LETTRES (continued 2)
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Le début le plus brillant que je me rappelle avoir vu est celui de mademoiselle Raucour dans le rôle de Didon. Elle avait tout au plus dix-huit ou vingt ans. La beauté de son visage, sa taille, son organe, sa diction, tout en elle promettait une actrice parfaite; elle joignait à tant d'avantages un air de décence remarquable, et une réputation de sagesse austère, qui la firent rechercher alors par nos plus grandes dames; on lui donnait des bijoux, ses habits de théâtre, et de l'argent pour elle et pour son père qui ne la quittait jamais. Plus tard, elle a bien changé de manière d'être: on prétend que l'heureux mortel, qui le premier triompha de tant de vertus, fut le marquis de Bièvres, et que lorsqu'elle le quitta pour un autre amant, il s'écria: Ah! l'ingrate à ma rente! Si mademoiselle Raucour n'est point restée sage, elle est restée grande tragédienne; mais sa voix est devenue tellement rauque et dure, que si l'on fermait les yeux on croyait entendre un homme. Elle n'a quitté qu'à sa mort le théâtre, où elle a fini par jouer les rôles de mères et de reines avec infiniment de succès.
J'ai vu jouer aussi mesdemoiselles Sainval et madame Vestris, soeur de Dugazon. Les deux premières pleuraient un peu trop constamment; mais elles me semblaient, surtout la cadette, plus tragédienne que madame Vestris, qui, toute belle qu'elle était, n'a jamais obtenu de grand succès, si ce n'est dans le rôle de Gabrielle de Vergy où l'effet qu'elle produisait au dernier acte, était déchirant; il faut dire aussi que cette scène est horrible.
Larive, qui pour son malheur succédait à Le Kain, dont on n'avait point encore perdu le souvenir, avait plus de talent que les vieux amateurs ne voulaient lui en reconnaître; la comparaison seule lui faisait tort, car il ne manquait ni de noblesse ni d'énergie. Son visage était beau; il était grand, bien fait, mais jamais d'aplomb sur ses jambes, ce qui faisait dire qu'il marchait à côté de lui.
Larive avait très bon ton et causait avec esprit, même de choses qui n'avaient point rapport à son art, en sorte qu'il voyait la bonne compagnie. Mon frère me le présenta, et comme je le savais lié intimement avec mademoiselle Clairon, je lui témoignai une fois le désir de rencontrer cette grande tragédienne que je n'avais jamais vue jouer. Il m'engagea aussitôt à dîner chez lui pour me faire trouver avec elle, ce que j'acceptai. Deux jours après, je me rendis à la maison qu'il avait fait construire et qu'il habitait dans le Gros-Caillou. Cette maison était charmante, arrangée avec un goût parfait, outre qu'un fort beau jardin y faisait jouir dans Paris du charme de la campagne. Larive me promena dans ses berceaux, sous ses vignes grimpantes à la manière antique, comme on en voit encore aux environs de Naples; et comme nous venions de rentrer dans le salon pour dîner, on annonça mademoiselle Clairon. Je me l'étais figurée très grande; elle était au contraire fort petite et fort maigre. Elle tenait sa tête extrêmement élevée, ce qui lui donnait de la dignité. Du reste, je n'ai jamais entendu parler avec autant d'emphase; car elle conservait toujours le ton tragique et les airs d'une princesse; mais elle me parut instruite et spirituelle. J'étais à table à côté d'elle, et je jouis beaucoup de sa conversation. Larive lui témoignait un respect profond; les égards qu'il avait pour elle annonçaient à la fois de l'admiration et de la reconnaissance; c'était sous ces deux rapports en effet que sans cesse il parlait d'elle.
Lorsque je suis rentrée en France, j'ai été charmée de revoir Larive que j'ai rencontré souvent à Épinay chez la marquise de Groslier. N'étant plus au théâtre alors, il habitait une charmante campagne, située près de là, et madame de Groslier était enchantée de ce voisinage. Il nous faisait des lectures ravissantes; la manière dont il disait les vers acquérait un nouveau prix de la beauté de son organe.
Talma, notre dernier grand acteur tragique, a, selon moi, surpassé tous les autres. Il y avait du génie dans son jeu. On peut dire de plus qu'il a révolutionné l'art: d'abord en faisant disparaître la déclamation ampoulée et maniérée, par sa diction naturelle et vraie, ensuite, en forçant à l'innovation dans les costumes, attendu qu'il s'habillait en grec et en romain pour jouer Achille et Brutus, ce dont je lui sus un gré infini. Talma avait une des plus belles têtes, un des visages les plus mobiles qu'on pût voir; et, si loin qu'allât la chaleur de son jeu, il restait toujours noble, ce qui me semble une première qualité dans l'acteur tragique. Son organe était quelquefois un peu sourd; il convenait mieux aux rôles furieux ou profonds qu'il ne convenait aux rôles brillans: aussi était-il principalement admirable dans ceux d'Oreste et de Manlius; mais dans tous, il avait plusieurs momens sublimes. Le dernier qu'il ait composé n'a point été joué depuis lui. Personne n'oserait, je crois; car Talma s'y était montré supérieur à lui-même: ce n'était plus un acteur, c'était bien Charles VI, un malheureux roi, un malheureux fou, dans toute son effrayante vérité. Hélas! la mort a suivi de près le triomphe; et ce que tout Paris applaudissait avec de si grands transports, c'était le chant du cygne.
Talma était un homme excellent, et le plus facile à vivre qu'on puisse rencontrer. Il faisait habituellement peu de frais dans la société; il fallait, pour l'animer, qu'un mot de la conversation remuât un intérêt de son coeur ou de son esprit; alors il était fort intéressant à entendre, principalement quand il parlait de son art.
La comédie a peut-être encore été plus riche en talens que la tragédie. J'ai eu souvent le bonheur de voir jouer Préville. Voilà l'acteur parfait, inimitable! Son jeu, plein d'esprit, de naturel, de gaieté, était aussi le plus varié. Jouait-il tour à tour Crispin, Sosie, Figaro, vous ne reconnaissiez pas le même homme, tant les nuances de son comique étaient inépuisables: aussi n'a-t-on point remplacé Préville. Il était si parfaitement vrai par nature, que tous ceux qui depuis ont voulu l'imiter ne sont parvenus qu'à nous montrer sa charge. Je n'en excepte point Dugazon, qui certes avait un grand talent; mais qui, dans le rôle de Figaro du Barbier de Séville, par exemple, n'a jamais approché de son modèle.
J'ai plusieurs fois dîné avec Préville; il était rare de rencontrer un aussi aimable convive; sa gaieté si spirituelle nous charmait tous. Il racontait à merveille une foule d'anecdotes extrêmement piquantes, et l'on recherchait avec empressement les occasions de se trouver avec lui.
Dugazon, son successeur dans les rôles comiques, eût été un excellent comédien, si l'envie de faire rire le public ne l'eût pas entraîné souvent jusqu'à la farce. Il jouait admirablement bien certains rôles de valet; il avait du mordant, un masque parfait, et peut-être aurait-il égalé Préville s'il avait dédaigné la charge. Mais ce qui peut faire croire que sa nature le portait à ce misérable genre, c'est que la nuance qui existait à la scène entre lui et son devancier se montrait aussi dans les salons où Préville était un homme aimable, et Dugazon un farceur de beaucoup d'esprit. On ne le recevait donc quelquefois que pour amuser les convives; car il était fort amusant, surtout après dîner. Dugazon a été atroce pendant la révolution; il fut un de ceux qui allèrent chercher le roi à Varennes, et un témoin oculaire m'a dit l'avoir vu à la portière de la voiture, le fusil sur l'épaule. Notez que cet homme avait été comblé des bienfaits de la cour, principalement par M. le comte d'Artois.
Je me souviens d'avoir vu mademoiselle Doligny dans les rôles de jeunes premières, qu'elle jouait avec une rare perfection. Elle avait à la fois tant de vérité, d'esprit et de décence, que son grand talent faisait tout-à-fait oublier sa laideur. J'ai vu aussi débuter mademoiselle Contat. Elle était extrêmement jolie et bien faite, mais si mauvaise dans les premiers temps, que personne ne pouvait prévoir qu'elle deviendrait une aussi excellente artiste. Sa charmante figure ne suffisait pas toujours pour la mettre à l'abri des sifflets, lorsque Beaumarchais lui confia le rôle de Suzanne dans le Mariage de Figaro. À partir de ce moment, elle marcha de succès en succès: d'abord dans l'emploi des grandes coquettes, puis enfin dans des rôles plus convenables à son âge, et surtout à sa taille qui, par malheur, avait pris trop d'embonpoint.
Mademoiselle Contat avait épousé M. de Parny, neveu du célèbre poète de ce nom; mais son mariage ne fut déclaré qu'à l'époque où elle quitta le théâtre; elle a conservé jusqu'à sa mort un visage charmant; je n'ai jamais vu de sourire plus enchanteur; comme elle avait infiniment d'esprit, sa conversation était tout-à-fait piquante, et je la trouvais si aimable que je l'invitais souvent à venir chez moi.
Mademoiselle Contat était admirablement bien secondée dans tous ses rôles par Molé, qui jouait presque toujours avec elle. Molé, sans avoir jamais égalé Préville, était pourtant un grand acteur; il avait de la grâce et de la dignité; il tenait la scène comme on dit, outre que j'ai peu vu de talent aussi varié, et surtout aussi brillant qu'était le sien. Je l'ai reçu chez moi plusieurs fois; quoique son jeu fût très-spirituel, Molé n'avait rien de remarquable dans un salon sous le rapport de l'amabilité, si ce n'est un excellent ton.
Fleury, qui après l'avoir doublé lui a succédé dans les grands rôles, est le dernier qui nous ait conservé les traditions de la haute comédie. Il avait moins de verve et moins d'élévation que Molé; mais personne n'a joué comme lui les jeunes grands seigneurs. Comme il avait beaucoup d'esprit et de fort bonnes manières, il voyait souvent de près la haute société, et il en avait si bien saisi les usages, les agrémens et les travers, qu'il nous offrait encore, il y a peu d'années, une copie parfaite de modèles qui avaient disparu.
À l'époque où tous les grands acteurs dont je vous parle commençaient à vieillir, il s'élevait près d'eux un jeune talent, qui fait aujourd'hui l'ornement de la scène française: mademoiselle Mars jouait alors avec une perfection inimitable les rôles d'ingénues; elle excellait dans celui de Victorine du Philosophe sans le savoir, et dans vingt autres pour lesquels on ne l'a jamais remplacée; car il est impossible d'être aussi vraie, aussi touchante: c'était la nature dans tout son charme. Quand vous avez vu mademoiselle Mars, ma chère amie, elle avait déjà pris l'emploi de mademoiselle Contat, qu'elle seule pouvait faire oublier. Vous vous souvenez bien certainement de sa jolie figure, de sa charmante taille, et de sa voix, la voix des anges? heureusement ce visage, cette taille, cet organe enchanteur, se conservent si parfaitement, que mademoiselle Mars n'a point d'âge, n'en aura je crois jamais; et chaque soir le public par ses transports lui prouve qu'il est de mon avis.
Je me rappelle avoir vu jouer deux fois mademoiselle Arnoult au grand Opéra, dans Castor et Pollux. J'étais peu capable alors de juger son talent d'actrice; je me souviens cependant qu'elle me parut avoir de la grâce et de l'expression. Quant à son talent comme cantatrice, la musique de ce temps-là m'ennuyait si horriblement que j'écoutais trop mal pour en pouvoir parler. Mademoiselle Arnoult n'était point jolie; sa bouche déparait son visage, ses yeux seulement lui donnaient une physionomie où se peignait l'esprit remarquable qui l'a rendue célèbre. On a répété et imprimé un nombre infini de ses bons mots, en voici un que je ne crois pas connu, et que je trouve fort comique: elle assistait au mariage de sa fille, avec la mère, la tante, et plusieurs autres honnêtes femmes parentes de son gendre; pendant la cérémonie nuptiale, mademoiselle Arnoult se retourne et leur dit: «C'est plaisant! je suis la seule demoiselle qui se trouve ici.»
Une femme dont le talent supérieur nous a ravis long-temps a succédé à mademoiselle Arnoult. C'était madame Saint-Huberti, qu'il faut avoir entendue pour savoir jusqu'où peut aller l'effet de la tragédie lyrique. Madame Saint-Huberti non seulement avait une voix superbe; mais elle était encore grande actrice, le bonheur a voulu qu'elle eût à chanter les opéras de Piccini, de Sacchini, de Gluck, et cette musique si belle, si expressive, convenait parfaitement à son talent plein d'expression, de vérité et de grandiose. Il est impossible d'être plus touchante qu'elle ne l'était dans les rôles d'Alceste, de Didon, etc.; toujours vraie, toujours noble, ses accens arrachaient les larmes de toute la salle, et je me souviens encore de certains mots, de certaines notes auxquelles il était impossible de résister.
Madame Saint-Huberti n'était point jolie, mais son visage était ravissant de physionomie et d'expression. Le comte d'Entragues, très bel homme, et très distingué par son esprit, en devint tellement amoureux qu'il l'épousa. La révolution ayant éclaté, il se réfugia à Londres avec elle. C'est là, qu'un soir, comme ils montaient ensemble en voiture, ils furent assassinés tous les deux, sans qu'on ait jamais pu découvrir, ni les assassins, ni les motifs d'une pareille horreur.
Sous le rapport du chant, tout l'Opéra se composait pour moi de madame Saint-Huberti; je ne vous dirai donc rien de ceux qui chantaient avec elle, car je les écoutais à peine; j'aimais mieux réserver une partie de mon attention pour les ballets, où se montraient alors plusieurs talens remarquables. Gardel et Vestris père tenaient le premier rang. Je les ai vus souvent danser ensemble, notamment dans une chaconne de je ne sais quel opéra de Grétry, chaconne qui je crois a fait courir tout Paris: c'était un pas de deux dans lequel les deux coryphées poursuivaient mademoiselle Guimard, fort petite et fort maigre; ce qui fit dire qu'ils avaient l'air de deux grands chiens qui se disputaient un os. Gardel m'a toujours semblé fort inférieur à Vestris père, qui était grand, très bel homme, et parfait dans la danse noble et grave. Je ne saurais vous dire avec quelle grâce il ôtait et remettait son chapeau, au salut qui précédait le menuet; aussi toutes les jeunes femmes de la cour, avant leur présentation, prenaient-elles quelques leçons de lui pour faire les trois révérences.
À Vestris père a succédé Vestris fils, le danseur le plus surprenant qu'on puisse voir, tant il avait à la fois de grâce et de légèreté. Quoique nos danseurs actuels n'épargnent point les pirouettes, personne bien certainement n'en fera jamais autant qu'il en a fait, puis tout à coup, il s'élevait au ciel d'une manière si prodigieuse, qu'on lui croyait des ailes; ce qui faisait dire au père Vestris: «Si mon fils touche la terre, c'est par procédé pour ses camarades.»
Mademoiselle Pélin et mademoiselle Allard étaient deux danseuses du genre qu'on appelle grotesque en Italie. Elles faisaient des tours de force, des pirouettes sans fin et sans charme; mais toutes deux, bien qu'elles fussent très grasses, étaient vraiment surprenantes par leur agilité; mademoiselle Allard surtout.
Mademoiselle Guimard avait tout un autre genre de talent; sa danse n'était qu'une esquisse; elle ne faisait que de petits pas, mais avec des mouvemens si gracieux, que le public la préférait à toute autre danseuse; elle était petite, mince, très bien faite; et quoique laide, elle avait des traits si fins, qu'à l'âge de quarante-cinq ans elle semblait, sur la scène, n'en avoir pas plus de quinze.
À l'instar, et même en rival heureux du grand Opéra, j'ai vu s'élever l'Opéra Comique, qui prenait la place de ce qu'on nommait la Comédie Italienne. J'aurais peine à vous dire quelque chose de cette Comédie Italienne, si je ne me rappelais que j'y suis allée voir jouer Carlin, dont toute jeune que j'étais, le souvenir m'est resté. Carlin jouait l'arlequin dans des pièces à canevas, espèces de proverbes, qui nécessitent des acteurs spirituels. Ses saillies étaient inépuisables, le naturel et la gaîté de son jeu, faisaient de lui un acteur tout-à-fait à part. Quoique fort gros, il avait dans les mouvemens une lestesse surprenante; on m'a dit qu'il étudiait ses gestes si moelleux et si gracieux, en regardant jouer de jeunes chats, dont il est très vrai qu'il avait la souplesse. Lui seul suffisait pour attirer le public, pour remplir la salle et charmer les spectateurs; quand il a disparu la Comédie Italienne a fini.
La troupe lyrique qui l'a remplacée, possédait plus d'un talent remarquable et chantait les opéras de Duni, de Philidor, de Grétry, etc. Un des acteurs les plus aimés du public était Cailleau; il a quitté le théâtre lorsque j'étais encore fort jeune; je l'ai pourtant vu jouer deux fois dans Annette et Lubin. Sa belle physionomie, si gaie, si animée, et sa superbe voix, seraient restées dans ma mémoire, lors même que je n'aurais pas eu plus tard le plaisir de jouer la comédie avec lui en société. Au moment de ses plus grands succès, il lui arriva sur la scène un léger accident du gosier, auquel sont exposés tous les chanteurs; une huée étant alors partie de la salle, Cailleau s'en trouva tellement offensé, qu'il quitta le théâtre le soir même, et depuis, les plus vives instances ne purent le faire consentir à reparaître devant le public.
Outre son grand talent, Cailleau avait beaucoup d'esprit; il était charmant en société où sa gaieté si franche amenait la joie; il racontait à merveille, et chez le comte de Vaudreuil, à Gennevilliers, il rendait les cercles et les repas tout-à-fait amusans, tantôt par une anecdote piquante, tantôt en nous chantant, avec sa belle voix, les romances et les chansons qui se faisaient alors. Comme il était grand chasseur, on le mettait de toutes les parties de chasse. Le comte de Vaudreuil, pour lequel il avait été si aimable, lui fit donner par monseigneur le comte d'Artois un petit castel, nommé le Belloi, qui se trouve au bout de la terrasse de Saint-Germain, et qui avait un fort joli jardin.
Lorsque la révolution arriva, Cailleau fut très suspecté, comme ayant reçu des bienfaits d'un prince. On m'a dit, mais je ne veux pas le croire, qu'il s'était montré ingrat, et qu'il avait joué le rôle de jacobin. Si la chose est vraie, je suis persuadée que la peur et sa femme lui avaient tourné la tête. J'ai des raisons pour croire que sa femme était fort révolutionnaire: en 1791, je reçus à Rome où j'étais alors, une lettre dans laquelle elle m'engageait à rentrer en France, me disant que nous serions tous égaux, et qu'enfin ce serait l'âge d'or. Heureusement je ne la crus pas; car on sait quel âge d'or a suivi! Peu de temps après avoir reçu cette lettre, j'appris que madame Cailleau s'était jetée par la fenêtre de désespoir.
J'arrive enfin à celle dont j'ai pu suivre toute la carrière dramatique, au talent le plus parfait que l'Opéra Comique ait possédé, à madame Dugazon. Jamais on n'a porté sur la scène autant de vérité. Madame Dugazon avait un de ces talens de nature qui semblent ne rien devoir à l'étude. On n'apercevait plus l'actrice; c'était Babet, c'était la comtesse d'Albert ou Nicolette. Noble, naïve, gracieuse, piquante, elle avait vingt physionomies, de même qu'elle faisait toujours entendre l'accent propre au personnage, et son chant n'annonçait aucune autre prétention. Elle avait même la voix assez faible, mais cette voix suffisait au rire, aux larmes, à toutes les situations, à tous les rôles. Grétry et Daleyrac, qui ont travaillé pour elle, en étaient fous, et j'en étais folle.
Ce dernier mot me rappelle un rôle, dans lequel on a toujours vainement essayé de la copier. Jamais on n'a pu nous rendre Nina. Nina tout à la fois si décente et si passionnée! et si malheureuse, si touchante, que son aspect seul faisait fondre en larmes les spectateurs. Je crois avoir vu Nina vingt fois au moins, et chaque fois mon attendrissement a été le même. J'étais trop enthousiaste de madame Dugazon pour ne pas l'engager souvent à venir souper chez moi. Nous remarquions que si elle venait de jouer Nina, elle conservait encore les yeux un peu hagards, en un mot qu'elle restait Nina toute la soirée. C'était bien certainement à cette faculté de se pénétrer aussi profondément de son rôle qu'elle devait l'étonnante perfection de son talent.
Madame Dugazon était royaliste de coeur et d'ame. Elle en donna la preuve au public à une époque fort avancée de la révolution, un soir, qu'elle jouait la soubrette des Événemens imprévus. La reine assistait à ce spectacle, et dans un duo que le valet commence en disant: j'aime mon maître tendrement, madame Dugazon, qui devait répondre: Ah! comme j'aime ma maîtresse, se tourna vers la loge de Sa Majesté, la main sur son coeur, et chanta sa réplique d'une voix émue, en s'inclinant devant la reine. On m'a dit qu'un peu plus tard, le public, et quel public! voulut tirer vengeance de ce noble mouvement en s'obstinant à lui faire chanter je ne sais quelle horreur, qu'on chantait alors tous les soirs sur la scène. Madame Dugazon ne céda point: elle quitta le théâtre.
La longueur démesurée de cette lettre vous prouve, chère amie, que j'ai beaucoup aimé moi-même à jouer la comédie; car je ne vous ai point épargné les détails. Adieu.
LETTRE IX.
Chantilly.--Le Raincy.--Madame de Montesson.--La vieille princesse de Conti.--Gennevilliers.--Nos spectacles.--Le Mariage de Figaro.--Beaumarchais.--M. et madame de Villette.--Moulin-Joli.--Watelet.--M. de Morfontaine.--Le marquis de Montesquiou.--Mon horoscope.
Il m'était impossible, à mon grand regret, de rester long-temps à la campagne; mais je ne me refusais pas le plaisir d'y passer souvent plusieurs jours de suite, et j'étais invitée dans les plus beaux lieux voisins de Paris. J'ai pu voir, par exemple, les fêtes magnifiques de Chantilly, que le prince de Condé (celui que vous avez vu revenir en France avec Louis XVIII) savait si bien ordonner, et dont il faisait si bien les honneurs. Vous connaissez le superbe château de Chantilly. Son immense galerie était garnie alors d'armures françaises de différens siècles, dont quelques-unes par leur lourdeur et leur dimension semblaient avoir été faites pour des géants; ce qui, je trouve, ornait à merveille l'habitation d'un descendant du grand Condé. On voyait au bout de cette galerie le masque de Henri IV, moulé sur lui, sitôt après sa mort, et auquel étaient encore attachés quelques poils des sourcils du bon roi. Je ne sais ce qu'est devenu ce masque, que l'on a beaucoup reproduit en plâtre; quant aux armures, elles ont été pillées pendant la révolution, et plusieurs sont maintenant rassemblées dans un musée.
Ce château avait je ne sais quoi de grandiose, qui le rendait digne de ses maîtres. La salle à manger était d'une beauté remarquable: entre des colonnes de marbre se trouvaient placées de larges coupes, en marbre aussi, qui recevaient des cascades d'eau limpide et sans cesse renouvelée. Cette salle semblait être en plein air, son effet était magique. Le parc dans son immense étendue donnait l'idée d'une féerie avec ses lacs, ses rivières bordées de mille fleurs. Ce hameau charmant, dont les chaumières à l'intérieur brillaient de la plus grande magnificence, tout enfin faisait de Chantilly un séjour admirable; aussi les étrangers s'y rendaient-ils en foule, à l'époque dont je vous parle, à cette heureuse époque où le maître de ce beau lieu y vivait, adoré de tous les habitans, qu'il comblait de ses bienfaits et qui l'ont si vivement regretté.
En 1782 j'ai séjourné quelque temps au Raincy. Le duc d'Orléans, père de Philippe-Égalité, qui l'habitait alors, m'y fit venir pour y faire son portrait et celui de madame de Montesson. À l'exception du plaisir que je pris à voir de grandes parties de chasse, je m'ennuyai passablement au Raincy; mes séances finies, je n'avais de société qui me fût agréable que celle de madame Bertholet, fort aimable femme, qui jouait fort bien de la harpe. Saint-Georges, le mulâtre, si fort et si adroit, était du nombre des chasseurs. J'ai compris là comment il est des hommes, et surtout des princes, qui deviennent passionnés de la chasse; cet exercice, quand beaucoup de monde s'y trouve réuni, donne vraiment un grand spectacle. Ce mouvement général, joint aux sons des cors, a bien quelque chose de belliqueux.
À propos de ce voyage, je ne puis me rappeler aujourd'hui sans rire une particularité, qui dans le temps me scandalisa beaucoup. Pendant que madame de Montesson me donnait séance, la vieille princesse de Conti vint un jour lui faire une visite, et cette princesse en me parlant m'appela toujours mademoiselle. Il est vrai que jadis toutes les grandes dames en agissaient ainsi avec leurs inférieures. Mais cette morgue de la cour avait fini, avec Louis XV. J'étais alors sur le point d'accoucher de mon premier enfant, ce qui rendait la chose tout-à-fait étrange.
Si mon voyage au Raincy me parut peu réjouissant, il n'en était pas de même de ceux que je faisais à Gennevilliers, qui appartenait alors à M. le comte de Vaudreuil, un des hommes les plus aimables que l'on pût voir. Gennevilliers n'était nullement pittoresque; le comte de Vaudreuil avait acheté cette propriété en grande partie pour monseigneur le comte d'Artois, parce qu'elle renfermait de beaux cantons de chasse, et l'avait embellie autant qu'il était possible. La maison était meublée dans le meilleur goût, quoique sans magnificence; il s'y trouvait une salle de comédie, petite, mais charmante, dans laquelle ma belle-soeur, mon frère, M. de Rivière, et moi nous avons joué plusieurs opéras-comiques, avec madame Dugazon, Garat, Cailleau et Laruette. Ces deux derniers, qui étaient alors retirés du théâtre, jouaient admirablement, et avec un tel naturel, qu'un jour, comme ils répétaient ensemble la scène des deux pères dans Rose et Colas, je crus qu'ils causaient entre eux, et je leur dis: «Allons, il faut commencer la répétition.» On m'avait donné le rôle de Rose; Garat jouait assez gauchement celui de Colas; mais il chantait si bien! il était surtout délicieux de l'entendre dans la Colonie, dont la musique est ravissante à mon goût. Il avait pris le rôle de Saint-Albe; moi celui de Marine; et ma belle-soeur celui de la comtesse, qu'elle jouait comme un ange. Elle et M. de Rivière étaient vraiment des acteurs. Ils auraient pu briller même au théâtre.
M. le comte d'Artois et sa société venaient à nos spectacles. J'avoue que tout ce beau monde me donnait la peur au point que la première fois qu'ils y vinrent, sans que j'en fusse prévenue, je ne voulais plus jouer; la crainte de désobliger les amis qui jouaient avec moi me décida seule à entrer en scène: aussi M. le comte d'Artois, avec sa grâce ordinaire, vint-il entre les deux pièces nous encourager par tous les complimens imaginables.
Le dernier spectacle qui fut donné dans la salle de Gennevilliers fut une représentation du Mariage de Figaro par les acteurs de la Comédie Française. Je me rappelle que mademoiselle Sainval jouait la comtesse, mademoiselle Olivier le page; et que mademoiselle Contat était charmante dans le rôle de Suzanne. Il fallait néanmoins que Beaumarchais eût cruellement harcelé M. de Vaudreuil pour parvenir à faire jouer sur ce théâtre une pièce aussi inconvenante sous tous les rapports. Dialogue, couplets, tout était dirigé contre la cour, dont une grande partie se trouvait là, sans parler de la présence de notre excellent prince. Chacun souffrait de ce manque de mesure; mais Beaumarchais n'en était pas moins ivre de bonheur: il courait de tous côtés, comme un homme hors de lui-même; et comme on se plaignait de la chaleur, il ne donna pas le temps d'ouvrir les fenêtres, et cassa tous les carreaux avec sa canne, ce qui fit dire après la pièce, qu'il avait doublement cassé les vitres.
Le comte de Vaudreuil dut se repentir doublement aussi d'avoir accordé sa protection à l'auteur du Mariage de Figaro. Peu de temps après cette représentation, Beaumarchais lui fait demander un rendez-vous qu'il obtient aussitôt, et il arrive à Versailles de si bonne heure, que le comte venait à peine de se lever. Il parle alors d'un projet de finance qu'il vient d'imaginer et qui devait lui rapporter des trésors: puis il finit par proposer à M. de Vaudreuil une somme considérable s'il veut se charger de faire réussir l'affaire. Le comte l'écoute avec le plus grand calme, et quand Beaumarchais a tout dit:--Monsieur de Beaumarchais, lui répondit-il, vous ne pouviez venir dans un moment plus favorable; car j'ai passé une bonne nuit, j'ai bien digéré, jamais je ne me suis mieux porté qu'aujourd'hui; si vous m'aviez fait hier une pareille proposition, je vous aurais fait jeter par la fenêtre.
Une des belles campagnes que j'aie vues était Villette. La marquise de Villette (Belle et Bonne), m'ayant engagée à venir l'y voir, j'y suis allée passer quelques jours, et je retrouve dans mes papiers de fort jolis vers que M. de Villette fit pour mon arrivée. Je les copie ici, en vous priant toutefois de ne pas oublier que c'est un poète qui parle:
J'avais lu dans les vieux auteurs Que les dieux autrefois visitaient les pasteurs, Et qu'ils venaient charmer leur belle solitude: J'aimais à me bercer de ces douces erreurs. Embellir ces forêts devint ma seule étude, J'y créai des jardins, je les semai de fleurs; Mais des dieux vainement j'attendais la présence. Ô sublime Lebrun! Vous, l'orgueil de la France, Dont l'esprit créateur, dont l'immortel crayon De plaire et d'étonner a la double puissance, Et fait naître l'amour par l'admiration, La Gloire qui vous accompagne Agrandit ce petit château; Elle ranime la campagne; Vous nous rendez le jour plus beau, Et vous réalisez mes châteaux en Espagne.
Nous trouvâmes une fois dans ce beau parc un homme qui peignait des barrières. Ce barbouilleur était si expéditif que M. de Villette lui en fit compliment.--Moi! répondit-il, je me fais fort d'effacer en un jour tout ce que Rubens a peint dans sa vie.
Madame de Villette recevait avec grâce, et faisait à merveille les honneurs de sa maison. Ce qui doit compléter son éloge à vos yeux, c'est qu'elle était extrêmement bienfaisante; j'ai vu dans son parc une élévation circulaire et naturelle, où l'on m'a dit qu'elle rassemblait les jeunes filles du village, pour les instruire comme aurait pu le faire un maître d'école.
Cet Élysée appartenait à un homme de ma connaissance, M. Watelet, grand amateur des arts, et auteur d'un poëme sur la peinture. M. Watelet était un homme distingué, d'un caractère doux et liant, qui s'était fait beaucoup d'amis. Dans son île enchantée, je le trouvais en harmonie avec tout ce qui l'entourait; il y recevait avec grâce et simplicité une société peu nombreuse, mais parfaitement bien choisie. Une amie à laquelle il était attaché depuis trente ans, était établie chez lui: le temps avait sanctifié pour ainsi dire leur liaison, au point qu'on les recevait ensemble dans la meilleure compagnie, ainsi que le mari de la dame, qui, chose assez bizarre, ne la quittait jamais.
Plus tard, en 1788, Moulin-Joli fut acheté par un nommé M. Gaudran, riche commerçant, qui m'invita avec ma famille à venir y passer un mois. Ce nouveau propriétaire n'entendait rien au pittoresque; je vis avec peine qu'il avait déjà gâté quelques parties de cet élysée; heureusement les plus grandes beautés étaient restées intactes. Robert, le peintre de paysage, et moi, nous retrouvâmes tout l'enchantement que ce lieu nous avait déjà fait éprouver. C'est pendant ce voyage que je fis un de mes meilleurs portraits, celui de Robert, la palette à la main. Lebrun Pindare composa son Exegi monumentum, ce morceau si plein d'un orgueil que justifie sa beauté. Mon frère aussi fit de très jolis vers. Ces bois nous inspiraient tous.
Monsieur de Calonne, qui m'a donné tant de choses, comme vous savez, m'avait, disait-on, donné aussi Moulin-Joli. Ah! si j'avais eu Moulin-Joli, je ne l'aurais, je crois, jamais quitté. Mon bien grand regret, au contraire, est de ne l'avoir pas acheté lorsqu'à ma rentrée en France je l'ai trouvé en vente; mais un retard qui survint dans l'envoi des fonds que j'attendais de Russie m'en ôta les moyens. Moulin-Joli fut vendu alors quatre-vingt mille francs à un chaudronnier, qui, en faisant couper tous les beaux arbres, a retrouvé pour le moins, le prix de son acquisition; et maintenant, quand mes souvenirs me reportent dans ce délicieux séjour, il s'ensuit la triste pensée de sa destruction totale.
Quelque temps avant la révolution, j'allai à Morfontaine, et de là nous fîmes une course à Ermenonville, où je vis le tombeau de J.-J. Rousseau. La célébrité de ce beau parc d'Ermenonville en gâtait la promenade pour moi; on y trouve des inscriptions à chaque pas, cela tyrannise la pensée.
À Morfontaine, j'ai toujours préféré cette partie pittoresque du parc qui n'est point arrangée à l'anglaise, et où se trouve maintenant un grand lac; de l'avis de tous les artistes, au reste, elle tient un premier rang dans son genre. À l'époque dont je vous parle, M. de Morfontaine l'avait embellie, en y creusant des canaux, sur lesquels nous nous promenions en bateau. Le lac, qui n'avait pas alors une aussi grande étendue, était entrecoupé d'îles charmantes: à présent, on n'y voit plus qu'une seule petite île, qui me fait absolument l'effet d'un petit pâte, au milieu de cette immense masse d'eau.
M. de Morfontaine recevait avec tant de bienveillance et de simplicité, que chacun chez lui se croyait chez soi. Le comte de Vaudreuil, Lebrun le poète, le chevalier de Coigny, si aimable et si gai, Brongniart, Robert, Rivière et mon frère, faisaient toutes les nuits des charades, et se réveillaient mutuellement pour se les dire; cette folle gaieté prouve assez de quelle liberté l'on jouissait dans ce beau lieu. À la vérité, l'ordre en était banni aussi bien que la gêne. Heureusement, nous étions entre intimes et en petit nombre; car je n'ai jamais vu château aussi mal tenu. M. de Morfontaine, en toutes choses, poussait le décousu à un degré inimaginable, et vous jugez que sa maison devait se ressentir de cette manière d'être.
À cette époque, M. le Pelletier de Morfontaine était prévôt des marchands; il a fait construire, je ne sais quel pont de Paris. Je me souviens qu'il portait constamment dans sa poche un petit calpin, sur lequel il écrivait sans cesse ce qu'il entendait dire de remarquable dans la société. J'ai souvent essayé de lire par-dessus son épaule; mais, quoique ses lettres fussent très grosses, il m'a toujours été impossible de déchiffrer un seul mot, tant son écriture était informe; je défie bien ses héritiers de tirer jamais parti des souvenirs qu'il doit avoir laissés.
Quand on quittait Morfontaine pour aller à Maupertuis, on ne pouvait s'abstenir de comparer la tenue de ces deux belles maisons; car la différence était frappante. Partout à Maupertuis régnaient l'ordre et la magnificence. M. de Montesquiou tenait là véritablement l'état d'un grand seigneur. Comme il était écuyer de Monsieur (depuis Louis XVIII), il lui était facile de mettre à nos ordres, chevaux, calèches et voitures de toute espèce. Les repas étaient splendides, le château assez vaste pour contenir habituellement trente ou quarante maîtres, tous bien logés, parfaitement soignés; et cette nombreuse société se renouvelait sans cesse.
La mère et la femme de M. de Montesquiou avaient pour moi mille bontés. Sa belle-fille, qui depuis a été gouvernante du fils de Napoléon, était douce, naturelle, très aimable. Quant à lui, je l'avais vu souvent à Paris, et il m'avait toujours semblé fort spirituel, mais sec et frondeur; à Maupertuis, il était doux, affable, en un mot ce n'était plus le même homme. Quand par hasard nous nous trouvions en petit nombre, il nous faisait le soir des lectures, et s'en acquittait à merveille. C'est à Maupertuis, étant grosse et souffrante, que j'ai fait son portrait, dont je n'ai jamais été satisfaite.
Je me souviens qu'un soir, en petit comité, le marquis de Montesquiou tira l'horoscope de chacun de nous. Il me prédit que je vivrais long-temps, et que je serais une aimable vieille, parce que je n'étais pas coquette. Maintenant que j'ai vécu long-temps, suis-je une aimable vieille? J'en doute; mais au moins je suis une vieille aimante, car je vous aime tendrement.
Adieu.
LETTRE X.
Le duc de Nivernais.--Le maréchal de Noailles.--Son mot à Louis XV.--Madame Dubarry.--Louvecienne.--Le duc de Brissac.--Sa mort.--Celle de madame Dubarry.--Portraits que j'ai faits à Louveciennes.
J'ai été dîner plusieurs fois à Saint-Ouen, chez le duc de Nivernais, qui avait là une fort belle habitation, et qui réunissait chez lui la plus aimable société qu'on puisse voir. Le duc de Nivernais, que l'on a toujours cité pour la grâce et la finesse de son esprit, avait des manières nobles et douces sans aucune afféterie. Il se distinguait surtout par son extrême galanterie avec les femmes de tout âge. Sous ces rapports, je pourrais en parler comme d'un modèle dont je n'aurais point trouvé de copie si je n'avais pas connu le comte de Vaudreuil, qui, beaucoup plus jeune que M. de Nivernais, joignait à une galanterie recherchée une politesse d'autant plus flatteuse qu'elle partait du coeur. Au reste, il est devenu fort difficile aujourd'hui de donner une idée de l'urbanité, de la gracieuse aisance, en un mot des manières aimables qui faisaient, il y a quarante ans, le charme de la société à Paris. Cette galanterie dont je vous parle, par exemple, a totalement disparu. Les femmes régnaient alors, la révolution les a détrônées.
Le duc de Nivernais était petit, fort maigre. Quoique très âgé, quand je l'ai connu, il était encore plein de vivacité. Il aimait passionnément la poésie, et faisait des vers charmans.
Je suis allée souvent aussi dîner chez le maréchal de Noailles, dans son beau château situé à l'entrée de Saint-Germain. Il y avait alors un fort grand parc, admirablement soigné. Le maréchal était très aimable: son esprit, sa gaieté animaient tous ses convives, qu'il choisissait parmi les célébrités littéraires et les gens les plus distingués de la ville et de la cour.
Le maréchal de Noailles avait un esprit original et surtout piquant. Il était rare qu'il pût résister au désir de lancer un trait malin; c'est lui qui répondit à Louis XV, mangeant à la chasse des olives qu'il trouvait mauvaises: «C'est sans doute le fond du baril, sire.»
Ce mot reporte mon souvenir sur une femme dont je ne vous ai pas encore parlé, quoique je l'aie vue de fort près; une femme qui, sortie des derniers rangs de la société, a passé par les palais d'un roi pour aller à l'échafaud, et à qui sa triste fin fait pardonner le scandaleux éclat de sa vie. C'est en 1786 que j'allai, pour la première fois, à Louveciennes, où j'avais promis de peindre madame Dubarry, et j'étais extrêmement curieuse de voir cette favorite, dont j'avais si souvent entendu parler. Madame Dubarry pouvait avoir alors quarante-cinq ans environ. Elle était grande sans l'être trop; elle avait de l'embonpoint; la gorge un peu forte, mais fort belle; son visage était encore charmant, ses traits réguliers et gracieux; ses cheveux étaient cendrés et bouclés comme ceux d'un enfant; son teint seulement commençait à se gâter.
Elle me reçut avec beaucoup de grâces, et me parut avoir fort bon ton; mais je lui trouvai plus de naturel dans l'esprit que dans les manières: outre que son regard était celui d'une coquette, car ses yeux allongés n'étaient jamais entièrement ouverts, sa prononciation avait quelque chose d'enfantin qui ne seyait plus à son âge.
Les soirs, nous étions le plus souvent seules, au coin du feu, madame Dubarry et moi. Elle me parlait quelquefois de Louis XV et de sa cour, toujours avec le plus grand respect pour l'un et les plus grands ménagemens pour l'autre. Mais elle évitait tous détails; il était même évident qu'elle préférait s'abstenir de ce sujet d'entretien, en sorte qu'habituellement sa conversation était assez nulle. Au reste, elle se montrait aussi bonne femme par ses paroles que par ses actions, et elle faisait beaucoup de bien à Louveciennes, où tous les pauvres étaient secourus par elle. Nous allions souvent ensemble visiter quelque malheureux, et je me rappelle encore la sainte colère où je la vis, un jour, chez une pauvre accouchée qui manquait de tout.--Comment! disait madame Dubarry, vous n'avez eu ni linge, ni vin, ni bouillon?--Hélas! rien, madame. Aussitôt nous rentrons au château; madame Dubarry fait venir sa femme de charge et d'autres domestiques qui n'avaient point exécuté ses ordres. Je ne puis vous dire dans quelle fureur elle se mit contre eux, tout en faisant faire devant elle un paquet de linge qu'elle leur fit porter à l'instant même, avec du bouillon et du vin de Bordeaux.
Tous les jours, après dîner, nous allions prendre le café dans ce pavillon, si renommé pour le goût et la richesse de ses ornemens. La première fois que madame Dubarry me le fit voir, elle me dit: «C'est dans cette salle que Louis XV me faisait l'honneur de venir dîner. Il y avait au-dessus une tribune pour les musiciens qui chantaient pendant le repas.» Le salon était ravissant: outre qu'on y jouit de la plus belle vue du monde, les cheminées, les portes, tout était du travail le plus précieux; les serrures même pouvaient être admirées comme des chefs-d'oeuvre d'orfèvrerie, et les meubles étaient d'une richesse, d'une élégance au-dessus de toute description.
Ce n'était plus Louis XV alors qui s'étendait sur ces magnifiques canapés, c'était le duc de Brissac, et nous l'y laissions souvent, parce qu'il aimait à faire sa sieste. Le duc de Brissac vivait comme établi à Louveciennes; mais rien, dans ses manières et dans celles de madame Dubarry, ne pouvait laisser soupçonner qu'il fût plus que l'ami de la maîtresse du château. Toutefois il était aisé de voir qu'un tendre attachement unissait ces deux personnes, et peut-être cet attachement leur a-t-il coûté la vie. Lorsqu'avant l'époque de la terreur, madame Dubarry passa en Angleterre pour retrouver ses diamans volés, qu'en effet elle y retrouva, les Anglais l'avaient très bien reçue. Ils firent tout pour l'empêcher de retourner en France, au point qu'au moment de son départ, des amis dételèrent ses chevaux de poste. Le seul désir de rejoindre le duc de Brissac, qu'elle avait laissé caché dans son château de Louveciennes, la fit résister aux instances de ceux qui voulaient la retenir à Londres, où la vente de ses diamans pouvait la faire vivre dans l'aisance. Elle partit pour son malheur, et vint retrouver le duc de Brissac à Louveciennes. Fort peu de temps après, le duc fut arrêté sous ses yeux et conduit en prison à Orléans. C'est là qu'on vint le chercher, lui et trois autres, pour les transporter, disait-on, à Versailles. Tous les quatre furent mis dans un tombereau, et à peine à moitié chemin, tous les quatre furent indignement massacrés!
On porta la tête sanglante du duc de Brissac à madame Dubarry, et vous imaginez ce que l'infortunée dut souffrir à cette horrible vue! elle ne tarda pas elle-même à subir le sort réservé alors à tous ceux qui possédaient quelque fortune, comme à ceux qui portaient un grand nom; elle fut trahie et dénoncée par un petit nègre, nommé Zamore, dont il est question dans tous les mémoires du temps, pour avoir été comblé de ses bienfaits et des bienfaits de Louis XV. Arrêtée, mise en prison, madame Dubarry fut jugée et condamnée à mort par le tribunal révolutionnaire à la fin de 1793. Elle est la seule femme, parmi tant de femmes que ces jours affreux ont vues périr, qui ne put soutenir l'aspect de l'échafaud; elle cria, elle implora sa grâce de la foule atroce qui l'environnait, et cette foule s'émut au point que le bourreau se hâta de terminer le supplice. Ceci m'a toujours persuadé que, si les victimes de ce temps d'exécrable mémoire n'avaient pas eu le noble orgueil de mourir avec courage, la terreur aurait cessé beaucoup plus tôt. Les hommes dont l'intelligence n'est point développée ont trop peu d'imagination pour qu'une souffrance intérieure les touche, et l'on excite bien plus aisément la pitié du peuple que son admiration.
J'ai fait trois portraits de madame Dubarry. Dans le premier je l'ai peinte en buste, petit trois-quarts, en peignoir, avec un chapeau de paille; dans le second, elle est vêtue en satin blanc; d'une main elle tient une couronne, et l'un de ses bras est appuyé sur un piédestal. J'ai fait ce tableau avec le plus grand soin; il était, ainsi que le premier, destiné au duc de Brissac, et je l'ai revu dernièrement. Le vieux général à qui il appartient a sans doute fait barbouiller la tête, car ce n'est point celle que j'ai faite; celle-ci a du rouge jusqu'aux yeux, et madame Dubarry n'en mettait jamais. Je renie donc cette tête qui n'est point de moi; tout le reste du tableau est intact et bien conservé. Il vient d'être vendu à la mort de ce général.
Le troisième portrait que j'ai fait de madame Dubarry, est chez moi. Je l'ai commencé vers le milieu de septembre 1789. De Louveciennes, nous entendions des canonnades à l'infini, et je me rappelle que la pauvre femme me disait: «Si Louis XV vivait, sûrement tout cela n'aurait pas été ainsi.» J'avais peint la tête et tracé la taille et les bras, lorsque je fus obligée de faire une course à Paris; j'espérais pouvoir retourner à Louveciennes pour finir mon ouvrage; mais on venait d'assassiner Berthier et Foulon. Mon effroi était porté au comble, et je ne songeais plus qu'à quitter la France; je laissai donc ce tableau à moitié terminé. Je ne sais pas par quel hasard M. le comte Louis de Narbonne s'en trouva possesseur pendant mon absence; à mon retour en France, il me l'a rendu, et je viens de le terminer.
Le triste contenu de cette lettre, m'avertit que je suis arrivée à l'époque de mon existence dont je voudrais pouvoir perdre la mémoire, dont je repousserais les souvenirs, ainsi que je le fais bien souvent, si je ne vous avais promis le récit sincère et complet de ma vie. Il ne s'agira plus maintenant de joies, de soupers grecs, de comédies, mais de jours d'angoisses et d'effroi; et je remets à vous en parler dans mes premières lettres. Adieu, chère.
LETTRE XI.
Romainville.--Le maréchal de Ségur.--La Malmaison.--Madame le Couteux-du-Moley.--L'abbé Sieyes.--Madame Auguier.--Mot de la reine.--Madame Campan.--Sa lettre.--Madame Rousseau.--Le premier dauphin.
Je ne puis songer aux dernières campagnes que j'ai visitées, sans qu'il se mêle au souvenir de quelques doux momens plus d'un souvenir pénible: en 1788, par exemple, je partis avec Robert, pour aller passer quelques jours à Romainville, chez le maréchal de Ségur; en route, nous remarquâmes que les paysans ne nous ôtaient plus leurs chapeaux; ils nous regardaient au contraire avec insolence, et quelques-uns même nous menaçaient avec leurs bâtons. Arrivés à Romainville, nous fûmes témoins du plus terrible orage que l'on puisse voir. Le ciel avait pris un ton jaunâtre, teinté de gris foncé, et quand ces nuages effrayans s'entr'ouvrirent, il en sortit des milliers d'éclairs, accompagnés d'un tonnerre affreux, et de grêlons si énormes qu'ils ravagèrent un espace de quarante lieues des environs de Paris. Tant que dura l'orage, je me rappelle que madame de Ségur et moi, pâles et tremblantes, nous nous regardions en frissonnant; il nous semblait voir dans ce jour sinistre le présage des malheurs, que, sans être astrologue, on pouvait prédire alors.
Le soir et le lendemain, nous allâmes tous avec le maréchal contempler les tristes effets de l'orage. Le blé, les vignes, les arbres fruitiers, tout était détruit. Les paysans pleuraient et s'arrachaient les cheveux. Chacun s'empressa de venir au secours de ces infortunés; les gros propriétaires donnèrent beaucoup d'argent; un homme fort riche distribua aussitôt pour son compte quarante mille francs aux malheureux qui l'entouraient. À la honte de l'humanité, ce même homme, l'année suivante, fut massacré un des premiers par les cannibales révolutionnaires.
Dans cet été de 1788, j'allai passer quinze jours à la Malmaison, qui appartenait alors à madame la comtesse du Moley. Madame du Moley était une jolie femme très à la mode. Son esprit n'électrisait pas; mais elle comprenait celui des autres avec intelligence. Le comte Olivarès était alors établi chez elle, et elle avait eu pour lui la galanterie de faire placer à l'entrée d'un chemin situé dans le haut du parc, une inscription portant: Sierra Morena. Olivarès n'était point ce qu'on appelle aimable. Ce que j'ai remarqué en lui de plus saillant était sa malpropreté; ses poches, pleines de tabac d'Espagne, lui servaient de tabatière.
Le duc de Crillon et le cher abbé Delille venaient fort souvent à la Malmaison où je me trouvais heureuse de les rencontrer. Madame du Moley aimait beaucoup à se promener toute seule, et j'étais parfaitement de son goût; en sorte qu'il était convenu que l'on tiendrait une branche de verdure à la main, si l'on ne désirait pas se chercher ou s'aborder. Je ne marchais jamais sans ma branche; mais si j'apercevais l'abbé Delille, je la jetais bien vite.
En juin 1789, j'allai dîner à la Malmaison; j'y trouvai l'abbé Sieyes et plusieurs autres amateurs de la révolution. M. du Moley hurlait contre les nobles; chacun criait, pérorait sur toutes choses propres à opérer un bouleversement général; on eût dit un vrai club, et ces conversations m'effrayaient horriblement. Après dîner, l'abbé Sieyes dit à je ne sais plus quelle personne: «En vérité, je crois que nous irons trop loin.»--Ils iront si loin qu'ils se perdront en chemin, dis-je à madame du Moley, qui avait entendu l'abbé comme moi, et qui s'attristait aussi de tant de présages funestes.
Dans le même temps à peu près, j'allai passer quelques jours à Marly, chez madame Auguier, soeur de madame Campan, et attachée elle-même au service de la reine. Elle avait près de la machine un château et un fort beau parc. Un jour qu'elle et moi étions à une fenêtre qui avait vue sur la cour, laquelle cour donnait sur le grand chemin, nous vîmes entrer un homme ivre, qui tomba par terre. Madame Auguier, avec sa bonté ordinaire, appela le valet de chambre de son mari, lui dit de secourir ce malheureux, de le conduire à la cuisine et d'en avoir bien soin. Peu de momens après, le valet de chambre revint.--«En vérité, dit-il, madame est trop bonne; c'est un misérable que cet homme! voici les papiers qui viennent de tomber de sa poche.» Et il nous remit plusieurs cahiers, dont l'un commençait ainsi: À bas la famille royale! à bas les nobles! à bas les prêtres! puis suivaient les litanies révolutionnaires et mille prédictions atroces, écrites en termes qui faisaient dresser les cheveux. Madame Auguier fit venir la maréchaussée, à qui était alors confiée la garde des villages. Quatre de ces militaires arrivent; on leur enjoint d'emmener cet homme et de prendre des informations sur son compte; ils l'emmènent; mais le valet de chambre les ayant suivis de loin sans qu'ils s'en aperçussent, les vit, dès qu'ils eurent tourné le chemin, prendre leur prisonnier bras dessus bras dessous, et sauter, chanter avec lui, de l'air du meilleur accord. Je ne puis vous dire à quel point ceci nous effraya. Qu'allions-nous devenir, mon Dieu! si la force publique faisait cause commune avec les coupables?
J'avais conseillé à madame Auguier de montrer ces cahiers à la reine, et quelques jours après, se trouvant de service, elle les fit lire à S. M., qui les lui rendit en disant: «Ce sont des choses impossibles; je ne croirai jamais qu'ils méditent de pareilles atrocités.» Hélas! les événemens n'ont que trop tôt dissipé ce noble doute, et sans parler de l'auguste victime qui ne voulait point croire à tant d'horreurs, la pauvre madame Auguier elle-même était destinée à payer son dévouement de sa vie.
Ce dévouement ne s'est jamais démenti; dans les cruels momens de la révolution, sachant que la reine était sans argent, elle s'empressa de lui prêter vingt-cinq louis. Les révolutionnaires le surent, et vinrent aussitôt au château des Tuileries pour la conduire en prison, ou pour mieux dire à la guillotine. En les voyant arriver, l'air furieux, la menace à la bouche, madame Auguier préféra une mort prompte à l'angoisse de tomber entre leurs mains. Elle se jeta par la fenêtre et se tua.
J'ai peu connu de femmes aussi belles et aussi aimables que madame Auguier. Elle était grande et bien faite; son visage était d'une fraîcheur remarquable, son teint blanc et rose, et ses jolis yeux exprimaient sa douceur et sa bonté. Elle a laissé deux filles, que j'ai connues dès leur enfance à Marly. L'une a épousé le maréchal Ney; la seconde a été mariée à M. Debroc. Cette dernière a péri bien jeune encore, et bien malheureusement. Comme elle voyageait avec madame Louis Bonaparte, son intime amie, elle voulut, dans une incursion à Ancenis, traverser sur une planche un profond précipice; la planche manqua sous ses pieds, et l'infortunée tomba morte dans l'abîme!
Madame Auguier avait deux soeurs: l'une était madame Campan si connue, et comme la première femme de chambre de la reine, et comme l'habile directrice de cette maison d'éducation, à Saint-Germain, dans laquelle toutes les notabilités de l'empire faisaient élever leurs filles. J'avais connu madame Campan à Versailles, à l'époque où elle jouissait de toute la faveur et de toute la confiance de la reine. Je ne doutais nullement qu'elle n'eût conservé à son auguste maîtresse le dévouement et la reconnaissance dus à tant de bontés, lorsque, pendant mon séjour à Pétersbourg, vous pouvez vous rappeler qu'un soir je l'entendis accuser d'avoir abandonné et trahi la reine. Ne pouvant voir dans ce propos que la plus infâme calomnie, je pris avec chaleur la défense de ma compatriote, et je m'écriai plusieurs fois: C'est impossible! Deux ans plus tard, revenue en France, je reçus, peu de jours après mon arrivée, la lettre suivante, que m'écrivit madame Campan, et que je copie ici, afin de vous faire connaître une justification qui me semble porter tous les caractères de la franchise.
Saint-Germain, ce 27 janvier, vieux style.
Vous avez dit bien loin de moi, aimable dame: C'est impossible! Le véritable esprit, la bonté, la sensibilité ont dirigé votre opinion; et ces qualités rares, si rares de nos jours, se sont, pour mon bonheur, trouvées chez vous réunies à des talens encore plus rares. Vous entendez mon impossible autant que je suis pénétrée de ce qu'il a été prononcé par vous. En effet, comment croire que jamais j'aie pu séparer un moment mes sentimens, mes opinions, mon dévouement, de tout ce que je devais à l'être trop infortuné qui, tous les jours, faisait mon bonheur et celui des miens, et dont la conservation dans des droits qui étaient attaqués par une faction perfide et sanguinaire assurait le bonheur de tous et le mien particulièrement? J'ai eu, au contraire, l'avantage de lui donner des preuves non équivoques d'une reconnaissance telle qu'elle avait droit d'attendre. Ma pauvre soeur Auguier et moi, quoique je ne fusse pas de service, avons affronté la mort, pour ne la point quitter, dans la nuit à jamais mémorable et horrible du 10 août. Sorties de ce massacre, cachées et mourantes d'effroi dans des maisons de Paris, nous avons ranimé nos forces pour parvenir jusqu'aux Feuillans, et la servir encore dans sa première détention à l'Assemblée. Pétion seul nous a séparées d'elle, lorsque nous voulûmes la suivre au Temple.--Avec des faits aussi vrais et si naturels, que je suis loin d'en tirer vanité, comment, direz-vous, peut-on avoir été aussi étrangement calomniée? Ne fallait-il pas me faire payer chèrement une faveur marquée et soutenue pendant tant d'années. Pardonne-t-on la faveur dans une cour, même quand elle tombe sur une personne de la classe de la domesticité? On voulait me perdre dans l'esprit de la reine, voilà tout. On n'y réussit pas, et l'on saura quelque jour jusqu'à quel degré elle m'a conservé sa bienveillance et sa confiance dans les choses les plus importantes. Je dois cependant ajouter, pour ne rien déguiser de ce qui a pu porter à méconnaître mes véritables sentimens, que jamais je n'avais pu amener mon esprit à concevoir le plan de l'émigration; que je le regardais comme funeste aux émigrans, mais bien plus encore, dans mes idées à cette époque, au salut de Louis XVI. Habitant les Tuileries, j'étais sans cesse frappée de cette réflexion, qu'il n'y avait qu'un quart de lieue de ce palais aux faubourgs insurgés, et cent lieues de Coblentz ou des armées protectrices. Le sentiment et l'esprit des femmes sont bavards; je disais trop et trop souvent mon opinion sur cette mesure qui, dans ce temps, était l'espoir de tous. Un sentiment bien différent de l'amour insensé et criminel d'une révolution affreuse dictait mes craintes. Le temps ne les a que trop justifiées; et les innombrables victimes de ce projet ne devraient plus me les imputer à crime.
Mais enfin, j'existe à présent sous une forme nouvelle; j'y suis livrée en entier, et avec la paix d'un coeur qui n'a pas le plus léger reproche à se faire. Depuis long-temps je désire vous faire voir l'ensemble de mon plan d'éducation, vous recevoir, vous fêter en amie sincère et précieuse. Prenez un jour avec l'intéressante et infortunée Rousseau, et ce sera pour moi un jour de fête. Croyez à ma tendresse, à mon estime, à ma reconnaissance, enfin à tous les sentimens que je vous ai voués.
GENET CAMPAN.
Le mari de madame Rousseau était maître d'armes des enfans de France. Aussi, comme attaché à double titre à la famille royale, ne put-il échapper à la mort: il fut pris et guillotiné. On m'a dit que, son jugement rendu, un juge avait eu l'atrocité de lui crier: «Pare celle-ci, Rousseau!»
En vous entretenant de ces horreurs, j'anticipe sur le temps dont il me reste à vous parler jusqu'au jour où j'ai quitté la France. Je reprendrai dans une première lettre le récit des tristes événemens qui m'ont obligée à fuir mon pays pour aller chercher dans des pays étrangers, non-seulement ma sûreté, mais cette bienveillance dont vous-même m'avez comblée, durant mon séjour en Russie, et dont je garde une si douce mémoire.
Adieu, chère amie.
LETTRE XII.
1789.--Terreur dont je suis frappée.--Je me réfugie chez Brongniart.--MM. de Sombreuil.--Paméla.--Le 5 octobre.--On va chercher la famille royale à Versailles.--Je quitte Paris.--Mes compagnons dans la diligence.--Je passe les monts.
L'affreuse année de 1789 était commencée, et la terreur s'emparait déjà de tous les esprits sages. Je me rappelle parfaitement qu'un soir où j'avais réuni du monde chez moi pour un concert, la plus grande partie des personnes qui m'arrivaient, entraient avec l'air consterné; elles avaient été le matin à la promenade de Longchamp; la populace, rassemblée à la barrière de l'Étoile, avait injurié de la façon la plus effrayante les gens qui passaient en voiture; des misérables montaient sur les marche-pieds en criant: «L'année prochaine, vous serez derrière vos carrosses, c'est nous qui serons dedans!» et mille autres propos plus infâmes encore. Ces récits, comme vous pouvez croire, attristèrent beaucoup ma soirée; je me souviens d'avoir remarqué que la personne la moins effrayée était madame de Villette, la belle et bonne de Voltaire. Quant à moi, j'avais peu besoin d'apprendre de nouveaux détails pour entrevoir les horreurs qui se préparaient. Je savais, à n'en pouvoir douter, que ma maison, rue du Gros-Chenet, où je venais de m'établir depuis trois mois seulement, était marquée par les malfaiteurs. On jetait du soufre dans mes caves par les soupiraux. Si j'étais à ma fenêtre, de grossiers sans-culottes me menaçaient du poing; mille bruits sinistres m'arrivaient de tous les côtés; enfin, je ne vivais plus que dans un état d'anxiété et de chagrin profond.
Ma santé s'altérait sensiblement, et deux de mes bons amis, Brongniart, l'architecte, et sa femme, étant venus me voir, me trouvèrent si maigre et si changée, qu'ils me conjurèrent de venir passer quelques jours chez eux, ce que j'acceptai avec reconnaissance. Brongniart avait son logement aux Invalides; je fus conduite chez lui par un médecin attaché au Palais-Royal, et dont les gens portaient la livrée d'Orléans, la seule qui fût alors respectée. On me donna le meilleur lit. Comme je ne pouvais pas manger, on me nourrissait avec d'excellent vin de Bordeaux et du bouillon, et madame Brongniart ne me quittait pas. Tant de soins auraient dû me calmer, outre que mes amis voyaient beaucoup moins en noir que moi; mais il était impossible de me rassurer contre les maux que je prévoyais.--À quoi bon vivre? à quoi bon se soigner? disais-je souvent à mes bons amis; car l'effroi que m'inspirait l'avenir me faisait prendre la vie en dégoût; et pourtant il faut le dire, si loin que pût aller mon imagination, je ne devinais qu'une partie des crimes qui se sont commis plus tard.
Je me rappelle avoir soupé chez Brongniart avec l'excellent M. de Sombreuil, alors gouverneur des Invalides. Il nous dit savoir qu'on devait venir s'emparer des armes qu'il tenait en dépôt.--Mais, ajouta-t-il, je les ai si bien cachées que je défie bien qu'ils les trouvent. Ce brave homme ne songeait pas qu'on ne pouvait alors compter que sur soi-même. Comme les armes ne tardèrent pas à être enlevées, il faut croire qu'il fut trahi par les gens de l'hôtel qu'il avait employés.
M. de Sombreuil, aussi recommandable par ses vertus privées que par ses talens militaires, s'est trouvé au nombre des prisonniers que l'on devait immoler dans les prisons le 2 septembre. Les assassins accordèrent sa vie aux larmes, aux supplications de son héroïque fille; mais, atroces jusque dans le pardon, ils forcèrent mademoiselle de Sombreuil à boire un verre du sang qui coulait à flots devant la prison! et pendant fort long-temps, la vue de tout ce qui portait la couleur rouge causait d'horribles vomissemens à cette jeune infortunée. Plus tard (en 1794), M. de Sombreuil fut envoyé à l'échafaud par le tribunal révolutionnaire. Ces deux événemens ont inspiré au poète Legouvé le plus beau de ses vers:
Des bourreaux l'ont absous, des juges l'ont frappé.
M. de Sombreuil avait laissé un fils, très distingué par son caractère et par sa bravoure. Il commandait un des régimens venus d'Angleterre à Quiberon vers la fin de 1795. La Convention nationale ayant violé la capitulation souscrite par le général Hoche, M. de Sombreuil reçut la mort comme un brave; il ne voulut pas qu'on lui bandât les yeux, et commanda lui-même le feu. Tallien, au moment de l'exécution, lui dit:--Monsieur, vous êtes d'une famille bien malheureuse.--J'étais venu la venger, répondit M. de Sombreuil, mais je ne puis que l'imiter.
Madame Brongniart me menait promener derrière les Invalides; il y avait tout près de là quelques maisons de paysans. Comme nous étions assises contre une de ces masures, nous entendîmes causer entre eux deux hommes qui ne pouvaient nous voir.--Veux-tu gagner dix francs, disait l'un, viens avec nous faire le train. Il ne s'agit que de crier: À bas celui-ci! à bas celui-là! et surtout de crier bien fort contre Cayonne.--Dix francs sont bons à gagner, répondait l'autre; mais n'aurons nous pas des taloches?--Allons donc! reprit le premier, c'est nous qui les donnons les taloches. Vous jugez de l'effet que faisaient sur moi de pareils dialogues!
Peu après je retournai chez moi, mais je ne pouvais y vivre. La société me semblait être en dissolution complète, et les honnêtes gens sans aucun appui; car la garde nationale était si singulièrement composée qu'elle offrait un mélange aussi bizarre qu'il était effrayant. Aussi la peur agissait-elle sur tout le monde; les femmes grosses que je voyais passer me faisaient peine; la plupart avaient la jaunisse de frayeur. J'ai remarqué au reste, que la génération née pendant la révolution, est en général beaucoup moins robuste que la précédente: que d'enfans en effet, à cette triste époque, ont dû naître faibles et souffrans.
M. de Rivière, chargé d'affaires de la Saxe, dont la fille avait épousé mon frère, vint m'offrir de me donner l'hospitalité, et je passai chez lui deux semaines au moins. C'est là que je vis porter le buste du duc d'Orléans et celui de M. Necker qu'une nombreuse populace suivait, en proclamant à grands cris que l'un serait leur roi et l'autre leur protecteur! Le soir ces honnêtes gens revinrent, ils mirent le feu à la barrière qui se trouvait au bout de notre rue (la rue Chaussée-d'Antin), puis ils dépavèrent, ils établirent des barricades, en criant: «Voilà les ennemis qui arrivent.» Les ennemis n'arrivaient point; hélas! ils étaient dans Paris.
Quoique je fusse traitée chez M. de Rivière comme un de ses enfans, et que je pusse me croire en sûreté chez lui puisqu'il était ministre étranger, mon parti était pris de quitter la France. Depuis plusieurs années, j'avais le désir d'aller à Rome. Le grand nombre de portraits que je m'étais engagée à faire m'avait seul empêché jusqu'alors d'exécuter mon projet; mais, si l'instant de partir devait jamais arriver pour moi, certes, il était venu, je ne pouvais plus peindre: mon imagination attristée, flétrie par tant d'horreurs, cessait de s'exercer sur mon art; d'ailleurs, des libelles affreux pleuvaient sur mes amis, sur mes connaissances, sur moi-même, hélas! et quoique, grâce au ciel, je n'eusse jamais fait de mal à personne, je pensais un peu comme celui qui disait: «On m'accuse d'avoir pris les tours de Notre-Dame; elles sont encore en place; mais je m'en vais, car il est clair que l'on m'en veut.»
Je les remerciai de tout mon coeur, et je suivis leurs bons avis. J'envoyai donc retenir trois places, voulant toujours emmener ma fille, qui avait alors cinq ou six ans; mais je ne pus les avoir que quinze jours plus tard, tout ce qui émigrait partant comme moi par la diligence.
Enfin, ce jour si attendu fut le 5 octobre, le jour même où le roi et la reine furent amenés de Versailles à Paris au milieu des piques! Mon frère fut témoin de l'arrivée de Leurs Majestés à l'Hôtel-de-Ville; il entendit le discours de M. Bailly, et comme il savait que je devais partir dans la nuit, il revint chez moi vers dix heures du soir.--Jamais, me dit-il, la reine n'a été plus reine qu'aujourd'hui, lorsqu'elle est entrée d'un air si calme et si noble au milieu de ces énergumènes. Puis il me rapporta cette belle réponse qu'elle avait faite à M. Bailly: «J'ai tout vu, tout su, et j'ai tout oublié.»
Les événemens de cette journée m'accablaient d'inquiétude sur le sort de Leurs Majestés et sur celui des honnêtes gens, en sorte qu'à minuit, on me traîna à la diligence dans un état qui ne peut se décrire. Je redoutais extrêmement le faubourg Saint-Antoine, que j'allais traverser pour gagner la barrière du Trône. Mon frère, le bon Robert, et mon mari m'accompagnèrent jusqu'à cette barrière, sans quitter un instant la portière de la diligence. Ce faubourg, dont nous avions une si grande peur, était d'une tranquillité parfaite; tous ses habitans, ouvriers et autres, avaient été à Versailles chercher la famille royale, et la fatigue du voyage les tenait tous endormis.
Le voleur ne se contentait pas de nous raconter ses hauts faits, il parlait sans cesse de mettre à la lanterne telles ou telles gens, nommant ainsi une foule de personnes de ma connaissance. Ma fille trouvait cet homme bien méchant; il lui faisait peur, ce qui me donna le courage de dire: «Je vous en prie, monsieur, ne parlez pas de meurtre devant cette enfant.»
Il se tut, et finit par jouer à la bataille avec la petite. Il se trouvait en outre, sur la banquette où j'étais assise, un forcené jacobin de Grenoble, âgé de 50 ans environ, laid, au teint bilieux, qui, chaque fois que nous arrêtions dans une auberge pour dîner ou pour souper, se mettait à pérorer dans son sens de la plus terrible façon. Dans toutes les villes, une foule de gens arrêtaient la diligence pour apprendre des nouvelles de Paris. Notre jacobin s'écriait alors: «Soyez tranquilles, mes enfans; nous tenons à Paris le boulanger et la boulangère. On leur fera une constitution; ils seront forcés de l'accepter, et tout sera fini.» Les gobe-mouches, dont on montait ainsi les têtes, croyaient cet homme comme un oracle. Tout cela me faisait cheminer bien tristement. Je ne craignais plus pour moi-même; mais je craignais pour tous, pour ma mère, mon frère, mes amis. Je tremblais aussi sur le sort de Leurs Majestés; car tout le long de la route, presque jusqu'à Lyon, des hommes à cheval s'approchaient de la diligence, pour nous dire que le roi et la reine étaient massacrés, que Paris était en feu. Ma pauvre petite fille devenait toute tremblante; elle croyait voir son père et notre maison brûlés, et quand mes efforts parvenaient à la rassurer, arrivait bientôt un autre homme à cheval qui nous répétait ces horreurs.
Enfin, j'entrai dans Lyon; je me fis conduire chez M. Artaut, négociant, que j'avais quelquefois reçu chez moi, à Paris, ainsi que sa femme. Je les connaissais peu tous deux; mais ils m'avaient inspiré de la confiance, vu que nos opinions étaient entièrement les mêmes sur tout ce qui se passait alors. Mon premier soin fut de leur demander s'il était vrai que le roi et la reine eussent été massacrés, et, grâce au ciel, pour cette fois on me rassura!
Je passai trois jours à Lyon dans la famille Artaut. J'avais grand besoin de ce repos; mais à l'exception de mes hôtes, je ne vis personne de la ville, désirant conserver le plus strict incognito. M. Artaut arrêta pour moi un voiturier, auquel il dit que j'étais sa parente. Il me recommanda fortement à ce brave homme, qui eut en effet pour moi et pour ma fille tous les soins imaginables.
Je ne puis vous dire ce que j'éprouvai en passant le pont Beauvoisin. Là seulement je commençai à respirer, j'étais hors de France, de cette France qui pourtant était ma patrie, et que je me reprochais de quitter avec joie. L'aspect des monts parvint à me distraire de toutes mes pensées, je n'avais jamais vu de hautes montagnes; celles de la Savoie me parurent toucher au ciel avec lequel un épais brouillard les confondait. Mon premier sentiment fut celui de la peur, mais je m'accoutumai insensiblement à ce spectacle, et je finis par admirer.
Le paysage du chemin des Échelles me ravit; je crus voir la Galerie des Titans, et je l'ai toujours appelé ainsi depuis. Voulant jouir plus complètement de toutes ces beautés, je descendis de voiture; mais à moitié du chemin à peu près je fus saisie d'une grande terreur; car on exploitait au moyen de la poudre une partie de rochers; il en résultait l'effet d'un milliers de coups de canon, et ce bruit, se répétant de roche en roche, était infernal.
Je montai le mont Cénis, comme plusieurs étrangers le montaient aussi; un postillon s'approcha de moi:--Madame devrait prendre un mulet, me dit-il, car monter à pied, c'est trop fatigant pour une dame comme elle. Je lui répondis que j'étais une ouvrière, bien accoutumée à marcher.--Ah! reprit-il en riant, madame n'est pas une ouvrière, on sait qui elle est.--Eh bien, qui suis-je donc? demandai-je.--Vous êtes madame Lebrun, qui peint dans la perfection, et nous sommes tous très contens de vous savoir loin des méchans. Je n'ai jamais pu deviner comment cet homme avait pu savoir mon nom; mais cela m'a prouvé combien les jacobins avaient d'émissaires. Heureusement je ne les craignais plus; j'étais hors de leur exécrable puissance. À défaut de patrie, j'allais habiter des lieux où fleurissaient les arts, où régnait l'urbanité; j'allais visiter Rome, Naples, Berlin, Vienne, Pétersbourg, et surtout, ce que j'ignorais alors, chère amie, surtout, j'allais vous trouver, vous connaître et vous aimer.