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Souvenirs et correspondance tirés des papiers de Mme Récamier (2/2)

LIVRE VI (continued 2)

Reading edition

Mme de Chateaubriand, voulant donner à une fête de son Infirmerie un éclat qui servît de stimulant aux souscriptions, eut encore recours à l'obligeance de celle dont on ne pouvait lasser la bonté.

Mme DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.

«Ce jeudi 15 mars 1827.

«Comme M. de Chateaubriand aimerait mieux voler que demander, je crains, Madame, qu'il ne s'acquitte mal de la commission dont je l'ai chargé auprès de vous. Il est question de faire une bonne oeuvre, vous y êtes toujours disposée; ensuite de me rendre un service, et je suis accoutumée à vos bontés. Voici donc de quoi il s'agit: nous voudrions avoir, à défaut d'un bon prédicateur, un peu de bonne musique pour notre fête du 27. On dit des merveilles de celle de Choron, et il paraît que votre recommandation est toute-puissante auprès de lui. Veuillez donc être assez bonne pour lui demander ce jour-là ses bambins—mais en petit nombre, car je me rappelle un jour qu'ils sont venus à l'Infirmerie une véritable armée.—S'il accepte, comme je n'en doute pas, il faudrait que je pusse causer de suite avec lui, et qu'il vînt chez moi, parce que je ne puis sortir.

«Il est nécessaire que nous convenions des morceaux qu'il devra chanter, qu'il a déjà fait chanter mille fois et dont j'ai du reste la musique, que je pourrai lui donner.

«Mille pardons de tant d'importunités; mais voilà comme sont les dames à bonnes oeuvres: je ne connais rien de plus tracassier, de plus ennuyeux, de plus entêté et de plus inutile.

«D'avance recevez, Madame, tous mes remercîments sincères et l'expression de mes bien tendres sentiments.

«LA VICOMTESSE DE CHATEAUBRIAND.»

L'année 1827, signalée par une irritation toujours croissante contre le ministère, y vit mettre le comble, par la mesure aussi maladroite qu'impopulaire de la dissolution de la garde nationale.

Le dévouement du duc de Doudeauville à la politique de M. de Villèle était absolu, et ce sentiment entraînait loin de sa modération accoutumée cet homme de bien, si doux et si mesuré à l'ordinaire dans son langage, lorsqu'il écrivait à Mme Récamier, le 17 mars 1826: «Quant à votre ami, il s'est fait gazetier, et gazetier bien violent; aussi s'est-il nui dans tous les partis.» Mais cet enivrement ne devait pas durer. Dès le mois de mars 1827, lors du scandale qui se produisit aux obsèques de son cousin, le duc de Larochefoucauld-Liancourt, M. de Doudeauville avait commencé à se séparer de M. de Villèle.

Trop honnête homme pour rester dans le cabinet après l'adoption d'une mesure qu'il avait vainement combattue devant le roi, le duc de Doudeauville donna sa démission le 30 mai, le lendemain de ce licenciement, dont l'effet fut si fâcheux.

Les fautes du ministère et l'opposition de M. de Chateaubriand devaient enfin porter leur fruit, et le 5 janvier 1826, le ministère de M. de Martignac remplaçait l'administration de M. de Villèle.

Il fallait faire une place à l'homme dont le redoutable talent avait amené ce résultat. L'entrée de M. de Chateaubriand au ministère n'étant pas possible, on lui proposa le poste le plus capable de le tenter et celui où ses goûts, sa renommée, les services éminents rendus par lui à la religion, l'appelaient naturellement à défaut d'un ministère: c'était l'ambassade de France à Rome. Mais cet arrangement enlevait au duc de Laval une résidence qui lui était très-agréable, où il avait parfaitement réussi, et cette fois encore Mme Récamier se trouva placée entre les intérêts opposés et les prétentions rivales de deux de ses amis.

Il ne manqua pas de gens empressés à aigrir ce conflit; mais, comme à l'ordinaire, Mme Récamier parvint, par son influence, à apaiser les amours-propres. Le duc de Laval instruit des nouvelles combinaisons qui menaçaient de l'envoyer de Rome à Vienne, tout en regrettant vivement un séjour qui lui plaisait et où son succès n'était pas douteux, finit par acquiescer aux nécessités de la politique. Il écrivait à Mme Récamier le 27 janvier 1828:

«Un mot, un seul mot, chère toujours chère, en réplique à votre petite lettre du 3, retardée dans son voyage; mais elle est si complétement aimable envers notre amitié, si remplie de citations intéressantes que je ne puis laisser languir ma réponse. Certes, le langage que vous faites tenir à votre ami, les propres termes que vous citez, sont bien différents de ce que le public lui attribue, et des sentiments et des desseins qu'on lui suppose avec tant d'assurance et d'opiniâtreté.

«Malgré les apparences, c'est vous qui devez avoir raison; c'est vous qui connaissez plus profondément qu'aucune autre le fond de cette pensée, et pénétrez jusque dans les replis les plus secrets de cet esprit.»

Au milieu de ces difficultés, Mme Récamier fut frappée par un grand chagrin: elle perdit son père. Le duc de Laval, témoin depuis tant d'années de sa piété filiale, lui écrivait à cette occasion:

«Rome, 5 avril 1828.

«M. de Givré m'apprend à l'instant cette bien triste nouvelle qui a dû porter dans votre coeur filial une douleur profonde. Je romps le silence qui convenait, j'espère, plus à votre habitude qu'à votre amitié, pour vous offrir le bien sincère témoignage de mon intérêt. Soyez sûre, et le doute ne vous est pas permis, soyez certaine qu'il ne peut pas vous arriver un malheur qui ne soit aussi un malheur pour moi. Que vous ne répondiez pas à cette expression amicale, comme vous n'avez pas répondu l'année dernière à ma lettre d'Albano, n'importe: c'est toujours vous; c'est toujours une amie de vingt-cinq ans, une personne pleine d'un charme dont j'ai senti la puissance et goûté les intimes sentiments pendant la meilleure partie de ma vie.

«Ma pauvre tante de Suresnes[52] me donne quelquefois de vos nouvelles. Elle vous aime par un lien qui ne peut se rompre. Hortense[53] aussi, avec laquelle vous aviez si peu d'affinités, vous adore. C'est votre talisman que cette manière d'attirer si puissamment et involontairement à vous.

«Mes amitiés à M. Ballanche, à Mme Amélie, à son mari et quelques autres que, dans votre cabinet bleu, j'ai entendus si souvent prononcer mon nom sans peine. Adieu, et tout à vous de coeur.

«ADRIEN.

«Je donnerais bien quelque chose pour connaître votre opinion sur les personnes et les choses du temps. Les confidences vous arrivent.»

M. de Chateaubriand, nommé à l'ambassade de Rome, adressa au comte de La Ferronnays, ministre des affaires étrangères, la lettre suivante:

M. DE CHATEAUBRIAND À M. LE COMTE DE LA FERRONNAYS.

«Lundi 26 mai 1828.

«Noble comte, en relisant votre lettre, j'ai vu que le duc de Laval éprouvait de vifs regrets de quitter Rome. J'ai su d'une autre part qu'il avait manifesté les mêmes regrets à ses parents et à ses amis.

«Pour rien au monde, je ne voudrais troubler la destinée d'un homme, et à plus forte raison d'un homme qui, comme le duc de Laval, n'a jamais eu que de bons procédés envers moi. Le roi n'a pas de meilleur, de plus fidèle et de plus noble serviteur que son ambassadeur actuel auprès du saint-siége.

«Dans cette position, qu'il me soit permis de m'adresser plus à l'ami qu'au ministre. Je ne pourrais accepter la haute mission dont il plairait à S. M. de m'honorer, que dans le cas où le duc de Laval croirait devoir lever lui-même mes scrupules. Jamais je n'occuperai sa place que de son aveu. C'est lui qui doit trancher la question.

«Pardonnez, noble comte, ces importunités et ces petits intérêts personnels, bien ennuyeux dans l'ensemble des grandes affaires générales. Vous savez que je ne demande rien que d'être passif dans tous ces arrangements. Je n'ai d'autre désir que d'entretenir entre nous tous la bonne harmonie, et d'apporter au gouvernement du roi le peu de force que l'opinion publique veut bien attacher à mon nom. Mais ce n'est pas vous, mon noble ami, qui trouverez mauvais que je sois arrêté par un sentiment de délicatesse. J'aime beaucoup les libertés nouvelles de la France, mais je ne veux point les séparer du vieil honneur français.

«Voyez, je vous prie, le duc de Laval avant le conseil, afin que vous n'ayez à porter au roi que l'accord, la soumission et la respectueuse reconnaissance de toutes les parties intéressées.

«Mille compliments et dévouements, etc.»

Les susceptibilités enfin aplanies entre les deux concurrents par des procédés honorables, le duc de Laval partit pour Vienne et M. de Chateaubriand pour Rome.

Pendant la durée de son absence, c'est-à-dire pendant dix-huit mois, du 14 septembre 1828 au 27 mai 1829, on comprend que tout l'intérêt se concentra pour Mme Récamier dans la correspondance de son illustre ami. Nous croyons donc devoir donner presque sans interruption la suite de ces lettres, et nous nous bornerons à éclaircir par des notes tout ce qui, dans cet échange quotidien de pensées qui continuait à lier l'ami absent à l'Abbaye-au-Bois, aurait besoin de quelques explications.

Quelque temps avant le départ de l'illustre ambassadeur auprès du saint-siége, un génie d'un autre ordre, mais, lui aussi, une des gloires de la France, un conquérant dans le domaine des sciences historiques, Champollion, s'embarquait à Toulon, le 31 juillet, à la tête d'une nouvelle expédition scientifique, et allait demander leur secret aux monuments de l'Égypte; cette fois, il interrogeait le Sphinx à coup sur.

M. Lenormant, l'élève et l'admirateur de Champollion, aujourd'hui son successeur dans la chaire du Collége de France, obtint de l'administration des beaux-arts un congé et l'autorisation de se joindre à l'expédition. Il sera plusieurs fois question de ce voyage dans les lettres de M. de Chateaubriand.

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