← Table of contents
Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2)

LIVRE V (continued 2)

Reading edition

«Avant qu'on ne pût soupçonner l'échange qui avait eu lieu, nous reprîmes nos premières places; puis à une nouvelle rencontre nous les quittâmes encore; enfin, nous répétâmes ce jeu jusqu'à ce qu'il eût cessé de nous amuser, ce qui ne tarda guère, car tout ce qui amuse est de sa nature peu durable.

«Cependant cette ruse, dont on avait fini par se douter, avait mis le trouble dans nos sociétés respectives. Le bruit s'était répandu dans le bal que la reine Hortense et Mme Récamier portaient le même déguisement, et l'embarras de ceux qui nous abordaient l'une ou l'autre, tant qu'ils n'avaient pas constaté notre identité, prolongea quelque temps le plaisir que nous prîmes à cette plaisanterie. Tout le monde du reste s'y prêta de bonne grâce, à l'exception de la princesse de Lieven que la politique n'abandonne jamais, même au bal, et qui trouva fort mauvais qu'on l'eût compromise avec une Bonaparte!

«Après cette soirée, nous reprîmes, la reine et moi, nos excursions journalières qui nous plaisaient de plus en plus. La reine apportait dans nos relations une grâce si coquette, elle avait pour les opinions qu'elle me connaissait des ménagements si délicats, que je ne pus m'empêcher de dire alors, en parlant d'elle, un mot qui fut répété, c'est que je ne lui connaissais que le défaut de n'être pas assez bonapartiste.

«Cependant malgré l'espèce d'intimité qui s'était établie entre nous, je m'étais toujours abstenue de lui rendre visite, lorsque arriva la nouvelle de la mort d'Eugène Beauharnais. La reine aimait tendrement son frère. Je compris la douleur qu'elle devait éprouver, en perdant le plus proche parent et le meilleur ami qu'elle eût au monde. Mon parti fut bientôt pris: je me rendis sur-le-champ chez la reine que je trouvai dans la plus profonde affliction. Autour d'elle était réunie toute la famille Bonaparte; mais je m'en inquiétai peu. En pareil cas, il m'est impossible de tenir compte des intérêts de parti ou d'opinion: on m'en a souvent blâmée, on m'en blâmera peut-être encore; ce blâme, il faut bien me résigner à le subir, car je sens que je ne cesserai jamais de le mériter.

«Peu de temps après, je quittai Rome, mais, revenue en France, je conservai des relations avec la reine alors établie en Suisse. J'allai même la voir plus lard à son château d'Arenenberg, accompagnée de M. de Chateaubriand qui a raconté cette visite dans ses Mémoires avec son éloquence accoutumée. La reine était déjà souffrante et affaiblie. Après la malheureuse tentative du prince Louis, le chagrin, l'inquiétude, et peut-être la perte d'une dernière et secrète espérance, brisèrent le fil de cette vie si agitée et si peu faite pour l'être. La France, qui lui était fermée de son vivant, livra passage à son cercueil qui vint retrouver à Rueil celui de sa mère. Un service funèbre, auquel assistaient tous les débris de l'empire, fut célébré en son honneur dans l'église du village; la veuve de Murat, alors à Paris, se trouvait à cette cérémonie qui devait bientôt se renouveler pour elle.

«C'était l'hiver, une neige épaisse couvrait la terre; dans la campagne, tout était froid et muet comme la mort elle-même. Je donnai des larmes sincères à cette femme si gracieuse et si bienveillante; j'appris bientôt que j'étais nommée dans son testament. Ce n'est pas sans une profonde et religieuse émotion qu'on peut accueillir ces souvenirs d'amis qui ne sont plus, ces gages d'affection qui vous arrivent pour ainsi dire à travers la tombe, comme pour vous assurer que votre pensée les a suivis jusque-là! Jugez donc si je fus touchée en recevant le legs qui m'était destiné, ce don élégant, léger, mystérieux, choisi pour me rappeler sans cesse le lien qui avait existé entre nous: c'était un voile de dentelles; celui-là même qu'elle portait le jour de notre rencontre dans l'église de Saint-Pierre.»

À ce récit j'ajoute une lettre du duc Mathieu de Montmorency qui gronde doucement sa généreuse amie de son goût pour les aventures et de son attrait pour les exilés.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER

«Paris, ce lundi soir 15 mars.

«Je reçois très à propos, aimable amie, une lettre de vous du 1er mars; car M. de Chateaubriand me disait précisément hier aux Tuileries qu'il avait reçu la veille des nouvelles de Rome, et que le duc de Laval lui mandait que vous étiez très-souffrante. Enfin vous étiez bien lasse, et surtout pour Amélie, des folies du carnaval, et vous entriez de bon coeur dans le calme du carême. Ce n'est pas là ce que je blâmerai; mais vous me faites une sorte de confession fort aimable de vos nouvelles et inconséquentes liaisons, qu'il m'est bien difficile d'approuver. Je vois à merveille comment les choses se sont arrangées avec vous. Un peu de romanesque qui vous plaît, même en amitié; quelque mystère, quelques difficultés, soit dans la première rencontre, soit dans celles qui l'ont suivie; et puis, survient un malheur à plaindre, à soigner, qui intéresse la générosité, et vous voilà engagée. Cela ne m'étonne pas beaucoup et je n'en rends pas moins justice au fond de vos sentiments; mais des personnes qui vous connaissent moins en bavarderont, en écriront. Il est possible que, revenue ici, vous soyez importunée de quelques lettres, de quelque sollicitation à votre obligeance. C'est en tout une sorte de liaison qu'il est plus aisé de ne pas commencer du tout que de rompre à temps, pour en éviter tous les inconvénients.

«Voilà mon sermon fait; vous ne me parlez pas de celui du duc de Laval pour qui vous avez bien senti que ce pourrait être plus embarrassant. Vous ne me dites pas si vous lui avez fait confidence entière.»

Je trouve dans les papiers de Mme Récamier ce billet écrit le jour même où la première nouvelle de la maladie du prince Eugène, duc de Leuchtemberg, parvenait à sa soeur.

LA REINE HORTENSE À Mme RÉCAMIER.

«Avril 1824. Ce vendredi matin.

«Ma chère Madame, il semble qu'il soit attaché à ma destinée de ne pouvoir jouir de quelque plaisir, distraction, ou intérêt, que la douleur ne soit toujours là. J'ai reçu des nouvelles de mon frère; il a été souffrant, on m'assure bien qu'il était mieux au départ de la lettre, mais mon inquiétude est extrême: malgré moi, je le vois toujours comme dans sa dernière maladie, et je suis loin de lui! J'espère en Dieu qu'il ne me privera pas du seul ami qui me reste, de l'homme le meilleur et le plus loyal qui existe. Je vais à Saint-Pierre prier; cela me calmera peut-être, car je suis inquiète même de mon inquiétude. L'on devient faible et superstitieux dans le malheur. Je ne puis donc aller me promener avec vous aujourd'hui; cependant je serais heureuse de vous voir, si vous vouliez venir me rejoindre à Saint-Pierre. Je sais que vous ne craignez pas ceux qui souffrent et vous devez leur porter bonheur.

«Vous désirer à présent, c'est assez vous prouver mes sentiments pour vous.

«HORTENSE.»

Enfin j'insère ici la lettre que Mme Récamier reçut de la reine Hortense, après qu'elle fut retournée à Arenenberg.

LA REINE HORTENSE À Mme RÉCAMIER.

«10 juin 1824.

«Vous avez été assez aimable, Madame, pour désirer de mes nouvelles. Je ne puis pas dire que je suis bien, quand j'ai tout perdu sur cette terre; cependant ma santé n'est pas mauvaise. Je viens encore d'éprouver les impressions les plus déchirantes: j'ai revu tout ce qui tenait à mon frère. Je ne recule pas devant la douleur, et peut-être au milieu d'elle trouve-t-on quelque consolation.

«Cette vie si remplie de troubles n'agite plus ceux qu'on regrette. Je n'ai que des larmes, et sans doute il est heureux! Vous qui sentez si bien, vous devinerez tout ce que j'ai dû éprouver.

«Je suis à présent dans ma retraite. La nature est superbe. Malgré le beau ciel de l'Italie, j'ai encore trouvé Arenenberg bien beau; mais il faut toujours que des regrets me suivent: c'est sans doute là ma destinée. L'année dernière, je m'y étais trouvée si satisfaite! j'étais toute fière de ne rien regretter, de ne rien désirer dans ce monde: j'avais un bon frère, de bons enfants. Aujourd'hui! que j'ai besoin de me répéter qu'il me reste encore des liens auxquels je suis nécessaire!

«Mais je vous parle beaucoup de moi, et je n'ai rien à vous apprendre, si ce n'est que vous avez été pour moi d'une bien douce consolation, que je serai toujours heureuse de vous retrouver. Vous êtes de ces personnes auxquelles on n'a pas besoin de raconter sa vie, ses impressions; le coeur devine tout, et l'on se devient nécessaire quand on s'est deviné.

«Je ne vous demande pas vos projets, et cependant je suis intéressée à les savoir. Ne faites pas comme moi qui vis sans avenir, et qui compte rester où le sort me pose; car peut-être resterai-je à ma campagne cet hiver, si je puis faire chauffer toutes les chambres. Le vent semble quelquefois prêt à enlever la maison; la neige y est, dit-on, d'une épaisseur effroyable. Mais il faut bien peu de courage pour surmonter ces obstacles; au contraire, ces grands effets de la nature ne sont pas quelquefois sans charme.

«Adieu; ne m'oubliez pas tout à fait; croyez que votre amitié m'a fait du bien. Vous savez ce que c'est qu'une voix amie qui vous vient de la patrie dans le malheur et l'isolement. Veuillez me répéter que je suis injuste, si je me plains trop de la destinée, et qu'il me reste encore des amis.

«HORTENSE.»

Cependant Mme Récamier continuait à recevoir de Paris ses informations ordinaires.

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Paris, ce 16 mars 1824.

«Le temps s'écoule, et bientôt j'espère vous revoir. M. de Montmorency m'a dit hier que vous deviez vous mettre en route à la fin du mois de mai. Vous me retrouverez tel que vous m'avez laissé, et vous vous repentirez d'avoir quitté votre cellule.

«Vous me dites qu'on peut toujours trouver un moment pour écrire. Cela est vrai, mais il n'y a pas toujours un courrier qui parte. J'ai une répugnance invincible pour la poste. Vous savez bien pourquoi, et l'incertitude des occasions, jointe à mon travail, vous explique l'irrégularité de ma correspondance.

«Je ne vous parle pas de nos prospérités; la politique ne vous importe guère. Les chambres vont s'ouvrir, et nous aurons, à une immense majorité, cette septennalité dont vous avez vu M. de Montmorency si inquiet. La session durera quatre mois, de sorte que je serai libre à votre arrivée en France. Vous ne sauriez, sans la plus cruelle injustice, douter de la joie que me causera votre retour.

«Comment est votre santé? et celle de votre nièce?»

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Paris, ce 1er avril 1824.

«Je suis aux regrets et aux remords de ne vous avoir pas écrit par le dernier courrier, aimable amie. J'avais à me réjouir de votre véritable convalescence printanière, après une indisposition beaucoup plus grave que je ne le croyais. Adrien a été bien aimable par son exactitude à me donner de vos nouvelles: et vous avez eu ensuite la même perfection par votre bonne lettre qui me donnait des siennes, après cette effroyable aventure de cette charmante jeune anglaise[20]. Votre récit m'a bien touché. Je conçois tout ce qui a bouleversé le coeur de mon pauvre cousin, et même ce reproche qu'il se faisait, d'avoir indiqué le chemin, quoique ce fût bien innocent. Vous avez mis tout le charme que je connais si bien dans vos soins d'amitié, et il me mande qu'il les a bien appréciés.

«J'ai raconté cette triste histoire à Mme de Broglie, qui me demandait beaucoup de vos nouvelles et s'étonnait de n'avoir pas eu de réponse à sa lettre. Je n'avais plus le courage ou la fatuité de répondre que vous n'écriviez guères; car vous m'avez traité cette fois avec une bonté dont mon coeur est vivement reconnaissant.

«J'ai dîné l'autre jour chez ce rival[21], à côté de lui. La conversation a été facile, même sur un sujet délicat, une brochure très-hostile faite par un homme qui m'a tenu de près, et dont Adrien pourrait peut-être vous donner des nouvelles, et vous dire en toute sincérité que j'avais voulu l'empêcher. Mais il n'y a plus jamais rien de bien expansif, et le sujet sur lequel nous le sommes le moins, c'est peut-être vous. Il a parlé de votre retour, et moi j'en parle aussi, et je dis que c'est aujourd'hui le 1er avril, et que, si aux premiers jours de mai, au plus tard, vous ne vous mettiez pas en route, l'amitié aura le droit de jeter les hauts cris.

«Adieu, adieu.»

M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Paris, ce 3 avril 1824.

«J'ai reçu vos deux lettres du 13 et 20 mars. Je m'avoue bien coupable, j'avais promis de vous écrire, et je n'ai point écrit. Vous devez sentir tout ce que j'ai d'affaires au moment de l'ouverture des chambres. Pardonnez-moi, et si vous souffrez, songez aussi que je souffre beaucoup.

«C'est déjà bien assez que l'on ne me reproche que ma perfidie envers Mathieu. Vous savez ce qu'il en est, et ce qu'il en pense lui-même; il a dîné hier chez moi à mes cotés. Mais un homme dans ma position devait être exposé à bien d'autres calomnies. On vous a dit que l'encens m'était monté à la tête: venez, et vous verrez; il m'aurait fait tout un autre effet. Mon grand défaut, c'est de n'être enivré de rien; je serais meilleur, si je pouvais prendre à quelque chose. Je ne suis pas insensible à voir la France dans un tel état de considération au dehors et de prospérité au dedans, et de penser que la gloire et le bonheur de ma patrie datent de mon entrée au ministère; mais, si vous m'ôtez cette satisfaction d'un honnête homme, il ne me reste qu'un profond ennui de ma place, de la lassitude de tout, du mépris pour les hommes beaucoup augmenté, et l'envie d'aller mourir loin du bruit, en paix et oublié dans quelque coin du monde: voilà l'effet de l'encens sur moi.

«La session sera paisible, nous emporterons toutes les lois que nous désirons, à une très-grande majorité. Il y a beaucoup de talents dans la gauche: tant mieux, cela nous empêchera de dormir. Je ne crois pas que Benjamin Constant soit exclu de la chambre. J'en serais fâché, dût-il m'appeler à la tribune. Vous rappelez-vous tout ce que je vous disais de l'avenir, et de la certitude de nos triomphes? Me suis-je trompé? Quand vous reviendrez, vous trouverez les derniers combats finis, la chambre des députés installée pour sept ans, et un long repos devant nous.

«J'ai heureusement appris votre guérison, en apprenant votre maladie; j'aurais été bien tourmenté.

«Mon neveu Christian est parti pour Rome. Je ne lui ai point donné de lettre pour vous, parce qu'il sera longtemps en chemin. Vous l'avez déjà vu au milieu des ruines, dans un temps où vous pensiez bien peu à moi. Cela me fait plaisir qu'un peu de mon sang et de mon nom soit auprès de vous.

«Revenez; c'est mon refrain.»

LE MÊME.

«Paris, ce 9 avril 1824.

«Je reçois votre petit billet. J'apprends vos nouveaux chagrins. Quittez cette Rome si triste, et revenez trouver vos amis. Voilà une lettre de Mathieu.»

Le séjour de Mme Récamier à Rome fut en effet marqué, à la fin du carême de 1824, par un véritable deuil d'amitié. La duchesse de Devonshire, que la mort du cardinal Consalvi avait atteinte au coeur, s'était, on l'a vu par une lettre de Mme Récamier, efforcée, malgré la douleur qu'elle éprouvait, de reprendre la vie et les habitudes que lui imposait son rang.

C'est une des tristesses qui accompagnent la perte d'un ami auquel on n'est pas lié par le sang, j'en ai été plusieurs fois témoin, que cette nécessité de rentrer presqu'immédiatement dans le train ordinaire de la vie, après une mort qui brise une affection vive et profonde. Ce qu'on appelle la convenance impose un temps de retraite et de deuil pour le plus indifférent des parents, mais elle n'autorise rien de semblable, s'il s'agit du plus cher, du plus précieux de nos amis. La duchesse de Devonshire, déjà usée par les émotions d'une vie brillante et romanesque, ne devait pas résister à cette dernière épreuve.

Le 30 mars 1824, après une maladie de quelques jours, cette personne si célèbre par ses agréments, si distinguée par tant de dons heureux, et par le don le plus heureux de tous, celui de plaire et de se faire aimer, s'éteignit doucement dans la patrie qu'elle s'était choisie.

De ses parents, le seul qui se trouvât en ce moment à Rome était son beau-fils, le duc de Devonshire. On a beaucoup dit, on a même publié que cet héritier d'une des plus énormes fortunes et d'un des plus grands noms de l'Angleterre était le fils, non point de l'épouse légitime, la première duchesse de Devonshire, Georgina Cavendish, mais de son amie la belle lady Elisabeth Hervey, mariée alors à M. Foster et dont le duc était en effet dès cette époque passionnément amoureux. D'après ce récit romanesque, la duchesse, accouchée d'une fille en même temps que son amie donnait le jour à un fils, aurait consenti à la substitution de ce fils à sa propre fille. On expliquait la persistance du jeune duc de Devonshire à garder le célibat dans lequel il est mort, en l'attribuant à un engagement pris envers les héritiers légitimes, ou à un scrupule de délicatesse qui ne lui permettait pas de perpétuer en se mariant cette usurpation d'état.

Quoi qu'il en fût de ces rumeurs de salon, les rapports de lady Élisabeth Foster, devenue duchesse de Devonshire, avec celui qui passait légalement pour son beau-fils, étaient affectueux, attentifs, mais sans expansion et empreints d'un peu de roideur.

Lorsqu'elle approcha de sa fin, elle fut, pendant les quelques jours que dura sa courte maladie, séquestrée de toute communication avec ses amis. C'était en vain que Mme Récamier, profondément émue de son dangereux état, insistait pour être admise auprès d'elle; les ordres du duc de Devonshire, de ne laisser pénétrer personne, étaient inflexiblement suivis. Cette exclusion, si cruelle pour des amis, choquait le duc de Laval autant pour Mme Récamier que pour lui-même. Dans la société de Rome on renouvelait, on se racontait l'histoire ou la fable de la substitution d'enfant, et l'on accusait le duc de Devonshire de séquestrer la mourante, dans la crainte qu'elle ne révélât quelque chose de ce secret.

Le duc de Devonshire crut devoir s'excuser auprès des amis de sa belle-mère; il adressa à Mme Récamier, le 29 mars au matin, le billet suivant:

«Ce 29 mars.

«Très-chère Madame Récamier,

«Je vous supplie de ne pas me croire dur, en vous priant de vous tranquilliser. Lorsque le moment où je voudrais la voir entourée de ses amis sera arrivé, vous serez la première à qui je penserai, et je vous enverrai chercher.

«Aujourd'hui on ne permet à personne, pas même à moi, d'entrer dans sa chambre. Croyez, je vous en prie, que je sais apprécier votre tendre amitié pour elle.

«Votre dévoué serviteur,

«DEVONSHIRE.»

Dans la nuit qui suivit, on apporta tout à coup à Mme Récamier ces quelques lignes:

«Venez, chère Madame, si vous avez la force de me promettre de ne pas entrer trop tôt dans sa chambre.

«DEVONSHIRE.»

Elle se rendit en toute hâte chez sa pauvre amie, et y rencontra le duc de Laval, qui, mandé comme elle, était venu comme elle avec le plus douloureux empressement. On les introduisit dans un salon qui précédait la chambre à coucher de la duchesse. Ce magnifique appartement, à peine éclairé par quelques bougies, avait un aspect lugubre. Des domestiques en pleurs allaient et venaient. Le duc de Devonshire et le médecin anglais de la duchesse, avertis de l'arrivée de Mme Récamier et du duc de Laval, vinrent les recevoir. Quelques tristes et froides paroles s'échangèrent. Le médecin annonça que le moment suprême approchait, puis il retourna auprès de la malade; le duc le suivit.

Après une assez longue attente, le duc revint; il semblait fort ému, et engagea les deux amis à entrer chez la mourante.

La duchesse, à demi assise dans son lit et maintenue dans cette position par une pile d'oreillers, avait le visage un peu coloré et les yeux très-animés par la fièvre; sa respiration était courte et oppressée, une de ses mains était étendue hors de son lit; ses femmes tout en larmes l'entouraient et la soutenaient.

Mme Récamier se mit à genoux, prit la main de son amie, la baisa et resta ainsi sanglotant, la tête appuyée sur le bord de la couche. Le duc de Laval se mit à genoux de l'autre coté. La malade ne parlait plus; elle parut reconnaître ses deux amis, et l'anxiété peinte sur son visage fit place un moment à un éclair de joie: elle serra faiblement la main de Mme Récamier. Le silence de cette agonie, interrompu par la respiration toujours plus difficile de la malade, devint absolu au bout d'un moment. La duchesse était morte[22].

L'impression de cette fin pompeuse, froide et sans consolations religieuses, fut navrante pour Mme Récamier. Elle crut, et le duc de Laval partagea sa conviction, que le duc de Devonshire, qui connaissait les tendances catholiques de sa belle-mère, avait redouté qu'au lit de mort elle n'exprimât la volonté d'une abjuration, et qu'afin d'éviter l'éclat, et, à ses yeux, le scandale d'une semblable démarche, il n'avait consenti à laisser approcher d'elle l'ambassadeur de France et Mme Récamier que lorsqu'elle avait déjà perdu la parole.

Le lendemain, le duc de Devonshire envoya à Mme Récamier une des bagues que sa belle-mère portait encore au moment suprême, et qu'elle lui avait léguée.

M. Mathieu de Montmorency, en apprenant cette mort, écrivait à Mme Récamier:

«Ce 8 avril 1824.

«J'ai reçu hier, aimable amie, quelques mots seulement, comme si vous étiez tout près de moi, à l'Abbaye-au-Bois; mais je pardonne cette brièveté à la peine que vous éprouvez et que je partage si profondément. Ce peu de mots m'ont été au coeur. Cette pauvre duchesse! elle a donc été prise bien subitement? Les lettres du 12 ne disaient rien de son mal, et celles du 24 en parlent comme d'une grande maladie. Quel supplice que cette distance de treize et quatorze jours! on en frémit dans la seule pensée d'inquiétudes encore plus vives; et puis je me désole qu'on l'ait séquestrée des soins de l'amitié, qui lui auraient été précieux sous plus d'un rapport. Je me figure d'abord les vôtres, comme une des plus douces consolations que la bonne Providence puisse ménager dans un tel moment, et vous vous doutez bien aussi que ma pensée va au delà de ce monde qui finit si vite. Enfin, je veux espérer de plus d'une manière pour notre pauvre amie. Je conçois tous vos regrets; ils prouvent la bonté de votre coeur. Nous nous entretiendrons souvent de ce qui vous a laissé une impression plus profonde encore, par le souvenir du cruel spectacle dont vous avez été témoin. Mais je dis toujours: quand causerons-nous? Je compte les heures et les moments.

«Adieu, adieu. Je ne vous parlerai pas de politique aujourd'hui. On ne parle pour le moment que de rentes; leur réduction ne vous atteint-elle pas aussi? Je suis curieux de savoir ce que M. Récamier et d'autres personnes qui vous tiennent de près pensent de ce hasardeux projet.—Je suis toujours avec un homme de votre connaissance sur le même pied: obligeance sans intimité ni confiance réciproque.»

On le voit, dans toutes ses lettres, M. de Montmorency insistait, ainsi que les autres amis de Mme Récamier, pour qu'elle fixât l'époque de son prochain retour en France. Les étrangers abandonnaient Rome; il devenait nécessaire de prendre un parti et de se résoudre, soit à partir promptement pour ne pas voyager pendant les chaleurs, soit à rester en Italie. Mme Récamier était très-combattue. Bien que la santé de sa nièce se fût raffermie, on lui disait, et elle-même était la première à se persuader qu'un second hiver passé dans les pays chauds consoliderait, d'une manière plus certaine, cette santé qui lui avait donné beaucoup d'inquiétude.

Mme Récamier redoutait d'ailleurs de retomber avec M. de Chateaubriand dans le rapport orageux qu'elle avait voulu fuir; c'est le sentiment qu'elle exprime dans une lettre écrite le 1er mai.

«[…] Je n'ajouterai qu'un mot à ce que vous dit Amélie: si je retournais à présent à Paris, je retrouverais les agitations qui m'ont fait partir. Si M. de Chateaubriand était mal pour moi, j'en aurais un vif chagrin, s'il était bien, un trouble que je suis résolue à éviter désormais. Je trouve ici dans les arts une distraction, et dans la religion un appui qui me sauveront de tous ces orages. Il m'est triste de rester encore six mois éloignée de mes amis; mais il vaut mieux faire ce sacrifice, et je vous avoue que je le sens nécessaire. Amélie, qui a passé cet hiver très-agréablement et qui en a vivement joui, ne se fait pas moins une fête de se retrouver à l'Abbaye-au-Bois. Vous savez que cette pauvre duchesse de Devonshire m'a laissé une bague qu'elle a portée jusqu'au dernier moment: cette mort m'a cruellement attristée.»

Aucun devoir impérieux ne réclamait la présence à Paris de Mme Récamier. Son père et son mari jouissaient, dans un âge avancé, d'une admirable constitution, et l'absence de la recluse de l'Abbaye-au-Bois ne dérangeait les habitudes ni de l'un ni de l'autre: on résolut donc de ne retourner en France qu'après l'ouverture de l'Année sainte. L'amitié de M. de Montmorency n'apprendrait sans doute qu'avec peine cette prolongation d'absence, mais les motifs en étaient trop purs pour qu'on ne fût pas d'avance assuré qu'il les approuverait. Quant à M. Ballanche, il avait dit à Mme Récamier comme Ruth à Noémi: «Votre pays sera mon pays,» et n'admettait jamais qu'il pût se séparer d'elle. Son sacrifice, d'ailleurs, eût plutôt consisté, cette année-là, à quitter Rome qu'à y prolonger son séjour. Sa pensée était tout entière absorbée par l'étude des origines romaines.

En parlant des personnes que Mme Récamier voyait le plus habituellement à Rome, je n'ai rien dit encore d'une Française qu'elle avait retrouvée dans cette ville, et avec laquelle elle se lia plus étroitement qu'elle ne l'avait été jusqu'alors.

M. Dumorey, consul de France à Civita-Vecchia, était depuis longues années en relation avec M. Récamier; il habitait Rome à peu près toute l'année. Sa fille, Mme Salvage de Faverolles, vivait chez lui; séparée de son mari, elle n'avait jamais eu d'enfants, et, s'étant fixée en Italie, elle avait acheté à la porte de Rome une vigne sur les bords du Tibre avec un casin où elle donnait quelquefois des fêtes. M. Dumorey passait pour un royaliste exalté, et sa fille semblait avoir les mêmes opinions. C'était une grande femme dont la taille était belle, mais sans grâce, les manières roides, le visage dur, les traits disproportionnés. Le duc de Laval, qui redoutait les susceptibilités de Mme Salvage, disait: «Il faut beaucoup la ménager: car si on la fâchait, elle vous passerait son nez au travers du corps.» Mme Salvage avait de l'esprit, mais cet esprit ressemblait à sa personne: il était sans charme et sans agrément. Elle avait de l'instruction, de la générosité, une grande faculté de dévouement et la passion des célébrités. Elle se prit pour Mme Récamier d'un engouement très-vif qui devint de l'amitié. Pour peu que celle-ci se fût laissé faire, elle aurait disposé souverainement de Mme Salvage, qui, dépourvue de tout autre lien que celui de sa piété filiale, voulait se donner et cherchait un joug. Mais dans le cercle intime, parmi les amis de la femme devenue l'objet de son culte, Mme Salvage rencontrait peu de sympathie, et Mme Récamier elle-même, tout en rendant justice à ses qualités, n'éprouvait point d'attrait pour elle.

Un peu plus tard, Mme Salvage s'attacha avec le même entraînement, avec la même passion, à la duchesse de Saint-Leu que Mme Récamier lui avait fait connaître. La reine Hortense accepta son dévouement qui ne se démentit point jusqu'à sa mort. Mme Salvage l'accompagna dans les voyages que la reine fit à Paris après les affaires de Strasbourg et de Boulogne, l'entoura de soins admirables dans sa dernière maladie, et fut son exécuteur testamentaire.

À l'époque dont je parle, sous la restauration, on n'aurait pas deviné que cette femme, dont les opinions royalistes semblaient très-prononcées, deviendrait le partisan le plus ardent du prince Louis Napoléon. Il sera plusieurs fois question de Mme Salvage dans la suite de ces souvenirs, et dans les lettres de M. de Chateaubriand.

Cependant la situation des partis en France, dans les chambres et au sein même du conseil des ministres, était loin de se pacifier.

La division sourde qui existait depuis longtemps entre M. de Villèle, président du conseil, et le ministre des affaires étrangères, se marquait plus ouvertement. Le projet de loi pour la réduction des rentes, projet favori de M. de Villèle, qui préoccupait et passionnait les esprits, devait être l'occasion de la rupture définitive et éclatante. Le public considérait M. de Chateaubriand et ses amis comme les adversaires du projet, et M. de Montmorency écrivait à Mme Récamier, à la date du 24 avril, au moment où la loi allait être discutée à la chambre des pairs:

«Nous sommes en ce moment tout occupés des rentes, et presque uniquement des rentes. Un de vos amis est beaucoup moins favorable au projet qu'un de ses collègues; au moins si l'on en juge par ses amis à lui.—Moi, je crois juger assez impartialement: je suis frappé de quelques objections, mais je ne compte pas me mettre en avant et je crois en tout que je parlerai très-peu.»

La loi fut rejetée, sans que M. de Chateaubriand se fût levé pour la défendre; dès lors, on résolut de se délivrer d'un collègue incommode. On sait quelle fut la brutalité de ce renvoi. M. de Chateaubriand arrivait aux Tuileries le jour de la Pentecôte, 6 juin 1824, lorsqu'on lui remit un billet de M. de Villèle conçu en ces termes:

«Monsieur le vicomte,

«J'obéis aux ordres du roi, en transmettant de suite à Votre Excellence une ordonnance que Sa Majesté vient de rendre.»

Suivait l'ordonnance.

«Le sieur comte de Villèle, président de notre conseil, est chargé par intérim du portefeuille des affaires étrangères, en remplacement du sieur vicomte de Chateaubriand.»

Le ressentiment de l'homme ainsi outragé fut implacable. L'éloquence, la verve incomparable de polémique dont M. de Chateaubriand était doué, fut mise quatre ans au service de sa vengeance, et renversa enfin M. de Villèle; mais elle n'avait pas atteint que lui. On peut dire que cette rupture avec M. de Chateaubriand fut une des grandes fautes et la perte de la restauration.

Le lendemain du renvoi de M. de Chateaubriand, on lisait dans le Journal des Débats:

«C'est pour la seconde fois que M. de Chateaubriand subit l'épreuve d'une destitution solennelle. Il fut destitué, en 1816, comme ministre d'État, pour avoir attaqué, dans son immortel ouvrage de la Monarchie selon la charte, la fameuse ordonnance du 5 septembre qui prononçait la dissolution de la chambre introuvable de 1815. «MM. de Villèle et Corbière étaient alors de simples députés, chefs de l'opposition royaliste, et c'est pour avoir embrassé leur défense que M. de Chateaubriand devint la victime de la colère ministérielle.

«En 1824, M. de Chateaubriand est encore destitué, et c'est par MM. de Villèle et Corbière devenus ministres qu'il est sacrifié. En 1816, il fut puni d'avoir parlé; en 1824 on le punit de s'être tu: son crime est d'avoir gardé le silence dans la discussion de la loi des rentes.

«Toutes les disgrâces ne sont pas des malheurs: l'opinion publique, juge suprême, nous apprendra dans quelle classe il faut placer M. de Chateaubriand; elle nous apprendra aussi à qui l'ordonnance de ce jour aura été la plus fatale, ou du vainqueur ou du vaincu.»

La nouvelle de ce bouleversement de la fortune politique de son illustre ami arriva d'abord à Mme Récamier par une lettre de M. de Montmorency.

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Paris, 8 juin 1824.

«Je voulais vous écrire depuis quelques jours, aimable amie. Je voulais répondre à cette lettre que j'ai enfin reçue, et qui me révèle ces projets de voyage contre lesquels j'ai protesté d'avance, mais qui paraissent déjà avoir subi quelques modifications ou incertitudes sans aucun profit pour l'amitié. Soit que vous veniez à Lucques, ou que vous alliez faire une course à Naples, nous serons toujours privés du bonheur de vous voir; et nous passerons devant cette pauvre Abbaye pour pousser un gros soupir en voyant certaines fenêtres fermées.

«Mais, pendant ce temps-là, que de nouvelles agitations dans nos salons, dans les causeries du peuple, comme dans les nôtres, et même dans les chambres! La loi des rentes est rejetée par les pairs. Je ne sais pas ce qu'en pensaient les têtes financières de votre connaissance. Bien plus, une disgrâce politique en devient la suite, et elle tombe sur un de vos amis, qui depuis quelque temps se trouvait, dit-on, dans une situation fausse et vraiment intolérable. Je vous renvoie pour bien des détails à la Quotidienne d'aujourd'hui 8 juin, qu'il faut que vous vous procuriez, et aussi au Journal des Débats qui paraît se décider pour le parti généreux entre le vainqueur et le vaincu. J'imagine qu'il vous écrit lui-même. Il a un maintien simple, noble et courageux. Il vient de venir à la chambre même où je vous écris reprendre sa place et son ancien costume.

Ce qu'il m'importe le plus de savoir, et ce que je ne devine pas parfaitement, c'est votre impression à vous. Serez-vous fâchée pour son bonheur, et le vôtre en recevra-t-il la moindre atteinte? Cela peut-il influer sur votre retour plus ou moins prompt? Enfin tout ce qui tient au coeur, à l'amitié, est de mon ressort; et c'est pour cela que je suis si peiné de ce retard de votre retour. Je vois apparaître au mois d'octobre de nouveaux motifs tirés de la santé d'Amélie, et cette absence prolongée est un des plus pénibles sacrifices qui puissent m'être imposés.

Adieu, aimable amie; j'aurais tant aimé à vous réunir ici pendant l'été avec ce bon Adrien qui me mande des choses admirables de vos dispositions actuelles sous le rapport le plus essentiel. Pourquoi ne voulez-vous donc pas que j'en profite pour ma propre édification et pour mon bonheur? Je vous quitte et vous renouvelle mes tendres hommages.»

Le duc de Laval avait quitté Rome depuis quelques jours, avec un congé, pour aller passer trois mois en France, lorsque Mme Récamier reçut la lettre qu'on vient de lire, et ce fut pendant son voyage que l'ambassadeur de France à Rome apprit à son tour l'étrange et brusque révolution qui renversait M. de Chateaubriand. Il écrivit aussitôt à Mme Récamier pour lui exprimer son extrême étonnement:

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER

«Gênes, 19 juin 1824.

«Jugez de ma surprise, lorsque hier soir en arrivant ici j'apprends du consul la destitution si brusque, si singulière dans sa forme, du ministre de mon département. Et le ton si irrité, si menaçant du Journal des Débats, sans le moindre ménagement! Tout cela m'a confondu, et cette surprise vous la partagerez.

«Vous aurez reçu peut-être quelques indices par la correspondance du père[23] et du fils[24], qui sans doute ne sont pas restés inactifs dans ce drame. J'avais reçu une lettre de Mathieu qui me mandait franchement avoir voté contre la loi qui a causé la division, la rupture et l'éclat dont nous voyons les effets. Voilà vos pressentiments d'orage éclaircis. On demandait avec raison[25] à certaine personne de ne point se presser, parce qu'on prévoyait, on combinait déjà qu'à la première occasion il y aurait rupture; et on ne voulait pas que cette personne pût tempérer des passions dont on espère profiter pour son élévation.

«Des lettres particulières ont mandé ici que le duc de Doudeauville pourrait avoir le portefeuille vacant! Ce serait le conserver dans les mêmes mains où il est jusqu'à présent depuis la chute. Que je suis impatient d'en apprendre davantage! Le cousin se sera fort agité.

«De tout mon coeur, je suis tout à vous avec le plus entier et le plus tendre dévouement.»

Il est facile d'imaginer quels durent être les sentiments de Mme Récamier, lorsque l'indignité des procédés qui accompagnèrent la chute de M. de Chateaubriand lui fut connue; mais si elle s'associa au vif ressentiment de cette injure, elle eut pourtant désiré que son noble ami usât de plus de modération dans sa retraite. Il est indubitable, et les amis de M. de Villèle le savaient, que, si elle se fût trouvée auprès de lui dans ce moment critique, Mme Récamier fut parvenue à modérer l'âpreté qu'il porta dans sa vengeance. Malheureusement les personnes qui entouraient alors M. de Chateaubriand, peu capables elles-mêmes de prudence et de mesure, ne pouvaient que l'exciter dans le sens de sa passion.

M. de Chateaubriand avait conscience qu'il n'était pas complétement approuvé par la femme dont le jugement était si considérable à ses yeux, mais il ne voulait pas être apaisé, et sa correspondance avec Mme Récamier devint beaucoup moins fréquente à cette époque.

En outre, par un accident que je déplore, et que je ne puis m'expliquer que par la cécité dont Mme Récamier fut atteinte pendant les dernières années de sa vie, les lettres en petit nombre que M. de Chateaubriand lui adressa à cette époque si grave de sa vie publique manquent toutes à la collection.

Cette regrettable lacune nous oblige à nous contenter, sur l'événement le plus important de cette année, des détails et des informations que le duc Mathieu de Montmorency, son cousin le duc de Laval et le duc de Doudeauville transmettaient à Mme Récamier.

LE DUC DE DOUVEAUVILLE À Mme RÉCAMIER.

«Paris, ce 9 juin 1824.

«Vous aurez appris avec chagrin, Madame, l'éclat qui vient d'avoir lieu; depuis quelque temps je le craignais, car on assurait que M. de Chateaubriand et tout ce qui l'entourait travaillaient contre M. de Villèle. Je vous ai plus que jamais regrettée depuis ce temps: une amie comme vous n'est pas seulement agréable, elle est bien utile. Je suis persuadé que dans cette circonstance vous auriez rendu bien des services à celui qu'on accusait de viser à la place de président du conseil des ministres, et que votre douce sagesse aurait déjoué bien des intrigues.

«Il semble que votre amitié porte naturellement au ministère des affaires étrangères: M. de Montmorency l'a rempli, M. de Chateaubriand lui a succédé, et on a parlé de moi pour remplacer ce dernier. Mais depuis qu'il en a été question, j'ai intrigué à ma manière, c'est-à-dire contre moi. Je n'ai d'autre ambition que celle de faire quelque bien; j'en fais un peu où je suis[26], je n'en ferais peut-être pas ailleurs; je ne veux donc pas changer: tel brille au second rang, qui s'éclipse au premier.

«Je ne ressemble pas beaucoup à César, comme vous voyez, mais je ressemble plus que lui à un honnête homme: je l'aime mieux.

«Vous devinez qu'il y a un peu d'agitation, du moins dans les salons; mais M. de Villèle est plus fort que jamais. La manière dont la septennalité a passé hier à la Chambre des députés en est une grande preuve. Le désir de le dédommager du rejet de la loi des rentes par la Chambre des pairs a décidé bon nombre de députés à voter cette loi et à retirer eux-mêmes tous leurs amendements. Le roi et Monsieur sont mieux que jamais pour lui.

«On ne sait encore qui aura le portefeuille des affaires étrangères; il y a des gens qui croient que M. de Villèle le gardera et se débarrassera d'une grande partie de celui des finances sur M. de Chabrol. Ce directeur général de l'enregistrement est un homme très-capable et très-estimable.

«On me dit que vous avez le projet d'aller aux bains de Lucques; je m'en réjouirais, parce que ce serait un acheminement à votre retour en France. Je ne serais pas un de ceux qui en jouiraient le moins; vous devez en être bien sûre, Madame, si vous rendez justice à mon intérêt bien vif, à mon dévouement bien sincère et à mon désir de pouvoir vous en renouveler moi-même l'assurance.»

LE MÊME.

«Paris, 4 juillet 1824.

«Je viens, Madame, de recevoir votre bien bonne, bien aimable lettre du 12 juin, et je m'empresse d'y répondre. Je vois que la mienne ne vous était pas encore parvenue. Je vous avais écrit aussitôt après la chute de M. de Chateaubriand; je devinais vos chagrins de tout genre sur ce sujet et je voulais être des premiers à y prendre part.

«Vous me demandez quelques détails; je vais vous les donner, en pensant néanmoins que vous les savez vraisemblablement déjà.

«Bien des gens travaillaient à éloigner MM. de Villèle et de Chateaubriand, comme nous travaillions à les rapprocher; car nous n'avions en vue que le bien général, et ils ne pensaient qu'à leur intérêt particulier. Il en résultait une disposition peu confiante et peu amicale entre les deux ministres. L'affaire des rentes est arrivée: M. de Chateaubriand s'est tu dans les chambres pendant la discussion de la loi, mais on assurait, à tort ou à raison, qu'il ne se taisait pas de même dans les salons, et qu'il y laissait voir son opposition. On ajoutait qu'il espérait, comme bien des ambitieux qui l'entouraient, renverser M. de Villèle par le rejet de sa loi favorite. Elle a été fort sottement refusée par nous: le président des ministres s'en est trouvé ébranlé, et on a jugé qu'il fallait que le roi lui donnât une nouvelle preuve de sa confiance et de sa bienveillance en éloignant son antagoniste. Je ne sais si ces inculpations étaient fondées et si le sacrifice était nécessaire, mais ce que je sais, c'est que je suis grand ennemi des changements, et que je les crois, en général, très-nuisibles; ce que je sais encore, malheureusement, c'est que les articles du Journal des Débats, auxquels on croit que M. de Chateaubriand n'est pas étranger, lui font du tort, et qu'on remarque qu'il est le seul ministre depuis dix ans qui ait tenu cette conduite à sa sortie de place. On dit que M. de Montmorency, qui a été contre la loi, n'aurait pas été fâché non plus qu'elle entraînât son auteur; mais il y met plus de noblesse, de mesure et de vertu.

«On parle encore dans le public de changements qui auraient lieu après la fin de la session. J'ignore si cela est fondé, mais à tout hasard je parle contre tant que je peux, et surtout contre l'élévation de celui dont vous connaissez le peu d'ambition, et qui, n'ayant vraiment que celle de faire quelque bien, désire uniquement rester à la place où l'on croit qu'il en fait un peu.

«Je suis charmé d'apprendre l'amélioration de la santé de votre intéressante compagne; veuillez bien l'en assurer, en la remerciant de son souvenir.

«J'ai bien parlé avec le duc de Laval de celle à qui j'aime toujours à réitérer l'assurance de mes sentiments bien sincères de dévouement, d'attachement et d'intérêt.»

LE DUC DE LAVAL MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Paris, 5 juillet 1824.

«Mes premiers moments à Paris ont été tellement confus, troublés, agités par tant de sentiments, d'affaires et de préoccupations, qu'il m'a été impossible d'écrire une ligne.

«À présent, tout vous est connu, comme à toute l'Europe, sur la nature, la cause et la forme de la dernière destitution. Votre excellent esprit vous a déjà fait regretter le ton si violent, si démesuré du journal défenseur du disgracié. Je crois qu'il eût été plus noble, plus digne, plus convenable à la réputation comme aux intérêts de garder le silence, et, sous ce rapport, la retraite du cousin a eu l'avantage sur celle-ci. Au lieu de cela, les déclamations continuent; et comme il y a beaucoup de talent dans ces attaques, et que le désespoir double les forces, cela me semble une guerre à mort, sans la perspective d'un traité de paix. Je ne vois pas de chance d'en sortir par la porte d'une ambassade.

«J'ai vu l'homme malheureux; c'était un procédé que je lui devais. Il s'est loué de ma visite, et s'en est expliqué vis-à-vis de son amie de la rue de Varennes[27]. Mais que peut-il faire, ruiné, abîmé de dettes comme il l'est?

«Je crois toujours que le parti de la modération et du silence eût été préférable.

«Mathieu est dans la même situation et n'a aucune chance d'activité. Sans avoir fait de bruit, encore moins d'intrigues (il en est incapable), il s'est déclaré adversaire dans la grande affaire des rentes, et cela suffit pour l'éloigner. Les plus augustes personnages le boudent.

«Hier, nous avons passé la journée à cette petite campagne[28] toute pleine de vos souvenirs. Nous avons beaucoup parlé de vos projets. Je lui ai lu l'article de votre lettre où vous le laissiez arbitre en quelque sorte du parti que vous aviez à prendre. Il est fort raisonnable. Il comprend les motifs de santé pour Amélie; il est encore plus frappé des raisons solides, des considérations religieuses qui vous font incliner à débuter dans l'Année sainte à Rome; en sorte que je puis vous assurer que son parti est pris, et sans humour ni refroidissement aucun. J'oubliais de vous dire aussi que le duc de Doudeauville est entré dans vos raisonnements sur votre nièce et sur vous-même.

«Je me hâte de terminer ceci, afin de le faire partir par la poste. Mille et mille fois l'assurance du plus invariable, du plus inaltérable de tous les attachements.»

LE MÊME

«Paris, 19 juillet 1824.

«Je suis indigne de vos éloges sur ma correspondance; elle est sèche, elle est réservée, elle ne saurait vous instruire.

«René[29] s'est fait un mal affreux, peut-être irréparable, par l'éclat inouï qu'il a mis dans l'expression de sa vengeance. Sans doute, il ne s'est pas fait de mal à lui seul, et plus d'une personne est blessée; je ne suis pourtant pas de ceux qui croient que ces blessures soient mortelles. Il faut s'attendre à des mesures nouvelles aussitôt après la clôture des chambres. Elle aura lieu dans les premiers jours d'août; les députés finiront cette semaine.

«Dans le public, on parle beaucoup du retour de celui[30] qui s'est trop précipité il y a dix-huit mois. Sa position est belle, sa considération immense et plane sur toutes les autres. Sous ce rapport, il a beaucoup grandi. On a rapproché sa conduite de la violence et des procédés de l'autre. Il est calme, il attend, il ne sera pas pressé; il n'a pas d'ennemis, il a beaucoup d'admirateurs. Personne au monde n'a plus de loyauté dans la conduite et plus de dévouement à la chose publique, sans intérêt personnel. Ce que je dis là n'est que le rabâchage de ce qu'on entend dans toutes les conversations.

«Comme M. de Talaru revient de Madrid par congé, on parle de lui pour la place vacante; je n'en suis pas persuadé. Ce qui me paraît le plus probable, c'est que d'ici à un mois, avant la Saint-Louis, le président fera quelques changements assez considérables dans la haute administration, pour reconquérir ce qu'il a perdu dans l'opinion publique. La majorité de la chambre des députés lui est encore dévouée, il a le coeur du roi et de Monsieur; avec d'aussi grands avantages, on n'est pas mal dans ses affaires.

«Mme de Luynes est arrivée hier au soir de Dampierre, pour voir sa petite-belle-fille au lit de mort. Elle meurt de la poitrine, grosse de six mois; quelle horreur! Je ne vois que tristesses autour de moi. Je reste ferme dans mon dessein de partir à la fin de septembre; je crois que je m'embarquerai à Marseille, sur un petit bâtiment du roi que me donnera le ministre de la marine.

«Depuis vingt-quatre heures, les journaux semblent tendre à une espèce de conciliation entre M. de Chateaubriand et son ennemi. Cette querelle se terminera-t-elle encore par une ambassade?

«Vous recevrez des lettres plus instructives que les miennes.

«Mille et mille assurances d'un éternel attachement.»

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Vallée-aux-Loups, ce 21 juillet 1824.

«Mon coeur me dit, aimable amie, qu'il y a bien longtemps que je ne vous ai écrit. Je n'ai pas besoin pour penser à vous de ce lieu que nous avons habité ensemble, et où j'aurais dû naturellement avoir le bonheur de vous revoir dans le cours de cette année. Mais, au lieu de cela, vous ne savez plus que voyager; vous ne pouvez plus vous détacher de Rome et de ses monuments pleins de souvenirs, et de ses belles cérémonies. Ce dernier motif et le sentiment qu'il suppose, et qu'Adrien m'a confirmé être le vôtre, ne peuvent que me toucher beaucoup; mais mon amitié, peut-être trop égoïste, voudrait que nous pussions nous édifier ensemble, et n'être pas séparés par ces terribles distances que la course à Naples augmente encore.

«Une pensée cruelle se rattache à ce séjour pour nous[31], surtout pour ce pauvre Adrien, que je retrouve d'un commerce bien doux et bien agréable, avec qui je n'ai jamais été plus parfaitement d'accord, sur vous en particulier, mais qui conserve toujours la profonde et naturelle impression d'une ineffaçable douleur.

«Il faut vous parler d'une autre à laquelle vous ne serez pas insensible, et qui vient d'accabler à quelques lieues d'ici ce pauvre de Gérando. Sa femme a succombé enfin à ses longues souffrances, à une maladie extraordinaire qui l'avait maigrie, réduite à rien, et séquestrée plus que jamais. Son âme, son coeur, pendant quelques instants de la journée, retrouvaient encore toute leur énergie; ou plutôt, celle qu'ils n'avaient jamais perdue s'épanchait par des lettres vraiment éloquentes, ou par des éclairs de conversation. Elle voulut en avoir une avec moi, il y a quelques semaines, avant de quitter Paris; elle fut vraiment touchante, religieuse, quelquefois sublime, quoique je m'efforçasse, suivant ce qu'on m'avait recommandé, d'écarter ce qu'elle voulait donner de solennel et de définitif à notre entretien. Elle me parla beaucoup de son mari, de ses enfants, de vous aussi et de votre nièce. On la porta peu de jours après à une petite campagne qu'elle désirait et que ce bon de Gérando chercha lui-même avec une occupation touchante, et acheta, peut-être même au delà de ses moyens, à Thiais près Choisy. Elle n'y est jamais sortie de sa chambre, à peine de son lit; elle leur a été enlevée vendredi dernier, 16 de ce mois.

«Les agitations d'affaires, de politique et de société n'ont jamais été plus vives. On dit que le ministère a perdu, et a besoin de se remonter. Il y a là quelque chose d'incontestable. On ajoute qu'il est question de conciliation, de rapprochement avec les ministres passés de diverses dates.

«Il y en a un qui peut vous dire, qu'il n'a reçu aucune communication, qu'il en doute, qu'il ne le désire pas, et même le craindrait, si la chose devait lui être uniquement personnelle et ne devait pas être accompagnée d'arrangements propres à parler à l'opinion.

«Il en est un autre au nom duquel je ne m'aviserai pas de vous parler. Vous m'aviez assez embarrassé, en me chargeant du premier compliment à lui faire: c'était vraiment peu convenable, et je ne savais quel ton prendre, quand vous m'avez mandé, heureusement, que vous lui écriviez. Nous sommes restés réciproquement obligeants et avec une nuance de plus d'attention et d'intérêt de ma part, tenant à sa position actuelle, mais sans aucune alliance ni intimité. J'ai désapprouvé en particulier, pour lui et pour l'avenir, le système trop violent qu'il a embrassé. Il est impossible que votre bon esprit ne se range pas à cet égard de notre côté.

«On prétend aujourd'hui qu'il veut se radoucir, et l'on parle de place lointaine. Peut-être en saurons-nous davantage, après le discours qu'il doit faire demain dans une discussion délicate, et dont la curiosité est fort préoccupée.

«Mon Dieu! comme on aimerait mieux causer de tout cela avec une amie spirituelle qui entend à demi-mot, et qui occupait autrefois deux charmantes chambres embellies par elle, au troisième étage de l'Abbaye-au-Bois. Quand l'y reverrons-nous? Je sais qu'il y a une Année sainte à attendre, une nièce souffrante à ménager; je finis comme j'ai commencé, en disant qu'il faut se résigner, vous aimer toujours et répéter que cela est bien triste.

«Je ne vous ai pas parlé de certaines affaires de journaux qui m'ont bien peiné, surtout pour un homme qui me tient de près, et qui aurait peut-être entendu de votre part quelques paroles raisonnables, si vous aviez été présente. Je vous renouvelle mes bien tendres hommages.»

LE MÊME.

«Paris, ce 22 juillet 1824.

«C'est à M. de Chateaubriand, dans son loisir actuel, à vous entretenir désormais de ce qui le regarde, aimable amie. Nous avons augmenté d'un cran d'obligeance réciproque, mais voilà tout; cela devait être. Je lui ai dit que je vous avais écrit, et que vous lui écririez. Le Journal des Débats s'en donne de dévouement personnel pour lui, et de colère contre les ministres restants. Je vous renvoie à lui. Je suis en ce moment un peu fatigué de la politique; je vais passer dix jours à la campagne, puis je reviendrai attendre Adrien, que j'ai eu tant de bonheur à revoir.»

Pendant que toutes ces ambitions, que Mme Récamier suivait de loin avec la sollicitude et l'anxiété de l'amitié, s'agitaient à Paris, elle quittait Rome, et en compagnie de sa nièce, du bon et fidèle Ballanche et de M. Ampère, s'établissait à Naples, le 1er juillet. C'est sur les bords enchantés de ce beau golfe, éclairés par la resplendissante lumière d'un soleil d'été, que la suite de cette correspondance lui parvint. Nous allons continuer de donner les lettres qui lui furent adressées de Paris, afin d'épuiser les éclaircissements qu'elles fournissent sur l'incident si considérable de la rupture entre M. de Villèle et M. de Chateaubriand: ce procès-là eut des suites assez graves pour mériter d'être instruit. Nous reviendrons ensuite aux circonstances particulières du séjour que Mme Récamier fit à Naples.

LE DUC DE DOUDEAUVILLE À Mme RÉCAMIER.

«Paris, 27 juillet 1824.

«Je viens de recevoir votre lettre du 13, Madame, et je m'empresse de vous en remercier, en vous assurant du plaisir bien vrai que me font vos nouvelles, et entre autres celle de votre heureuse arrivée à Naples.

«Mais vous désirez que je vous parle de Paris, et c'est ce que je vais faire. Dans ce moment où il y a un ministre des affaires étrangères à nommer, d'autres peut-être à changer, du moins selon le dire et le désir de bien des gens, on ne parle d'autre chose. On porte le modeste directeur des postes tantôt à un ministère, tantôt à un autre, mais il témoigne constamment de sa répugnance pour tous. Il aimerait bien mieux cent fois que Mathieu ou Sosthènes, à qui cela plairait bien davantage, y arrivassent, mais il n'y a nulle apparence.

«En attendant, les passions, les ambitions s'agitent de toutes parts, et cela surtout contre M. de Villèle. Mais il a pour lui son talent, son indispensabilité, la difficulté de le remplacer; il a pour lui le roi, Monsieur, la Chambre des députés, les trois-quarts de la France, les royalistes raisonnables, les honnêtes libéraux, et même les ambassadeurs étrangers, qui ne le goûtaient pas beaucoup et qui sont très-contents depuis qu'ils traitent directement avec lui: on est bien fort avec tout cela, et on a bien des moyens de déjouer les intrigues de tout genre. M. Royer-Collard disait dernièrement à M. de Jessaint, qui est à Paris: «Je ne suis pas l'ami de M. de Villèle, il s'en faut, et pourtant je fais des voeux pour qu'il reste; car s'il partait, je ne sais ce que nous deviendrions.» Si un demi-libéral, si un antagoniste de M. de Villèle en parle ainsi, que devons-nous en penser?

«Vous avez su la mort de la jeune duchesse de Luynes, grosse de cinq mois. Je suis toujours affligé et presque choqué de voir la jeunesse passer ainsi avant des cheveux gris comme les miens: c'est le seul passe-droit dont je serais tenté de me formaliser.»

LE DUC MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Paris, 2 août 1824.

«Voici un courrier qui part pour Naples, aimable amie, et dont il faut profiter pour vous exprimer tous ses sentiments de fidèle souvenir. Ma dernière lettre était tout empreinte d'une tristesse trop justifiée par la mort de ma jeune nièce, grosse de six mois[32]. Ma belle-mère en a été affectée, surtout pour son petit-fils; ils sont tous à Dampierre où j'ai été passer quelques jours.

«Votre arrivée à Naples aura été suivie de très-près de la mort de notre ambassadeur[33], que nous avons apprise hier. Il me semble que vous n'aviez aucune relation avec lui. Vous croyez bien qu'on parle déjà de sa place à donner. Ceux qui ont la douce manie des conciliations prétendent qu'il faudrait la donner à M. de Chateaubriand. D'autres douteraient beaucoup qu'il en voulût. Si vous aviez été ici, vous le lui auriez peut-être persuadé. Je ne veux pas faire la mauvaise plaisanterie de dire que l'espoir de vous voir plus tôt, ou d'habiter cette Italie pour laquelle vous montrez tant de prédilection, le déterminerait. En définitive, je ne crois pas qu'il y aille. Mme de Chateaubriand est partie pour Neuchâtel, en Suisse. On dit que son mari ira l'y chercher dans quelques semaines. Le courrier qui va porter à Naples la nouvelle d'un sixième[34] gros enfant dont Mme la duchesse d'Orléans est accouchée en quarante minutes ne pourra pas encore vous apprendre la nomination du ministre des affaires étrangères. On l'avait annoncée pour hier matin à Saint-Cloud; mais ce sera pour la fin de la semaine après la clôture des chambres. Je crois encore à M. de Clermont-Tonnerre plus qu'à un autre.

«Adieu, aimable amie; depuis quelques jours j'ai plus de certitude de ce que j'ai toujours cru, que je n'aurais pas même à délibérer sur aucune proposition, et que quelques autres circonstances donneraient même plus de convenance à une absence de quelques mois dans l'hiver. Vous savez où mon sentiment m'entraînerait, et je ne balancerais pas un moment, si ma mère voulait n'y mettre pas l'opposition de sa trop grande peine. Rapportez-vous-en à mon sentiment pour n'y pas renoncer sans nécessité absolue. Il serait doux, et peut-être trop doux, de commencer l'Année sainte avec vous. Adieu, adieu.»

Les changements qu'on attendait dans les régions élevées de l'administration eurent lieu en effet à la clôture de la session des chambres. Une ordonnance du 4 août reconstitua ainsi le cabinet: M. le baron de Damas devint ministre des affaires étrangères, M. de Clermont-Tonnerre eut la guerre, M. de Chabrol de Crouzol la marine, le duc de Doudeauville la maison du roi, l'évêque d'Hermopolis les affaires ecclésiastiques et l'instruction publique; M. de Villèle conserva les finances avec la présidence du conseil.

Le témoignage de ces trois hommes, Mathieu de Montmorency, le duc de Laval et le duc de Doudeauville, si divers, si bien informés les uns et les autres, si haut placés, et dont aucun n'avait lié sa destinée politique à celle de M. de Chateaubriand, était important à recueillir. Le duc de Doudeauville, uni d'opinions et d'amitié avec M. de Villèle, et qui devait quelques semaines plus tard entrer dans le nouveau cabinet formé après l'expulsion de M. de Chateaubriand, représente fidèlement la pensée du président du conseil; les propos qu'il répète sont ceux de l'entourage intime, adoucis par la modération équitable de son caractère bienveillant; la plupart des amis de M. de Villèle y mettaient plus d'amertume.

Il annonçait ainsi à Mme Récamier son entrée dans le cabinet reconstitué:

LE DUC DE DOUDEAUVILLE À Mme RÉCAMIER.

«Ce 1er septembre.

«Je reçois avec une extrême satisfaction, Madame, votre bonne lettre de Naples. Je suis vivement touché d'un intérêt que je sais apprécier, comme je sais apprécier celle qui me le témoigne, et c'est là ce qui peut donner à mes yeux de la valeur à ma place. J'avais tellement de répugnance pour l'accepter, et cette répugnance était si bien connue, que le roi, en me l'apprenant, m'a dit: «Mon cher duc, j'en suis fâché, je vais vous contrarier.» Ce n'est pas ainsi qu'on annonce ordinairement des grâces, mais aussi ce n'est pas ordinairement ainsi qu'on intrigue. J'ai bien de la peine à me réjouir et presque à me consoler de mon succès, quoiqu'on ait bien voulu ne pas trop le désapprouver dans tous les rangs; car on me regrette dans mes Postes, de manière à me donner à moi-même bien des regrets de les avoir quittées. Mais c'est une chose convenue, qu'on ne peut pas être votre ami sans avoir un ministère; et, certes, à ce titre, j'en mérite un plus que personne.

«Je suis accablé d'affaires: car j'ai à organiser un ministère où il y a bien des abus à détruire et bien des réformes à faire. D'ailleurs, j'ai trouvé plus de vingt mille demandes, à la lettre, et presque rien à accorder. Jugez si le pauvre débutant est à plaindre.

«La santé du roi donne de l'inquiétude depuis quelque temps; cependant il travaille comme à son ordinaire, reçoit comme de coutume, dit à chacun ce qui convient, enfin montre un courage et une présence d'esprit admirables. Son principe a toujours été qu'un roi pouvait mourir, mais qu'il ne devait jamais être malade; il y est parfaitement fidèle.

«La censure a déplu à bien du monde; mais, au point où l'on était, il était indispensable d'en venir à cette mesure.—On n'entend plus parler de M. de Chateaubriand; on le dit voyageant. Pourquoi n'a-t-il pas eu l'attitude noble et digne de M. de Montmorency? Vous devinez que je n'aurai pas de peine à prendre celle-là le jour de ma sortie du ministère. Une place dans le coeur de mes amis et dans l'estime des honnêtes gens est la seule dont je fasse cas, en attendant une là-haut.

«J'ai cédé une partie de mon ministère à mon fils. C'est celle que j'aimais le mieux assurément, celle des beaux-arts, qui seule faisait mon envie depuis quarante ans; mais que ne ferait-on pas pour les personnes qui nous sont chères? Il désire être rappelé à votre souvenir.

«Je m'empresse de vous renouveler l'assurance d'un attachement qui ne finira, soyez-en bien sûre, qu'avec ma vie.»

La supériorité de M. de Chateaubriand importunait M. de Villèle; il subit d'abord M. de Chateaubriand pour se délivrer de M. de Montmorency, et ne tarda pas à se repentir de l'avoir laissé entrer au conseil. J'ai déjà dit que, lorsque l'empereur Alexandre, voulant donner un témoignage de sa haute estime aux deux ministres qui avaient conçu et accompli l'oeuvre de la délivrance du roi d'Espagne, envoya le cordon de Saint-André au duc Mathieu de Montmorency et au vicomte de Chateaubriand, M. de Villèle en éprouva un vif dépit, et ne sut pas dissimuler le sentiment qu'il éprouvait.

C'est encore une lettre du bon duc de Doudeauville qui nous en fournira la preuve: sa candeur reflète naïvement les impressions de son ami le ministre des finances, lorsqu'il écrit à Mme Récamier:

«Le 29 décembre 1823.

«Mathieu vient d'obtenir, ainsi que M. de Chateaubriand le grand ordre de Saint-André de Russie qui équivaut au cordon bleu. Cela fait grande rumeur: car c'est, dit-on, indiquer le ministère que voudrait Alexandre, à l'exclusion de M. de Villèle qu'il exclut ainsi de ses faveurs. Vous concevez que les réflexions vont encore plus loin: qu'elles vont à persuader que l'ambassadeur de Russie et ces messieurs sont loin d'être étrangers à tout cet arrangement qui consisterait à mettre M. de Chateaubriand à la maison du roi, M. de Montmorency aux affaires étrangères et M. de Villèle… à la porte, vraisemblablement. C'est vous dire combien les esprits s'agitent. Vous devinez si l'ami qui vous écrit est dans tous ces tripotages.

«M. de Villèle aura à vaincre plus d'un obstacle d'ici aux chambres, mais il les vaincra. Les chambres réunies, ce sera un grand moment, décisif pour lui. Ou il triomphera, ce que je crois fermement, et il acquerra une puissance durable; ou il sera culbuté, et alors arrivera un ministère qui sera entraîné par l'exagération de la droite, et qui nous entraînera nous-mêmes dans le précipice.»

Il est vraiment curieux de voir les amis de M. de Villèle, tout en mêlant le nom de MM. de Montmorency et de Chateaubriand à des commérages sans portée, signaler la chance qui aurait pu rappeler ces deux hommes d'État au ministère comme un danger d'exagération pour l'opinion royaliste. On ne peut s'empêcher alors de se rappeler la faiblesse avec laquelle M. de Villèle laissa se produire successivement les projets de loi dont l'opposition exploitait avec le plus de succès la tendance. On a peine à croire que, dans une situation semblable, M. de Chateaubriand n'eût pas mieux résisté que lui.

Au reste, la répugnance que M. de Villèle éprouvait à avoir pour collègue l'auteur du Génie du christianisme datait de loin. Lors de la formation du cabinet où entrèrent en 1822 MM. de Montmorency, de Villèle et Corbière, l'ambassade de Londres fut offerte à M. de Chateaubriand et acceptée par lui. Personne ne sut alors qu'à cette époque M. de Montmorency avait insisté pour que l'entrée au conseil, et non point une ambassade, fût donnée à l'homme dont le talent et les efforts avaient amené les royalistes aux affaires. M. de Villèle ne voulut jamais en entendre parler. Ce fait fut révélé bien des années après l'événement par une lettre de la duchesse Mathieu de Montmorency à Mme Récamier, lettre communiquée selon son désir à M. de Chateaubriand. Cette pièce est assez curieuse pour que nous l'insérions ici:

LA DUCHESSE MATHIEU DE MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.

«Dampierre, ce lundi 5 mars 1838.

«En vous renvoyant, Madame, la moitié de ce que vous avez bien voulu me prêter, je demande avec instance de vos chères nouvelles.

«Je sais, depuis quelques jours que votre ami doit bientôt faire paraître un ouvrage sur le congrès de Vérone. J'ai aussi entre mes mains un grand travail sur le même sujet, fait en entier par le plus véridique des hommes qui le termina longtemps avant sa mort. J'aimerais mieux que ce dépôt sacré et tant de douloureux souvenirs restassent à jamais où je les ai placés; mais si l'ouvrage annoncé ne se trouvait pas entièrement en harmonie avec ma pièce officielle, je me croirais obligée de la livrer à l'impression, étant sûre de l'exactitude des faits énoncés par le plus consciencieux des hommes.

«Votre ami a-t-il jamais bien su à quel point M. de Villèle avait été opposé à son entrée au conseil (même sans portefeuille): jamais M. de Montmorency ne l'a pu obtenir du ministre prépondérant. Ses sollicitations à ce sujet étaient cependant d'autant plus pressantes qu'il a toujours regardé l'esprit et le talent de M. de Chateaubriand comme excessivement utiles dans les conseils du roi, et qu'il voyait clairement qu'aucune des plus belles ambassades ne le satisferait entièrement.

«Jugez de ma surprise lorsque ce même M. de Villèle, qui redoutait tant d'avoir votre ami pour collègue, le nomma ministre des affaires étrangères après le congrès. Certes, il fallait qu'il n'y eût pas une autre personne en France capable de remplir cette place, ou que le président du conseil ne sût à cette époque où donner de la tête. Je vous demande de communiquer ces détails à M. de Chateaubriand. M. de Montmorency ne parlait guère de ce qui pouvait le faire valoir, aussi je les crois peu connus.

«Pensez à moi, chère Madame, beaucoup à Dieu et aux mécomptes de cette triste vie, qui ne durera pas toujours.»

Enfin, et sans prétendre épuiser les lettres qui furent adressées à Mme Récamier à l'occasion de la sortie du ministère de son illustre ami, je citerai encore celle qu'elle reçut alors de la reine Hortense:

LA REINE HORTENSE À Mme RÉCAMIER.

«Arenenberg, ce 11 septembre 1824.

«J'attendais de vos nouvelles à votre retour de Naples; je n'en ai pas, et je ne sais où vous trouver. Je vous supposais sur la route de Paris, parce que je suppose toujours qu'on va où le coeur mène et où l'on peut être utile à ses amis. Il est curieux de penser comme les liens de l'affection forment une chaîne. Comment! moi-même, retirée du monde, étrangère à tout, est-ce que je n'ai pas été fâchée de voir un homme distingué éloigné des affaires! Est-ce l'intérêt que vous m'y avez fait prendre? ou bien est-ce, comme Française, que j'aime à trouver en honneur dans mon pays le mérite et la supériorité?

«Je ne suis plus si isolée en ce moment. J'ai avec moi ma cousine la grande-duchesse de Bade; c'est bien la personne la plus distinguée qu'on puisse rencontrer. Le brillant de son imagination, la vivacité de son esprit, sa raison, et ce charme qui naît de l'accord de toutes les facultés, en font une femme charmante et remarquable; elle anime ma retraite, adoucit ma profonde douleur. Nous parlons la langue de la patrie; c'est celle du coeur, et vous la connaissez, puisqu'à Rome nous nous entendions si bien. Aussi je réclame votre promesse de passer par Arenenberg. Il me sera toujours bien doux de vous revoir: je ne puis vous séparer d'une de mes plus vives douleurs; c'est vous dire que vous m'êtes chère et que je serai heureuse de retrouver l'occasion de vous assurer de tous mes sentiments.

«Hortense.»

Explore with AITake your curiosity a little further.

Reading settings