutes les circonstances tristes et heureuses de ma vie: j'espère que tu seras plus heureuse que moi!

«Je suis profondément touchée de la tendresse que tu m'as gardée, quand il serait si naturel que tu fusses absorbée par un autre sentiment. Ton image vient se mêler à toutes mes rêveries; c'est par toi que j'ai un avenir. Si tu fais ce voyage[80], nous nous résignerons par l'idée de l'influence qu'il peut avoir sur toute la carrière de M. Lenormant. Si nous ne réussissons pas, la résignation me semble encore plus facile, et nous nous retrouverons tous dans quelques semaines.

«J'ai rencontré ici Léonie de B.: elle croyait que tu avais épousé un vieux savant, un pédant; tu juges si j'ai eu plaisir à lui dire que ce vieux savant avait vingt-cinq ans et la conversation la plus spirituelle. Je crois cette pauvre Léonie fort ennuyée de rester fille. Sa mère est très-aimable pour moi. Je vois aussi Mme Anisson[81], qui me fait beaucoup de coquetteries et qui me plaît pour elle-même, et surtout à cause de son frère; mais je passe presque tout mon temps à lire et à causer avec M. Ballanche, qui s'arrange parfaitement de notre solitude. Il s'est logé dans une espèce de tour où il a la vue de la mer, il travaille à sa Palingénésie et me paraît le plus content du monde.

«Le pauvre Ampère est parti pour Lyon; son père donne de vives inquiétudes; on lui ordonne l'air natal. Le fils doit revenir à la fin du mois. Il est bien touchant dans ses soins pour son père; il m'a accompagnée, quand je suis partie pour Dieppe, jusqu'à la première couchée. Comme je voyageais seule et à petites journées, nous sommes arrivés de très-bonne heure, nous nous sommes promenés, nous avons soupé, nous avons lu, puis il m'a quittée pour rejoindre son père. Il a voyagé la nuit, dans une mauvaise voiture, mais il était ravi de notre petit voyage, qui lui a fait une distraction au milieu de tous ses ennuis.

«Voilà bien des détails, mais je pense que tu es désoeuvrée; si M. Lenormant était près de toi, je ne t'écrirais pas si longuement. Je compte sur ton talent pour déchiffrer mon griffonnage. Je t'embrasse et je t'aime.»

Quand Mme Récamier écrivait cette lettre, on ignorait encore à Dieppe la formation du ministère Polignac qu'une ordonnance royale avait institué la veille, mais l'opinion s'alarmait vivement de la possibilité de cette combinaison. M. de Chateaubriand apprit aux Pyrénées la formation du nouveau cabinet, et en comprit à l'instant toutes les conséquences. Revenu à Paris, il eut le désir de voir le roi et de lui parler des dangers que pouvait faire courir à la France et à lui-même l'impopularité de ses nouveaux ministres. Il ne fut point admis, et donna sa démission, comme Mme Récamier l'avait prévu.

En présence de la nouvelle administration dont il ne devait attendre aucune faveur, M. Lenormant, venu à Paris pour solliciter une prolongation de séjour en Grèce, renonça même à la demander, et Mme Récamier vit de nouveau tous les siens groupés autour d'elle: c'est ainsi que se passa l'hiver.

M. Récamier, malgré la force de sa constitution, commençait à sentir l'atteinte des années; depuis la mort de son beau-père, il était venu demeurer chez Mme Lenormant, sa nièce, et chaque jour toute la famille, y compris le jeune ménage et M. Ballanche, se réunissait à dîner à l'Abbaye-au-Bois. Fidèle jusqu'au bout à la bienveillance parfaite de son caractère, à la bonté de son coeur, aux habitudes mondaines de sa vie, à l'insouciance de son humeur, malgré les quatre-vingts ans qu'il allait accomplir, M. Récamier continuait de passer toutes ses soirées dehors. Ses matinées s'écoulaient à la Chaussée-d'Antin, dans l'ancien quartier de ses affaires, où il avait conservé une espèce de petit salon qui lui servait à recevoir la visite d'anciens et de nouveaux amis, d'anciens et de nouveaux clients que, malgré ses revers, il trouvait encore moyen d'obliger et de servir.

Il fut saisi, dans le courant d'avril, d'une de ces fluxions de poitrine auxquelles il était sujet. Au milieu de la suffocation qu'il éprouvait, M. Récamier témoigna le désir d'être transporté à l'Abbaye-au-Bois, se flattant d'y respirer plus librement; on céda à ce voeu, et on l'établit dans le salon même du grand appartement que sa femme habitait. C'est là qu'entouré de tous les siens, et gardant sa sérénité jusqu'au dernier moment, il succomba, malgré les secours les plus éclairés que lui prodigua son cousin et bien tendre ami, le docteur Récamier, le 19 avril 1830.

Il était difficile de rencontrer moins de rapports de goût, d'humeur, d'esprit et de caractère que n'en avaient entre eux M. et Mme Récamier; une seule qualité leur était commune, c'était la bonté; et néanmoins, dans le lien singulier qui les unit trente-sept ans, la bonne harmonie ne cessa jamais de régner. En le perdant, Mme Récamier crut perdre une seconde fois son père. Dans cette douloureuse circonstance, elle reçut de Mme de Chateaubriand le billet suivant:

LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«22 avril 1830.

«Que je suis triste de vous savoir malheureuse! Dites, je vous en supplie, à M. de Chateaubriand quand vous voudrez me recevoir, je serai toute à vous. C'est au moment de la peine que je voudrais ne pas quitter mes amis, et j'espère que vous ne doutez pas de mes tendres sentiments; c'est bien aujourd'hui que j'en éprouve toute la sincérité.»

À plus forte raison, un des plus anciens amis de sa jeunesse ne pouvait-il rester étranger à ce chagrin; Adrien de Montmorency lui écrivait:

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Londres, 8 avril 1830.

«Quel que soit le silence qui règne entre nous depuis quelques mois, ma vieille amitié ne saurait le supporter dans un moment où vous venez d'éprouver un coup très-sensible.

«La perte que vous avez faite, tous les souvenirs qu'elle soulève dans ma pensée, m'engagent à vous entretenir de mes impérissables sentiments. Il y a en vous quelque chose d'élevé, de délicat, de généreux, qui aura vivement agité votre coeur dans ces dernières circonstances.

«J'espère aller avant un mois à Paris, si les affaires me le permettent, ce qui est une incertitude jusqu'aux derniers instants. Nous nous reverrons, chère amie, nous rafraîchirons, nous ranimerons cette amitié, cette intimité de tant d'années. Il n'y a de doux, de consolant, et je dirais même d'honorable, que la suite et la persévérance des sentiments. On m'arracherait plutôt le coeur que le souvenir de vous avoir tant et si longtemps aimée. J'ai pu, je pourrais encore me plaindre, par la raison que j'attache une importance extrême à toutes les impressions que je reçois par vous.

«J'ai eu de vos nouvelles par ma tante et par notre commune amie, Mme de Boigne.

«Je n'ai sur tous vos amis, sur ce qui vous apprécie, vous admire et vous entoure, qu'un seul avantage, c'est celui de vous avoir aimée avant qu'ils vous connussent.

«Un petit mot de réponse bien aimable, délicat, mais aussi bien réservé, comme vous écrivez; et ne doutez jamais de mon inaltérable intérêt.»

La colonie de l'Abbaye-au-Bois s'était transportée de nouveau à Dieppe, dont les bains étaient ordonnés à Mme Récamier; celle-ci y retrouva un homme bien jeune encore avec lequel on l'avait depuis peu mise en relation, et dont les brillantes facultés faisaient déjà pressentir la prochaine renommée. L'abbé Lacordaire n'avait point encore révélé le don de sublime éloquence que le Ciel a mis dans son âme; mais ardent, plein de foi, joignant la plus noble figure aux plus rares qualités de l'esprit, il était impossible d'être plus aimable que ne l'était alors celui auquel une célébrité éclatante devait s'attacher sous la robe de dominicain. Sa conversation parfaitement libre, souvent paradoxale, toujours brillante, était remarquable par la grâce et la gaieté. Il était extrêmement apprécié par Mme Récamier et par tout son entourage.

M. de Chateaubriand vint à son tour rejoindre son amie au bord de la mer. Il y était arrivé depuis quelques heures seulement, lorsque la nouvelle des funestes ordonnances, rendues le jour même où il avait quitté Paris, lui fut annoncée par M. de Boissy. Il revint immédiatement à Paris, et peu d'heures après, Mme Récamier, inquiète des amis dont elle était séparée, de sa nièce accouchée depuis quelques semaines et demeurée dans la capitale, convaincue, comme M. de Chateaubriand, qu'un mouvement terrible, une révolution peut-être, allait éclater dans Paris, en reprit sans hésiter le chemin.

Elle y rentra le 30, et fut obligée de laisser sa voiture à La Chapelle-Saint-Denis et de traverser à pied, avec sa femme de chambre et M. Ampère, toute la distance qui sépare La Chapelle-Saint-Denis de l'Abbaye-au-Bois. Les barricades debout à tous les coins de rue rendaient ce trajet encore plus fatigant.

Avant de savoir qu'elle avait quitté Dieppe, M. de Chateaubriand lui avait écrit dans cette ville une lettre qui, par suite de l'interruption des courriers, ne parvint que bien des jours après à sa destination. M. de Chateaubriand l'ayant reproduite dans ses Mémoires, nous n'en donnerons ici qu'un extrait.

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Jeudi matin, 29 juillet 1830.

«Je vous écris sans savoir si ma lettre vous arrivera, car les courriers ne partent plus. Je suis entré dans Paris au milieu de la canonnade, de la fusillade et du tocsin. Ce matin le tocsin sonne encore, mais je n'entends plus les coups de fusil: il paraît qu'on s'organise et que la résistance continuera tant que les ordonnances ne seront pas rappelées. Voilà le résultat immédiat—sans parler du résultat définitif—du parjure dont les ministres ont donné le tort, au moins apparent, à la couronne.

«La garde nationale, l'école Polytechnique, tout s'en est mêlé. Vous jugez dans quel état j'ai trouvé Mme de Chateaubriand. Les personnes qui, comme elle, ont vu le 10 août et le 2 septembre, sont restées sous l'impression de la terreur. Un régiment, le 5e de ligne, a déjà passé du coté de la Charte. Certainement M. de Polignac est bien coupable: son incapacité est une mauvaise excuse; l'ambition dont on n'a pas les talents est un crime. On dit la cour à Saint-Cloud et prête à partir.

«Je ne vous parle pas de moi; ma position est pénible, mais claire. Je ne trahirai pas plus le roi que la Charte, pas plus le pouvoir légitime que la liberté. Je n'ai donc rien à dire ni à faire, attendre et pleurer sur mon pays.

«Midi.

«Le feu recommence: il paraît qu'on attaque le Louvre, où les troupes du roi se sont retranchées. Le faubourg que j'habite[82] commence à s'insurger. On parle d'un gouvernement provisoire dont les chefs seraient le général Gérard, le duc de Choiseul et M. de Lafayette.

«Il est probable que cette lettre ne partira pas, Paris étant déclaré en état de siége. C'est le maréchal Marmont qui commande pour le roi. On le dit tué, mais je ne le crois pas. Tâchez de ne pas trop vous inquiéter. Dieu vous protége! nous nous retrouverons!

«Vendredi.

«Cette lettre était écrite d'hier; elle n'a pu partir… Tout est fini: la victoire populaire est complète; le roi cède sur tous les points: mais j'ai peur qu'on n'aille maintenant bien au delà des concessions de la couronne. J'ai écrit ce matin à Sa Majesté. Au surplus, j'ai pour mon avenir un plan complet de sacrifices qui me plaît; nous en causerons quand vous serez arrivée. Je vais moi-même mettre cette lettre à la poste et parcourir Paris.»

Averti de l'arrivée de Mme Récamier à l'Abbaye-au-Bois et des fatigues inouïes de son voyage, M. de Chateaubriand lui écrivait:

LE MÊME.

«31 juillet 1830.

«Je venais d'écrire à votre nièce que vous arriveriez au moment le plus inattendu: vous voyez comme je vous connais. J'ai été traîné hier en triomphe par les rues; je n'ose plus sortir aujourd'hui. Venez donc quand vous aurez dormi. Malheureusement on ne peut aller qu'à pied. J'ai les choses les plus importantes à vous dire. J'espère que je vais jouer un rôle digne de vous et de moi, mais qui me fera peut-être massacrer. Vous sentez ce que j'ai à souffrir des terreurs de Mme de Chateaubriand. Dormez, et ne venez que quand vous serez bien reposée.»

Nous n'avons nullement la prétention de faire le récit de la révolution de Juillet. En recueillant ces souvenirs, nous ne nous sommes jamais occupé des événements politiques que dans la mesure de l'influence qu'ils ont exercée sur la vie de Mme Récamier et sur celle de ses amis.

Dominée par ses affections et méprisant l'intrigue, dépourvue d'ambition, mais animée du plus sincère amour de son pays, Mme Récamier avait un vif sentiment de la liberté. Son caractère, dont la douceur et la bonté formaient la base, ne savait pactiser avec aucune injustice. On l'a vue repousser les faveurs qui lui furent offertes par le premier empire, et bannie par ce régime dont la persécution s'étendait à tous ses amis. Le gouvernement avec lequel elle se sentit le plus en sympathie, parce qu'il garantissait à la fois la liberté du peuple, la dignité du pouvoir et l'ordre de la société, fut celui de la Restauration; cette époque fut celle où Mme Récamier vit arriver d'intimes amis au pouvoir. Éprouvée par des revers de fortune auxquels son opposition au régime impérial n'avait pas été tout à fait étrangère, elle ne profita jamais, ni pour elle-même, ni pour les siens, du crédit de ces mêmes amis, ni du souvenir de l'exil qu'elle avait subi.

On ne saurait porter plus haut qu'elle ne le fit l'indépendance et la fierté; la liberté dont elle fut toujours jalouse, celle dont elle fit constamment usage, c'était le droit de rester fidèle à tous les vaincus, de reconnaître et de respecter la sincérité et la bonne foi dans les opinions les plus opposées à la sienne. Avec des principes arrêtés, elle sut être indulgente pour les personnes.

La chute de la branche aînée des Bourbons condamnait à la vie privée M. de Chateaubriand et la plupart des amis de Mme Récamier; elle renversait l'édifice auquel ils avaient coopéré avec patriotisme et dévouement: on ne serait donc pas sincère, si l'on ne disait que la révolution de Juillet parut, à Mme Récamier et à ceux qui formaient le cercle d'élite qu'on désignait par le nom l'Abbaye-au-Bois, un événement douloureux et fatal: mais on espérait encore qu'il en sortirait du bonheur et du repos pour la France.

Le bon Ballanche, si ardent dans ses rêves de perfectionnement moral, si sincère dans sa passion de voir s'opérer l'alliance de l'ancien régime et du monde nouveau, ne pouvait sans chagrin en perdre l'espérance, après y avoir travaillé dans ses divers écrits politiques.

Il s'exprimait ainsi dans une lettre de cette époque:

«Quant à moi, ma thèse est bien faite, j'ai renoncé à une de mes idées, celle qui a rempli ma vie. J'ai cru à la possibilité du progrès par la voie d'évolution, mais je vois bien à présent qu'il n'en est point ainsi dans les choses humaines, et qu'elles procèdent par voie de révolution. Ainsi les cataclysmes ne peuvent s'éviter dans le monde social, pas plus que dans le monde physique.»

La partie plus jeune de la société de l'Abbaye-au-Bois ne jugeait point la révolution au même point de vue. M. Ampère, ami de Carrel, lié avec MM. Thiers et Mignet, avait adopté sans restriction les tendances réputées alors les plus libérales; M. Lenormant, qui avait travaillé au Globe, mais dont les opinions étaient plus exactement représentées par la Revue française, recueil qui ne fit jamais d'opposition systématique aux Bourbons, était d'ailleurs uni par une vive admiration et une affection vraie à M. Guizot. Son respect était grand pour le vieux roi et sa famille; mais il accueillait, avec tout l'entrain de la jeunesse, la perspective d'un ordre de choses où la part serait plus largement faite à liberté.

Mme Récamier, avec son impartialité ordinaire, restait l'arbitre et le lien entre ces opinions opposées.

On sait quel fut le noble langage de M. de Chateaubriand à la Chambre des Pairs; et maintenant que nous sommes hors du mouvement, des illusions, des violences et des ambitions des partis, il faut reconnaître que lui seul avait raison. Il protesta en termes admirables pour les droits méconnus d'un enfant, et après s'être dépouillé de tous les titres, honneurs et pensions qu'il ne pouvait tenir que de la monarchie légitime, il publia sa brochure: De la Restauration et de la Monarchie élective; puis il partit pour la Suisse avec Mme de Chateaubriand.

Le duc de Laval se trouvait à Paris au moment des trois journées; placé dans une position moins éclatante aux yeux du public que l'illustre écrivain dont il partageait les convictions, il fit son renoncement avec plus de modestie, et ne le fit pas moins complet: lui aussi il abandonna promptement Paris pour s'en aller aux Eaux d'Aix. De cette ville, il écrivait à Mme Récamier:

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Aix en Savoie, 5 septembre 1830.

«Me voici dans ce lieu que nous avons habité ensemble il y a vingt-un ans passés. Quels souvenirs et quel avenir! Quelle confusion d'idées et de sentiments! Il faut refouler dans son coeur tout ce que le passé, et le présent, et cet avenir redoutable, m'inspirent.

«Avec de la générosité dans l'âme, et peut-être de la justice, vous m'écririez quelquefois, vous sauriez vaincre cette répugnance à ouvrir votre pensée par lettres. Cette pensée, partout où elle se porte, est toujours si juste, si bien appliquée aux circonstances que vous traitez, aux personnes à qui vous vous adressez, que ce serait merveille que de recevoir de cette main une lettre tous les quinze jours. Le joug ne serait pas lourd, que de faire cet effort deux fois par mois. Pourquoi ne le feriez-vous pas?

«M. de Lamartine était parti d'ici trois jours avant mon arrivée; c'est dommage. Nous nous connaissions par lettres; il avait désiré servir avec moi, sous moi, celui[83] qui n'est plus à servir, mais qui sera toujours à respecter; il avait parlé d'une certaine lettre[84] qu'il a lue ici avec une bienveillance, une exaltation de poëte; il comptait en imiter la conduite et l'esprit. Il est allé en Bourgogne où les séductions viendront le chercher. Je ne connais pas la force de son bouclier.

«M. Frayssinous, l'homme de sa robe le plus modéré, le plus consciencieux, le plus appréciateur des temps et des nécessités, est ici. Nous sympathisons beaucoup. Ce n'est pas non plus de l'opposition, c'est le respect de soi-même, c'est la reconnaissance, et avant tout l'effroi de l'ingratitude, qui ont porté ses pas jusqu'ici.

«Adieu! Soyez heureuse, si vous le pouvez. Répondez-moi à Genève, où je serai de retour dans une douzaine de jours. Mes bons souvenirs à M. Ballanche et à ce qui est bienveillant pour moi autour de vous.»

Les lettres que M. de Chateaubriand, pendant son séjour en Suisse, écrivit à Mme Récamier, ont été imprimées dans le 10e vol. des Mémoires d'Outre-Tombe. «Je n'avais pas copie de ces lettres, dit l'illustre écrivain: Mme Récamier a eu la bonté de me les prêter.» Nous les avons collationnées sur les originaux, et, cette fois, nous les trouvons reproduites avec une fidélité scrupuleuse. Il n'y a donc pas lieu, comme pour les lettres de Rome, à une comparaison intéressante entre le premier jet et l'arrangement postérieur. C'est ce qui nous décide à les omettre ici, malgré l'intérêt qu'elles présentent. D'autres lettres de la même époque, et notamment celles de M. de Chateaubriand à M. Ballanche, pourront, jusqu'à un certain point, en tenir lieu.

M. BERTIN L'AÎNÉ À Mme RÉCAMIER.

«Aux Roches, 19 juin 1831.

«Madame,

«J'ai reçu hier votre lettre de samedi matin: mon fils viendra passer aujourd'hui quelques heures aux Roches, je lui remettrai l'article de Nodier, avec injonction de le donner à l'impression demain lundi; il paraîtra mardi matin. Si j'avais été à Paris, vous l'auriez lu ce matin.

«Soyez bien convaincue, Madame, que je ne perdrai jamais un instant pour faire ce que vous désirez.

«Je n'ai encore reçu qu'une lettre de Genève[85]; elle est, comme celles que vous avez reçues, fort triste, mais pas plus que les affaires publiques, qui me paraissent tout à fait désespérées.

«Dieu veuille que juillet et le retour des immortelles journées n'amènent point l'effroyable dénoûment que je redoute!

«J'irai mardi passer quelques heures à Paris. Je descendrai des Roches à l'Abbaye-au-Bois. Je reçois, Madame, avec bonheur, avec fierté, l'expression du sentiment que voulez bien me témoigner. J'en suis digne, s'il ne faut, pour le mériter, qu'un dévouement absolu.

«Je suis avec respect, Madame, votre très-humble et très-obéissant serviteur.

«BERTIN.»

M. DE CHATEAUBRIAND À M. BALLANCHE.

«Genève, 12 juillet 1831.

«L'ennui, mon cher et ancien ami, produit une fièvre intermittente; tantôt il engourdit mes doigts et mes idées, et tantôt il me fait écrire, écrire comme l'abbé Trublet. C'est ainsi que j'accable Mme Récamier de lettres et que je laisse la vôtre sans réponse. Voilà les élections, comme je l'avais toujours prévu et annoncé, ventrues et reventrues. La France est à présent toute en bedaine, et la fière jeunesse est entrée dans cette rotondité. Grand bien lui fasse! Notre pauvre nation, mon cher ami, est et sera toujours au pouvoir: quiconque régnera l'aura; hier Charles X, aujourd'hui Philippe, demain Pierre, et toujours bien, sempre bene, et des serments tant qu'on voudra, et des commémorations à toujours pour toutes les glorieuses journées de tous les régimes, depuis les sans-culottides jusqu'aux 27, 28 et 29 juillet. Une chose seulement m'étonne, c'est le manque d'honneur du moment. Je n'aurais jamais imaginé que la jeune France pût vouloir la paix à tout prix et qu'elle ne jetât pas par la fenêtre les ministres qui lui mettent un commissaire anglais à Bruxelles et un caporal autrichien à Bologne. Mais il paraît que tous ces braves contempteurs des perruques, ces futurs grands hommes, n'avaient que de l'encre au lieu de sang sous les ongles. Laissons tout cela.

«L'amitié a ses cajoleries comme un sentiment plus tendre, et plus elle est vieille, plus elle est flatteuse; précisément tout l'opposé de l'autre sentiment. Vous me dites des choses charmantes sur ma gloire. Vous savez que je voudrais bien y croire, mais qu'au fond je n'y crois pas, et c'est là mon mal: car, si une fois il pouvait m'entrer dans l'esprit que je suis un chef-d'oeuvre de nature, je passerais mes vieux jours en contemplation de moi-même. Comme les ours qui vivent de leur graisse pendant l'hiver en se léchant les pattes, je vivrais de mon admiration pour moi pendant l'hiver de ma vie: je me lécherais et j'aurais la plus belle toison du monde. Malheureusement je ne suis qu'un pauvre ours maigre, et je n'ai pas de quoi faire un petit repas dans toute ma peau.

«Je vous dirai, à mon tour de compliment, que votre livre m'est enfin parvenu, après avoir fait le voyage complet des petits cantons, dans la poche de votre courrier. J'aime prodigieusement vos siècles écoulés dans le temps qu'avait mis la sonnerie de l'horloge à sonner l'air de l'Ave Maria. Toute votre exposition est magnifique, jamais vous n'avez dévoilé votre système avec plus de clarté et de grandeur. À mon sens votre Vision d'Hébal est ce que vous avez produit de plus élevé et de plus profond. Vous m'avez fait réellement comprendre que tout est contemporain pour celui qui comprend la notion de l'éternité; vous m'avez expliqué Dieu avant la création de l'homme, la création intellectuelle de celui-ci, puis son union à la matière par sa chute, quand il crut se faire un destin de sa volonté.

«Mon vieil ami, je vous envie; vous pouvez très-bien vous passer de ce monde dont je ne sais que faire. Contemporain du passé et de l'avenir, vous vous riez du présent qui m'assomme, moi chétif, moi qui rampe sous mes idées et sous mes années. Patience! je serai bientôt délivré des dernières; les premières me suivront-elles dans la tombe? Sans mentir, je serais fâché de ne plus garder une idée de vous. Mille amitiés.

«CHATEAUBRIAND.»

LE MÊME AU MÊME.

«31 juillet 1831.

«Votre lettre, mon cher et vieil ami, est venue à la fois me tirer de mon inquiétude et m'y replonger. Je ne cessais d'écrire lettre sur lettre à l'Abbaye-au-Bois, pour demander compte du silence. Cette fois, je n'écris pas directement à notre excellente amie; mais dites-lui, de ma part, que je compte aller la rejoindre à Paris du 15 au 20 de ce mois, pour m'entendre avec elle et vendre ma maison. Sa maladie me fera hâter mon voyage; je partirai d'ici aussitôt que me le permettra la santé de Mme de Chateaubriand, qui souffre aussi beaucoup en ce moment. J'aurai soin de vous en mander le jour et l'heure. Voilà bien des épreuves! Mais, si nous pouvons jamais nous rejoindre, elles seront finies et nous ne nous quitterons plus.

«Je vous embrasse. Mme Lenormant a dû être bien tourmentée. Au moins, si tous ces rhumatismes étaient tombés sur moi!

«Ne manquez pas de m'écrire.»

LE MÊME AU MÊME.

«3 août 1831.

«Dieu vous bénisse pour votre bonne nouvelle, mon cher ami. Notre amie voulait m'écrire; je la supplie de n'en rien faire; je serai bientôt à Paris. Mais vous, écrivez-moi de temps à autre: je ne puis encore fixer le jour de mon départ, Mme de Chateaubriand étant malade; je vous l'écrirai. Me voilà heureux, et bien plus heureux que si c'était moi qui renaissais à la vie. Je vous embrasse tendrement et cordialement.

«CHATEAUBRIAND.»

«Mme Salvage est arrivée; je l'ai reçue le mieux que j'ai pu.»

M. de Chateaubriand revint à Paris le 11 octobre 1831, et publia à son retour de Suisse sa brochure en réponse à la proposition Baude et Briqueville, relative au bannissement de Charles X et de sa famille.

Le premier cabinet du roi Louis-Philippe n'avait pu que refléter fidèlement le pêle-mêle de la situation et le trouble des esprits. MM. de Broglie, Guizot et Périer, y siégeaient à côté de MM. Dupont de l'Eure et Laffitte; une semblable alliance ne devait pas durer longtemps, et bientôt une administration prise tout entière dans la nuance du mouvement remplaça le ministère qui avait dès le premier jour arboré le drapeau de la résistance à l'esprit révolutionnaire. M. Guizot, pendant ce premier et rapide passage au ministère, avait appelé M. Lenormant à le seconder dans la direction des beaux-arts. Lorsque M. Guizot et ses amis crurent devoir abandonner les affaires, M. Lenormant rentra, pour n'en plus sortir, dans la carrière scientifique et littéraire que Mme Récamier préférait infiniment lui voir suivre. Il fut nommé conservateur de la bibliothèque de l'Arsenal.

Nous devons rendre ici témoignage à la vérité: la tolérance dont M. de Chateaubriand fit preuve envers ses jeunes amis fut sans réserve. Jamais, malgré la divergence de leurs opinions et en présence même des événements qui excitèrent le plus la désapprobation et la violence de son langage imprimé, la bienveillance qu'il daignait montrer à M. et à Mme Lenormant et à M. Ampère ne fut, je ne dirai pas moindre, mais attiédie.

En se reportant par la pensée aux années qui suivirent immédiatement la révolution de Juillet, on peut se rappeler quelle était la vivacité des opinions, combien la société était divisée, quelles inimitiés et quelle aigreur y régnaient. On comprendra sans peine tout ce que l'âme équitable et bienveillante de Mme Récamier devait souffrir: malgré ses efforts pour concilier, elle ne réussissait qu'imparfaitement à modérer dans son salon les vivacités de l'esprit de parti. Tandis que M. de Chateaubriand et plusieurs autres de ses amis les plus intimes avaient rompu avec le régime issu de la révolution, d'autres personnes, chères aussi à Mme Récamier, avaient embrassé la cause du nouveau gouvernement. De ce nombre était la comtesse de Boigne, pour laquelle Mme Récamier avait une affection profonde, et dont l'amitié, mêlée aux souvenirs de tant d'années écoulées, de tant d'amis disparus, prenait chaque jour plus de force dans le coeur de l'une et de l'autre.

Mme de Boigne était intimement liée depuis l'enfance avec Mme la duchesse d'Orléans, devenue la reine Marie-Amélie. Au moment de l'émigration, le marquis et la marquise d'Osmond avaient trouvé à la cour de Naples l'accueil le plus bienveillant, et la reine Caroline, séduite par la grâce et la beauté enfantine de Mlle d'Osmond, avait assuré à sa famille, privée de ses biens et forcée de vivre hors de France, une pension destinée à l'éducation de la jeune personne, pension qui cessa lorsqu'elle atteignit ses dix-huit ans. Ce lien de reconnaissance explique du reste une intimité qu'auraient suffi à faire naître des rapports de goûts, et que justifiaient les rares et hautes vertus de la princesse, fille de la reine Caroline.

M. de Chateaubriand voyait aussi ses amis les Bertin et le Journal des Débats soutenir le nouveau trône. On comprend, en effet, que de bons esprits songeassent à défendre la cause de la France, et, dans le naufrage commun, se ralliassent pour sauver le pays de plus grands maux. Casimir Périer s'était noblement dévoué à cette tâche, et l'amitié très-vraie, l'estime profonde que Mme Récamier et M. Ballanche avaient vouées à Augustin Périer, frère aîné de cet homme d'État illustre, leur faisaient suivre avec un intérêt plus particulier les efforts courageux de sa politique. Mais, comme l'a très-bien dit un homme[86] d'un esprit supérieur, ami comme nous de la Restauration, «M. Périer mort, on put apprécier ce que vaut un homme, même dans une société aussi profondément démocratique que la nôtre. Dès que cette forte main cessa de peser sur les ressorts de cette grande machine qu'on nomme l'administration, ils se détendirent d'eux-mêmes. Tout s'en fut à la dérive. Une insurrection légitimiste éclata dans la Vendée, une insurrection républicaine dans les rues de Paris. La révolte vaincue, le gouvernement crut se donner de la force en mettant Paris en état de siége, et MM. de Chateaubriand et Berryer en prison. Le gouvernement ne pouvait mieux afficher sa faiblesse.»

L'arrestation de M. de Chateaubriand causa un grand trouble à Mme Récamier; en recevant cette nouvelle, elle courut chez sa femme et la trouva dans un état d'exaspération et d'inquiétude inouï. Elle portait à M. de Chateaubriand une affection passionnée et n'avait jamais su dominer sa très-vive imagination: elle ne doutait pas que Philippe ne voulût faire empoisonner son mari. Elle aurait désiré qu'il ne prît d'aliments que ceux qu'elle lui aurait fait porter à la préfecture de police, où il était détenu. Le calme de M. de Chateaubriand finit par lui rendre sa raison, et la détention, d'ailleurs fort adoucie par les égards de la famille Gisquet, ne fut pas longue; mais un semblable procédé à l'égard d'hommes tels que MM. de Chateaubriand, de Fitz-James, Hyde de Neuville et Berryer, était une faute et une maladresse.

M. de Chateaubriand avait été arrêté le 16 juin; le lendemain 17 le Journal des Débats contenait l'article que voici:

«On annonce que MM. de Chateaubriand, Hyde de Neuville et de Fitz-James ont été arrêtés ce matin. Rien au monde ne saurait nous forcer à dissimuler notre surprise et notre douleur. L'amitié de M. de Chateaubriand a fait la gloire du Journal des Débats. Cette amitié, nous la proclamerons aujourd'hui plus haut que jamais. La France tout entière, nous n'en doutons pas, se joindra à nous pour réclamer la liberté de M. de Chateaubriand; la France, qui depuis longtemps a placé M. de Chateaubriand au nombre de ses écrivains les plus illustres, la France, dont M. de Chateaubriand a défendu les droits avec une ardeur de génie et d'éloquence qu'on ne surpassera jamais. Quelles que soient les opinions de M. de Chateaubriand sur la forme actuelle du gouvernement, son amour pour la gloire et la liberté n'en est ni moins vif ni moins pur. M. de Chateaubriand est assez fort de son génie et de son éloquence; il écrit, il ne s'abaisse pas à conspirer.

«Sans doute le gouvernement n'a pu se résoudre à ordonner l'arrestation de M. de Chateaubriand que sur des dépositions judiciaires aussi graves qu'infidèles: mais nous sommes convaincus que, dès les premiers éclaircissements, il sera rendu à la liberté. Chaque jour de plus qu'il passerait en prison serait un nouveau jour de deuil pour nous, pour tous les bons citoyens, pour quiconque respecte la gloire, le génie des lettres et la liberté.

«Nous affirmons aussi sans crainte que M. Hyde de Neuville ne conspire pas. Dans sa prospérité, M. Hyde de Neuville, comme M. de Chateaubriand, a été notre ami. Nous ne l'abandonnerons pas dans son malheur. Est-il besoin de rappeler l'admirable loyauté de caractère de M. Hyde de Neuville? Y a-t-il un homme qui se soit montré plus passionné pour la gloire et le bonheur de la France, pour toutes les idées nobles et généreuses? M. Hyde de Neuville a fait partie de ce ministère, le dernier sous lequel la Restauration ait vu luire de beaux jours, et qui avait entrepris la patriotique et glorieuse tâche de réconcilier le trône avec la liberté. Il fut disgracié dès que la royauté voulut sérieusement renverser la Charte. Le despotisme n'aurait pas eu d'ennemi plus mortel. Quels que puissent être les regrets, les voeux même de M. Hyde de Neuville, certainement, il ne conspire pas.

«Nous n'avons pas l'honneur de connaître intimement M. le duc de Fitz-James, mais l'élévation de son caractère, que révèlent ses discours, nous persuade qu'il ne peut pas plus être coupable que ses deux compagnons de captivité.

«Le gouvernement a ordonné que ces illustres prisonniers fussent traités avec tous les ménagements convenables, et nous savons que M. de Chateaubriand, en particulier, a obtenu, sans les demander, les égards, les respects même, dus à un homme dont le nom est une des gloires nationales. Mais ce n'est pas assez: il faut que justice leur soit rendue, et que la France n'ait pas à gémir en pensant que le plus grand de ses écrivains, le plus illustre défenseur de ses libertés, l'homme qui a tant fait pour sa gloire et qui ne respire que pour elle, n'a plus dans sa patrie d'autre asile qu'une prison.»

M. Bertin se trouvait, par le fait de cette arrestation, dans une situation extrêmement délicate. Il était loin, on vient de le voir, d'abandonner l'homme éminent, objet de cette étrange persécution; mais il ne voulait pas davantage déserter le nouveau drapeau qu'il avait adopté, et le combat de ces deux sentiments, également vifs dans son âme, le mettait à la torture.

Il craignait de ne satisfaire qu'à demi son ancien ami, et adressait, le 18 au matin, le billet suivant à Mme Récamier, sur la raison et l'équité de laquelle il comptait pour adoucir M. de Chateaubriand:

M. BERTIN L'AÎNÉ À Mme RÉCAMIER.

«18 juin 1832.

«Madame,

«J'ai eu tout le temps de réfléchir pendant cette longue nuit au parti que j'ai pris; je suis convaincu que j'ai agi selon le devoir et l'amitié. Mais cela ne me console pas; et si M. de Chateaubriand ne partage pas ma conviction, je suis le plus malheureux des hommes.

«Je n'espère qu'en vous, en vous seule!

«Vive reconnaissance, respectueux dévoûment.

«BERTIN.

«P. S. Je serai à dix heures à la préfecture. Mon fils n'a pas vu M. de Montalivet. La lettre n'est pas dans le National.»

La lettre dont il est fait ici mention était de M. de Chateaubriand. M. Bertin la trouvait trop vive; il l'inséra dans les Débats, où on pourrait la voir, mais en y faisant quelques retranchements dont l'auteur ne se montra pas satisfait.

Cette terrible année 1832 devait être signalée par tous les fléaux. L'insurrection ensanglanta les rues de Paris après l'explosion du choléra et ses effrayants ravages. Le faubourg Saint-Germain, dans la rue de Sèvres en particulier, fut un des quartiers les plus ravagés par l'épidémie. Par un pressentiment que la mort n'a que trop justifié, Mme Récamier, dont l'âme était inébranlable devant le danger, que l'on a vue prodiguer sans effroi ses soins à des personnes atteintes de maladies contagieuses, avait une terreur invincible et presque superstitieuse du choléra. Elle quitta momentanément l'Abbaye-au-Bois à la reprise du fléau, et s'établit vers la fin de juillet chez Mme Salvage, rue de la Paix. Toute cette partie de la ville, par un caprice inexplicable de ce mystérieux fléau, avait été beaucoup plus épargnée que la rive gauche de la Seine.

Après des secousses et des calamités de tant d'espèces, l'âme et la santé également ébranlées, Mme Récamier se décida, au mois d'août et avant de rentrer à l'Abbaye-au-Bois, à faire un voyage en Suisse. Elle devait y retrouver M. de Chateaubriand, qui déjà parcourait les montagnes, et elle se rendit à Constance avec Mme Salvage.

Le château d'Arenenberg, que la duchesse de Saint-Leu avait acheté et arrangé, qu'elle habitait pendant la belle saison, et dont il a été plusieurs fois question dans les lettres que nous avons citées, domine le lac de Constance. Il était impossible à Mme Récamier de voyager en Suisse sans accorder quelques jours à une personne aimable et bonne, à laquelle on était d'autant plus tenu de témoigner des égards que sa position était plus difficile, et dont on pouvait sans arrière-pensée courtiser l'infortune, car rien alors n'était plus improbable qu'un retour de l'héritier de Napoléon à la suprême puissance.

La duchesse de Saint-Leu avait, l'année précédente, perdu son fils aîné Napoléon: celui-là même qui, en 1824, avait épousé à Florence sa cousine, la princesse Charlotte, seconde fille du comte de Survilliers, Joseph Bonaparte. On se rappelle que, lors du mariage de sa soeur aînée en 1822, l'intervention de Mme Récamier avait été invoquée afin d'obtenir du gouvernement français, en faveur du jeune ménage, une prolongation de séjour à Bruxelles. M. de Montmorency avait mis une grande courtoisie à se prêter à ce désir. M. de Chateaubriand, à son tour, soit comme ministre, soit comme ambassadeur, eut plusieurs fois l'occasion de montrer sa bienveillance à la reine Hortense et à d'autres membres de la famille proscrite.

On sait que les deux fils de la duchesse de Saint-Leu prirent une part active au soulèvement qui troubla la Romagne en 1831, et c'est au moment où cette tentative d'insurrection était réprimée par les Autrichiens, que le prince Charles-Napoléon mourut à Forli, le 17 mars, d'une rougeole, dont son plus jeune frère Louis fut lui-même atteint. Pour soustraire ce fils aux dangers qui le menaçaient, la reine Hortense l'enleva malade de l'Italie, et, traversant la France, malgré l'interdiction faite aux Bonaparte d'en fouler le sol, vint à Paris, vit le roi Louis-Philippe et son ministre M. Périer. Elle trouva dans le roi d'abord, et dans son gouvernement, tous les égards dus au malheur et au dévouement d'une mère. Elle reçut même du roi toutes les offres personnelles de service, mais le ministre ne consentit pas à ce que le séjour de la duchesse et de son fils se prolongeât au delà d'une semaine. Mme Récamier ne vit pas la reine Hortense pendant son séjour à Paris en 1831; elle n'en fut même avertie que plus tard par Mme Salvage.

Quoi qu'il en soit, la situation de la duchesse de Saint-Leu s'était aggravée par l'immixtion de ses fils aux troubles des Légations, et la douloureuse circonstance de la mort du prince Napoléon, que Mme Récamier avait connu à Rome en 1824, jeune, généreux et enthousiaste, était un motif de plus pour la déterminer à donner quelques jours à l'exilée d'Arenenberg.

M. de Chateaubriand, qui rejoignit son amie à Constance, accepta avec elle un dîner chez la duchesse de Saint-Leu. Il a raconté cet incident de son voyage en Suisse dans ses Mémoires d'Outre-Tombe.

La reine Hortense mit une gracieuse coquetterie dans l'hospitalité d'un moment que le hasard lui faisait offrir au fidèle serviteur des Bourbons, à l'ancien ministre de Louis XVIII, à l'auteur de l'immortel pamphlet qui avait si puissamment aidé à la chute du premier empire. Elle lut à Mme Récamier et à M. de Chateaubriand quelques fragments de ses propres Mémoires. Son établissement à Arenenberg était élégant, large sans faste, et ses manières à elle, simples et caressantes. Elle affichait, trop peut-être pour qu'on y ajoutât une foi entière, le goût de la vie retirée, l'amour de la nature et l'aversion des grandeurs. Ce ne fut pas sans quelque surprise, après toutes ces protestations de renoncement aux illusions de la fortune, que les visiteurs s'aperçurent du soin que la duchesse de Saint-Leu et toutes les personne de sa maison mettaient à traiter son fils, le prince Louis, en souverain; il passait partout le premier.

Le prince, poli, distingué, taciturne, parut à Mme Récamier tout différent de son frère aîné. Il fit pour elle à la sépia une vue du lac de Constance dominé par le château d'Arenenberg. Le premier plan est occupé par un pâtre adossé à un arbre, qui garde son troupeau et joue de la flûte.

Ce dessin, gracieux souvenir du passage de Mme Récamier chez la reine Hortense, emprunte un intérêt historique aux circonstances de la destinée du prince Louis-Napoléon. La signature de l'auteur a été apposée, depuis dix ans, à toute autre chose qu'à des bergeries.

À la fin de 1833, la duchesse de Saint-Leu se décida à publier sous ce titre: La reine Hortense en Italie, en France et en Angleterre pendant l'année 1831, un fragment de ses Mémoires. Tandis qu'elle s'occupait à en revoir l'impression, elle écrivait à Mme Récamier:

LA REINE HORTENSE À Mme RÉCAMIER.

«Ce 27 octobre 1833.

«Je ne veux pas laisser partir notre amie commune[87] sans vous parler de mes sentiments pour vous et du plaisir que j'aurais à vous revoir ici. J'espère que ce sera chez moi que vous viendrez dorénavant. Mme Salvage vous dira que j'ai pris mon grand parti de faire publier mon triste voyage en France. Je l'ai écrit cet hiver pour moi seule. Depuis que je l'ai lu, on me force à le rendre public; j'ai cédé, non sans peine, car je vous ai dit l'effet que je ressens lorsque je mets tout le monde dans la confidence de mes idées et de mes impressions. Il me semble que ce soit voler aux personnes que j'aime et que je distingue une confiance qui ne doit pas être jetée à chacun; c'est m'ôter aussi le plaisir des a-parte.

«J'éprouve d'avance un si grand embarras de cette publication, que je ressemble assez à une personne qui se déciderait à se montrer toute nue, sans se croire positivement bossue. Vous m'avouerez qu'il faut du courage, car la position est gênante. Enfin j'ai dit oui, et je dois supporter tous les inconvénients attachés au titre d'auteur. Je n'ai rien composé pourtant, et je me mets en danger d'être sifflée. Ce ne sera pas par vous, j'en suis bien sûre, et il m'est doux au contraire de penser que votre coeur comprendra le mien, et que vous porterez de l'intérêt à des douleurs que vous connaissez déjà.

«Grâce à vous, vos amis seront indulgents: voilà déjà bien de quoi me rassurer. Parlez-leur de moi, je vous prie, et recevez l'assurance de mes tendres sentiments.

«HORTENSE.»

M. Ballanche, resté à Paris avec M. et Mme Lenormant, était condamné à tous les ménagements d'une convalescence: car, sans avoir subi l'épidémie régnante, sa santé, toujours extrêmement frêle, avait été fort mauvaise toute cette année là.

Il adressait à la personne dont il lui était si pénible de ne point accompagner les pas des lettres fréquentes; nous citerons celle qui suivit immédiatement le départ.

M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.

«18 août 1832.

«Onze heures sonnent, je n'ai point encore de vos nouvelles: demain les inquiétudes commenceraient. Mme Lenormant vous a écrit hier et vous a donné des nouvelles de toute sa famille. Quant à moi, le mieux continue; je commence à marcher, mais je ne veux pas abuser de ces premiers essais de mes forces.

«J'ai vu hier au soir M. de Latouche, nous avons beaucoup parlé de vous, nous avons aussi parlé de M. de Chateaubriand. Il m'a dit combien il préférerait que, sûr de sa renommée, M. de Chateaubriand l'acceptât purement et simplement. Il pense que Paris est encore la meilleure des retraites; que là il est mieux à sa place, beaucoup mieux, qu'il ne le serait partout ailleurs; qu'on lui saurait gré d'y consacrer son temps à sculpter en silence le dernier monument qu'il prépare, etc., etc.

«Il désire, et en cela je le crois l'expression du grand nombre, il désire que lui et vous, on vous sache à Paris cet hiver: lui, faisant ses Mémoires, vous, conciliant tous les partis, poétisant tous les sentiments.

«Le poëme de Sigour[88] est dans la Revue des Deux Mondes: je suis bien curieux de savoir l'effet que produira cette lecture sur les personnes qui ne connaissent pas encore le poëme.

«Un article sur l'Homme sans nom vient de paraître dans la Quotidienne. Ce qu'on y dit de plus remarquable, c'est que je ne suis pas de nature à être compris par beaucoup de gens. On renvoie l'auteur d'Antigone, d'Orphée, de l'Homme sans nom, par-devant M. Cousin.

«Hier, j'ai passé la soirée chez M. et Mme Lenormant avec Ampère. Nous nous sommes entretenus de vous, de vos bonnes pensées de retour. Mais ne nous laissez pas sans nouvelles.

«Nous nous désolions d'être sans lettre, au moment où je reçois la vôtre. Mille et mille actions de grâces! Nous sommes d'autant plus reconnaissants que nous savons toute la peine que vous avez à écrire; c'est du dévouement. J'en prends bien ma bonne part, puisque c'est à moi que vous avez écrit le premier.

«Vous êtes mille fois trop bonne de vous occuper de ma réclusion. Ce n'est pas là le fâcheux de mon affaire: ce qui est triste, c'est la pensée de vous savoir si loin. Enfin toute cette complication d'exil finira, et nous nous retrouverons dans cette Abbaye qui est le centre du monde, comme on le disait, vous savez, du temple de Delphes.»

Après sa visite au lac de Constance, Mme Récamier se rendit avec M. de Chateaubriand à Genève. Elle fit un pieux et douloureux pèlerinage au château de Coppet et au tombeau de Mme de Staël, et revint à Paris au mois d'octobre. M. et Mme de Chateaubriand, encore incertains s'ils abandonneraient la France, ou reviendraient à leurs pénates de la rue d'Enfer, étaient restés à Genève.

Le cabinet qu'on a nommé le ministère du 11 octobre venait de se former; après les hésitations et les dangers d'une direction qui, depuis la mort de Casimir Périer, inquiétait tous les bons esprits, il donnait enfin au gouvernement nouveau l'appui de talents éclatants, et, dans la personne de MM. de Broglie et Guizot, une garantie de durée au principe monarchique.

M. Guizot, en prenant le portefeuille de l'instruction publique, entreprit de réorganiser les établissements scientifiques placés sous sa direction, et notamment la bibliothèque royale. Tout en respectant le privilége que les traditions du passé et les décrets de la Convention avaient accordé aux grands établissements scientifiques, tels que le Muséum d'histoire naturelle, le Collége de France et la Bibliothèque, de se gouverner eux-mêmes, il introduisit dans leurs règlements d'utiles et nécessaires réformes. Ce fut à ce moment que M. Lenormant reçut le titre de conservateur adjoint au cabinet des médailles. Il alla donc, avec sa femme et sa jeune famille, prendre possession du logement auquel ce poste lui donnait droit dans les bâtiments de la Bibliothèque. C'était un avantage de position considérable, mais en même temps un sacrifice, profondément senti des deux côtés, que l'abandon de ces douces habitudes de tous les instants entre Mme Récamier et sa nièce, habitude que le mariage de celle-ci n'avait point interrompues. Mme Récamier fut pourtant la première à le conseiller; mais à partir de cette époque et comme compensation, chaque été réunit à la campagne, soit dans les environs de Paris, dans quelque habitation louée par Mme Récamier, soit en Normandie dans une modeste propriété de M. Lenormant, le cercle intime de l'Abbaye-au-Bois.

Si Mme Récamier mettait, dans ses moindres rapports avec les étrangers, dans ses relations les plus passagères, une grâce et une bonté sans égales, c'était surtout dans les habitudes de la vie intérieure et de famille que le charme de son caractère, l'enjouement de son esprit, l'égalité de son humeur et son désir constant de plaire lui assuraient un empire absolu. Avec un extrême abandon, elle avait horreur de la familiarité, et sa politesse ne l'abandonnait jamais, même avec ses domestiques; elle était à la fois très-discrète et parfaitement sincère, très-indulgente mais très-ferme; et lorsqu'un intérêt important, un sentiment de justice ou de devoir, la forçait à sortir de sa douceur accoutumée, personne ne savait donner une leçon d'une façon plus nette, plus directe et plus vive.

L'incertitude qui pesait sur la destinée de M. de Chateaubriand, ce qu'il y avait de précaire dans son avenir, la douleur si naturelle qu'il éprouvait à survivre à l'ordre de choses auxquelles il avait dévoué sa vie entière et son génie, oppressaient tristement Mme Récamier. En reportant sa pensée vers le saint ami de sa jeunesse, vers celui dont l'amitié et les conseils faisaient un si grand vide dans son âme, elle ne pouvait s'empêcher de trouver que la Providence, en rappelant M. de Montmorency avant la catastrophe de juillet, lui avait épargné une bien poignante déception. M. Ballanche, confident de ses inquiétudes, lui écrivait:

«Si M. de Chateaubriand pouvait prendre les choses générales en les dominant, je crois qu'il ferait beaucoup pour le bien de tous et pour son propre bien. Je persiste à croire qu'il faut se mettre au service des idées, et non au service des choses. Je trouve très-bien que M. de Chateaubriand abdique sa part dans l'action, mais je trouve qu'il a tort d'abdiquer sa part dans la spéculation.»

Mais M. de Chateaubriand était essentiellement un homme d'action, et un événement imprévu devait presque aussitôt l'y faire rentrer. Il était encore à Genève, lorsqu'il apprit l'arrestation de Mme la duchesse de Berry: cette nouvelle fit cesser ses irrésolutions; il accourut à Paris, sollicita des ministres l'honneur d'être un des défenseurs de la princesse captive, et ne pouvant défendre une femme qu'on ne voulait pas juger, mais qu'on espérait déshonorer, il publia son Mémoire sur la captivité de madame la duchesse de Berry. Tout le monde se souvient de l'éloquente péroraison qui termine cet écrit: «Madame, votre fils est mon roi.»

Cette brochure valut à M. de Chateaubriand un procès de presse, mais le jury rendit un verdict d'acquittement. Après sa sortie de Blaye, Mme la duchesse de Berry écrivit à M. de Chateaubriand, et lui demanda d'aller à Prague en son nom, de voir ses enfants, et d'annoncer au roi Charles X son mariage avec le comte Lucchesi Palli. Il n'avait garde de refuser la mission que lui confiait une femme malheureuse, et il partit pour la Bohême le 14 mai. Il écrivait de la route:

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«14 mai 1833.

«Écrivez toujours poste restante, et puis, si vous vous informez bien, vous trouverez quelques banquiers qui feront passer vos lettres par leurs correspondants.

«Dites à Mme de Boigne que je suis parti dans les idées les plus pacifiques, voulant empêcher toutes les petites intrigues, et arriver, s'il est possible, à des arrangements éventuels pour l'avenir, pourvu que le juste milieu n'aille pas m'attaquer et se montrer ennemi personnel.

«Quand la nouvelle de mon départ éclatera, que les journaux disent tout net et sans commentaire que je suis en effet allé à Prague, chargé d'une mission de la part de Mme la duchesse de Berry: veillez bien à cela.

«Que je suis malheureux de vous quitter! mais je serai revenu vite, et je vous écrirai de la chute du Rhin. À vous pour la vie! à vous, à vous!»

LE MÊME.

«Bâle, 17 mai 1833.

«Me voilà à Bâle sans accident. Vous y étiez l'année dernière. Vous avez vu passer ce beau fleuve qui va vous porter en France, un moment, de mes nouvelles.

«Les voyages me rendent toujours force, sentiment et pensée; je suis fort en train d'écrire le nouveau prologue d'un livre. J'ai lu Pellico[89] tout entier en courant. J'en suis ravi; je voudrais rendre compte de cet ouvrage, dont la sainteté empêchera le succès auprès de nos révolutionnaires, libres à la façon de Fouché. N'êtes-vous pas enchantée de la Zanze sotto i Piombi? et le petit sourd-muet? et le vieux geôlier Schiller, et les conversations religieuses par la fenêtre, et notre pauvre Maroncelli? et cette pauvre jeune femme du sopr'intendente, qui meurt si doucement? et le retour dans la belle Italie?

«Pellico avait des visions; je crois que le diable lui a montré quelques pages de mes Mémoires. Au surplus, son génie est peu italien, et il parle une langue différente de celle des anciens classiques de l'Italie. J'ai de la peine à lui passer ses gallicismes, ses chi che si fasse, ses désagréables parecchi, etc. Mais, bon Dieu! que vous dis-je là et quel rapport cela a-t-il au but de mon voyage? C'est ce maudit Rhin, qui a vu César, et qui rit de me voir courir après des empires.

«Ne m'oubliez pas; n'oubliez pas de me rappeler à la mémoire de mes amis, et surtout de M. Ampère.

«J'écrirai de je ne sais où, car je ne sais plus par où je dois aller. À bientôt.»

LE MÊME.

«Schaffhouse, samedi 18.

«Je viens de voir la chute du Rhin à cause de vous. Je n'ai pu que la regarder un moment, penser à vous et partir. Je n'ai pas couché une seule nuit. J'arriverai à ma destination lundi 20. Je n'espérais pas arriver avant le 24; c'est quatre jours gagnés sur mon retour. Mme de Sainte-Aulaire[90] passe aujourd'hui ici; nous n'allons pas au même roi. À bientôt. N'oubliez pas le souvenir aux amis de la petite chambre.

«Waldmünchen, 22 mai 1833.

«J'ai été arrêté ici faute de chevaux à cinquante lieues du but de mon voyage. J'ai perdu vingt-quatre heures; elles m'ont été bien utiles pour prendre un peu de repos, j'étais accablé de fatigues et de veilles. Je ne puis vous écrire que quelques mots en courant. Ce qu'il y a de sûr, c'est que je ne veux plus quitter mes amis, et qu'en voilà assez et trop de voyages. Je ne songe qu'à vous revoir: je compte les heures. À bientôt, j'espère. Mais quand saurai-je de vos nouvelles! que le temps est long!

«Parlez de moi à la petite société de l'Abbaye.»

M. de Chateaubriand arriva à Prague le 24 mai, il y passa trois jours. Il faut relire dans ses Mémoires le récit de sa visite au vieux roi exilé, aux enfants dont il parle avec un respect attendri et une grâce toute particulière. Ce récit restera comme un des morceaux les plus achevés de ces Mémoires, si diversement et si injustement appréciés, et qui renferment pourtant des beautés du premier ordre. La postérité, plus équitable que les contemporains, rendra à cet ouvrage son véritable rang.

Au moment de partir pour Carlsbad où se trouvait Mme la Dauphine, M. de Chateaubriand écrit à Mme Récamier.

27 mai.

«C'est mercredi 29 que je pars pour Carlsbad. On me désire à Vienne; mais j'ai une telle envie de vous revoir avec la France, que je ne sais si je ferai cette course qui me retarderait de dix à onze jours. Dans tous les cas, j'espère ne pas passer mon mois. Il ne faut plus vous quitter.»

Mme Récamier passa l'été de 1833 à Passy où M. de Chateaubriand trouva la société de l'Abbaye-au-Bois réunie; mais lui-même ne tarda pas à repartir, appelé cette fois en Italie par la royale cliente qui avait placé sa cause entre ses fidèles mains.

Nous allons le suivre dans cette nouvelle excursion, grâce aux lettres qu'il adressait de la route à Mme Récamier.

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Paris, lundi soir 2 septembre 1833.

«Ne pouvant vous voir demain matin, je vous écris ce soir pour vous dire adieu. Je suis bien moins ferme que dans le dernier voyage, bien qu'allant sous un plus beau ciel. Je vous laisse souffrante, et je n'ai pas de courage contre cela. Mme de Chateaubriand aussi n'est pas bien; enfin je suis tout troublé. Je me rassure en pensant qu'avant un mois, je serai revenu auprès de vous.

«Je vous écrirai, je vous rapporterai des notes. Mais c'est un grand malheur de vivre ainsi toujours dans l'avenir, quand il reste si peu de présent.

«Ce qui me désole encore plus, c'est que je serai bien longtemps sans recevoir de vos nouvelles. Risquez toujours quelques mots, poste restante, à Venise et à Milan. Si je n'y suis plus, je les ferai retirer.

«Aimez-moi un peu, pensez à moi. Vous savez que c'est toute ma vie et toute ma protection.

LE MÊME.

«Saint-Marc près Dijon, 4 septembre 1833.

«Le hameau où je suis arrêté pour dîner est solitaire et a une belle vue au soleil couchant, sur une campagne assez triste. C'est aujourd'hui, 4 septembre et non 4 octobre, que je suis né, il y a bien des années! Je vous adresse le premier battement de mon coeur; il n'y a aucun doute qu'il ne fût pour vous, quoique vous ne fussiez pas encore née.

«Je voudrais vous écrire longtemps; mais le pavé, sur cette route, m'a ébranlé la tête, et je souffre. Soyez en paix, vous me reverrez bientôt et tout sera fini.

«Je jetterai ce billet à la poste en passant cette nuit à Dijon. Je serai après-demain matin, vendredi, à Lausanne, et dimanche à Milan.

LE MÊME.

«Domo d'Ossola, samedi soir 7 septembre.

«Je veux vous saluer en mettant le pied dans la belle Italie. Après-demain matin, je serai à Venise. J'ai eu un temps affreux et il pleut encore à verse. Je ne songe qu'à vous revoir. Pour des détails, n'en espérez pas; je tombe de sommeil et de lassitude. À la rapidité de ma marche, vous voyez que je n'ai pas couché. J'ai pourtant pris quelques notes, et j'ai eu dans le Jura, et ensuite sur le Simplon, un coup de vent que je ne donnerais pas pour cent écus. Je vous écrirai de Venise, de cette Venise où je me suis embarqué, il y a un siècle, pour Jérusalem. Pensez à moi, et guérissez-vous[91], pour vous promener avec moi dans le bois de Boulogne.»

LE MÊME.

«Venise, 10 septembre 1833.

«Je voudrais bien que vous fussiez ici. Le soleil, que je n'avais pas vu depuis Paris, vient de paraître. Je suis logé à l'entrée du grand canal, ayant la mer à l'horizon et sous ma fenêtre. Ma fatigue est extrême, et pourtant, je ne puis m'empêcher d'être sensible à ce beau et triste spectacle d'une ville si charmante et si désolée, et d'une mer presque sans vaisseaux. Et puis, les vingt-six ans écoulés à compter du jour où je quittai Venise, pour aller m'embarquer à Trieste pour la Grèce et Jérusalem! Si je ne vous rencontrais pas dans ce quart de siècle, que je dirais des choses rudes au siècle! Je n'ai rien trouvé pour me diriger ici: on est bien bon, mais bien étourdi. Je vais être obligé d'attendre des réponses de Florence. C'est donc huit jours à courir Venise: je les mettrai à profit, et à la Saint-François je vous montrerai tout cela. À vous, avec toute la douceur de ce climat si différent de celui des Gaules!

«Je ne suis point encore sorti de mon auberge. On faisait des prières pour la cessation de la pluie; elle a cessé à mon arrivée: c'est de bon augure. À bientôt.»

LE MÊME.

«Venise, 12 septembre 1833.

«J'ai fait hier une bien bonne journée, s'il y a de bonnes journées sans vous. J'ai visité le Palais Ducal, revu les palais du Grand Canal. Quels pauvres diables nous sommes, en fait d'art, auprès de tout cela! J'ai toutes sortes de projets dans la tête; je prends des notes, et c'est à cause de ces notes que je ne vous mande aucun détail, ne voulant point me répéter.

«Le Valery[92] est un très-bon guide, mais quand on est sur les lieux, on voit qu'il ne vous a rien fait voir. Ma mémoire, au reste, avait été si fidèle, qu'après vingt-six ans, je ne me trompe pas d'un pas ou d'un jugement sur un monument. Je conçois que lord Byron ait voulu passer de longues années ici. Moi, j'y finirais volontiers ma vie, si vous vouliez y venir. Mme de Chateaubriand aime Venise.

«Je suis toujours attendant des nouvelles[93]. J'en ai d'indirectes qui me font espérer être arrivé à temps. Dans quelques jours mon sort sera éclairci, et je retournerai vers vous.

«Aujourd'hui, je vais continuer mes courses: il me tarde devoir l'Assomption du Titien. On marche ici sur ses chefs-d'oeuvre; sa lumière est si juste, que, quand on regarde un de ses tableaux et ensuite le ciel, on ne s'aperçoit pas d'avoir passé de l'image à l'objet même. J'ai vu les bibliothécaires Betti et Gamba. Je ne sais si le comte Cicognara est ici. La Gazette de Venise ayant annoncé mon arrivée, je m'attends à faire quelque connaissance nouvelle. Êtes-vous retournée à vos bois et êtes-vous sur vos deux pieds? Je suis mangé ici des mêmes bêtes qui n'ont fait que vous piquer; Hyacinthe est presque aveugle. À bientôt. Je mets à vos pieds la plus belle aurore du monde qui éclaire le papier sur lequel je vous écris.

«N'oubliez pas tous nos amis.»

LE MÊME.

Venise, 15 septembre 1833.

«J'ai reçu hier votre lettre du 5. Je vous en rends un million de grâces; elle m'aurait encore fait plus de plaisir, si elle ne m'apprenait que vous souffrez. Je ne puis m'habituer à cette continuation de douleur pour un si petit accident. J'espère pourtant qu'à la date de ma lettre, vous êtes guérie, et peut-être retournée dans votre bois[94].

«Je vous ai écrit souvent, et même assez longuement; je vous ai dit que les notes que je prenais m'empêchaient d'entrer dans les détails. Je cours partout; je vais dans le monde: qu'en dites-vous? Je passe des nuits dans des cercles de dames: qu'en dites-vous? Je veux tout voir, tout savoir. On me traite à merveille; on me dit que je suis tout jeune, et l'on s'ébahit de mes mensonges sur mes cheveux gris. Jugez si je suis tout fier et si je crois à ces compliments! l'amour-propre est si bête! Mon secret est que je n'ai pas voulu garder ici ma sauvagerie, quand j'ai appris celle de lord Byron. Je n'ai pas voulu passer pour être la copie de l'homme dont je suis l'original. Je me suis refait ambassadeur.

«J'ai pris Venise autrement que mes devanciers; j'ai cherché des choses que les voyageurs, qui se copient tous les uns les autres, ne cherchent point. Personne, par exemple, ne parle du cimetière de Venise; personne n'a remarqué les tombes des juifs au Lido; personne n'est entré dans les habitudes des gondoliers, etc. Vous verrez tout cela.

«Je suis toujours sans nouvelles[95]; j'en attends le 18 ou le 19. Arrive ce que pourra, j'ai fait mon devoir. La Saint-François me verra auprès de vous.

«Toujours des souvenirs autour de vous. Toujours à vous et à jamais.»

LE MÊME.

«Ferrare, mercredi 18 septembre 1833.

«J'ai fait une course pour rencontrer la pauvre voyageuse. Arrivé cette nuit, je retourne ce soir à Venise, d'où je partirai enfin pour vous revoir. Vous sentez que j'ai à peine le temps de vous écrire un mot, pour vous avertir de mes mouvements, et pour vous dire que partout je pense à vous. Je suis ici auprès des amours, de la folie et de la prison de votre poëte. Priez pour moi. Peut-être trouverai-je quelques lignes de vous à Venise avant de quitter cette ville, où je voudrais que l'on m'exilât avec vous.

«Jeudi 19.

«Tout est changé. On veut absolument que j'aille jusqu'au terme du voyage où l'on n'ose arriver sans moi. Toutes mes résistances ont été inutiles; il a fallu me résigner. Je pars donc. Cela prolongera mon absence d'un mois. Je vais envoyer Hyacinthe à Paris, qui vous portera une longue lettre et des détails. Rien ne m'a plus coûté dans ma vie que ce dernier sacrifice, si ce n'est celui de ma démission de Rome.»

LE MÊME.

«Padoue, ce 20 septembre 1833.

«Je vous ai écrit hier de Ferrare le changement survenu dans ma marche. Je voulais envoyer Hyacinthe à Paris vous porter des détails, mais je serais resté tout seul, et j'ai besoin de lui pour mille choses. Vous n'aurez donc que cette lettre. On ne voulait pas faire le grand voyage sans moi, on n'osait pas se présenter seule; on m'a supplié d'achever mon oeuvre de réconciliation. Tant de malheur, de courage et de grandeur déchue, se réfugiant dans ma chétive vie, ont vaincu ma résistance; après avoir montré tous les inconvénients pour moi et pour les autres de cette résolution, on s'est obstiné, et je n'ai plus eu qu'à obéir. J'ai mis dans mes conditions que je serais libre aussitôt que j'aurais touché le but, et que je pourrais à l'instant retourner à Paris, c'est-à-dire auprès de vous. Vous me reverrez le 15 d'octobre. C'est bien dommage! J'espérais faire la Saint-François dans mon infirmerie avec mes vieux prêtres et recevoir de vous ma bonne fête. J'étais assez content de ma course italienne. À Venise, imaginez-vous que j'avais retrouvé la Zanze! et que j'étais à la découverte du plus beau roman du monde! L'histoire est venue l'étrangler; enfin, vous en verrez le premier chapitre.

«Écrivez-moi, je vous en supplie, un mot poste restante où[96] vous m'écriviez au mois de mai. Je voudrais vous savoir guérie. Je n'ai pas besoin de vous recommander mes intérêts ou plutôt les nôtres, et de veiller aux interprétations, sans les prévenir.

«Toujours souvenirs à nos jeunes amis; à vous des hommages qui sont un culte.

«Je pars ce soir de Padoue. Je devance mon illustre suppliante, avec une lettre pour le terrible tuteur. Je vous écrirai quelques lignes de la route.»

LE MÊME.

«Willach en Carinthie, 22 septembre.

«Me voilà au tiers de ma route. Je vous ai écrit de Ferrare et de Padoue. On a ignoblement empêché ma malheureuse cliente de passer. Je vais embrasser son fils pour elle et porter une lettre de plainte. Le beau rôle me reste toujours; j'en suis bien aise pour vous.

«J'aurais bien des choses curieuses à vous dire. À bientôt.»

«Prague, 26 septembre.

«J'arrive. Mme de Berry est restée en Italie faute de passe-port. Les affaires vont mal ici; je vais voir si je ne les rétablirai pas. À bientôt. À vous, à vous.»

LE MÊME.

«Prague, 29 septembre 1833.

«Me voilà échappé aux honneurs, aux dévouements et à l'absence. Dès le 12 du mois prochain, je serai rendu à notre petite société, à nos habitudes, à nos travaux, et à vous que l'absence me rend toujours plus chère, et plus impatient de retrouver. J'ai été un moment au désespoir. Je ne voyais plus de terme au voyage; il a fallu tout un roman pour amener un dénoûment si brusque. Attendez-vous à des merveilles. Ce soir même, je pars pour l'Abbaye-au-Bois. Comme je suis très-fatigué de la rapidité et de la longueur de mes courses, je serai obligé de m'arrêter à présent la nuit, ce qui me retiendra quelques jours de plus sur les chemins.

«J'espère vous trouver délivrée de vos maux. Si vous n'êtes pas tout à fait guérie, nous vous soignerons comme ce que nous avons de plus précieux au monde. À bientôt. N'oubliez pas nos jeunes amis. À vous. Vous le savez bien, tout à vous.»

LE MÊME.

«Paris, dimanche 6 octobre 1833.

«Si je pouvais faire un pas au delà de mes quinze cents lieues, je le ferais pour vous et j'irais à Passy, mais je suis au bout de mes forces. Le voyage a fixé mes incertitudes. Je ne puis rien pour ces gens-là. Prague proscrit Blaye, et moi, pauvre serviteur, je suis obligé d'employer ma petite autorité pour faire lever des ordres odieux. Les pauvres jeunes gens légitimistes, qui ont été pour complimenter Henri, ont été reçus comme des chiens. Enfin j'ai des milliers de choses étranges à vous dire. Demain, j'irai vous voir.

«Mme de Chateaubriand m'a dit que les journaux avaient parlé de mes voitures et de ma suite en traversant la Suisse, d'où ils concluaient mes richesses. Vous les connaissez: mon trésor, c'est vous, et ma suite votre souvenir.

«Quel misérable pays pourtant, que celui où un honnête homme ne peut être à l'abri, même de sa pauvreté! Ces messieurs supposent que je me vends comme eux.

«À demain; vous revenez mardi, nous voilà encore réunis!»

Ce second voyage de M. de Chateaubriand à Prague marque le terme de sa vie politique. Désormais rentré dans la carrière littéraire, spectateur quelquefois sévère, jamais indifférent, des destinées de son pays, il achèvera sa noble existence dans une retraite où le travail, l'amitié, les espérances religieuses de plus en plus puissantes sur son coeur, l'aideront à supporter la servitude de l'âge et des infirmités.

Neuf ans plus tard, en 1843, obéissant à la voix de son jeune roi, il quittera la France et ira saluer à Londres l'héritier de tant de siècles glorieux; mais alors le poids de l'âge se fera péniblement sentir, et dans la personne du plus illustre défenseur de sa maison. M. le comte de Chambord ne devra trouver d'intacts que le génie et le dévouement.

De 1834 jusqu'à sa mort, M. de Chateaubriand ne s'éloigna donc, pour ainsi dire, plus de Mme Récamier, ou du moins ses absences furent de très-courte durée. Le nombre des lettres qu'il lui adressa pendant ces quatorze années fut pourtant considérable; on y remarque une affection toujours croissante, un mouvement d'esprit plus libre, plus d'abandon que jamais, et dans les jugements qu'il porte sur les événements et sur les personnes, beaucoup moins d'amertume et de sévérité qu'il n'en a mis dans ses Mémoires. C'est qu'il se laissait aller à la pente naturelle de son caractère, dans lequel, à travers une disposition à l'ennui et une mélancolie qui lui revenait sans cesse, il y avait néanmoins un fonds de sérénité et de bonhomie.

L'admiration, l'adulation de ses contemporains, en faisant passer M. de Chateaubriand à l'état d'idole, et en le plaçant sur un piédestal, eurent pour lui le grand inconvénient de le faire souvent poser. Lorsque libre de tout regard étranger, entouré seulement des personnes pour lesquelles il avait de la bienveillance et dont l'affection lui était connue, il se livrait à sa vraie nature et devenait tout à fait lui-même, l'entrain de sa conversation, qui souvent touchait à l'éloquence, la gaieté de ses saillies, ses bons rires, donnaient à son commerce habituel un incomparable agrément.

Personne, si j'osais employer ce mot en parlant d'un homme dont le génie et le caractère inspiraient, et méritaient tant de respect, personne n'était plus que M. de Chateaubriand, dans l'intimité, simple et bon enfant. Mais il suffisait de la présence d'un étranger, et quelquefois d'un mot seulement, pour lui faire reprendre son masque de grand homme et sa roideur.

Qu'on nous permette de retourner un peu en arrière, pour introduire dans la société de l'Abbaye-au-Bois un personnage nouveau qui dorénavant y tiendra une grande place.

C'est au printemps de 1832, au plus fort de l'invasion du choléra, que le duc de Noailles fut présenté à Mme Récamier. Elle l'avait rencontré à Rome chez le duc de Laval en 1825, mais ce rapport passager n'avait laissé qu'une trace fugitive; cependant le passé et le présent de l'Abbaye-au-Bois comptaient tant de personnes unies au duc de Noailles, soit par le sang, soit par les liens de l'amitié, qu'on serait disposé à s'étonner que lui-même n'eût pas toujours appartenu à cette société.

Quoi qu'il en soit, du moment où le duc de Noailles parut chez Mme Récamier, il fut aussitôt adopté par elle et par M. de Chateaubriand, et reçut, sans subir l'épreuve du temps, le droit de bourgeoisie dans ce cercle d'élite où la bienveillance était générale, mais dans l'intimité duquel un bien petit nombre a pénétré. M. de Chateaubriand prisait très-haut le jugement et le sens politique, la raison et la droiture de M. de Noailles, et Mme Récamier eut bien vite démêlé, sous l'enveloppe un peu froide dont il les recouvre, une constance, une délicatesse et une tendresse de coeur, fort en sympathie avec sa propre nature.

Je l'ai déjà dit, malgré la différence des âges, elle accorda au duc de Noailles le rang et le titre d'ami, chose sérieuse pour elle qui, plus qu'aucune personne au monde, pratiqua et inspira l'amitié dans la plus parfaite acception du mot.

Le duc de Noailles amena à l'Abbaye-au-Bois la duchesse sa femme, personne accomplie, dont l'esprit délicat, cultivé, doucement moqueur, dépourvu de toute prétention, s'intéresse à tout et garde, sous la teinte de gravité et comme de recueillement qu'une ineffaçable douleur maternelle a imprimée à sa vie, un charme singulier. Sa cousine, la vicomtesse de Noailles, dont la brillante conversation faisait voir tant d'esprit argent comptant; le beau-frère de celle-ci, l'aimable et excellent marquis de Vérac; le duc et la duchesse de Mouchy, venaient aussi avec assiduité à l'Abbaye-au-Bois. Que puis-je dire? grâce au soin que le duc de Noailles mit à entourer Mme Récamier de tous les siens, sa famille et lui prirent, dans sa société et dans son intimité, une position assez analogue à celle que les Montmorency y avaient si longtemps occupée.

M. de Chateaubriand, revenu à ses travaux littéraires, préparait son Essai sur la littérature anglaise, sa traduction de Milton, et son Histoire du congrès de Vérone. Pour se délasser un moment, il fit en 1834 une course de quelques jours à Fontainebleau; le sentiment des beautés de la nature restait chez lui vif et puissant, et, au bout de quelque temps de séjour à Paris, il éprouvait le besoin impérieux de se retremper par la vue de la mer ou en allant respirer le parfum des bois. Il écrit de Fontainebleau:

«Le château, ou les châteaux, c'est l'Italie dans un désert des Gaules. J'étais si en train et si triste que j'aurais pu faire une seconde partie à René; un vieux René! Il m'a fallu me battre avec la Muse pour écarter cette mauvaise pensée; encore, ne m'en suis-je tiré qu'avec cinq ou six pages de folies, comme on se fait saigner quand le sang porte au coeur ou à la tête. Les Mémoires, je n'ai pu les aborder; Jacques[97], je n'ai pu le lire: j'avais bien assez de mes rêves.

«À vous seule appartient de chasser toutes ces fées de la forêt, qui se sont jetées sur moi pour m'étrangler.»

L'année suivante 1835, ce fut Mme Récamier qui s'éloigna: elle alla pour quelques semaines à Dieppe, et s'y trouvait encore au moment de l'attentat de Fieschi. M. de Chateaubriand, après huit jours passés au bord de la mer avec son amie, revint précisément à Paris le jour de cette odieuse catastrophe; il en parlait en ces termes à Mme Récamier:

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Paris, 29 juillet 1835.

«Je ne devais vous écrire que demain, mais je veux vous dire aujourd'hui que, dans mon faubourg, je n'ai appris l'événement dont les journaux vous ont donné la nouvelle, que par un cocher de fiacre. Vous voyez que je suis chanceux: j'arrive en 1830 aux journées qui voient tomber la branche aînée; j'arrive en 1835 aux journées qui ont pensé voir disparaître la branche cadette. Le mal de cela, outre le crime, est de rendre incertaine à tous les yeux l'existence de la monarchie nouvelle, et de porter peut-être le gouvernement à des mesures contre la liberté; et par ces mesures mêmes, il augmentera son péril. Après ce petit mot de nouvelles, je n'ai plus qu'à vous dire que je vous regrette, vous, la mer et votre solitude.»

Le surlendemain, il écrit de nouveau:

LE MÊME.

«31 juillet.

«J'attends ce matin un petit mot de vous. Je n'ai pas beaucoup travaillé. Cette aventure sanglante m'a distrait. Le duc de Noailles ne viendra-t-il pas à ce nouveau procès?

«Si l'on propose quelque loi contre la liberté de la presse, je serai obligé d'écrire. Voilà ma grande peine.

«La chaleur est affreuse ici, et bien qu'il m'en coûte, je suis bien aise que vous receviez ces bonnes brises de mer qui vous font respirer; et comme je vis de votre vie, il me semble qu'elles me font du bien à cinquante lieues de distance.»

LE MÊME.

«Paris, 2 août 1835.

«Vous me demandez des détails; je n'en sais pas plus que les journaux. Je ne suis guère en train d'aller à Maintenon, mais j'irai, puisque vous y serez. Je suis bien triste ici; j'erre sur mes boulevards solitaires, pour passer mes heures de l'Abbaye; je rentre; je soigne Mme de Chateaubriand qui est malade, et je me couche, et je ne dors point, et puis je fais du Milton.

«L'hiérophante[98] est venu hier au soir; ne vous effrayez pas de sa tristesse. Il est fort animé de sa gloire, et se passe de vous à merveille, toute réserve faite à son attachement pour vous.

«Je suppose que vous partirez jeudi ou vendredi prochain de Dieppe, si vous voulez être à Maintenon le 10. Mandez-moi bien votre marche.

«Enfin, il n'y aura de bonheur pour moi, que quand vous serez revenue, quoi que vous en pensiez dans vos jours d'ingratitude et de calomnie. Où pourrions-nous donc aller mourir en paix? Je ne m'intéresse plus à une société apathique et légère, qui s'en va au milieu des crimes, qu'elle prend pour de purs accidents. Elle se joue dans les abîmes qu'elle ouvre et où elle tombe; elle ne sera pas demain, ou sera tout autrement qu'elle est.»

Le Milton parut au printemps de 1836. Quoi qu'on puisse penser du système de traduction littérale adopté par M. de Chateaubriand dans ce travail, c'est une oeuvre d'un grand caractère, la seule peut-être qui puisse donner dans notre langue une idée juste du grand poëte de la révolution anglaise.

L'Essai sur la littérature anglaise sert, comme on sait, d'introduction au Milton. Béranger reçut de l'auteur le présent de ces deux ouvrages; le célèbre chansonnier, en remerciant M. de Chateaubriand, lui écrivit une lettre que celui-ci apporta et donna à Mme Récamier.

Nous l'insérons ici; elle a le double mérite d'être inédite, et de faire apprécier dans sa vérité le rapport qui a existé entre deux hommes éminents par le talent; représentants de deux ordres d'idées ennemies, ils recevaient leurs inspirations de muses parfaitement dissemblables, et furent néanmoins rapprochés par la séduction mutuelle de l'esprit et par un sentiment commun d'indépendance. Je tiens à constater que le poëte populaire n'était pas en reste de flatteries.

BÉRANGER À M. DE CHATEAUBRIAND.

«Fontainebleau, 27 juin 1836.

«Quoi! Monsieur, vous ne m'avez pas tout à fait oublié! Quoi! vous avez encore des éloges à donner au chantre des rues? Je ne puis vous dire combien je suis heureux de l'envoi que vous voulez bien me faire, et de la lettre qui l'accompagne. On a beau avoir rompu avec le monde, il a des voix puissantes qu'on entend toujours avec un nouveau charme.

«Comme vous le deviez, bien croire, Monsieur, je ne m'en suis pas tenu à la lecture des seules pages que vous m'indiquiez. Quel admirable résumé de vastes et consciencieuses études que cet Essai! Ce n'est qu'avec vous que j'ai appris quelque chose. Dans ma jeunesse, le Génie du Christianisme me donna le sentiment des chefs-d'oeuvre antiques; aujourd'hui, grâce à vous encore, je pénètre dans la littérature anglaise et je me réconcilie avec Milton. Quand j'appris que vous vous occupiez de cette traduction, je prédis l'immortel honneur qui en rejaillirait sur le Paradis perdu, dont la France, peut-être jusqu'à ce jour, n'avait pu bien apprécier les beautés.

«Vous dites dans l'Essai, Monsieur, que nous nous enthousiasmons trop facilement pour les littérateurs étrangers, qui presque toujours paient nos éloges en injures. Les Anglais vous doivent une belle couronne, et ils devraient saisir l'occasion qui leur est offerte de réparer l'oubli affecté de cet ensorcelé de lord Byron. Que de grâces nouvelles ils ont à vous rendre! mais je crains que leur égoïsme ne trouve plus fructueux d'imiter l'auteur de Childe Harold.

«La cause futile que vous croyez avoir découverte, de l'affectation de celui-ci à n'écrire votre grand nom dans aucun de ses ouvrages, m'a rappelé une circonstance particulière dont je ne vous ai jamais fait part.

«À l'apparition du Génie du Christianisme, la tête pleine de magnifiques projets, je pris la liberté de vous écrire une énorme, énormissime lettre, où je ne vous parlais de rien moins que d'un long plan de poëme épique, et d'un nombre infini de poésies pastorales faites ou à faire. Il y avait dans mes confidences des choses merveilleuses qui, selon moi, devaient vous ravir, à l'orthographe près peut-être, sur laquelle je n'étais pas encore très-fort. Rien qu'à lire ma lettre, vous auriez perdu le temps de faire un volume: vous préférâtes, je pense, l'intérêt du public, et ma lettre resta sans réponse, comme elle le méritait.

«Heureusement que, même dans ma jeunesse, je n'ai eu que de courtes illusions: moi qui ne suis né, ni irascible, ni pair d'Angleterre, je m'expliquai bientôt votre silence, et mon admiration pour vous alla son train comme devant. Seulement je me disais tout bas: il ne me dédaignera peut-être pas toujours ainsi. Et voilà que, quelques trente ans plus tard, vous faites tout ce que l'obligeance inspire pour assurer le renom du chansonnier. N'est-ce pas bien heureux, Monsieur, de n'avoir eu qu'une ambition, et qu'elle ne soit pas déçue?

«Vous parlez dans votre lettre d'aller chercher un autre soleil: je voudrais que ce fût celui de Fontainebleau, que je ne quitte plus. Il n'est pas bien chaud, mais il est assez pur; et puis ici vous auriez les souvenirs qui plaisent le plus à votre génie. Point de nouvelles de la cour, quand on vit comme moi, à moins de lire les journaux. En fait d'ombrages, vous devez être bien difficile; pourtant elle est bien belle et bien silencieuse, ma forêt! car elle est à moi; mais je vous en ferai bonne part, quand vous voudrez y fonder un ermitage.

«Si vous saviez comme ici l'on oublie Paris, sans cesser de penser à la France! Pour vous et pour moi, Monsieur, cette pensée est une des conditions de notre existence. Cette passion de la patrie ne vieillit pas plus en vous que le talent, et, dans votre nouvel ouvrage, combien de fois n'a-t-elle pas dirigé votre plume! Soyez-en sûr, avec un pareil sentiment, vous finirez votre vie où vous avez appris à bégayer la langue que vous deviez tant illustrer un jour, et qui attend de vous encore un chef-d'oeuvre.

«Adieu, Monsieur; gardez quelque souvenir à un homme qui pense à vous chaque jour, et qui ne cessera jamais de vous souhaiter autant de bonheur que vous avez de gloire.

«Votre reconnaissant et dévoué serviteur,

«BÉRANGER.»

Après la publication de son Milton, M. de Chateaubriand était parti avec sa femme pour aller faire une visite à son fidèle ami M. Hyde de Neuville, au château de l'Étang, dans le département du Cher; et Mme Récamier, de son côté. s'était établie à La Chapelle-Saint-Éloi, chez sa nièce, où M. de Chateaubriand formait le projet de la retrouver. Il lui écrivait de Sancerre le 2 août 1836:

«Nous partons décidément samedi prochain; nous serons à Paris le dimanche 7. Attendez à Saint-Éloi; si j'ai l'espérance d'aller vous chercher, je vous le manderai; car, pour votre santé, je crois que le séjour dans ces riantes vallées vous fera du bien. Si je ne puis obtenir ma liberté, vous reviendrez me rendre la vie. Je ne fais rien ici, je ne lis pas un journal, je ne me soucie de rien que de vous. Vous êtes désormais tout ce qui me reste d'avenir et de jours.

«Priez pour le pèlerin de Terre Sainte à votre petite chapelle.»

Quelques jours après il lui écrivait encore:

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Paris, 8 août 1836.

«Tandis que vous vous fâchiez si mal à propos, que vous vous plaigniez de n'avoir pas de longues lettres pour avoir un prétexte de n'écrire que deux mots, ou ne pas écrire du tout, moi je mourais d'ennui, de contrariétés de toutes les sortes, afin d'obtenir la permission d'aller vous retrouver, pour que vous ne reveniez pas trop vite à Paris, de peur que votre santé ne souffrît de ce retour que vous ne désirez pas. Je l'ai obtenu ce congé, à force de patience. Il faut maintenant que je fasse raccommoder ma voiture qui est toute brisée; elle sera prête à la fin de la semaine. Je pourrai partir dimanche ou lundi 15.

«Voulez-vous que j'aille directement à la Rivière-Thibouville[99], en finissant par Dieppe; ou voulez-vous que je commence par Dieppe en finissant par Saint-Éloi? Vous avez le temps de me tracer mon voyage, en me répondant tout de suite.

«Voilà comme je réponds à vos fâcheries; et je vous jure que, pour personne au monde que vous, je ne courrais les grands chemins à présent. Je suis las de tout mouvement; je veux définitivement fixer et terminer ma vie, ne plus reparaître d'aucune façon sur la scène du monde, pas même en explorateur des grandes chutes.

«Hyacinthe est revenu de Genève; il m'a rapporté mes papiers, et quoique je n'aie pas le coeur aux Mémoires, quand j'aurai fini ce qui vous regarde, je ferai une ou deux pages par jour tant que je vivrai, pour remplir ces tristes conditions de mon marché, et pour atteindre les deux heures où je vous vois, qui sont toute ma vie.

«Voyez comme tout passe. Qui pense aujourd'hui à ce pauvre Carrel? Et il y a à peine quinze à seize jours qu'il était tout vivant au milieu de nous! Cet homme-là valait pourtant mille fois mieux que les trois quarts des hommes qui lui survivent.

«Je ne sais si je verrai vos amis, et s'ils sont à Paris; hors M. Ampère, je ne me soucie de voir personne. Si vous avez des commissions, donnez-les-moi. Adieu, la plus ingrate et la plus gâtée des femmes.

«J'aurai pourtant du bonheur à voir cette chapelle et à y prier pour vous.

«Hommages toujours à votre nièce, et souvenir à M. Lenormant.»

M. de Chateaubriand vint passer quelques jours auprès de Mme Récamier, chez sa nièce, puis toute la colonie de l'Abbaye se transporta au château de Maintenon.

Charmé de l'aspect de ces beaux lieux tout pleins encore des souvenirs de Louis XIV, et non moins touché de la noble et gracieuse réception de ses hôtes, M. de Chateaubriand avait dit qu'il consacrerait quelques pages à ce séjour. Mais il lui était impossible de se plaire longtemps hors de ses habitudes casanières; il partit le premier, et, revenu à Paris sans y retrouver le bon génie qui charmait et remplissait ses journées, il écrit:

LE MÊME.

«Paris, 15 octobre 1836.

«Me voilà loin de vous, et vous serez longtemps sans me revenir. Oh! ne tardez pas trop, je vous prie: c'est votre faute de m'avoir habitué à ne pouvoir me passer de vous. Le beau temps est revenu; je regrette de n'avoir pas fait la course de Malesherbes[100]. Savez-vous pourquoi? c'est qu'en courant les chemins, je me serais moins aperçu du vide que me fait votre absence: vous avez l'esprit si mal fait, que vous prendrez peut-être ceci de travers.

«J'ai été charmé de vos hôtes, je vous prie de leur dire tous mes regrets; Mme de Noailles m'a permis de revenir, et m'a promis de ne rien changer du tout à ma chambre. J'ai pris mes vues du château; M. de Noailles en sera content, du moins je ferai de mon mieux.

«Mille choses à mon vieil et à nos jeunes amis. À jeudi donc! Revenez; j'écrirai demain à Montigny, mais il faudra que j'envoie chercher l'adresse: je ne la sais pas.

«17 octobre 1836.

«Je suis bien malheureux ici sans vous; je ne sais que faire. Hier, j'ai passé la journée assis sur des pierres, sur la place Louis XV, à regarder l'obélisque, ou plutôt à ne rien regarder.

«Mais enfin vous revenez ici jeudi; je regrette toujours de n'être pas allé à Malesherbes. Je ne sais plus ce que je fais, car je n'ai rien à faire; il est bien temps que nous partions pour l'Italie.

«La Revue de Paris contient ce matin un article de Nisard fort rude; voilà Sainte-Beuve à l'aise: il ne sera pas arrêté, s'il le veut, par les louanges de Nisard.

«Revenez, revenez.»

M. de Chateaubriand tint la promesse qu'il avait faite à la duchesse de Noailles, et qu'il rappelle dans sa lettre à Mme Récamier, quand il dit qu'il a pris ses vues du château. Il data de Maintenon un chapitre qu'il destinait à ses Mémoires. Ce chapitre cependant n'y fut pas inséré; le manuscrit en fut donné par l'auteur à Mme Récamier. Nous l'insérons ici à la date de l'année où il fut écrit.

FRAGMENT DATÉ DU MOIS DE SEPTEMBRE 1836.

INCIDENCES.—JARDINS.

«Je reprends la plume au château de Maintenon dont je parcours les jardins à la lumière de l'automne: peregrinoe gentis amoenum hospitium.

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