NOTES ET PORTRAITS.
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L'ABBÉ DELILLE.
Jacques Delille n'a été toute sa vie qu'un enfant, le plus aimable, le meilleur, et le plus spirituel enfant qu'on puisse voir. On l'appelait chose légère, et j'ai toujours été frappée de la justesse de ce mot; car nul homme plus que lui n'effleurait la vie, sans s'attacher fortement à quoi que ce soit au monde. Jouissant de l'heure présente sans songer à l'heure qui devait suivre, il était rare qu'il fixât son esprit sur une pensée profonde. Rien n'était plus facile à qui voulait prendre de l'empire sur lui que de le conduire et de l'entraîner: son mariage en est une bien forte preuve. Avec qui n'avait-il pas gémi de la chaîne qu'il portait, alors qu'il était encore temps de la rompre! Enfin, un ami le décide à reprendre sa liberté, et lui offre un asile. Delille accepte; ravi, tout-à-fait résolu, il demande seulement une heure pour aller se munir de quelques effets. Le soir, cet ami ne le voyant point reparaître, va le chercher.--Eh bien?--Eh bien! répond Delille, je l'épouse, mon ami; j'espère que tu voudras bien me servir de témoin.
Le comte de Choiseul-Gouffier, avec qui il était intimement lié, et qui partait pour la Grèce, lui avait parlé plusieurs fois du désir qu'il avait de l'emmener avec lui; cependant rien n'était convenu, rien n'était arrêté entre eux pour ce voyage. Le jour du départ, le comte va chez l'abbé et lui dit: «Je pars à l'instant, venez avec moi, la voiture est prête.» Et l'abbé monte, sans avoir fait aucuns préparatifs, auxquels à la vérité M. de Choiseul avait pourvu.
Arrivé à Marseille, Delille se promène sur le rivage, regarde la mer: une profonde mélancolie s'empare de lui. «Je ne pourrai jamais, se dit-il, mettre cette immensité entre mes amis et moi; non, je n'irai pas plus loin.» Alors il quitte furtivement M. de Choiseul, et va se cacher dans un petit cabaret, un véritable bouchon, où il se croit introuvable; mais, à force de recherches, M. de Choiseul le découvre, le ramène et l'embarque avec lui.
Éloigné de ses amis, il ne les oublia jamais, et leur donnait souvent de ses nouvelles. Il m'écrivit plusieurs fois d'Athènes; dans une de ses lettres, il me disait avoir inscrit mon nom sur le temple de Minerve; ce que m'étant rappelé à Naples, je lui écrivis, à mon tour, qu'avec beaucoup plus de raison j'avais écrit le sien sur le tombeau de Virgile. Je regretterai toujours la perte que j'ai faite et des lettres de l'abbé Delille, et de celles que M. de Vaudreuil m'adressait pendant le voyage qu'il fit en Espagne avec le comte d'Artois, qui étaient pleines de détails intéressans sur ce pays. Je confiai le tout à mon frère en quittant la France, et dans le temps des visites domiciliaires, mon frère jugea prudent de brûler ces correspondances.
L'abbé Delille a passé sa vie dans la haute société, dont il faisait le plus brillant ornement. Non-seulement il disait ses vers d'une manière ravissante; mais son esprit si fin, sa gaieté si naturelle donnaient à sa conversation un charme indicible. Personne ne contait comme lui; il faisait les délices de tous les cercles par mille récits, par mille anecdotes, sans jamais y mêler le fiel ou la satire; aussi peut-on dire que tout le monde l'aimait, comme on peut dire aussi qu'il aimait tout le monde. Ce dernier mérite (si c'en est un) tenait en lui, je pense, à cette faiblesse de caractère dont j'ai déjà parlé. Il ne savait pas plus haïr que résister, et dans l'ordinaire de la vie, sa facilité était vraiment rare. Vous avait-il promis de venir dîner chez vous; au moment de partir pour s'y rendre, s'il arrivait une personne qui vînt le chercher, elle vous l'enlevait, et vous l'attendiez en vain. Je me souviens qu'un jour, comme nous lui reprochions d'avoir ainsi manqué de parole, il nous prouva qu'il avait réponse à tout: «Je me persuade, dit-il, que celui qui vient me chercher est plus pressé que celui qui m'attend.»
Il avait des traits de bonhomie qui rappelaient beaucoup La Fontaine. Un soir qu'il venait de souper chez moi, je lui dis:--L'abbé, il est bien tard; vous demeurez si loin, que je m'inquiette de vous voir retourner à cette heure-ci, menant votre cabriolet.--J'ai toujours la précaution de porter un bonnet de nuit dans ma poche, répondit-il. Je lui proposai alors de lui faire établir un lit dans mon salon.--Non, non, dit-il, j'ai dans votre rue un ami chez lequel je vais coucher très souvent; cela ne le gêne en rien, et je puis m'y rendre à toute heure. Ce qu'il fit aussitôt.
Nul être ne jouissait autant de la vie, n'en effleurait davantage tous les charmes: toujours prêt à rire, à s'amuser, Delille avait une sorte de bonheur qui ressemblait au bonheur d'un enfant. Ce même homme pourtant a déployé la plus grande énergie tant qu'a duré la révolution. Tout le monde sait avec quel glorieux courage il repoussa Chaumette, procureur de la commune, qui lui commandait en 1793 une ode à la déesse de la raison. Delille ne pouvait ignorer que son refus était son arrêt de mort, et c'est alors qu'il fit ce beau dithyrambe sur l'immortalité de l'ame; il le lut à Chaumette, et quand il en fut à ces vers:
Oui, vous qui de l'Olympe usurpant le tonnerre, Des éternelles lois renversez les autels; Lâches oppresseurs de la terre, Tremblez, vous êtes immortels!
il s'arrêta, regarda le tribun, et répéta d'une voix forte et assurée: «vous aussi, tremblez, vous êtes immortel.» Chaumette, quoique fort interdit, murmura quelques menaces:--Je suis tout prêt, répondit Delille, je viens de vous lire mon testament. Pour cette fois le courage de l'honnête homme eut un heureux succès, car Chaumette le quitta pour aller dire à ses amis qu'il n'était pas encore temps de faire mourir Delille, que depuis il ne cessa de protéger. Le poète n'en crut pas moins qu'il était prudent d'émigrer; il passa en Angleterre, où il se vit accueilli et recherché par tout ce qu'on y trouvait de personnes distinguées et recommandables.
Sa muse garda toujours son feu sacré pour ses rois légitimes. Sous le règne de l'usurpateur qui faisait trembler le monde entier, il fit paraître son poème de la Pitié, et rentré en France, il eut le courage, plus rare peut-être, de résister aux feintes caresses d'un pouvoir absolu. Il ne craignit pas de s'exposer à la disgrâce pour conserver sa propre estime, l'estime de ses amis et l'admiration générale, dont il a joui jusqu'à son dernier jour.
LE COMTE DE VAUDREUIL.
Né dans un rang élevé, le comte de Vaudreuil devait encore plus à la nature qu'à la fortune, quoique celle-ci l'eût comblé de tous ses dons. Aux avantages que donne une haute position dans le monde il joignait toutes les qualités, toutes les grâces qui rendent un homme aimable; il était grand, bien fait, son maintien avait une noblesse et une élégance remarquables; son regard était doux et fin, sa physionomie extrêmement mobile comme ses idées, et son sourire obligeant prévenait pour lui au premier abord. Le comte de Vaudreuil avait beaucoup d'esprit, mais on était tenté de croire qu'il n'ouvrait la bouche que pour faire valoir le vôtre, tant il vous écoutait d'une manière aimable et gracieuse; soit que la conversation fût sérieuse ou plaisante, il en savait prendre tous les tons, toutes les nuances, car il avait autant d'instruction que de gaieté; il contait admirablement, et je connais des vers de lui que les gens les plus difficiles citeraient avec éloge; mais ces vers n'ont été lus que par ses amis; il désirait d'autant moins les répandre, qu'il s'est permis d'employer dans quelques-uns l'esprit et la forme de l'épigramme; il fallait à la vérité, pour qu'il agît ainsi, qu'une mauvaise action eût révolté son ame noble et pure, et l'on peut dire que s'il montrait peu de pitié pour tout ce qui était mal, il s'exaltait vivement pour tout ce qui était bien. Personne ne servait aussi chaudement ceux qui possédaient son estime; si l'on attaquait ses amis, il les défendait avec tant d'énergie que les gens froids l'accusaient d'exagération.--«Vous devez me juger ainsi, répondit-il une fois à un égoïste de notre connaissance; car je prends à tout ce qui est bon, et vous ne prenez à rien.»
La société qu'il recherchait de préférence était celle des artistes et des gens de lettres les plus distingués; il y comptait des amis, qu'il a toujours conservés, même parmi ceux dont les opinions politiques n'étaient point les siennes.
La seule contradiction que l'on pût remarquer dans cet esprit si sain et si droit, c'est que M. de Vaudreuil se plaignait très souvent de vivre à la cour, quand il était clair pour tous ses amis qu'il n'aurait pu vivre ailleurs. En y réfléchissant néanmoins, je me suis expliqué cette bizarrerie. La belle trempe de son ame faisait de lui un enfant de la nature, qu'il aimait, et dont il jouissait trop peu; son rang l'éloignait trop souvent d'un monde dans lequel la solidité de son esprit, son goût pour les arts l'entraînaient sans cesse; puis d'un autre côté il lui plaisait sans doute d'occuper à la cour une place si distinguée, qu'il devait à son mérite personnel, à son caractère franc et loyal. D'ailleurs il adorait son prince, monseigneur le comte d'Artois, qu'il n'a jamais flatté et qu'il n'a jamais quitté dans ses malheurs. Il est rare qu'une pareille amitié s'établisse entre deux hommes dont l'un est né si près d'un trône; car cette amitié était réciproque. En 1814 il arriva que M. de Vaudreuil eut une discussion avec monseigneur le comte d'Artois, et à ce sujet il lui écrivit une longue lettre dans laquelle il lui disait qu'il lui semblait cruel d'être ainsi en contradiction après trente ans d'amitié. Le prince lui répondit en deux lignes: «Tais-toi, vieux fou, tu as perdu la mémoire, car il y a quarante ans que je suis ton meilleur ami.»
Pendant l'émigration, et dans un âge avancé, il se maria en Angleterre avec une de ses cousines, très jeune et très jolie; il en eut deux fils, et fut aussi bon mari que bon père. De longs malheurs, la perte entière de sa fortune que la restauration ne lui a point fait recouvrer, ne sont jamais parvenus à l'abattre; il a conservé le même coeur et le même esprit jusqu'à son dernier moment.
À la restauration, il avait été nommé gouverneur du Louvre, aussi peut-on remarquer qu'il a terminé ses jours près de l'enceinte où sont renfermés les chefs-d'oeuvre que pendant sa vie il avait tant admirés. Son ame tendre éprouvant le besoin d'élever ses affections plus haut que cette terre, il était devenu très pieux, mais sans aucune bigoterie. Ces sentimens ont adouci sa fin, et il est mort, entouré de ses amis, dans les bras de son prince chéri, qui ne l'a point quitté.
Les vers suivans, adressés à M. de Vaudreuil par le poète Lebrun, justifient tout ce que je viens de dire.
À M. LE COMTE DE VAUDREUIL. Une grâce, une muse, en effet m'a remis Les jolis vers dictés par le Dieu du Parnasse Au plus céleste des amis, À Mécène--Vaudreuil, qui chante comme Horace. Eh quoi! l'ennui des cours n'a donc rien qui vous glace? Quoi! votre luth brillant n'est jamais détendu? Vous puisez dans votre ame un art divin de plaire, Et vous joignez toujours le bien-dire au bien-faire. Horace avec plaisir chez vous s'était perdu; Vous en avez si bien l'esprit et le langage, Que par un charmant badinage Vous me l'avez deux fois rendu.
LA COMTESSE DE SABRAN,
DEPUIS, MARQUISE DE BOUFFLERS.
J'avais fait connaissance avec elle quelques années avant la révolution. Elle était alors fort jolie, ses yeux bleus exprimaient sa finesse et sa bonté. Elle aimait les arts et les lettres, faisait de très jolis vers, racontait à merveille, et tout cela sans montrer la moindre prétention à quoi que ce soit. Son esprit naïf et gai avait une simplicité toute gracieuse qui la faisait aimer et rechercher généralement, sans qu'elle se prévalût en rien de ses nombreux succès dans le monde. Quant aux qualités de son coeur, il suffira de dire qu'une tendresse extrême pour son fils n'empêchait point qu'elle n'eût beaucoup d'amis, auxquels elle est toujours restée fidèle et dévouée.
Madame de Sabran était une des femmes que je voyais le plus souvent, que j'allais chercher et que je recevais chez moi avec le plus de plaisir. Près d'elle, on n'a jamais connu l'ennui; aussi fus-je charmée dans l'émigration de la retrouver en Prusse. Elle était alors établie à Rainsberg, chez le prince Henri, de même que le chevalier de Boufflers, qu'elle a depuis épousé. Rentrée en France et dans les derniers temps de sa vie, elle devint aveugle. Son fils alors ne la quitta plus; son bras, pour ainsi dire était attaché au bras de sa mère, et vraiment on pouvait envier le sort de M. de Sabran; car, malgré ses souffrances et son âge, madame de Boufflers toujours bonne, toujours aimable, conservait ce charme qui plaît et qui attire tout le monde. Je me rappelle que sur la fin de sa vie, Forlense, fameux oculiste, venant de lui faire l'opération de la cataracte, elle était obligée de se tenir dans la plus grande obscurité. Un soir, j'allais la voir, je la trouve seule, sans lumière, je croyais n'y rester qu'un moment; mais le charme toujours renaissant de cette conversation si piquante, si pleine d'anecdotes que personne ne savait conter ainsi, me retint plus de trois heures auprès d'elle. Je pensais en l'écoutant, que ne voyant rien, ne recevant aucune distraction des objets extérieurs, elle lisait en elle-même, si je puis m'exprimer ainsi, et cette sorte de lanterne magique de choses et d'idées, qu'elle me retraçait avec tant de grâce, me retenait là. Je ne la quittai qu'à regret, car jamais je ne l'avais trouvée plus aimable.
Madame de Boufflers n'a laissé que deux enfans, son fils, M. le comte de Sabran, bien connu aussi non-seulement par son esprit plein de finesse, mais encore par des fables charmantes qu'il récite dans la perfection, et madame de Custine, que j'ai connue dans sa jeunesse et qui ressemblait alors au printemps. Elle était passionnée pour la peinture, et copiait parfaitement les grands maîtres, dont elle imitait le coloris et la vigueur, au point, qu'en entrant un jour dans son cabinet, je pris sa copie pour l'original. Elle ne cacha point tout le plaisir que lui causait mon erreur; car elle était aussi naturelle qu'elle était aimable et belle.
LEBRUN LE POÈTE.
Je ne crois pas avoir eu pour aucun auteur vivant autant d'admiration que j'en avais pour Lebrun, qui s'était lui-même surnommé Pindare. Le caractère grandiose de ses poésies excitait tellement mon enthousiasme que j'avais pris pour le poète une véritable amitié. Tout prodigieux qu'était l'orgueil de cet homme, je le trouvais si naturel qu'il ne me venait point en tête que le ridicule dût jamais s'y attacher. Ainsi, le jour où Lebrun termina son ode exegi monumentum et qu'il nous la fit entendre il put arriver à ces vers:
Comme un cèdre aux vastes ombrages, Mon nom, croissant avec les âges, Règne sur la postérité. Siècles, vous êtes ma conquête; Et la palme qui ceint ma tête Rayonne d'immortalité.
sans que personne de nous y trouvât rien à dire, sinon: c'est superbe! c'est vrai!
Lebrun venait très souvent chez moi; je n'arrangeais pas la plus petite réunion que je ne l'invitasse un des premiers, et mon admiration pour son talent me le faisait aimer au point, que je ne pouvais souffrir que l'on dît du mal de lui. Un jour, j'avais quelques personnes à dîner; j'entendis attaquer sa moralité de la façon la plus grave. On disait, entre autres choses, qu'il avait vendu sa femme au prince de Conti. On sent bien que je n'en voulus rien croire; j'étais furieuse:--Ne m'a-t-on pas aussi calomniée? disais-je dans ma colère. Voyez toutes les absurdités que l'on débite sur moi au sujet de M. de Calonne? Ce que vous dites n'est pas plus vrai, j'en suis certaine. Enfin voyant que je ne parvenais pas à dissuader les accusateurs, je pris le parti de quitter la table pour aller pleurer dans ma chambre à coucher. Doyen arrive, il me trouve en larmes.--Eh qu'avez-vous donc, mon enfant? dit-il.--Je n'ai pu tenir avec ces messieurs, répondis-je, ils calomnient Lebrun d'une manière horrible. Et je lui racontai ce qui s'était dit. Doyen sourit.--Je ne prétends pas, reprit-il, que tout ceci soit vrai; mais vous êtes trop jeune, ma chère amie, pour savoir que la plupart des beaux esprits ont tout à la maison de campagne, et rien à la maison de ville, autrement dit, tout dans la tête et rien dans le coeur. Plus tard, je me suis rappelé bien des fois ce mot de Doyen.
Lorsque j'ai connu Lebrun, il était fort pauvre, et toujours vêtu comme un misérable. M. de Vaudreuil, qui n'avait pas tardé à s'enflammer avec raison pour son beau talent, lui envoya, sans se faire connaître, un grand coffre, rempli de linge et d'habits. Je ne sais si le poète est parvenu à deviner l'auteur de ce don anonyme; mais la révolution venue, il est de fait qu'il n'a jamais vociféré contre M. de Vaudreuil autant qu'il vociférait contre beaucoup d'autres. À la vérité, M. de Vaudreuil ne négligeait aucune occasion de le faire connaître et de répandre sa réputation. Lebrun n'avait encore rien imprimé, que le comte, ravi de l'ode sur les Courtisans, parla de cette ode à la reine, qui lui marqua quelque désir de la connaître. M. de Vaudreuil s'empressa de l'apporter et de la lire à Sa Majesté. Quand il eut fini: «Savez-vous, lui dit la reine, qu'il nous ôte notre enveloppe?»
M. de Vaudreuil me rapporta cette réflexion si juste: elle me frappa beaucoup plus qu'elle ne l'avait frappé lui-même; car il ne voulait voir dans tout cela que de la philosophie poétisée, tandis que Lebrun et ses pareils prêchaient pour l'avenir. La preuve en est que, pendant la révolution, ce Pindare devint atroce. Ses strophes sur la mort du roi et de la reine sont infernales. Pour la honte de sa mémoire, je voudrais qu'elles fussent imprimées en face du quatrain composé par lui, le jour où le roi lui fit une pension, et qui finit ainsi:
Larmes que n'avait pu m'arracher le malheur, Coulez pour la reconnaissance.
Bien loin de là, l'aimable et bon M. Desprès a supprimé, dans le nouveau recueil des poésies de Lebrun, toutes les horreurs, espérant sans doute les faire oublier à jamais. Pour moi, j'aime mieux que justice soit faite, et cela quel que soit le talent de l'homme.
À ma rentrée en France, Lebrun vivait encore; mais ni lui ni moi n'avons jamais désiré nous revoir.
CHAMPFORT.
De tous les gens de lettres qui venaient chez moi, il en était un que j'ai toujours détesté, comme par inspiration de l'avenir: c'était Champfort. Je le recevais pourtant très souvent, par complaisance pour quelques-uns de mes amis, notamment pour M. de Vaudreuil dont il avait gagné le coeur, d'autant plus qu'il était malheureux. Sa conversation était fort spirituelle, mais âcre, pleine de fiel et sans aucun charme pour moi, à qui, du reste, son cynisme et sa saleté déplaisaient souverainement.
Son véritable nom était Nicolas; il le changea sur le conseil de M. de Vaudreuil, qui désirait le pousser dans le monde, et même à la cour s'il était possible. M. de Vaudreuil l'avait parfaitement logé chez lui, et vivant presque toujours à Versailles, en son absence, il faisait servir une table pour Champfort et ceux qu'il plaisait à Champfort d'inviter. Enfin, il traitait cet homme comme un frère; et cet homme, quand ses amis les révolutionnaires lui reprochaient plus tard d'avoir vécu dans la maison d'un ci-devant noble, répondait lâchement: «Que voulez-vous? j'étais Platon à la cour du tyran Denis.» Je vous demande quel tyran c'était que M. de Vaudreuil! mais aussi quel Platon était-ce que Champfort!
Des liaisons intimes avec Mirabeau, et par-dessus tout, l'envie des grands, qui, de tout temps, avait rongé son ame, n'avait pas tardé à faire de Champfort un partisan énergumène de la révolution. Oubliant, ou plutôt se rappelant, qu'il avait été secrétaire des commandemens de M. le prince de Condé et de madame Élisabeth, qui tous deux l'avaient comblé de bienfaits, on sait qu'il se montra un des plus ardens ennemis du trône et de la noblesse. En dépit du proverbe, qui prétend que les loups ne se mangent point entre eux, Champfort fut mis en prison par les hommes qu'avaient si bien servis sa voix et sa plume; et comme on venait l'arrêter une seconde fois, après qu'il en fut sorti, il se coupa la gorge avec son rasoir.
LA MARQUISE DE GROLLIER.
Madame de Grollier, quoiqu'elle recherchât peu le monde, était connue de toute la haute société, dont elle faisait le charme et l'ornement par son esprit supérieur. L'éducation qu'elle avait reçue était fort au-dessus de celle que reçoivent habituellement les femmes: elle savait le grec, le latin, et connaissait parfaitement les maîtres classiques; mais dans un salon, elle ne montrait jamais que son esprit et cachait son savoir. Une personne médiocre peut se prévaloir avec orgueil de quelque légère instruction; madame de Grollier, toujours simple, toujours naturelle, n'annonçait aucune prétention et n'avait aucune pédanterie.
Dans les premiers temps de mon mariage, j'allais fort rarement dans le monde, je préférais aux nombreuses réunions les très petits comités de la marquise de Grollier; il m'arrivait même souvent, ce que j'aimais beaucoup mieux, de passer ma soirée entière seule avec elle. Sa conversation, toujours animée, était riche d'idées, pleine de traits, et pourtant on ne pourrait citer parmi tant de bons mots qui lui échappaient sans cesse, un seul mot qui fût entaché de médisance; ceci est d'autant plus remarquable, que cette femme si supérieure devait à son tact, à l'extrême finesse de son esprit, une parfaite connaissance des hommes, et qu'elle était un peu misanthrope; plus d'une fois ses discours m'en fournissaient la preuve; par exemple, elle avait un chien qui, lorsqu'elle fut devenue sourde et aveugle, faisait le bonheur de tous ses instans; j'en avais un aussi que j'aimais beaucoup. Un jour que nous nous entretenions ensemble de l'attachement et de la fidélité de nos deux petites bêtes:--Je voudrais, dis-je, que les chiens pussent parler, ils nous diraient de si jolies choses!--S'ils parlaient, ma chère, répondit-elle, ils entendraient, et seraient bientôt corrompus.
Madame de Grollier peignait les fleurs avec une grande supériorité. Bien loin que son talent fût ce qu'on appelle un talent d'amateur, beaucoup de ses tableaux pourraient être placés à coté de ceux de Wanspeudev, dont elle était l'élève; elle parlait peinture à merveille, comme elle parlait de tout, au reste, car je ne suis jamais sortie du salon de madame de Grollier, sans avoir appris quelque chose d'intéressant ou d'instructif; aussi je ne la quittais qu'avec regret, et j'avais tellement l'habitude d'aller chez elle, que mon cocher m'y menait sans que je lui dise rien, ce qu'elle m'a bien souvent rappelé d'un air tout aimable.
Comme il faut des ombres aux tableaux, quelques personnes ont reproché à madame de Grollier de l'exagération dans ses sentimens et dans ses opinions. Il est bien certain que sur toute espèce de choses, elle avait un peu d'exaltation dans l'esprit; mais il en résultait tant de générosité de coeur, tant de noblesse d'âme, qu'elle a dû à cette façon d'être des amis véritables et dévoués, qui lui sont restés fidèles jusqu'à son dernier jour. Personne d'ailleurs, n'avait autant que madame de Grollier, ce charme dans les manières, ce ton parfait, que l'on ne connaît plus aujourd'hui et qui semble avoir fini avec elle; car hélas! elle a fini, et cette pensée est une des bien tristes pensées de ma vie; elle a fini, jouissant encore des hautes facultés de son esprit. J'ai su que peu d'instans avant d'expirer, elle se souleva sur son séant, et les yeux levés au ciel, ses cheveux blancs épars, elle adressa à Dieu une prière qui fit fondre en larmes et saisit d'admiration tous ceux qui l'écoutaient. Elle pria pour elle, pour son pays, pour cette restauration qu'elle croyait devoir assurer le bonheur des Français. Elle parla long-temps comme Homère, comme Bossuet, et rendit le dernier soupir.
MADAME DE GENLIS.
J'ai connu madame de Genlis avant la révolution. Elle vint me voir, me présenta aux jeunes princes d'Orléans, dont elle faisait l'éducation, puis, peu de temps après, elle m'amena Paméla, qui me parut aussi jolie qu'on peut l'être. Madame de Genlis était coquette pour cette jeune personne, dont elle cherchait à faire valoir les charmes. Je me rappelle qu'elle lui faisait prendre différentes attitudes, lever les yeux au ciel, donner à son beau visage diverses expressions, et quoique tout cela fût fort agréable à voir, il me parut qu'une aussi profonde étude de coquetterie pourrait profiter beaucoup trop à l'écolière.
La conversation de madame de Genlis m'a toujours semblé préférable à ses ouvrages, quoiqu'elle en ait fait de charmans, notamment Mademoiselle de Clermont, que je regarde comme son chef-d'oeuvre. Mais lorsqu'elle causait, son langage avait un certain abandon, et sur plusieurs points une certaine franchise, qui manquent à ses écrits. Elle racontait d'une manière ravissante, et pouvait raconter beaucoup; car nul, je crois, n'avait vu, soit à la cour, soit à la ville, plus de personnes et plus de choses qu'elle n'en avait vues. Ses moindres discours avaient un charme dont il est difficile de donner l'idée. Ses expressions avaient tant de grâce, le choix de tous ses mots était de si bon goût, qu'on aurait voulu pouvoir écrire ce qu'elle disait. Au retour de mes voyages, elle vint un matin chez moi, et comme elle m'avait annoncé sa visite, j'en avertis plusieurs personnes de ma connaissance, dont quelques-unes n'aimaient point madame de Genlis. À peine eut-elle causé, pendant une demi-heure, qu'amis, ennemis, tout était ravi, et comme enchanté par cette conversation si brillante.
Madame de Genlis n'a jamais dû être précisément jolie; elle était assez grande et très bien faite; elle avait beaucoup de physionomie, le regard et le sourire très fin. Je pense que sa figure aurait pris difficilement l'expression de la bonté; mais elle prenait toute autre expression avec une mobilité prodigieuse.
MADAME DE VERDUN.
Sans être célèbre comme la femme dont je viens de parler, madame de Verdun peut être citée pour son esprit si fin et si naturel à la fois. La bonté, la gaieté de son caractère la faisaient rechercher généralement, et je puis regarder comme un bonheur de ma vie, qu'elle ait été ma première et qu'elle soit encore ma meilleure amie. Son mari était fermier-général: c'était un homme froid en apparence, mais plein d'esprit et de bonté, et qui ne pouvait voir des malheureux sans se presser de les secourir. Il était propriétaire du château de Colombes, près Paris. Ce château avait anciennement été habité par la reine Henriette d'Angleterre; les murs des salons et des galeries étaient presque tous peints par Simon Vouet; mais l'humidité avait terni ces peintures remarquables, et M. de Verdun, très amateur et connaisseur, ayant entrepris de les faire réparer, y réussit parfaitement.
Je suis allée fort souvent habiter ce château plusieurs jours de suite. M. et madame de Verdun y réunissaient la société la plus aimable, composée d'artistes, de gens de lettres et d'hommes spirituels. Carmontel, ami intime des maîtres de la maison, nous était d'une ressource extrême; il nous faisait jouer ses Proverbes. D'ailleurs la conversation habituelle ne permettait pas que l'ennui nous gagnât, tant elle était vive et animée. Il serait inutile aujourd'hui de chercher à retrouver les jouissances qui provenaient alors du charme de la conversation. L'abbé Delille m'écrivait à Rome: «La politique a tout perdu; on ne cause plus à Paris.» À mon retour en France, en effet, je ne me suis que trop assurée de cette vérité. Entrez dans quelque salon que ce soit, vous trouverez les femmes bâillant en cercle, et les hommes, dans un coin du salon, se disputant sur telle et telle loi; mais nous avons vu finir, comme tant d'autres choses, ce qu'on appelait la conversation, c'est-à-dire un des plus grands charmes de la société française.
La révolution vint mettre fin à tous les plaisirs de Colombes. Comme on savait M. de Verdun fort riche, on ne tarda pas à le mettre en prison, et l'on peut juger du désespoir de sa femme qui l'adorait. Il faut dire à l'honneur de l'humanité, qu'aussitôt que la nouvelle de sa détention fut arrivée à Colombes, les paysans s'assemblèrent et vinrent tous à Paris réclamer en pleurant leur bienfaiteur. Cette démarche empêcha les autorités d'oser le mettre à mort; néanmoins il restait toujours prisonnier, quand ces braves gens revinrent une seconde fois, et renouvelèrent leur demande avec tant d'instance, qu'ils obtinrent enfin sa liberté. Madame de Verdun, en apprenant cette nouvelle, éprouva une si grande joie, qu'elle en perdit la tête, au point qu'elle envoya chercher deux fiacres pour aller prendre son mari dans la prison, pensant arriver plus vite ainsi.
ROBERT.
Robert, peintre en paysage, excellait surtout à représenter des ruines; ses tableaux dans ce genre, peuvent être placés à côté de ceux de Jean-Paul Paunini. Il était de mode, et très magnifique, de faire peindre son salon par Robert; aussi le nombre des tableaux qu'il a laissés est-il vraiment prodigieux. Il s'en faut bien, à la vérité, que tous soient de la même beauté; Robert avait cette extrême facilité qu'on peut appeler heureuse, qu'on peut appeler fatale: il peignait un tableau aussi vite qu'il écrivait une lettre; mais quand il voulait captiver cette facilité, ses ouvrages éditent souvent parfaits. On en connaît de lui qui font très bien pendant à ceux de Vernet.
De tous les artistes que j'ai connus, Robert était le plus répandu dans le monde, que du reste il aimait beaucoup. Amateur de tous les plaisirs, sans en excepter celui de la table, il était recherché généralement, et je ne crois pas qu'il dînât chez lui trois fois dans l'année. Spectacles, bals, repas, concerts, parties de campagne, rien n'était refusé par lui; car tout le temps qu'il n'employait point au travail, il le passait à s'amuser.
Il avait de l'esprit naturel, beaucoup d'instruction, sans aucune pédanterie, et l'intarissable gaieté de son caractère le rendait l'homme le plus aimable qu'on pût voir en société. De tout temps Robert avait été renommé pour son adresse à tous les exercices du corps, et dans un âge fort avancé il conservait encore les goûts de sa jeunesse. À soixante ans passés, quoiqu'il fût devenu fort gros, il était resté si leste qu'il courait mieux que personne dans une partie de barres, jouait à la paume, au ballon et nous réjouissait par des tours d'écolier qui nous faisaient rire aux larmes. Un jour, par exemple, à Colombes, il traça sur le parquet du salon une longue raie avec du blanc d'Espagne; puis, costumé en saltimbanque, un balancier dans les mains, il se mit à marcher gravement, à courir sur cette ligne, imitant si bien les attitudes et les gestes d'un homme qui danse sur la corde, que l'illusion était parfaite, et qu'on n'a rien vu d'aussi drôle.
Étant élève à l'académie de Rome, Robert avait au plus vingt ans, lorsqu'il paria six cahiers de papier gris avec ses camarades, qu'il monterait tout seul au plus haut du Colysée. L'étourdi, bien qu'en risquant mille fois sa vie, parvint en effet jusqu'au faîte; mais lorsqu'il lui fallut descendre, n'ayant plus les saillies de pierres qui l'avaient aidé à monter, on fut obligé de lui jeter par une des fenêtres une corde qu'il saisit, à laquelle il s'attacha, et, lancé dans l'espace, il eut le bonheur qu'on réussît à le faire rentrer dans l'intérieur du monument. Le seul récit de ce tour de force fait dresser les cheveux. Robert est le seul homme qui ait jamais osé le tenter, et cela pour six cahiers de papier gris!
C'est encore Robert qui s'est perdu à Rome dans les catacombes, et que l'abbé Delille a chanté dans son poëme de l'Imagination. Madame de Grollier, qui, comme nous, connaissait par Robert l'aventure des catacombes, après avoir entendu les vers de l'abbé Delille, disait:--«L'abbé Delille m'a fait plus de plaisir, mais Robert plus de peur.»
Le bonheur dont fut accompagnée toute la vie de Robert semble avoir présidé aussi à sa mort. Le bon, le joyeux artiste n'a point prévu sa fin, n'a point enduré les angoisses de l'agonie; il était fort bien portant, et tout habillé pour aller dîner en ville; madame Robert, qui venait elle-même de terminer sa toilette, passa dans l'atelier de son mari pour l'avertir qu'elle était prête, et le trouva mort, frappé d'un coup d'apoplexie foudroyante.
LA DUCHESSE DE POLIGNAC.
Il n'est point de calomnie, point d'horreurs que l'envie et la haine n'aient inventées contre la duchesse de Polignac; tant de libelles ont été écrits pour la perdre, que, joints aux vociférations des révolutionnaires, ils ont dû laisser dans l'esprit de quelques gens crédules, l'idée que l'amie de Marie-Antoinette était un monstre. Ce monstre, je l'ai connu: c'était la plus belle, la plus douce, la plus aimable femme qu'on pût voir.
La duchesse de Polignac joignait à sa beauté vraiment ravissante, une douceur d'ange, l'esprit à la fois le plus attrayant et le plus solide. Tous ceux qui l'ont connue intimement peuvent dire que l'on s'expliquait bien vite comment la reine l'avait choisie pour amie, car elle était véritablement l'amie de la reine; elle dut à ce titre celui de gouvernante des enfans de France: aussitôt, la rage de toutes celles qui désiraient cette place ne lui laissa plus de repos; mille calomnies atroces furent lancées sur elle. Il m'est arrivé souvent d'entendre discourir les personnes de la cour qui lui étaient opposées, et j'avoue que je m'indignais d'une méchanceté si noire et si persévérante.
Ce qu'aucun courtisan ne pouvait croire, quoique ce fût l'exacte vérité, c'est que madame de Polignac n'avait point envié la place qu'elle occupait: il se peut que sa famille se réjouit de l'y voir élevée; mais elle-même n'avait cédé qu'à son respect pour le désir de la reine et aux instances réitérées du roi; ce qu'elle ambitionnait avant tout, c'était sa liberté, au point que la vie de la cour ne lui convenait nullement; indolente, paresseuse, le repos aurait fait ses délices, et les devoirs de sa place lui semblaient le plus lourd fardeau. Un jour que je faisais son profil à Versailles, il ne se passait pas cinq minutes sans que notre porte s'ouvrît; on venait lui demander ses ordres, et mille choses qu'il fallait pour les enfans.--«Eh! bien, me dit-elle enfin d'un air, accablé, tous les matins ce sont les mêmes demandes, je n'ai pas un instant à moi jusqu'à l'heure du dîner, et le soir d'autres fatigues m'attendent.»
Au château de la Muette, dans lequel elle passa la belle saison, elle jouissait d'un peu plus de liberté. Les enfans de France s'y plaisaient extrêmement, et elle y donnait de petits bals sans prétention où l'on s'amusait beaucoup. C'est là qu'elle est accouchée du comte Melchior de Polignac, en même temps que sa fille accouchait du duc de Guiche actuel.
Peu de temps avant la révolution, elle supplia le roi d'accepter sa démission qu'il ne voulut pas recevoir; toutefois, sa santé l'obligeant à se soigner, elle obtint d'aller prendre des bains renommés en Angleterre, et elle partit, dans la ferme intention de quitter sa place à son retour; mais j'ai su positivement que le roi, effrayé du chagrin qu'allait éprouver la reine, se mit à ses genoux pour obtenir qu'elle restât gouvernante des enfans de France. On sent bien qu'une faveur aussi éclatante, aussi soutenue, excitait la fureur des envieux. Un redoublement de haine s'éleva contre la favorite; il servit merveilleusement la révolution qui s'avançait, et qui vint bientôt frapper et les Polignac et leurs ennemis.
LE PRINCE DE LIGNE
C'est à Bruxelles que j'ai fait connaissance avec le prince de Ligne; mais lorsqu'il vint en France, peu d'années avant la révolution, nous nous revîmes tous deux avec tant de plaisir, qu'il passait un grand nombre de ses soirées chez moi. Lorsque lui, l'abbé Delille, le marquis de Chastellux, le comte de Vaudreuil, le vicomte de Ségur, et quelques autres encore de ce temps-là, se trouvaient réunis autour de mon feu, il s'établissait une causerie si animée, si intéressante, que nous ne nous séparions jamais qu'avec peine.
Madame de Staël a dit du prince de Ligne: «Il est peut-être le seul étranger qui dans le genre français soit devenu modèle, au lieu d'être imitateur!» Et dans un autre endroit: «Les hommes, les choses et les événemens ont passé devant le prince de Ligne; il les a jugés sans vouloir leur imposer le despotisme d'un système, il sut mettre à tout du naturel!» Ce naturel, dont madame de Staël était si bon juge, car elle en avait beaucoup elle-même, était un des premiers charmes de l'esprit du prince de Ligne. Cette brillante imagination, ces aperçus si fins, si justes sur toutes choses, ces bons mots, qui partaient sans cesse pour courir aussitôt l'Europe, rien n'avait pu donner au prince de Ligne la moindre prétention à se faire écouter; ses discours et ses manières conservaient tant de simplicité, qu'un sot aurait pu le croire un homme ordinaire.
Le prince de Ligne était grand, il avait une extrême noblesse dans le maintien, sans aucune roideur, sans aucune afféterie; tout le charme de son esprit se peignait si bien sur sa figure, que j'ai peu connu d'hommes dont le premier aspect fût aussi séduisant, et la bonté de son coeur ne tardait pas à vous attacher à lui pour toujours; il était à la fois brave et savant militaire. Dans tous les pays de l'Europe, ses profondes connaissances sur l'art de la guerre ont été appréciées, et l'amour de la gloire l'a toujours dominé; en revanche, il poussait à l'excès son indifférence pour sa fortune; non-seulement son extrême générosité l'a de tout temps entraîné dans des dépenses énormes, sans qu'il consentît jamais à compter; mais quand je le retrouvai à Vienne, en 1792, il entra un soir chez madame de Rombech, pour nous apprendre que les Français venaient de s'emparer de tous les biens qu'il possédait en Flandre (en Belgique), et il nous parut très peu affecté de cette nouvelle: «Je n'ai plus que deux louis, ajouta-t-il d'un air dégagé: qui donc paiera mes dettes?»
Une perte bien autrement douloureuse pour lui, la seule qui l'ait profondément affligé, a été celle de son fils Charles; ce jeune homme, plein de valeur, est mort glorieusement au combat de Boux, en Champagne; le coup qui le frappa, frappa de même le prince de Ligne, qui en perdit à jamais sa gaieté et tout le plaisir qu'il prenait à vivre.
Tout le monde connaît les Mémoires et les Lettres du prince de Ligne, dont le style, ce style parlé, comme dit madame de Staël, offre un charme tout particulier. Parmi les lettres, celles que je préfère sont celles qu'il adressait à la marquise de Coigny pendant son voyage en Crimée avec l'impératrice Catherine, voyage dont il nous a fait si souvent des récits; elles le font revivre pour moi, surtout celle qu'il écrivit de Parthenizza: cette lettre est remplie d'idées à la fois si spirituelles et si philosophiques, elle peint si bien l'esprit et l'ame du prince de Ligne, qu'elle me fait l'effet d'un prisme moral. J'ai relu cette lettre dix fois, et j'espère bien la relire encore.
LA COMTESSE D'HOUTETOT.
J'ai connu la comtesse d'Houtetot long-temps avant la révolution; elle s'entourait alors de tout ce qu'il y avait à Paris d'hommes d'esprit et d'artistes célèbres. Comme j'avais un grand désir de la voir, madame de Verdun, mon amie, qui la connaissait intimement, me conduisit à Sannois, où madame d'Houtetot avait une maison, et me fit inviter à passer la journée. Je savais qu'elle n'était point jolie, mais d'après la passion qu'elle avait inspirée à J.-J. Rousseau, je pensai au moins lui trouver un visage agréable; je fus donc bien désappointée en la voyant si laide, qu'aussitôt son roman s'effaça de mon imagination; elle louchait d'une telle manière, qu'il était impossible lorsqu'elle vous parlait de deviner si c'était à vous que s'adressaient ses paroles; à dîner, je croyais toujours qu'elle offrait à une autre personne ce qu'elle m'offrait, tant son regard était équivoque; il faut dire toutefois que son aimable esprit pouvait faire oublier sa laideur. Madame d'Houtetot était bonne, indulgente, chérie avec raison de tous ceux qui la connaissaient, et comme je l'ai toujours trouvée digne d'inspirer les sentimens les plus tendres, j'ai fini par croire après tout, qu'elle a pu inspirer l'amour.
LE MARÉCHAL DE BIRON, LE MARÉCHAL DE BRISSAC.
La figure, la taille, la contenance de ces deux vieux soutiens de la monarchie française, sont si bien restées dans ma mémoire, qu'aujourd'hui je pourrais les peindre tous deux de souvenir.
Ayant entendu parler du superbe jardin de l'hôtel de Biron, que l'on disait rempli des fleurs les plus rares, je fis demander au maréchal la permission de m'y promener: il me l'accorda, et je me rendis un matin chez lui avec mon frère. Malgré son grand âge (il avait, je crois, quatre-vingt-quatre ans) et ses infirmités, le maréchal de Biron, marchant avec peine, vint au-devant de moi: il descendit son large perron pour me donner la main quand je sortis de ma voiture, puis s'excusa beaucoup de ne pouvoir me faire les honneurs de son jardin. Ma promenade finie, je revins au salon, où le maréchal me retint longtemps; il causait avec grâce et facilité, parlant du temps passé de manière à m'intéresser beaucoup. Quand je retournai à ma voiture, il voulut absolument me donner la main jusqu'au bas de son perron, et le corps droit, la tête nue, il attendit pour rentrer dans la maison qu'il m'eût vue partir; cette galanterie dans un homme plus qu'octogénaire me parut charmante.
Pour le maréchal de Brissac, je ne l'ai vu qu'aux Tuileries, où il se promenait très souvent: il paraissait bien âgé, mais il se tenait fort droit, et marchait encore comme un jeune homme; son costume le faisait remarquer; car il portait toujours ses cheveux nattés, qui formaient deux queues tombant derrière la tête, l'habit long, très ample, avec une ceinture au bas de la taille, et des bas à coins brodés en or roulés sur ses genoux; une toilette aussi antique ne lui donnait rien de grotesque, il avait l'air extrêmement noble, et l'on croyait voir un courtisan sortant des salons de Louis XIV.
MONSIEUR DE TALLEYRAND.
Champfort m'amena un matin M. de Talleyrand, alors l'abbé de Périgord; son visage était gracieux, ses joues très rondes, et, quoiqu'il fut boîteux, il n'en était pas moins fort élégant et cité comme un homme à bonnes fortunes; il ne me dit que quelques mots sur mes tableaux; j'eus des raisons de croire alors qu'il voulait savoir si j'avais autant de luxe et de magnificence qu'on le disait, et que Champfort l'amenait pour le convaincre du contraire. Ma chambre à coucher, la seule pièce où je pusse recevoir, était meublée avec une simplicité extrême, et M. de Talleyrand peut se le rappeler aujourd'hui aussi bien que beaucoup d'autres personnes.
Jamais, je crois, M. de Talleyrand n'est revenu chez moi; mais je l'ai revu quelque temps à Gennevilliers, où il est venu dîner chez le comte de Vaudreuil, et plus tard aussi, quand je suis rentrée en France; alors il était marié avec madame Grant, très jolie femme dont j'avais fait le portrait avant la révolution; c'est d'elle qu'on raconte une aventure assez plaisante: M. de Talleyrand, donnant à dîner à Denon, qui venait d'accompagner Bonaparte en Égypte, engagea sa femme à lire quelques pages de l'histoire du célèbre voyageur auquel il désirait qu'elle pût adresser un mot aimable; il ajouta qu'elle trouverait le volume sur son bureau; madame de Talleyrand obéit, mais elle se trompe, et lit une assez grande partie des aventures de Robinson-Crusoé; à table, la voilà qui prend l'air le plus gracieux et dit à Denon: «Ah! monsieur, avec quel plaisir je viens de lire votre voyage! qu'il est intéressant, surtout quand vous rencontrez ce pauvre Vendredi!» Dieu sait à ces mots quelle figure, a dû faire Denon, et surtout M. de Talleyrand? Ce petit fait a couru l'Europe, et peut-être n'est-il pas vrai; mais ce qui l'est incontestablement, c'est que madame de Talleyrand avait fort peu d'esprit; sous ce rapport, à la vérité, son mari pouvait payer pour deux.
LE DOCTEUR FRANKLIN.
Je vis pour la première fois le docteur Franklin lorsque je faisais le portrait de Monsieur, depuis Louis XVIII; il venait avec les autres ambassadeurs faire sa visite de cour; je fus frappée de son extrême simplicité: il était vêtu d'un habit gris tout uni, ses cheveux plats, sans poudre, tombaient sur ses épaules, et si ce n'eût été son noble visage, je l'aurais pris pour un gros fermier, tant il faisait contraste avec les autres diplomates, qui tous étaient poudrés, en grande tenue, et chamarrés d'or et de cordons.
Nul homme à Paris n'était plus à la mode, plus recherché que le docteur Franklin; la foule courait après lui dans les promenades et les lieux publics; les chapeaux, les cannes, les tabatières, tout était à la Franklin, et l'on regardait comme une bonne fortune d'être invité à un dîner où se trouvait ce célèbre personnage. Je puis dire toutefois qu'il ne suffisait pas de se rencontrer avec lui, fût-ce même très fréquemment, pour satisfaire la curiosité qu'il excitait; je l'ai beaucoup vu chez madame Brion, qui habitait constamment Passy; Franklin passait là toutes ses soirées; madame Brion et ses deux filles faisaient de la musique, qu'il semblait écouter avec plaisir, mais dans les intervalles des morceaux, je ne lui ai jamais entendu dire un seul mot, et j'étais tentée de croire que le docteur était voué au silence.
LE PRINCE DE NASSAU.
Je n'étais pas encore mariée quand le prince de Nassau, qui était jeune alors, me fut présenté par l'abbé Giroux: il me demanda son portrait, que je fis en pied, d'une très petite dimension et à l'huile. Le prince de Nassau, surnommé l'invulnérable par le prince de Ligne, était déjà connu par des actions d'éclat tellement héroïques, qu'on pourrait les croire fabuleuses; sa vie entière offre une suite d'aventures, toutes plus surprenantes les unes que les autres: il avait à peu près vingt ans lorsqu'il suivit Bougainville dans le voyage autour du monde, et s'enfonça dans les déserts, où l'intrépidité qu'il déploya lui valut le surnom de dompteur de monstres; depuis, vainqueur, sur mer, vainqueur sur terre, il s'est, je crois, battu contre toutes les nations du globe; toujours guerroyant, toujours en activité, il a couru le monde d'une extrémité à l'autre; aussi disait-on qu'il fallait lui adresser ses lettres sur les grands chemins.
Rien dans la figure et dans tout l'aspect du prince de Nassau n'annonçait le héros d'une histoire aventureuse: il était grand, bien fait, avait des traits réguliers avec une grande fraîcheur de carnation; mais l'extrême douceur et le calme habituel de sa physionomie ne laissaient présumer ni tant de hauts faits, ni cette valeur intrépide qui le signalait entre tous; à Vienne, où je l'ai retrouvé pendant l'émigration, j'avais mené ma fille, âgée de neuf ans alors, chez Casanova, qui dans plusieurs tableaux avait représenté le prince de Nassau terrassant des tigres, des lions, etc.; peu de temps après, nous nous trouvions un soir chez la princesse de Lorraine, on annonça le prince de Nassau; ma fille, qui s'attendait à contempler un homme féroce, me dit tout bas:--Comment! est-ce là celui dont j'ai tant entendu parler? il a l'air doux et timide comme une demoiselle qui sort du couvent.
MONSIEUR DE LA FAYETTE.
Peu avant la révolution, je reçus la visite de M. de La Fayette; il vint chez moi uniquement pour voir le portrait que je faisais alors de la jolie madame de Simiane, à laquelle, dit-on, il rendait des soins; depuis je ne l'ai pas même rencontré, et bien certainement nous aurions eu de la peine à nous reconnaître, car j'étais jeune lors de cette visite, et il l'était aussi, quoique ce fût après son voyage en Amérique. Sa figure me parut agréable; son ton, ses manières, avaient beaucoup de noblesse, et n'annonçaient pas le moins du monde des goûts révolutionnaires.
MADAME DE LA REYNIÈRE.
Après mon mariage, je suis allée souper chez madame de La Reynière, et passer quelques soirées dans le bel hôtel que son mari avait fait bâtir rue des Champs-Élysées, où se réunissait la meilleure compagnie de Paris. Madame de La Reynière était née Jarente. Sa famille, noble, mais très pauvre, lui avait fait épouser M. de La Reynière, un de nos plus riches financiers, et tout en elle annonçait la contrariété qu'elle éprouvait à porter un nom bourgeois. Elle avait été belle, très grande et très maigre. Son air noble et fier, était remarquable. Elle s'était rendue la maîtresse souveraine de la maison, dans laquelle elle recevait toujours avec la plus grande dignité, afin qu'on ne perdît pas le souvenir de sa naissance. Comme on demandait un jour à Doyen le peintre, qui venait de dîner chez elle, ce qu'il pensait de madame de La Reynière: Elle reçoit fort bien, répondit-il, mais je la crois attaquée de noblesse.
Son mari était un bon homme dans toute l'étendue du terme, facile à vivre, ne disant jamais de mal de personne; néanmoins on le tournait en ridicule, ou plutôt on s'amusait de lui pour la prétention qu'il avait de savoir peindre et de savoir chanter; ces deux prétendus talens occupaient toutes ses journées, l'un le matin et l'autre le soir; il avait une peur horrible du tonnerre, au point d'avoir fait arranger dans ses caves une chambre tapissée d'un double taffetas, dans laquelle je suis descendue par curiosité. Dès qu'un orage commençait, il se réfugiait sous cette voûte, où l'un de ses gens battait de toutes ses forces sur un gros tambour, tant que grondait la foudre; nulle puissance humaine n'aurait pu le faire sortir de là avant que le ciel n'eût repris sa sérénité. Comme il soutenait cependant qu'il n'avait point peur du tonnerre; qu'il ne se réfugiait dans cette cave que pour éviter la vive impression que l'orage faisait sur ses nerfs, on eut la malice d'enlever cette excuse au pauvre homme: un jour il était allé faire sa partie à la Muette chez la duchesse de Polignac, qui habitait ce château en été; on dressa la table de jeu près d'une fenêtre ouvrant sur le parc, au bas de laquelle le comte de Vaudreuil avait fait placer deux fusées. M. de La Reynière était à jouer tranquillement, car le temps était fort calme, quand tout à coup on mit le feu à l'artifice, dont il eut une telle frayeur, qu'en s'écriant: le tonnerre! le tonnerre! il se trouva presque mal. On parvint bientôt à le rassurer en lui expliquant la chose; toutefois il n'en fut pas moins prouvé que le tonnerre n'agissait point sur ses nerfs, mais qu'il en avait peur.
La société de madame de La Reynière se composait des personnes les plus distinguées de la cour et de la ville; elle attirait aussi chez elle les hommes célèbres dans les arts et dans la littérature. L'abbé Barthélemi, auteur d'Anacharsis, y passait sa vie; le comte d'Adhémar, si spirituel et si aimable, y venait presque tous les soirs, ainsi que le comte de Vaudreuil, et le baron de Besenval, colonel-général des Suisses. Les grandes soirées de madame de La Reynière rassemblaient habituellement les plus charmantes femmes de la cour; c'est là que j'ai fait connaissance avec la comtesse de Ségur, qui était alors aussi jolie que bonne et aimable. Sa douceur, son affabilité, la faisaient aimer dès le premier abord; elle ne quittait pas son beau-père, le maréchal de Ségur, vieux et infirme, qui trouvait en elle une véritable Antigone. Son mari, connu par son esprit et son talent littéraire, était, à cette époque, ambassadeur en Russie.
Pour qu'il ne manquât rien au charme des soirées de madame de La Reynière, on y faisait très souvent de la musique dans la galerie, et c'était Sacchini, Piccini, Garat, Richer, et autres célèbres artistes, qui l'exécutaient. Enfin il serait difficile maintenant de faire comprendre avec quel délice on se rassemblait dans ce bel hôtel, quelle aménité, quelles bonnes manières régnaient dans ces salons remplis de personnes charmées de se trouver ensemble. Au reste, à l'époque dont je parle, il existait plusieurs maisons de ce genre; et je citerai surtout celles des maréchales de Boufflers et de Luxembourg. Quoique l'on soit forcé d'avouer que ces deux grandes dames ne passaient point pour les femmes les plus morales de leur temps, les jeunes femmes se rendaient chez elles avec empressement; c'est là, me disaient-elles, que nous prenons les meilleures leçons du ton de la bonne compagnie, et que nous recevons les meilleurs conseils. La marquise de Boufflers, belle-fille de la maréchale et mère de ce chevalier de Boufflers si connu par son esprit, est l'auteur d'une charmante chanson, espèce de code social, que je copie ici, parce qu'elle est peu connue:
Sur l'air: Sentir avec ardeur flamme discrète. Il faut dire en deux mots ce que l'on veut dire, Les longs propos sont sots. Il faut savoir lire Avant que d'écrire, Et puis dire en deux mots ce que l'on veut dire. Les longs propos sont sots. Il ne faut pas toujours parler, Citer, Dater, Mais écouter; Il faut savoir trancher l'emploi, Du moi, Du moi, Voici pourquoi: Il est tyrannique, Trop académique; L'ennui, l'ennui Marche avec lui. Je me conduis toujours ainsi Ici; Aussi J'ai réussi.
Pour en revenir à madame de La Reynière, devenue veuve, il lui restait un fils, bien éloigné de partager la fierté nobiliaire de sa mère, et qui, sous ce rapport, a dû la désespérer plus d'une fois. D'abord il s'obstinait à se faire appeler Grimod de La Reynière (le véritable nom de M. de La Reynière était Grimod), et le plus souvent Grimod tout court. Ensuite, il avait pris en tendresse sa parenté du côté paternel, et sans cesse, aux grands dîners de sa mère, il parlait devant toute la cour de son oncle l'épicier, de son cousin le parfumeur, ce qui mettait la pauvre femme au supplice.
Ce Grimod de La Reynière avait beaucoup d'esprit, quoiqu'il se plût à se montrer original en toute espèce de choses. Jamais, par exemple, il ne posait son chapeau sur sa tête; mais comme il avait prodigieusement de cheveux, son valet de chambre en construisait un toupet d'une hauteur démesurée. Un jour qu'il se trouvait à l'amphithéâtre de l'Opéra, où l'on représentait un nouveau ballet, un homme de petite taille, placé derrière lui, maudissait tout haut ce mur de nouvelle espèce qui lui cachait totalement le théâtre; las de ne rien voir, le petit homme commença par introduire un de ses doigts dans le toupet, puis deux, et finit par former une sorte de lorgnette, à laquelle il appliqua son oeil. Pendant tout ce manége, M. de La Reynière ne bougea pas, ne dit mot; mais, le spectacle fini, il se lève, arrête d'une main le monsieur qui s'apprêtait à sortir, et de l'autre tirant un petit peigne de sa poche:--Monsieur, dit-il avec un grand sang-froid, je vous ai laissé faire tout ce qu'il vous a plu de mon toupet pour vous aider à voir le ballet à votre aise; mais je vais souper en ville, vous sentez qu'il ne m'est pas possible de me présenter dans l'état où vous avez mis ma coiffure, et vous allez avoir la bonté de la raccommoder, ou nous nous couperons demain la gorge ensemble.--Monsieur, répondit l'inconnu en riant, à Dieu ne plaise que je me batte avec un homme aussi complaisant que vous l'avez été pour moi; je vais faire de mon mieux: et prenant le petit peigne, il rapprocha les cheveux tant bien que mal, après quoi tous deux se séparèrent les meilleurs amis du monde.
DAVID.
Je recherchais avec empressement la société de tous les artistes renommés, et principalement celle des artistes qui se distinguaient dans mon art. David venait donc assez fréquemment chez moi, quand tout à coup il n'y parut plus. L'ayant rencontré dans le monde, je crus devoir lui adresser quelques reproches aimables à ce sujet.--Je n'aime pas, me dit-il, à me trouver avec des domestiques de condition.--Comment? répondis-je: avez-vous pu remarquer que je traite les personnes de la cour mieux que d'autres personnes? ne me voyez-vous pas accueillir tout le monde avec les mêmes égards? Et comme il insistait d'un air humoriste:--Ah! dis-je en riant, je crois que vous avez de l'orgueil, que vous souffrez de n'être pas duc ou marquis. Pour moi, à qui les titres sont parfaitement indifférens, je reçois avec plaisir tous les gens aimables.
Depuis lors David n'est point revenu chez moi. Il fit même rejaillir sur ma personne la haine qu'il portait à quelques-uns de mes amis. La preuve en est que, plus tard, il se procura je ne sais quel gros livre écrit contre M. de Calonne, et dans lequel on n'avait pas manqué d'inscrire toutes les infâmes calomnies dont j'avais été l'objet. Ce livre restait constamment dans son atelier sur un tabouret, toujours ouvert, précisément à la page où il était question de moi. Une pareille méchanceté était si noire et si puérile à la fois, que je n'y aurais point ajouté croyance, si je n'en eusse été instruite par M. de Fitzjames, le comte Louis de Narbonne, et d'autres gens de ma connaissance qui tous avaient remarqué le fait, et même à plusieurs reprises.
Il faut dire toutefois que David aimait tellement son art, qu'aucune haine ne l'empêchait de rendre justice au talent qu'on pouvait avoir. Après que j'eus quitté la France, j'envoyai à Paris le portrait de Paësiello, que je venais de faire à Naples. On le plaça au salon en pendant d'un portrait peint par David, mais dont sans doute il était peu satisfait. S'étant approché de mon tableau, il le regarda long-temps, puis se retournant vers quelques-uns de ses élèves et d'autres personnes qui l'environnaient:--On croirait, dit-il, mon portrait fait par une femme et le Paësiello par un homme. C'est de M. Lebrun, qui était témoin, que je tiens ces paroles, et de plus j'ai la certitude qu'en toute occasion David ne me refusait point ses éloges.
Il est bien vraisemblable que des louanges aussi flatteuses sur mon talent m'auraient fait oublier tôt ou tard les attaques de David contre ma personne; mais ce que je n'ai jamais pu lui pardonner, c'est l'atroce conduite qu'il a tenue pendant la terreur; ce sont les persécutions exercées lâchement par lui contre un grand nombre d'artistes, entre autres contre Robert le paysagiste qu'il fit arrêter et traiter dans la prison avec une sévérité qui allait jusqu'à la barbarie. Il m'aurait été impossible de me retrouver avec un pareil homme. Lorsque je fus rentrée en France, un de nos plus célèbres peintres étant venu chez moi, me dit dans la conversation que David avait un vif désir de me revoir. Je ne répondis pas, et comme le peintre dont je parle a prodigieusement d'esprit, il comprit que mon silence n'était point celui auquel on peut appliquer le proverbe: qui ne dit rien consent.
M. DE BEAUJON.
M. de Beaujon m'ayant fait demander de faire son portrait, qu'il destinait à l'hôpital fondé par lui dans le faubourg du Roule, et qui porte encore son nom, je me rendis dans le magnifique hôtel qu'on appelle aujourd'hui l'Élysée-Bourbon, attendu que l'infortuné millionnaire était hors d'état de venir chez moi. Je le trouvai seul, assis sur un grand fauteuil à roulettes, dans une salle à manger; il avait les mains et les jambes tellement enflées qu'il ne pouvait se servir ni des unes ni des autres; son dîner se bornait à un triste plat d'épinards; mais plus loin, en face de lui, était dressée une table de trente à quarante couverts où se faisait, disait-on, une chère exquise, et qu'on allait servir pour quelques femmes, amies intimes de M. de Beaujon, et les personnes qu'il leur plaisait d'inviter; ces dames, toutes fort bien nées et de très bonne compagnie, étaient appelées dans le monde les berceuses de M. de Beaujon. Elles donnaient des ordres chez lui, disposaient entièrement de son hôtel, de ses chevaux, et payaient ces avantages avec quelques instans de conversation qu'elles accordaient au pauvre impotent, ennuyé de vivre seul.
M. de Beaujon voulut me retenir à dîner, ce que je refusai, ne dînant jamais hors de chez moi; mais nous convînmes du prix et de la pose de son portrait; il désirait être peint assis devant un bureau, jusqu'à mi-jambes, avec les deux mains, et je ne tardai pas à commencer et à finir cet ouvrage. Quand je pus me passer du modèle, j'emportai le portrait chez moi pour terminer quelques détails, et j'imaginai de placer sur le bureau le plan de l'hospice. M. de Beaujon en ayant été instruit m'envoya aussitôt son valet de chambre pour me prier instamment d'effacer ce plan, et pour me remettre trente louis en dédommagement du temps que j'y emploierais; j'avais à peine tracé l'esquisse, en sorte que je refusai naturellement les trente louis; mais le valet de chambre revint encore le lendemain, insistant de la part de son maître, au point que, pour le forcer à remporter cet argent, je fus obligée d'effacer le plan devant lui, afin de lui prouver que cela ne me faisait pas perdre cinq minutes.
Pendant que je faisais le portrait de M. de Beaujon, je voulus visiter son bel hôtel, que j'avais toujours entendu citer pour sa magnificence: aucun particulier, en effet, n'était logé avec autant de luxe; tout était d'une grande richesse et d'un goût exquis. Un premier salon renfermait des tableaux à effet, dont aucun n'était fort remarquable, tant il est aisé de tromper les amateurs, quelque prix qu'ils puissent mettre à leurs acquisitions. Le second était un salon de musique: grands et petits pianos, instrumens de toute espèce, rien n'y manquait; d'autres pièces, ainsi que les boudoirs et les cabinets, étaient meublées avec la plus grande élégance. La salle de bain surtout était charmante; un lit, une baignoire étaient drapés, comme les murailles, en belle mousseline à petits bouquets, doublée de rose; je n'ai jamais rien vu d'aussi joli; on aurait aimé à se baigner là. Les appartemens du premier étage étaient meublés avec autant de soin. Dans une chambre entre autres, qui était ornée de colonnes, on avait placé au milieu une énorme corbeille dorée et entourée de fleurs, qui renfermait un lit, lit dans lequel personne n'avait jamais couché. Toute cette façade de l'hôtel donnait sur le jardin que, vu son étendue, on pouvait appeler le parc, qu'un habile architecte avait dessiné, et qu'embellissait une énorme quantité de fleurs et d'arbres verts.
Il me fut impossible de parcourir cette délicieuse habitation sans donner un soupir de pitié à son riche propriétaire, et sans me rappeler une anecdote que l'on m'avait contée peu de jours avant. Un Anglais, jaloux de voir tout ce que l'on citait comme curieux à Paris, fit demander à M. de Beaujon la permission de visiter ce bel hôtel. Arrivé dans la salle à manger, il y trouva la grande table dressée, ainsi que je l'avais trouvée moi-même, et se retournant vers le domestique qui le conduisait:--Votre maître, dit-il, doit faire une bien excellente chère?--Hélas! monsieur, répondit le cicerone, mon maître ne se met jamais à table, on lui sert seulement un plat de légumes. L'Anglais passant alors dans le premier salon:--Voilà du moins ce qui doit réjouir ses yeux, reprit-il en montrant les tableaux.--Hélas! monsieur, mon maître est presque aveugle.--Ah! dit l'Anglais en entrant dans le second salon, il s'en dédommage, j'espère, en écoutant de la bonne musique.--Hélas! monsieur, mon maître n'a jamais entendu celle qu'on fait ici, il se couche de trop bonne heure, dans l'espoir de dormir quelques instans. L'Anglais regardant alors le magnifique jardin qui se déployait sous ses fenêtres:--Mais enfin, votre maître peut jouir du plaisir de la promenade.--Hélas! monsieur, il ne marche plus. Dans ce moment arrivaient les personnes invitées à dîner, parmi lesquelles se trouvaient de fort jolies femmes. L'Anglais reprend:--Enfin voilà plus d'une beauté, qui peuvent lui faire passer des momens très agréables? Le domestique ne répondit à ces mots que par deux hélas! au lieu d'un, et n'ajouta rien de plus.
M. de Beaujon était très petit et très gros, sans aucune physionomie; M. de Calonne, que j'ai peint en même temps, offrait son parfait contraste, et les deux portraits se trouvant exposés chez moi, l'abbé Arnault qui les vit à côté l'un de l'autre, s'écria: Voilà précisément l'esprit et la matière.
M. de Beaujon avait été le banquier de la cour sous Louis XV, et ses opérations financières furent toujours si habiles qu'avant sa vieillesse il possédait déjà des millions. Il faut dire à sa louange qu'il dépensait en bonnes oeuvres une grande partie de son immense fortune; jamais un malheureux ne s'est adressé vainement à lui, et l'hôpital du faubourg du Roule recommande encore aujourd'hui son nom comme celui d'un bienfaiteur de l'humanité.
M. BOUTIN.
Un autre financier immensément riche et tout aussi bienfaisant que M. de Beaujon était M. Boutin pour qui j'avais beaucoup d'amitié. M. Boutin n'était plus jeune quand je fis connaissance avec lui; il était petit et boiteux, gai, spirituel, et d'un caractère si affable, si bon, que l'on s'attachait véritablement à lui dès qu'on le voyait un peu intimement. Comme il possédait une très grande fortune, il recevait souvent et avec une extrême noblesse ses nombreux amis, sans que cela portât en rien préjudice aux secours qu'il accordait à tant de pauvres dont il était l'appui. M. Boutin faisait les honneurs de chez lui avec une grâce parfaite: j'ai pu en juger souvent; car il avait arrangé pour moi, disait-il, un dîner du jeudi, où se trouvaient tous mes intimes: Brongniart, Robert et sa femme, Lebrun le poète, l'abbé Delille, le comte de Vaudreuil, qui ne manquait jamais cette réunion quand il se trouvait à Paris le jeudi, etc., etc. Nous étions au plus douze personnes à table, et ces dîners étaient si amusans qu'ils me faisaient fausser une fois par semaine la parole que je m'étais donnée de ne jamais dîner hors de chez moi. Ils avaient lieu dans cette charmante maison de M. Boutin, placée sur la hauteur du magnifique jardin qu'il avait nommé Tivoli: à cette époque la rue de Clichy n'était point encore bâtie, et quand on se trouvait là, au milieu d'arbres superbes qui formaient de belles et grandes allées, on pouvait se croire tout à fait à la campagne, je puis même dire que cette belle habitation me semblait un peu trop isolée; j'aurais eu peur d'y aller le soir et je conseillais souvent à M. Boutin de ne jamais revenir seul.
Lorsque j'eus quitté la France, mon frère m'écrivit que M. Boutin avait continué ses dîners du jeudi en souvenir de moi; que l'on y buvait à ma santé, ainsi qu'à celle de M. de Vaudreuil, qui avait émigré alors. Pour son malheur M. Boutin pensa comme M. de Laborde, qui me disait dans une lettre que je reçus de lui à Rome: «Je reste en France; je suis tranquille. Comme je n'ai jamais fait de mal à personne...!» Hélas! lui aussi, ce bon et aimable M. Boutin n'avait jamais fait de mal à personne: tous deux n'en sont pas moins tombés sous la hache révolutionnaire; car tous deux étaient riches, et l'on voulait leurs biens. Je ne puis exprimer la douleur que me fit éprouver cette nouvelle; M. Boutin était un de ces hommes que je regretterai toute ma vie.
Le gouvernement s'empara de tout ce qu'il possédait. Son beau parc fut totalement détruit, à l'exception d'une petite partie dont on fit une promenade à la mode sous le nom de Tivoli, et dans laquelle se donnent, dit-on, de fort belles fêtes que je n'ai jamais vues; car on pense bien qu'à mon retour en France je n'ai pas eu le courage de retourner dans ce triste lieu.
M. DE SAINTE-JAMES.
M. de Sainte-James était fermier-général, puissamment riche, et vraiment financier dans toute l'étendue du terme. C'était un homme de moyenne grandeur, gros et gras, au visage très coloré de cette fraîcheur qu'on peut avoir à cinquante ans passés quand on se porte bien et qu'on est heureux. M. de Sainte-James tenait un état de maison de la plus grande opulence; il habitait un des beaux hôtels de la place Vendôme, et donnait là de très grands et bons dîners, où il réunissait trente ou quarante personnes pour le moins. N'ayant pu refuser d'y aller une fois, je regrettai beaucoup de n'être ni gourmande ni friande; car sous ces deux rapports j'aurais été complètement satisfaite, tandis que cette société si nombreuse ne me sembla pas, à beaucoup près, aussi aimable que celle qu'on trouvait chez ce bon M. Boutin. M. de Sainte-James recevait son monde avec plus de bonhomie que de grâces. Après le dîner on passait dans un superbe salon, entièrement garni de glaces; mais tout cela ne faisait point que tant de personnes réunies, qui ne se connaissaient pas, pussent causer ensemble avec cette espèce de confiance et d'intimité qui fait le charme des conversations.
Plus tard, lorsque M. de Sainte-James eut arrangé sa maison et son magnifique jardin de Neuilly, ce qu'on a toujours appelé la folie Sainte-James, il m'engagea à venir y dîner avec quelques-uns de mes amis. Cette journée fut agréable, il nous promena dans ce beau parc, qui venait de coûter des trésors. Entre autres folles dépenses, on avait construit un rocher factice, dont les énormes pierres, apportées de fort loin sans doute, et à bien grands frais, avaient l'air de n'être que suspendues. J'avoue que je le traversai très rapidement, tant ces voûtes immenses me paraissaient peu solides.
C'est dans cette superbe habitation que M. de Sainte-James se plaisait à donner de véritables fêtes. Je m'y rendis un jour pour y voir jouer la comédie. Tant de personnes étaient invitées et parcouraient le jardin avant et après le spectacle, qu'on se croyait dans une promenade publique.
Il faut croire que la révolution n'est point arrivée à temps pour punir M. de Sainte-James d'avoir étalé tant de magnificence, car je n'ai jamais entendu dire, ni dans l'étranger, ni depuis mon retour en France, qu'il ait été guillotiné. Une mort naturelle l'aura soustrait au sort affreux de M. de Laborde et de M. Boutin.
LA COMTESSE D'ANGEVILLIERS.
Madame d'Angevilliers était ce qu'on appelle un bel esprit. Elle en avait déjà la réputation lorsqu'elle était madame Marchais. Tous les hommes de lettres, et même les savans, composaient alors sa société. Le comte d'Angevilliers, qu'elle recevait souvent, en devint amoureux et l'épousa. Elle avait un tel ascendant sur lui qu'il ne parlait point en sa présence, quoiqu'il eût de l'esprit, du goût et des connaissances qu'on pouvait apprécier aisément partout où n'était pas sa femme.
Il me serait impossible de dire si madame d'Angevilliers était laide ou jolie; je l'ai cependant vue nombre de fois, et j'ai souvent été placée à table à côté d'elle. Mais elle avait toujours la figure cachée sous un voile, qu'elle n'ôtait pas même pour dîner. Ce voile couvrait, ainsi que son visage, un énorme bouquet de branches d'arbres verts, qu'elle portait constamment à son côté. Je ne concevais pas comment elle pouvait s'enfermer ainsi avec ce bouquet sans prendre mal à la tête: mais plus tard, quand je suis entrée dans sa chambre à coucher, j'ai été encore plus surprise de voir cette chambre garnie de gradins toujours couverts d'arbres verts de toute espèce, que l'on n'ôtait pas même la nuit.
Madame d'Angevilliers était aussi polie qu'on pouvait l'être, mais si étrangement complimenteuse, qu'on lui en voulait quelquefois de rendre la politesse ridicule. Un jour que M. d'Angevilliers avait engagé à dîner plusieurs artistes de l'Académie de peinture, Vestier y vint. Vestier était fort bon peintre de portraits et venait d'exposer au salon un tableau de famille très bien composé et très harmonieux qu'on avait beaucoup remarqué. Mais il pouvait avoir au moins cinquante ans, il était maigre, pâle et prodigieusement laid. Madame d'Angevilliers, qui désirait lui adresser quelques mots flatteurs, lui dit tout haut:--En vérité, Monsieur, je vous trouve embelli. Le pauvre Vestier devint rouge comme un coq, il regardait à droite et à gauche pour voir si ces paroles ne s'adressaient pas à quelque autre qu'à lui, en sorte que le fou rire me prit.
C'est chez madame d'Angevilliers que j'ai dîné pour la première fois avec le marquis de Bièvre, qui est devenu célèbre comme faiseur de calembourgs. J'eus du malheur, car le jour dont je parle il n'en fit aucun; mais on m'en apprit un fort joli qu'il avait adressé à la reine. Sa Majesté lui demandant un calembourg, M. de Bièvre, s'étant incliné, s'aperçut que la reine avait des souliers verts:--Les désirs de Votre Majesté sont des ordres, dit-il aussitôt, l'univers est à ses pieds.
GINGUENÉ.
Ginguené m'avait été présenté par Lebrun le poète comme son ami intime, en sorte qu'il venait quelquefois à mes soirées, quoiqu'il ne me plût sous aucuns rapports. Je lui trouvais un esprit sec, sans charme et sans gaieté; il n'était pas en harmonie avec ma société, et ses oeuvres m'étaient tout aussi antipathiques que sa conversation. En 1789, il nous lut une ode qu'il venait de faire pour M. Necker. Cette ode pouvait passer pour le programme de 1793, il y parlait de victimes, et soutenait qu'on ne pouvait régénérer la France sans répandre du sang. Des opinions aussi atroces me faisaient frissonner. Le comte de Vaudreuil, qui était présent, ne dit rien, mais nous nous regardâmes, et je vis bien qu'ainsi que moi il devinait l'homme.
Ginguené ne quittait guère son ami Lebrun Pindare. Sitôt après la mort de celui-ci, il alla trouver madame Lebrun (qui par parenthèse avait été cuisinière), et lui demanda les manuscrits de Lebrun, dont il désirait se faire éditeur. Madame Lebrun les lui remit tous. En les feuilletant pour les mettre en ordre, Ginguené fut un peu saisi de trouver plus de cent épigrammes faites contre lui-même; quelques-unes étaient atroces. On conçoit que l'éditeur les mit toutes de côté; mais je l'ai toujours soupçonné de s'être vengé en faisant imprimer trop de choses faibles et inutiles dans les oeuvres de Lebrun, ce qui nuit beaucoup à un recueil qui pouvait être excellent.
Tout le monde sait que, la révolution venue, Ginguené s'y jeta à corps perdu, et qu'il témoignait hautement son regret de n'avoir pas été à même de voter la mort de Louis XVI.
VIGÉE.
Mon frère était un de ces hommes faits pour se voir très recherchés dans la société. Il avait un excellent ton, ayant fréquenté fort jeune la bonne compagnie, de l'esprit, de l'instruction; il faisait de très jolis vers avec une extrême facilité, et jouait la comédie mieux que beaucoup d'acteurs. Il contribuait infiniment au charme et à la gaieté de toutes nos réunions; peut-être même l'empressement que mettait le monde à le rechercher a-t-il nui à sa carrière littéraire, car nous lui prenions beaucoup de temps. Il lui en resta assez néanmoins pour se distinguer comme homme de lettres. Outre le cours de littérature qu'il fit à l'Athénée avec un grand succès, quoiqu'il succédât au cours que venait d'y faire La Harpe, Vigée a laissé un volume de poésies légères et plusieurs comédies écrites en vers, dont deux, les Aveux difficiles et l'Entrevue sont restées fort long-temps au répertoire du Théâtre-Français. Je suis même surprise qu'on ne les donne plus, surtout l'Entrevue, charmante petite pièce, que mademoiselle Contat et Molé jouaient admirablement.
Mon frère, jeune encore, épousa la fille aînée de M. de Rivière, chargé d'affaires de Saxe: c'était une femme charmante, pleine de vertus et de talens, si excellente musicienne, et douée d'une si belle voix, qu'elle a chanté chez moi avec madame Todi, sans que la comparaison lui fût défavorable.
Mon frère et mademoiselle de Rivière n'ont laissé de leur mariage qu'un seul enfant, ma nièce, ma bien-aimée nièce, celle qui m'a rendu une fille depuis, hélas! que j'ai perdu la mienne.
LE MARQUIS DE RIVIÈRE.
Jamais je ne pense à ce brave sans songer aux anciens preux; tout en lui était chevaleresque; il a cent fois affronté la mort, et la mort la plus horrible, avec un courage, un sang-froid, une persévérance inimaginable, pour servir le prince auquel il avait consacré sa vie; et ce dévouement si complet, si constant, ne prenait sa source dans aucune ambition, mais dans l'amitié la plus vive, dans une amitié bien rare même entre particuliers. Cette affection du marquis de Rivière pour M. le comte d'Artois dominait en lui tout autre sentiment; elle a pu le conduire à l'exil, à la pauvreté, dans les cachots, sans qu'il crût lui faire trop de sacrifices. «Je n'ai plus rien, me disait-il un jour à Londres; mais, ajouta-t-il en mettant la main sur son coeur, où était toujours placé le portrait de son prince chéri, la dernière goutte du sang qui coule là est pour lui. Peut-être le sort m'a-t-il préservé si souvent parce que je dois lui être utile. Je serais bien heureux alors d'avoir échappé tant de fois à la mort.»
C'est par suite d'un désir si louable qu'on a toujours vu M. de Rivière se charger des missions les plus importantes et souvent les plus dangereuses. Le repos lui était devenu étranger, ne lui semblait plus nécessaire; il partait pour Vienne, pour Berlin, pour Pétersbourg, etc., portant aux rois qui restaient encore sur leurs trônes les demandes d'un roi tombé du sien. Il courait jour et nuit sans s'arrêter, quelquefois sans prendre de nourriture, et remplissait sa mission avec tant de noblesse et d'habileté, qu'il emportait l'estime et la considération de tous les souverains et de tous les diplomates de l'Europe. Ces voyages répétés d'une manière vraiment fabuleuse n'avaient rien de dangereux, à part l'extrême fatigue qu'ils lui causaient; mais combien de fois ne s'est-il pas introduit en France, sur cette terre qu'il ne pouvait toucher qu'au risque de sa tête? Dans les nombreuses courses qu'il faisait à Paris pendant le temps de la terreur, combien de fois son zèle, son activité, lui ont-ils fait affronter la mort? Dieu semblait le protéger. Un jour, sur le point de débarquer en Bretagne, il trouve la côte garnie de soldats; à l'instant il saute du canot dans la mer, plonge, et reste sous l'eau jusqu'au moment où, la côte devenue libre, il lui est possible de gagner la terre. Il entrait à Paris et il en sortait tantôt déguisé en marchand d'allumettes, tantôt sous tout autre déguisement du même genre. Il s'y tenait caché le jour chez un brave homme qui l'avait servi autrefois et lui était entièrement dévoué; il ne pouvait agir que la nuit en s'exposant encore aux plus grands périls; fallait-il repartir, il ne parvenait souvent à se soustraire aux poursuites qu'il excitait qu'en sautant des ravins profonds, en traversant rapidement des rivières à la nage; souffrant la faim, la soif, ne pouvant prendre aucun repos. C'est ainsi qu'il parvint toujours à s'échapper jusqu'à la triste affaire de Georges. Je me souviens que, peu de temps avant cette fatale entreprise, je me trouvais à Londres avec lui dans une maison où se trouvait aussi Pichegru. M. de Rivière, qui prétendait que j'étais excellente physionomiste, s'approcha de moi et me montrant le général français: «Observez cet homme, me dit-il, croyez-vous qu'on puisse s'y fier, qu'il ne trahira pas?» On pense bien que j'ignorais complètement de quelle affaire il s'agissait; mais je regardai Pichegru et je répondis sans hésiter:--«On peut s'y fier; la franchise me paraît siéger sur ce front-là.» Pichegru ne trahit point en effet, on sait trop qu'il est mort la première victime de cette malheureuse tentative. Le sort de M. de Rivière ne fut pas aussi affreux, quoique sa prison ait été bien longue et bien cruelle; car il m'a raconté à mon retour en France que le premier cachot où il fut mis était plein d'une eau stagnante qui lui venait jusqu'à la cheville. Si l'on joint à cette situation l'idée que cette prison ne s'ouvrirait peut-être jamais pour lui, et la douleur de vivre loin de son prince bien-aimé, loin de tous ses amis, on juge de ce qu'il a dû souffrir. C'est à cette époque de malheur que M. de Rivière devint dévot, et qu'il puisa dans la religion la force qui lui était nécessaire pour supporter tant de peines et tant de privations.
Après être resté plusieurs années en prison, il en sortit enfin sur sa parole d'honneur de ne point quitter la France; car Bonaparte lui-même savait ce qu'était la parole d'honneur de M. de Rivière, qui la respecta scrupuleusement en effet, jusqu'au jour où il eut l'ineffable joie de voir revenir les Bourbons.
On sait que le roi le fit duc, qu'il fut envoyé à Constantinople comme ambassadeur dans des circonstances difficiles, et qu'enfin Charles X l'avait choisi pour gouverneur du duc de Bordeaux, quand une mort prématurée vint l'enlever à son jeune élève, à son prince chéri, et l'on peut dire à la France.
Ayant appris à quel point Charles X ressentait douloureusement la perte d'un tel ami, comme j'avais déjà fait de souvenir le portrait de plusieurs personnes, j'essayai de faire ainsi celui de M. de Rivière; j'eus le bonheur de réussir. Je portai aussitôt le portrait au roi, qui le reçut avec une extrême sensibilité, et qui s'écria les larmes aux yeux:--Ah! madame Lebrun, combien je vous suis obligé de votre heureuse et touchante idée! J'étais plus que payée par ces paroles; mais je n'en reçus pas moins le lendemain de Sa Majesté un superbe nécessaire en vermeil, que je garderai toute ma vie.
Le duc de Rivière était d'une taille moyenne, ni beau ni laid; on ne pouvait remarquer dans sa figure qu'une extrême finesse de regard, qui, jointe à une expression de franchise et de bonté, annonçait tout le caractère de l'homme. Tel que je le dépeins, cependant, M. de Rivière a toujours fait les conquêtes les plus brillantes. Il ne les devait point à ses avantages extérieurs, mais bien aux qualités de son ame, auxquelles il devait aussi tant d'amis, qui lui sont restés attachés jusqu'à sa mort et ne perdront jamais son souvenir. Parmi plusieurs beautés distinguées qui ont eu de l'amour pour lui, la dernière surtout était bien certainement la plus jolie femme de la cour; elle l'a aimé tant qu'elle a vécu, et M. de Rivière lui conservait un souvenir touchant. Il portait habituellement sur son coeur, à côté du portrait de M. le comte d'Artois, un portrait d'elle qu'il me montra à Londres. Il ne commettait en cela aucune indiscrétion, sa liaison avec cette charmante personne ayant été connue de tout le monde. De retour en France, il se maria avec une femme qui l'adorait, et dont il a fait constamment le bonheur. Il en a eu plusieurs enfans.
M. de Rivière, outre son noble et beau caractère, avait beaucoup d'esprit. On pourrait imprimer plusieurs de ses lettres comme modèle de style, et dans la conversation le mot d'à-propos ne lui manquait jamais. Un jour, par exemple, déjeunant à Pétersbourg chez Suvarow, qui avait pour lui de l'estime et de l'affection, ce général dit aux officiers russes, en le désignant: «Allons, messieurs, buvons au plus brave!--À votre santé, monsieur le maréchal,» répondit aussitôt M. de Rivière.
Sous le titre de Mémoires, M. le chevalier de Chazet a écrit la vie du duc de Rivière. Tous les documens nécessaires lui avaient été fournis pour qu'on ne pût contester la véracité de cet ouvrage, qui se lit avec un vif intérêt et qui fait honneur au coeur comme au talent littéraire de l'auteur.
M. DE BUFFON.
Je suis allée, en 1785, avec mon frère et M. le comte de Vaudreuil, dîner chez cet homme si célèbre comme savant et comme écrivain. Buffon était déjà fort vieux, puisqu'il est mort trois ans après, âgé de quatre-vingt-un ans. Je fus d'abord frappée de la sévérité de sa physionomie; mais dès qu'il se fut mis à causer avec nous, nous crûmes voir s'opérer une métamorphose; car son visage s'anima au point qu'on pouvait dire de lui avec toute vérité que le génie étincelait dans ses yeux. Nous le quittâmes pour aller à table; lui resta dans son salon, ne mangeant plus alors que des légumes. Son fils et sa jolie belle-fille firent les honneurs du dîner, après lequel nous retournâmes au salon pour y prendre le café. Une conversation s'étant établie, M. de Buffon en fit presque tous les frais, et parut se plaire à la prolonger; il nous récita de mémoire plusieurs fragmens de ses ouvrages, qui nous charmèrent doublement par la chaleur et l'expression qu'y prêtait l'accent du génie. Nous le quittâmes assez tard, avec un grand regret, et j'étais tellement enthousiasmée de lui, que j'enviais beaucoup le sort de son fils et de sa belle-fille, qui pouvaient tous les jours le voir et l'entendre.
M. LE PELLETIER DE MORFONTAINE.
M. Le Pelletier de Morfontaine, qui a été longtemps prévôt des marchands sous Louis XVI, avait de l'esprit, de l'instruction, de la bonhomie, un ton parfait, et pourtant je n'ai connu personne plus chargé que lui de ridicule.
Il était assez grand, très maigre. À cinquante-cinq ans au moins qu'il avait quand je l'ai connu, son visage était pâle et fané, il mettait pour s'animer le teint une forte couche de rouge sur ses joues et jusque sur son nez. La chose était évidente au point qu'il en convenait en nous disant qu'il ferait peur s'il ne portait point de rouge. Cette figure déjà assez comique était entourée d'une coiffure tellement étrange, qu'en la voyant pour la première fois j'éclatai de rire. C'était une immense perruque fiscale dont le toupet s'élevait en pointe comme un pain de sucre, accompagné de longues boucles qui tombait sur les épaules; le tout poudré à blanc. Ce n'est pas tout; M. Le Pelletier avait de fatales infirmités qu'il ne devait pas à son âge avancé, mais à une malheureuse nature: il était obligé de tenir sans cesse dans sa bouche des pastilles odorantes et de se garder de parler aux gens de près. Il prenait plusieurs bains de pieds dans le jour, il en prenait même la nuit et portait constamment deux paires de souliers à doubles semelles. Tant de précautions n'empêchaient point qu'il ne fût impossible de tenir près de lui dans une voiture fermée; j'en ai fait une fois la triste expérience, ainsi que ma belle-soeur, en revenant de Morfontaine. Eh bien! tel que le voilà, M. Le Pelletier avait les plus grandes prétentions auprès des femmes, et se croyait l'homme du monde le plus dangereux pour elles. Il parlait sans cesse de ses amours, de ses succès, de ses conquêtes, ce qui prêtait beaucoup à rire.
Le chevalier de Coigny m'a raconté qu'étant allé un matin voir M. Le Pelletier, il le trouva étendu sur une chaise longue, près d'une table couverte de fioles, de médicamens, de sachets, etc., et si pâle, car il n'avait pas encore mis son rouge, qu'en entrant dans sa chambre, M. de Coigny le crut mourant.--Ah! mon cher chevalier, dit-il aussitôt, que je suis ravi de vous voir! Vous allez me donner vos bons avis sur une chose qui m'occupe beaucoup. Il faut que vous sachiez que je viens de rompre toutes mes liaisons; je suis libre, absolument libre, et vous qui connaissez les plus jolies femmes de la cour, vous allez me dire à laquelle vous me conseillez d'adresser mes soins. Le chevalier de Coigny était peut-être de notre société celui qui s'amusait le plus des ridicules de M. Le Pelletier; on juge s'il saisit l'occasion. Il se mit à passer en revue avec lui les femmes les plus remarquables par leur beauté; mais à toutes M. Le Pelletier trouvait quelque défaut qui le repoussait. Cette scène dura long-temps:--Ma foi, mon cher, dit enfin le chevalier en éclatant de rire, puisque vous êtes si difficile, je vous conseille d'imiter le beau Narcisse et de devenir amoureux de vous-même.
C'est sous la prévôté de M. Le Pelletier de Morfontaine que le pont de la place Louis XV fut bâti, et à cette occasion, le roi lui donna le cordon bleu, que l'on pouvait obtenir par charge, lorsqu'on ne faisait point partie de la haute noblesse. Ce cordon bleu lui tourna tellement la tête qu'il le portait toujours; je serais tentée de croire qu'il le mettait dès le matin sur sa robe de chambre. Un jour je l'aperçus grimpant sur les rochers qui bordent le lac de Morfontaine, et costumé selon son ordinaire comme s'il allait partir pour Versailles. Je lui criai d'en bas, où je me promenais, plongée dans mes rêveries champêtres, que son cordon bleu était tout-à-fait ridicule au milieu de cette belle nature. Il ne m'en voulut pas un instant de lui avoir ainsi fait sentir son travers; car après tout il faut dire que ce pauvre M. Le Pelletier était le meilleur homme du monde.
VOLTAIRE.
J'étais à la Comédie-Française le jour que Voltaire vint y voir représenter sa tragédie d'Irène. De ma vie je n'ai assisté à un pareil triomphe. Quand le grand homme entra dans sa loge, les cris, les applaudissemens furent tels que je crus que la salle allait s'effondrer. Il en fut de même au moment où on lui plaça la couronne sur la tête, et le célèbre vieillard était si maigre, si chétif, que d'aussi vives émotions me faisaient trembler pour lui. Quant à la pièce, on n'en écouta pas un mot, et cependant Voltaire put quitter la salle persuadé qu'Irène était son meilleur ouvrage.
J'avais une extrême envie d'aller le voir à l'hôtel de M. de Villette chez qui il logeait; mais ayant entendu dire que tout flatté qu'il était des visites sans nombre qui lui étaient faites, il en éprouvait une grande fatigue, je renonçai à mon projet. Je puis donc dire n'avoir été chez lui qu'en peinture, et voici comment. Hall, le plus habile peintre en miniature de cette époque, venait de finir mon portrait. Ce portrait était extrêmement ressemblant, et Hall étant allé voir Voltaire, le lui montra. Le célèbre vieillard, après l'avoir regardé long-temps, le baisa à plusieurs reprises. J'avoue que je fus très flattée d'avoir reçu une pareille faveur, et que je sus fort bon gré à Hall d'être venu me l'affirmer.
LE PRINCE HENRI DE PRUSSE.
Lorsque la comtesse de Sabran me présenta chez elle au frère du grand Frédéric, je voyais ce prince pour la première fois, et je ne saurais dire combien je le trouvai laid. Il pouvait avoir à peu près cinquante-cinq ans à cette époque, le roi de Prusse étant de beaucoup son aîné. Il était petit, mince, et sa taille, quoiqu'il se tînt fort droit, n'avait aucune noblesse. Il avait conservé un accent allemand très marqué, et grasseyait excessivement. Quant à la laideur de son visage, elle était au premier abord tout-à-fait repoussante. Cependant avec deux gros yeux dont l'un regardait à droite et l'autre à gauche, son regard n'en avait pas moins je ne sais quelle douceur, qu'on remarquait aussi dans le son de sa voix, et lorsqu'on l'écoutait, ses paroles étant toujours d'une obligeance extrême: on s'accoutumait à le voir.
Sa valeur guerrière est assez connue pour qu'il soit inutile d'en parler; on sait qu'il aimait la gloire en digne frère de Frédéric; mais ce qu'il faut dire, c'est qu'il était aussi sensible à un trait d'humanité qu'à un trait d'héroïsme: il était bon et faisait un très grand cas de la bonté dans les autres.
Il avait pour les arts, et surtout pour la musique, une véritable passion, au point qu'il voyageait avec son premier violon afin de pouvoir cultiver son talent en route. Ce talent était assez médiocre, mais le prince Henri ne laissait échapper aucune occasion de l'exercer. Pendant tout le séjour qu'il a fait à Paris, il venait constamment à mes soirées musicales, ne redoutait point la présence des premiers virtuoses, et je ne l'ai jamais vu refuser de faire sa partie dans un quatuor à côté de Viottis qui jouait le premier violon.
LE COMTE D'ALBARET.
Un autre amateur forcené de musique, qui vivait à Paris à la même époque, était le comte d'Albaret. Non-seulement il s'empressait d'aller à tous les concerts; mais, quoique sa fortune ne fût pas très considérable, il avait une musique à lui, comme en ont les souverains. Il logeait et nourrissait dans sa maison huit ou dix musiciens auxquels il payait des appointemens, leur permettant en outre de prendre des écoliers dehors aux heures qu'il leur laissait libres. Ces artistes, comme on doit l'imaginer, étaient tous du second ordre. La chanteuse, par exemple, qui ne chantait que des airs italiens, avait une assez belle voix, mais ne pouvait passer pour une prima dona, et je me souviens qu'il m'avait donné pour maître de chant un homme dont le savoir était médiocre. Il en était de même de ses instrumentistes, pris isolément, sans en excepter son premier violon; et cependant, tous ces gens-là avaient une telle habitude de marcher ensemble, et faisaient un si grand nombre de répétions, qu'on n'entendait nulle part de la musique aussi bien exécutée que chez le comte d'Albaret. Aussi tous les amateurs se rendaient-ils avec empressement à ses concerts. Ils avaient lieu le dimanche matin: j'y suis allée plusieurs fois, et j'en suis toujours sortie charmée.
LE COMTE D'ESPINCHAL.
Voici un homme dont les affaires, les plaisirs, en un mot toute l'existence, se bornaient à savoir, jour par jour, tout ce qui se passait dans Paris. Le comte d'Espinchal était toujours instruit le premier d'un mariage, d'une intrigue amoureuse, d'une mort, de la réception ou du refus d'une pièce de théâtre, etc.; au point que si l'on avait besoin d'un renseignement quelconque sur qui ou sur quoi que ce fût au monde, on se disait aussitôt: Il faut le demander à d'Espinchal. On imagine bien que, pour être aussi parfaitement au fait, il fallait qu'il connût une prodigieuse quantité de gens; aussi ne pouvait-il marcher dans la rue sans saluer quelqu'un à chaque pas, et cela depuis le grand seigneur jusqu'au garçon de théâtre, depuis la duchesse jusqu'à la grisette et la fille entretenue.
En outre, le comte d'Espinchal allait partout. On était certain, ne fût-ce que pour un moment, de le voir dans les promenades, aux courses de chevaux, au salon, le soir à deux ou trois spectacles. Je n'ai vraiment jamais su quel temps il prenait pour se reposer et même pour dormir; car il passait presque toutes ses nuits dans les bals.
À l'Opéra ainsi qu'à la Comédie-Française, il savait au juste à qui appartenaient toutes les loges, dont la plupart, il est vrai, étaient louées à l'année à cette époque. On le voyait se les faire ouvrir l'une après l'autre pour rester cinq minutes dans chacune; car trop d'affaires l'appelaient de tous côtés pour qu'il fît des visites longues. Il n'y mettait que le temps d'apprendre quelques nouvelles de plus.
Heureusement le comte d'Espinchal n'était point méchant, autrement il aurait pu brouiller bien des ménages, causer bien des ruptures de liaisons d'amour ou d'amitié, enfin nuire à beaucoup de gens. Il n'était pas même très bavard et savait se taire avec les personnes intéressées dans les mystères sans nombre qu'il parvenait à découvrir. Il suffisait à sa satisfaction personnelle d'être parfaitement au courant de tout ce qui se passait à Paris et à Versailles; mais pour parvenir à ce but il ne négligeait aucun soin, et bien certainement il était plus au fait de mille choses que ne l'était le lieutenant de police.