LIVRE VIII (continued 2)
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«En passant devant les côtes de la Grèce, je me demandais autrefois ce qu'étaient devenus les quatre arpents du jardin d'Alcinoüs, ombragés de grenadiers, de pommiers, de figuiers et ornés de deux fontaines? Le potager du bonhomme Laërte à Ithaque n'avait plus ses vingt-deux poiriers, lorsque je naviguai devant cette île, et l'on ne me sut dire si Zante était toujours la patrie de la fleur d'hyacinthe. L'enclos d'Académus, à Athènes, m'offrit quelques souches d'oliviers, comme le jardin des douleurs à Jérusalem. Je n'ai point erré dans les jardins de Babylone, mais Plutarque nous apprend qu'ils existaient encore du temps d'Alexandre. Carthage m'a présenté l'aspect d'un parc semé des vestiges des palais de Didon. À Grenade, au travers des portiques de l'Alhambra, mes regards ne se pouvaient détacher des bocages où la romance espagnole a placé les amours des Zégris. Du haut de la tour de David à Jérusalem, le roi prophète aperçut Bethsabée se baignant dans les jardins d'Urie; moi, je n'y ai vu passer qu'une fille d'Ève: pauvre Abigaïl, qui ne m'inspirera jamais les magnifiques psaumes de la pénitence.
«Pendant le conclave de 1828, je me promenais dans les jardins du Vatican. Un aigle, déplumé et prisonnier dans une loge, offrait l'emblème de Rome païenne abattue; un lapin étique était livré en proie à l'oiseau du Capitole, qui avait dévoré le monde. Des moines m'ont montré à Tusculum et à Tibur les vergers en friche de Cicéron et d'Horace. Je suis allé à la chasse aux canards sauvages dans le Laurentinum de Pline; les vagues y venaient mourir au pied du mur de la salle à manger, où, par trois fenêtres on découvrait comme trois mers, quasi tria maria.
«À Rome même, couché parmi les anémones sauvages de Bel Respiro, entre les pins qui formaient une voûte sur ma tête, se déroulait au loin la chaîne de la Sabine; Albe enchantait mes yeux de sa montagne d'azur, dont les hautes dentelures étaient frangées de l'or des derniers rayons du soleil: spectacle plus admirable encore, lorsque je venais à songer que Virgile l'avait contemplé comme moi, et que je le revoyais, du milieu des débris de la cité des Césars, par-dessus le pampre du tombeau des Scipions.
«Beau parc et beaux jardins, qui dans votre clôture Avez toujours des fleurs et des ombrages verts, Non sans quelque démon qui défend aux hivers D'en effacer jamais l'agréable peinture.
CHÂTEAU ET PARC DE MAINTENON.—LES AQUEDUCS.—RACINE.—Mme DE MAINTENON.—LOUIS XIV.—CHARLES X.
«Si de ces Hespérides de la poésie et de l'histoire je descends aux jardins de nos jours, quelle multitude en ai-je vue naître et mourir? Sans parler des bois de Sceaux, de Marly, de Choisy, rasés au niveau des blés, sans parler des bosquets de Versailles que l'on prétend rendre à leurs fêtes! J'ai aussi planté des jardins; ma petite rigole, passage des pluies d'hiver, était à mes yeux les étangs du Prædium rusticum.
«Vu du côté du parc, le château de Maintenon, entourée de fossés remplis des eaux de l'Eure, présente à gauche une tour carrée de pierres bleuâtres, à droite une tour ronde de briques rouges. La tour carrée se réunit, par un corps de logis, à la voûte surbaissée qui donne entrée de la cour extérieure dans la cour intérieure du château. Sur cette voûte, s'élève un amas de tourillons; de ceux-ci part un bâtiment qui va se rattacher transversalement à un autre corps de logis venant de la tour ronde. Ces trois lignes d'architecture renferment un espace clos de trois côtés et ouvert seulement sur le parc.
«Les sept ou huit tours, de différentes grosseur, hauteur et forme, sont coiffées de bonnets de prêtre, qui se mêlent à la flèche d'une église placée en dehors, du côté du village.
«La façade du château du côté du village est du temps de la Renaissance. Les fantaisies de cette architecture donnent au château de Maintenon un caractère particulier. On dirait d'une petite ville d'autrefois, ou d'une abbaye fortifiée, avec ses flèches, ses clochers, groupés à l'aventure.
«Pour achever le pêle-mêle des époques, on aperçoit un grand aqueduc, ouvrage de Louis XIV; on le croirait un travail des Césars. On descend du salon du château dans le jardin par un pont nouvellement établi qui tient de l'architecture du Rialto. Ainsi l'ancienne Rome, le cinque cento de l'Italie se trouvent associés au XVIe siècle de la France. Les souvenirs de Bianca Capello et de Médicis, de la duchesse d'Étampes et de François Ier s'élèvent à travers les souvenirs de Louis XIV et de Mme de Maintenon; tout cela dominé et complété par la catastrophe récente de Charles X.
«Ce château a été rebâti par Jean Cottereau, argentier de Louis XII. Marot, dans son Cimetière, prétend que Cottereau avait été trop honnête homme pour un financier. Une des filles de Cottereau porta la terre de Maintenon dans la maison d'Angennes. En 1675, cette terre fut achetée par Françoise d'Aubigné, qui devint Mme de Maintenon. Maintenon est tombé, en 1698, dans la famille de Noailles, par le mariage d'une nièce de la femme de Louis XIV avec Adrien Maurice, duc de Noailles.
«Le parc a quelque chose du sérieux et du calme du grand roi. Vers le milieu, le premier rang des arcades de l'aqueduc traverse le lit de l'Eure et réunit les deux collines opposées de la vallée, de sorte qu'à Maintenon une branche de l'Eure eût coulé dans les airs au-dessus de l'Eure. Dans les airs est le mot: car les premières arcades, telles qu'elles existent, ont quatre-vingt-quatre pieds de hauteur, et elles devaient être surmontées de deux autres rangs d'arcades.
«Les aqueducs romains ne sont rien auprès des aqueducs de Maintenon; ils défileraient tous sous un de ces portiques. Je ne connais que l'aqueduc de Ségovie, en Espagne, qui rappelle la masse et la solidité de celui-ci; mais il est plus court et plus bas. Si l'on se figure une trentaine d'arcs de triomphe enchaînés latéralement les uns aux autres, et à peu près semblables par la hauteur et par l'ouverture à l'arc de triomphe de l'Étoile, on aura une idée de l'aqueduc de Maintenon; mais encore faudra-t-il se souvenir qu'on ne voit là qu'un tiers de la perpendiculaire et de la découpure que devait former la triple galerie, destinée au chemin des eaux.
«Les fragments tombés de cet aqueduc sont des blocs compacts de rochers; ils sont couverts d'arbres autour desquels des corneilles de la grosseur d'une colombe voltigent: elles passent et repassent sous les cintres de l'aqueduc, comme de petites fées noires, exécutant des danses fatidiques sous des guirlandes.
«À l'aspect de ce monument, on est frappé du caractère imposant qu'imprimait Louis XIV à ses ouvrages. Il est à jamais regrettable que ce conduit gigantesque n'ait pas été achevé: l'eau transportée à Versailles en eût alimenté les fontaines et eût créé une autre merveille, en rendant leurs eaux jaillissantes perpétuelles; de là on aurait pu l'amener dans les faubourgs de Paris. Il est fâcheux, sans doute, que le camp formé pour les travaux à Maintenon en 1686 ait vu périr un grand nombre de soldats; il est fâcheux que beaucoup de millions aient été dépensés pour une entreprise inachevée. Mais certes, il est encore plus fâcheux que Louis XIV, pressé par la nécessité, étonné par ces cris d'économie avec lesquels on renverse les plus hauts desseins, ait manqué de patience: le plus grand monument de la terre appartiendrait aujourd'hui à la France.
«Quoi qu'on en dise, la renommée d'un peuple accroît la puissance de ce peuple, et n'est pas une chose vaine. Quant aux millions, leur valeur fût restée représentée à gros intérêts dans un édifice aussi utile qu'admirable; quant aux soldats, ils seraient tombés comme tombaient les légions romaines en bâtissant leurs fameuses voies, autre espèce de champ de bataille, non moins glorieux pour la patrie.
C'est dans cette allée de vieux tilleuls, où je me promenais tout à l'heure, que Racine, après le triomphe de la Phèdre de Pradon, soupira ses derniers cantiques.
«Pour trouver un bien facile Qui nous vient d'être arraché, Par quel chemin difficile Hélas! nous avons marché! Dans une route insensée, Notre âme en vain s'est lassée, Sans se reposer jamais, Fermant l'oeil à la lumière Qui nous montrait la carrière De la bienheureuse paix!
«Mme de Maintenon, parvenue au faîte des grandeurs, écrivait à son frère: «Je n'en puis plus, je voudrais être morte.» Elle écrivait à Mme de La Maisonfort: «Ne voyez-vous pas que je meurs de tristesse… j'ai été jeune et jolie; j'ai goûté des plaisirs… et je vous proteste que tous les états laissent un vide affreux.» Mme de Maintenon s'écriait: «Quel supplice d'avoir à amuser un homme qui n'est plus amusable!» On a fait un crime à la fille d'un simple gentilhomme, à la veuve de Scarron, de parler ainsi de Louis XIV, qui l'avait élevée jusqu'à son lit; moi, j'y trouve l'accent d'une nature supérieure, au-dessus de la haute fortune à laquelle elle était parvenue. J'aurais seulement préféré que Mme de Maintenon n'eût pas quitté Louis XIV mourant, surtout après avoir entendu ces tendres et graves paroles: «Je ne regrette que vous; je ne vous ai pas rendue heureuse, mais tous les sentiments d'estime et d'amitié que vous méritez, je les ai toujours eus pour vous; l'unique chose qui me fâche, c'est de vous quitter[101].»
«Les dernières années de ce monarque furent une expiation offerte aux premières. Dépouillé de sa prospérité et de sa famille, c'est de cette fenêtre qu'il promenait ses yeux sur ce jardin. Il les fixait sans doute sur ce conducteur des eaux déjà abandonné depuis vingt ans; grandes ruines, images des ruines du grand roi, elles semblaient lui prédire le tarissement de sa race et attendre son arrière-petit-fils. Le temps où Le Nôtre dessinait pour Mme de La Vallière les jardins de Versailles n'était plus; ils étaient aussi passés, plus d'un siècle auparavant, les jours d'Olivier de Serres, lequel disait à Henri IV, projetant des jardins pour Gabrielle: «On peut cultiver les cannes du sucre, afin qu'accouplées avec l'oranger et ses compagnons, le jardin soit parfaitement anobli et rendu du tout magnifique.»
«Dans l'absorption de ces rêves qui donnent quelquefois la seconde vue, Louis XIV aurait pu découvrir son successeur immédiat hâtant la chute des portiques de la vallée de l'Eure, pour y prendre les matériaux des mesquins pavillons de ses ignobles maîtresses. Après Louis XV, il aurait pu voir encore une autre ombre s'agenouiller, incliner sa tête et la poser en silence sur le fronton de l'aqueduc, comme sur un échafaud élevé dans le ciel. Enfin, qui sait si, par ces pressentiments attachés aux races royales, Louis XIV n'aurait pas une nuit, dans ce château de Maintenon, entendu frapper à sa porte: «Qui va là?—Charles X, votre petit-fils.»
Louis XIV ne se réveilla pas pour voir le cadavre de Mme de Maintenon traîné la corde au cou autour de Saint-Cyr.
MANUSCRIT.—PASSAGE DE CHARLES X À MAINTENON.
«Maintenon, septembre 1836.
«Mon hôte m'a raconté la demi-nuit que Charles X, banni, passa au château de Maintenon. La monarchie des Capets finissait par une scène de château du moyen âge; les rois du passé avaient remonté dans leurs siècles pour mourir. Les dieux, comme au temps de César, nous promettent une grande mutation et grand changement de l'état des choses qui sont à présent, en un autre tout contraire. (PLUTARQUE.)
«Le manuscrit d'une des nièces de M. le duc de Noailles, et qu'il a bien voulu me communiquer, retrace les faits dont cette jeune femme avait été le témoin. Il m'a permis d'en extraire ces passages:
«Mon oncle, prévoyant que le roi allait venir (à Maintenon) lui demander asile, donna des ordres pour qu'on préparât le château… Nous nous levâmes pour recevoir le roi, et, en attendant son arrivée, j'allai me placer à une fenêtre de la tourelle qui précède le billard, pour observer ce qui se passait dans la cour. La nuit était calme et pure, la lune à demi voilée éclairait d'une lueur pâle et triste tous les objets, et le silence n'était encore troublé que par le pas des chevaux de deux régiments de cavalerie qui défilaient sur le pont; après eux défila sur le même pont l'artillerie de la garde, mèche allumée. Le bruit sourd des pièces de canon, l'aspect des noirs caissons, la vue des torches au milieu des ombres de la nuit, serraient horriblement le coeur et présentaient l'image, hélas! trop vraie, du convoi de la monarchie.
«Bientôt les chevaux et les premières voitures arrivèrent, ensuite M. le Dauphin et Mme la Dauphine, Mme la duchesse de Berry, M. le duc de Bordeaux et Mademoiselle, enfin le roi et toute sa suite. En descendant de voiture, le roi paraissait extrêmement accablé; sa tête était tombée sur sa poitrine, ses traits étaient tirés, et son visage était décomposé par la douleur. Cette marche presque sépulcrale de quatre heures, au petit pas et au milieu des ténèbres, avait contribué aussi à appesantir ses esprits, et dans ce moment d'ailleurs la couronne ne pesait-elle pas assez sur son front? Il eut quelque peine à monter l'escalier. Mon oncle le conduisit dans, son appartement qui était celui de Mme de Maintenon; il y resta quelques moments seul avec sa famille, puis chacun des princes se retira dans le sien. Mon oncle et ma tante entrèrent alors chez le roi. Il leur parla avec sa bonté ordinaire, leur dit combien il était malheureux de n'avoir pu faire le bonheur de la France, que ç'avait toujours été son voeu le plus cher: «Tout mon désespoir, ajouta-t-il, est de voir dans quel état je la laisse; que va-t-il arriver? le duc d'Orléans lui-même n'est pas sûr d'avoir dans quinze jours sa tête sur ses épaules. Tout Paris est là sur la route marchant contre moi: les commissaires me l'ont assuré. Je ne m'en suis pas entièrement fié à leur rapport; j'ai appelé Maison quand ils ont été sortis, et je lui ai dit:—Je vous demande sur l'honneur de me dire, foi de soldat, si ce qu'ils m'ont dit est vrai?—Il m'a répondu: ils ne vous ont dit que la moitié de la vérité.
«Après la retraite du roi, chacun rentra successivement dans sa chambre. Je ne voulus pas me coucher, et je me mis de nouveau à la fenêtre à contempler le spectacle que j'avais sous les yeux. Un garde à pied était en faction à la petite porte du grand escalier, un garde du corps était placé sur le balcon extérieur qui communique de la tour carrée à l'appartement où couchait le roi. Aux premiers rayons de l'aurore, cette figure guerrière se dessinait d'une manière pittoresque sur ces murs brunis par le temps, et ses pas retentissaient sur ces pierres antiques, comme autrefois peut-être ceux des preux bardés de fer qui les avaient foulées. […]
«À sept heures et demie, j'allai faire ma toilette chez ma tante, et à neuf heures je descendis avec Mme de Rivera chez M. le duc de Bordeaux où Mademoiselle vint peu après. M. le duc de Bordeaux s'amusait, avec les enfants de ma tante, à jeter du pain aux poissons, et se roulait avec eux sur des matelas étendus dans la chambre. Rien ne déchirait le coeur comme la vue de ces enfants, riant ainsi aux malheurs qui les frappaient. À dix heures, le roi se rendit à la messe dans la chapelle du château. Ce fut dans cette petite chapelle que l'infortuné monarque fit son sacrifice à Dieu, et déposa à ses pieds cette couronne brillante qui lui était si douloureusement arrachée, avec cette admirable, mais inutile vertu de résignation, héroïsme héréditaire dans sa malheureuse famille.
«En effet, ce fut à Maintenon que Charles X cessa véritablement de régner; ce fut là qu'il licencia la garde royale et les cent Suisses, ne gardant pour son escorte que les gardes du corps. De ce moment il ne donna plus d'ordre et se constitua en quelque sorte prisonnier; les commissaires réglèrent sa route jusqu'à Cherbourg.
«Après la messe, le roi remonta un instant dans sa chambre, puis le sinistre cortége se remit en route à dix heures et demie. Le départ fut déchirant: tous les malheurs et la plus noble résignation se peignaient sur le visage de Mme la Dauphine si habituée à la douleur. Elle m'adressa quelques mots, puis s'avançant vers les gardes qui étaient rangés dans la cour, elle leur présenta sa main sur laquelle ils se précipitèrent en versant des larmes; ses propres yeux en étaient remplis, et elle répétait ces paroles d'une voix émue: «Ce n'est pas ma faute, mes amis, ce n'est pas ma faute.»
«M. le Dauphin embrassa M. de Diesbach qui commandait la compagnie des gardes, et monta à cheval. M. le duc de Bordeaux et Mademoiselle montèrent chacun dans une voiture séparée. Le roi partit le dernier; il parla quelque temps à mon oncle d'une manière pleine de bonté, et le remercia de l'hospitalité qu'il avait trouvée chez lui; puis il s'avança vers les troupes et leur fit ses adieux avec cet accent du coeur qui lui appartient: «J'espère, leur dit-il, que nous nous reverrons bientôt.» Un gendarme des chasses se jeta à ses pieds et lui baisa la main en sanglotant; il la donna à plusieurs autres, et se tournant vers le garde à pied qui était de faction, et qui lui présentait les armes: «Allons, dit-il, je vous remercie, vous avez fait votre devoir. Je suis content; mais vous devez être bien fatigué!—Ah! sire, répondit le vieux soldat en laissant couler de grosses larmes sur sa moustache blanchie, la fatigue n'est rien: encore si nous avions pu sauver Votre Majesté.» Un grenadier perça la foule et vint dans ce moment se placer devant le roi: «Que voulez-vous?» lui dit Sa Majesté. «Sire, répondit le soldat en portant la main à son bonnet, je voulais vous voir encore une fois.»
«Le roi, profondément attendri, se jeta dans sa voiture, et toute cette scène disparut.»
L'AUTEUR DU MANUSCRIT.—MES HÔTES.
«Maintenon, septembre 1836.
«Les calamités accroissent leur effet du sort de celui qui les raconte: ce récit est l'ouvrage de Mme de Chalais-Périgord, née Beauvillier-Saint-Aignan. Le duc de Beauvillier fut, sous Louis XIV, gouverneur du prince, tige de la race aujourd'hui proscrite. La dernière fille de l'ami de Fénelon s'est rencontrée sur le chemin du duc de Bordeaux, et elle s'est hâtée d'aller dire à son père qu'elle avait vu passer le dernier héritier du duc de Bourgogne. La jeune princesse réunissait beauté, nom et fortune; elle avait d'abord envoyé ses pensées dans le monde à la recherche des plaisirs; son espérance, comme la colombe après le déluge, trouvant la terre souillée, est rentrée dans l'arche de Dieu.
«Lorsqu'en 1816 je passai par ici pour aller écrire à Montboissier le onzième livre de la première partie de ces Mémoires, le château de Maintenon était délaissé; Mme de Chalais n'était pas encore née: depuis elle a étendu et compté sa vie entière sur vingt-six années de la mienne. Les lambeaux de mon existence ont ainsi composé les printemps d'une multitude de femmes tombées après leurs mois de mai. Montboissier est à présent désert, et Maintenon est habité: ses nouveaux maîtres sont mes hôtes.
«M. le duc de Noailles, qui, si rien ne l'arrête, remplira une brillante carrière, n'avait pas voix délibérative lorsque j'étais à la chambre des pairs: je ne l'ai point entendu prononcer ces discours où il a plaidé, avec l'autorité de la raison et la puissance de la parole, la cause de la gloire de la France et celle des royales infortunes. Son rôle a commencé quand le mien a fini: il a prêté serment au malheur d'une manière plus utile que moi.
«Mme la duchesse de Noailles est nièce de M. le marquis de Mortemart, mon ancien colonel au régiment de Navarre; elle a une triste et douce ressemblance avec ma soeur Julie.
«La Fontaine disait à Mme de Montespan:
«Paroles et regards, tout est charme dans vous, Olympe; c'est assez qu'à mon dernier ouvrage Votre nom serve un jour de rempart et d'abri. Protégez désormais le livre favori Par qui j'ose espérer une seconde vie.
«Dans le mariage de M. le duc de Noailles et de Mlle de Mortemart, sont venues se perdre les rivalités de Mme de Maintenon et de Mme de Montespan. À la présente heure, qui se trouble la cervelle à propos du coeur d'un souverain? Ce coeur est glacé depuis cent vingt ans, et, dans le décri et l'abaissement des monarchies, les attachements d'un roi, fût-il Louis XIV, sont-ils des événements? Sur l'échelle énorme des révolutions modernes, que peut-on mesurer qui ne se contracte en un point imperceptible? Les générations nouvelles s'embarrassent-elles des intrigues de Versailles, qui n'est plus qu'une crypte? Que fait à la société transformée la fin des inimitiés du sang de quelques femmes, jadis destinées, sous des berceaux ou dans des palais, à la couche de duvet ou de fleurs?
«Cependant, autour des intérêts généraux de l'histoire, ne serait-il pas des curiosités historiques? Si quelque Aulu-Gelle, quelque Macrobe, quelque Slobée, quelque Suidas, quelque Athénée du Ve ou VIe siècle, après m'avoir peint le sac de Rome par Alaric, m'apprenait, par hasard, ce que devint Bérénice quand Titus l'eut renvoyée; s'il me montrait Antiochus rentré dans cette Césarée, lieux charmants où son coeur… avait adoré celle qui en aimait un autre; s'il me menait dans un château du Liban, habité par une descendante de la reine de Palestine, en dépit de la destruction de la ville éternelle et de l'invasion des Barbares, il me plairait encore de rencontrer dans l'Orient désert le souvenir de Bérénice.»
L'absence de Mme Récamier se prolongea quelques jours de plus que M. de Chateaubriand ne l'avait craint. Au lieu de revenir à Paris en quittant Maintenon, elle alla visiter, avec M. Ballanche et M. Ampère, un ancien et fidèle ami, le duc de Laval, dans sa terre de Montigny, que depuis la révolution de Juillet il se livrait avec passion à embellir.
Il lui écrivait pour lui rappeler l'engagement pris d'aller à Montigny:
LE DUC DE LAVAL-MONTMORENCY À Mme RÉCAMIER.
«Montigny, 26 juin 1836.
«Je vous prie de me confirmer par un mot direct, si vous en avez la bonne grâce, ou indirectement par un de vos compagnons de voyage, vos dispositions de campagne. Ne me laissez pas dans le vague sur des projets qui me tiennent si vivement au coeur.
«Le duc de Noailles doit être à Paris, ou bien près de s'y rendre, et c'est avec lui que vous dessinerez votre plan de campagne.
«Ce n'est pas peu de chose que d'avoir perdu l'habitude presque journalière de l'Abbaye-au-Bois, et d'une conversation si charmante, si variée, si piquante par la diversité des esprits, et les nuances, et même les oppositions d'opinion.
«Depuis mon départ, deux lectures[102] ont dû avoir lieu; je les avais vu concerter la veille, et j'enrageais intérieurement de mes engagements. Eh bien! malgré ces regrets, et encore d'autres regrets au fond du coeur qui vous sont personnels, je suis forcé d'avouer que mon temps s'écoule ici avec la plus incroyable rapidité. C'est attachant de voir tous ces ouvriers à l'ouvrage, surtout quand cela réussit bien. On vient de poser dix colonnes pour former une tonnelle à l'italienne sur cette terrasse si magnifique, mais qui ne sera dans tout son charme pour moi que lorsque vous y aurez marché, que lorsque vous aurez promené vos regards sur cette admirable vue de la rivière, et des prairies, et de la grande route au second plan.
«Croiriez-vous que je n'ai pas encore achevé le Milton? Mais c'est d'ajuster Montigny, de faire sa dernière toilette qui m'occupe, pour vous y voir, vous et mes amis. Je n'aurais jamais cru que ce fût aussi attachant; et alors, pour m'excuser de mes dépenses, de cette espèce d'absorbement, de dévouement, non à une personne, mais à une chose, je me mets à chercher dans ma mémoire les hommes des temps anciens et modernes qui, à la fin de leur carrière et retirés des affaires, et sans doute dévorés de chagrins, d'ennuis, d'ingratitudes, se sont créé une occupation de ce genre. J'en trouve beaucoup, après les grandes disgrâces, les bouleversements, les guerres civiles, depuis Rome jusqu'à nos jours.
«Offrez à votre premier ami mes meilleures et vieilles amitiés, et mon sincère regret de n'entendre plus cette voix qui me charmait tous les jours.
«Dites ensuite à votre nouvel ami, le duc de Noailles, que le plus ancien des vôtres compte sur sa parole de venir à Montigny où sa chambre est toute prête.
«Tendres hommages de la plus ancienne de vos amitiés. Vous savez qu'en amitié comme en généalogie, j'aime les dates: cela fixe les préséances.»
Lorsqu'enfin le duc de Laval apprit qu'il allait recevoir Mme Récamier, et qu'elle se dirigerait de Maintenon sur Montigny, sa joie fut très-vive, et il l'exprima avec une grâce affectueuse.
«La malle-poste avec ses quatre chevaux au galop, écrit-il à son amie, ne court pas assez vite pour vous porter à mon gré l'expression de mon plaisir. Il est à son comble, je vous assure, par l'espérance de vous voir, de vous recevoir ici, de vous serrer la main sous mes vieilles tours et sur mon jeune gazon, et au milieu de mes jolies fleurs d'automne. Enfin je suis charmé, vous dis-je; et de toutes les déclarations qui ont jamais été mises à vos pieds, c'est la plus sincère.
«Votre séjour ici sera une des meilleures récompenses de tous les soins infatigables que je me suis donnés, depuis vingt-huit mois, pour embellir, pour orner cette retraite.»
Cette visite à Montigny laissa à Mme Récamier un très-doux souvenir; l'année précédente, elle en avait formé le projet, et n'était point parvenue à le réaliser. Pour elle en effet, tout déplacement qui n'était pas un établissement de quelque durée, tout arrangement dans lequel ne pouvaient pas être comprises toutes les personnes qui, groupées autour d'elle, faisaient dépendre leurs existences de la sienne, était très-difficile, pour ne pas dire impossible. Aussi le duc de Laval lui écrivait-il à ce propos «qu'il était plus difficile de la déplacer que de mettre une armée en mouvement.»
Heureux de la présence d'une femme à laquelle il avait voué une des affections les plus profondes qui aient rempli sa vie, le duc de Laval tout enorgueilli du succès de ses embellissements de Montigny, où à force de goût, de dépenses et de peines, il était parvenu à créer, sous le ciel gris de notre France septentrionale, une sorte de villa italienne, ne se montra jamais plus gai, plus jeune, plus excellent ni plus aimable.
Huit mois après, cet ami si parfait, cet esprit si facile, cette âme si haute avait disparu de la terre; sa mort rouvrit pour Mme Récamier la plaie toujours vive que lui avait laissée la perte de Mathieu de Montmorency.
Mais nous devançons le temps. En rentrant à la fin d'octobre à l'Abbaye-au-Bois, Mme Récamier apprit, comme toute la France, le mouvement tenté à Strasbourg par le prince Louis Bonaparte. Cette échauffourée fut aussitôt réprimée que tentée; et le prince Louis, après son arrestation, fut conduit à Paris pour y subir son jugement. La duchesse de Saint-Leu ne tarda point à y arriver elle-même, mais secrètement. Craignant que sa présence à Paris n'indisposât le gouvernement, elle s'était arrêtée à Viry, chez la duchesse de Raguse, d'où il lui était facile d'agir pour obtenir un adoucissement au sort de son fils.
Quant à Mme Salvage, son fidèle garde du corps, elle arriva droit à l'Abbaye-au-Bois, et demanda asile à Mme Récamier. Sa présence inattendue, et dans des circonstances de cette nature, causa le soir une vive surprise parmi les habitués de tous les jours. Mme Récamier lui avait cédé sa propre chambre, et s'était fait dresser pour elle-même un lit dans le salon. Je n'ai pas besoin de dire que tous les amis de Mme Récamier, quel que fût leur peu de goût pour Mme Salvage, et le jugement qu'ils portaient sur l'aventure qui l'amenait à Paris à la suite de la reine Hortense, étaient pénétrés de respect pour son dévouement, et d'intérêt pour la duchesse de Saint-Leu. Mme Salvage, très-sérieusement et justement préoccupée, se retira de bonne heure, en laissant sur un canapé, entre M. Ampère et M. Lenormant qui s'y étaient assis selon leur habitude, un gros portefeuille. Au bout d'un instant, la grande figure de Mme Salvage reparut: «J'oubliais mes valeurs,» dit-elle, et elle emporta le portefeuille auquel jusque-là personne n'avait pris garde. On rit de la bonne prise qu'on aurait pu faire.
Mme Récamier alla le lendemain voir à Viry la reine Hortense; elle la trouva dans une grande angoisse. Délivrée de ses premières craintes sur le sort de son fils, elle s'épouvantait d'autant plus de l'idée de le voir partir pour l'Amérique, qu'elle était et qu'elle se sentait gravement, mortellement atteinte. Mme Récamier fut très-émue de l'excessif changement qu'elle remarqua dans ses traits, et la quitta en formant pour elle des voeux dont elle sentait bien l'impuissance: elle ne la revit plus.
La reine Hortense retourna avec Mme Salvage au château d'Arenenberg. Mais dans l'état de maladie très-avancée où elle était, ce voyage précipité, et les inquiétudes terribles que lui avaient causées l'arrestation et le procès de son fils, lui firent un mal affreux. Mme Salvage donnait fréquemment de ses nouvelles à Mme Récamier. En reproduisant ici une de ses nombreuses lettres, nous croyons qu'elle ne semblera pas dépourvue d'intérêt.
Mme SALVAGE À Mme RÉCAMIER.
«Arenenberg, ce 13 avril 1837.
«Je vous ai écrit il y a quatre jours, chère amie, une longue lettre qui vous disait combien je suis malheureuse. J'ai reçu hier la vôtre du 7, et je vous en remercie; elle m'était bien nécessaire, elle est pour moi une consolation.
«J'ai fait part à Mme la duchesse de Saint-Leu du vif intérêt que vous prenez à ses maux; je lui ai transmis tout ce que vous m'avez dit pour elle. Elle en a été vivement touchée, elle en a été émue jusqu'aux larmes, et elle m'a priée à plusieurs reprises de vous bien exprimer combien elle y a été sensible.
«Je ne vous ai pas répondu plus tôt, parce que j'espérais pouvoir vous donner de meilleures nouvelles. Hélas! c'est tout le contraire! À la suite d'une consultation des médecins de Constance et de Zurich avec le docteur Conneau, médecin ordinaire, le professeur Lisfranc de Paris a été appelé ici, comme le plus habile et d'une spécialité reconnue pour l'opération que deux de ces messieurs croyaient nécessaire.
«Eh bien, après un examen scrupuleux et trois fois renouvelé, l'opinion de M. Lisfranc, et celle des trois autres médecins appelés à consulter avec lui, a été qu'il n'était pas possible de faire l'opération, et ils ont été unanimes pour prononcer une sentence irrévocable; enfin ils ne nous ont laissé aucune espérance dans les ressources humaines. J'aime encore à en placer dans la bonté infinie de Dieu que j'implore par de bien ardentes prières.
«L'état moral de Mme la duchesse est aussi calme qu'on peut le désirer dans une position comme la sienne. On lui a dit qu'on ne faisait pas l'opération, parce qu'elle n'était pas nécessaire, et parce qu'un traitement suffirait, avec du temps et de la patience, pour la conduire à une parfaite guérison. Elle était toute résignée, avec un courage admirable, à se laisser opérer; maintenant elle se trouve heureuse de n'avoir pas à la subir, et elle est remplie de bonnes espérances.
«Dans l'attente de l'opération,—que contre mon avis on lui avait annoncée quinze jours avant que M. Lisfranc pût être ici,—elle avait fait ses dévotions et son testament.
«Le 30 mars au matin, une heure environ après qu'elle a eu communié, elle a eu la joie, qu'elle a rapportée à Dieu, de recevoir un gros paquet contenant des nouvelles—les premières depuis le départ de Lorient—écrites de la main de son fils. Sa lettre, qui est très-longue, contient la relation de tout ce qu'il a fait, de tout ce qui lui est arrivé, et de la plupart de ses émotions, depuis qu'il a quitté Arenenberg jusqu'au moment où il écrit, le 14 janvier, à bord de la frégate l'Andromède, en rade devant Rio-Janeiro où on ne lui permet pas de descendre. Il y avait à bord les ouvrages de M. de Chateaubriand; il les a relus, pendant une affreuse tempête qui a duré quinze jours et qui ne permettait aucune autre occupation que la lecture, et encore à grand'peine. Dites-le à M. de Chateaubriand, je vous prie, en me rappelant personnellement à son bienveillant souvenir.
«Pensez quelquefois à moi, pensez à ma cruelle position. Donner à une personne qu'on aime, qu'on sait que l'on va perdre, des soins impuissants, chercher à alléger, sans y réussir que bien imparfaitement, des souffrances aiguës et presque continuelles, montrer un visage calme quand on a le coeur déchiré, tromper, chercher à inspirer sans cesse des espérances qu'on n'a pas: ah! croyez-moi, cela est affreux, et l'on donnerait volontiers sa propre vie. Adieu, adieu, chère amie; vous savez combien je vous aime.»
Cet horrible état de souffrances se prolongea près d'une année: la reine Hortense ne succomba que le 5 octobre 1837.
Depuis quelque temps déjà, la santé de Mme Récamier s'altérait visiblement: par suite d'une espèce de fièvre nerveuse qui lui donnait une agitation fort pénible, elle avait presque perdu le sommeil; mais elle redoutait à tel point de déranger les habitudes de ses amis, et surtout celles de M. de Chateaubriand, elle aimait si peu à s'occuper d'elle-même et à en occuper les autres, que rien dans sa vie n'était changé par cet état de souffrance. Cependant, en 1837, il vint se joindre à ces accidents fâcheux des symptômes beaucoup plus alarmants: une toux opiniâtre, une extinction de voix subite qui durait souvent plusieurs heures, enfin une sorte de spasme nerveux du larynx qui amenait des étouffements, firent sérieusement craindre une affection des organes de la voix. Les plus habiles médecins, appelés en consultation, croyaient à cette affection, ils avaient recommandé le plus absolu silence, et parlaient de la nécessité de ne point affronter à Paris les rigueurs de l'hiver. Le docteur Récamier seul persistait à affirmer que tous ces symptômes, si alarmants en apparence, étaient nerveux. Ce fut lui, heureusement, qui eut raison; mais ce cruel état de maladie se prolongea presque toute une année; et malgré les assurances de l'habile et illustre praticien, dont l'avis avait d'autant plus d'autorité qu'il connaissait depuis plus longtemps la santé de sa cousine et qu'il avait pour sa personne un profond attachement, les amis et la famille de Mme Récamier ne parvenaient point à se tranquilliser.
M. de Chateaubriand écrivait le 4 novembre 1837:
«J'apporte ce billet à votre porte. J'ai besoin pour me rassurer de me dire que tout est malade autour de moi. Vous m'avez glacé d'une telle terreur en ne me recevant pas, que j'ai cru déjà que vous me quittiez. C'est moi, souvenez-vous-en bien, qui dois partir avant vous.»
Et quelques jours plus tard:
«Ne parlez jamais de ce que je deviendrais sans vous; je n'ai pas fait assez de mal au ciel pour qu'il ne m'appelle pas avant vous. Je vois avec plaisir que je suis malade, que je me suis trouvé mal encore hier, que je ne reprends pas de force. Je bénirai Dieu de tout cela, tant que vous vous obstinerez à ne pas vous guérir. Ainsi, ma santé est entre vos mains, songez-y.»
Mme Récamier ne passa point l'hiver de 1837 à 38 à l'Abbaye-au-Bois: dans le découragement extrême que lui causait sa santé, elle avait pris son appartement, et même l'Abbaye-au-Bois, en déplaisance; elle accepta avec empressement la proposition que lui fit le baron Pasquier de lui prêter, pour quelques mois, le petit hôtel qu'il avait habité dans la rue d'Anjou, avant d'aller s'établir comme chancelier de France au palais du Luxembourg.
Depuis la révolution de 1830, la comtesse de Boigne, gênée, comme je l'ai déjà dit, dans ses rapports avec une partie de son ancienne société par le dévouement qu'elle professait pour la famille d'Orléans et par la vivacité de l'opposition du faubourg Saint-Germain, s'était liée de plus en plus intimement avec M. Pasquier. Cette relation dut naturellement opérer un rapprochement entre Mme Récamier et lui.
M. de Chateaubriand et M. Pasquier s'étaient connus, dans leur commune jeunesse, chez Mme de Beaumont. Plus tard, sous la Restauration, le premier, comme ambassadeur, eut le second pour ministre. Le mouvement de la vie parlementaire, en les plaçant soit en concurrence d'ambition, soit en opposition de vues politiques, ne put effacer le souvenir de leurs anciennes relations. Aussi M. de Chateaubriand, malgré le peu de goût qu'il avait pour les personnes qui s'étaient dévouées au roi Louis-Philippe, et en dépit des situations si diverses que la révolution de Juillet avait faites à l'un et à l'autre, éprouva-t-il un certain plaisir à retrouver son contemporain à l'Abbaye-au-Bois. Quoique les hasards politiques qui ont troublé la France depuis soixante ans aient fait passer M. Pasquier par bien des régimes différents, son caractère et sa vie ne manquent point d'unité. Une modération singulière que l'emportement des partis n'a jamais troublée, un dévouement absolu à la cause de l'ordre et à la chose publique, une bienveillance vraie pour les personnes, l'ont constamment distingué dans sa longue carrière administrative. En un mot, l'équité me paraît être la qualité qui domine sa vie, et le trait qui caractérise cette noble figure. C'est ce sentiment, de l'équité porté à sa suprême puissance qui donnait à M. Pasquier une si haute autorité dans les nombreux procès politiques qu'il eut à diriger comme président de la cour des pairs. Il s'était ainsi placé lui-même au-dessus de tous les partis.
Ce fut par l'intermédiaire de Mme de Boigne que la maison de la rue d'Anjou fut mise à la disposition de Mme Récamier. Elle y passa quatre mois; au printemps, souffrante encore, mais dans un état relativement très-amélioré, elle rentra à l'Abbaye-au-Bois.
La comtesse de Lipona, Mme Murat, vint à Paris dans l'été de 1838, pour y suivre elle-même les réclamations qu'elle adressait depuis bien des années au gouvernement français relativement au domaine de Neuilly. On l'avait enfin autorisée à vivre en Italie; elle s'était fixée à Florence. Mme Récamier, cela se comprend, la vit beaucoup pendant le séjour qu'elle fit en France.
À la fin de juin, M. de Chateaubriand partit pour faire une course dans nos provinces méridionales, à Toulouse, à Marseille, à Cannes; et Mme Récamier s'établit pendant son absence à Châtenay, chez Mme de Boigne, où elle trouvait, à la porte de Paris et, pour ainsi dire, sans se séparer de ses autres amis, un air excellent, les soins de la plus parfaite amitié et la conversation la plus attachante.
La vicomtesse de Laval, qui depuis la mort de M. de Montmorency avait pris une vive affection pour Mme Récamier, et que celle-ci entourait de témoignages de respect et d'attachement, survivait depuis douze ans à son fils. Elle avait vu disparaître dans ce fils, dont l'austérité offrait un contraste frappant et complet avec son propre caractère, l'objet d'une tendresse passionnée. Après lui, la mort l'avait successivement privée de tous les amis de sa jeunesse, la duchesse de Luynes, M. de Talleyrand, etc. Celui qu'elle regardait comme un second fils, son neveu le duc de Laval, l'avait aussi quittée; en un mot, famille, amis, société, dynastie, elle survivait à tout, et conservait, par un rare privilége, la jeunesse de son esprit, la séduction irrésistible de ses manières, et une certaine légèreté d'humeur qui ne refroidissait pas ses sentiments.
La vicomtesse de Laval était déjà malade, quand Mme Récamier s'établit à Châtenay: son grand âge donnait de la gravité à la moindre indisposition. M. Ballanche s'était chargé d'apporter ou de transmettre chaque jour le bulletin de sa santé. Il écrivait le 27 juin:
M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.
«Mme de Montmorency n'a point donné de bulletin aujourd'hui, elle s'est bornée à faire dire que la situation est loin d'être satisfaisante. Elle donnera demain un bulletin explicatif.
«Mme de Lipona se prépare à partir, mais elle ne veut pas partir sans vous voir. Elle désire vous trouver seule. Cependant elle ne craindrait pas une occasion de faire ses adieux à M. de Chateaubriand. Elle tâchera d'aller à Châtenay sur les deux heures, à moins que M. Molé ne vienne la voir à cette heure-là; alors ce serait un peu plus tard. La lettre qu'elle vous a écrite a été adressée, par inadvertance, à Fontenay-aux-Roses; vous pourriez la faire réclamer là.
«Les journaux de ce matin vous ont appris que la brochure de M. Laity était déférée à la chambre des pairs. Tous les journaux de l'opposition blâment le gouvernement: ils prétendent qu'il eût été suffisant de la faire juger par la cour d'assises et le jury. Je suis de même avis, s'il ne s'agit que de la brochure elle-même; il y a sans doute quelque chose de plus. Trop de solennité a bien quelques inconvénients.
«J'ai fait mes adieux à la comtesse de Lipona qui est très-contrariée de la brochure[103].»
Le 6 juillet un billet de M. Ballanche apprit à Mme Récamier que tout était fini, et que la mort venait de lui enlever son dernier lien terrestre avec son saint ami, dans la personne de la vicomtesse de Laval.
«Aujourd'hui, je n'ai malheureusement point de bulletin à attendre. Elle est morte pleine de jours, hélas! et de chagrins, survivant à tout ce qu'elle eut de plus cher, et pourtant laissant après elle d'aimables traces et de doux souvenirs. Depuis bien des jours, elle ne vivait que pour achever de souffrir. Vous le savez: l'hiver dernier, déjà, on ne croyait pas qu'elle pût vivre encore. C'est inutilement que les jours s'ajoutent aux jours: il faut qu'enfin le dernier arrive. Je me suis informé des funérailles, elles auront lieu demain matin.»
Le voyage de M. de Chateaubriand dans le Midi était un véritable triomphe; il était partout accueilli avec enthousiasme.
Il jouissait des témoignages de sympathie qui lui étaient offerts, et les raconte avec entrain; nous nous contenterons de citer un des billets qu'il écrivit alors:
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Cannes, 28 juillet 1838.
«J'ai quitté à Marseille mon bruit pour venir voir le lieu où Bonaparte, en débarquant, a changé la face du monde et nos destinées. Je vous écris dans une petite chambre, sous la fenêtre de laquelle se brise la mer. Le soleil se couche; c'est l'Italie tout entière que je retrouve ici. Dans une heure, je vais partir pour aller à deux lieues d'ici, au Golfe Juan; j'y arriverai de nuit, je verrai cette grève déserte où cet homme aborda avec sa petite flotte. Je m'arrangerai de la solitude, des vagues et du ciel: l'homme a passé pour toujours.
«Il faut vous revenir. Femmes, hommes, ciel, palmiers, tout ce que j'ai vu, ne vaut pas un moment passé dans votre douce présence. Il n'y a de repos pour moi que là.
«Mais, bon Dieu! que de choses j'ai aperçues partout! j'en étouffe; je ne sais si je m'en souviendrai. Je vous conterai ce que j'ai fait à Marseille au tombeau du père de notre jeune ami[104].
«Adieu, je tombe de lassitude, et je vais recommencer ma course. Je serai le 31 à Lyon.»
Pendant les premières années qui suivirent la révolution de Juillet, l'incertitude des choses générales, l'irrésolution des projets de M. de Chateaubriand, qui annonçait sans cesse la pensée de se fixer hors de France; la pénible nécessité où se voyait réduit cet homme, le premier écrivain de son temps, de ne vivre que de son travail, et de n'avoir par conséquent qu'une existence toujours précaire et nulle sécurité pour l'avenir; enfin, l'animosité des partis, furent autant d'obstacles à ce que Mme Récamier étendît ses relations hors du cercle de ses anciennes amitiés.
Mais lorsque les événements qui avaient amené la chute de la branche aînée des Bourbons, en s'éloignant, permirent qu'une trêve se fit entre les partis; lorsque M. de Chateaubriand, renonçant à toute vie politique, uniquement livré à des travaux littéraires, eut conclu le marché qui répugnait tant à sa fierté, et auquel il ne se fût peut-être pas résolu s'il n'eût été question que de lui seul, mais qu'il accepta parce qu'il fallait assurer la vie présente et l'avenir de Mme de Chateaubriand; en un mot, lorsqu'il eut vendu ses Mémoires, Mme Récamier, qui suivait avec une extrême anxiété toutes les impressions que son ami pouvait recevoir du dehors, voulut remplir auprès de lui une double tâche. Rendre à cette noble vie tout le calme, toute la sérénité que peuvent donner des affections vraies et profondes; l'entourer en même temps des hommages, de l'admiration, du respect de ses contemporains; maintenir la royauté du génie que son siècle lui avait décernée: telle fut la mission que Mme Récamier assuma avec ardeur, et le but qu'elle sut atteindre au prix de son propre repos, par le sacrifice de ses goûts, de sa liberté et de sa santé. Aussi lui était-elle à ce point devenue nécessaire, que la plus courte de ses absences le mettait au désespoir. Quand Mme de Chateaubriand apprenait que Mme Récamier devait quitter Paris, on la voyait accourir; elle s'informait de l'époque probable de son retour: «Mais que voulez-vous donc, disait-elle, que devienne M. de Chateaubriand? Que pourra-t-il faire, si vous vous en allez pour longtemps?»
Dès ce moment, Mme Récamier, en donnant plus d'extension, plus de mouvement à sa vie extérieure, dut la séparer davantage de ce que j'appellerai sa vie intime. Pour le public, ce salon où se pressaient les illustrations de tous les genres, dont les fêtes littéraires excitaient l'envie, cette considération, cet empressement de la foule, étaient le but atteint, le triomphe d'un calcul habile et d'un rare esprit de conduite; dans la réalité, c'était le dévouement de l'amitié.
Ce que j'ai dit du regret amer avec lequel M. de Chateaubriand avait aliéné ses Mémoires d'Outre-Tombe et du sentiment pénible qu'il conservait d'avoir ainsi escompté sa mort, n'est ignoré d'aucune des personnes qui l'ont approché. La lettre du 8 août 1836, que nous avons citée plus haut, en donne la preuve.
Enfin, lorsque la société à laquelle il avait cédé la propriété de son oeuvre posthume, lasse de payer les arrérages de la rente viagère stipulée, vendit au journal la Presse le droit de faire paraître les Mémoires d'Outre-Tombe dans son feuilleton, M. de Chateaubriand, instruit de cet arrangement par une visite de M. Dujarrier, l'associé de M. Émile de Girardin, lui en exprima son mécontentement, et lui dit que jamais il ne donnerait son consentement à un pareil mode de publication. En effet, dans la crainte que sa signature apposée au reçu de la rente viagère ne parût la sanction d'un marché qui lui répugnait, il refusa six mois d'en toucher les arrérages. Mme de Chateaubriand, effrayée d'une résolution qui menaçait de la réduire au dénûment, elle et son mari, en parla à M. Mandaroux-Vertamy, son conseil, lequel intervint et rédigea pour M. de Chateaubriand une quittance dont les termes réservaient son opposition.
Au premier rang, parmi les nouveaux venus de cette époque dans le salon de l'Abbaye-au-Bois, je dois placer M. Alexis de Tocqueville. L'éclatant succès de son beau livre de la Démocratie en Amérique l'avait mis fort à la mode. Allié à M. de Chateaubriand, il réunissait tout ce qui devait lui plaire: un talent réel et élevé, les manières et les goûts aristocratiques, avec des opinions infiniment libérales et généreuses. Il venait en outre de faire un mariage d'inclination; c'était plus qu'il n'en fallait, avec l'agrément de sa personne et la finesse de son esprit, pour le faire réussir auprès de Mme Récamier.
Vers le même temps, un très-jeune homme, qui cachait sous le pseudonyme trop humble ou trop orgueilleux d'un homme de rien une naissance distinguée et le début d'un vrai talent, envoyait à M. de Chateaubriand le récit de sa vie qu'il venait de publier dans la Galerie des Contemporains illustres. Cette biographie, où une admiration sincère n'avait rien ôté à la liberté du jugement, plut à M. de Chateaubriand par sa liberté même; il voulut en connaître l'auteur, et ce fut ainsi que M. Louis de Loménie se trouva introduit à l'Abbaye-au-Bois.
En le lisant, on avait été très-frappé de la mesure et de l'impartialité de ses arrêts. Cette qualité, rare chez un homme de son âge, est une de celles qui dominent dans cette nombreuse collection de portraits historiques. L'indépendance du caractère de M. de Loménie, la verve et le mouvement de sa conversation ne furent pas moins appréciés, et il devint bientôt un visiteur assidu de Mme Récamier, également agréable à M. de Chateaubriand et à elle-même.
Frédéric Ozanam, présenté par M. Ampère plusieurs années auparavant, vers 1833, alors qu'il n'était encore qu'un obscur étudiant, avait tout de suite touché M. de Chateaubriand par la candeur et la fermeté de sa foi.
Accueilli avec la plus entière bienveillance, admis à plusieurs des lectures que M. de Chateaubriand fit à l'Abbaye-au-Bois, encouragé à y venir souvent, il n'usa que rarement de l'autorisation qui lui avait été donnée, et quand M. Ampère lui en demandait la raison, il répondait: «C'est une réunion de personnes trop illustres pour mon obscurité. Dans sept ans, quand je serai professeur, je profiterai de la bienveillance qu'on me témoigne.»
Le terme de sept ans que la modestie de ce jeune homme se fixait à lui-même, ajournant la renommée à ce délai, amusa et charma la société de l'Abbaye.
La réputation, on pourrait dire la gloire, fut exacte à l'échéance qu'Ozanam lui avait marquée. Il revint chez Mme Récamier sept ans plus tard, professeur, entouré de l'auréole d'une célébrité naissante que justifiaient de très-hautes facultés, époux heureux et passionné d'une femme charmante.
Aussi éminent par les vertus que par l'intelligence, Frédéric Ozanam offrait un type parfaitement original. Extrêmement timide et presque gauche, enthousiaste quoique érudit, il sortait de la réserve qui lui était habituelle par des éclairs d'éloquence, et alors il était facile de comprendre, à la chaleur et à la sorte d'entraînement de sa parole, quelle puissance il devait exercer, dans sa chaire, sur un auditoire jeune et ardent.
M. Sainte-Beuve était déjà depuis longtemps en relation avec Mme Récamier et avec M. de Chateaubriand; il inspirait à l'un et à l'autre un goût très-vif, qu'on lui témoignait ouvertement; mais les rapports de société avec ce spirituel écrivain ont toujours un caractère intermittent. Vous vous laissez prendre à la grâce presque caressante de ses manières, au naturel charmant, à la finesse dégagée de toute afféterie de sa conversation, vous le voyez souvent, et vous vous flattez qu'il y trouve lui-même quelque plaisir; mais tout à coup, vous le perdez, il vous échappe. Quoi qu'il en soit, l'époque dont je m'occupe est une de celles où M. Sainte-Beuve vint le plus assidûment à l'Abbaye-au-Bois.
M. Charles Brifaut, présenté à Mme Récamier à cette époque, fut bientôt admis au nombre des habitués les plus fidèles et les plus aimables de son intérieur. C'était un des hommes dont la société offrait le plus de sécurité et de douceur. Il avait concentré sa vie dans des relations de salon qu'il mettait beaucoup de soin et d'étude à entretenir. Malade depuis vingt ans, le savoir-vivre lui avait appris l'héroïsme, et sa politesse dominait de continuelles souffrances avec une sérénité stoïque.
Parmi toutes les femmes-auteurs qui furent alors reçues dans le salon de Mme Récamier et qu'elle accueillait avec tant d'intérêt, de grâce et même d'indulgence, une seule est entrée dans son intimité. Mme Amable Tastu méritait cette exception par l'admirable élévation de son caractère, par la sûreté, la discrétion, l'exquise délicatesse de son commerce. M. de Chateaubriand, qui avait horreur des bas-bleus et qui ne pardonnait guère aux femmes de se mêler de littérature, faisait, comme son amie, un cas tout particulier de Mme Tastu; le bon sens aimable et ferme qui caractérise son talent lui plaisait fort.
M. Léonce de Lavergne n'était point à l'Abbaye-au-Bois un nouveau venu. Depuis plusieurs années déjà, il était lié avec M. Ballanche, M. de Chateaubriand l'avait distingué, et Mme Récamier le comptait au nombre des jeunes gens dont la conversation et la société lui plaisaient le plus. Dans les lettres que M. de Chateaubriand adressait à son amie, pendant son voyage à Toulouse et dans le midi de la France, il est plusieurs fois question de lui d'une façon gracieuse. Il avait beaucoup d'esprit, un vrai talent de style, la passion de la politique; on ne se doutait guère alors, et il ne se doutait pas lui-même, qu'il deviendrait le grand orateur de l'agriculture.
Malgré l'amélioration qui s'était produite dans sa santé, il restait à Mme Récamier une telle susceptibilité des organes de la voix, que les médecins l'envoyèrent aux eaux d'Ems. Ce voyage, qu'elle devait faire sans y être accompagnée d'aucun de ses amis, lui coûtait fort à entreprendre: mais sa santé était trop nécessaire à ces mêmes amis, et surtout à M. Ballanche et à M. de Chateaubriand que les infirmités commençaient à gagner, pour que Mme Récamier ne mît pas à la recouvrer une volonté inébranlable. Elle partit donc le 18 juillet 1840, laissant Mme Lenormant à la campagne avec ses enfants. M. de Chateaubriand à Paris, et M. Ballanche établi à Saint-Vrain chez la comtesse d'Hautefeuille.
Quelques lettres prises dans la correspondance de ses deux amis initieront suffisamment le lecteur aux idées, aux intérêts et aux petits événements qui occupaient alors leurs esprits.
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Paris, dimanche 19 juillet 1840.
«Vous êtes partie: je ne sais plus que faire. Paris est le désert, moins sa beauté. Nous n'avons pris aucun parti, et il est probable que nous n'en prendrons pas. Où vous manquez, tout manque, résolution et projets. Si du moins j'avais encore quelque chose sur le métier! Mais les Mémoires sont finis: vie passée comme vie présente.
«Savez-vous que la duchesse de Cumberland m'écrivait d'Ems? Vous ne m'écrirez pas; moi je vous écrirai, quoique pouvant à peine former une lettre. Le vieux chat ne peut plus jeter sa griffe qui se retire. Je rentre en moi, mon écriture diminue, mes idées s'effacent; il ne m'en reste plus qu'une, c'est vous. Tenons bon pour l'Italie. Les intelligences, à quelque opinion qu'elles appartiennent, sont presque toutes au service du mensonge. Du moins, le soleil ne trompe pas; il réchauffera mes vieilles années qui se gèlent autour de moi.»
LE MÊME À M. BALLANCHE.
«Paris, 7 août 1840.
(Dictée.)—«Je me suis trop bien aperçu, mon cher et vieil ami, que vous n'êtes plus ici depuis huit jours. Mme de Chateaubriand et moi, nous vous regrettons sans cesse, et pourtant nous nous soumettons un peu à votre absence, puisque la campagne, le grand air et surtout les soins de vos aimables hôtes, vous font du bien. Remerciez mille fois, je vous prie, M. et Mme d'Hautefeuille: je profiterais avec le plus vif plaisir de leur offre obligeante, si je n'étais forcé de garder ma pauvre malade, et si je n'étais moi-même très-souffrant. Vous voyez que je ne puis écrire de ma propre main. Il me faut vivre maintenant, en enrageant, avec la goutte et les années; ce sont deux sottes choses.
«Les nouvelles d'Ems n'étaient pas aussi bonnes hier au soir. Mon incrédulité des remèdes et des médecins m'a empêché de détourner notre amie de son voyage; mais je n'ai jamais compté que sur le fond de sa santé qui n'est point altéré. Désormais nous ne serons pas longtemps sans revoir la voyageuse qui manque tant à la société et au coeur de ses amis.
«C'est aujourd'hui que se décide l'affaire de M. Ampère[105]. J'ai écrit à trois académiciens; je tremble et j'espère.
«Je vous embrasse, mon vieil ami. Tous mes hommages à Mme et à M. d'Hautefeuille.
«CHATEAUBRIAND.»
LE MÊME À Mme RÉCAMIER.
«Paris, 8 août 1840.
«Je vous ai écrit avant-hier. Votre lettre aujourd'hui me fait un extrême plaisir. Vous allez continuer les eaux, vous faites bien; prenez courage, n'ayez rien à vous reprocher, de sorte que nous n'ayons plus aucun scrupule de vous retenir parmi nous. Mais revenez et ne voyagez plus. Je vous espère dans la première quinzaine de septembre.
«Vous écrivez comme un charme; je vous lis tout couramment. Moi je vous prouve en griffonnant que ma pauvre personne s'en va, mais que mes sentiments demeurent; ils ne sont pas diminués comme mon écriture, et ils sont plus fermes que ma main. Rien de nouveau pour moi, sinon que je suis allé dîner à Saint-Cloud avec Mme de Chateaubriand et Hyacinthe. Je me suis un peu promené dans ces grands bois où j'ai perdu, il y a longtemps, bien des années; je ne les y ai pas retrouvées.
«Hier M. Ampère a eu un bon commencement de succès. Nous espérons réussite complète pour vendredi prochain. Je suis toujours à la paix. Le prince Louis Bonaparte vient de tenter un coup de main sur Boulogne. Il a été pris avec tous ses amis.
«Mais où avez-vous pris que je me plaignais de votre silence? Je n'ai pas dit un mot de cela. Je suis le plus soumis, le plus dompté de tous ceux qui vous aiment.»
M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.
«Me voilà établi chez Mme d'Hautefeuille. Ce petit voyage m'avait un peu fatigué; une nuit de repos m'a tout à fait remis. Maintenant je n'ai plus d'autre souci que d'avoir des nouvelles de votre arrivée à Ems.
«Depuis vous, il m'a pris une fièvre d'histoire; sitôt que ma Théodicée sera finie, je veux écrire un morceau d'histoire, mais tout à fait d'histoire. Soit dit entre nous, quant à présent, je ne reconnais qu'à trois hommes de ce temps ce que j'appelle le sens historique, ce sont MM. de Chateaubriand, Guizot et Augustin Thierry; Sismondi n'a que ce que l'étude et le travail peuvent donner, le don lui manque. Le sens historique vient de naître en moi: c'est un peu tard. Peut-être sera-ce assez tôt pour qu'il produise un pauvre petit fruit d'arrière-saison.
«J'ai vu M. et Mme de Chateaubriand. Il avait eu, lui, la bonté de venir me voir. Comme il vous a écrit, je ne vous parlerai ni de leurs santés, ni de leurs projets, au reste, toujours peu assurés.
«Vous ne sauriez croire le chagrin que j'aurais eu si vous n'étiez pas allée à Ems. J'aurais toujours craint que vous n'eussiez manqué votre santé. Revenez bien portante, trouvez-moi rétabli; que M. et Mme de Chateaubriand mènent avec nous une douce vie: laissez-moi faire quelques morceaux d'histoire pour clore ma carrière, que le prix Gobert soit donné à qui le mérite, et tout sera pour le mieux.
«M. et Mme d'Hautefeuille sont d'une perfection d'hospitalité, d'attentions et de prévenances dont on ne peut se faire une idée.
«Je me couche de très-bonne heure, on se tient dans ma chambre, M. et Mme d'Hautefeuille reçoivent leurs visites chez moi, autour de mon lit. Je ne me suis point encore remis au travail, mais je ne tarderai pas.»
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«10 août 1840.
«M. Ampère vous a écrit sur Mme Salvage. J'avais demandé un permis pour la voir, lorsque je la croyais arrêtée; je l'ai vue, elle est triste, mais elle est sans inquiétude. Nous voilà revenus à la paix: vous voyez que j'ai toujours raison. Ce temps est magnifique, vous jugez si j'en suis heureux pour vous; si les eaux vous guérissent, j'aurai foi aux remèdes. J'aurais grand besoin d'une fontaine de Jouvence, mais le temps en est passé. Non que mes sentiments pour vous vieillissent jamais; mais le temps me ravit chaque jour un oeil, une oreille, une main; si ce n'était votre belle et chère personne, je m'en voudrais d'avoir traînassé si longtemps sous le soleil. Ne précipitez pas votre retour, le plus fort est fait; encore quelques jours de patience. J'espérais écrire un peu mieux ce matin, m'y étant pris de bonne heure; mais le matin se moque de moi comme le soir.
«On va juger le prince Louis; il a été bien insensé, mais a montré bien du courage. Son entreprise a ôté à l'arrivée des cendres une partie de son danger. Venez, vous serez reçue. Dieu sait!»
On voit combien Mme Récamier avait raison de se sentir nécessaire aux deux amis dont la santé allait s'altérant de plus en plus.
M. de Chateaubriand, atteint par une goutte molle, perdait avec rapidité l'usage de ses mains et de ses jambes. M. Ballanche ne vivait plus que de lait et de légumes; ce régime pythagoricien, le seul que pût supporter son estomac, suffisait à le soutenir, mais le laissait dans un grand état de faiblesse.
Il fallait des efforts de tous les instants, un dévouement persévérant et renouvelé chaque jour, pour relever le courage de M. de Chateaubriand de plus en plus envahi par la tristesse, et c'est pour cela que Mme Récamier faisait appel à tous les jeunes esprits; elle en faisait à leur insu ses complices dans la tache de distraire un noble génie.
À son retour, elle trouva que le prix Gobert avait été donné par l'Académie des inscriptions à M. Ampère, et que le procès du prince Louis Napoléon allait être jugé par la chambre des pairs. Mme Récamier, quoiqu'elle n'eût gardé aucune relation personnelle avec le prince Louis depuis son voyage à Arenenberg, fut mandée à comparaître et interrogée par le juge d'instruction. Ce petit ennui ne l'empêcha pas de s'occuper du prisonnier. Elle sollicita l'autorisation de communiquer avec le prince Louis Bonaparte, et l'alla voir à la Conciergerie. Le permis de communiquer avec l'inculpé Charles-Louis Napoléon Bonaparte que j'ai sous les yeux porte la date du 12 septembre; il autorise deux visites: Mme Récamier n'en fit qu'une. Le prince parut touché de la sympathie qu'elle témoignait à son malheur, et la reconduisit aussi loin que le permirent les sentinelles. Condamné à une détention perpétuelle, et enfermé au château de Ham pour y subir sa peine, il n'oublia pas la visite qu'il avait reçue.
Deux ans après, il envoya à Mme Récamier une brochure qu'il venait de faire imprimer, comme un gage du souvenir reconnaissant qu'il lui gardait. Elle l'en remercia et reçut en retour le billet suivant:
LE PRINCE LOUIS NAPOLÉON, DEPUIS NAPOLEON III, À Mme RÉCAMIER.
«Ham, le 9 juin 1842.
«Madame,
«Vous êtes bien bonne de vous être donné la peine de m'accuser réception de la brochure[106] que j'ai pris la liberté de vous envoyer. Il y a longtemps, Madame, que j'éprouvais le besoin de vous remercier de l'aimable visite que vous avez bien voulu me faire à la Conciergerie: j'en ai conservé un souvenir plein de reconnaissance, et je suis heureux de trouver ici l'occasion de vous exprimer mes sentiments de gratitude.
«Ayez l'extrême bonté, Madame, de remettre la lettre ci-jointe à M. de Chateaubriand, dont le bienveillant intérêt m'a profondément touché.
«Vous êtes si habituée à rendre heureux tous ceux qui vous approchent, que vous ne serez pas étonnée de tout le plaisir que j'ai ressenti, en recevant une preuve de votre sympathie, et en apprenant que vous vouliez bien compatir à mes chagrins.
«Recevez, Madame, l'assurance de mes sentiments respectueux.
«NAPOLÉON LOUIS B.»
LE PRINCE LOUIS NAPOLÉON À M. DE CHATEAUBRIAND.
«Citadelle de Ham, le 28 juin 1841.
«Monsieur le vicomte,
«Il y a environ douze ans que, me promenant un jour hors de la Porta Pia à Rome, je suivais silencieusement l'ambassadeur de Charles X, regrettant que la froide politique m'empêchât de témoigner à l'illustre auteur du Génie du christianisme toute mon admiration pour lui. J'étais loin de penser alors que la puissance qu'il représentait serait bientôt abattue, que le drapeau tricolore serait aussi hostile à ma famille que le drapeau blanc, et que ce noble représentant d'une cour ennemie serait dans quelques années le seul homme important qui viendrait, dans ma captivité, me donner des marques de sympathie.
«Si ce souvenir rappelle la vicissitude des choses humaines, il prouve aussi que les sentiments élevés restent toujours les mêmes. Dans toutes les positions de votre vie, vous avez sans cesse, Monsieur le vicomte, cherché à consoler le malheur, et certainement vous avez su inspirer aux hommes même qui étaient opposés à vos opinions une admiration sincère pour le grand écrivain et une profonde estime pour l'homme politique.
«Je n'ai pas besoin de vous dire, Monsieur le vicomte, combien votre lettre m'a touché; et je vous aurais exprimé ma reconnaissance plus tôt, si je n'avais reçu plusieurs visites qui ont absorbé tout mon temps.
«Afin d'occuper mes loisirs, je compte entreprendre un grand travail pour lequel j'oserai, plus tard, vous demander quelques conseils. Je veux écrire l'histoire de Charlemagne, et montrer toute l'influence qu'a exercée ce grand homme, pendant sa vie et après sa mort, sur la destinée du monde. Quand j'aurai rassemblé tous les matériaux nécessaires, j'espère que ce ne sera pas abuser de votre extrême bonté que de vous soumettre quelques questions.
«Recevez, Monsieur le vicomte, l'assurance de ma haute estime et de mes sentiments distingués.
«NAPOLÉON LOUIS BONAPARTE.»
Lorsqu'en 1848 le prince Louis Napoléon, nommé représentant du peuple, rentra en France et arriva à Paris, je dois dire qu'un de ses premiers soins fut de se présenter à l'Abbaye-au-Bois. Le hasard fit qu'il ne rencontra pas Mme Récamier chez elle. C'était après les journées de juin, M. de Chateaubriand venait de mourir, Mme Récamier était plongée dans la douleur; elle ne vit pas, et ne chercha pas à revoir le prince, tout absorbé dans les combinaisons politiques qui devaient l'amener au pouvoir souverain.
J'ajoute ici deux billets échangés à la fin de 1840, l'année même qui vit juger le prince Louis Bonaparte, entre un poëte éminent, aujourd'hui proscrit, et M. de Chateaubriand.
VICTOR HUGO À M. DE CHATEAUBRIAND.
«16 décembre 1840.
«Monsieur le vicomte,
«Après vingt-cinq ans, il ne reste que les grandes choses et les grands hommes, Napoléon et Chateaubriand.
«Trouvez bon que je dépose ces quelques vers à votre porte. Depuis longtemps vous avez fait une paix généreuse avec l'ombre illustre qui les a inspirés.
«Permettez-moi, Monsieur le vicomte, de vous les offrir comme une nouvelle marque de mon ancienne et profonde admiration.
«VICTOR HUGO.»
M. DE CHATEAUBRIAND À VICTOR HUGO.
«Paris, 18 février 1840.
«Je ne crois point à moi, Monsieur, je ne crois qu'en Bonaparte. C'est lui qui a fait et écrit la paix qu'il a bien voulu me donner à Sainte-Hélène. Votre dernier poëme est digne de votre talent. Je sens, plus que personne, l'immensité du génie de Napoléon, mais avec ces réserves que vous avez faites vous-même dans deux ou trois de vos plus belles odes. Quelle que soit la grandeur d'une renommée, je préférerai toujours la liberté à la gloire.
«Vous savez, Monsieur, que je vous attends à l'Académie.
«Dévouement et admiration.
«CHATEAUBRIAND.»
L'hiver de 1840 à 1841 fut signalé par un grand désastre; on n'a point encore oublié la destruction et les ravages que les eaux débordées du Rhône et de la Saône portèrent au milieu de la population désolée de notre industrieuse ville de Lyon. Le gouvernement, la France entière, la charité publique et la charité privée, émus au récit de tant de misères et de deuil, rivalisèrent d'efforts et de sacrifices pour leur venir en aide. Mme Récamier s'attendrit sur sa ville natale, et voulut contribuer pour sa part au soulagement de tant d'infortunes. Dans cette intention, elle organisa une soirée par souscription au profit des inondés. Elle avait le don d'exciter le zèle de ses amis; d'ailleurs, les généreuses pensées sont contagieuses. Sitôt que le projet de Mme Récamier fut connu, il fut adopté avec empressement par toutes les personnes qui l'entouraient: on se disputait l'honneur de placer les billets. Le prix, d'abord fixé à vingt francs par personne, fut presque toujours dépassé; c'était une émulation de charité et de curiosité, très-amusante et très-profitable aux inondés. En moins de dix jours 4,390 francs étaient recueillis.
La société russe, nombreuse à Paris cet hiver-là, contribua pour une large part à la bonne oeuvre de Mme Récamier. Un homme excellent, d'un esprit supérieur et de l'âme la plus haute, dont j'ai plaisir à inscrire ici le nom, M. de Tourguénieff était le placeur des billets pour les Russes.
Il rendait ainsi compte de sa mission:
«Ce 4 février 1841.
«J'ai reçu trente-huit billets: voici 1,140 francs. Les trois billets de Mme la comtesse de Kisseleff et les trois de la comtesse de Nesselrode, pour lesquels je n'ai pas encore reçu l'argent, y sont compris. On m'en demande encore, je n'en ai plus. Si vous pouviez m'en envoyer un, vous obligeriez toute une famille.
«TOURGUÉNIEFF.»
Lady Byron, de passade à Paris, paya cent francs le billet qu'elle sollicita avec instance; elle n'en profita point, au moins pour assister à la soirée, mais elle s'en fit un titre pour être reçue à l'Abbaye. Mme Récamier, qu'elle vint voir deux fois, trouva un très-vif intérêt dans la conversation de cette personne, à laquelle un lien malheureux avec un poëte de génie avait valu une célébrité importune.
La société française ne mettait pas moins de vivacité dans son empressement, et les amis intimes de Mme Récamier, heureux de s'associer à sa charitable pensée, se distribuèrent les rôles, pour assurer le succès d'une soirée dont ils voulaient tous être solidaires. Le duc de Noailles se chargea de la partie des rafraîchissements, et envoya son maître d'hôtel et ses gens pour en ordonner le service. Le marquis de Vérac fournit les voitures et les domestiques qui devaient être mis à la disposition des artistes. Il écrivait à Mme Lenormant:
«Jeudi soir, 4 février.
«Vous pouvez assurer à madame votre tante que les voitures et les domestiques seront à sept heures précises chez M. Lablache, pour aller ensuite (ce qui d'après M. le maréchal Soult veut dire simultanément) chez M. Rubini et Mlle Leroy.
«Je vous prie d'agréer mes respectueux hommages.
«Le marquis de VÉRAC.»
M. de Chateaubriand lui-même, sortant de toutes ses habitudes, non-seulement veilla jusqu'à la fin de la soirée, mais dès huit heures il avait pris son poste à la porte du premier salon et en faisait les honneurs avec un entrain très-aimable.
La réunion qui s'était ainsi formée à la voix d'une femme offrait assurément tout ce qui pouvait exciter la curiosité, charmer les regards et mériter l'admiration. Dans ces salons dont le seul luxe consistait en objets d'art qui révélaient le goût exquis, mais un peu grave, de la maîtresse de la maison, se pressaient une foule de femmes jeunes, belles, élégantes, et des hommes qui presque tous portaient des noms illustres à des titres divers. Une estrade avait été placée pour les artistes, en face du tableau de Corinne. L'assemblée était compacte, et ce n'était qu'avec une extrême difficulté qu'on parvenait dans le grand salon. L'ambassadeur turc, Reschid-Pacha arrive; dans l'impossibilité de lui fournir une autre place, on lui indique la première marche de l'estrade où il s'asseoit, entouré, pressé et comme enseveli au milieu d'un flot de dentelles, de fleurs et de blanches épaules. Un étranger, qui se faisait nommer tous les personnages célèbres réunis à la fois chez Mme Récamier, avise cette longue barbe et cette belle tête de Reschid-Pacha; il demande quel est cet homme dont la figure le frappe. C'était le moment où Mlle Rachel se faisait entendre dans le rôle d'Esther qu'elle n'avait point encore abordé au théâtre. Impatientée de la question, la personne interpellée répond: «Hé, vous voyez bien que c'est Mardochée.» Cela fit rire.
Mme Pauline Viardot-Garcia, Rubini et Lablache s'étaient prêtés avec une grâce charmante à concourir à cette bonne oeuvre. Électrisés par l'attention et les applaudissements d'un public d'élite, ils se surpassèrent. Pour Mlle Rachel, ce n'était point la première, et ce ne fut pas la dernière fois qu'elle fit entendre ses tragiques accents dans le salon de la vieille Abbaye. Elle y avait été présentée dans l'année qui suivit ses débuts à la Comédie française, et son jeune talent y fut accueilli par la plus vive admiration. Qui n'a point vu et entendu Mlle Rachel dans un salon, n'a qu'une idée incomplète de ses agréments de femme et de son talent d'actrice. Ses traits, un peu trop fins pour la scène, gagnaient beaucoup à être vus de plus près; sa voix avait bien quelque chose d'un peu dur, mais son accent était enchanteur. Elle proportionnait ses effets à la perspective d'un salon avec un merveilleux instinct; il y avait dans sa mise un goût irréprochable, et certainement le comble de l'art fut la souplesse et la promptitude avec laquelle cette jeune fille sans éducation, étrangère au monde, dont elle ignorait les formes et les délicatesses, avait saisi les manières et le ton de la meilleure société.
Déférente avec dignité, naturelle et facile avec la plus gracieuse modestie, elle parlait de son art et de ses études d'une façon intéressante. Au reste, son succès dans le monde était immense; jamais actrice ne fut traitée par les femmes de la société avec plus de bienveillance et de prédilection. Mais elle se lassa de ces succès dans la bonne compagnie, et disparut des salons où elle avait été le plus gâtée. Elle ne cessa pourtant pas de venir à l'Abbaye-au-Bois, et témoigna toujours à Mme Récamier une profonde reconnaissance.
Nous nous sommes un peu étendu sur le récit de cette soirée donnée au profit des inondés de Lyon, parce que ce fut un des derniers rapports de Mme Récamier avec le monde et le public. L'année suivante, elle renouvela, mais pour ainsi dire sans sortir du cercle de ses relations personnelles, cet appel à la charité, et ne le fit pas avec une moindre réussite. Il s'agissait de rebâtir une portion du village de Cressin,—le berceau des Récamier,—détruite par un incendie.
M. Ballanche se chargea de faire passer au maire de Lyon le produit de la première soirée. En accusant réception du mandat de 4.390 francs qui lui était transmis, le maire voulut se rendre l'organe de la reconnaissance de la ville; il annonçait à M. Ballanche «qu'il s'était fait désigner par les curés les soixante familles les plus pauvres parmi celles qui avaient déjà été secourues comme victimes de l'inondation, et qu'il leur remettrait lui-même, au nom de Mme Récamier, les sommes de cent ou de cinquante francs qui leur étaient destinées.» Le voeu de Mme Récamier avait été en effet que la distribution de l'offrande de l'Abbaye-Au-Bois fût concentrée dans un petit nombre de mains, et non point distribuée en fractions tout à fait insignifiantes; on s'y était religieusement conformé.
Après tout ce que j'ai dit de cette soirée, me sera-t-il permis de constater un petit fait d'un intérêt bien frivole peut-être et tout féminin? C'est le singulier succès de beauté que Mme Récamier eut dans cette brillante réunion de jeunes femmes: on trouva qu'elle les éclipsait toutes encore.
M. de Chateaubriand, que les médecins avaient déjà envoyé aux eaux de Néris en 1841, y retourna en 1842, et comme l'année précédente, Mme Récamier passa le temps de son absence à la campagne, d'abord à Saint-James, dans le bois de Boulogne, puis à Maintenon où M. de Chateaubriand vint passer quelques heures au retour de Néris. Mais l'absence devenait d'autant plus pénible que M. de Chateaubriand ne pouvait presque plus écrire lui-même; condamné à dicter, il était fort importuné de ce tiers que la nécessité plaçait entre sa pensée et son amie. Le ton de sa correspondance en est attristé, et malgré l'intérêt que présentent ses lettres, nous n'en citerons qu'un petit nombre.
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Néris, 20 juillet 1842.
«Je fais ma dernière épreuve de voyage; je m'attendais aux mécomptes. Il m'est inutile désormais de changer de gîte. Je rabâche à mes années ce que je leur rabâchais hier, et ces parentes sur l'âge me redisent ce qu'elles m'ont radoté cent fois; puis nous nous tairons. La seule chose qui m'a fait plaisir a été de retrouver les hirondelles de la Loire; mais elles ne sont pas restées, elles sont revenues; dans l'intervalle de deux printemps, elles ont fait usage du ciel. Je ne sais pas ce qui se passe; je m'arrangerais de cette ignorance, si je savais des nouvelles de votre santé.
«Je n'ai rencontré personne sur les chemins, hormis quelques cantonniers solitaires occupés à effacer sur les ornières la trace des roues des voitures; ils me suivaient comme le temps qui marche derrière nous en effaçant nos traces.
«Je voulais vous écrire de Briare, de Moulins, car je ne sais où me sauver de vous. Du moins, Mme de Sévigné était heureuse de rencontrer M. Bascle dans la rue pour lui recommander sa fille. Mes recommandations, qui s'en soucierait? Mais priez vous-même pour votre serviteur, Dieu vous écoutera: j'ai foi dans ce repos intelligent et chrétien qui nous attend au bout de la journée. Que le jeune professeur auquel je suis tant attaché ne m'oublie pas; souvenir à M. Brifaut. Je ne parle point de mon ami M. Ballanche: il vit content, retiré dans sa gloire; il a au fond de l'hermitage le vivre et le couvert.
«Sachez-moi gré de vous avoir écrit de ma propre main. J'ai voulu voir si le voisinage de la fontaine me ferait déjà quelque chose. M. de Mortemart et M. de Castellane, le fils, sont ici. J'espère un tout petit mot de vous.
«Nous entendons parler de vos douleurs de Paris: pauvre duc d'Orléans! À quoi bon la jeunesse?
«Je parle comme le renard mutilé.»
Au milieu des tristesses qui environnaient Mme Récamier, une joie lui était réservée dans cette même année: M. Ballanche avait inutilement sollicité une première fois les suffrages de l'Académie française; à la mort d'Alexandre Duval, en 1842, il se présenta de nouveau, mais avec moins d'ardeur et un désir un peu attiédi de réussir; cette fois il fut élu. Sa réception fut la dernière séance publique où M. de Chateaubriand consentit à paraître. M. Ballanche ne lut pas lui-même son discours de réception, c'est M. Mignet qui le prononça à sa place; le bon Ballanche assistait à la séance avec le plus admirable sang-froid, et ce jour qui, pour le cercle de l'Abbaye-au-Bois, était un véritable événement, le laissa dans une parfaite indifférence. Debout à son banc avant la séance, il promenait ses regards sur la salle et sur le public, à travers son lorgnon, de l'air d'un homme absolument désintéressé de ce qui allait se passer.
Mme Récamier ne partageait pas son insouciance et jouit vivement de son succès.
Ce n'était pas que M. Ballanche, malgré sa candeur et sa simplicité, fût dépourvu d'intérêt pour sa gloire et sans désir de renommée. Il connaissait très-bien sa propre valeur, et la confiance qu'il avait dans le rang que lui assignerait la postérité le laissait fort calme sur les jugements des contemporains. D'ailleurs, ce qu'il mettait bien au-dessus d'un succès littéraire, c'était l'influence morale et philosophique qu'il voulait exercer. Entouré d'une sorte de petite église, il avait des adeptes, et M. de Chateaubriand l'avait surnommé l'hiérophante, en le badinant sur la petite secte politique et religieuse qui le reconnaissait pour chef.
Le fait, est que, dominé par son amour de l'humanité, l'esprit rempli des plus nobles abstractions, obéissant, sans jamais calculer ses ressources, à une générosité qui ne connaissait pas de bornes, il avait petit à petit dissipé toute sa médiocre mais honorable fortune.
En 1833, M. Guizot, ministre de l'instruction publique, de son propre mouvement et sans aucune sollicitation, avait donné à M. Ballanche une pension littéraire de 1.800 francs; il était impossible de mieux placer une récompense de ce genre. Cependant M. Ballanche se résignait avec beaucoup de peine à la recevoir, et sans l'autorité de Mme Récamier, il eût abandonné cette pension qui pesait, disait-il, à sa conscience, parce que d'autres gens de lettres en avaient encore plus besoin que lui.
On le voit, cet admirable esprit, fait pour concevoir les plus belles théories de la métaphysique, qui devinait les règles de l'histoire et savait revêtir sa pensée d'une poésie si élevée, était hors d'état de diriger sa propre existence.
Outre le laisser aller de sa générosité, M. Ballanche avait encore un moyen infaillible de se ruiner: il était possédé de la passion des inventions en mécanique, et les essais en ce genre lui coûtaient fort cher. Pour donner une idée des illusions dont il pouvait se bercer en se livrant à son goût pour les machines, je vais copier une lettre qu'il écrivait à Mme Récamier, dont l'amitié et la raison s'inquiétaient également sur l'avenir de cet aimable, excellent et imprudent philosophe:
M. BALLANCHE À Mme RÉCAMIER.
«D'ici à la fin de l'année je serai dans une situation excellente, vous pouvez en être certaine. Je me trouve associé pour une assez bonne part dans une affaire très-considérable qui va enfin aboutir.
«Voici le fait:
«Nous sommes trois qui avons fourni à un ingénieur, dont le nom ne vous est point connu, M. de Précorbin, les moyens de parvenir à la solution du problème dont tant de gens s'occupent sans avoir pu encore le résoudre. Aujourd'hui il est parfaitement résolu. Il s'agit du plus grand pas qu'on ait fait faire jusqu'ici à la vapeur. Vous pouvez être certaine qu'il va résulter de cette nouvelle invention une amélioration immense dans tous les services où la vapeur est employée. Le système des chemins de fer va complétement changer et la navigation en recevra une notable amélioration. Nous sommes arrivés au point où les capitalistes n'ont plus qu'à s'occuper de l'exploitation. Ces capitalistes sont tout trouvés.
«Je ne me mêlerai en aucune façon de l'exploitation; je ne serai là que pour participer aux bénéfices dans la proportion des avances que j'ai faites; je suis même resté étranger au traité fait avec les capitalistes.
«Ce que je voulais, c'était de faire éclore une invention à laquelle j'ai cru, dès qu'elle m'a été expliquée.
«Quant à l'invention qui m'est personnelle, j'en crois le succès assuré. Comme invention, ce sera une fort belle chose, et elle aura je crois de très-grands résultats.
«En fin de compte, j'aurai accompli trois choses:
«Un monument littéraire qui sera ce que Dieu voudra;
«Un appui utile donné à une sorte de régénération dans l'emploi de la vapeur;
«Enfin, l'invention d'une machine qui sera un jour le point de départ de beaucoup d'autres inventions utiles: car c'est un moteur nouveau que j'introduis dans le monde industriel.
«Ma vie n'aura pas été sans importance. Prenez, je vous en conjure, patience jusqu'à la fin de l'année, et surtout ne vous inquiétez point de ma situation gênée en ce moment, pour être plus tard aisée.»
On comprend que les lettres ou les conversations dans lesquelles M. Ballanche croyait, par de semblables explications, tranquilliser Mme Récamier, étaient loin de rassurer son amitié.
En 1843, on fit faire à M. de Chateaubriand un nouvel essai des eaux: on l'envoya à Bourbonne-les-Bains; il se soumit, sans croire à l'efficacité du remède. Il écrivait de cette ville:
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«30 juin 1843.
«J'ai fait mon voyage comme tout ce qu'on fait à regret en vous quittant. J'ai revu ce qui se voit partout, des champs d'une terre qui ne m'intéresse plus et des moissons qui ne seront plus pour moi: il y a bien longtemps que j'ai vu tout cela, et je n'aime à voir que vous. Sous un monceau de jours, on n'aperçoit l'horizon que sur des temps où l'on a passé. Me guérirai-je ici? Je l'écris rue du Bac[107]; mais on ne guérit point des années. J'en suis toujours à la même chanson. Nous sommes toute une bande de blessés ici, mais enfin je ne tarderai pas à vous revoir.
«Je vais aller me promener avec l'alouette, elle vous chantera de mes nouvelles, puis elle se taira pour toujours sur le sillon où elle sera descendue. Voilà tout ce que ma pauvre main me permet d'écrire aujourd'hui. Mille choses à nos amis.
«Ne m'écrirez-vous pas un petit mot? Il me fera grand plaisir. Mon écriture s'est rapetissée, comme ma personne, je tiendrai bien peu de place. Gardez bien mon souvenir; il ne vous gênera pas. Si par hasard vous vous avisiez de m'écrire, c'est à Bourbonne-les-Bains. Que faites-vous, où avez-vous passé vos jours? Je me baigne demain pour la première fois. Est-ce un garçon ou une fille qu'aura eu Mme Lenormant? Je sais bien mes souhaits.»
LE MÊME.
«Bourbonne, 1er juillet 1843.
(Dictée). «Vous avez donc la pensée de m'écrire de votre propre main, lorsque de mon côté je griffonnais la petite lettre que vous avez reçue. N'est-il pas merveilleux de s'entendre ainsi? Je pense tout ce que vous pensez. Je ne pense plus qu'à Venise: c'est là qu'il nous faut finir, dans une ville qui nous appartient. Nous ne trouverons aucune résistance pour ce projet dans la rue du Bac; alors, faites provision de santé et de courage.
«Je n'essaierai les eaux ici que lundi prochain; à la vérité, je n'en espère rien du tout. Je n'ai qu'un seul espoir gravé dans le coeur: celui de vous revoir. Aujourd'hui je n'ai rien fait; j'ai voulu aller voir le cimetière pour me divertir; je n'ai pas pu y parvenir, et pour avoir marché une trentaine de pas, je suis rentré chez moi mourant de fatigue. Voilà où j'en suis; mais peu importe, le coeur me reste, et c'est la seule bonne chose que je possède; vous savez s'il est à vous.
«Le maréchal Oudinot sort de chez moi avec sa femme; il a été remplacé par le maréchal Bourmont avec son fils. Ces deux mondes n'ont point de répugnance pour moi, parce que je n'ai rien à leur demander. Il y a ici une Mme de Menou: je croyais que Mme de Menou venait de mourir dernièrement en Italie; c'est là aussi que j'espère que nous irons mourir.
«2 juillet.
«Je reçois ce matin une lettre de Mme de Chateaubriand; vous lui avez parlé trop tôt de Venise et comme si vous vouliez y consentir. Je veux quitter la France pour toujours, cela ne s'exécute pas dans les vingt-quatre heures. Le temps a mis des réflexions dans ma vie: je ne puis ni être prêt, ni décider ma femme, pourtant très-consentante, avant l'année prochaine. Il faut que l'hiver passe encore sur nous. Nous nous envolerons à travers les Alpes au retour du rossignol.
«C'est demain décidément que je commence à me baigner, chose la plus inutile du monde.»
LE MÊME.
«Bourbonne, 6 juillet.
(Dictée). «C'est encore moi pour vous dire d'aller voir Mme de Chateaubriand qui se plaint de ne pas vous voir. Que voulez-vous? puisque vous vous êtes associée à ma vie, il faut la partager tout entière. Que faites-vous? Où êtes-vous allée?
«Ma mauvaise santé a bien dérangé notre année, mais c'est aussi la dernière fois. Il me restait quelque chose à essayer: maintenant j'aurai la conscience aussi nette, que je savais d'avance l'inutilité de ma course. Ne dites pas cela rue du Bac; on rabâcherait des Pyrénées où tout se serait passé exactement comme ici. C'est beaucoup que de m'en tirer tout juste comme je m'en tire, sans avoir à supporter les maux que la pauvre vicomtesse de Noailles avait attrapés à Carlsbad.
«Je ne fais rien du tout ici. Il ne m'est pas venu la moindre inspiration; je suis seulement persécuté et enchanté des fables de La Fontaine qui me reviennent incessamment à l'esprit:
«Passe encore de bâtir, mais planter à cet âge!
«Je vais profiter ce matin de la clef du cimetière que l'on m'a prêtée. Je suis du reste traité ici comme partout, beaucoup trop bien. Ce qui m'a le plus touché, ce sont neuf collégiens qui sont venus me visiter du collége de La Marche, à quatre lieues d'ici, et auxquels j'ai été obligé de donner un billet, pour affirmer qu'ils étaient bien venus me voir, afin de leur éviter une pénitence.
«Quand vous viendrez me chercher, je vous donnerai aussi un petit mot pour vous excuser auprès de vos amis.
«Mon bain ce matin m'a fait assez de bien; c'est le quatrième, mais ils me semblent encore affaiblir mes pauvres jambes. Nous irons chercher une gondole à Venise.
«Je suis charmé de ce que vous me dites de M. de Noailles, car je lui suis très-réellement attaché. Ne m'oubliez pas auprès de tous nos amis; Ballanche le philosophe n'a besoin que de lui, mais je tiens à M. Lenormant et à M. Ampère par ma faiblesse.
(Et de sa main.)—«Je veux finir par deux mots de mon écriture pour vous prouver que je vis encore pour vous. Il est bien fâcheux d'en être réduit là.»
LE MÊME.
«Bourbonne, 12 juillet 1843.
(Dictée.)—«Je comptais vous écrire de ma main, mais j'avais compté sans mon hôte. Les douches, qui me fatiguent horriblement, ont enlevé le reste de ma force. Vos jugements sont bien sévères sur la rue du Bac, mais songez aux différences d'habitudes. Si vous jugez comme des niaiseries ce qui occupe de ce côté-là, on juge aussi comme des niaiseries ce qui vous occupe de votre côté: il ne faut que changer de point de vue.
«Rien, je vous assure, ne m'intéresse ici. Il m'est venu hier des collégiens qui m'ont fait de la musique dans la rue. Je ne sais, du reste, s'il existe quelques personnes ici: ce qu'il y a de sûr, c'est que j'ai fermé ma porte, et que je ne vois pas un chat. Votre heure ne sera jamais employée que pour vous. Hélas! que votre vie ne soit pas dérangée par mon absence: j'approche du terme où vous n'aurez plus qu'à penser à moi pour toujours.
«Je suis à ma troisième douche. Elles m'accablent; mais je ne veux pas qu'on ait rien à me reprocher: on ne dira plus que je ne fais rien, parce que je ne crois à rien.
«Que vous êtes bonne de m'écrire! et je suis si touché de votre écriture lassée, que je veux vous en remercier par un mot de la mienne.
«Quand donc Amélie aura-t-elle un successeur de plus? Il faut être bien jeune pour se tromper d'un si grand nombre de jours. Vous allez revoir les Noailles, je vous en félicite.
(Et de sa main.)—«Conservez-moi bien votre attachement, c'est toute ma vie. Vous voyez comme ma pauvre main tremble, mais j'ai le coeur ferme.»
LE MÊME.
«Bourbonne, 14 juillet.
(Dictée.)—«Grand merci mille fois de votre petit mot du 12, toujours de votre propre main: cette religion des souvenirs me ravit. Ah! la pauvre Vallée[108]! il n'y a plus assez de hauts sentiments dans le monde pour me la rendre jamais. Au reste, qu'y ferais-je sans vous? Ce ne serait ni Châtenay ni Aunay où je retrouverais ce que j'ai perdu. Là commence aujourd'hui un monde que je méprise et avec lequel je n'ai rien de commun.
«J'en suis toujours à ma petite fumée du soir sur la cheminée d'une chaumière et à deux ou trois hirondelles qui sont, comme moi, ici en passant.
«Les collégiens sont revenus en masse avec leurs professeurs à leur tête. Ils ont exécuté eux-mêmes, sous mes fenêtres, des airs sur des instruments à vent. Ils jouaient réellement à ravir. De mon temps, nous autres grimauds, nous chantions à l'unisson:
«Quand le roi partit de France, En malheur il partit. Il en partit le dimanche, Et le lundi il fut pris.
«La rime n'était pas riche, mais la France était là tout entière. Des grimauds s'attendrissant sur la bataille de Pavie, qui s'était donnée deux cent vingt ans avant eux, cela vaut mieux que la chapelle élevée à la mémoire de M. le duc d'Orléans, surtout quand on a abattu avec tant de courage la chapelle commencée en souvenir de la mort du duc de Berry. Que nous sommes pleins de conséquence, nous autres Français! que nous sommes dignes de la liberté, et quels nobles transports nous animent contre l'esclavage où nous vivions il y a cinquante ans!
«Eh! bon Dieu, que vous dis-je là? pourquoi viens-je mêler des choses si étrangères à votre mémoire? C'est qu'elle me reporte naturellement à tout ce qu'il y a de bon et de beau.
«Bonsoir pour aujourd'hui. Je vais aller voir un pinson de ma connaissance qui chante quelquefois dans les vignes qui dominent mon toit.
«Vers la fin du mois j'espère être auprès de vous.
«Vous me contez gaiement que vous ne voyez plus que des femmes qui ne vous plaisent guère: moi, j'en suis aux curés qui m'envoient des framboises; si du moins je vous les pouvais porter!
«Je vis ici sur mon passé: il n'est question que du Génie du christianisme, que je barbouillais il y a plus de quarante ans.
(Et de sa main.)—«Mon petit mot maintenant, c'est ma signature. Ma main tremble fort du choc de la douche. À bientôt.»
LE MÊME.
19 juillet 1843.
«Ma main allait mieux hier, parce que j'avais eu une nuit plus tranquille: n'importe, je tiens à vous écrire ce matin. Je vous remercie de votre lettre du 16, mais je crains que vous ne vous fassiez mal en vous fatiguant pour m'écrire. J'étais bien sur que c'était vous qui aviez poussé M. Ampère, et je vous en remercie. Je me remettrai en route pour vous revoir la semaine prochaine, vers la fin. Il nous restera bien des jours à l'automne, nous verrons ce que nous en ferons. Pouvez-vous me lire? J'en doute. Mais aimez-moi un peu du plaisir que j'ai à causer, même de loin, avec vous. Votre lettre était un peu rude, mais elle m'allait au coeur par l'intérêt que vous prenez à ma triste vie. À vous et à bientôt.
«Mme de Chateaubriand de son côté me dit mille biens de vous: voilà comme vous me tenez enchaîné de toutes parts.
(P.-S. dicté.)—«Mais vous ne m'avez rien dit de Mme Lenormant: est-elle enfin accouchée? se porte-t-elle bien? le nouveau-né est-il Mlle ou M. Lenormant? Vous savez combien je tiens à ce dernier par ses chrétiennes opinions.»
À son retour des eaux de Bourbonne, au mois d'octobre 1843, M. de Chateaubriand reçut de M. le comte de Chambord la lettre qu'on va lire. Accablé par les infirmités dont le poids se faisait cruellement sentir à cette imagination restée si poétique et si vive, il se rendit néanmoins avec empressement à l'appel de son jeune prince.
M. LE COMTE DE CHAMBORD À M. LE VICOMTE DE CHATEAUBRIAND.
«Magdebourg, le 30 septembre 1843.
«Vous savez, Monsieur le vicomte, que je désire depuis longtemps vous voir pendant quelque temps auprès de moi. Des obstacles qui m'ont vivement contrarié s'y sont opposés jusqu'ici, mais une circonstance, qui me paraît favorable, s'offrant à moi, je m'empresse d'en profiter pour faire appel à votre dévouement. Après y avoir mûrement réfléchi, je me suis décidé à aller en Angleterre. Sans doute on peut faire des objections contre ce voyage, surtout dans le moment présent; mais il m'a paru que je devais avant tout chercher à me rapprocher de la France, et à entrer en relation avec les hommes qui peuvent le plus m'aider de leurs bons conseils et de leur influence.
«Je serai à Londres dans la première quinzaine de novembre, et je désire bien vivement qu'il vous soit possible de venir m'y rejoindre: votre présence auprès de moi me sera très-utile et expliquera mieux que toute autre chose le but de mon voyage. Je serai heureux et fier de montrer auprès de moi un homme dont le nom est une des gloires de la France, et qui l'a si noblement représenté dans le pays que je vais visiter.
«Venez donc, Monsieur le vicomte, et croyez bien à toute ma reconnaissance et au plaisir que j'aurai à vous parler de vive voix des sentiments de haute estime et d'attachement dont j'aime à vous renouveler ici la bien sincère assurance.
«HENRY.
«Mes compliments affectueux, je vous prie, à Mme la vicomtesse de Chateaubriand.»
M. DE CHATEAUBRIAND À Mme RÉCAMIER.
«Boulogne, ce 21 novembre 1843.
(Dictée.)—«Je voulais vous écrire de ma propre main, mais je suis si las que je suis forcé de dicter à M. Daniélo. Je pars demain matin à sept heures pour l'Angleterre. J'ai reçu il y a trois jours votre excellente lettre; tout va bien jusqu'ici. Une députation de la ville est venue me voir.