LIVRE VII
Reading edition
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Paris, dimanche matin, le 14 septembre.
«Voici ma première lettre: elle vous appelle à Rome, ou me ramène à Paris. Croyez que rien dans la vie ne pourra plus me distraire et me séparer de vous. Je ne veux point vous dire ce que je souffre, parce que vous souffrez. Songez qu'avant que j'arrive à Rome, un mois sera déjà écoulé, et je serai d'un mois plus près de vous. Il dépendra de vous d'avancer de quelques jours votre voyage. Tous les torts, si vous ne venez pas, seront de votre côté; car je vous aimerai tant, mes lettres vous le diront tant, je vous appellerai à moi avec tant de constance, que vous n'aurez aucun prétexte de m'abandonner.
«Songez qu'il faut que nous achevions nos jours ensemble. Je vous fais un triste présent que de vous donner le reste de ma vie; mais prenez-le, et si j'ai perdu des jours, j'ai de quoi rendre meilleurs ceux qui seront tous pour vous.
«Je vous écrirai ce soir un petit mot de Fontainebleau, ensuite de Villeneuve, et puis de Dijon, et puis en passant la frontière, et puis de Lausanne, et puis du Simplon. Faites que je trouve quelques lignes de vous, poste restante, à Milan. À bientôt! Je vais préparer votre logement et prendre en votre nom possession des ruines de Rome. Mon bon ange, protégez-moi.
«Ballanche m'a fait grand plaisir: il vous avait vue; il m'apportait quelque chose de vous. Bonjour jusqu'à ce soir. Je me ravise, écrivez-moi un mot à Lausanne, là où je trouverai votre souvenir, et puis à Milan. Il faut affranchir les lettres.
«Hyacinthe vous verra. Il m'apportera de vos nouvelles demain à Villeneuve.»
LE MÊME.
«Fontainebleau, dimanche soir 14 septembre.
«J'ai traversé une partie de cette belle et triste forêt. Le ciel était aussi bien triste. Je vous écris maintenant d'une petite chambre d'auberge, seul et occupé de vous. Vous voilà bien vengée, si vous aviez besoin de l'être. Je vais à cette Italie le coeur aussi plein et aussi malade que vous l'aviez quelques années plus tôt. Je n'ai qu'un désir, je ne forme qu'un voeu, c'est que vous veniez vite me faire supporter l'absence au delà des monts. Les grands chemins ne me font plus de joie. Je me vois toujours vieux voyageur, lassé, et délaissé, arrivant à mon dernier gîte. Si vous ne venez pas, j'aurai perdu mon appui. Venez donc et apprenez enfin que votre pouvoir est tout entier et sans bornes.
«Il y a bien des choses dans ce Fontainebleau, mais je ne puis penser qu'à ce que j'ai perdu. Demain un autre petit mot de Villeneuve. Ici je suis sans souvenir autre que le vôtre; à Villeneuve, j'aurai celui de ce pauvre Joubert. Je m'efforce de me dire qu'en m'éloignant, je me rapproche. Je voudrais le croire, et pourtant vous n'êtes pas là!»
LE MÊME.
«Villeneuve-sur-Yonne, mardi matin 16 septembre.
«Je ne sais si je pourrai vous écrire jamais sur ce papier qu'on me donne à l'auberge. Je suis bien triste ici. J'ai vu en arrivant le château qu'avait habité Mme de Beaumont pendant les années de la révolution. Le pauvre ami Joubert me montrait souvent un chemin de sable qu'on aperçoit sur une colline au milieu des bois, et par où il allait voir la voisine fugitive. Quand il me racontait cela, Mme de Beaumont n'était déjà plus; nous la regrettions ensemble. Joubert a disparu à son tour; le château a changé de maître; toute la famille de Serilly est dispersée. Si vous ne me restiez pas, que deviendrais-je?
«Je ne veux pas vous attrister aujourd'hui, j'aime mieux finir ici ma lettre. Qu'avez-vous besoin de mes souvenirs d'un passé que vous n'avez pas connu? N'avez-vous pas aussi le vôtre? Arrangeons notre avenir, le mien est tout à vous. Mais ne vais-je pas dès à présent vous accabler de mes lettres? J'ai peur de réparer trop bien mes anciens torts. Quand aurai-je un mot de vous? Je voudrais bien savoir comment vous supportez l'absence. Aurai-je un mot de vous, poste restante, à Lausanne et un autre à Milan? Dites-moi si vous êtes contente de moi? J'écrirai après-demain de Dijon.
«Ma santé va mieux, et la route fait aussi du bien à Mme de Chateaubriand. N'oubliez pas de partir aussitôt que vous le pourrez. Avez-vous quitté la petite chambre? À bientôt!»
LE MÊME.
«Vendredi 19 septembre.
«Au moment de passer la frontière, je vous écris, dans une méchante chaumière, pour vous dire qu'en France et hors de France, de l'autre côté comme de ce côté-ci des Alpes, je vis pour vous et je vous attends.»
LE MÊME.
«Lausanne, ce lundi 22 septembre 1828.
«Avant-hier, en arrivant ici, j'ai été bien triste de ne pas trouver un petit mot de vous; mais le mot est arrivé hier, et m'a fait une joie que je ne puis vous dire. Vous reconnaissez enfin tout ce que vous êtes pour moi. Vous voyez que le temps et les distances n'y font rien. Mes lettres successives de Villeneuve, de Dijon[54], de Pontarlier et de Lausanne vous auront prouvé que mes regrets ont augmenté en m'éloignant: il en sera ainsi jusqu'au jour où je serai revenu à Paris, ou jusqu'au moment où vous arriverez à Rome.
«Voici des détails du voyage: Mme de Chateaubriand a supporté assez bien la route, mais elle s'est trouvée très-souffrante en arrivant ici. Cela nous force à y rester un jour de plus. Nous n'en partirons donc qu'après-demain, mercredi 24. Nous mettrons trois jours à nous rendre au pied du Simplon, que nous passerons samedi 27. Dimanche prochain, nous entrerons donc en Italie. Là commencera une nouvelle destinée pour moi. Si vous venez à Rome, si vous voulez y rester, nous y finirons nos jours; sinon, je reviens en France pour mourir auprès de vous.
«Selon moi, le grand événement politique du moment est dans la campagne que font les Russes[55]: s'ils ne sont pas heureux, la France se trouvera singulièrement engagée, et toutes les destinées particulières des hommes attachés au gouvernement seront livrées à la force des événements et aux chances de la fortune. Si l'on veut faire tête à l'orage, il faudra serrer les rangs et appeler tout ce qui peut être utile. Le fera-t-on? J'en doute, et c'est ce qui rend l'avenir si incertain pour tous.
«Vous ne sauriez croire comment, en un moment, on devient étranger à tout ce qui se passe dans le monde en voyageant. Je ne sais pas un mot de ce qui existe; depuis huit jours, je n'ai entendu parler de personne. Ici, j'ai retrouvé quelques bonnes gens qui ne nous ont parlé que de nous et du plaisir de nous revoir. Et toute l'Angleterre qui va cette année à Rome! cela m'a fait trembler. Vous savez que je suis fort peu du goût du duc de Laval.»
«Mardi, 23 septembre.
«Le Journal des Débats annonce ce matin ici l'acceptation du traité du 6 juillet. Si la nouvelle est vraie, c'est une grande nouvelle: la Grèce serait délivrée; les affaires se décompliqueraient, et un traité de paix pourrait suivre. Je ne vous parle de cela qu'à cause de l'influence de ces événements sur mon sort. Notre avenir deviendrait plus facile à apercevoir et à atteindre. Je vais fermer cette longue lettre. Nous partons demain; je vous écrirai de Brigg, au pied du Simplon. Votre nièce est-elle revenue[56]? Enfin les jours s'écoulent, même ceux de l'absence, et vous allez bientôt songer à vos préparatifs de voyage. C'est le bonhomme Henri qui vous portera cette lettre. À vous tant que je vivrai! Je vais chercher votre lettre à Milan.»
LE MÊME.
«Brigg, au pied du Simplon, jeudi 23 septembre 1828.
«Je viens d'avoir deux jours bien tristes: depuis Lausanne jusqu'ici, j'ai continuellement marché sur les traces de deux pauvres femmes: l'une, Mme de Custine, est venue expirer à Bex; l'autre, Mme de Duras, est allée mourir à Nice. Comme tout fuit! Sion, où j'ai passé, était le royaume que m'avait destiné Bonaparte: c'est ce royaume que la mort du duc d'Enghien m'a fait abdiquer. J'ai rencontré des religieux du mont Saint-Bernard. Il n'en reste plus que deux qui aient été témoins du fameux passage de l'armée française.
«Savez-vous pourquoi tout cela pèse tant sur moi? C'est que je vais franchir les Alpes, qu'elles vont s'élever entre vous et moi. Demain, je serai en Italie; il me semble que je me sépare une autre fois de vous. Venez vite faire cesser cette fatalité. Passez ces mêmes montagnes que je vois sur ma tête. Je sens qu'il faut maintenant que ma vie soit environnée: je n'ai plus retrouvé en moi l'ancien voyageur; je ne songe qu'à ce que j'ai quitté, et les changements de scène m'importunent. Venez donc vite.»
LE MÊME.
«Milan, ce 29 septembre 1828.
«Me voici à Milan pour la sixième fois dans ma vie: j'y suis arrivé hier au soir. Je vous ai écrit de Brigg le 25. Je ne suis pas plus heureux, ni plus gai, de ce côté-ci des Alpes, que je l'étais de l'autre. J'ai pourtant revu un ciel enchanté à Arona, au bord du Lac Majeur, où j'ai couché samedi; mais j'ai bien peur, à en juger par le premier effet, que la belle Italie ait perdu pour moi tous ses charmes: je n'ai plus besoin que de ce qui tient maintenant toute la place, dans une vie dont le temps a déjà emporté la plus grande partie; vous savez qui tient cette place.
«Nous continuons demain notre voyage. Mme de Chateaubriand est très-bien; j'ai eu quelque retour de mon mal de Paris. C'est à Bologne que j'entrerai dans les États de Sa Sainteté. Je ne puis dire encore quel jour je serai à Rome; je vous écrirai d'Ancône. Je vous en conjure, ne tardez pas à venir; vous ne sauriez croire à quel point je suis isolé et malheureux.
«On est allé voir à la poste; s'il y a un mot de vous, je vous le dirai avant de fermer cette lettre. J'ignore absolument ce qui se passe dans le monde: arrivé à l'auberge, je me couche, et je ne me lève que pour partir. Je ne veux rien voir; je n'ai qu'une pensée, celle de vous revoir bientôt. Vous voyez que j'espère votre voyage.
«Point de lettre. Vous avez peut-être oublié de faire affranchir? Si vous avez écrit, le consul de France ici se chargera de me renvoyer vos lettres à Rome.»
LE MÊME.
«Rome, ce 11 octobre 1828.
«Vous devez être contente, je vous ai écrit de tous les points de l'Italie où je me suis arrêté. J'ai traversé cette belle contrée, remplie de votre souvenir; il me consolait, sans pourtant m'ôter ma tristesse de tous les autres souvenirs, que je rencontrais à chaque pas. J'ai revu cette mer Adriatique que j'avais traversée il y a plus de vingt ans, dans quelle disposition d'âme! À Terni, je m'étais arrêté avec une pauvre expirante. Enfin, Rome m'a laissé froid: ses monuments, après ceux d'Athènes, comme je le craignais, m'ont paru grossiers. Ma mémoire des lieux, qui est étonnante et cruelle à la fois, ne m'avait pas laissé oublier une seule pierre. J'ai parcouru seul et à pied cette grande ville délabrée, n'aspirant qu'à en sortir, ne pensant qu'à me retrouver à l'Abbaye et dans la rue d'Enfer.
«Je n'ai vu personne, excepté le secrétaire d'État. Je vais avoir mon audience du pape. Pour trouver à qui parler, j'ai été chercher Guérin[57] hier au coucher du soleil. Je l'ai trouvé seul, charmé de ma visite. Nous avons ouvert une fenêtre sur Rome, et nous avons admiré ensemble l'horizon romain, éclairé des derniers rayons du jour: c'est la seule chose qui soit restée pour moi telle que je l'avais vue. Mes yeux ou les objets ont changé, peut-être les uns et les autres. Le pauvre Guérin, qui déteste Rome, était si ravi de me trouver dans les mêmes dispositions que lui, qu'il en pleurait presque. Voilà exactement mon histoire.
«Mme de Chateaubriand n'est pas plus contente. Jetée seule dans une grande maison, n'ayant pas rencontré un chat qui lui dît: «Dieu vous bénisse,» trouvant tout assez ridiculement ordonné dans ce logement de garçon, de grands plâtres nus, des boudoirs à l'anglaise dans un palais romain, elle maudit le jour qui lui a mis dans la tête de venir ici. Peut-être s'arrangera-t-elle mieux de sa nouvelle situation, quand on commencera à l'entourer. Je ne doute pas qu'elle n'y ait un succès réel; mais sa santé sera toujours un obstacle à une vie de représentation. Voilà la pure vérité.
«J'ai été, au reste, très-noblement accueilli par toutes les autorités sur la route, à Bologne, à Ancône, à Lorette. On savait bien que je n'étais pas tout à fait un homme comme un autre, mais on ne savait pas trop pourquoi. Était-ce un ami? Était-ce un ennemi? En Égypte, les gens politiques et bien instruits me prenaient pour un grand général de Bonaparte, déguisé en savant.
«La conclusion de tout cela est qu'il faut que vous veniez sur-le-champ à mon secours, ou que j'aille dans peu vous rejoindre. Je n'ai pas reçu un seul mot de vous, excepté le mot adressé à Lausanne. Rien à Milan, rien à Rome. La poste arrive ce matin: aurai-je quelque chose?
«Midi.
«Oui, j'ai quelque chose: c'est deux lignes en réponse à mon billet en passant la frontière. C'est bien retardé, mais cela m'a fait un bien extrême. Je vous l'ai dit, vous êtes bien vengée: mes tristesses en Italie expient les vôtres. Écrivez-moi longuement, et surtout venez.
«J'ai reçu une lettre de Taylor, qui me demande Moïse. Je vais lui répondre de s'entendre avec vous. Si vous croyez tous les deux qu'il faut risquer l'aventure, je fournirai l'argent.
«Écrivez-moi vite, écrivez et venez, mais surtout que je revienne vite auprès de vous. Qu'ai-je besoin de tout ceci?»
LE MÊME.
Rome, le 14 octobre 1828.
«Point de lettre encore de vous par le courrier d'hier. Ne m'auriez-vous point écrit? Alors vous vous vengez trop. Serait-il arrivé quelque accident à vos lettres? Je ne vous répéterai pas ce que je vous ai déjà dit dans toutes les miennes. Vous y verrez ma disposition d'esprit et de coeur. Venez vite, ou trouvez le moyen de me rappeler vite.
«J'ai vu le pape: c'est le plus beau prince et le plus vénérable prêtre du monde. Il a causé avec moi longtemps; il est plein de noblesse, de douceur, de connaissance du monde et des affaires; j'en suis enchanté. Le secrétaire d'État est un homme de beaucoup d'esprit. On m'a comblé d'honneurs sur toute la route, et ici j'ai été reçu à merveille. Vous aurez vu dans les journaux que M. Lasagni a terminé l'affaire des évêques: je n'ai absolument plus rien à faire ici. La Quotidienne et la Gazette sont dans de grandes erreurs sur la cour de Rome: ici on n'exagère rien, et on déteste le bruit.
«Quant à la société, je n'en sais rien du tout. J'en suis aux visites par cartes. Je n'ai vu que M. de Celles[58], homme très-habile en affaires et très-distingué par l'esprit et les manières. J'y trouverai Mme de Valence.
«Venez donc, je vous en supplie; venez vite et écrivez. Mme de Chateaubriand est très-souffrante. Je prévois qu'elle est au moment du succès que vous lui avez prédit. Sa Sainteté m'a parlé d'elle. Venez. Je suppose qu'il n'y a plus que vous à Paris qui vous souveniez de moi.»
LE MÊME.
«Rome, ce 18 octobre 1828.
«Je commence cette lettre ce matin samedi, jour de poste. M'apportera-t-elle, cette poste, une lettre de vous? Je n'ose l'espérer après tous les retards qu'ont sans doute éprouvés jusqu'ici vos lettres, car certainement vous m'avez écrit. Mes dispositions d'âme ne changent point. Hier, j'ai été me promener à la villa Borghèse pour la première fois. Je dois aller chez Tenerani vous voir dans Cymodocée; mais Givré[60], qui devait m'y conduire, n'a pu venir.
«La villa m'a fait plus de plaisir que tout le reste de Rome; ces vieux arbres, ces monuments délabrés, le souvenir de mes promenades solitaires dans ce lieu, m'ont ému; et quand j'ai pensé que je pourrais dans quelques mois me promener là avec vous, j'ai été presque réconcilié avec mon sort. Mais il est clair pourtant que je ne prends plus à rien, que tout m'ennuie loin de vous et de ma retraite de la rue d'Enfer; c'est la qu'il faut que je rentre le plus tôt possible. Mme de Chateaubriand est comme moi; elle n'aspire qu'à se retrouver au milieu de ses malades et de ses vieux amis.
«Au reste, je n'ai à me plaindre de personne. On ne peut avoir été mieux accueilli, et j'ai trouvé partout une modération de sentiments politiques que nos dévots devraient bien prendre pour exemple. Quant à la société proprement dite, je n'en sais rien encore. Tout le monde est absent; mais on va rentrer à Rome pour la Toussaint. Les Anglais commencent à arriver. Je reçois demain en cérémonie tous les Français. Nous dînons lundi chez Mme de Celles avec Mme de Valence.
«Midi.
«Enfin je reçois une lettre de vous du 3. Jugez du bonheur qu'elle me donne! Je ne puis ajouter qu'un mot à la lettre. Des deux Français prétendus arrêtés, l'un l'a été en effet et a été remis presque aussitôt en liberté, l'autre n'a jamais subi la moindre détention. Tout cela s'est passé avant mon arrivée. Vous me parlez de l'Irlande? Je ne puis vous en parler, mais je puis vous assurer qu'on n'approuve ici rien de violent. J'attends les voyageurs que vous m'annoncez; le mariage serait une chose singulière! Mais c'est vous qui êtes pour moi le seul voyageur auquel je m'intéresse. D'ici au 1er janvier, nous saurons positivement si c'est moi ou vous qui devons nous mettre en chemin. Vous demandez mes impressions; maintenant vous avez reçu de moi une foule de lettres qui vous disent toutes la même chose: Je suis bien triste. Venez.
«Je viens de lire le Globe du 4, qui est tout à fait trompé sur l'affaire des deux jeunes gens. Celui qui a été arrêté n'appartenait point du tout à l'Académie de France. Le Globe devrait éviter des dénonciations qui ne sont pas dignes de son impartialité; les détails qu'il donne sont de toute fausseté.
«Je vous ai écrit au sujet de Moïse que M. Taylor me demande. Je l'ai renvoyé à vous, et vous ordonnerez comme il vous plaira. Je paierai, s'il le faut et je préviendrai Ladvocat.»
LE MÊME.
«Rome, ce 21 octobre 1828.
«Quoique je ne m'attendisse pas à recevoir une lettre de vous hier, puisque j'en avais eu une par le précédent courrier, et que vous ne prodiguez pas vos lettres, cela m'a fait une grande peine quand je n'ai rien vu de vous.
«Toujours même disposition de ma part: de l'ennui de la solitude, je suis tombé dans celui des dîners et des visites. Définitivement, il est clair que je ne puis plus supporter la vie du monde: elle m'était en tout temps odieuse, mais mes cinq années de retraite ont achevé de me rendre incapable des devoirs de la société. Je me demande sans cesse à quoi bon cette perte de temps, cette nécessité de voir des gens avec lesquels on n'a aucun rapport, cette nécessité de livrer les dernières années de ma vie aux bêtes et aux caquetages de la médiocrité; et tout cela pourquoi? Pour un but que je ne veux point atteindre, puisque je n'ai aucune ambition et que je n'aspire qu'à me retirer.
«Vous voyez donc que, ne trouvant plus dans les arts et les sciences que des sujets de tristesse, et dans le monde que des objets d'ennui, il faut que je rentre le plus tôt possible dans mon gîte. C'est auprès de vous que je retrouverai tout ce qui me manque ici.»
LE MÊME.
«Rome, ce jeudi 23 octobre 1828.
«J'en suis toujours à mes petits billets de chaque courrier, et c'est toute ma vie. Je suis allé chez Tenerani; j'ai vu le bas-relief: il est admirable. Vous êtes une personne encore plus admirable mille fois. Vous étiez si malheureuse et vous pensiez pourtant à me faire vivre. Tenerani était vivement ému de ce que je lui disais; il viendra dîner chez moi lundi prochain. Il m'a dit que son petit chef-d'oeuvre était à ma disposition. J'ai une envie extrême de l'avoir chez moi; mais je ne sais que faire, parce que j'ignore où vous en êtes avec lui. Je voudrais bien que cela ne vous ruinât pas, et que vous me missiez de moitié avec vous.
«Je vais essayer de reprendre mes travaux historiques, pour tuer le temps qui me tue. Avez-vous entendu parler de Thierry? L'intendant général n'a pas répondu à ma lettre; je projette de lui en écrire une seconde, mais il est probable que je ne réussirai pas mieux. Mme de Chateaubriand a été malade; elle ne se lève pas encore. C'est le jour de la Toussaint, si elle se porte bien, qu'elle aura son audience du pape.
«Point d'étrangers encore ici, si ce n'est Mme Merlin que je n'ai point vue. Elle est malade et repart pour la France dans quelques jours. Je tiens ces détails des attachés.
«Tout ceci est écrit avant l'arrivée de la poste. Hélas! je n'espère rien de vous. Tâchez donc de me faire revenir. Avez-vous des nouvelles du voyageur en Égypte[61]? Pensez-vous qu'il ne serait pas bon de faire l'affaire de Taylor pendant mon absence? Vous connaissez mon idée sur les choeurs. Je les voudrais surtout déclamés avec quelques morceaux d'ensemble chantés. On supprimerait ce qui serait trop long à la représentation, mais on aurait soin de faire imprimer et connaître les choeurs entiers au public, en publiant la pièce le lendemain même de la représentation.
«Midi.
«Mon espérance n'a pas été trompée. Rien de vous. Rappelez-vous le temps où vous faisiez cette réflexion les jours de courrier. Samedi, après demain, vous aurez une autre lettre de moi.
«Nous sommes dans la plus grande ignorance de toute nouvelle politique, tant intérieure qu'extérieure.
«Voici qu'il m'arrive des dépêches d'Ancône et que je suis obligé d'expédier un secrétaire en courrier. Il part à l'instant, vous recevrez cette lettre à huit ou neuf jours de date, et vous pourrez faire rechercher, par M. Henri, toutes celles qui pourraient être encombrées aux affaires étrangères. Depuis que je suis à Rome, je vous ai écrit tous les courriers, c'est-à-dire, trois fois par semaine, et toujours pour vous dire que je me meurs ici sans vous, et qu'il faut ou que vous veniez, ou que j'aille vous retrouver; mais rappelez-moi plutôt. J'ai le mal du pays.»
De son coté, le duc de Laval écrivait à Mme Récamier, en arrivant à Vienne.
LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
Vienne, 11 octobre 1828.
«Je voudrais par quelques mots de ma vieille et inaltérable amitié me rappeler sensiblement à votre pensée.
«Je suis ici depuis deux jours; la mélancolie m'accable et me paraît un poids insurmontable dans une situation si nouvelle. La France et l'Italie sont incessamment présentes à mon esprit. On se sent isolé comme dans un désert au milieu de tant de nouveautés. Maison, personnes, langue étrangère, tout m'est inconnu, et toutes ces nouveautés me jettent dans la plus étrange confusion d'idées.
«Il me sera doux de recevoir un mot de vous, de voir une écriture amie, de savoir que notre dernier entretien ne vous a pas laissé d'impressions pénibles. Enfin soyez bonne, généreuse, bienveillante envers le plus ancien de vos amis.
«Mandez-moi si votre solitude et vos regrets ne vous ont pas fait changer de résolution; si vous avez vu ma tante[62], mon aimable tante dont le charme domine encore tous les chagrins, enfin si vous restez à l'Abbaye.
«Soyez indulgente pour ce billet si insignifiant qui n'a de valeur que par son intention de vous prouver que dans mes ennuis, mes embarras de toute sorte, je songe à la plus ancienne de mes amies.
«Je désire être rappelé au souvenir de votre fidèle Ballanche, avec lequel j'ai toujours sympathisé.»
LE MÊME.
«Vienne, 12 novembre 1828.
«Je veux profiter de mon premier courrier à Paris, pour vous faire porter un témoignage de mon souvenir.
«J'envoie la même bagatelle à ma tante que vous aimez et qui aime votre coeur, votre esprit et surtout vos regrets pour l'ange qui n'est plus avec nous. Ce serait bien à cet excellent ami, à cet autre moi-même que j'aimerais à écrire, à confier tous mes intérêts qu'il protégeait, qu'il défendait si bien. Enfin, je vous fais mes coquetteries du Danube à la Seine. Je préférerais bien le Tibre, et je songe tous les jours à ce que j'appelle mon abdication.
«Je vous ai écrit il y a quelques jours un misérable petit billet. J'étais profondément mélancolique. Je commence à me faire à ma nouvelle vie. Votre ami René m'a certainement enlevé la meilleure situation. Puisse-t-il en jouir, et me la rendre lorsque l'ambition, le dégoût, ou sa fortune, ou peut-être plus encore son inconstance l'appelleront ailleurs!
«Ici je suis plein d'ardeur et d'application, je vous l'atteste. Je voudrais très-bien faire, contenter absolument, afin de justifier ma prétention de choisir entre deux autres missions, lorsqu'elles viendront à vaquer. Vous savez mes voeux, nous en avons assez causé.
«Je ne sais pourquoi vous persistez dans cette répugnance d'écrire; car, en vérité, votre style est charmant et d'un goût exquis.
«Rien n'est plus gracieux que votre manière de citer les impressions mélancoliques de votre pauvre ami absent. Ses paroles sont pleines de sentiment pour vous. N'est-ce pas une manière pour vous entraîner là où il est? Mon opinion est que vous ne résisterez pas, s'il continue sur ce langage; et puis, si vous alliez demander les avis de ma tante[63], rue Royale, elle ne vous détournerait pas de cette faiblesse. Elle dit, non sans raison, et surtout non sans séduction, qu'il vaut mieux contenter son coeur dans de certaines circonstances de la vie, que de contenter des indifférents.
«Adieu avec tout mon coeur.»
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Rome, samedi 25 octobre 1828.
«Je suis bien fâché que le courrier extraordinaire, que j'ai expédié à Paris avant hier, m'ait surpris, car la lettre qu'il vous porte aurait été plus détaillée, et j'avais sur ma position et sur mes affaires en France plusieurs choses à vous dire.
«J'ai presque fini mes visites aux artistes. Ils veulent bien en paraître contents. Vous savez qu'on élève par souscription un monument à votre grand ami Le Tasse. Je vais souscrire, mais je voudrais bien que le roi de France souscrivît. L'empereur d'Autriche vient de donner deux cents sequins, et on en fait grand bruit. J'ai déjà mis votre idée en train pour le tombeau du Poussin; nous verrons plus tard pour celui de Claude Lorrain. Vous voyez que je cherche à tromper mes ennuis, en m'occupant de tout ce qui vous occupait. Je vous retrouve partout et pour tout.
«M. de Forbin est arrivé hier. Il est venu à l'ambassade. Je ne l'ai pas vu; on le dit fort changé. Je vais aller lui rendre sa visite aujourd'hui. En allant chez tous les peintres, je suis allé chez celui qui a subi un emprisonnement. Il est, du reste, très-peu intéressant. Je vais lui acheter deux petits tableaux; il a grand besoin d'argent.
«Midi.
«Voilà le courrier et une très-longue et très-bonne lettre de vous, du 12. Jugez de ma joie; et ce qu'il y a de plus heureux, c'est que j'ai fait tout ce que vous me recommandez de faire.
«1° J'ai écrit mes impressions;
«2° J'ai écrit toutes les postes;
«3° J'ai dit de s'entendre avec Taylor.
«Eh bien! ne vous devinai-je pas? Adieu aujourd'hui, mais seulement jusqu'à lundi prochain.»
LE MÊME.
Rome, ce mardi 28 octobre 1828.
«Au moment où je vous écris, M. de La Ferronnays doit être arrivé, et la question de la reprise de son portefeuille doit être décidée; d'un autre côté, vous avez dû recevoir à peu près toutes mes lettres. Vous connaissez tous mes sentiments, ce que m'a fait cette Italie, ce que j'y pense, ce que je désire. Vous aurez aussi vu Taylor, de sorte que toute ma destinée du moment est accomplie, et que c'est de ce moment qu'il nous faut partir pour arranger l'avenir. Je fais ce que je puis, et bien au delà de ma paresse et de mes goûts, pour plaire un peu aux personnes qui m'environnent. Mais ce soin que je prends de la bienveillance d'un monde si divers, serait bien mieux entre vos mains que dans les miennes, et ces visites éternelles et ces compliments sans fin augmentent en moi le mal du pays dont je suis tourmenté.
«J'ai vu M. de Forbin; je le trouve bien changé et il me fait de la peine. Mme de Valence ne parle que de sa pauvre fille, et je l'aime d'être aussi triste que moi. Nous avons le prince royal de Prusse qui viendra peut-être à la Saint-Charles, 4 novembre, passer la soirée chez moi. Ce jour-là nous entr'ouvrirons notre porte pour la refermer après. J'attends avec impatience Mme Salvage qui est à Milan, et avec laquelle je pourrai parler de vous. Mme de Valence m'a demandé si vous veniez, et j'ai dit hardiment qu'oui, si je ne retournais pas moi-même en France. Me gronderez-vous? Je ne serai un peu tranquille que quand vous m'aurez dit que vous avez reçu toutes mes lettres, et que vous êtes contente de moi. À jeudi.»
LE MÊME.
«Rome, ce jeudi 30 octobre 1828.
«Je reçois ce matin une lettre de Paris du 21 de ce mois, à neuf jours de date, et je pourrais avoir de vos nouvelles à cette date, et il n'y a rien de vous! Prenons patience. On me mande que M. de La Ferronnays devait revenir le 24 ou le 25, et qu'il reprenait le portefeuille. Ainsi, nous voilà en paix de ce côté; restent les ennuis de l'absence et tous les sentiments dont je vous entretiens trois fois par semaine. Je ne serai un peu plus heureux, ou un peu moins triste, que quand vous aurez écrit souvent et longuement, et que vous m'annoncerez ou mon rappel ou votre arrivée.
«Je vois dans tous les journaux des nouvelles de l'expédition d'Égypte: vous êtes en paix sur M. Lenormant; mais si vous ne venez au-devant de lui qu'au mois de mars, quel long espace à parcourir et à attendre!
«Vous occupez-vous de Moïse dans l'intervalle? L'occasion est peut-être bonne, et je vous ai fait maîtresse de son sort.
«S'il ne s'agit pourtant pour venir que de le jeter au feu, brûlez-le vite.
«Mme de Chateaubriand est dans son lit. J'ai donné hier à dîner à M. de Forbin: il n'a été question que des regrets de la France et de vous.»
LE MÊME.
«Samedi, Rome, 1er novembre 1828.
«Le courrier qui m'a apporté jeudi dernier une lettre de Paris à neuf jours de date m'apprenait le retour de M. de La Ferronnays qui a dû reprendre son portefeuille: depuis nous avons reçu par estafette la nouvelle de la prise de Varna. Ainsi, tout ce qui pouvait amener un mouvement politique en France, et rendre incertaines les destinées particulières, paraît dans ce moment écarté, et c'est à nous à faire nous-mêmes nos destinées. Quant aux miennes, elles dépendent de vous et elles sont décidées: ou vous viendrez passer quelque temps avec nous, et nous nous en retournons tous ensemble; ou je vais vous retrouver au printemps.
«C'est ce matin même, et dans deux heures, que Mme de Chateaubriand est présentée au pape dans la chapelle Sixtine. Je ne sais comment elle supportera la cérémonie; elle est extrêmement souffrante. Le 4, nous avons la Saint-Charles; le pape viendra à Saint-Louis le matin, et le soir le prince royal de Prusse viendra chez moi. Nous n'aurons qu'une petite fête, n'ayant rien encore. Je vous quitte pour m'habiller. Je présente Mme de Chateaubriand en revenant du Vatican.
«Mme Salvage sera peut-être ici pour la Saint-Charles. Quel bonheur de parler de vous!
«Une heure.
«Mme de Chateaubriand a soutenu la cérémonie sans trop de fatigue. Le pape a été fort gracieux. Mais le courrier de Florence a manqué, et par conséquent, point de lettre de vous.
«Celui d'Ancône apporte le Constitutionnel du 21, où est un long article sur la probabilité de la nomination de M. de La Ferronnays à la présidence du conseil. Je n'y crois pas, mais je le désirerais: cela ferait le dénoûment naturel de mon affaire.»
LE MÊME.
«Rome, 5 novembre 1828.
«Nous avons eu hier, au dire des secrétaires, une très-belle journée. Pas un membre du corps diplomatique n'a manqué à la Saint-Charles, ce qui ne s'était jamais vu; le pape y est venu et j'avais fait venir Davidde pour le chant, de sorte que l'église était pleine.
«Le soir nous avons eu un petit ricevimento, censé tout français, parce que je n'ai encore rien, mais où sont venues toutes les grandes dames romaines, russes et anglaises, les cardinaux et le prince royal de Prusse. J'ai tâché de n'oublier aucun artiste tant français qu'étranger. J'ai voulu qu'on priât le commerce, ce que mes prédécesseurs n'avaient jamais fait: aussi paraissaient-ils tous contents. On a fait de la musique. J'avais Davidde et Mme Boccabadati, c'est-à-dire ce qu'il y avait de mieux: car je m'étais souvenu de ce que vous m'aviez dit des mauvais concerts. Mme Merlin a chanté—elle est partie ce matin pour la France.—Enfin je crois que le début a été bien. J'espère que ce début sera la fin: vous n'étiez pas là.
«Que fais-je ici? Je puis sans doute arriver à cette vie de représentation comme un autre, mais est-ce là ma vraie vie? N'ai-je rien de mieux à faire dans ce monde? N'est-ce pas pitié, si j'ai quelque chose, qu'il ne soit pas mis plus à profit pour mon pays, ou plutôt, le temps ne me donne-t-il pas ma retraite? Je ne suis plus qu'un de ses vieux pensionnaires qui cessera bientôt d'être à charge à son trésor.
«Voilà le récit de ma première fête. J'ai tâché d'être poli, mais j'avais une tristesse profonde dans l'âme, et je crains bien qu'on ne l'ait vue.
«Mme Merlin est une belle femme qui mène avec elle une fille de seize à dix-sept ans, très-timide et très-jolie. Je n'ai vu ces dames que deux fois: une fois à l'ambassade d'Autriche où Mme Merlin a refusé de chanter, et hier chez moi où elle a eu la bonne grâce de chanter pour le roi. L'ambassadrice d'Autriche est agréable et chante aussi: elle ressemble à la pauvre Mme de Mouchy, aussi ne puis-je la regarder sans une vraie peine.
«Tenerani était chez moi. Je me suis mis dans un coin avec lui pour parler de vous. La princesse Doria était malade et Mme Dodwell[64] absente. Ces détails m'ennuient plus à vous donner qu'ils ne vous ennuieront à les lire. Mais si je les avais supprimés, vous auriez appris tôt ou tard qu'il y avait eu une Saint-Charles, et vous auriez cru à des mystères. Mon secret sera toujours le vôtre désormais.
LE MÊME[65].
«Rome, samedi 8 novembre 1828.
«Toutes les fois qu'il m'arrive un courrier extraordinaire, je me désole. Un courrier donc m'a apporté cette nuit une dépêche de M. de La Ferronnays qui m'annonce la reprise de son portefeuille. Cette dépêche est du 30 du mois dernier. Ainsi, si vous m'aviez écrit, je saurais aujourd'hui ce que vous pensiez il y a huit jours. M. de La Ferronnays m'apprend la reddition de Varna que je savais. Je crois vous avoir dit autrefois que toute la question me semblait dans la chute de cette place, et que le Grand Turc ne songerait à la paix, que quand les Russes auraient fait ce qu'ils n'avaient pas fait dans leurs guerres précédentes.
«Nos journaux ont été bien misérablement turcs dans ces derniers temps. Comment ont-ils pu jamais oublier la noble cause de la Grèce, et tomber en admiration devant des barbares qui répandent, sur la patrie des grands hommes et la plus belle partie de l'Europe, l'esclavage et la peste? Voilà comme nous sommes nous autres Français: un peu de mécontentement personnel nous fait oublier nos principes et les sentiments les plus généreux. Les Turcs battus me feront peut-être quelque pitié; les Turcs vainqueurs me feraient horreur.
«Voilà mon ami resté au pouvoir. Je me flatte que ma détermination de le suivre a éloigné les concurrents à son portefeuille. Mais enfin il faudra que je sorte d'ici; je n'aspire plus qu'à rentrer pour jamais dans ma solitude, et à quitter la carrière politique. J'ai soif d'indépendance pour mes dernières années. Les générations nouvelles sont élevées; elles trouveront établies les libertés publiques pour lesquelles j'ai tant combattu: qu'elles s'emparent donc et qu'elles ne mésusent pas de mon héritage, et que j'aille mourir en paix auprès de vous! Je suis allé avant hier me promener à la villa Panfili: quelle admirable solitude!
«Une heure.
«Voilà enfin une lettre de vous par le courrier ordinaire, elle est du 25 octobre. Elle m'annonce que vous avez reçu mon petit mot d'Ancône, et ma première lettre de Rome. Vous aurez été depuis ce temps accablée de mes trois lettres par semaine, et j'espère que vous en êtes au vif repentir.
«Je suis pour laisser faire Taylor. L'occasion est admirable et ne se représentera plus. Si nous tombons, je n'y suis pour rien: comme lord Byron absent, je me lave les mains de ma pièce; si nous réussissons, un succès de plus ne gâte rien. Attendre le silence politique? Quand l'aurons-nous? Les événements s'enchaînent et nous entraînent avec eux. Arrangez donc cela. Envoyez chercher Taylor, s'il n'a pas paru. L'argent se prendra chez M. Hérard, mon banquier.
«Nous savons les nouvelles de la pauvre Soeur. Mme de Chateaubriand est bien inquiète et bien malheureuse. Outre l'attachement qu'elle a pour la Soeur, elle craint que sa mort ne désorganise et ne fasse tomber l'Infirmerie.
«Envoyez maintenant vos lettres aux affaires étrangères. J'ai monté la correspondance. M. Denoys se charge de tout, et j'aurai à présent un courrier extraordinaire toutes les semaines. Au lieu d'attendre vos lettres douze à treize jours, elles me parviendront le huitième.
«Vous me dites de parler de vous à telle et telle personne: j'en parle à tout le monde, encore hier au soir à Visconti. Je vous annonce pour Pâques et on est ravi. Viendrez-vous, ou irai-je? J'aime mieux aller.
«J'ai donné l'ordre à M. Hérard, banquier, rue Saint-Honoré, 372, de compter la somme de 15.000 fr. à M. Taylor, s'il venait la lui demander de ma part ou de la vôtre. J'ai donné votre nom et votre adresse.»
LE MÊME.
«Rome, 11 novembre 1828.
«Mme Salvage est arrivée hier, et j'ai reçu hier aussi une bonne petite lettre de vous qui m'annonce que vous en avez reçu deux de moi. L'homme avec lequel vous avez été dîner nous écrivait des lettres étranges au comité grec; je le crois un brave soldat, mais une pauvre tête. Nous sommes ici dans l'attente de la mort de cette pauvre Soeur. Cela désole Mme de Chateaubriand, et moi aussi. Il résulterait de cette mort un double mal; si on ne pouvait bien la remplacer à l'Infirmerie, Mme de Chateaubriand appréhenderait d'y revenir, et c'est pourtant là que je veux dans quelques mois aller finir mes jours.
«Je vous ai tout dit sur Rome; le temps n'y fait rien. Je n'ai à me plaindre de rien; je suis aussi bien accueilli qu'on peut l'être; mais je ne puis prendre à cette vie, l'ennui me tue. Il ne me faut plus que vous et ma petite solitude, et j'espère ces biens au printemps.
«Moïse est une chose décidée, je vous l'ai écrit; mettez la chose en train, quinze mille francs sont chez Hérard, faites jouer le plus tôt possible. Cette occasion de mon absence, et cette propriété de mon libraire-éditeur, arrangent toutes les convenances, et m'empêchent d'être meurtri de la chute. Je vous ai expliqué ce que je voulais pour les choeurs: peu de chants, beaucoup de déclamation. Des harpes, des tambourins et des trompettes pour soutenir les voix. Les deux musiques dans le troisième acte, l'une lointaine et gaie dans le camp perverti, l'autre prochaine et solennelle chez les lévites, et se répondant l'une à l'autre, etc.
«Enfin, faites comme il vous plaira avec Taylor, et surtout faites vite.
«Ma santé n'est pas trop bonne, je suis à peu près comme vous m'avez vu avec mes souffrances accoutumées. Quel bonheur quand je rentrerai pour toujours dans ma solitude, quand je ferai bâtir au bas du jardin cette maison où vous aurez deux ou trois chambres pour vous, quand enfin je vous verrai tous les jours! C'est un parti pris, je veux renoncer à toute carrière politique et me retirer enfin pour mourir. Dites-moi que vous êtes contente de moi.»
LE MÊME.
«Rome, jeudi 13 novembre 1828.
«La poste qui arrive, et qui ne me laisse qu'un moment pour écrire, ne m'a rien apporté de vous. Je me console un peu avec votre lettre venue par le dernier courrier; mais j'apprends la nouvelle de la mort de la pauvre Soeur[65]. Vous jugez de la peine de Mme de Chateaubriand. Vous vouliez aussi faire faire son portrait. Mille remerciements de votre touchante attention; vous êtes la meilleure des amies. Aussi vous voyez comme je vous aime.»
LE MÊME.
«Rome, ce samedi 15 novembre 1828.
«Aussitôt Mme Salvage arrivée, j'ai couru chez elle avec Mme de Chateaubriand, pour savoir de vos nouvelles et voir une personne qui vous avait vue. Soit qu'elle ait été malade ou qu'elle n'ait pu sortir par quelque raison inconnue, elle n'est pas encore venue nous trouver. Il y a eu un premier bal chez Tortonia. J'y ai rencontré tous les Anglais de la terre; je me croyais encore ambassadeur à Londres. Les Anglaises ont l'air de figurantes de ballets engagées pour danser l'hiver à Paris, à Milan, à Rome, à Naples, et qui retournent à Londres après leur engagement expiré au printemps. Les sautillements sur les ruines du Capitole, les moeurs uniformes que la grande société porte partout, sont des choses bien étranges. Si j'avais encore la ressource de me sauver dans les déserts de Rome! mais ces déserts ne me parlent plus, et je ne fais que passer d'ennui en ennui.
«Aurai-je aujourd'hui une lettre de vous? Je l'espère presque. Vous voyez ma fidélité à vous écrire. Quand serai-je rentré dans mon infirmerie, et quand vous verrai-je tous les jours? Voilà toutes mes prédictions sur la guerre d'Orient qui s'accomplissent; j'ai annoncé que si Varna tombait nous aurions la paix, et j'espère que cela arrivera. On dit Silistrie prise. C'est moi qui vous ai envoyé le courrier, porteur des bonnes nouvelles de la Morée. Cette pauvre Grèce sera enfin libre. Les ministres doivent être contents; cela change leur position, et j'espère qu'en me retirant à présent, je n'aurai pas l'air de les abandonner dans le péril. Faites jouer Moïse, ce sera ma dernière ambition et ma dernière vue de ce monde qui se retire devant moi.
«Midi.
«Le courrier de France manque encore aujourd'hui! Cela est odieux. Rien n'est plus mal monté que ces postes italiennes. À lundi donc!»
LE MÊME.
«Rome, ce mardi 18 novembre 1828.
«Jugez de mon impatience: je vous ai écrit samedi que le courrier n'était pas arrivé; hier lundi, il devait au moins apporter les lettres en retard, et nous voilà au mardi, jour du départ de la poste, et il n'y a rien d'arrivé. On dit que nous aurons nos paquets à midi; il est onze heures, et il faut que nos réponses soient parties à deux. J'écris toujours en attendant.
«Aussitôt que le courrier sera expédié, nous partons pour Tivoli; Mme de Chateaubriand désire voir la cascade avant que la mauvaise saison se déclare; il fait encore un temps superbe. Nous allons, Mme de Chateaubriand et moi ensemble, dans une calèche; les secrétaires et les attachés veulent venir, les uns à cheval, les autres en voiture; nous coucherons à Tivoli et nous serons de retour demain pour dîner. Vous savez quelle triste visite je fis à cette cascade, il y a vingt-cinq ans. Celle-ci ne sera pas plus gaie.
«Je commence mes promenades solitaires autour de Rome. Hier, j'ai marché deux heures dans la campagne; j'ai dirigé ma course du côté de la France où sont toutes mes pensées. J'ai dicté quelques mots à Hyacinthe qui les a écrits au crayon en marchant; mais je ne suis guère en train d'écrire. J'ai des maux de tête continuels, et j'ai l'âme trop préoccupée de regrets; je ne me retrouverai qu'auprès de vous.
«Mme Salvage est venue hier au soir nous voir; elle est toute singulière.»
LE MÊME.
«Jeudi, Rome le 20 novembre 1828.
«Je perds la moitié de mes lettres à vous parler de postes et de courriers. J'ai reçu enfin une lettre de vous du 3 de ce mois par le courrier retardé, jugez quel bonheur! mais en même temps quel chagrin! Un courrier extraordinaire m'arrive le même jour des affaires étrangères, porteur de dépêches du 10, et rien de vous! Souvenez-vous qu'il part maintenant un courrier chaque semaine de la rue des Capucines, et que ce courrier fait la route dans sept jours. L'humble Henri Hildebrand ira vous avertir et prendre vos ordres. Quand vous n'auriez que le temps d'écrire devant lui ces deux mots: je me porte bien et je vous aime, cela me suffirait. Bien entendu que vous ne négligerez pas la poste ordinaire. Parlons maintenant de votre lettre.
«Elle est bien aimable: j'ai ri de vos recommandations. Ne craignez rien: je suis cuirassé. Je vous reviendrai et promptement, j'espère, comme je suis parti. Nous achèverons nos jours dans cette petite retraite, à l'abri des grands arbres du boulevard solitaire où je ne cesse de me souhaiter auprès de vous. Vous convenez que vous avez eu dernièrement des torts; moi je réparerai tous les miens.
«Votre dîner chez Mme de Boigne ne m'a point étonné: les lettres de Fabvier au comité grec m'avaient appris à juger ce que c'était.
«Reste Moïse; me voilà comme vous, mourant d'envie qu'il subisse son destin. Je vous ai tout dit à cet égard: le banquier est prévenu; c'est, comme je vous l'ai dit, Hérard, rue Saint-Honoré n° 372. M. Taylor peut s'y présenter en mon nom, et moyennant son reçu, on lui comptera 15,000 francs. Le reste, c'est à vous de le faire et de le conduire. Comme le carnaval est long cette année, il est possible que le tout soit appris, monté et joué dans la saison de la foule et des plaisirs de l'hiver.
«Je vais aller, d'après vos ordres, prendre le bas-relief chez Tenerani. Je suis dans la joie de l'avoir chez moi: c'est quelque chose de vous. Il faudra bien mettre Ladvocat dans votre secret: il est propriétaire de Moïse: mais, comme vous, il pense que l'absence est une occasion unique pour risquer l'aventure.
«J'ai déjà annoncé à M. de La Ferronnays que je demanderais un congé pour Pâques, mais l'usage de ce congé sera toujours subordonné à votre volonté et à vos projets. Vous me donnerez vos ordres, et j'obéirai.
«Ma santé continue à n'être guère bonne. Je me suis mis au lait d'ânesse: cela me désennuie un peu. Écrivez-moi tout simplement par la poste. C'est le plus sûr et le plus prompt, sans négliger toute-fois les courriers extraordinaires…
«J'en étais là de ma lettre, quand en fouillant dans tous les paquets du courrier, pour voir s'il n'y aurait d'oublié, je trouve une longue lettre de vous du 10. Jugez de ma joie et de mes remords! Vous me donnez sur Moïse tous les détails que je vous demande, et vous m'annoncez cette visite de M. Villemain dont vous me rendez compte dans votre lettre du 16. Vous êtes la plus aimable des amies. Choisissez vous-même Arzane[66]: entre la beauté et le talent, le choix est difficile; je m'en rapporte entièrement à vous.
«Je n'ai point de nombreuses correspondances; vous savez, ou plutôt vous saviez que j'écris très-peu. Je réponds seulement aux lettres qu'on m'écrit. J'ai écrit une fois à MM. Bertin, Pasquier, Villemain, de Barante, de Laborde, à Mme d'Aguesseau, à Mme de Montcalm et à Clara, parce qu'ils m'avaient écrit. Toutes mes lettres contiennent ceci: qu'on me traite très-bien à Rome, que le gouvernement est très-éclairé, mais que je ne suis à Rome que parce que M. de La Ferronnays est ministre, et que mon seul voeu est de quitter les affaires et de rentrer pour jamais dans mon infirmerie; que, quand on est vieux, il ne faut plus voir de ruines et ne plus voyager.
«Voilà le texte de ma très-peu nombreuse correspondance. Je défie qu'on cite un mot de plus ou de moins: vous me connaissez assez pour croire que je vous dis toute la vérité. Je ne sais si Mme Salvage est contente de nous, mais je ne crains pas son journal.»
LE MÊME.
«Rome, samedi 22 novembre 1828.
«Le courrier encore non arrivé! Et ce qui me fait le plus enrager, c'est qu'apparemment vous éprouvez les mêmes retards, et vous vous perdez dans mille injustices. Je vous l'ai dit et répété: je vous écris trois fois par semaine, et mes lettres doivent vous arriver par paquets. Jeudi dernier, 20, je vous ai parlé de Moïse et de Taylor, approuvant tout ce que vous avez fait et ferez. J'attends à présent la nouvelle de la lecture au comité.
«Je continue dans la disposition où vous me trouvez dans toutes mes lettres. Plus je vais, plus je suis déterminé à finir ma carrière politique. Il est temps que je disparaisse de la scène du monde; c'est auprès de vous que je trouverai, pour le peu de jours qui me restent, le repos et le bonheur que, jusqu'à présent, j'ai en vain demandés au ciel. Je ne fais presque rien ici. J'ai jeté sur le papier quelques idées pour mes Mémoires. J'ai fait quelques dépouillements historiques. Je viens d'achever, sur l'état actuel des affaires en Europe, une note assez longue que La Ferronnays me demandait.
«Je suis toujours extrêmement content du gouvernement romain; il vient encore de m'accorder la liberté d'un Français, du reste assez coupable, condamné à cinq ans de détention. Le cardinal Bernetti est tout à fait un homme d'État, et la modération du souverain pontife est admirable. Mais enfin, je ne suis ici que par accident; ma présence y est tout à fait inutile au service du roi; tout autre que moi et surtout l'excellent duc de Laval, fera, et beaucoup mieux que moi, ce que j'ai à faire à Rome. Par mon absence, j'ai donné la paix au ministère; par mon retour dans mon infirmerie, je ne troublerai point cette paix. Je ne demande rien que la retraite et l'oubli. Il est facile de s'entendre avec un homme aussi accommodant. À vous pour la vie.»
LE MÊME.
Rome, le mardi 25 novembre 1828.
«Ce malheureux courrier arriéré du samedi (22) doit arriver ce matin: mais arrivera-t-il avant le départ de la poste, qui a lieu à deux heures, et m'apportera-t-il quelque chose de vous? J'espère cette semaine un courrier extraordinaire qui me dédommagera de toutes mes espérances trompées.
«Je connais toutes les nominations au conseil d'État: j'en suis charmé parce qu'elles m'acquittent envers mes amis politiques; on m'a tenu parole: Bertin de Vaux, Villemain, Agier, Pressac, sont placés. Maintenant je puis me retirer en paix, et c'est à quoi vont tendre tous mes efforts. Je veux rentrer pour toujours dans la retraite et vivre pour vous et pour moi. Je ne veux faire la guerre à personne: soit ministre qui voudra, qui pourra, il ne me rencontrera plus sur sa route, hors le seul cas d'une attaque au trône ou aux libertés publiques.
«Dans le peu de temps que je demeurerai à Rome, je tâcherai de ne blesser personne. Le clergé de ce pays n'a pas fait la faute du clergé de France: il ne s'est pas avisé de me regarder comme un ennemi. Aussi, dans les rangs élevés, a-t-il beaucoup plus de lumières et de tolérance. Les chefs d'ordre surtout sont des hommes très-distingués, et qui se sont souvenus de ce que j'avais dit des religieux dans le Génie du christianisme. Quant aux artistes, je les soigne de mon mieux. J'ai déjà eu le bonheur de rendre quelques services à des malheureux. La société trouve Mme de Chateaubriand polie et mes dîners bons. Je tâcherai de conduire ainsi les choses jusqu'au printemps.
«Notre affaire de Moïse (et c'est la grande affaire) doit être maintenant en pleine activité entre vos mains. Je brûle d'en savoir des détails. Mais ce que j'ai bien plus à coeur que tout cela, c'est de rentrer dans mon infirmerie d'aller vous chercher tous les jours à l'Abbaye, de me promener avec vous, et de vous bâtir une maison dans mon jardin, digne de vous recevoir et de devenir votre maison de campagne pendant l'été.»
LE MÊME.
«Rome, le jeudi 27 novembre 1828.
«Tout mon bonheur est de causer avec vous, et de penser que quelques-unes de mes pensées vous arrivent à travers l'espace qui nous sépare. Je me suis promené hier avec le pauvre Guérin dans la campagne. Dois-je le plaindre, tout malade qu'il est, puisqu'il va bientôt retourner aux lieux que vous habitez? H. Vernet m'a écrit pour m'annoncer son départ vers le milieu du mois prochain. Il arrivera dans le courant du mois de janvier. Mais alors notre sort sera décidé; Moïse sera mort ou vivra d'une longue vie; vous serez prête à vous mettre en route, ou moi prêt à aller vous rejoindre.
«Je vous remercie d'avoir écrit à Mme Salvage que vous viendriez au printemps. Mais, sans compter tous les autres événements de la vie, il est probable que, vu la désorganisation complète de l'Infirmerie, Mme de Chateaubriand voudra faire un voyage en France au mois d'avril, et j'obtiendrai facilement un congé pour l'accompagner. Alors, si la chose arrive ainsi, nous arrangerons ensemble l'avenir à Paris; mais que de chances dans quelques mois! C'est aujourd'hui jour de poste ordinaire, et j'attends de plus à chaque moment un courrier des affaires étrangères. J'ai donc l'espoir d'avoir quelques lignes de vous avant de fermer cette lettre.
«Midi.
«Je reçois par le courrier ordinaire une lettre de vous du 18. Vous êtes contente de moi. Dieu soit loué! vous venez au mois de mars; c'est encore mieux, à moins que je n'aille vous chercher! Vous avez vu M. de La Rochefoucauld: il consent à donner les choeurs; ainsi tout cède à votre douce et irrésistible influence. Votre lettre précédente était du 6; vous annonciez que Taylor lirait au comité le mercredi suivant, et qu'il vous rendrait compte le jeudi; ce jeudi tombait le 13; c'est donc par vos lettres après le 13, qui me viendront peut-être par M. de Ganay, que je saurai ce qu'a dit le comité. Vous savez que vous serez dans la nécessité de dire un mot à Ladvocat, mais lui-même poussait fort à la chose. Je m'entendrai avec lui pour l'impression et la préface. Mon papier finit, il faut finir avec lui; jusqu'à après demain samedi 29.»
LE MÊME.
«Rome, ce samedi 29 novembre 1828.
«Ce M. de Ganay me joue un bien mauvais tour; toujours partant de Paris et ne partant point, les courriers arrivent et se succèdent sans lettres de vous; car je suppose que toutes vos lettres sont entre les mains de M. de Ganay. Dieu veuille qu'il arrive ces jours-ci! Depuis jeudi que j'ai mis pour vous ma dernière lettre à la poste, j'ai bien souffert de mon rhumatisme. Rien de nouveau entre jeudi et samedi; car vous dire combien je suis triste loin de vous, n'est pas chose nouvelle. J'attends tous vos détails sur Moïse. J'ai vu hier au soir Mme Salvage; c'est une très-bonne femme. Demain tout le corps diplomatique dîne chez moi; le 9 du mois prochain, j'ai mon ricevimento. Voilà où j'en suis. Le printemps viendra me consoler. Je vous verrai, et toutes les peines seront oubliées! À lundi; je ne puis plus écrire, ayant un grand mal de tête que je vais aller promener, pour le dissiper, si je puis, le long du Tibre. À lundi et à toujours!»
LE MÊME.
«Rome, le mardi 2 décembre 1828.
«Voilà enfin M. de Ganay, il m'apporte trois lettres de vous; l'une du 11, l'autre du 18, la troisième du 21 novembre. Je vous remercie mille fois. Soyez bien tranquille sur mes sentiments pour vous, rien ne peut les arracher de mon coeur, ils dureront autant que ma vie. Je ne vous parlerai plus de ma vieillesse; je vous trouverai jeune à cent ans.
«Laissez dire les amis au sujet de Moïse. Bertin m'écrit aussi à ce sujet; ce qui l'inquiète, lui, c'est la médiocrité des acteurs. Ce qui anime Mme d'Ag., c'est une certaine antipathie des succès arrivés ou à craindre qui lui est naturelle. Laissons faire le temps. Il faut accomplir son sort; il faut que Moïse soit joué. S'il tombe, peu m'importe; s'il réussit en dépit de tous les obstacles, une couronne va bien, et l'on se range du côté du pouvoir. Fermez donc l'oreille à tous ces bruits, ou plutôt ne les écoutez pas. Ayez le même courage que moi.
«On m'écrit de Paris mille rabâchages de ministère; je ne veux plus entendre parler de tout cela; je ne veux plus rien que mourir auprès de vous à Rome ou à l'Infirmerie. Je ne prends donc à rien de ce qu'on me dit. Je n'ai qu'un moment pour mettre cette lettre à la poste avant le départ du courrier. Jeudi je reviendrai sur vos lettres. C'est aujourd'hui un simple accusé de réception. Je suis inébranlable sur Moïse: allez en avant, et n'écoutez rien.
«Quel désastre dans cette pauvre infirmerie! À vous, à vous.
«Dites, je vous prie, à M. de Barante, que je lui répondrai (il m'écrit), et remerciez-le de son obligeante mention à l'Académie.
«Je reçois des dépêches de Morée. Peut-être expédierai-je cette nuit un courrier extraordinaire à Paris. Autre occasion de vous écrire et de recevoir par le retour de ce courrier des lettres de vous.»
LE MÊME.
«Rome, ce 2 décembre 1828.
«Je vous ai écrit il y a trois ou quatre heures par le courrier ordinaire, je vous écris maintenant par le courrier extraordinaire que j'expédie ce soir à Paris, et je reprends une à une vos trois lettres que m'a apportées ce matin même M. de Ganay.
«Votre lettre du 11 contient un passage admirable de Mme Cottin. Mais quel est cet homme qui vient, qui remplit tout le monde[67]? N'est-ce pas M. de Vaine? C'est bien dommage! Je ne serais pas digne de pareils hommages, mais j'aimerais qu'ils me fussent adressés par vous.
«Je ne comprends rien à la lettre de M. de La Rochefoucauld. Je ne sais de quel article il parle. Je ne lis plus dans les journaux que les nouvelles de l'armée. Loin de me mêler des articles politiques et de les influencer, j'ignore jusqu'à leur existence et je n'y prends pas le plus petit intérêt. Je dois dire pourtant que, quel que soit un article, c'est y attacher beaucoup trop d'importance que de croire qu'il va renverser un État. C'est notre défaut d'habitude du gouvernement représentatif qui nous fait tomber dans ces exagérations. M. de La Rochefoucauld sait-il aujourd'hui lui-même de quel article il parlait? Eh bien! le public vraisemblablement ne s'en souvient pas plus que lui. Dites bien à M. de La Rochefoucauld que je suis très-content de mon sort, que je ne veux rien; que je suis fort attaché au ministère actuel, et que je regarde mon rôle politique dans la vie comme entièrement fini.
«Je n'ai plus qu'une ambition, c'est celle de faire applaudir ou siffler Moïse. Je ne vous mettrai point en rapport avec Bertin; je sais combien il est noir: il vous remplirait la tête de mille complots tramés contre moi. Tout lui paraît ennemi. Je crois qu'il ne faut aussi entrer avec les journaux dans aucune explication: on joue Moïse, parce qu'on le joue, voilà tout. L'explication est dans sa chute ou dans son succès. Un mois avant la représentation, j'enverrai Hyacinthe à Paris avec des notes pour Bertin, une préface pour Ladvocat, des instructions pour l'impression des choeurs dans les journaux,—car je suppose qu'on les raccourcira pour la scène,—etc.
«Votre lettre du 18 me parle de mon petit ricevimento. Soyez tranquille sur tous les points. La ressemblance n'est pas du tout parfaite, et quand elle le serait, elle ne me l'appellerait que des peines et le bonheur dont vous les avez effacées.
«Enfin votre lettre du 21 m'apprend la lecture et son effet. Laissons dire les amis et les ennemis. Moïse sera joué; n'écoutez personne; j'ai pris mon parti ferme; la couronne de Sophocle sur mes cheveux blancs ne m'ira pas trop mal. Si je ne l'obtiens pas, j'en suis tout consolé; si par hasard je l'obtiens, peut-être vous plairai-je davantage; cela me suffit pour affronter le péril.
«On me mande toutes sortes de ragots de ministère; on suppose toujours que je veux être ministre et que je le serai, bon gré, mal gré. Rien n'est plus loin de ma pensée. Je ne veux rien. Je suis réellement effrayé du peu d'années qui me restent, et, comme un avare surpris de sa dépense, je ne veux faire part désormais qu'à vous seule de mon trésor prêt à s'épuiser.
«Croyez, croyez bien que toute ma vie est à vous.
«C'est M. de Mesnard, un de mes attachés, que j'envoie en courrier extraordinaire à Paris. C'est un excellent jeune homme dont je suis fort content, et qui me reviendra le plus vite possible. Il m'apportera vos lettres.
«C'est mardi prochain 9, mon grand ricevimento. Je vais faire faire le tombeau de Poussin; le bas-relief du tombeau représentera une des compositions de ce grand peintre. C'est mon idée; l'approuvez-vous? J'ai fait mettre en liberté quelques Français; j'aide les autres de ma bourse. Enfin je fais du mieux que je puis. Je souffre toujours de la tête et de mon rhumatisme.
«Mille tendres hommages. Que je suis heureux de vous aimer!»
LE MÊME.
«Rome, ce jeudi 4 décembre 1828.
«Le courrier ordinaire d'avant-hier et mon courrier extraordinaire, M. de Mesnard, qui ira vous voir, vous portent des lettres de moi en réponse aux vôtres apportées par M. de Ganay.
«J'ai épuisé le sujet de Moïse; je n'ai plus rien à vous en dire, que de presser la représentation. Pour les choeurs, vous connaissez mes idées; je voudrais une innovation heureuse: je désirerais que beaucoup de strophes fussent simplement déclamées; il n'y aurait presque de chants que dans les refrains, et seulement, dans les intervalles des strophes, quelques traits pour annoncer les motifs légers ou pathétiques ou graves. Des harpes, des tambourins et des trompettes doivent être presque les seuls instruments. La double musique du troisième acte, l'une lointaine et gaie, l'autre rapprochée et triste, se répondant par échos, doit produire, ce me semble, un grand effet. Le choeur groupé sur la montagne au quatrième acte présentera, je crois, un beau spectacle.
«Je vous ai dit que je vous enverrais Hyacinthe dans les premiers jours de février; il restera auprès de vous jusqu'à l'époque fatale; vous l'emploierez dans des courses, et vous me renverrez en courrier, pour m'apprendre la mort ou la résurrection du prophète.
«Voici un plan que je vous soumets encore. J'ignore ma destinée et mon avenir. Si rien ne m'arrive cet hiver, l'Infirmerie exigera absolument que je fasse un voyage en France au printemps. Je demanderais donc un congé; j'arriverais vers la fin d'avril à Paris; j'y passerais trois mois avec vous; j'irais prendre les eaux ensuite, dont j'ai un extrême besoin. Nous nous donnerions rendez-vous au commencement de septembre sur la frontière d'Italie, et nous reviendrions ensemble à Rome. Que dites-vous de ce projet? vous voyez que je n'ai d'autre idée que vous.
«C'est aujourd'hui jour de poste, mais elle ne m'apportera rien de vous, parce qu'elle sera d'une date plus ancienne que le départ de M. de Ganay. À samedi donc.
«La poste arrive et justifie ma prévision. Vous n'êtes pas femme à écrire si souvent.»
LE MÊME.
«Rome, samedi 6 décembre 1828.
«Je suis réduit à vous répéter ce que je vous dis à chaque poste, que je suis bien malheureux ici sans vous. Me voilà dans toutes les horreurs du grand ricevimento qui a lieu mardi prochain. Les gentilshommes ont fait des sottises: ils ont mal prié les cardinaux. Grande rumeur; il a fallu réparer ce crime d'étiquette. Vous sentez comme tout cela me va, et quelle occupation pour moi! Enfin il faut subir son sort. Samedi 13, je serai transformé en chanoine. Cela enchantait le duc de Laval, et moi je suis au supplice. De fête en fête, j'arriverai, j'espère, à la bonne, à la véritable: je vous retrouverai. Cette espérance m'empêche de mourir sous le poids de mes honneurs.
«Je viens de terminer un assez long mémoire sur les affaires de l'Orient, et j'attends un courrier sûr pour le faire passer à M. de La Ferronnays. Je crois y avoir tracé convenablement la route à suivre, pour les intérêts généraux de la civilisation et les intérêts particuliers de la France. La Ferronnays m'avait demandé mes idées, je les lui communique. Le conseil et le roi sauront du moins que je suis bon à quelque chose, et que j'entends le métier que je fais.
«Moïse est une autre affaire, elle est entre vos mains. Elle prospérera, parce que tout va bien, quand vous vous en mêlez. Il me tarde de savoir comment la chose marche, si l'on apprend les rôles, si la musique est en train, si les décorations se peignent. Hérard, comme je vous l'ai dit, comptera les quinze mille francs. Encore fermer une lettre, sans en avoir reçu de vous!»
LE MÊME.
«Rome, ce mardi 9 décembre 1828.
«Jugez du plaisir que m'a fait le courrier extraordinaire qui m'a apporté votre lettre du 28 du mois dernier! J'y ai cependant vu vos injustices, vos soupçons, démentis bientôt par mes deux lettres arrivées à la fois. Vous déferez-vous jamais de cette mauvaise habitude?
«Voilà donc le pauvre Moïse arrêté par une querelle! Mais je n'entends pas railler sur ce point: que Taylor reste ou parte, il faut que le prophète reparaisse dans ce bas monde, pour y vivre ou pour y mourir. J'aimerais mieux que Taylor assistât à son apparition, parce qu'il l'a pris à gré, qu'il est intelligent, et que nos arrangements d'argent sont faits; mais enfin, si cela était impossible, arrangez, je vous prie, l'affaire avec le nouveau venu et M. de La Rochefoucauld.
«Vous me dites que je ne dois rien craindre. Je vous assure que je ne crains rien. Je me sens de force à braver la chute. Mais quelle que soit la bonne volonté du public, il y a dans ses mouvements quelque chose d'inexplicable; et, quoi qu'on fasse, l'envie et l'inimitié ont leurs droits imprescriptibles. Quant aux convenances, je ne m'en soucie pas du tout, et je m'élève très-au-dessus des susceptibilités des vieux salons.
«Voyez comme nous nous entendons: vous me dites qu'il faut demander un congé au printemps, et moi, je vous mandais que, si rien n'arrivait, j'irais au mois d'avril en France, que je passerais trois mois à Paris avec vous, que j'irais ensuite aux eaux, et que de là nous nous donnerions rendez-vous sur la frontière de l'Italie pour revenir à Rome ensemble. Cela vous plaît-il?
«Je vous ai dit aussi que j'enverrais Hyacinthe un mois avant l'apparition de Moïse, pour faire vos courses, porter une préface à Ladvocat et s'occuper des journaux.
«Hier, je suis allé à l'Académie Tibérine, dont j'ai l'honneur d'être membre. J'ai entendu des discours fort spirituels et de très-beaux vers. Que d'intelligence perdue! Ce soir j'ai mon grand ricevimento. J'en suis consterné en vous écrivant.
«J'ai ri de la grande occupation dont vous êtes de moi avec M. de Barante. Votre attachement et vos illusions appellent cela le monde. Vous me ressuscitez. Je n'en suis pas moins mort; il faut s'en aller. Vous quitter, voilà mon seul et douloureux regret. J'ai bien de la peine à cesser de vous écrire, comment cesserais-je de vous aimer et de vous voir? À jeudi.»
LE MÊME
«Jeudi, Rome, ce 11 décembre 1828.
«Eh! bien le ricevimento s'est passé à merveilles. Mme de Chateaubriand est ravie, parce qu'elle a eu tous les cardinaux de la terre, et que de mémoire d'homme on n'avait jamais vu de ricevimento plus nombreux et plus brillant. En effet, toute l'Europe à Rome était là avec Rome. Je vous dirai que, puisque je suis condamné pour quelques jours à ce métier, j'aime mieux le faire aussi bien qu'un autre ambassadeur. Les ennemis n'aiment aucune espèce de succès, même les plus misérables, et c'est les punir que de réussir dans un genre où ils se croient eux-mêmes sans égaux. Samedi prochain, je me transforme en chanoine de Saint-Jean-de-Latran, et dimanche je donne à dîner à mes confrères. Une réunion plus de mon goût est celle qui a lieu aujourd'hui: je dîne chez Guérin avec tous les artistes, et nous allons arrêter votre monument du Poussin. Un jeune élève plein de talent, Desprez, fera le bas-relief, pris d'un tableau du grand peintre, et Lemoine fera le buste; il ne faut ici que des artistes français.
«Pour compléter mon histoire de Rome, Mme de Castries est arrivée. Hélas! c'est encore une de ces petites filles que j'ai fait sauter sur mes genoux, comme Césarine. Cette pauvre femme est changée à faire de la peine. Ses yeux sont remplis de larmes, quand je lui rappelle son enfance à Lormois. Quelle vie désormais que la sienne, car il me semble que l'enchantement n'y est plus; quel isolement! et pour qui, grand Dieu! Voyez-vous, ce qu'il y a de mieux, c'est de vous aimer toujours davantage, c'est d'aller vous retrouver le plus tôt possible. Si mon Moïse descend bien de la montagne, je lui emprunterai un de ses rayons, pour reparaître à vos yeux tout brillant et tout rajeuni.»
LE MÊME.
«Rome, le samedi 13 décembre 1828.
«Jugez de mon chagrin, je reviens de ma cérémonie de Saint-Jean-de-Latran, mourant de froid, bien fatigué, mais espérant trouver le courrier arrivé avec une lettre de vous. Point de courrier; il manque aujourd'hui: les Apennins sont couverts de neige. Je n'ai que le temps d'écrire ces deux ou trois mots, pour ne pas manquer moi-même le courrier. Je vous ai écrit heureusement tous ces jours-ci de longues lettres. Mon dîner chez Guérin s'est passé à merveille. Tous les jeunes gens étaient dans la joie. C'était la première fois qu'un ambassadeur dînait chez eux. Je leur ai annoncé le monument de Poussin: c'était comme si j'honorais déjà leurs cendres. Je vais aussi souscrire au monument qu'on élevé au Tasse, votre ami. Je suis obligé de vous quitter jusqu'à lundi.
«Soignez Moïse. À vous à jamais!»
LE MÊME.
«Ce mardi 16 décembre 1828.
«Je reçois votre petite lettre du 29 novembre, et votre plus longue lettre du 1er décembre. Que je vous remercie! Vous êtes pourtant un peu trop fière: vous me vantez votre sacrifice; vous me dites que vous avez en horreur d'écrire. Et moi donc? et pourtant m'écrivez-vous, comme je vous écris, trois fois par semaine? La vérité est que vous avez métamorphosé ma nature, et que je ne me reconnais plus.
«J'écris par ce même courrier à Hérard de vous compter les 15,000 francs; prenez-les chez vous, et faites entrer le successeur de ce pauvre Taylor dans nos intérêts. Je suppose que nous serons retardés d'un mois, et qu'au lieu de courir l'aventure à la fin de février, cela nous mènera à la fin de mars. Vous savez que c'est toujours dans la semaine sainte que mes grandes catastrophes m'arrivent.
«Vous dites que mes projets de retraite forment un grand contraste avec les voeux du public. D'abord votre amitié vous aveugle sur ces voeux, et enfin il est très-vrai, très-arrêté dans mon esprit que je veux avoir complétement à moi, et pour vous, mes dernières années. Tout m'avertit ici qu'il faut me retirer: ma santé, le caractère de mes idées, la fatigue et l'ennui de tout. Je tiendrai dans ma place un temps raisonnable, pour n'avoir pas l'air d'agir avec légèreté, mais certainement, quand je vous verrai au printemps, nous fixerons l'époque de ma retraite. Je vous écris au sortir d'un accès de fièvre qui m'a duré toute la nuit; ce n'est rien, mais je suis bien las, et ma tête est bien douloureuse. Je ne me sens plus absolument qu'une fantaisie, qui est peut-être un radotage de mon âge, c'est de voir Moïse sifflé ou triomphant.
«Je lis dans le Globe les lettres de M. Lenormant; elles me font un grand plaisir. Je vous en veux pourtant d'avoir remplacé, par une page de sa prose, une page de la vôtre. Cousin me plaît toujours par un certain abandon de style. Quant à sa philosophie, elle ne me fait rien du tout. Il y a ici un père Ventura, qui vient de me dédier un ouvrage latin, homme violent et de principes absolus, mais c'est bien une autre tête métaphysique que celle de Cousin. J'ai écrit deux fois à M. de Barante.
«Je suis découragé, quand je songe qu'il faut attendre un mois pour avoir réponse à une lettre. Mille choses seront arrivées quand cette lettre vous parviendra. Vous-même, vous ne serez plus dans le mouvement de celle que vous m'avez écrite, et à laquelle je réponds aujourd'hui. Je vous ai mandé ce que je voulais faire au printemps, aller vous chercher. Si M. Lenormant va en Grèce, ce ne peut être à présent qu'au mois de mars ou d'avril. Nous nous entendrons pour faire ce que vous préférerez. J'attends mille choses de vous par M. de Mesnard; je ne suppose pas qu'il revienne avant le 10 janvier.»
LE MÊME.
«Rome, ce jeudi 18 décembre 1828.
«Au lieu de perdre mon temps et le vôtre à vous raconter les faits et gestes de ma vie, j'aime mieux vous les envoyer tous consignés dans le journal de Rome. Il n'y a de bon dans tout cela que notre monument du Poussin. Hélas! voilà encore une année tombée sur ma tête. Quand me reposerai-je auprès de vous? Quand cesserai-je de perdre sur les grands chemins les jours qui m'étaient prêtés pour en faire un meilleur usage? J'ai dépensé sans regarder tant que j'ai été riche; je croyais le trésor inépuisable. Maintenant, quand je vois combien il est diminué, et combien peu de temps il me reste pour vous aimer, il me prend un grand serrement de coeur.
«Mais n'y a-t-il pas de longues années après celles de la terre? Si j'avais la philosophie de Cousin, je vous ferais la description de ce ciel où je vous attendrai, où vous me retrouverez plein de grâce, de beauté et de jeunesse. Pauvre et humble chrétien, je tremble devant le jugement dernier de Michel-Ange. Je ne sais où j'irai, mais partout où vous ne serez pas, je serai bien malheureux. Je vous ai cent fois mandé tous mes projets et tout mon avenir; la rue d'Enfer auprès de vous, voilà tous les souhaits de bonne année que je me fais. Ruines, années, santé, perte de toute illusion, tout me dit: «Va-t'en, retire-toi, finis.» Je ne retrouve au bout de ma journée que vous, et, dans un coin de mon imagination, Moïse. Encore, pour peu qu'on le voulût, je le jetterais très-bien au feu.
«Vous avez désiré que je marquasse mon passage à Rome, c'est fait: le tombeau du Poussin restera; il portera cette inscription: F. A. de Ch. à Nicolas Poussin, pour la gloire des arts et l'honneur de la France. Qu'ai-je maintenant à faire ici? Rien, surtout après avoir souscrit pour la somme de cent ducats au monument de l'homme que vous aimez le plus, dites-vous, après moi, le Tasse.
«Grand merci de votre petit mot du 3 qui m'arrive à l'instant. Je n'ai pas besoin de cette porcelaine[68] pour penser à vous, et franchement, je ne sais si jamais j'en ferai usage à Rome. Soyez aussi victorieuse pour Moïse, auprès de ce M. de La Rochefoucauld qui me semble un fier lion. Cet Assuérus briserait mon fragile ouvrage comme une saucière. À samedi.»
LE MÊME.
«Rome, samedi 20 décembre 1828.
«Je reprends l'histoire de la porcelaine. Le service n'est pas, grâce à M. de La Bouillerie, un présent complet du roi; j'en paie une partie. Ce service, vu le retard, ne peut guère m'arriver qu'à la fin de janvier; s'il n'est pas noyé au passage, il ne paraîtra pas trois fois sur ma table avant mon départ pour Paris. Il y a des gens qui seraient retenus dans leurs projets par la considération d'une belle assiette; mon principe, à moi, est de s'arranger toujours dans une place comme si on devait y rester, et de s'en aller une heure après, s'il le faut.
«À propos de M. de La Bouillerie, je n'ai point répondu à ce que vous me disiez du pauvre Thierry. Où est-il? Je n'ai reçu ni lettre ni ouvrage de lui; mais M. de Mesnard a l'ordre de m'apporter les nouvelles éditions. Je voudrais lui écrire, et reprendre son affaire auprès de la Maison du roi.
«Je vous parle de toutes choses qui seront hors de votre souvenir, quand vous recevrez cette lettre. Tout mesure ainsi pour moi la distance qui me sépare de vous. La santé de Mme de Chateaubriand n'est pas bonne; la mienne n'est guère meilleure. Ma retraite des affaires pour toujours est devenue dans ma tête une idée fixe; je la porte dans le monde et à la promenade. Je m'amuse à parer en pensée ma petite solitude auprès de vous. Je me représente ne faisant plus rien, n'écrivant plus rien, hors quelques pages de mes Mémoires, et appelant de toutes mes forces l'oubli, comme jadis j'ai appelé le bruit et l'éclat.
«La France restera libre et me devra sa liberté constitutionnelle presque tout entière. Les affaires extérieures suivront leur cours. Elles sont menées en Europe par de bien pauvres gens, par des gens qui ont discipliné la barbarie, et qui se réjouissent du danger où ils ont mis, par leur manque de vue, la civilisation chrétienne. La France, bien conduite, peut sauver le monde, un jour, par ses armes et par ses lois; tout cela n'est plus de moi. Je me réjouirai dans mon tombeau, et, en attendant, c'est auprès de vous que je dois aller passer le reste de ma courte vie.
«Vous avez mieux aimé, dans votre dernière lettre du 3, me parler de porcelaine que de Moïse, mais vous m'annoncez que vous me parlerez de celui-ci dans votre prochaine lettre. La chute de Taylor retardera bien notre affaire. Son successeur y mettra-t-il la même chaleur, entrera-t-il dans les mêmes arrangements, la musique sera-t-elle faite et apprise à temps, etc.? Et puis le terrible Sosthènes! que suis-je, moi, pauvre créature, auprès de tout cela? Mais vous me sauverez.»
LE MÊME.
«Rome, ce samedi 27 décembre 1828.
«Six heures après le départ du courrier de jeudi dernier 25, un courrier extraordinaire m'apporte enfin une petite lettre de vous en date du 16.
«Cette très-petite lettre est tout ce que vous daignez m'accorder en réponse à une douzaine de longues lettres de moi: c'est sans doute plus que je mérite; mais, quand on est si loin, de bonnes longues lettres feraient tant de bien!
«Cette lettre du 16 dit deux choses: que Villemain est allé vous parler de Moïse, et que M. Pasquier veut être ministre. Je suppose que le premier était allé, au nom de tous ses amis, vous montrer les craintes les plus vives sur Moïse: point d'acteurs, chute probable, inconvenance, etc., etc. Laissez dire. Si nous réussissons, si nous tombons, peu importe, je n'en serai nullement affligé. Lord Byron, en Italie, s'est bien consolé d'avoir été sifflé à Londres, et pourtant il était poëte! et moi, vil prosateur, qu'ai-je à perdre? Allons donc intrépidement en avant. Ne vous laissez pas ébranler.
«Vous avez l'air de vouloir me rassurer sur la nomination de M. Pasquier? Vous me jugez mal; vous ne me croyez peut-être pas sincère dans mon désir de tout quitter et de mourir dans un gîte oublié: vous auriez tort. Or, dans cette disposition d'âme, je bénirais l'entrée de M. Pasquier au ministère des Affaires étrangères, parce qu'elle m'ouvrirait une porte pour sortir d'ici. J'ai déclaré mille fois que je ne pourrais rester ambassadeur qu'autant que mon ami La Ferronnays serait ministre. Je donnerais donc à l'instant ma démission avec une joie extrême. Faites des voeux pour M. Pasquier.
«Midi.
«Voilà M. de Mesnard avec votre lettre du 19. On ne peut avoir fait plus de diligence. Croiriez-vous que votre lettre m'afflige? Premièrement, quant aux ministères faits ou à faire, je regarde tout cela comme des rêves et des agitations d'ambition sans fondement et sans réalité, et enfin, je ne veux pour rien être ministre; qu'on me raie de toutes les listes. Je ne veux plus que mon Infirmerie pour m'y cacher et pour y mourir.
«MM. Pasquier, de Barante, Villemain, m'écrivent aussi par M. de Mesnard; remerciez les deux derniers. Les deux Bertin, Agier et Villemain m'écrivent à leur tour pour me conjurer de ne pas laisser jouer Moïse. Leur raison est que les acteurs sont déplorables, qu'on n'aime plus la tragédie, et surtout une tragédie religieuse, et qu'enfin cela m'empêcherait d'être ministre.
«Cette dernière raison est nulle pour moi, parce que, fussé-je aussi près du ministère que j'en suis loin, je ne veux plus rien être absolument en politique. Quant aux autres raisons, bonnes ou mauvaises, je dois y céder dans ce moment. Je ne veux pas qu'on dise que j'aie été un obstacle à la formation d'un ministère dont même je ne ferais pas partie, si ce ministère peut être utile à la France. Je ne veux pas qu'on me dise: «Si vous n'aviez pas fait une scène littéraire, nous étions ministres demain.» Retirez donc ce pauvre Moïse. Dites que j'aviserai, et qu'il faut remettre la partie à l'hiver prochain. S'il y a des frais faits, payez-les avec l'argent que vous pourrez prendre chez Hérard. Empêchez les distributions de rôles et la répétition, et retirez le manuscrit. Je reste convaincu d'une chose, c'est que mes amis auraient été affligés d'un succès autant que mes ennemis, et que, d'une autre part, une chute leur aurait fait du mal, politiquement parlant. Voilà le double secret de leur intérêt si vif. Satisfaisons-les. Ils ne m'auront, ni pour collègue au ministère, ni pour auteur sifflé ou triomphant. C'est le ciel ouvert pour eux.
«C'est un courrier extraordinaire arrivant de Naples et se rendant à Paris qui va vous porter cette lettre. Notre correspondance va vite.
«J'envoie par ce courrier mon Mémoire sur les affaires d'Orient à M. de La Ferronnays. Les succès des Turcs me font horreur. Sébastiani ne vous a dit que ce que les autres m'ont écrit.»
LE MÊME.
«Rome, mardi ce 30 décembre 1828.
«Eh bien, ce pauvre Moïse! Le courrier extraordinaire, parti samedi 27, vous porte l'ordre de le retirer. C'était la dernière fantaisie de ma vie, le radotage d'un homme qui s'en va, mais enfin je désirais vivement le voir réussir ou tomber. Mon sacrifice est d'autant plus grand, que je n'ai plus guère de joies, et que mes amis, qui ont exigé ce sacrifice, l'ont voulu, disent-ils, pour que j'arrive au ministère, et je ne veux point être ministre. De sorte que je renonce à la couronne de Sophocle pour une couronne de Périclès que personne ne m'offre, et que je refuserais, si on me l'offrait; j'abandonne tout pour rien. Mais être aimé de vous, n'est-ce pas une assez belle couronne? J'ai dû céder à mes amis; ils ont associé leur vie à la mienne. S'ils n'obtenaient pas les places qu'ils désirent, et que Moïse fût joué, succès ou non, ils me diraient que je les ai perdus, parce qu'ils s'étaient attachés à ma destinée; ils me rendraient responsables de leurs propres mécomptes. Je me résigne donc. Ce n'est pas la première fois qu'en voyant ce qu'il fallait faire j'ai suivi ceux qui m'obligeaient de prendre la mauvaise voie. Toutes les fois qu'on ne m'a demandé que de m'immoler aux intérêts des autres, on m'a trouvé toujours prêt.
«Mais ne peut-on pas reprendre un jour notre projet? Quand ces messieurs seront montés où ils veulent monter, quand ma retraite à l'Infirmerie annoncera que réellement je ne veux rien être, alors ne serai-je pas libre d'agir comme il me plaira? Oui, sans doute. Mais d'abord il faut vivre, et c'est là une grande difficulté pour moi. Ensuite les événements, les accidents, que sais-je, permettront-ils de nous occuper de Moïse? Nous-mêmes nous en soucierons-nous? Nos idées n'auront-elles point changé? Je pourrais encore dire de moi aujourd'hui:
Quelquefois un peu de verdure Rit sur la glace de nos champs; Elle console la nature, Mais elle sèche en peu de temps.
«Mais il n'y aura pas même bientôt un peu de verdure sur ma glace, et rien ne me consolera que vous. Laissons ce triste sujet.
«Je crois vous avoir dit que j'avais envoyé par le dernier courrier, à M. de La Ferronnays, mon gros Mémoire sur les affaires de l'Orient. Il ne me manquait plus, pour achever de me dégoûter de la politique, que de voir le triomphe de la peste, de l'esclavage et de la barbarie disciplinés, et des esprits assez bornés pour applaudir à ce triomphe, pour n'en pas découvrir les conséquences, même prochaines, sur les libertés des peuples et sur la civilisation!
«Sept heures du soir.
«Je reçois vos lettres du 9 et du 11; elles sont pleines de cajoleries. Ne vous donnez pas tant de peine pour me séduire: vous êtes sûre de votre succès. Suspendez donc simplement Moïse; j'y consens. Quant au ministère, vous voyez que ma lettre entre parfaitement dans vos idées. Tant que M. de La Ferronnays est en nom, rien n'est changé dans ma position par un intérim. Je ne ferai donc absolument rien, j'attendrai. Je serai tout comme j'étais, lorsque M. de Rayneval avait l'intérim.
«J'ai dans l'espace de quelques mois consolidé les affaires de Rome. Je crois que Sa Sainteté est contente de moi; je pense que les arts n'en sont pas mécontents. Ce court voyage a quelque gravité, je ne veux pas la lui faire perdre par de la précipitation et de l'impatience. J'ai mis quelque coquetterie à faire de mon mieux sur un petit théâtre. Je n'ai paru rien dédaigner, pas même les bals. Maintenant j'irai, quand il en sera temps, vous retrouver avec des transports de joie. Avant tout, mon repos à présent.
«Quant à ce ministère des arts dont votre imagination s'amuse, nous n'en sommes pas encore à un ministère. Attendons. Et ne croyez pas surtout que je me croie Sophocle et Périclès. Je suis trop vieux pour être si fat. À vous, à vous.»
LE MÊME.
«Rome, 1er janvier 1829.
«1829! J'étais éveillé; je pensais tristement et tendrement à vous, lorsque ma montre a marqué minuit. On devrait se sentir plus léger à mesure que le temps nous enlève des années; c'est tout le contraire: ce qu'il nous ôte est un poids dont il nous accable. Soyez heureuse, vivez longtemps; ne m'oubliez jamais, même lorsque je ne serai plus. Un jour il faudra que je vous quitte: j'irai vous attendre. Peut-être aurai-je plus de patience dans l'autre vie que dans celle-ci, où je trouve trois mois sans vous d'une longueur démesurée.
«Je reçois ce matin tous les Français. Mme Salvage dîne pour la première fois à l'ambassade. J'aime cette femme, parce qu'elle me parle de vous. J'ai pris aussi en amitié Visconti, parce qu'il me demande toujours quand vous arrivez. Il a découvert un endroit excellent pour faire une fouille; nous allons la commencer. Si je trouve quelque chose, je le partagerai avec vous. Voilà le premier plaisir que j'aurai à Rome. Je me fais une espèce de fête d'assister au premier coup de bêche. Si j'allais voir sortir quelque chef-d'oeuvre de la terre; c'est là, par exemple, un genre d'intérêt que peuvent seules offrir l'Italie et la Grèce.
«Je vous ai écrit deux fois de retirer Moïse. Conservez le manuscrit; c'est le seul que j'aie avec les dernières corrections. J'ai encore le coeur bien gros de cette affaire. On sacrifie difficilement les dernières illusions de la vie; cela m'apprend de plus en plus à me détacher de tout, excepté de vous. Je vous quitte pour m'habiller. Vous devez penser au supplice de cette existence pour moi. Bonne année! Elle sera bonne, puisque dans quelques mois je serai avec vous.»
LE MÊME.
«Rome, le samedi 3 janvier 1829.
«Je recommence mes souhaits de bonne année: que le ciel vous accorde santé et longue vie. Aimez-moi surtout, et ne m'oubliez pas, quand je ne serai plus. J'ai bonne espérance, car vous vous souvenez bien de M. de Montmorency et de Mme de Staël. Vous avez la mémoire aussi bonne que le coeur. Je disais avant-hier à Mme Salvage que je ne connaissais rien dans le monde d'aussi beau et de meilleur que vous.
«J'ai passé hier une heure avec le pape. Nous avons parlé de tout et des sujets les plus hauts et les plus graves. C'est un homme très-distingué et très-éclairé, et un prince plein de dignité et de grâce. Il ne manquait aux aventures de ma vie politique que d'être en relation avec un souverain pontife; cela complète ma carrière.
«Voulez-vous savoir comment je passe la journée et exactement ce que je fais? Je me lève à six heures et demie; je déjeune à sept heures et demie avec une tasse de chocolat, dans la chambre de Mme de Chateaubriand; à huit heures, je reviens dans mon cabinet; je vous écris ou je fais quelques affaires, quand il y en a; les détails pour les établissements français, et les pauvres français sont assez grands. À midi, je m'habille; à une heure, je prends une grande tasse de lait d'ânesse qui me fait un bien infini; ensuite je vais me promener deux heures avec Hyacinthe dans la campagne romaine. Quelquefois je fais une visite obligée, avant ou après la promenade. À quatre heures, je rentre; je me rhabille pour la soirée. Je dîne à cinq heures; à sept heures et demie je vais à une soirée avec Mme de Chateaubriand, ou je reçois quelques personnes chez moi. Entre dix et onze heures, je me couche, et toujours je pense à vous. Les Romains sont déjà si accoutumés à ma vie méthodique, que je leur sers d'heures pour marquer le temps, comme j'en servais à vos voisins de l'Abbaye. Voilà, n'est-il pas vrai? un bien ennuyeux ambassadeur, et bien différent de M. le duc de Laval! Jamais on n'a tant vu d'étrangers à Rome que cette année. Mardi dernier, le monde entier était dans mon salon.
«Comment! le courrier arrive et m'apporte une lettre de vous du 20 décembre, du lendemain du départ de M. de Mesnard! j'en crois à peine mes yeux; vous voulez donc me tourner la tête? Vous avez vu Bertin, tant pis pour vous; il vous noircira bientôt l'imagination. Cousin ne veut pas que j'abdique, mais je ne règne pas; ainsi je n'ai rien à déposer. Aujourd'hui même, 3 janvier, le courrier extraordinaire a dû vous porter les pouvoirs pour retirer Moïse. Le sacrifice est fait, mais je ne le pardonnerai jamais aux bons amis.
«J'espère que vous avez maintenant le manuscrit bien serré avec les autres. Je vous ai fait le récit du grand ricevimento. Soyez sans peur comme vous êtes sans reproche.»
LE MÊME.
«Rome, mardi 6 janvier 1829.
«En ouvrant les journaux arrivés hier, j'ai trouvé mon nom à toutes les pages, tantôt pour une chose, tantôt pour une autre. Vous devriez imprimer les lettres que je vous écris; ce serait un contraste piquant avec les desseins que l'on me suppose. On verrait un pauvre songe-creux qui ne pense d'abord qu'à vous, qui n'a ensuite dans la tête que de se retirer dans quelque trou pour finir ses jours, et qui s'occupe si peu de politique qu'il pleure Moïse qu'on ne jouera pas. Voilà pourtant à la lettre la vérité. Le public me traite comme on traite ici le Tasse, ce qui me fait trop d'honneur. On veut remuer ma poussière; je commençais à dormir si bien.
«J'en suis toujours à notre tombeau du Poussin, et à la fouille projetée. Visconti promet merveilles. Au fond, je ne cherche qu'à me tromper; je ne vis point où je suis; j'habite au delà des Alpes auprès de vous. Cependant les jours s'écoulent; je puis à présent être à peu près certain du moment où je vous reverrai, et cela me fait un bien que je ne puis dire.
«Mes travaux littéraires sont suspendus. Je fais seulement quelques lectures pour mon Histoire de France. Je suis un peu inquiet de Ladvocat dont je n'entends plus parler; ferait-il banqueroute? J'espère que non, mais pourtant je suis tout consolé d'avance: j'aurais une raison légitime pour faire attendre au public les deux volumes que je lui dois encore; vous voyez que je tire parti de tout.
«Mes travaux diplomatiques se bornent à peu de chose. Cependant, je n'ai pas trop mal arrangé ici les affaires du roi, et j'ai envoyé sur la guerre d'Orient un Mémoire de quelque importance; j'ai de plus entre les mains une dépêche faite et assez curieuse, pour laquelle j'attends un courrier. J'ai vu le pape ces jours derniers. Je suis toujours enchanté de la grâce, de la dignité, de la modération du prince des chrétiens.
«À jeudi.»
LE MÊME.
«Rome, jeudi 8 janvier 1829.
«Je suis bien malheureux; du plus beau temps du monde nous sommes passés à la pluie, de sorte que je ne puis plus faire mes promenades solitaires. C'était pourtant là le seul bon moment de ma journée. J'allais pensant à vous dans ces campagnes désertes; elles lisaient dans mes sentiments l'avenir et le passé, car autrefois je faisais aussi les mêmes promenades, et c'est le souvenir le plus agréable qui me soit resté de Rome. Je vais une ou deux fois la semaine à l'endroit où l'Anglaise[69] s'est noyée. Qui se souvient aujourd'hui de cette pauvre jeune femme? ses compatriotes galopent le long du fleuve sans penser à elle. Le Tibre, qui a vu bien d'autres choses, ne s'en embarrasse pas du tout; d'ailleurs, ses flots se sont renouvelés: ils sont tout aussi pâles et aussi tranquilles que quand ils ont passé sur cette créature pleine d'espérance, de beauté et de vie, mais ce ne sont plus les mêmes flots. Quel abîme de néant que tout ce monde, et qui jamais arrêtera cette fuite?
«Me voilà guindé bien haut sans m'en être aperçu: pardonnez à un pauvre lièvre retenu et mouillé dans son gîte par la pluie. Il faut que je vous raconte une petite historiette de mon dernier mardi. Il y avait à l'ambassade une foule immense. J'étais le dos appuyé contre une table de marbre, saluant les personnes qui entraient et qui sortaient. Une Anglaise, que je ne connaissais ni de nom ni de visage, s'est approchée de moi, m'a regardé entre les deux yeux, et m'a dit avec cet accent que vous savez: «Monsieur de Chateaubriand, vous êtes bien malheureux!» Étonné de l'apostrophe et de cette manière d'entrer en conversation, je lui ai demandé ce qu'elle voulait dire. Elle m'a répondu: «Je veux dire que je vous plains.» En disant cela, elle a accroché le bras d'une autre Anglaise, s'est perdue dans la foule, et je ne l'ai pas revue du reste de la soirée. Ne vous inquiétez pas: cette bizarre étrangère n'était ni jeune ni jolie. Je lui sais gré, pourtant, de ces paroles mystérieuses qui sont en intelligence avec ce que je vous écris et ma position.
«Vos journaux continuent de rabâcher de moi. Je ne sais quelle mouche les pique; je devais me croire oublié autant que je le désire.