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Souvenirs de Madame Louise-Élisabeth Vigée-Lebrun, Tome troisième

PARIS, (continued 3)

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Il faut croire que cette rancune de Bonaparte contre moi n'était pas bien forte, car très peu de jours après avoir parlé ainsi, il m'envoya M. Denon me commander de sa part le portrait de sa soeur, madame Murat. Je ne crus pas devoir refuser, quoique ce portrait ne me fût payé que dix-huit cents francs, c'est-à-dire moins de la moitié de ce que je prenais habituellement pour ceux de cette grandeur. Cette somme devint d'autant plus modique, que, pour me satisfaire dans la composition du tableau, je peignis à côté de madame Murat sa petite fille qui était fort jolie, et cela sans augmenter le prix.

Il me serait impossible de décrire toutes les contrariétés, tous les tourmens qu'il me fallut endurer pendant que je faisais ce portrait. D'abord, à la première séance, je vis arriver madame Murat avec deux femmes de chambre qui devaient la coiffer pendant que je la peindrais. Toutefois, sur mon observation qu'il me serait impossible ainsi de pouvoir saisir des traits, elle consentit à renvoyer les deux femmes. Ensuite, elle manquait sans cesse aux rendez-vous qu'elle me donnait, de façon que, dans mon désir de terminer, elle m'a fait passer presque tout l'été à Paris, attendant le plus souvent en vain, ce qui m'impatientait à un point que je ne saurais dire. De plus, l'intervalle entre les séances était si long, qu'il lui arrivait de changer de coiffure. Dans les premiers jours, par exemple, elle portait des boucles de cheveux pendantes sur ses joues, et je les fis comme je les voyais; mais quelque temps après, cette coiffure ayant passé de mode, elle revint coiffée tout autrement, en sorte que je fus obligée de gratter les cheveux que j'avais peints sur le visage, de même qu'il me fallut effacer des perles qui formaient un bandeau, pour les remplacer par des camées. Il en arrivait autant pour les robes. Celle que j'avais faite d'abord était assez ouverte, comme on les portait alors, et garnie d'une large broderie; cette mode ayant changé, force fut de rapprocher la robe et de recommencer les broderies, qui se trouvaient beaucoup trop éloignées. Enfin tous les ennuis que madame Murat me faisait éprouver finirent par me donner tant d'humeur, qu'un jour, comme elle se trouvait dans mon atelier, je dis à M. Denon, assez haut pour qu'elle pût l'entendre: «J'ai peint de véritables princesses qui ne m'ont jamais tourmentée et ne m'ont jamais fait attendre.» Le fait est que celle-ci ignorait parfaitement que l'exactitude est la politesse des rois, comme le disait si bien Louis XVIII, qui, à la vérité, n'était pas un parvenu.

Délivrée du tracas que m'avait donné ce portrait de madame Murat, je repris le train de vie paisible dont j'avais la douce habitude; mais mon goût pour les voyages n'était point encore satisfait: je n'avais point vu la Suisse, et je brûlais du désir d'aller contempler cette belle nature. Je résolus donc de quitter encore une fois Paris, et je partis en 1808, pour aller courir les montagnes. Comme j'adressai dans le temps la relation exacte de ce voyage à la comtesse Vincent Potocka, je me borne à placer ici les lettres que je lui écrivais, dont j'ai gardé les doubles.

VOYAGE EN SUISSE EN 1808 ET 1809.

LETTRE Ire 32.

De Bâle à Bienne; de Bienne à l'île Saint-Pierre.

Puisque vous le voulez, Madame, je vais causer avec vous de mes courses pittoresques en Suisse où bien souvent je vous ai promenée en idée; mes récits et mes descriptions seront simples comme la nature; je n'ose pas vous garantir leur intérêt; mais j'ose vous garantir leur vérité.

C'est par Bâle que j'ai fait mon entrée en Suisse; je ne m'arrêterai pas à vous décrire cette ville, parce qu'elle est beaucoup trop connue; je me bornerai à vous dire qu'en arrivant à Bâle, je me fis annoncer chez M. Ethinger, banquier, qu'il se rendit tout de suite à mon hôtel, et qu'il me donna un dîner où il avait invité beaucoup de monde. Je pris le chemin de l'évêché de Bâle pour aller à Bienne; c'est M. Ethinger qui me conseilla de suivre cette route. Il avait grandement raison, car cette route est sans contredit la plus pittoresque, la plus variée, la plus grandiose. On y voit des scènes de paysage qui surpassent en beauté tout ce qu'on peut voir dans l'intérieur de la Suisse; j'étais sans cesse en admiration. Sur ce chemin se trouve Pierre-Pertuis, arcade de rocher formée par la nature elle-même, qui présente à elle seule un paysage et qui encadre une vue délicieuse.

Aimable comtesse, si vous avez peur des précipices, je ne vous engage pas à suivre la route de l'évêché de Bâle; vous pourriez bien n'y éprouver d'autre sensation que le mal de la peur; les précipices sont à perte de vue, sans parapets ni barrières; on les trouve à la droite du chemin; d'énormes rochers à pic bordent le côté gauche. Il s'en est peu fallu que je ne sois tombée dans ces abîmes. Le cheval qui menait ma voiture, allait de droite à gauche au bord des précipices. Le chemin est étroit. Tout à coup mon cheval se cabre; le sang lui sort des narines et jaillit sur les vitres de ma voiture: le cocher descend pour arrêter le cheval, qui bondissait toujours. J'avoue que j'étais fortement effrayée; je dissimulais ma peur pour ne pas augmenter celle de ma chère compagne Adélaïde; le ciel eut enfin pitié de nous. Au moment même où nous étions sur le point d'être emportées dans les précipices, un homme (le seul que nous ayons rencontré sur cette route) vient à nous, ouvre la portière et nous fait descendre; puis aussitôt il se réunit au cocher pour retenir le cheval et lui relâcher le harnais; le col de la pauvre bête était trop serré, et le sang lui avait porté à la tête. Nous étions certainement perdues sans ce bon paysan; j'ai voulu le récompenser, mais il m'a refusée en disant: Je suis heureux de m'être trouvé là. Que Dieu le bénisse pour prix du service qu'il nous a rendu!

Nous continuâmes notre route presque toujours à pied, pour ne pas nous exposer à de nouveaux périls, et nous arrivâmes à Bienne. Je ne suis restée qu'un jour à Bienne pour me reposer, et je m'abstiendrai de vous en parler. Il me tardait de voir l'île de Saint-Pierre, devenue fameuse par le séjour de l'auteur de la Nouvelle Héloïse. Je traversai donc le lac, et je touchai à ce coin de terre qui n'a point l'imposant caractère des paysages suisses, mais qui offre à l'oeil de paisibles champs où le bonheur semble nous attendre. Malgré son peu d'étendue, on trouve dans l'île de Saint-Pierre toutes sortes de productions, des vignes, du blé, des fruits; la nature y est vivace, et la végétation y brille du plus riche éclat. On monte sur une hauteur par un joli chemin ombragé, qui conduit à un bois de haute futaie; on s'enfonce avec délices dans l'ombre et la verdure de ce grand bois; aucun bruit ne trouble le promeneur solitaire qui vient y rêver; le silence de ce charmant asile n'est interrompu que par les mélodies du rossignol et les chants d'autres oiseaux. J'ai vu dans ce lieu pastoral et tout-à-fait élyséen une grande salle où chaque dimanche les villageois du voisinage se réunissent pour danser. Vous auriez été heureuse, aimable comtesse, de vous asseoir sur un banc placé à l'extrémité du bois sur la hauteur; on y jouit de l'air de plus pur et de la vue du lac; on y est seul sans être isolé, car les bords du lac sont peuplés de mille habitations bâties au pied des montagnes, et ces montagnes sont cultivées soigneusement. Après les différens spectacles de la nature, la seule curiosité, la seule chose intéressante de l'île de Saint-Pierre, c'est la maison qu'habita Rousseau; elle est située au milieu de l'île, et, vous le dirai-je, Madame, ce n'est plus qu'un cabaret!... L'immortelle renommée de l'écrivain genevois n'a pu sauver sa demeure de cette profanation.

Quelques douces que fussent pour moi les promenades et les rêveries dans l'île de Saint-Pierre, il a fallu m'arracher à ces lieux; je suis retournée à Bienne, et de Bienne je suis venue à Berne. Le chemin qui mène à Berne passe à travers les sites les plus variés. En approchant de la ville, on découvre sur le plateau d'une montagne quatre lacs, et bientôt ensuite la chaîne des glaciers et tous les monts environnans; le spectacle de ces grandes chaînes montagneuses frappe vivement l'imagination. Le lendemain de mon arrivée à Berne, je suis allée chez madame de Vatteville dont le mari était lendamman, et chez le général Vial, notre ambassadeur; j'ai reçu d'eux le plus aimable accueil. J'ai fait avec le général Vial des courses charmantes aux environs de Berne; l'Arno entoure la ville; il anime et embellit tout, et chaque pas conduit à des sites qu'il faut admirer. Berne a une cathédrale et deux hospices qui méritent d'être visités par les voyageurs. La ville est bâtie sur la hauteur; on trouverait difficilement un point de vue aussi beau que celui qu'on découvre de la plate-forme de Berne.

LETTRE II.

La vallée de Lauterbrunn, la chute du Schaubach, les glaciers de Grindelwald; Schaffouse.

Aimable comtesse, je continuerai à vous faire voyager avec moi dans cette contrée tant aimée des artistes, des poètes et des esprits rêveurs; les spectacles, les tableaux qui vont passer sous vos yeux sont de la plus grande sublimité. Dans les courses dont il va être question, j'avais une compagne de plus, la belle et gracieuse madame de Brac dont j'ai fait la connaissance à Berne; son mari occupait le poste de chargé d'affaires de la Hollande en Suisse; madame de Brac était grosse de sept mois. Elle avait un fils âgé de dix ans, d'une remarquable intelligence. Le jeune de Brac était constamment à me regarder peindre; il me disait: «Madame, vos paysages sont vivans, permettez-moi d'en copier.» Un jour je lui en donnai un, il me rapporta la copie que je pris pour mon original.

En quittant Berne, je suis venue à Thoun, et de Thoun je me suis dirigée vers le fameux glacier; avant d'arriver à ce glacier, il faut traverser la grande vallée de Lauterbrunn qui présente l'aspect le plus sauvage; la vallée de Lauterbrunn est si âpre et sombre, que je ne pouvais pas me résoudre à la croire habitée. Elle est enfermée de tous côtés par des montagnes si élevées que le soleil ne peut l'éclairer entièrement qu'à son midi; aussi les matinées y sont ténébreuses, et sitôt que le soleil descend à l'horizon, la nuit y revient. La vallée de Lauterbrunn est donc les trois quarts du temps le domaine des noires ombres. D'après cela, jugez quelle charmante surprise dut être pour nous la rencontre de plusieurs jeunes filles jolies comme des anges; leur teint était rose et blanc; un air de candeur naïve ajoutait encore à leur beauté. Elles nous apportèrent de très belles et d'excellentes cerises. Dans un lieu aussi triste, aussi sauvage, ne pourrions-nous pas croire que ces jeunes bergères, ainsi que leurs fruits, nous étaient descendus du ciel? Cette scène toute fantastique était pour moi comme une scène des Mille et une Nuits.

De grosses pierres encombrent les chemins de la vallée; notre voiture était horriblement cahotée, et je tremblais que madame de Brac ne fît une fausse couche. Nous avons rencontré de gros torrens sales et très rapides dont mon éteignoir aurait eu grand'peur, s'il avait été là. Celui que j'appelle ici du nom d'éteignoir, parce qu'il refoulait en moi toutes les pensées d'art et de poésie, est un certain M. D... qui probablement vous est inconnu, aimable comtesse. «Quel vilain pays que la Suisse!» me disait ce M. D...; «les montagnes et les torrens me font mourir de peur; je n'aime de la Suisse que les prairies.»

Il ne faut pas que j'oublie de vous parler de la cascade du Schaubach devant laquelle nous nous sommes arrêtées en chemin. Cette cascade tombe d'une hauteur de huit cents pieds; aussi le bas de sa chute se transforme en tourbillons de fumée; cette immense nappe d'eau qui roule et se précipite avec fracas vous éblouit, vous étourdit, vous fait perdre la tête. En face de la cascade se trouvent quelques habitations. De là on voit cette superbe montagne de neige appelée Iung-Frau, où l'homme n'a jamais pu monter. Arrivées au bout de la vallée de Lauterbrunn, nous trouvâmes une grande quantité de chalets entourés d'arbres fruitiers. Nous couchâmes à l'auberge du Curé, en face des glaciers de Grindelwald, très beaux et très imposans par leur masse énorme.

Nous sommes retournés à Berne, en passant par Brientz, et de Berne nous sommes venus à Schaffouse. Après avoir dîné à Schaffouse, je reçus la visite du bourgmestre à qui j'avais été recommandée; il me proposa de me conduire à la chute du Rhin; j'acceptai son offre obligeante. Le bourgmestre me mena dans un très petit bateau, et je ne pouvais me défendre d'un peu de frayeur en voyant quantité de rochers placés çà et là sur notre passage. Enfin nous voilà au bas de cette chute d'eau dont la majestueuse beauté inspire une sorte de terreur. Je suis montée aussitôt dans le petit pavillon qu'ébranle continuellement la violence de la cascade. Ce pavillon est le point d'où on peut jouir de la manière la plus complète de l'effet de ces vastes masses d'eau; l'arc-en-ciel s'y voit constamment. J'ai visité également le dessus de la chute qui est superbe. J'ai peint ces deux vues.

Des coteaux couverts de vignes entourent la chute du Rhin, et je demandai au bourgmestre de m'envoyer du vin de sa vigne; il me répondit avec un peu d'embarras que le port coûterait plus que le vin ne vaudrait; je l'assurai que j'en avais bu et qu'il était excellent: «Monsieur a bien raison, me dit alors Adélaïde; le vin que vous avez bu à l'auberge est de la côte du Rhin.» Je reconnus ma méprise; j'avais confondu la côte et la chute, et j'en fus honteuse.

LETTRE III.

Zurich; Ehrlebacz, l'île d'Houfnau, Rapercheld, la vallée de Glaris.

En voyageant en Suisse, on passe d'enchantement en enchantement; quand on sait bien voir, on n'y connaît point la monotonie; à chaque pas la scène varie; d'un site charmant vous passez à un site sévère: c'est ce que j'éprouvai en allant à Zurich. Après avoir visité les curiosités de la ville et les environs, j'allai m'installer dans une jolie maison de campagne à Ehrlebacz, au bord du lac; cette maison appartenait au général baron de Salis; lui-même habitait tout près de là avec sa femme, sa fille et sa belle-fille, et ce voisinage ne faisait qu'augmenter le charme de mon séjour. Je fus reçue par le général et par les siens comme si j'eusse été de la famille. Je ne puis oublier les douces heures que j'ai passées dans leur société. Le bon général avait quatre-vingt-un ans; malgré son âge et ses infirmités, il était toujours gai, spirituel; il me racontait mille piquantes anecdotes; à l'âge du général, la main peut bien être paresseuse, et cependant le vieux et excellent baron écrivait souvent à ses amis. J'avais rencontré aussi le général baron de Salis dans mon voyage à Naples, et je l'avais trouvé aimable et bon, comme je l'ai dit ailleurs. Du reste, il n'était point pour moi une connaissance nouvelle; avant que l'ouragan révolutionnaire eût tout dispersé, j'avais connu et reçu chez moi à Paris le bon général; tous les gens de bien l'estimaient et l'aimaient.

Les deux côtés du lac sont parsemés de villages pittoresques et d'élégantes maisons de campagne, la végétation y est riche et variée; une forêt de sapins couvre les riantes habitations. Les sites sont tellement champêtres, surtout à la droite du lac du côté du mont Albis, qu'on se rappelle involontairement les peintures de Gessner; en effet, c'est là qu'était sa demeure, et c'est là qu'il a écrit d'après nature. Une de nos jouissances était d'entendre tous les dimanches matin, à huit heures précises, les cloches de différens villages des bords du lac, qui toutes sonnent à la même heure; leurs sons différens se confondent, se perdent ensemble selon leur distance: c'est un mélange qui, sans être calculé, produit une harmonie lointaine délicieuse.

Avant de quitter Ehrlebacz, je désirais beaucoup faire une excursion, et je priai le général de permettre que sa belle-fille vînt m'accompagner; j'obtins cette permission; cette dame, qui n'avait guère plus de vingt ans, en fut aussi contente que moi. Dès le lendemain nous nous embarquâmes sur le lac de Zurich. Nous nous arrêtâmes à la petite île d'Houfnau, qui n'a pour habitans qu'une vieille femme et une jeune fille dont la nourriture se compose tout simplement de lait et de légumes. Une petite église, bien ancienne, entourée d'un cimetière, se trouve au milieu de l'île. La jeune fille nous montra un caveau ouvert, rempli de têtes de morts d'une grosseur prodigieuse: je ne pouvais en croire mes yeux. «Depuis quand ces têtes sont-elles entassées là?» demandai-je à la jeune fille.--«Ces têtes de morts, me répondit-elle, sont si anciennes qu'on ne peut savoir l'époque où elles ont été mises là.»

Nous quittâmes cette île et reprîmes notre barque pour aller coucher à Rapercheld; le soleil n'éclairait plus que les sommets des montagnes de Glaris; ces sommets étaient couleur de feu; les autres montagnes plus près de nous, plus basses, étaient dans l'ombre; cet effet mélancolique me charma tellement, que vite je pris mes pastels pour le peindre. Arrivées à l'auberge de Rapercheld, nous étions pressées de nous coucher, parce que nous voulions partir le lendemain de très bon matin pour une dernière excursion. Il m'a été impossible de dormir, parce qu'en face de nous des chants plaintifs se faisaient entendre. «Qui chante ainsi?» m'écriai-je.--«Ce sont des bergers, me répondit-on, qui soupirent leurs amours pour des jeunes filles logées là chez leurs parens.» On ajouta que c'était l'usage dans la contrée, et que souvent les parens ouvrent leur porte au jeune berger à qui ils veulent donner leur fille; en ce cas, les amoureux ont la permission de rester la nuit près du lit de celle qu'ils doivent épouser; on m'a bien assuré que jamais ils n'abusaient de cette permission. Ce coin de la Suisse est assez peu fréquenté; les habitans peuvent avoir conservé l'innocence primitive.

Le lendemain nous partons pour aller sur le lac de Walenstad; gardez-vous bien, Madame, de vous embarquer jamais sur ce lac; il n'a pas le charme des autres lacs de la Suisse, et ne présente que des périls; d'énormes montagnes l'entourent et le resserrent. À gauche, en entrant, se trouve un petit village avec son clocher, c'est le seul endroit où l'on puisse débarquer. Nous allions toujours en avant, lorsqu'un grand vent s'élève, et tout à coup de gros nuages noirs s'amoncellent sur les monts et sur nos têtes; j'admirais cet effet terrible; mais ma jeune compagne mourait de peur, d'autant que le batelier nous dit qu'il fallait vite retourner; plus loin nous n'aurions pu débarquer. D'après l'avis du batelier, et aussi vu la frayeur de ma compagne, nous rebroussâmes chemin. Il était temps, car la tempête ne tarda pas à gronder, et un peu plus tard nous aurions été en péril. Nous retournâmes à Rapercheld.

Nous avions eu le projet de visiter la vallée de Glaris, et plusieurs amis du général de Salis nous attendaient pour nous accompagner. Cette vallée n'a de remarquable qu'une cascade; elle est encaissée par de grandes roches, de sorte qu'à l'heure de midi on y étouffe de chaleur. Ma pauvre tête brûlait sous mon chapeau, et je ne pouvais plus y tenir; ayant aperçu en chemin des plantes à larges feuilles, j'en ramassai pour en couvrir ma tête; je les renouvelais sans cesse, et c'est ainsi que je parvenais à me rafraîchir. Nous étions tous accablés par la chaleur, lorsque enfin nous découvrîmes un chalet au bout de la vallée; nous y entrâmes pour nous reposer, et nous y bûmes du lait avec délices. La femme qui nous avait donné cette hospitalité si généreuse ne voulut point recevoir d'argent; nos compagnons nous firent entendre qu'elle accepterait plus volontiers des rubans; aussitôt nous détachâmes nos ceintures, et cette femme fut parfaitement satisfaite.

En traversant la vallée de Glaris, j'aperçus un village placé tout-à-fait au-dessous d'une montagne qui menaçait de crouler; plusieurs grosses pierres avaient déjà roulé jusques auprès des habitations; je dis à plusieurs des bonnes gens du village: «Je crains bien que cette montagne ne tombe un jour sur vous.»--«Que voulez-vous? me répondirent ces bonnes gens, nous sommes nés là, nous y mourrons.» Tristes et naïves paroles qui peignent toute la simplicité de ces lieux. On montre au bout de cette vallée, à droite et à gauche, les deux chemins que l'armée française et l'année russe ont suivis dans le temps des guerres de la révolution.

LETTRE IV.

Soleure; la montagne de Wunschestein; coucher et lever du soleil sur les montagnes.

Je n'ai rien à vous dire de Soleure, Madame, car je m'occupe peu de l'étude des villes; mais c'est à la nature que je donne toute mon attention, toutes mes pensées. En me promenant dans Soleure, je découvris, sur un des plus hauts sommets de la ligne du Jura, un petit chalet tout seul, bien petit; c'était un point; je demande qui loge là, si haut, tout seul; on me répond qu'on peut y arriver très facilement; j'avais peine à le croire, car la montagne est à pic; cependant, après des informations plus précises, on me conseille d'y monter pour voir le coucher et le lever du soleil; le maître de l'auberge où j'étais me décide enfin, en me disant qu'on y va par une grande route superbe, que ma calèche et quatre chevaux m'y mèneront dans la perfection. Me voilà décidée.

Il faisait le plus beau temps du monde; pas un nuage. Je vais assez bien en voiture pendant trois quarts d'heure; mais ensuite cette soi-disant grande route n'était plus qu'une sorte de chaos; c'étaient de grosses pierres les unes sur les autres, pointues, bossues; une montée à pic sans garde-fou. Vous jugez bien, Madame, que je pris le parti d'aller à pied. Mon guide ne revenait pas de mon courage; il fut grandement étonné de ma marche, qui a duré depuis quatre heures jusqu'à huit et demie; je suis montée à pic l'espace de trois lieues et demie; aux deux premières heures de la marche, la chaleur était affreuse; les ardeurs du soleil une fois passées, plus je montais, plus je me sentais forte; à dire vrai, le spectacle dont je jouissais me charmait au point de me faire oublier la fatigue. J'ai vu cinq ou six vastes forêts les unes sur les autres s'abaisser sous mes yeux; le canton de Soleure ne me paraissait plus qu'une plaine, la ville et les villages, de petits points; la belle ligne de glaciers qui bordait l'horizon se colorait de plus en plus des feux du soleil couchant; les autres montagnes étaient couleurs d'iris; des lignes d'or avec des arcs-en-ciel s'étendaient sur ma montagne à gauche; le soleil se couchait derrière le sommet; des monts violets-rougeâtres se perdaient insensiblement dans le lointain jusqu'au lac de Bienne et à l'extrémité de celui de Neuchâtel, si distans l'un de l'autre, qu'ils ne se détachaient que par deux lignes dorées et entourées de vapeurs transparentes. Je dominais encore des cavités profondes, des montagnes de la plus belle végétation; à mes pieds apparaissaient des vallons sauvages entourés de noirs sapins. À mesure que le soleil baissait, je voyais les nuances s'effacer; les différens sites prenaient un caractère sévère, tant par leurs formes que par le long silence qui est si bien en harmonie avec la chute du jour. Je puis vous dire, Madame, que j'ai joui de toute mon ame de ce spectacle si solennel et si mélancolique.

La lune s'est levée radieuse; je me trouvais à côté du chalet où je devais coucher; c'était là ce petit point que j'avais aperçu de la ville de Soleure. Les paroles me manquent pour dire quelle fut ma béatitude; l'air le plus pur, l'odeur aromatique des gazons que je foulais, me donnaient un véritable bonheur; si j'avais eu là quelques amis, je crois que je ne serais jamais descendue. Les vaches restent sur ces hauteurs pendant tout l'été; l'herbe odorante devient leur nourriture, et leur lait en est tout parfumé. Le lait fit seul les frais de mon souper, car le poulet qu'on m'avait donné au chalet était dur et sec. Je devais me lever avant trois heures pour aller encore une lieue plus loin sur la cime d'une montagne d'où je devais voir le lever du soleil. Je ne pus dormir à cause des puces, et j'attendis impatiemment l'heure du départ sur une chaise.

Me voilà en chemin avec mon Adélaïde et mon guide pour assister au spectacle du lever du soleil, mille fois plus radieux sur les montagnes que dans les plaines. Arrivée sur la cime du mont, je vois le disque doré du soleil levant, si brillant que mes yeux ne peuvent en soutenir l'éclat; le ciel était aussi pur que la veille; la nature n'était pas encore éclairée; un brouillard blanchâtre couvrait la vallée entière; c'était un néant de fumée. Peu à peu la ligne du glacier, qui avait été blanc-bleuâtre, se colore sur les sommets; elle prend des teintes roses, dorées; plus lentement les autres montagnes se verdissent, la plaine se découvre, les pointes des clochers reluisent; enfin les villes, les villages, les forêts, les prairies renaissent; cela ressemblait à une création. Le silence de ma montagne n'était interrompu que par le joli bruit des clochettes des troupeaux paissant çà et là autour du chalet. Il y avait avec nous un gros chien que j'ai tout de suite aimé; imaginez-vous qu'il regardait le soleil levant, immobile sur ses pieds, et qu'il pleurait en face de ce radieux spectacle. Ce chien était vraiment un bon compagnon, et je l'ai quitté avec regret. À huit heures et demie, je suis retournée à pied, descendant presque au galop ce mauvais chemin; ma voiture suivait; le bruit qu'elle faisait sur les pierres du chemin m'impatientait; ce bruit m'empêchait de penser et de jouir de mes impressions. Aussi ai-je pris le parti d'envoyer la voiture en avant pour ne plus l'entendre; à une heure après midi j'étais de retour à Soleure. Cette course à la montagne de Wunschestein restera toujours dans ma mémoire: que n'étiez-vous avec moi, aimable comtesse! c'est toujours mon refrain.

LETTRE V.

Vevay et ses environs.

Ne vous est-il pas arrivé, Madame, de rêver des lieux où vous voudriez vivre et mourir? Moi c'est dans un endroit comme Vevay que j'aimerais à passer ma vie avec quelques amis; Vevay, c'est le site de mes rêves, c'est mon lieu de prédilection; mais on ne s'arrête pas toujours là où on voudrait s'arrêter, et le destin ne nous permet guère d'être heureux. Le climat de Vevay est le meilleur climat de la Suisse; j'avais pris là une demeure sur les bords du lac de Genève qu'on voit dans sa plus grande largeur; à droite et en face, le lac est encadré par les hautes montagnes de Meillerie jusqu'à l'entrée du Valais, d'où sort le Rhône qui se précipite dans le lac. Les montagnes qu'on voit en face et à gauche produisent un effet superbe au soleil couchant; la végétation dont elles sont ornées, varie leurs tons à l'infini. C'est là qu'on découvre sur la hauteur la dent de Jamand.

Les environs de Vevay offrent de ravissantes promenades. En suivant la gauche du lac, on arrive au château de Chillon par des coteaux boisés entrecoupés de villages. Au bas, près du chemin, un ruisseau limpide s'échappe avec rapidité, et vous charme par son murmure; à droite, des arbres de haute futaie bordent le lac qu'on découvre à travers les branches. La délicieuse promenade au château de Chillon rappelle la Nouvelle Héloïse. Je suis allée à Clarence au lever du soleil; appuyée sur les ruines du chalet de Jean-Jacques, j'ai peint l'ensemble de ces lieux si pleins de romanesques souvenirs.

Ce n'est pas là que se sont bornées nos promenades autour de Vevay; nous allâmes, moitié à pied, moitié en char-à-bancs, sur la montagne pierreuse de Blonay. Accablés de fatigue et de chaleur, nous avions fait halte pour prendre un peu de repos, lorsque MM. de Blonay vinrent nous témoigner le désir de nous recevoir dans leur château; j'acceptai avec plaisir. On découvre du château de Blonay une vue admirable; on y domine le lac et les montagnes environnantes. De belles pêches nous furent apportées; j'avoue qu'en ce moment de lassitude et de soif, ces pêches étaient pour nous comme la manne dans le désert.

Nous descendîmes la montagne de Blonay par le plus beau temps du monde; la lune se levait radieuse. Arrivée à mon hôtel de Vevay, je dis à l'aubergiste que je désirais faire une course sur le lac, et lui demandai des rameurs; l'aubergiste me répondit qu'il me conduirait lui-même dans son bateau. Il avait l'air si bon homme que j'acceptai sa proposition, à condition toutefois qu'il ne prononcerait pas un seul mot pendant le trajet, voulant comme toujours admirer en silence les effets de la belle nature. Mon Adélaïde étant trop fatiguée pour me suivre, je partis seule avec le gros aubergiste; ce n'était pas Saint-Preux, je n'étais pas Julie, et n'en fus pas moins heureuse. Ma barque se trouvait seule sur le lac; le vaste silence qui s'étendait autour de moi n'était troublé que par le léger bruit des rames. Je jouissais complètement de cette belle lune si brillante; quelques nuages argentés la suivaient sur un ciel d'azur. Le lac était si calme, si transparent, que la lune et ces beaux nuages s'y reflétaient comme dans un miroir. En vous écrivant, très aimable comtesse, je me crois encore dans mon bateau sur ce magnifique lac dont vous auriez joui comme moi.

LETTRE VI.

Coppet; madame de Staël.

Je trouvai à Coppet plusieurs personnes établies; la bien jolie madame Récamier, le comte de Sabran et un jeune Anglais; puis je vis arriver Benjamin Constant, et le prince Auguste-Ferdinand de Prusse. La société se renouvelait sans cesse; on venait visiter l'illustre exilée, celle que l'empereur poursuivait de ses rancunes. Les deux fils de madame de Staël se trouvaient alors à Coppet; ils avaient pour gouverneur le littérateur allemand Schlegel; sa fille, très jeune encore, était fort jolie; elle avait un goût passionné pour l'étude.

Madame de Staël recevait avec grâce et sans affectation; elle laissait sa société libre toute la matinée. On ne se réunissait que le soir; c'est après dîner seulement qu'on pouvait causer avec elle. On la voyait alors marchant dans son salon, tenant en main une petite branche de verdure; quand elle parlait, elle agitait ce rameau, et sa parole avait une chaleur qui n'appartenait qu'à elle seule; impossible de l'interrompre: dans ces instans elle me faisait l'effet d'une improvisatrice.

Pendant mon séjour à Coppet, j'y ai vu jouer Sémiramis; madame de Staël remplissait le rôle d'Azéma; elle a eu de beaux momens dans ce rôle, mais son jeu était inégal. Madame Récamier mourait de peur dans son rôle de Sémiramis; M. de Sabran n'était pas trop rassuré dans son rôle d'Arsace. J'ai toujours remarqué qu'il n'y a que les comédies et les proverbes qui se jouent bien en société, mais jamais la tragédie.

LETTRE VII.

Genève et Chamouni.

Je ne vous dirai pas grand'chose de Genève dont il existe assez de descriptions; vous savez d'ailleurs que je ne suis pas venue en Suisse pour voir des villes. Il faut pourtant que je vous dise que Genève, toute république qu'elle est, ne connaît point l'égalité; le quartier d'en haut ne fréquente point le quartier d'en bas, et jamais un mariage ne se fait de bas en haut. Pendant mon court séjour à Genève, on m'a fait monter sur une terrasse qui domine une promenade, où les Genevois se sont battus à outrance pour empêcher l'érection de la statue de Jean-Jacques; ce grand écrivain est généralement détesté à Genève. Avant de quitter cette ville, j'ai reçu un honneur que vous me permettrez de ne pas oublier; on a daigné me donner le brevet de membre de l'Académie de Genève.

Je vous ai parlé d'une famille hollandaise avec laquelle j'avais fait connaissance à Berne, M. et madame de Brac et leur fils; nous partîmes tous ensemble pour Chamouni. Après avoir passé Saint-Martin et Bonneville, nous arrivâmes à Salange, par un chemin bordé à droite par de grands et superbes rochers dont le soleil éclairait les tons riches et variés. Nous montâmes tout en haut pour jouir de la magnifique vue du dôme du Mont-Blanc, de l'aiguille du Goûté. Le soleil couchant répandait des teintes dorées sur les hauteurs de cette masse énorme; les régions inférieures de la chaîne étaient couleur d'iris et d'opale; cette partie des glaciers n'avait pour toute lumière que le reflet du ciel. Enfin cette masse grandiose était interceptée à gauche par de hautes montagnes de sapins tout-à-fait dans l'ombre; en bas, les plaines l'étaient aussi, ce qui faisait un contraste et un repoussoir dont l'effet du Mont-Blanc n'avait pas besoin: mais ce contraste achevait le tableau. Je voulus peindre ce reflet; je saisis mes pastels; mais hélas! impossible; il n'y avait ni palette ni couleurs qui pussent rendre ces tons radieux...

Nous montâmes à Salange. Après notre déjeuner, nous partîmes aussitôt pour la vallée de Chamouni, qui ne ressemble en rien à tout ce que j'ai parcouru. De chaque côté ce sont de hautes montagnes de noirs sapins; à droite en entrant, ces tristes forêts sont entrecoupées d'énormes glaciers. On aperçoit au-dessus le Mont-Blanc, son dôme et l'aiguille du Goûté et d'autres glaciers. La source de l'Aveyron sort d'un ton sale d'une grande voûte de glace: en tout, ce lieu sauvage étonne, mais ne charme pas. Après notre déjeuner, comme il faisait un très beau temps, nous fîmes la partie d'aller voir la mer de glace. Il faut vous dire qu'il y avait quantité de voyageurs qui s'y rendaient en même temps; mais moi, pour éviter cette foule qui parlait, qui criait, je les laissai aller un peu en avant. Enfin je pars seule avec mon guide, pour éviter le train, les parlages sans fin de toute cette bande. Je vais donc pour monter à la mer de glace. Après une demi-heure de marche, je tournais un sentier très étroit sur la hauteur d'un énorme précipice, sans aucune barrière. Arrivée là, j'entends M. de Brac qui me crie: «Au nom du ciel, madame Lebrun, ne montez pas, je vous prie.» Lui, sa femme, son fils, continuent leur marche.

Je descends donc tout de suite avec mon guide: il me mène au glacier de Bosson, le plus beau de la vallée: j'en fus enchantée: ces nombreuses voûtes de glaces sont énormes de près; elles sont d'un ton transparent bleuâtre. Je m'établis pour peindre ce glacier en face, appuyant mon portefeuille sur le dos de mon compagnon; je mourais de soif. Mon guide avait un peu de vin, il m'en donna, et pour le rafraîchir il prit un petit morceau de glace. Après m'être reposée en peignant, je descends au-dessous de ce glacier; mon guide m'y cherche des fraises et m'en apporte quelques-unes qui étaient excellentes. En me promenant, je m'arrêtai encore pour peindre un point de ces montagnes bordées par un torrent; voyant une masse d'arbres superbes dans la prairie, je voulus aussi la fixer tout de suite: c'est, je crois, l'endroit le moins sauvage de la vallée.

Après cette promenade, je revins à mon auberge. Tous les voyageurs étaient de retour de la mer de glace. Ne voyant pas la famille de Brac, j'en demandai des nouvelles; on me répondit: «Hélas! le mari de cette dame s'est trouvé si mal par la frayeur que lui a causée ce chemin périlleux, qu'il a perdu connaissance. On vient de lui porter un matelas dans une petite cahute tout en haut de la montagne; sa femme se désespère ainsi que son fils.»--Me voilà bien inquiète de lui, de sa femme très avancée dans sa grossesse. Je reste devant l'auberge, attendant avec anxiété leur retour. Enfin après plus d'une heure (à la chute du jour), je vois arriver M. de Brac couché sur un brancard, le visage à moitié couvert, sa femme fondant en larmes, son fils poussant des cris déchirans: nombre de paysans entouraient et suivaient ce triste cortége, qui me fit l'effet d'un enterrement. Je ne puis exprimer la peine que j'éprouvais. Je fis porter M. de Brac mourant près de la chambre que j'habitais, ne pouvant quitter sa femme si intéressante, et si justement effrayée. Je pleurais avec elle, avec son fils. Toute la nuit, ne pouvant dormir, nous écoutions sans cesse à la porte du malade; mais hélas! nous n'entendions que des gémissemens. Nous en étions si oppressées que nous nous mîmes à la fenêtre pour respirer. Toute la nuit nous entendîmes tomber successivement des avalanches. Ce bruit sinistre ressemble à d'horribles coups de tonnerre. Nous attendions avec anxiété le matin pour savoir des nouvelles de M. de Brac; mais hélas! point de mieux. Il avait encore la même immobilité. Ce ne fut que le troisième jour qu'il commença à ouvrir les yeux, et successivement, mais lentement, son état s'améliora. Sans cette catastrophe, je serais restée peu de temps à Chamouni; mais j'y passai huit jours de plus, ne voulant pas quitter cette malheureuse famille, sans être assurée du rétablissement de M. de Brac. On m'a dit que ce qu'il avait éprouvé était une catalepsie.

LETTRE VIII 40.

Neuchâtel; Lucerne, chute du Goldau.

L'an dernier, mes courses en Suisse m'avaient procuré trop de jouissances, Madame, pour que je n'eusse pas le désir et le besoin de revoir cette intéressante région; je suis donc revenue dans cette contrée de moeurs naïves et de beaux paysages. L'année dernière, j'avais fait mon entrée en Suisse par Bâle; cette fois-ci, c'est par Neuchâtel. La ville de Neuchâtel est bâtie en amphithéâtre; le lac, dont la longueur est de sept lieues et la largeur de trois lieues, porte un caractère de grande majesté; l'eau est vive et transparente. C'est un peu avant le coucher du soleil et hors de la ville, sur la hauteur, que j'ai le mieux joui de la vue du lac. J'avais en face les montagnes de la Savoie et les glaciers; la grande ligne des Alpes, à l'extrémité du lac, se colorait d'un ton rougeâtre; à gauche, plus près, s'élevaient les montagnes de Moutiers-Travers qui se détachaient en violet bleuâtre sur le ciel doré par le soleil couchant. Neuchâtel, qui se trouvait en avant, formait un repoussoir vigoureux et pittoresque.

Je suis allée de Neuchâtel à Lucerne. Je vous recommande bien, Madame, quand vous irez de ces côtés, de gravir l'Albis. De là on découvre une des plus belles vues de la Suisse: dans le lointain, à droite, on voit plusieurs lacs entourés de hautes montagnes qui, aux premiers rayons du soleil (moment où j'ai joui de cette vue), sont enveloppées d'une légère vapeur bleuâtre, d'un effet magique. C'est comme un beau rêve aérien. Je suis allée par cette montagne à Lucerne. Le canton de Lucerne est le plus pittoresque et le plus sauvage de la Suisse: près de la ville, en bas et sur les hauteurs, partout le peintre a de quoi s'enrichir l'imagination par les beaux contrastes des points de vue.

Les montagnes qui surmontaient ces coteaux avaient aussi un ton fin et délicat qu'elles empruntaient de la vapeur du lac, et qui en adoucissait les effets. La montagne à gauche, dont la teinte était en ombre vigoureuse, faisait un contraste frappant. Je me suis fait débarquer à Stanz pour parcourir cette charmante vallée, la plus belle de la Suisse: on y voit les plus beaux noyers, des prairies du plus beau vert, des collines boisées, des montagnes cultivées et couvertes de chalets sur leurs hauteurs; et plus bas, de jolies maisons de campagne. En montant sur les collines qui l'entourent, on jouit du coup d'oeil le plus ravissant: et la vue des villages épars çà et là, dont les toits, rouge foncé, se détachent si bien au milieu des différentes verdures, rend ce coup d'oeil pittoresque et riant tout à la fois. Le mont Pilate et le Rigi dominent aussi cette délicieuse vallée.

Après m'y être beaucoup promenée, je me suis rembarquée, et suis descendue à Brown, autre vallée charmante. Les vergers, les prairies y bordent une petite rivière, la plus claire et la plus limpide que j'aie jamais vue. Ce sont des lames de cristal, des diamans qui courent avec rapidité. Après plus d'une heure de marche, je suis arrivée au bourg de Schwitz; c'est là que j'ai vu les plus jolies maisons. Elles sont situées sur une hauteur entourée d'un vallon fertile. L'auberge où je logeais se trouve en face de l'église, qui est assez élevée: j'avais pour point de vue le cimetière, rempli de croix chargées d'ornemens noirs et dorés: immédiatement au-dessous se trouve un abri où les gens du pays viennent danser ou jouer à différens jeux: ces morts au-dessus des vivans me donnaient à rêver; vous en auriez fait autant.

Je suis allée de Lucerne à Zug; le chemin est bordé de collines très habitées. C'était le temps de la moisson: nous rencontrâmes quantité de moissonneurs et de moissonneuses rangés autour de leurs chars de transport; ils les avaient ornés de branches et de fleurs; ils chantaient et dansaient en réjouissance de leur bonne récolte.

J'ai traversé le lac de Zug, qui est charmant; ses bords sont entourés de jolis coteaux couverts de maisons; on y voit les hautes montagnes de Schwitz.

Arrivées à l'auberge du Zug, la maîtresse, qui sait très bien le français, nous parla de la chute de Goldau; elle y avait perdu une tante, et avait failli y perdre ses deux filles, qui devaient ce même jour la venir voir. Elle nous raconta la catastrophe. Onze voyageurs qu'elle avait eus chez elle s'embarquèrent pour Goldau. Quatre d'entre eux voulurent entrer dans l'église d'Art; les autres compagnons continuèrent leur route disant: «Nous ne voulons pas perdre de temps pour arriver à Goldau;» Sortis de l'église, les quatre voyageurs virent l'horrible spectacle de la chute de la montagne dont les pierres entourées de sables, d'arbres, n'avaient fait aucun bruit. Cette chute venait d'ensevelir leurs amis dont deux étaient avec leurs femmes et d'autres parens. Une jeune personne promise à un jeune homme, avait été aussi engloutie. Les quatre voyageurs échappés à ce cruel malheur, revinrent à l'auberge les yeux égarés et pleurant à chaudes larmes. La maîtresse de l'auberge leur demanda pourquoi ils étaient si tôt de retour? «Hélas! dirent-ils, vous voyez le reste de notre compagnie.» L'un de ces voyageurs a perdu entièrement la tête. On fit des fouilles, on n'a pu y retrouver qu'une mère et son enfant: on les a enterrées aux deux croix noires; comme par miracle, on a aussi découvert un enfant tout vivant dans son berceau. Les habitans des environs de Goldau ont été profondément émus de ce désastre; parmi eux, il y en avait qui se croyaient à la fin du monde.

Je quittai à regret de belles vallées, pour aller, à peu de distance de là, voir cette fameuse chute de la montagne de Goldau. Imaginez-vous, Madame, que cette montagne a englouti l'espace de sept lieues de circonférence; avant ce désastre, ce pays offrait la plus délicieuse vallée parsemée de différens villages, entourée de la plus fraîche végétation, habitée par les meilleures gens du monde: à présent, ce ne sont que rochers et pierres énormes accumulées les unes sur les autres; des torrens de sable entrecoupés de mares d'une eau verte et stagnante. Des forêts entières ont été entraînées dans cette horrible chute.

Au moment où j'ai voulu m'établir pour peindre ce désastre, j'entendis une détonation telle que je crus que c'était une nouvelle chute de la montagne. J'étais seule dans mon char-à-bancs; je ne puis rendre ma frayeur. On vint heureusement me dire qu'on y faisait sauter des rochers pour ouvrir un chemin; mais les travailleurs cessèrent pour me laisser peindre. On voit sur le lac de Lovers, qui est dans le voisinage, des débris de maisons épars çà et là, ainsi que des pierres énormes, débris de l'éboulement. Dans le lac de Lovers, on aperçoit encore les débris de la maison de l'ermite, qui était bâtie sur une petite île au milieu du lac. Je suis montée à travers des rochers pour visiter en détails le théâtre de la catastrophe; je n'ai plus vu de verdure, plus d'habitations; cela ressemblait à la fin du monde! Au milieu de ce chaos, je ne puis vous exprimer mon effroi et la peine que j'éprouvais en pensant aux malheureux engloutis sous mes pas; j'errai long-temps dans ce lieu funèbre qui remplissait mon ame de tristesse. Je m'arrêtais à chaque instant. Tout à coup j'aperçois deux petites croix noires tout près l'une de l'autre: c'étaient les deux fosses de la mère et de l'enfant qui avaient été trouvés dans les sables par les ouvriers employés à pratiquer un petit chemin pour les char-à-bancs. Ces deux croix noires forment le seul monument de ce vaste cimetière, et c'est à peine si on le découvre dans cette immensité. J'ai peint d'après nature ce triste lieu. De là, je suis allée m'embarquer à Art: ensuite j'ai monté à Kusmach pour voir la chapelle de Guillaume Tell, érigée à l'endroit où il a tué Gessler. Cet endroit me parut charmant; c'était vers le soir: j'entendais dans un vallon chanter un berger et sa bergère. Le berger était caché dans un bois sur la hauteur, la bergère était dans le vallon appuyée sur une fontaine (car c'est ainsi qu'ils se parlent d'amour). Ils se répondaient comme par écho: si tôt qu'ils nous ont aperçus, ils ont cessé leurs chants. Cette correspondance d'amour qui se faisait par mélodie, offrait une gracieuse scène pastorale: c'était une églogue en action.

LETTRE IX.

Undersée; la fête des bergers.

Voilà bien des lettres que je vous ai écrites, Madame; je vous ai associée à toutes mes impressions, à toutes mes pensées de voyage, et vous savez maintenant quelle est ma manière de voir la Suisse; mais je ne vous ai pas encore dit ma manière d'être en voiture. Lorsque je suis en route à travers ces belles régions de la Suisse, je ne parle pas, je ne dis pas un mot dans ma calèche. Je suis ainsi muette même avec mon Adélaïde qui pourtant me comprend si bien; bien souvent je fais arrêter ma voiture pour peindre les sites qui me plaisent, et alors je me borne à dire: Adélaïde, faites-moi donner mes pastels. En voyageant j'ai un si grand besoin de me croire seule, que je me suis fait arranger dans ma voiture un rideau qui m'isole entièrement: partout et toujours mes contemplations sont silencieuses.

Cette lettre sera la dernière où je vous parlerai de la Suisse; je terminerai mes récits par celui de la fête des Bergers, qui se célèbre à Undersée; fête solennelle et touchante à laquelle je suis bien aise d'avoir assisté. Me trouvant à Lucerne une seconde fois, je retournai à Berne pour gagner Thoun, et arriver à Undersée quelques jours avant la fête des Bergers. Le chemin de Berne à Thoun est le plus délicieux du monde avec ses points de vue variés et ses nombreuses habitations. La ville de Thoun, dominée par un vieux château crénelé, offre un aspect très pittoresque. La variété des sites donne un grand charme au passage du lac; parmi les sites du lac, il en est de gracieux et d'imposans, de gais et de sauvages; ils sont couverts de villages et de châteaux.

Une végétation grande et variée caractérise le canton d'Undersée; on ne voit nulle part d'aussi beaux arbres, des prairies d'un plus beau vert, des maisons de paysans aussi pittoresques. Le Iung-Frau, une des plus hautes montagnes de neige, surmonte d'immenses montagnes de sapins, dont la sombre verdure forme avec la neige un contraste frappant. À Gantz, ce sont d'âpres rochers d'une belle couleur, et la vue du pont d'Undersée est des plus pittoresques. Des deux côtés sont de longues et larges écluses qui coulent en sens divers, ce qui fait un coup d'oeil magique. Le bruit de ces différentes cascades, la limpidité de ces eaux bordées à l'extrémité par des îles charmantes, offre un spectacle qui rappelle à l'imagination les jardins d'Armide.

CHAPITRE XIII.

Louveciennes.--Madame Hocquart.--Le 21 mars 1814.--Les étrangers.--Le pavillon de Louveciennes.--Louis XVIII.--Le 20 mars 1815.--La famille de Louis XVIII.

À mon retour de Suisse, ne désirant pas habiter Paris l'été, j'achetai, à Louveciennes, la maison de campagne que j'ai encore. Je fus séduite par cette vue, si étendue que l'oeil peut y suivre pendant long-temps le cours de la Seine; par ces magnifiques bois de Marly, par ces vergers délicieux, si bien cultivés que l'on se croit dans la terre promise; enfin, par tout ce qui fait de Louveciennes un des plus charmans environs de Paris.

Une jouissance de plus pour moi dans mon établissement champêtre, était d'avoir pour voisines madame Pourat et sa fille, la comtesse Hocquart: madame Hocquart est une de ces femmes distinguées avec lesquelles on aimerait à passer sa vie. Son esprit, sa gaieté naturelle, me l'avait toujours fait rechercher, et c'était une bonne fortune que de loger près d'elle. Parmi plusieurs talens qu'elle possédait, elle en avait un si remarquable pour jouer la comédie, que, dans certains rôles, on pouvait la comparer, sans aucune flatterie, à mademoiselle Contat. Il en résultait qu'il y avait assez souvent spectacle au château, et la foule venait de Paris pour applaudir madame Hocquart.

En allant à Louveciennes, je m'étais empressée d'aller visiter le pavillon que j'avais vu au mois de septembre 1789 dans toute sa beauté. Il était entièrement démeublé, et tout ce qui l'ornait du temps de madame Dubarry avait disparu. Non-seulement les statues, les bustes étaient enlevés, mais aussi les bronzes des cheminées, les serrures travaillées comme de l'orfèvrerie; enfin, la révolution avait passé là comme partout. Toutefois, il restait encore les quatre murs, tandis qu'à Marly, Sceaux, Belle-Vue, et tant d'autres endroits, il ne reste que la place.

Pendant les premières années qui suivirent mes voyages en Suisse, ayant enfin pris le goût du repos, joint à celui que j'avais toujours eu pour la campagne, je partais pour Louveciennes avant les premières feuilles, en sorte que j'y étais tout établie lorsque les alliés s'avancèrent sur Paris. Chacun sait que les troupes étrangères ont beaucoup plus maltraité les villages que les villes; aussi n'oublierai-je jamais ma nuit du 31 mars 1814.

Mon désir aurait été de gagner Saint-Germain, mais la route était trop peu sûre. J'allai me réfugier chez une excellente femme, qui logeait au-dessus de la machine de Marly, près du pavillon de madame Dubarry. D'autres femmes, effrayées comme moi, avaient déjà choisi cet asile. Nous dînions toutes ensemble, et nous couchions six dans une même chambre, où il me fut impossible de dormir, les nuits se passant en alertes continuelles, outre que j'éprouvais les plus vives inquiétudes pour mon pauvre domestique à qui je devais la vie. Cet honnête garçon avait voulu rester dans ma maison, afin de tenir tête aux soldats, et de répondre à leur exigence, ce qui me faisait trembler pour lui, car le village était de fait livré au pillage. Les paysans bivouaquaient dans les vignes, et couchaient sur la paille en plein air, après avoir été dépouillés de tout ce qu'ils possédaient. Plusieurs d'entre eux venaient nous trouver, se lamenter sur leurs malheurs, et ces tristes récits, qu'accompagnait le bruit sinistre de la machine, nous étaient faits dans le magnifique jardin de madame Dubarry, près du Temple de l'Amour entouré de fleurs, par le plus beau temps du monde!

J'étais tellement effrayée de tout ce qu'on venait nous raconter, ainsi que des canonnades ou fusillades que nous entendions sans cesse, qu'un soir j'essayai de descendre dans un souterrain où je voulais rester; mais je me fis mal à la jambe et fus obligée de remonter.

La dernière affaire eut lieu à Roquancourt; on se battit aussi près du château de madame Hocquart, fort voisin de l'endroit où j'étais. Nous sûmes que, le combat fini, les Prussiens avaient saccagé de fond en comble la maison d'une dame très bonapartiste, qui, pendant qu'on se battait, criait de sa terrasse aux Français: Tuez-moi tous ces gens-là! Les vainqueurs, qui l'avaient entendue, entrèrent dans son château dont ils cassèrent toutes les glaces et tous les meubles, tandis qu'en chemise, sans souliers, elle s'enfuyait jusqu'à Versailles, où elle pouvait trouver un asile.

Je partis aussitôt pour Paris, laissant, à mon grand regret, le bon Joseph à Louveciennes pour garder ma maison. J'ai conservé les lettres que je recevais alors de ce fidèle serviteur, qui gémissait de voir mon jardin ravagé, ma cave mise à sec, ma belle cour détruite, et mes appartemens saccagés. «Je les supplie,» m'écrit-il, «d'être moins méchans, de se contenter de ce que je leur donne. Ils me répondent: Les Français ont fait encore bien pis chez nous.» En cela les Prussiens avaient raison; mon pauvre Joseph et moi, nous étions victimes du mauvais exemple.

C'est le 12 avril 1814 que j'eus la jouissance de voir entrer M. le comte d'Artois dans Paris. Il m'est impossible de décrire les douces sensations que ce jour me fit éprouver; je versais des larmes de joie, de bonheur. On sait assez avec quel enthousiasme la grande majorité des Parisiens reçut nos princes. Comme on demandait à M. le comte d'Artois des nouvelles du roi, qu'il précédait, il répondit: «Il a toujours mal aux jambes, mais sa tête est excellente, nous marcherons pour lui, il pensera pour nous; l'expérience a prouvé toute la justesse de ce mot, car l'esprit, et surtout la raison de Louis XVIII, étaient bien nécessaires pour affermir la restauration à l'époque où le parti bonapartiste était encore aussi nombreux.

Enfin lui-même entra dans Paris, apportant le pardon et l'oubli pour tous; j'allai le voir passer sur le quai des Orfèvres; il était dans une calèche, assis à côté de madame la duchesse d'Angoulême; la Charte qu'il venait de faire proclamer ayant été reçue avec des acclamations de joie, l'ivresse de la foule était grande et générale; toutes les fenêtres étaient pavoisées sur son passage; les cris de vive le roi! s'élevaient jusqu'au ciel, poussés avec tant d'élan et de si bon coeur, que j'en étais attendrie à un point que je ne puis dire. On lisait tour à tour sur la figure de la duchesse d'Angoulême, et la satisfaction que lui causait un pareil accueil, et la pénible expression des souvenirs qui devaient l'assiéger; son sourire était doux mais triste; effet bien naturel, car elle suivait le chemin que sa mère avait suivi naguère en allant à l'échafaud, et elle le savait; toutefois les acclamations qu'excitaient la vue du roi et la sienne devaient consoler ce coeur affligé. Ces acclamations les suivirent jusqu'aux Tuileries, où la foule qui remplissait le jardin fit éclater les mêmes transports; on chantait, on dansait devant le château; le roi alors parut à une fenêtre, envoyant mille baisers au peuple, ce qui porta l'ivresse à son comble.

Le soir il y eut grand cercle aux Tuileries; une immense quantité de femmes s'y trouvèrent; le roi parla à toutes avec une grâce parfaite, et rappela même à plusieurs d'entre elles diverses anecdotes flatteuses sur leur famille.

Comme j'avais un extrême désir de revoir de près Louis XVIII, j'allai me mêler à la foule qui se pressait le dimanche dans la galerie pour le voir passer quand il allait à la messe; j'étais placée avec tout le monde en face des fenêtres, en sorte que le roi pouvait nous distinguer parfaitement: dès qu'il m'aperçut il vint à moi, me donna la main de l'air le plus aimable, et me dit mille choses flatteuses sur la joie qu'il avait à me retrouver: comme il resta quelques instans ainsi, me tenant toujours la main, et qu'il ne s'approcha d'aucune autre femme, ceux qui nous regardaient me prirent sans doute pour une très grande dame, car, dès que le roi fut passé, un jeune officier, qui me voyait seule, vint m'offrir son bras et ne voulut jamais me quitter qu'il ne m'eût accompagnée jusqu'à ma voiture.

La plupart des personnes qui revenaient avec nos princes étaient ou mes amis ou mes connaissances. Il était bien doux, après tant d'années d'exil, de se trouver réunis de nouveau dans sa patrie; mais hélas! ce bonheur ne dura que peu de mois, et tandis que nous nous réjouissions de notre sort, Bonaparte débarquait à Cannes!

J'ai pu, comme tout le monde, comparer l'accueil qu'il reçut de la capitale à celui que naguère on avait fait au roi. Ce fut le 19 mars à minuit que Louis XVIII et toute la famille royale quittèrent Paris. Napoléon rentra le 20; mais quoiqu'il fût ramené par l'armée, soutenu par les baïonnettes, les Parisiens n'en étaient pas moins dans un état de stupeur. Chacun savait trop bien qu'il rapportait à la France la guerre et la ruine; aussi les cris de vive l'empereur! étaient-ils fort rares. Soit hasard, soit calcul, il n'entra point de jour; ce fut à neuf heures du soir qu'il reprit possession des Tuileries, entouré de militaires exaltés et de toute une population morne et triste. Les cours remplies de troupes donnaient au palais de nos princes l'aspect d'un château pris d'assaut.

Le roi cependant s'était retiré à Gand, et je me souviens que des gens du peuple chantaient tout haut dans les rues de Paris: Rendez-nous notre paire de gants, rendez-nous notre paire; je n'ai pas oublié non plus le mot d'une bouquetière, qui, pour n'être pas un propos de salon, n'en est que plus caractérisé: je passais sur le boulevard de la Madeleine, et j'entendis une femme qui vendait des bouquets, dire à une autre: «Eh bien? il n'y a plus rien à faire sur tes lis et je vends toujours mes violettes.»--«C'est vrai, répond l'autre, tes violettes, il est bien aisé de faire dessus, mais sur les lis je t'en défie.»

Sans insulter à la mémoire d'un grand capitaine et aux braves généraux et soldats qui l'ont aidé à remporter de si belles victoires, on peut se demander où ces victoires nous ont conduits, et s'il nous reste un pouce de cette terre qui nous avait coûté tant de sang. Pour mon compte, j'avoue que les bulletins de la campagne de Russie me navraient et me révoltaient; dans un des derniers, après avoir parlé de milliers de soldats français que nous avions perdus, on finissait ainsi: l'empereur ne s'est jamais si bien porté. Nous lisions ce bulletin chez mesdames de Bellegarde, il nous indigna tellement que nous le jetâmes au feu.

Ce qui peut attester combien le peuple était las de ces guerres éternelles, c'est le peu d'enthousiasme qu'il montra pendant les Cent Jours. Plus d'une fois alors, j'ai vu Bonaparte paraître à sa fenêtre, et se retirer aussitôt, très en colère sans doute, car les acclamations se bornaient aux cris d'une centaine de petits gamins que l'on payait, je crois, par dérision, pour leur faire dire: vive l'empereur! Que l'on compare cette indifférence de la population à la joie que fit éclater le retour du roi, qui rentra dans Paris le 8 juillet 1815; cette joie était presque générale, car, après tant de malheurs qu'un autre que lui venait de causer, Louis XVIII rapportait la paix.

Dès lors on put juger combien ce prince joignait de sagesse et d'habileté aux qualités brillantes de son esprit. Les circonstances étaient difficiles, et l'on n'en vit pas moins la France et son roi sortir dignement de l'abîme où Bonaparte les avait plongés. Louis XVIII était bien réellement le monarque qui convenait à l'époque; à beaucoup de courage et de sang-froid il unissait de l'élévation d'ame et une grande finesse d'esprit; toutes ses manières étaient royales; il donnait facilement et avec munificence; il se plaisait à protéger les arts, et les lettres, qu'il cultivait lui-même; ses traits n'étaient point dépourvus de beauté, et leur expression avait tant de noblesse que, tout infirme qu'il était, son premier abord imprimait un respect involontaire.

Louis XVIII aimait beaucoup la Comédie Française; il allait souvent à ce théâtre, et il appréciait surtout le talent de Talma; lorsqu'il arrivait que ce grand acteur, se trouvant semainier, portait les flambeaux pour le conduire à sa loge, le roi s'arrêtait toujours long-temps à causer avec lui, et ces conversations avaient lieu en anglais que tous les deux parlaient aussi bien que leur langue. On m'a rapporté que Talma disait: «Je préfère la grâce de Louis XVIII à la pension de Bonaparte.»

Cette grâce en effet est le plus grand charme des princes, elle double le prix du moindre don. Sous ce rapport, M. le comte d'Artois ne le cédait en rien à son frère. On n'a point oublié cette foule de mots heureux, marqués au coin de la bonté, qui lui gagnaient les coeurs. Lorsqu'après la mort de Louis XVIII il fut devenu roi, je me trouvais au Louvre le jour où il distribuait les médailles aux peintres et aux sculpteurs. Avant de les donner, il dit de l'air le plus gracieux: Ce ne sont pas des encouragemens, mais des récompenses. Tous les artistes furent touchés de ce qu'il y avait de fin et de flatteur dans ces paroles.

Il m'aperçut dans la foule, vint à moi, et me témoigna si vivement la joie qu'il avait à me revoir, à me retrouver bien portante, que j'eus peine à retenir des larmes de reconnaissance; car personne ne savait mieux que lui trouver le mot qui vous allait au coeur.

Si M. le duc de Berri n'avait peut-être pas toute la grâce de son père, il en avait l'esprit, et surtout l'esprit d'à-propos si utile aux princes. J'en choisis un exemple entre mille. La première fois qu'il passa des troupes en revue, il entendit partir des rangs quelques cris de: vive l'Empereur!--«Vous avez raison, mes amis, dit-il aussitôt, il faut que tout le monde vive.» Alors ces mêmes soldats crièrent: Vive le duc de Berri!

La bonté de son coeur était si grande que non seulement il s'intéressait à tout ce qui touchait ses amis, mais qu'il se conduisait avec les gens de sa maison comme aurait pu le faire un père de famille. Il était adoré de tous ses domestiques et se servait de cette influence pour les encourager dans la bonne conduite, et les engager à placer les économies qu'ils pouvaient faire. Un jour, comme il allait monter en voiture, un petit garçon de cuisine court vers lui, disant: «Mon prince, j'ai économisé quinze francs cette année,»--«Eh bien, mon enfant, cela t'en fait trente,» répondit le duc de Berri, qui lui doubla la somme.

Lui-même mettait beaucoup d'ordre dans son revenu; ses plus fortes dépenses étaient occasionées par le goût qu'il avait pour les arts, goût que partageait son aimable femme. La duchesse de Berri aimait à encourager les jeunes artistes; elle achetait leurs tableaux et leur en commandait fort souvent. La générosité avec laquelle elle payait ne la dispensait jamais de mettre une grâce parfaite dans tous ses rapports avec les hommes de talent.

Je n'oserais parler de madame la duchesse d'Angoulême. Que dirais-je qui ne soit au-dessous du vrai? Les vertus de cette princesse sont connues du monde entier, et je craindrais d'affaiblir ce qu'en dira l'histoire. On sait de même que le sort l'unissait à un prince dont l'ame pure était digne de l'apprécier.

Telle était la famille que nous ramenait la restauration. C'est aux hommes politiques qu'il appartient d'expliquer comment tant de vertus et de bonté n'ont pas suffi pour lui conserver le trône; mon coeur reconnaissant ne doit que le regretter.

CHAPITRE XIV.

Le grand portrait de la reine.--M. Briffaut.--M. Aimé-Martin.--Désaugiers.--Gros.--Je fais le portrait de la duchesse de Berri.

Sous Bonaparte on avait relégué dans un coin du château de Versailles le grand portrait que j'avais fait de la reine entourée de ses enfans. Je partis un matin de Paris pour le voir. Arrivée à la grille des Princes, un custode me conduisit à la salle qui le renfermait, dont l'entrée était interdite au public, et le gardien qui nous ouvrit la porte, me reconnaissant pour m'avoir vue à Rome, s'écria: Ah! que je suis heureux de recevoir ici madame Lebrun! Cet homme s'empressa de retourner mon tableau, dont les figurés étaient placées contre le mur, attendu que Bonaparte, apprenant que beaucoup de personnes venaient le voir, avait ordonné qu'on l'enlevât. L'ordre, comme on le voit, était bien mal exécuté, puisque l'on continuait à le montrer, au point que le custode, quand je voulus lui donner quelque chose, me refusa avec obstination, disant que je lui faisais gagner assez d'argent.

À la restauration ce tableau fut exposé de nouveau au salon. Il représente Marie-Antoinette ayant près d'elle le premier dauphin, Madame, et tenant sur ses genoux le jeune duc de Normandie.

Je gardais chez moi un autre tableau représentant la reine, que j'avais fait sous le règne de Bonaparte. Marie-Antoinette y était peinte montant au ciel; à gauche, sur des nuages, on voit Louis XVI et deux anges, allusion aux deux enfans qu'il avait perdus. J'envoyai ce tableau à madame la vicomtesse de Chateaubriand, pour être mis dans l'établissement de Sainte-Thérèse, qu'elle a fondé. Madame de Chateaubriand le plaça dans la salle qui précède l'église, et voici la lettre qu'elle m'écrivit à ce sujet:

«Mercredi, Madame, je serai à vos ordres, et bien touchée du pieux pèlerinage que vous voulez bien entreprendre. Madame la comtesse de Choiseul a été contente de la place que nous destinons à votre admirable rêve. Pour moi je la voudrais meilleure; mais c'est du moins ce que nous avons de mieux dans le pauvre établissement qui vous devra un chef-d'oeuvre.

«Agréez, je vous en supplie, Madame, l'expression de tous les sentimens de reconnaissance dont je me trouve heureuse de pouvoir vous réitérer l'assurance.»

«La vicomtesse DE CHATEAUBRIAND.

«Ce lundi 20 mai.»

Depuis que la paix de mon pays semblait assurée, je ne songeais plus à le quitter, et je partageais mon temps entre Paris et la campagne; car mon goût pour ma jolie maison de Louveciennes ne s'était pas affaibli; j'y passais huit mois de l'année. Là, ma vie s'écoulait le plus doucement du monde. Je peignais, je m'occupais de mon jardin, je faisais de longues promenades solitaires, et les dimanches je recevais mes amis.

J'aimais tant Louveciennes, que voulant y laisser un souvenir de moi, je peignis, pour son église, une sainte Geneviève. Madame de Genlis, qui sut que je m'occupais de cet ouvrage, eut l'amabilité de m'envoyer les vers suivans:

SAINTE GENEVIÈVE. Prier Dieu, garder ses troupeaux, Filer, rêver, contempler la nature, Se reposer sur la verdure Avec sa croix et ses fuseaux; Tels furent ses plaisirs, tels furent ses travaux. Innocente et sainte bergère, À l'abri des méchans que ton sort fut heureux! Combien doit t'envier à son heure dernière Le mondain et l'ambitieux! J'ai parlé de ses moeurs, j'ai parlé de sa vie, Mais pour la peindre il fallait vos couleurs. Et de vos pinceaux enchanteurs La douce et brillante magie. Je n'ai pu seulement qu'ébaucher le portrait Dont votre art et votre génie Offriront un tableau parfait.

Si je donnais des tableaux on m'en donnait aussi, et de la manière la plus aimable. J'avais souvent témoigné le désir que mes amis s'emparassent des panneaux de mon salon à Louveciennes pour m'y laisser un souvenir. Par un beau jour d'été, à quatre heures du matin, M. de Crespy-le-Prince, le baron de Feisthamel, M. de Rivière et ma nièce Eugénie Lebrun, se mirent silencieusement à l'ouvrage; à dix heures, chacun eut rempli son encadrement. On peut juger de ma surprise lorsqu'étant descendue pour déjeuner, j'entre dans mon salon et le trouve orné de ces charmantes peintures et de fleurs, car c'était le jour de ma fête. Les larmes me gagnèrent, ce fut le seul remerciement que reçurent mes amis.

À Paris, je n'avais point renoncé à mes soirées du samedi. La mort m'avait enlevé mon cher abbé Delille, et plusieurs autres gens de lettres qui long-temps en avaient fait le charme. Mais j'avais formé de nouvelles liaisons, dont quelques-unes m'étaient devenues bien chères. Je parlerai d'abord de M. Briffaut, que madame de Bawr avait présenté chez moi; M. Briffaut, aujourd'hui académicien, était l'auteur d'une tragédie jouée à la Comédie Française avec le plus grand succès (Ninus II), et d'une foule de vers charmans; il est certain que son talent seul m'aurait engagée à le rechercher, mais je ne pus le voir souvent sans m'attacher réellement à lui: outre qu'il est impossible de rencontrer un homme dont le commerce soit plus doux et plus sûr, il possède une qualité malheureusement fort rare parmi les gens de lettres; il est exempt d'envie, c'est dans toute la franchise de son ame qu'il se réjouit d'un succès en littérature, obtenu par un autre que lui, et jamais il ne critique amèrement l'ouvrage qui renferme quelques beautés.

Le style épistolaire de M. Briffaut est tout-à-fait remarquable sous les rapports de grâce et d'esprit. Lorsque j'habitais ma campagne et qu'il ne pouvait venir me voir, il m'écrivait; je puis dire que ses lettres me dédommageaient presque de son absence; amitié à part, il en est plusieurs qui peuvent être comparées à celles de madame de Sevigné; aussi les ai-je toutes gardées soigneusement.

Je voyais de même fort souvent M. Després et M. Aimé Martin. M. Després, un des hommes les plus spirituels que j'aie connus, fut rapidement enlevé à la société, qui regrettera toujours ses talens, son honorable caractère et sa conversation si brillante. M. Aimé Martin, j'espère, sera conservé long-temps à l'affection de ses amis, et à l'estime du public qui lui doit plusieurs ouvrages écrits du meilleur style, et pleins d'une morale attrayante.

On m'avait amené aussi M. Désaugiers. Son esprit, sa joyeuse figure suffisaient pour égayer un repas. J'eus le plaisir de lui donner quelquefois à dîner, et je me souviens que cette pauvre princesse Kourakin s'invitait toujours ces jours-là, disant que M. Désaugiers faisait ses délices; au dessert, il ne nous refusait jamais quelques unes de ses charmantes chansons. On sait qu'il en est un grand nombre que rien n'égale pour la verve et la franche gaieté; le comte de Forbin, qui les connaissait toutes, avait soin de lui demander les meilleures, et notre indiscrétion ne parvenait pas à lasser sa complaisance.

Les chansons de Désaugiers, c'était lui-même: ce poète joyeux offrait le type parfait de ce qu'on appelle un bon vivant: il aimait le plaisir, la table et le bon vin, quoiqu'il ne lui arrivât jamais de s'enivrer. On peut remarquer parfois au milieu d'un de ses couplets les plus gais, certain vers dont le sentiment vous mouille les yeux; cela tient à ce que Désaugiers était un excellent homme; heureux de vivre et de chanter, il n'a jamais connu ni l'envie, ni la médisance; il n'ambitionnait pas plus les places qu'il n'ambitionnait la fortune, et sans être riche il faisait du bien à sa famille, plus pauvre que lui.

Une personne avec laquelle je m'étais intimement liée était le célèbre peintre que notre art vient de perdre récemment. J'avais connu Gros qu'il avait à peine sept ans; à cette époque je fis son portrait, et j'eus lieu de reconnaître dans ses yeux enfantins son amour pour la peinture, et même son avenir comme grand coloriste. À mon retour en France, cependant, je n'en fus pas moins étonnée de retrouver l'enfant homme de génie et chef d'école. De ce moment commença entre nous une liaison que le temps n'a fait qu'accroître; car je trouvais dans Gros un noble et sincère ami. Son caractère franc et original apportait un grand charme dans nos relations; attendu qu'on pouvait compter sur la sincérité de ses éloges comme sur l'utilité de sa critique. Je reconnaissais l'amitié qu'il me témoignait, en prenant la part la plus vive à tous ses succès. Aussi fus-je bien heureuse de celui qu'il obtint pour son admirable peinture de la coupole de Sainte-Geneviève. Chacun sait que ce bel ouvrage excita l'enthousiasme du public et l'approbation du roi, qui nomma le grand peintre baron.

Gros était resté l'homme de la nature. Susceptible d'éprouver les sensations les plus vives, il se passionnait également pour une bonne action ou pour un bel ouvrage. Il se plaisait peu dans le grand monde; rarement il rompait le silence au milieu d'un cercle nombreux; mais il écoutait attentivement, et répondait par un seul mot toujours placé très à propos. Pour apprécier Gros, il fallait le voir dans l'intimité. Là son coeur se montrait à découvert, et ce coeur était noble et bon; une certaine rudesse de ton, qu'on lui a quelquefois reprochée, disparaissait entièrement. Sa conversation était d'autant plus piquante qu'il ne s'exprimait pas comme les autres hommes; il trouvait toujours des images pleines d'originalité et de force pour rendre sa pensée, et l'on peut dire de lui qu'il peignait en parlant.

La mort de Gros m'a fait éprouver une vive affliction. Peu de jours avant de nous quitter sans retour, il était venu dîner chez moi, et je remarquai avec peine qu'il prenait à coeur quelques critiques inconvenantes qu'il aurait dû mépriser. Comme artiste, comme amie, je regretterai toujours ce grand peintre, et le triste souvenir de sa mort violente rend mes regrets plus amers.

Pendant une de nos séances, M. le duc de Bordeaux vint apporter à sa mère son cahier d'étude sur lequel le maître avait écrit; très content. La duchesse lui donna deux louis. Alors le jeune prince, qui pouvait avoir six ans, se mit à sauter de joie, en s'écriant: «Voilà pour mes pauvres! et d'abord à ma vieille!» Quand il fut sorti, madame la duchesse de Berri me dit qu'il s'agissait d'une pauvre femme que son fils rencontrait souvent sur son chemin, et qu'il affectionnait particulièrement. Il était doux de voir cet enfant ressembler par sa bonté à une mère dont le coeur était toujours ouvert aux plaintes des malheureux.

Lorsque la duchesse me donnait séance, j'étais fort impatientée du grand nombre de personnes qui venaient faire des visites. Elle s'en aperçut, et fut assez bonne pour me dire: «Pourquoi ne m'avez-vous pas demandé d'aller poser chez vous?» Ce qu'elle fit pour les deux dernières séances. J'avoue que je ne pouvais me trouver l'objet d'une aussi douce bienveillance, sans comparer les heures que je consacrais à cette aimable princesse aux tristes heures que m'avait fait passer madame Murat.

J'ai fait deux portraits de madame la duchesse de Berri. Dans l'un, elle est habillée d'une robe de velours rouge, et dans l'autre, d'une robe de velours bleu. J'ignore ce que sont devenus ces portraits.

CHAPITRE XV.

Pertes cruelles que je fais dans ma famille.--Voyage à Bordeaux.--Méréville.--Le monastère de Marmoutier.--Retour à Paris.--Mes nièces.

Il faut enfin parler des tristes années de ma vie où dans un court espace de temps j'ai vu disparaître de ce monde les êtres qui m'étaient le plus cher. Je perdis M. Lebrun le premier; depuis bien long-temps, il est vrai, je n'avais plus aucune espèce de relations avec lui, mais je n'en fus pas moins douloureusement affectée de sa mort: on ne peut sans regrets se voir séparée pour toujours de celui auquel nous attachait un lien aussi intime que celui du mariage. Toutefois ce chagrin n'approcha pas de la douleur cruelle que me fit éprouver la mort de ma fille. Je m'étais hâtée de courir chez elle, dès que j'avais appris qu'elle était souffrante; mais la maladie marcha rapidement, et je ne saurais exprimer ce que je ressentis lorsque je perdis toute espérance de la sauver: lorsque j'allai la voir, pour le dernier jour, hélas! et que mes yeux se fixèrent sur ce joli visage totalement décomposé, je me trouvai mal; madame de Noisville, mon ancienne amie, qui m'avait accompagnée, parvint à m'arracher de ce lit de douleur; elle me soutint, car mes jambes ne me portaient plus, et me ramena chez moi. Le lendemain, je n'avais plus d'enfant! Madame de Verdun vint me l'annoncer en s'efforçant vainement d'apaiser mon désespoir; car les torts de la pauvre petite étaient effacés, je la revoyais, je la revois encore aux jours de son enfance... Hélas! elle était si jeune! ne devait-elle pas me survivre?

C'est en 1818 que je perdis ma fille; en 1820 je perdis mon frère. Tant de chagrins qui se succédaient me livrèrent à une si grande tristesse que mes amis, affligés de mes peines, me conseillèrent d'essayer de la distraction et de faire un voyage. Je me déterminai à partir pour Bordeaux. Je ne connaissais point cette ville, et la route qu'il fallait suivre pour m'y rendre devait occuper agréablement mes yeux.

Comme je pris le chemin d'Orléans, j'allai visiter Méréville qui appartient à M. de Laborde. Le père de celui-ci, dont la fortune était immense, a dépensé des millions pour embellir ce séjour vraiment enchanteur. Nulle part on ne peut voir des sites plus variés, de plus beaux arbres, une végétation plus abondante, et nulle part l'art n'est venu ajouter aux beautés de la nature avec un goût mieux entendu. Les fabriques multipliées sont semées sur le terrain sans aucune confusion. Les rochers, qui sont immenses et qui ont dû coûter des trésors, les cascades, les temples, les pavillons, tout est à sa place et concourt au charme du coup d'oeil. Sur un des points les plus élevés du parc est une colonne dont la hauteur égale celle de la place Vendôme. Du sommet de cette colonne la vue s'étend sur l'ensemble du parc et sur une campagne magnifique dont l'horizon est à vingt lieues de vous. Un des temples, appelé le temple de la Sibylle, est la copie exacte de celui de Tivoli, mais restauré dans son entier avec un soin et un goût parfaits. D'un autre côté, appuyé à l'un des bras de la rivière, est un moulin et plusieurs petites habitations qui rappellent les jolies maisons suisses. Près du château on voit un pont élevé sur des rochers, que le temps et la nature ont pris soin d'embellir en le couronnant de lianes qui tombent en guirlandes dans l'eau bouillonnante. Enfin il serait trop long d'énumérer tout ce qui fait du parc de Méréville un lieu de délices, qui surpasse selon moi tout ce qu'on peut voir en Angleterre dans ce genre. Ce parc a été composé en grande partie par Robert, le peintre en paysage; aussi pourrait-il fournir les modèles des plus délicieux tableaux.

Le château, flanqué de quatre tourelles gothiques, qui lui donnent l'aspect d'un manoir seigneurial, est meublé avec une riche élégance. La salle à manger et le billard sont surtout admirablement décorés, et le superbe plain-pied de ce rez-de-chaussée où les marbres, les bronzes, les bois précieux, les statues, les tableaux, sont prodigués, fait de cette demeure une habitation royale.

J'arrivai à Orléans, où j'allai voir tout ce que cette ville offre de curieux; la cathédrale, entre autres choses, qui se détachait en vigueur noirâtre sur le ciel le plus pur; car depuis mon départ j'avais toujours eu le plus beau temps du monde; aussi, chemin faisant, je courais aux ruines de ces anciens châteaux dont il ne reste que quelques tours et des vieux murs ornés de lierre. Pour un peintre, la route que je suivais est très intéressante; on y trouve à chaque pas de noble débris, qui font naître parfois de tristes réflexions, quand on reconnaît que les guerres et les révolutions détruisent plus en un siècle que le temps ne pourrait le faire en des milliers d'années.

Dès que je fus arrivée à Blois, j'allai visiter le château de Chambord, cette féerie si romanesque, que l'on ne peut rien voir qui agisse autant sur l'imagination. On s'arrête long-temps devant ces vieilles portes en bois où sont sculptés des salamandres et les chiffres de François Ier; on se raconte l'histoire de ce roi galant et mille autres histoires moins anciennes et moins romantiques. J'aurais voulu pouvoir emporter ces portes pour les faire encadrer. J'aurais bien voulu aussi dessiner l'intérieur de cette tour où sont sculptées trois cariatides, dont deux représentent Diane de Poitiers, et celle du milieu François Ier; mais il faisait une telle chaleur jointe à un vent si violent, qu'étant en nage je ne pus trouver un coin propre à m'abriter. Maintenant, hélas! Éole seul habite ces tours, ces terrasses, et pourtant je ne pouvais quitter une demeure qui est unique dans son genre.

En partant de Blois, je côtoyai les bords de la Loire, qui, comme on sait, sont charmans; mais quand on a voyagé en Suisse, cette vue ne vous fait pas autant d'impression. J'allai à Chanteloup. Ce château est superbe et garde encore les restes de la magnificence du duc de Choiseul. Le parc devait être magnifique; près d'un grand lac se trouve une haute pagode que le duc avait fait construire en mémoire des amis qui l'étaient venus voir dans son exil. Comme tous les noms qu'on y avait inscrits étaient des noms de nobles, la révolution avec son grand houssoir les a effacés, bien qu'ils fussent gravés sur le marbre.

Les appartemens du château sont distribués d'une manière commode et grandiose; ceux du rez-de-chaussée ont été si bien dorés qu'ils sont plus frais que ceux que l'on fait de nos jours. Ce château, de chaque côté, est orné de très belles colonnades.

L'air de ce beau séjour est tellement bienfaisant que l'on s'y sent tout autre qu'ailleurs. À dire vrai, je suis douée sur ce point d'un instinct peu commun; je goûte l'air, comme les gourmets savourent la bonne chère, et je crois que ma santé tient à ma susceptibilité pour n'en respirer que de pur, autant que la chose m'est possible.

L'instinct dont je viens de parler ne m'a point permis de séjourner long-temps à Tours. Cette ville est très belle; mais une odeur de latrines vous poursuit dans toutes les rues. Mon auberge, qui pourtant était la meilleure, m'infectait en dépit des herbes odorantes, des vinaigres dont j'ai soin de me munir en voyage, au point que je n'y pus rester que deux jours. Heureusement, comme, sitôt arrivée dans un lieu, je ne reste jamais en place, j'eus le temps d'aller voir la cathédrale, l'académie, plusieurs châteaux ruinés; puis je traversai la Loire en bateau pour aller pleurer sur les débris du vieux monastère de Marmoutier. Je fus conduite à ces belles ruines par le directeur de l'académie de Tours. Sitôt après mon arrivée j'avais été lui faire une visite; il me présenta tous ses jeunes élèves; de plus il eut la complaisance de me servir de cicerone, ce qui me fut d'un grand secours, attendu qu'il habitait la ville depuis trente-cinq ans, et connaissait à merveille tous les environs.

On ferait des tableaux ravissans de ce qui reste encore des ruines de Marmoutier. J'aurais voulu me multiplier pour fixer sur le papier ce qu'on abattait en ma présence avec tant de barbarie et de sang-froid! Une bande infernale de chaudronniers détruisait toutes ces belles choses. Il s'était présenté une compagnie de négocians hollandais qui voulaient acheter ce monastère pour en faire une manufacture; ils en offraient 300,000 francs, on les refusa, et plus tard, les vilains chaudronniers l'ont eu pour 20,000, à la condition que ce superbe édifice serait abattu! Les Vandales ne feraient pas pis! Et bien, partout sur ma route j'apprenais des traits de ce genre.

Sous le portail de la seconde entrée du monastère de Marmoutier je dessinai une tour; c'est au-dessous de cette tour que sont inhumés les Sept Dormans, dans une chapelle près de la grande église de l'abbaye, où leurs tombes sont taillées séparément dans le roc. On tient par tradition dans Marmoutier que les Sept Dormans étaient sept disciples de saint Martin, qui, ayant renoncé au monde en même temps, et vécu dans une grande sainteté sous sa conduite, moururent dans le monastère sans être atteints d'aucune maladie, et tous sept le même jour. Leur mort, dit-on, fut si douce et changea si peu leurs visages qu'on pouvait croire qu'il dormaient, d'où leur est resté le nom des Sept Dormans. On les honore à Marmoutier comme saints et l'on y chôme publiquement leur fête.

Pour arriver à Bordeaux je traversai Poitiers et Angoulême. Ces deux villes sont pittoresquement placées sur le haut d'une colline. De la première on côtoie des rochers, des maisons bâties en amphithéâtre. La seconde, plus élevée encore, a des environs délicieux; et je ne dois pas oublier de dire que depuis Paris jusqu'à l'approche de Bordeaux, le chemin ressemble à une allée de jardin; il est ferré, battu de manière que l'on n'éprouve aucune fatigue. Ma voiture, qui était très douce, complétait la douceur de ma route. Je me figurais parcourir un grand parc où je peignais des yeux; aussi ne pouvais-je tenir dans les auberges. Je me couchais à huit heures du soir et j'étais tout éveillée à quatre heures et demie du matin, attendant le jour avec une impatience extrême pour me remettre en route: Adélaïde prétendait que j'étais comme un enfant qui veut toujours aller à dada.

Arrivée à Bordeaux, je me logeai dans la plus belle auberge, dans l'hôtel Fumel, qui avant la révolution appartenait au marquis de ce nom. Cet hôtel est admirablement situé tout en face du port, qui peut contenir des milliers de vaisseaux; l'autre rive qu'on a pour point de vue est terminée par un coteau bien vert, que couvrent çà et là quelques maisons, et pour second plan une longue montagne sur laquelle on aperçoit des châteaux. Je ne saurais exprimer mon extase, mon ravissement à la vue du magnifique tableau qui s'offrit à mes yeux lorsque j'ouvris ma fenêtre; je croyais faire un beau rêve. Tant de vaisseaux en rade, mille barques et bateaux qui vont et viennent dans tous les sens, tandis que les navires restent immobiles; le silence qui règne sur cette immense masse d'eau, tout concourt à vous donner l'idée d'une féerie. Quoique je sois restée près d'une semaine à Bordeaux et que nuit et jour j'aie joui de ce coup d'oeil, je n'ai pu m'en lasser, surtout au clair de lune; on voit alors sur les coteaux quelques petites lumières dans les maisons et le tout devient magique.

Le plaisir que je goûtais de ma fenêtre valait seul la peine de faire le voyage, et je ne me repentais point d'être venue à Bordeaux. Il est bien vrai que si je puis parler des beautés de cette ville, je ne saurais rien dire de ceux qui l'habitent; car, à l'exception du préfet, M. le comte de Tournon, qui dessinait, et qui fut très bien pour moi, je n'eus de rapports avec personne. La plupart du temps même, étant logée très haut, les hommes ne me semblaient que des petits points noirs qui allaient et venaient sous mes yeux.

Je ne renonçai pas toutefois à mon habitude de courir la ville et les environs; j'allai voir le cimetière, dont la régularité tout-à-fait sépulcrale me plut infiniment. J'aime que les cimetières soient réguliers, au point que, celui du Père-La-Chaise excepté, je préfère celui-ci à tout ce que j'ai vu dans ce triste genre. C'est un grand terrain carré, bordé tout autour par une allée de platanes. Les tombes de pierre blanche travaillée avec soin sont toutes de forme antique et placées régulièrement entre les arbres, où des cyprès, des fleurs et une grille noire, les entourent. Dans une des allées sont des pyramides d'un aspect sombre et grandiose, qui renferment une chambre où le cercueil est placé. Au milieu du terrain est la fosse commune semée de simples croix noires. L'uniformité qui règne dans ce lieu présente un coup d'oeil qui satisfait les regards et l'esprit; on se croit dans les Champs-Élisiens, et je ne suis sortie qu'à regret de ce dernier asile de l'homme.

Je voulus voir le temple des juifs, bâti sur le modèle du temple de Salomon. C'est un monument très intéressant, et si mystérieux qu'il invite à la prière. Je courus aussi visiter les débris du cirque de Gallien, ces débris sont si imposans! Il ne reste plus que quelques murailles, néanmoins, on peut admirer encore des fragmens d'antiquités romaines, tels que la porte basse, et un amphithéâtre de deux cents sept pieds de long sur cent quarante de large.

La salle de spectacle, qui est superbe, et beaucoup d'autres monumens font de Bordeaux une des plus belles, sinon la plus belle ville de la France, après la capitale.

Je me sus fort bon gré d'avoir entrepris cette longue course, d'autant plus que, grâce à mon amour pour les ruines, je rapportais un portefeuille plein de dessins faits en route. Si j'apercevais sur mon chemin une vieille tour, aussitôt arrivée à mon auberge, je courais, je grimpais pour la voir de près. Souvent, quand je me mettais à dessiner, quelques habitans de l'endroit venaient m'entourer. Un jour que je me lamentais avec ces bonnes gens sur tant de destructions, un d'eux me dit: «Je vois bien que madame la comtesse avait aussi des châteaux par ici.--Non, répondis-je, mes châteaux, à moi, sont en Espagne.» Le titre de comtesse dont je me voyais gratifiée ne me surprenait nullement, j'étais accoutumée à me voir traitée en grande dame; dans toutes les auberges où je m'arrêtais on me prodiguait les titres. Mais comme je devais cet honneur à ma voiture qui était fashionable, je n'en devenais pas plus fière, j'en payais seulement davantage. Ma santé s'était un peu remise, et je revins à Paris l'esprit beaucoup moins noir.

Ce petit voyage est le dernier que j'aie entrepris depuis lors jusqu'à ce jour. Je repris mes habitudes et mon travail, qui, de toutes les distractions, a toujours été pour moi la plus douce. Quoique j'eusse eu le malheur de perdre tant d'êtres qui m'avaient été chers, je ne restais point isolée. J'ai déjà parlé de madame de Rivière, ma nièce, qui par sa tendresse et ses soins fait le charme de ma vie; je dois aussi parler de mon autre nièce, Eugénie Lebrun, maintenant madame Tripier-le-Franc. Ses études m'empêchèrent d'abord de la voir aussi souvent que je l'aurais voulu; car, dès sa première jeunesse, elle promettait déjà, par son caractère, son esprit et ses grandes dispositions pour la peinture, d'ajouter à mon bonheur. Je me plaisais à la guider, à lui prodiguer mes conseils, et à la suivre dans ses progrès. J'en suis bien récompensée aujourd'hui qu'elle a réalisé toutes mes espérances, par son aimable caractère et par un talent très remarquable en peinture. Elle a suivi la même route que moi en adoptant le genre du portrait, dans lequel elle obtient un succès mérité par une belle couleur, une grande vérité, et surtout par une ressemblance parfaite. Jeune encore, elle ne peut qu'ajouter à une réputation qu'osait à peine entrevoir sa timidité et sa modestie. Madame Lefranc et madame de Rivière sont devenues mes enfans. Elles me font retrouver tous les sentimens d'une mère, et leur tendre dévouement répand un grand charme sur mon existence. C'est près de ces deux êtres chéris et des amis qui me sont restés que j'espère terminer doucement une vie errante, mais calme; laborieuse, mais honorable.

LISTE DE MES PORTRAITS FAITS À PÉTERSBOURG.

1 Madame Dimidoff, née Strogonoff. 1 La princesse Menzicoff jusqu'à mi-jambe, tenant son enfant. 1 La comtesse Potocka, en pied, couchée sur un très grand divan, tenant une colombe sur son sein; cette comtesse est une des plus jolies femmes que j'aie peintes. 1 La jeune comtesse Schouvaloff en buste. 2 Les deux jeunes grandes-duchesses Hélène et Alexandrine, toutes deux très belles. Je les ai peintes ensemble tenant le médaillon de l'impératrice Catherine qu'elles regardaient. 5 La grande duchesse Élizabeth en pied, arrangeant des fleurs dans une corbeille. Deux copies à mi-corps avec les mains. Plus deux grands bustes avec une main. 2 La grande-duchesse Anne. Deux portraits à mi-corps. 2 La comtesse de Scawronski. Deux bustes. La même que j'avais peinte à Naples jusqu'à mi-corps. 2 La comtesse de Strogonoff tenant son enfant. Son mari en pendant à mi-jambes. 1 La comtesse Sammacloff avec ses deux enfans près d'elle. 1 La comtesse Apraxine. Grand buste. 2 La princesse Isoupoff, à mi-jambe. Plus son fils. 1 La comtesse de Worandsoff. Buste. 1 La comtesse Golowin, avec une main. 1 La comtesse Tolstoy, à mi-jambes, appuyée sur un rocher près d'une cascade. 2 La princesse Alexis Kourakin, et le prince son mari. 2 Le roi de Pologne. Deux grands bustes: l'un en costume d'Henri IV, et l'autre avec un manteau de velours, que j'ai gardé. 1 La petite-nièce du roi de Pologne, jouant avec un petit chien. 1 La princesse Michel Galitzin. Grand buste. 2 La comtesse Dietricten, et le comte son mari. 1 La princesse Bauris Galitzin presque en pied, à mi-jambes. 1 Milord Talbot. Buste. 1 La princesse Sapia passé les genoux, dansant avec un tambour de basque. 1 La fille de la princesse Isoupoff. 1 Madame Koutousoff. Buste. 1 Le baron de Strogonoff. 1 Mademoiselle Kasisky, soeur de la princesse Belloseski. 1 La princesse Alexandre Galitzin. 1 Madame Kalitcheff. 1 Le comte Potocki. 1 Le comte Litta. 1 La princesse Viaminski. 1 Le jeune prince Bariatinski. Grand buste. 1 Le prince Alexandre Kourakin, deux bustes. 1 Mon portrait jusques aux genoux, en noir, tenant ma palette. Pour l'Académie de Saint-Pétersbourg. -- 47 À BERLIN. 2 Pastels d'après la reine. 1 L'ambassadrice de Portugal. 1 Une autre dame dont j'ai oublié le nom. -- 4 À DRESDE. 3 Bustes du portrait de l'empereur Alexandre, 1 La fille de la comtesse Potocka. 1 Une Allemande. -- 5 PORTRAITS FAITS À LONDRES. 1 La demoiselle Dorset. 1 Madame Chinnery. 2 Ses enfans. 1 Mademoiselle Dillon. 1 Madame Villiers. 1 La margrave d'Anspach. 1 Madame Bering. 1 Le prince de Galles. 1 Madame de Polastron. 1 La comtesse Driedrestein. 1 Le jeune Polastron enfant. 1 Lord Byron. 1 Le prince Bariatinski. 1 Une Américaine très jolie. 1 M. Kepell, fils de la margrave d'Anspach. 3 Portraits de moi. 2 Madame Grassini, deux portraits en sultane, l'un en grand, et l'autre en petit id., plus un buste. 1 Portrait d'une Irlandaise. 1 Lady Georgine, fille de lady Gordon. 1 Le prince Biron de Courlande, en chasseur. Plusieurs peints de vue au bord de la mer; points au pastel; puis aussi quelques paysages. -- 24 PORTRAITS DEPUIS MON RETOUR À PARIS. 1 Le portrait de la reine de Prusse, peint d'après l'étude que j'avais faite d'après Sa Majesté, à Berlin. Grand buste. 1 Le prince Ferdinand de Prusse. 1 Le prince Auguste-Ferdinand, leur fils. 1 La princesse Louise, sa soeur, princesse de Radzivill. 1 La princesse Tufakin, dont j'avais fait la tête seulement à Moscou. 1 Madame Catalani avec les mains, chantant debout près du piano. 1 Madame Murat en pied, ayant sa fille près d'elle. 4 Portraits de moi pour mes amies. 3 Trois portraits de madame Grassini; un passé les genoux, le dernier avec une main. 1 M. Ragani, mari de madame Grassini. Grand buste. 1 La vicomtesse de Vaudreuil, nièce de M. le comte de Vaudreuil. 1 Le comte de Vaudreuil. Deux bustes. 1 Deux portraits de la duchesse de Guiche, fille de madame de Polignac. 1 La jeune princesse Potemski, à mi-jambes. 1 Madame Constans. Buste. 1 La comtesse d'Andlau, avec les mains. 2 La comtesse de Rosambeau et la comtesse d'Orglande, filles de la comtesse d'Andlau, toutes deux avec les mains. 2 MM. d'Andlau, leurs deux frères. 1 Viotti, célèbre violon. 1 La marquise de Groslier, peignant des fleurs. 1 Le bailli de Crussol. Grand buste. 1 Mademoiselle de Grénonville. Buste. 1 Madame Davidoff, avec la main. 1 Pour le roi Charles X, le marquis de Rivière. Buste. 1 Le comte de Coëtlosquet. Buste. 1 Madame de Pront, nièce de M. de Coëtlosquet. 2 S. A. R. la duchesse de Berri, avec les mains. 1 Mademoiselle de Sassenay. Buste. 1 M. Raoul-Rochette. Buste. 1 M. Sapey. Buste. 1 Madame Lafont. 1 Mademoiselle de Rivière. 1 Alfred de Rivière, idem. 1 Le baron de Feisthamel avec les mains, peignant. 1 Le baron de Crespy-le-Prince dessinant. 1 Madame Ditte. 1 Madame de Rivière ma nièce, avec les deux mains. 1 Mon portrait de profil, pour la ville de Pétersbourg; on devait, sur la même médaille, graver mon portrait, et celui d'Angélica Koffmann. DE SOUVENIR: 1 Madame de Suffrein. 1 L'abbé Delille. 1 La comtesse de Las Cazes. 1 Le comte de Chatellux. -- 50 130 total général. TABLEAUX. 1 L'apothéose de la reine. 1 La naufragée. 1 La cataracte de Narva. 1 Amphion jouant de la lyre avec trois Naïades. 1 Un vieillard et son petit-fils; incendie, effet. 1 Près de cent paysages suisses au pastel, faits dans mes deux voyages. Total général des portraits, 662. 15 tableaux, et près de 200 paysages tant en Suisse qu'en Angleterre.

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Note 1 · Note 32: (retour) Ces lettres sont adressées à madame la comtesse Vincent Potocka, née Massalska; elle avait épousé en premières noces le prNote 2 · Note 40: (retour) Cette lettre et les suivantes sur la Suisse appartiennent au second voyage que j'ai fait en 1809.Note 3 · Si je me mettais sur le chapitre des méprises, j'en aurais plus d'une à vous raconter. À mon retour de Suisse, j'eus une distraction de ce gNote 4 · Je pourrais vous parler encore des salines de Beg, de la belle cascade de Pisse-Vache à Sion (à laquelle je préfère pourtant celle du ReicheNote 5 · J'ai passé une semaine à Coppet chez madame de Staël; je venais de lire son dernier roman, Corinne ou l'Italie; sa physionomie si animée et Note 6 · De Genève je suis allée à Ferney voir la maison de Voltaire. Je l'ai trouvée bien petite et d'une telle saleté que je crois qu'elle n'a pas Note 7 · Enfin j'arrangeai mon départ. Les onze jours passés à Chamouni m'avaient paru un siècle. Je croyais pouvoir partir, lorsqu'on vint me dire qNote 8 · En s'arrêtant sur le pont, l'aspect du lac est effrayant par la sévérité des montagnes qui l'entourent et dont il est entrecoupé: la premièrNote 9 · C'est ainsi que je suis arrivée à Undersée, près d'Underlach. Je savais que M. Konig m'avait préparé un logement, et je me suis rendue chez Note 10 · La veille de la fête, au soir, la pluie, qui nous contrariait depuis quelque temps, cessa. Nous étions tous au château du bailli; la cour étNote 11 · Le lendemain le temps, qui nous avait inquiétés la veille au soir, s'éclaircit à neuf heures. Tout le monde part de tous les côtés pour se rNote 12 · Je me trouvai justement et heureusement à côté de madame de Staël. Peu d'instans après, nous entendîmes une musique religieuse chantée parfaNote 13 · Ignorant que le danger fût si prochain, je n'avais pas encore médité ma fuite; il était onze heures du soir, et je venais de me mettre au liNote 14 · Quoique nous fussions assez mal informées des nouvelles de Paris, il était facile de voir que les bourgeois de Louveciennes, qui se réunissaNote 15 · Son délassement favori était de causer littérature avec quelques gens d'esprit; dans sa jeunesse il avait fait de fort jolis vers, et son stNote 16 · Je me suis laissée entraîner bien au-delà de l'époque de ma vie où j'avais conduit mes lecteurs. J'y reviens. En 1819 M. le duc de Berri mar
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