PREMIÈRE PARTIE
Reading edition
I
Très attentive, le visage sérieux, sans un geste, Ghislaine de Vorges avait écouté les explications que lui donnait le notaire, Me Chauvelin.
Quand il se tut, un silence d’une seconde tomba dans le grand cabinet, sobrement riche. A travers les vitres, vibrait la rumeur de Paris, exclamations anonymes, bruit confus de paroles dans la rue, roulement assourdi des voitures sur l’asphalte. Puis la voix grave de Ghislaine, une belle voix de contralto, s’éleva :
— Alors, pour résumer ce que vous venez de me dire, monsieur, de la fortune de mon père et de celle de ma mère, il me reste environ quatorze cents francs de rentes… tout au plus ?
Le notaire inclina la tête :
— Oui, mademoiselle, comme vous venez de pouvoir vous en rendre compte vous-même.
Ghislaine, cette fois, ne répondit pas. Avec des yeux qui ne voyaient pas, elle considérait fixement les flammes qui jetaient de grandes lueurs joyeuses dans la cheminée et allumaient des reflets fauves sur le crêpe de sa robe de deuil, moirant de lumières l’ondulation blonde des cheveux, sous le voile sombre du chapeau.
Le notaire, tout en feuilletant ses papiers, l’observait discrètement avec un complexe sentiment fait d’intérêt, de respect, de sympathie compatissante pour cette belle vaillance de femme qui ne faiblissait pas devant l’évidence d’une ruine absolue. Mlle de Vorges eût-elle, jusqu’à cette heure, conservé quelque illusion, elle savait maintenant, à n’en pouvoir douter, que son père, le brillant général de Vorges, la laissait orpheline, sans autres ressources que cette misérable rente de quelques cents francs, pour ne s’être jamais inquiété de l’avenir et avoir dispersé, avec une parfaite insouciance, le peu de fortune qu’il possédait en patrimoine. Il était de la race de ceux qui disent ou pensent : « Après moi, le déluge ! »
Pourtant, si léger fût-il, il avait — à sa manière — une très vive affection pour cette fille unique dont la destinée le préoccupait si peu. Il était singulièrement fier de sa belle Ghislaine, comme il l’appelait volontiers ; il avait l’orgueil de son intelligence, de sa grâce, de son élégance raffinée et, jamais, ne trouvait nul parti digne d’elle ; ravi, en somme, de pouvoir la garder près de lui, âme charmante de son foyer, femme exquise qui faisait, de son salon, un milieu où les plus difficiles tenaient à honneur d’être reçus. Parce qu’elle semblait ne pas souffrir de ne devenir ni épouse ni mère, l’idée ne l’effleurait pas qu’elle eût pu désirer une destinée autre…
Maintes fois, Me Chauvelin avait entendu, à ce sujet, ses déclarations auxquelles toute réponse était inutile, les objections glissant sur cet homme incapable de se restreindre dans ses goûts de luxe et de dépense, de tenir compte de la question d’argent, même par affection pour sa fille. Avec une indifférence dédaigneuse, il laissait les années s’écouler, fort de la confiance que, nécessairement, « tout s’arrangerait toujours. »
Tout s’arrangerait ! Cette phrase, que Me Chauvelin avait entendue bien souvent dans la voix brève du général, lui traversa soudain le souvenir, tandis qu’il observait Mlle de Vorges. Comment les choses allaient-elles s’arranger à son égard ? Que deviendrait-elle ? Un mariage seul pourrait l’enlever à la terrible situation où la jetait la mort subite de son père. Mais combien y avait-il d’hommes capables d’épouser une fille ruinée, sans nulle espérance de fortune, — surtout, parmi ceux qui, par la naissance et l’éducation étaient de son monde !
Sans doute, de vieille date, il était avéré, dans la nombreuse phalange masculine reçue chez le général de Vorges, que sa très séduisante fille était tout le contraire d’une héritière, puisque, ses vingt ans déjà loin, elle n’était pas mariée, toute charmante qu’elle fût.
Car elle était charmante ! En sa qualité d’homme et de notaire très parisien, Me Chauvelin était connaisseur, et il savait que les plus difficiles eussent, comme lui, remarqué sa grâce de femme d’une distinction rare et fine, l’indéfinissable séduction du visage dont la vie et l’épreuve avaient pâli la peau transparente, laissant leur empreinte dans l’expression profonde du regard, dans la mélancolie grave, un peu amère de la bouche… Regard, lèvres de femme qui a beaucoup compris, senti, qui ne connaît plus les illusions ; mais aussi de vaillante qui ignore les lâchetés, les compromis de conscience, et oserait regarder en face la pire destinée !
Les secondes fuyaient, lourdes des pensées inexprimées de ces deux êtres qui, très clairvoyants l’un et l’autre, mesuraient la grave question d’avenir.
Une bûche s’écroula dans la cheminée en crépitant. Ghislaine dressa la tête, rejetée toute, brusquement, dans la réalité de l’heure présente, et une faible rougeur lui monta aux joues.
— Je suis confuse, monsieur, d’abuser ainsi de votre temps. Je m’oublie à réfléchir chez vous…
— Je vous en prie, mademoiselle…
— C’est que vous m’avez appris une chose bien grave pour moi, l’obligation toute nouvelle où je vais me trouver de me pourvoir de quelque moyen d’existence. Et je suis très novice en la matière…
— Voulez-vous me permettre, mademoiselle, de vous assurer de tout mon dévouement si je puis vous être utile en quelque chose ?
Elle eut un léger signe de tête qui remerciait.
— Peut-être, en effet, monsieur, aurai-je à recourir à votre obligeance. Mais je ne sais nullement ce que je vais faire… J’en suis seulement à me demander, avec un peu d’effroi, comment je pourrai m’y prendre pour gagner ma vie, moi qui, jusqu’ici, n’ai été qu’une sorte de créature de luxe… Enfin, je vais chercher !
Elle se levait. Craignant d’être indiscret, Me Chauvelin ne tenta pas de donner un avis qu’on ne lui demandait pas. Qu’eût-il dit, d’ailleurs ? De banales paroles d’espoir auxquelles il ne croyait pas, son expérience lui faisant juger à quelles difficultés allait se heurter cette élégante créature, soudain jetée aux prises avec une besogne de mercenaire.
Pas plus que lui, elle ne devait s’illusionner ; les divers entretiens qu’il avait eus avec elle, la lui avaient révélée d’une clairvoyance sceptique pour juger les gens et les choses, qui semblait presque étrange chez une femme, en somme, aussi jeune.
Profondément, il s’inclina sur la main qu’elle lui tendait, d’un geste très franc, disant :
— Je vous remercie encore, monsieur, de tous les renseignements, des explications que vous m’avez donnés avec tant d’obligeance depuis plusieurs semaines. Et, à l’occasion, je me permettrai encore de recourir à votre expérience, puisque vous voulez bien m’y autoriser.
— Je vous serai infiniment reconnaissant toujours, mademoiselle, de votre confiance.
Il s’effaçait pour la laisser passer. Elle le salua. Son regard embrassait une dernière fois le grand cabinet somptueusement sévère où elle venait d’apprendre que, désormais, elle appartenait à la classe des humbles qui doivent dépendre des autres, s’ils veulent avoir leur pain quotidien.
Cette idée courut en sa pensée, et un tressaillement secoua ses nerfs trop tendus. Elle se détourna et, derrière elle, la porte retomba sourdement.
Elle était seule, la pénombre de l’escalier un peu obscur l’enveloppait. Machinalement, elle s’arrêta, brisée soudain par une sorte d’infinie lassitude qui éveillait en elle un invincible désir de s’asseoir là, dans cette ombre et ce silence, de s’y endormir pour oublier, pour ne plus connaître le supplice de réfléchir sans relâche aux mêmes sujets douloureux.
Oublier ! Quel rêve impossible ! Est-ce qu’elle pouvait oublier les épreuves qui s’appesantissaient sur sa vie, oublier ce que ce notaire lui avait appris avec une précision inexorable ? Les paroles bourdonnaient encore à son oreille, lui répétant ce dont elle avait la prescience, depuis que la mort inattendue de son père, enlevé par une congestion pulmonaire deux mois plus tôt, l’avait obligée à compter désormais sur elle seule. Comment avait-elle eu cette faiblesse d’espérer qu’elle s’exagérait une situation qu’elle savait grave ? Maintenant, elle en avait pleine conscience. Les dettes de son père payées, tout juste, il lui restait de quoi ne pas mourir de faim ; elle, Ghislaine de Vorges, qui, quelques mois plus tôt, était l’une des femmes les plus recherchées de Nancy, où son père tenait garnison, son salon recevant la société la plus aristocratique de la ville…
Un frémissement l’ébranla encore. Mais elle se domina aussitôt. Quelqu’un descendait, venant d’un étage supérieur. A quoi songeait-elle donc de demeurer ainsi, sur ce palier, s’exposant à la curiosité du premier passant venu ?
Lentement, elle se prit à descendre les marches, arriva sous la porte cochère. La bise âpre d’hiver lui cingla le visage, dissipant l’espèce de torpeur angoissante qui l’avait abattue.
Devant elle, enchâssée dans un kiosque, une horloge marquait dix heures et demie. Elle songea :
— Il n’est pas tard ! J’ai le temps d’aller sans hâte, en réfléchissant tout à mon gré, à mon rendez-vous chez Mme Dupuis-Béhenne. J’arriverai de façon à causer avec elle avant le déjeuner. Elle a beaucoup de relations, beaucoup d’expérience aussi, et elle pourra peut-être m’aider à découvrir à quoi je pourrai être bonne pour gagner ma vie.
Gagner sa vie ! Ces mots résonnaient dans son esprit comme une note fausse, meurtrissant en elle d’obscures fiertés de race. Ses aïeules avaient toutes été des grandes dames délicatement raffinées, et elle, leur descendante, tressaillait d’une sourde révolte en se sentant entraînée dans l’humble phalange de celles qui sont salariées.
A quoi bon cette révolte ! Ne savait-elle pas que, devant la nécessité, elle n’avait plus qu’à s’avouer vaincue, en acceptant bravement sa destinée, avec le courage qui était de tradition chez les de Vorges ? Maintenant qu’elle avançait dans la foule indifférente des passants, sans illusion, elle voyait ce qu’allait être cette destinée. Me Chauvelin avait raison. C’était réellement une femme que Ghislaine de Vorges, — non plus une jeune fille. D’ailleurs, elle avait grandi sans mère et appris, presque enfant encore, à vivre repliée sur elle-même.
Pourtant, comme les privilégiés, elle avait eu son heure de vraie jeunesse, d’exquise foi dans l’avenir, d’espoirs délicieusement fous, de griserie juvénile dans le plaisir qu’elle goûtait avec une avidité de créature vibrante. Très fêtée partout, elle avait cru, sans en douter, que, parmi ces jeunes hommes si empressés autour d’elle, il s’en trouverait un, sûrement, qui, pas plus qu’elle-même, ne mêlerait à l’amour, le méprisable souci d’argent ; un qui ne se préoccuperait point qu’elle eût pour toute fortune son vieux nom aristocratique et la situation que lui donnait dans le monde le grade de son père.
Mais le temps et les faits s’étaient chargés de la détromper, de lui apprendre que, si elle voulait se marier, il lui fallait, fille sans dot, n’être pas fort difficile. Et comme elle était incapable de donner sa vie sans amour ni foi, elle avait compris que, selon toute vraisemblance, elle ne serait, sans doute, pas du nombre de celles qui connaissent les joies des épouses.
Si cette certitude, acquise impitoyablement, lui avait été cruelle, du moins, elle avait gardé le secret de la blessure reçue… Si plusieurs s’étaient étonnés du détachement sceptique que trahissaient parfois ses paroles, personne, du moins, n’avait pénétré la profondeur d’amertume, de désenchantement et de tristesse creusée en elle par ses découvertes de chaque jour qui métamorphosaient, avant l’âge, la jeune fille confiante en une femme sans illusion.
De plusieurs expériences faites, bon gré, mal gré, elle était sortie avec un tranquille mépris pour la foule de ces jeunes hommes si prompts à lui faire leur cour et si dédaigneux de lui offrir leur nom parce qu’elle était sans fortune ; les jugeant désormais à leur mesure, elle leur avait fermé sa vie et ne leur ouvrait que son salon, leur demandant seulement d’y faire bonne figure, quand il lui avait plu de leur en permettre l’entrée… Écœurée de se heurter sans cesse à de misérables préoccupations d’argent, à peine dissimulées parfois, elle en était arrivée à une indulgence infinie pour la désinvolture de beau joueur qu’apportait son père à dédaigner tout calcul ; et, avec une générosité hautaine, elle avait, à l’avance, accepté les conséquences d’un état de choses dont, seule, elle porterait le poids. Volontairement, elle avait vécu dans l’heure présente, se dépensant en véritables prodiges pour maintenir l’équilibre d’un budget sans cesse culbuté par les dépenses du général, pour recevoir dans un décor d’élégance, aller dans le monde, y tenir la place qu’exigeaient le nom et le grade de son père.
Son père ! jamais, en lui, elle n’avait trouvé d’appui moral, seulement une sorte de protection chevaleresque, une courtoisie d’homme du monde pour une femme étrangère, alliée à une affection très réelle, très vive et très égoïste. Mais tel qu’il était, — séduisant et léger, — il lui était cher parce qu’elle était de celles qui donnent sans même souhaiter recevoir en retour ; et sa mort avait été pour elle une douloureuse épreuve…
Et voici qu’il ne lui était plus même permis de porter son deuil dans la solitude, — une solitude à peu près absolue, puisqu’elle n’avait aucun proche parent et que, ne pouvant rester à Nancy, elle ne retrouvait à Paris — refuge de toutes les misères ! — que des relations mondaines rompues par sa ruine. Le notaire venait de l’en avertir, les circonstances la jetaient dans la lutte pour la vie. Et comme un terrible problème à résoudre, cette pensée la tenaillait, tandis qu’elle marchait dans la rue claire, qu’allait-elle faire ? Elle ne pouvait cependant se transformer subitement ni en ouvrière, ni en institutrice, ni en professeur ! Alors quoi ?
A réfléchir ainsi, une sorte d’épouvante se glissait pour la première fois dans son âme courageuse.
Son regard qui errait, distrait, autour d’elle, se fixa par hasard et une petite commotion la secoua toute. Sur la plaque d’une grand’porte, elle venait de lire : Agence de placement pour institutrices et gouvernantes, Mme Saint-Edme.
Fallait-il entrer là, s’informer ? Apprendre tout de suite comment doivent s’y prendre les pauvres créatures qui cherchent une place ? D’instinct, elle s’arrêta. Une sorte de désir douloureux de mesurer l’étendue de sa déchéance jaillit en elle, tellement irrésistible, que toute réflexion, toute révolte, toute hésitation abolie en elle, d’un geste résolu, elle tourna le bouton de la porte indiquée, et entra.
Un timbre vibra éperdument et fit dresser la tête à une vieille dame en bandeaux gris qui écrivait derrière un bureau. A la vue de Ghislaine, elle posa sa plume et se souleva un peu sur son fauteuil avec un salut, arrêtant sur l’étrangère de petits yeux perçants, couleur de café. Puis, elle attendit que la visiteuse s’expliquât. Mais soudain, il semblait à Ghislaine que, jamais, sa volonté ne pourrait faire sortir de ses lèvres les mots qu’il fallait pourtant dire.
Étonnée de son silence, la vieille dame se décida à intervenir, un peu surprise.
— Vous désirez une institutrice ou une gouvernante ? madame.
Par un violent effort, Ghislaine parvint à se dominer ; mais, en répondant, il lui paraissait parler d’une autre qu’elle-même.
— Je viens, non pour vous demander une institutrice, madame, mais pour me recommander moi-même, comme institutrice ou encore lectrice, ou dame de compagnie.
La vieille femme la considéra une seconde avec une idée vague que cette inconnue, aux allures de grande dame, se moquait d’elle ; à moins qu’elle n’eût pas toute sa raison. Et, la voix hésitante, elle répéta :
— Vous désirez, madame, une place pour vous ?
— Oui, fit machinalement Ghislaine.
Plus aiguë encore, l’impression l’envahissait qu’elle jouait un rôle dans le cadre inconnu de ce petit parloir trop chauffé où, près du poêle, un gros chat roux dormait, paresseux.
Force était bien à Mme Saint-Edme de se rendre à l’évidence. Sans qu’elle en eût conscience, peut-être, son accent changea, se fit plus bref. Elle interrogea :
— Vous avez été placée déjà ?
— Non, jamais.
— Mais vous vous êtes occupée d’instruction ? Vous avez l’habitude de l’enseignement ?
— Non, je n’ai pas eu encore l’occasion de donner des leçons.
La vieille dame fronça les sourcils, assujettit ses lunettes et darda un regard perçant sur Ghislaine.
— Enfin, vous avez vos brevets ? Car autrement je ne pourrais vous recommander.
— J’ai, en effet, autrefois, passé des examens, et je serais capable je crois, de surveiller le travail de jeunes enfants, ou perfectionner l’éducation de grandes jeunes filles…
— Bien, je vais prendre note de cela. Vous connaissez des langues étrangères ? Vous êtes musicienne ?
— Je parle l’anglais comme le français et je sais l’allemand et l’italien de façon à les lire couramment.
Mme de Saint-Edme écrivait, sur son registre, les renseignements à mesure que la jeune fille parlait. Elle avait un air de se tenir en garde contre une surprise. Évidemment Ghislaine lui semblait une singulière institutrice, point du tout dans la note. Presque revêche, dardant sur la jeune fille ses petits yeux de fouine, elle questionna :
— Serez-vous exigeante pour les conditions ?
— Les conditions ?…
— Oui, les appointements que vous demandez.
Une flambée rose courut sur le visage de Ghislaine. Instinctivement, elle dit :
— Je désire qu’ils soient convenables et m’inquiéterai surtout du milieu qui me sera ouvert… Ce que je souhaite est-il difficile à trouver ?
— Pas autrement facile. Il y a toujours beaucoup plus d’offres que de demandes. Vous avez, sans doute, des références à donner ?
— Pour ?…
— Mais pour que les familles puissent avoir leurs renseignements sur vous. Naturellement, elles ne peuvent prendre une inconnue.
Le ton de la vieille dame devenait presque agressif. Dominée, malgré elle, par l’aristocratique distinction de Ghislaine, par la réserve de ses paroles, elle se vengeait de n’oser la questionner en se montrant désagréable dans toute la mesure de ses moyens.
— Soyez sans crainte, madame, je fournirai aux familles avec lesquelles vous me mettrez en rapport les renseignements les meilleurs et les plus sérieux sur mon honorabilité, ma famille, etc. En ce moment, vous n’avez rien à m’offrir ?
— Rien du tout, mademoiselle, qui puisse vous convenir. Le genre d’institutrices qu’on me demande le plus n’est pas le vôtre. En général, les familles recherchent surtout les personnes d’apparence modeste qui tiennent tout naturellement la place un peu effacée, de second plan, qui est la leur ; celles qui sont pour les enfants, les jeunes filles qu’elles accompagnent, de véritables chaperons, très sérieux. Si j’osais me permettre de vous adresser un conseil, je vous recommanderais une très grande simplicité de costume, d’allures, quand vous aurez à vous présenter dans une place… Je…
Sans en avoir conscience, Ghislaine regardait la vieille dame d’un tel air, qu’elle s’arrêta court. D’un geste effaré, elle saisit son porte-plume et baissa le nez sur son registre, disant hâtivement :
— Si vous voulez bien me laisser votre nom et votre adresse, mademoiselle, je vous écrirai, dès que j’aurai une situation à vous proposer. Cela vous évitera de revenir peut-être inutilement. J’adresserai mes lettres à Mlle…
Ghislaine hésita. Il lui paraissait impossible de livrer ainsi son vieux nom pour qu’il demeurât là, inscrit dans les registres d’une agence de placement… Avec une imperceptible hauteur dont elle ne se rendit pas compte, elle dit :
— Je repasserai, madame, dans quelques jours. Au cas, cependant, où vous auriez besoin de m’écrire, vous pouvez adresser votre lettre à Mlle de Vorges, couvent des dames de Sainte-Anne.
— C’est…
— Ma meilleure amie. Elle me fera savoir tout ce que j’aurai besoin d’apprendre. Je vous remercie, madame.
Elle eut un signe de tête qui la faisait si grande dame que, de nouveau, la petite vieille, habituée aux allures différentes de son humble clientèle, se sentit reprise de la conviction que cette élégante inconnue s’était jouée d’elle. Dans son étroite cervelle, jaillit le désir de trouver les mots qui obligeraient cette audacieuse à avouer sa supercherie. Mais avant qu’elle eût pu les découvrir, Ghislaine était sortie, laissant la porte retomber avec un sentiment éperdu de délivrance. A pleines lèvres, elle respirait l’air glacé qui n’apaisait cependant pas la brûlure de son visage.
Fiévreusement, elle se mit à marcher d’un pas rapide, pour laisser plus vite, loin derrière elle, l’odieux parloir où, pour la première fois, elle venait de connaître l’amertume du rôle de solliciteuse. Elle savait que, toute sa vie, elle se rappellerait la vulgaire petite pièce surchauffée, les rideaux de mousseline reprisés, et, devant le bureau, la vieille dame agressive, sa face ronde et ridée dans ses bandeaux plaqués sous une coiffure d’ouvreuse, ses yeux couleur de café, plus inquisiteurs encore que les lèvres minces qui articulaient insolemment des choses trop justes…
Oh ! oui, bien justes ! Ce que cette femme lui avait dit des qualités exigées des institutrices, était bien la vérité ! Alors, quelles faibles chances, elle avait de réussir à se faire agréer !
Et, peut-être pour aboutir à un résultat négatif, combien de fois lui faudrait-il subir un interrogatoire comme celui qui venait de lui être infligé dont elle demeurait toute frémissante ! Jamais encore, même lorsque le notaire lui avait enlevé ses dernières illusions, quant aux débris de sa fortune, elle n’avait eu pareillement conscience de sa ruine, de ce qui allait en résulter pour elle de blessures d’amour-propre, de déceptions, de froissements inconnus, d’humiliations dont elle avait tout à coup la prescience amère…
II
Là, où elle se rendait, chez Mme Dupuis-Béhenne, elle arriverait aussi en solliciteuse, mais, du moins, elle savait qu’elle serait accueillie en amie par cette femme excellente qui l’avait connue fillette, alors que son mari était préfet dans la ville où M. de Vorges tenait garnison. Elle avait reçu de sa part maints témoignages d’affection depuis son malheur. Et certes, n’eût été sa résolution de n’imposer sa triste présence à personne, elle eût accepté de bon cœur, en quittant Nancy, l’hospitalité que lui offrait sa vieille amie, qui habitait maintenant Paris.
Au valet de chambre apparu à l’appel du timbre, elle demanda :
— Mme Dupuis-Béhenne reçoit-elle ?
— Oui, mademoiselle. Si mademoiselle veut entrer, je vais avertir madame.
Il l’introduisit dans le même petit salon où, si souvent, elle était venue pendant les séjours qu’elle faisait à Paris avec son père, où elle s’était vue courtisée autant que femme peut le souhaiter. Cette même glace qui reflétait sa sombre silhouette, avait reçu autrefois sa triomphante image de jeune fille. Dieu ! que ce passé lui semblait loin, à croire que jamais, il n’avait été le présent ! Et combien pourtant, il ressuscitait vivant en sa pensée, se précisait en menus détails qui, tout à coup, surgissaient en foule dans sa mémoire…
— Ghislaine, ma chère enfant, soyez la bienvenue. Comment allez-vous ?
Il y avait tant de sympathie affectueuse dans l’accent de Mme Dupuis-Béhenne, dans l’étreinte de ses mains potelées, qu’une détente se fit dans l’âme de Ghislaine, lui voilant les yeux d’une buée de larmes. Mais elle ne voulait pas s’abandonner et, sous l’effort qu’elle faisait pour refouler son émotion, sa voix devint un peu brève :
— Comment je vais ? chère bonne amie… Comme ceux qui n’ont plus rien à perdre.
— Ma pauvre Ghislaine, oui, vous avez été bien durement éprouvée !
— Mon amie, ne m’attendrissez pas, je vous en supplie. J’ai besoin de tout mon courage… Pour que je continue à vivre, il faut vraiment que je devienne insensible, surtout que je ne regarde pas vers ma future destinée. En ce moment, surtout, elle me donnerait le vertige !
Bien vite, les mains grasses et très blanches de Mme Dupuis-Béhenne attirèrent les doigts fins de Ghislaine.
— Vous savez, ma bien chère petite, que vos amis n’ont pas de plus vif désir que celui d’alléger votre chagrin, dans toute la mesure de leurs moyens ! Malheureusement, ils ne peuvent surtout que vous assurer de leur affection et de leur bonne volonté. Vous m’avez écrit que vous aviez besoin de me parler ; vous savez que je suis toute à vous et que vous me rendrez très heureuse en recourant à moi autant que je pourrai vous être bonne à quelque chose. Nous allons causer de tout cela. Mais, d’abord, débarrassez-vous de votre manteau et de votre chapeau puisque nous avons le plaisir de vous avoir à déjeuner.
Ghislaine obéit, et d’un doigt distrait, son chapeau enlevé, elle souleva les ondulations souples de ses cheveux. Mme Dupuis-Béhenne la regardait, frappée du cerne que le tourment avait creusé autour des yeux, du caractère de résolution douloureuse qu’avait pris la bouche, de l’affinement du buste qui, tout en conservant sa grâce, s’était singulièrement aminci. Soudain, elle avait la perception nette de tout ce que cette vaillante avait supporté en silence ; et comme elle était foncièrement bonne, — ses innombrables obligés le savaient ! — elle se sentit toute en communion d’âme avec Ghislaine.
Aussitôt que la femme de chambre eut disparu, emportant les vêtements de sortie de la jeune fille, elle interrogea, avec tout son cœur :
— Voyons, mon enfant, qu’y a-t-il ? Avez-vous donc un nouveau chagrin ?
— Un chagrin, non, mais un souci grave, au sujet duquel il faut que je vous consulte parce que vous êtes une excellente amie et que je me trouve dans une situation tout à fait neuve pour moi. Il va falloir que je gagne ma vie et…
— Que vous gagniez votre vie ?
— Oui, je sors de chez le notaire. Les comptes faits, la succession de mon père liquidée, il me restera environ quatorze cents francs de rentes. Et c’est tout !
Mme Dupuis-Béhenne contemplait, effarée, la jeune fille, se demandant si elle la comprenait bien.
— Ghislaine, est-ce possible ? Vous n’exagérez pas ?
Un sourire de douloureuse ironie contracta les lèvres de Ghislaine.
— Je voudrais bien pouvoir me figurer que j’exagère, mais j’ai vu les chiffres, je ne puis plus conserver une illusion. Depuis bien des années, j’avais l’idée vague que, mon pauvre père disparu, ma position ne serait pas brillante ; mais vraiment, je ne m’étais pas imaginé que j’étais destinée à devenir une déclassée… Car c’est le sort qui m’attend.
— Ghislaine, ma chère enfant, ne parlez pas ainsi. Je suis bouleversée de ce que vous m’apprenez.
Elle avait les yeux pleins de larmes. Ghislaine fut touchée de cette sympathie si profondément vraie ; mais son regard, à elle, demeura sec. Depuis deux mois, elle avait supporté tant d’épreuves de toute sorte qu’elle ne connaissait plus l’apaisement des pleurs. A peine, ses mains abandonnées sur ses genoux eurent un léger tressaillement, tandis qu’elle répondait :
— Vous êtes effrayée, n’est-ce pas, de me voir aux prises avec une situation de cette espèce et vous vous demandez, ainsi que je le fais moi-même, comment je vais pouvoir me tirer d’affaire. Savez-vous ce que j’ai fait en venant ici ?
— Quoi ? Ghislaine.
— Je suis entrée dans une agence de placement.
— De placement ?…
— Oui, pour les institutrices, les gouvernantes, non pour les domestiques, je crois… J’en avais vu l’annonce en passant. Sans réfléchir, j’ai ouvert la porte pour me renseigner, bien plus qu’avec l’espoir de trouver là une position quelconque. Maintenant, je suis renseignée ! J’ai la notion parfaite des premières épreuves qui m’attendent !
L’accent de Ghislaine avait pris une telle intensité d’amertume que Mme Dupuis-Béhenne la regarda un peu déconcertée ; c’était une Ghislaine inconnue à elle qui se révélait là, et, désorientée, elle ne savait plus comment lui parler, partagée entre une crainte instinctive de la froisser et un désir profond de lui témoigner toute sa compassion. Dans son désarroi, elle interrogea :
— Ghislaine, ma chère, est-ce que vraiment vous voulez être institutrice ?
— Si je veux ? Ah ! ma pauvre amie, je n’ai pas le choix ! Ne vous ai-je pas dit qu’il fallait que je vive ? Que pourrais-je faire ? Être lectrice, demoiselle de compagnie ! Car pour demoiselle de magasin, vraiment le courage me manquerait ! Je prendrai ce que je trouverai… Je n’ai guère les moyens d’être difficile, et la vieille femme de l’agence vient de me le dire, il y a bien plus de demandes que de positions. Je vous confierai, de plus, qu’elle ne m’a guère jugée propre à faire une bonne institutrice…
— Parce que ?
— Parce qu’il paraît que je ne suis pas suffisamment… effacée de tournure et de manières. Ah ! elle peut se tranquilliser ! Lorsque je vais avoir, pendant quelques semaines, joué mon personnage de solliciteuse, je n’aurai plus les allures, regrettables en ma situation, d’une femme du monde indépendante. Je serai devenue, je pense, humble à souhait quand j’aurai subi beaucoup d’interrogatoires comme celui de tantôt !
Un frémissement passait dans sa voix. Mme Dupuis-Béhenne sentit tout ce qu’elle venait de souffrir, et un regret aigu la mordit au cœur d’être impuissante devant l’épreuve qui s’abattait sur cette enfant qu’elle aimait. Instinctivement, elle demanda :
— Ghislaine, n’y aurait-il pas une autre solution ?
— Une autre solution ? Laquelle ? Il n’y en a pas.
— Si ; charmante comme vous l’êtes, vous pouvez vous marier.
— Sans un atome de dot ? Un pareil conte de fées ne s’est pas réalisé tandis que j’étais fille, — très recherchée, c’est vrai ! — du général de Vorges, il ne se réalisera pas maintenant que je suis une orpheline ruinée. Non, mon amie, je ne me marierai pas. Ce n’est pas de ce côté que le salut viendra pour moi. Le seul moyen, peut-être, d’échapper à une situation dépendante, ce serait d’aller m’enfouir comme dame pensionnaire dans quelque pauvre couvent de province où, avec mes misérables quatorze cents francs, je végéterais, ensevelie toute vivante à peu près.
— Oh ! Ghislaine, vous ne feriez pas cela !
— Non, parce qu’un tel sacrifice est au-dessus de mes forces. Je suis jeune, j’ai la pleine possession, grâce à Dieu ! de mon intelligence et de ma santé, j’accepte de lutter puisqu’il le faut, puisque me voici jetée dans cette vie dont la perspective me menaçait depuis si longtemps. Les de Vorges ont toujours été braves. J’espère que je ne serai pas indigne d’eux, si dure que soit la destinée qui m’attend.
Elle avait parlé avec une âpreté douloureuse, sans un geste. Fixement, elle regardait vers le cadre lumineux de la fenêtre où le jour pâle d’hiver filtrait à travers la guipure des rideaux. Mais ses yeux ne voyaient pas le dessin léger de la dentelle, ni la floraison d’or des mimosas épanouis sous la clarté de soleil qui trouait enfin le brouillard.
Mme Dupuis-Béhenne l’avait écoutée, le cœur serré, sachant bien qu’elle disait trop vrai et qu’il n’y avait aucun espoir à lui donner. Elle interrogea :
— Ghislaine, ma bien chère enfant, que pourrais-je faire pour vous ?
— M’aider à trouver… une place quelconque en attendant que je sois capable de gagner ma vie avec ma plume. Depuis quelques années déjà, j’essayais mes forces en travaux littéraires parce que j’avais le pressentiment de ce qui arrive. Mais avec le temps seulement, et beaucoup de peines, de soucis, de difficultés, de déceptions, — je m’attends à tout ! — j’arriverai à un résultat… Peut-être !… Ah ! jamais encore je n’avais compris à ce point comme il est difficile pour une femme de se créer des ressources !
— Ma pauvre enfant !… commença Mme Dupuis-Béhenne.
Mais elle s’interrompit car la porte du petit salon s’ouvrait tout à coup et, sur le seuil, apparaissait M. Dupuis-Béhenne qui s’arrêta court en apercevant Ghislaine. Un homme jeune l’accompagnait et, comme lui, s’immobilisa à l’entrée de la pièce.
— Ah ! mademoiselle de Vorges ! Voulez-vous, mademoiselle, recevoir toutes mes excuses de troubler ainsi votre conversation avec ma femme. Cet animal de domestique n’avait pas jugé à propos de m’avertir que vous étiez ici et je venais prévenir Clotilde que je lui amenais un convive à déjeuner…
Il se tournait vers le jeune homme à qui Mme Dupuis-Béhenne avait tendu la main d’un geste amical. Ce devait être un intime de la maison. Pourtant, Ghislaine ne l’y avait jamais encore rencontré, car même dans la foule masculine qui encombrait les salons de Mme Dupuis-Béhenne, aux soirs de réception, elle eût remarqué cette silhouette altière et souple d’homme de race, ce visage un peu dur, d’expression volontaire, presque impérieuse, où luisait un regard clair, très vif.
— Ghislaine, je vous présente notre ami, M. de Bresles, que vous n’avez pas, je crois, encore rencontré, le plus hardi des ingénieurs…
Le jeune homme sourit, et ce sourire baigna de clarté ses traits trop accentués.
— Quel qualificatif m’accordez-vous là ? madame. Et comment ai-je pu le mériter ?
— En acceptant surtout, — et toujours à votre honneur ! — les missions les plus aventureuses, mon cher ami ; soyez tranquille, je n’en ferai pas l’énumération à Mlle de Vorges… J’ai souci de votre modestie.
— Chère madame, soyez tout à fait bonne, ne vous moquez pas de moi ! Il n’y a ni orgueil ni modestie, vous le savez, tout comme moi, à accepter n’importe quel poste, ceux-là surtout qui sont les moins recherchés ! quand on est dominé par la nécessité de faire son chemin dans le monde…
Les yeux distraits de Ghislaine se fixèrent, une seconde, sur cet homme qui, en toute simplicité, s’avouait étroitement étreint par la loi du travail. Vraiment, il semblait créé pour la lutte ; de sa physionomie presque altière, émanait une sorte de rayonnement d’intelligence et d’audacieuse volonté. Cet homme-là devait toujours savoir ce qu’il voulait, où il allait ; et, dans sa détresse, elle l’envia. Il causait avec Mme Dupuis-Béhenne. Mais elle entendait seulement le timbre un peu métallique de sa voix, car M. Dupuis-Béhenne, étirant ses favoris blancs, de son geste familier, s’excusait à elle de n’avoir pas réfléchi en gardant à déjeuner Marc de Bresles ; il craignait qu’elle ne trouvât pénible d’avoir, dans son deuil, à subir la présence d’un étranger.
Devant ce regret manifesté une seconde fois avec une sincérité chaleureuse, l’ombre d’un sourire passa sur la bouche douloureuse de Ghislaine.
— Je vous en prie, ne prenez aucun souci de ce genre à mon sujet. J’en suis arrivée à ce point que rien ne peut plus m’être pénible ! N’ayez donc pas de scrupule d’avoir gardé votre ami.
M. Dupuis-Béhenne ne répondit pas, un domestique ouvrait la porte de la salle à manger et annonçait :
— Madame est servie.
III
— Entrez, dit Ghislaine, répondant au coup discret frappé à la porte de la petite chambre qu’elle occupait, dans le couvent de la rue de Naples.
La jeune sœur converse qui faisait son service, ouvrit la porte et lui présenta trois lettres.
— C’est le courrier du matin, mademoiselle.
— Merci, fit Ghislaine, avec ce sourire qui, dès les premiers jours lui avait conquis le cœur de la petite religieuse.
Restée seule, elle regarda les écritures, les reconnaissant, celle de Mme Dupuis-Béhenne entre autres. Mais elle ne se pressa pas de déchirer les enveloppes, avec la crainte instinctive de ceux qui ont été durement frappés, que ces lettres ne fussent, pour elle, lourdes de nouveaux tourments.
Les trois semaines écoulées depuis le matin où elle apprenait de Me Chauvelin sa ruine complète, lui avaient apporté tant d’épreuves nouvelles pour elle, que, si vaillante fût-elle, une involontaire terreur la troublait maintenant devant l’inconnu. Car elle savait, à cette heure, ce que sont les démarches inutiles et poignantes de solliciteuse, les promesses banales auxquelles ne croient ni ceux qui les font, ni ceux qui les entendent, les protestations frivoles et mensongères, l’accueil embarrassé ou protecteur des amis de jadis, devenant des étrangers quand les rapports mondains sont brisés, l’expression des visages qu’une froideur glace quand un appui, une recommandation est demandée.
Ah ! ce calvaire, Ghislaine de Vorges le connaissait maintenant ! Elle l’avait monté degré par degré, sans daigner se plaindre, sachant d’ailleurs combien c’est chose vaine. A personne, pas même à une amie vraie comme Mme Dupuis-Béhenne, elle n’avait laissé pénétrer la profondeur de désespérance que chaque jour creusait plus avant dans sa pauvre âme tourmentée, devant tant d’essais, toujours demeurés inutiles, pour se créer des ressources, trouver une position, — même très modeste, — qu’il lui fût possible d’accepter.
Deux, au moins, des lettres qu’elle tenait entre ses doigts frémissants, enfermaient des réponses à des démarches tentées. De bonnes réponses ?…
Elle eut un haussement d’épaules pour le fol espoir qui avait une seconde palpité en elle, et d’un geste résolu, elle rompit le cachet qui fermait l’une des enveloppes. Elle lut :
« Ma chère Ghislaine,
« Je suis navrée ! la position de lectrice que j’espérais pouvoir vous offrir est donnée depuis quelques jours ! Cette nouvelle a été pour moi une vraie déception quand je l’ai apprise hier, en arrivant chez ma belle-mère… »
Ghislaine ne poursuivit pas. Peu lui importaient les protestations de sympathie qui venaient ensuite. Ce qui arrivait, c’était bien ce qu’elle avait prévu…
Le cœur écrasé de son impuissance, elle prit l’autre lettre qui disait :
« Chère Mademoiselle,
« Mon amie m’écrit qu’elle renonce à prendre cet hiver une institutrice pour ses filles, car elle a dû laisser de côté tous ses projets de voyage. J’en suis désolée, ayant eu l’espoir de vous voir entrer dans une famille charmante où vous auriez été accueillie comme vous le méritez. Soyez bien sûre que je ne vous oublierai pas et que si j’entrevois la plus légère occasion de vous être agréable, de la façon que vous souhaitez, je m’empresserai de la saisir et de vous en faire part… »
Allons, c’était encore un espoir perdu ! Est-ce que décidément, elle allait être contrainte de recourir à ces agences qui lui avaient laissé un odieux souvenir ?… Instinctivement, ses mains se serrèrent dans un geste d’angoisse ; meurtrie par ces deux nouvelles déceptions, elle pensait tout à coup avec une désespérance sombre :
— Maintenant je comprends les pauvres qui se tuent devant l’impossibilité de trouver le travail qu’il leur faut pour manger ! C’est affolant de se sentir murée dans la misère !
Elle n’avait plus même la curiosité d’ouvrir la lettre de Mme Dupuis-Béhenne. D’un doigt indifférent, elle brisa le cachet et commença :
« Ma bien chère enfant, pouvez-vous passer chez moi tantôt, vers deux heures ? Je voudrais vous parler d’une proposition qui m’a été faite pour vous et qui peut-être vous conviendrait bien. Je suis trop pressée pour vous expliquer à loisir par écrit ce dont il s’agit ; et puis, il vaut toujours mieux s’entendre et causer. Donc, sauf impossibilité absolue, venez, ma chérie ; le temps presse et vous savez que les affaires en suspens ont souvent la chance contre elles… »
Ghislaine s’attendait si peu à voir luire même un semblant d’espoir, qu’elle relut deux fois le billet avec l’idée qu’elle le comprenait mal.
Mais non, elle ne s’était pas trompée et une sensation d’allégement lui détendit les nerfs un instant. Elle en eut aussitôt conscience et un sourire amer contracta sa bouche. Ainsi elle en était arrivée déjà à considérer comme un bonheur d’obtenir une position dépendante ! Quel chemin parcouru depuis le matin de janvier où cette seule idée la révoltait toute et lui était une souffrance ! Ah ! quelle puissance était la vie pour briser même les fiertés les plus naturelles…
Elle reprit encore le billet, mais sans y puiser de nouveau un peu d’espérance. Déjà, elle n’avait plus confiance dans un heureux résultat…
Et il ne restait plus trace en elle de l’espoir qui l’avait une seconde réconfortée quand, à l’heure dite, elle entra dans le petit salon où Mme Dupuis-Béhenne l’attendait en tricotant pour ses pauvres.
A sa vue, le visage de sa vieille amie s’éclaira d’un affectueux sourire de bienvenue.
— Ghislaine, ma chère petite, je suis doublement ravie de vous voir ! J’avais peur que vous n’eussiez tantôt quelque empêchement et j’avais grand besoin de causer avec vous. Venez là, près du feu, vous chauffer et je vous expliquerai ce dont il s’agit.
Ghislaine obéit et attendit, s’efforçant de dominer la petite fièvre d’anxiété qui précipitait les battements de son cœur. Tout de suite, Mme Dupuis-Béhenne commençait d’ailleurs :
— Cette fois, Ghislaine, j’espère avoir quelque chose de sérieux et de convenable à vous proposer…
— Quelque chose pour moi ? chère madame, il faut être vous pour découvrir une position à une personne aussi difficile que moi à caser !
— Ma chère enfant, l’occasion surtout a été votre meilleure alliée cette fois. Ce n’est pas moi qui ai parlé de vous, et de telle façon qu’on serait très désireux de vous avoir…
— Qui est-ce donc ?
Mme Dupuis-Béhenne ne répondit pas sur-le-champ. Elle paraissait hésiter devant la question directe de Ghislaine, et, indécise, elle tourmentait ses bagues sur ses doigts un peu gras.
— Chère madame, qu’y a-t-il ? interrogea Ghislaine surprise. Ne pouvez-vous me dire quelle est la personne assez aimable pour s’intéresser à moi ?
— Oh ! mon Dieu, si ! J’hésitais parce que, par une délicatesse excessive, la personne en question m’avait demandé de la laisser tout à fait dans l’ombre ; mais après tout, comme un jour ou l’autre, vous apprendrez son nom, — ce qui est tout à fait sans importance — autant que je vous le dise tout de suite, c’est Marc de Bresles ; vous vous souvenez ? cet ingénieur, de nos amis, avec qui vous avez déjeuné, il y a trois semaines…
— Oui, je me rappelle, fit Ghislaine un peu lentement.
Dans sa pensée, chargée de tant d’impressions depuis ce jour-là, se ravivait, en effet, la nette image de cet étranger qui avait une physionomie de beau reître audacieux et des allures froidement courtoises et correctes de clubman. Brusquement, elle le revoyait causant debout devant la cheminée, donnant, aussi bien par ses paroles que par l’expression du visage, du sourire, du regard très clair, par l’accent de la voix, l’impression d’un homme d’indomptable volonté. Il lui avait témoigné une respectueuse et délicate attention et, plus d’une fois, elle avait senti se poser sur elle, l’éclair de ses yeux vifs. Elle l’avait trouvé d’intelligence supérieure, un peu absolu dans ses jugements, trahissant inconsciemment une nature incapable de se plier aux sollicitations ou aux prières. Il l’avait intéressée par sa conversation vivante et colorée ; mais elle l’avait bien oublié depuis lors…
Et c’était lui qui, discrètement, s’était occupé de lui venir en aide. Elle en était reconnaissante ; mais, en même temps, il lui était désagréable de se voir pareille obligation à un étranger…
Mme Dupuis-Béhenne, sans soupçonner ce qui se passait en elle, expliquait simplement :
— Voyez comme tout s’arrange avec imprévu ! Le lendemain du jour où vous avez déjeuné ici avec Marc, je l’ai vu à l’Opéra et, pendant l’entr’acte, la conversation est venue sur vous dont j’ai dit… tout ce que je pensais ; expliquant par quelle suite de circonstances vous étiez désireuse… de… vous créer des ressources personnelles…
— Ah ! chère madame, ne prenez pas la peine de chercher des périphrases ! Je n’en suis plus à me déguiser la vérité…
— Je sais que vous êtes très courageuse, Ghislaine, et j’espère que vous serez récompensée de votre vaillance. Écoutez la suite de mon histoire. Je dois vous dire que je n’avais attaché aucune importance à ma conversation avec Marc et je l’avais même oubliée, quand, il y a quelques jours, j’ai reçu de lui un mot me disant qu’un hasard l’avait amené à parler de vous et qu’il me demandait la permission de m’adresser un ami, le comte Gérard de Moraines, qui désirait placer une personne… comme vous… auprès de sa fille.
— Un comte Gérard de Moraines est allié à notre famille… C’est l’un de ces cousins très éloignés avec lesquels mon père avait rompu toutes relations à la suite de je ne sais quel procès…
— Vraiment ?… Ah ! vraiment ?…
Mme Dupuis-Béhenne regardait Ghislaine, ne sachant si elle devait tenir la circonstance pour heureuse ou non. Mais le visage pensif de Ghislaine ne livrait pas son intime sentiment. A peine, un léger tressaillement avait une seconde contracté ses lèvres.
— Alors ? madame, questionna-t-elle, levant les yeux vers Mme Dupuis-Béhenne.
— Alors, ma chère enfant, pensant que la sagesse me commandait de voir tout de suite ce M. de Moraines, j’ai dit à Marc de me l’envoyer. Je l’ai reçu. C’est un très galant homme, — de quarante-cinq ans environ, — qui est resté veuf, après deux ou trois années de mariage, je crois, — et de mariage pas autrement heureux, — avec une petite fille, laquelle a été élevée par sa grand’mère maternelle et vit toujours chez elle. Nous avons causé ; il m’a expliqué que la petite fille en question, ayant aujourd’hui près de seize ans, il souhaitait voir auprès d’elle une personne qui fût absolument une femme du monde, assez jeune pour être l’amie de sa fillette et assez sérieuse pour remplacer la mère qu’elle a perdue. M. de Moraines m’a annoncé sans ambages que cette Josette était très mal élevée, ayant grandi au petit bonheur, sous la surveillance fort vague de sa grand’mère.
— Qui la gâtait ?
— Pas du tout ; cette grand’mère, la marquise de Maulde, qui a été très belle, est fort bien encore, ne paraissant pas même avoir la cinquantaine, me dit Marc ; elle a toujours été et reste une fervente mondaine, qu’absorbent tant de fantaisies, de distractions, de visites à faire et à recevoir, qu’elle n’a pas le loisir de songer à sa petite-fille. De plus, avec les années, elle est devenue bel esprit. Elle a un salon très fréquenté par des écrivains de toute sorte à qui elle demande avant tout de l’amuser ; qui fréquentent chez elle, pêle-mêle avec une société de gens du monde très bien nés, — les uns et les autres causant sans souci des jeunes oreilles qui pourraient recueillir leurs propos, dans lesquels, volontiers, les choses — toutes les choses ! — sont appelées par leur nom.
— C’est M. de Bresles qui vous a ainsi renseignée ? madame.
— Oui, c’est Marc que j’ai interrogé, en conscience, puisque vous étiez en jeu, Ghislaine. Et il était à même de me répondre, car il est le fils d’une amie d’enfance de Mme de Maulde, et à ce titre, il la connaît de vieille date.
— Il est reçu chez elle ?
— Il m’a l’air d’y aller comme les enfants vont regarder la lanterne magique… Sur Mme de Maulde, j’ai aussi l’appréciation discrète de M. de Moraines lui-même qui paraît intimement pénétré de la frivolité incurable de sa belle-mère…
— Pourtant il lui a confié sa fille, m’avez-vous dit ?
— Parce que lui-même eût été fort empêché pour s’occuper d’elle, ayant été, sitôt son veuvage, repris par la vie de garçon, la seule qu’il semble apprécier. Il n’habite pas avec sa belle-mère, bien entendu, et entre nous, lui non plus ne me semble pas très pénétré de l’idée qu’il a charge d’âme ! Après tout, je dois reconnaître qu’à certaines heures pourtant, la sollicitude paternelle se réveille en lui. C’est pendant une de ces heures qu’il a découvert que l’institutrice choisie par sa belle-mère avait été fort mal choisie. Mme de Maulde ne s’est pas entêtée ; mais la personne congédiée, elle a mis son gendre en demeure de découvrir lui-même la perle rêvée. M. de Moraines a parlé de côté et d’autre de son embarras ; Marc en a eu connaissance par hasard. Vous savez le reste, Ghislaine.
— Oui, votre ami a été bien généreux de se souvenir de la détresse d’une inconnue.
De sa manière simple, Mme Dupuis-Béhenne dit :
— Vous avez trouvé le mot juste pour le qualifier. Oui, il est très généreux. Ce n’est pas une nature banale que la sienne ! Un fait vous le fera connaître. Quand sa mère est morte, alors qu’il avait dix-huit ans, un vieil oncle très riche, dont il était l’unique héritier à peu près, le sachant sans aucune fortune puisque son père s’était ruiné par des placements pitoyables, lui a offert de lui constituer des rentes qui le dispenseraient de tout travail obligatoire et lui assureraient une existence de fils de famille, libre de tout souci d’argent. Marc a refusé, ne voulant rien devoir qu’à lui-même et, du coup, s’est brouillé avec ce vieil oncle autoritaire, qui ne lui pardonnait pas son indépendance. Il s’est juré de faire son chemin tout seul, et est devenu ingénieur malgré les récriminations et les dédains de sa noble famille. Mais justement parce qu’il sait ce qu’est la lutte pour la vie, il n’est jamais indifférent, — jamais, j’en ai eu la preuve, — à la peine de ceux qui luttent comme lui !
— Parce que, comme vous le disiez, c’est une nature élevée. Tant d’autres, au contraire, deviennent si âprement égoïstes à batailler ainsi !
Distraite un instant de son souci, elle avait écouté, attentive, l’histoire de cet étranger à qui elle allait peut-être devoir son pain quotidien. Maintenant, elle ne regrettait plus autant d’être aidée par lui. Un silence flotta une seconde dans le salon paisible où s’épandait une odeur de violettes. Puis Ghislaine eut un léger mouvement comme pour écarter la pensée de M. de Bresles et elle demanda :
— Chère madame, ne pourriez-vous me dire quelques mots de l’enfant qui est l’objet de toutes ces démarches ?
— De Josette de Moraines ? La petite créature a, je crois, été bien abandonnée, moralement du moins ; ballottée entre les couvents, les cours, les institutrices, pendant que sa grand’mère, — trop jeune, — se complaisait dans le monde, que son père vivait occupé à se rendre la vie agréable, — pour s’étonner ensuite d’avoir une fille si mal élevée ! Il ferait mieux de dire : si peu élevée ! Elle ne l’a pas été du tout… Ah ! pour cette petite Josette, ce serait une vraie bénédiction, peut-être même le salut de vous avoir ?
Sans le chercher, Mme Dupuis-Béhenne venait de trouver les seules paroles qui pussent adoucir pour Ghislaine l’amertume de la situation qui se présentait à elle, en lui faisant entrevoir une œuvre de bonté à accomplir envers une jeune âme en détresse, — consciente ou non de sa misère, — à laquelle elle pourrait se dévouer… Et une seconde, avec une curiosité pleine de pitié, Ghislaine rêva à cette petite fille inconnue dont elle plaignait la jeunesse esseulée, elle qui avait connu aussi, pendant son enfance d’orpheline, les heures douloureuses d’isolement et les inutiles soifs de tendresse, les désirs ardents et vains de caresses maternelles…
Si cette enfant le lui permettait, elle savait bien que de toute son âme, elle s’attacherait à lui faire du bien, à mettre, dans sa jeune vie, ce qu’elle pourrait de lumière bienfaisante et chaude.
La voyant silencieuse, Mme Dupuis-Béhenne lui demanda :
— A quoi songez-vous ? Ghislaine.
— A la famille dans laquelle vous me proposez d’entrer, madame.
— Elle vous… déplaît ?
— Oh ! madame, qu’importent maintenant mes goûts ou mes préférences ! Mon sacrifice est fait, complètement fait. Non, je réfléchissais seulement à ce que vous me racontez de cette Josette. Alors vous pensez que je suis capable de jouer, chez Mme de Maulde, le rôle qu’on attend de moi ?
— Cela j’en suis sûre, et maintenant que j’ai causé très franchement avec M. de Moraines, que j’ai recueilli sur lui, sur Mme de Maulde, sur leur milieu, tous les renseignements que j’ai pu, je souhaite voir ce projet réussir, car vous vous trouverez là en rapports avec des gens très bien élevés, capables de comprendre à qui ils ont affaire et vous rendant ainsi votre tâche moins pénible, ma pauvre enfant.
— Madame, je vous en supplie, ne me plaignez pas ! Ma faible énergie ne se soutient qu’à la condition que rien ne l’amollisse !
— J’essaierai de faire comme vous souhaitez, Ghislaine. Pour une autre raison encore, j’aimerais à vous voir chez Mme de Maulde : c’est que vous y rencontrerez et connaîtrez forcément des hommes de lettres qui pourront peut-être vous être utiles, si vous désirez toujours essayer de vous créer une situation indépendante par la littérature… Enfin, dernière raison très sérieuse, en entrant chez Mme de Maulde, vous trouverez des… avantages matériels qui vous dédommageront, un peu, du sacrifice de votre liberté.
Des avantages matériels ! Ghislaine était si peu habituée encore à s’en préoccuper qu’elle n’avait pas songé à se demander ce qu’ils seraient en la circonstance ! Ses joues se rosèrent comme chaque fois que cette question était abordée. Les yeux de myope de Mme Dupuis-Béhenne ne virent pas cette rougeur, mais sa délicatesse lui fit deviner le frémissement qui avait fait tressaillir Ghislaine. Et elle se tut, hésitant devant la brutalité d’un chiffre à articuler. Mais avec un faible sourire, la jeune fille dit :
— Chère bonne amie, ne vous préoccupez pas de ma lâcheté et renseignez-moi complètement. Alors vous dites que Mme de Maulde offre ?…
— Deux mille francs par an.
— Et c’est beaucoup ?
— C’est plus qu’on ne donne en moyenne.
Ghislaine passa la main sur son visage, comme pour en effacer l’altération que toute sa volonté ne pouvait empêcher.
— Alors, madame, que dois-je faire maintenant ?
— Aller voir Mme de Maulde dans la matinée, vers onze heures, comme l’a demandé M. de Moraines à qui je vais écrire tout de suite un mot pour annoncer votre visite.
— Oh ! madame, quel embarras je vous cause et comme vous êtes bonne de prendre tant de peine pour moi !
Mme Dupuis-Béhenne serra dans les siennes les mains de Ghislaine.
— Ma pauvre chère enfant, ce que je fais est si peu, si peu, auprès de ce que je voudrais ! Je vous plains tellement et j’admire tant votre courage…
— Mon courage !
Une contraction amère crispa sa bouche.
— Mon courage, c’est celui de ceux qui n’ont plus rien à perdre ! Je n’ai plus ni famille, ni foyer, ni fortune, ni espérance d’avenir. Et le plus dur, c’est que je ne puis rien espérer, je ne puis me dire que je retrouverai peut-être ce que j’ai perdu… Je vous assure que c’est horrible de vivre ainsi quand on ne sait plus à quoi se prendre, qu’on se sent une pauvre épave solitaire qui s’en va où la vie, plus forte qu’elle, l’emporte…
Elle s’arrêta court, serrant l’une contre l’autre ses lèvres douloureuses pour arrêter son inutile plainte. Autour d’elle, ses yeux apercevaient les objets, familiers à sa vue depuis des années, dans ce petit salon d’une élégance capitonnée dont le seul aspect révélait l’atmosphère de sérénité où se mouvaient ceux qui y vivaient… Vraiment, y avait-il eu un temps où, elle aussi, était sans souci du lendemain, un temps où sa jeunesse l’enivrait comme une senteur exquise et grisante ?… Et, brutalement, elle se sentit loin, — oh ! si loin ! — de cette vieille dame, bienveillante et paisible, dont l’existence avait toujours été et demeurerait, selon toute vraisemblance, à l’abri des soucis terribles et stupides, qui meurtrissent les pauvres. Par quelle faiblesse venait-elle ainsi de trahir sa détresse morale devant une amie qui l’écoutait sans la comprendre bien, avec une sorte de stupeur, ne l’ayant jamais entendue parler ainsi, et, dans son émoi, ne savait que répéter avec compassion :
— Ma pauvre, pauvre enfant !
Décidément, pour qu’elle gardât toute sa vaillance, il ne fallait pas qu’une sympathie trop vive lui fît sentir son malheur. Mieux valait pour elle la solitude, même les longues courses sans but, qui engourdissent la pensée dans une fatigue apaisante… Et elle se leva pour partir.
— Ghislaine, vous ne restez pas à passer l’après-midi avec moi ? J’ai des achats à faire, nous irons ensemble.
— Chère madame, je ne puis…
— Eh bien, venez au moins dîner. Nous sommes seuls ce soir. Je vous donnerai la réponse de M. de Moraines, si je l’ai, comme je le pense.
Ghislaine inclina la tête, acceptant. Quelques heures de solitude auraient retrempé son courage, quand elle retrouverait l’hospitalière maison…
IV
Ghislaine était arrivée devant l’hôtel habité par Mme de Maulde. Avant de toucher le timbre, elle s’arrêta, tant son cœur, soudain, battait à larges coups pressés. Qu’allait-il sortir de cette entrevue qui lui était si pénible et la bouleversait d’une sourde révolte que sa volonté pouvait dominer, mais non vaincre ni étouffer ?
Dans la rue calme, des passants circulaient qui la recardaient, surpris de son immobilité devant cette porte close. Brusquement, elle se décida et sonna. La lourde porte s’ouvrit. Un concierge galonné apparut.
— Madame désire ?
— Je voudrais voir Mme de Maulde.
Le concierge la regarda un peu surpris. Il était certain de n’avoir jamais encore vu franchir la porte de l’hôtel par cette jeune femme en noir, si élégante.
— C’est que Mme la marquise ne reçoit pas le matin.
— Mais elle me recevra, moi, car elle m’a donné rendez-vous.
— C’est tout différent. Si madame veut se donner la peine de monter le perron.
Ghislaine franchit les marches. L’impression vague l’envahissait encore que ce n’était pas elle, Ghislaine de Vorges, qui entrait dans cette maison étrangère pour s’y présenter comme institutrice…
— Voulez-vous bien remettre ma carte à Mme de Maulde qui m’attend, dit-elle au valet de chambre qui s’était montré à l’appel du timbre…
Le domestique l’introduisit, puis disparut, la laissant seule dans le petit salon où flottait une discrète lumière, victorieuse, sans éclat, de la superbe guipure des stores, des longues draperies voilant en partie la baie des fenêtres. Ce demi-jour baignait harmonieusement le décor coquet de la pièce meublée de soies anciennes dont les teintes pâlies nuançaient les bergères moelleuses, les coussins jetés sur les canapés bas, les tapis qui, sur le piano à queue, sur les tables, supportaient la profusion des bibelots de prix… Sur le grand panneau, faisant face à la cheminée, il y avait un portrait de jeune femme brune ; la jolie tête, un peu mièvre, et les épaules nues se dégageant du satin couleur d’aurore, d’une draperie capricieuse… A l’extrémité du piano à queue, était une photographie de fillette costumée en gitane, qui avait une petite figure mince où les yeux sombres paraissaient presque trop grands, dont la bouche, ainsi au repos, avait une expression de volonté passionnée et d’amertume.
Ghislaine eut tout le loisir d’interroger le mystère de ce jeune visage, car cinq, puis dix, puis quinze minutes s’enfuirent sans que personne parût. Et elle se demandait si elle avait été vraiment annoncée à Mme de Maulde, quand un bruit de robe soyeuse lui répondit tout à coup. La portière soulevée, elle vit devant elle une femme un peu forte, très belle encore, qui avait un air de grande dame du temps passé dans sa robe de maison en soie changeante, mauve à bouquets. Une dentelle crémeuse était jetée sur les cheveux, que la poudre ennuageait autour du visage, d’une régularité superbe, qui avait gardé un tel éclat que la blancheur des cheveux semblait un artifice de coquetterie, destiné à aviver l’éclair noir des yeux, le pourpre vif des lèvres.
Cette femme-là n’avait rien d’une aïeule. Consciente de ce que les années lui avaient laissé, elle n’avait pas abdiqué, de toute évidence, restant de celles qui jugent sage de vivre, avant tout, pour leur propre satisfaction ; insouciante des pensées graves, des sentiments profonds, des dévouements petits ou grands, même plus, les redoutant.
Une seconde, elle et Ghislaine se considérèrent ; Mme de Maulde, un peu désorientée par l’aspect de Ghislaine, l’esprit traversé par l’idée que cette jeune femme, si élégante dans l’austérité de son deuil, n’était pas l’institutrice attendue. Un peu hésitante, elle demanda :
— Vous êtes bien Mlle de Vorges ?
— Oui, madame, je suis envoyée par Mme Dupuis-Béhenne, sur la demande de M. de Moraines.
— Ah ! s’il en est ainsi, très bien, très bien. Veuillez vous asseoir, mademoiselle.
Il y eut un imperceptible silence. Mme de Maulde n’était pas revenue toute de son étonnement. Mais elle n’était pas femme à réfléchir longtemps sur ce qu’elle allait dire, habituée à suivre toujours ses impressions. Et, en toute franchise, elle déclara :
— Ne vous étonnez pas, mademoiselle, de ma surprise, mais votre aspect me déroute un peu. Vous avez été bien renseignée, n’est-ce pas, sur le rôle que vous auriez à remplir dans ma maison ?
— Celui, n’est-il pas vrai, madame, d’institutrice ?
— Oui, c’est cela, c’est cela ! Et vous croyez pouvoir vous accommoder de cette tâche ?
Les grands yeux brillants, sans profondeur, interrogeaient, pleins d’une sorte d’incrédulité. Ghislaine le sentit, et, si triste fût-elle, une lueur d’amusement s’alluma une seconde dans son regard, mais pour s’éteindre vite, tandis qu’elle répondait :
— Je n’ai pas, madame, à me demander si la tâche dont vous parlez me plaît ou non. Je dois la remplir soit auprès de Mlle de Moraines, soit auprès d’une autre, puisque les circonstances m’y obligent et que je crois en être capable.
— Les circonstances ? Ah ! oui, en effet, je me souviens. Mon gendre m’a dit que vous cherchiez une position par suite d’un deuil de famille qui a changé… votre situation…
— Oui, madame, la mort de mon père, le général de Vorges.
— Ah ! vraiment, vraiment… Comme cela est triste pour vous ! Je me rappelle maintenant que M. de Moraines m’avait donné cette explication. Excusez, mademoiselle, mon peu de mémoire, mais j’ai toujours tant à penser ! J’ai une existence si remplie que j’ai beaucoup de peine à garder présents à l’esprit tous les renseignements qui me sont donnés. Voici maintenant la chose : il s’agit de vous confier ma petite-fille Josette, qui est définitivement sortie du couvent depuis Pâques, et auprès de laquelle, jusqu’ici, je n’ai encore pu trouver personne de convenable à placer.
— Mlle de Moraines a eu déjà plusieurs institutrices ?
— Trois, avec lesquelles elle s’entendait fort mal, par sa faute et par celle de ces trois demoiselles. Pour la circonstance, j’inclinerais peut-être à mettre volontiers les plus gros torts de leur côté, car c’étaient trois sottes, chacune en son genre, bien que les différentes agences qui me les avaient procurées se fussent, bien entendu, répandues en éloges pompeux à leur égard. La première avait des manières de fille de chambre ; je suppose que ce devait être quelque enfant de concierge pourvue de brevets nombreux. La seconde était laide et maussade, austère comme une quakeresse, d’un caractère… infernal ! La troisième, en revanche, était douée d’une coquetterie désordonnée et s’était, je le crois bien, mis en tête de se trouver un mari parmi les hommes qui sont reçus dans mon salon. Bref, éclairée par mon gendre, qui avait découvert ses manœuvres, j’ai dû la prier d’aller réaliser ailleurs ses aspirations matrimoniales. Seulement, cette insignifiante petite aventure a eu un résultat inattendu…
Ici, Mme de Maulde s’interrompit pour relever le coussin auquel elle s’adossait. Puis, elle reprit tranquillement :
— M. de Moraines, qui, d’ordinaire, n’a cure des faits et gestes de sa fille, s’est tout à coup avisé de la trouver très mal élevée… Quelqu’un avait dû lui monter la tête, car jamais, à lui tout seul, il n’aurait fait pareille découverte. Il n’est pas plus pédagogue que moi, et c’est tout dire ! Bref, nous avons eu ensemble une petite explication, — bien inutile ! — à la suite de laquelle je lui ai déclaré que, s’il n’était pas satisfait des institutrices que je prenais pour sa fille, il eût à lui en découvrir une lui-même… Et il vous a découverte, mademoiselle. Je ne sais comment, par exemple. Je n’ai pas pensé à le lui demander, et il ne me l’a pas dit… Mais je crois que je n’aurai qu’à le féliciter de son choix.
Une ombre de sourire entr’ouvrit encore une fois les lèvres de Ghislaine, distraite par ce petit discours qu’elle écoutait avec une curiosité qui, un instant, endormait en elle la conscience du pourquoi elle était là. Si toutes les institutrices de Josette de Moraines avaient été toujours choisies avec cette désinvolture, à quelles étranges personnes, en effet, elle avait pu être confiée !…
Presque confuse de la confiance qui lui était si bénévolement accordée, elle dit avec un instinctif geste de protestation :
— Madame, je vous en prie, pour n’être pas déçue, ne vous formez pas si vite une bonne opinion de mon mérite d’institutrice. Je ferai de mon mieux pour être à la hauteur de ma tâche, mais…
— Vous le serez, mademoiselle, je n’en doute pas… Je suis très physionomiste… Jamais je ne me trompe quand je fais attention. Ainsi, je n’ai jamais eu d’illusions sur les différentes institutrices de Josette ! Seulement, que voulez-vous ? C’est un tel tracas de chercher que, quand on a trouvé à peu près, on s’en tient là… Ces changements de gouvernement intérieur compliquent si fort l’existence, et la mienne est tellement chargée d’occupations de toute sorte, autrement intéressantes ! Je me tiens très au courant de tout ce qui est questions artistiques ou littéraires, ayant, comme vous le savez peut-être, un salon où je me pique de recevoir beaucoup de gens d’esprit, de faire entendre des œuvres inédites, poétiques, musicales ou dramatiques… De plus, j’ai des relations extrêmement étendues que j’entretiens avec soin, car je trouve que jamais on n’en a trop quand on possède, autant que moi, l’horreur de la solitude, même d’une demi-solitude… J’y gagnerais tout de suite un spleen épouvantable… C’est une expérience que j’ai faite et que je ne recommencerai pas. Vous n’êtes pas comme moi ? mademoiselle.
— Non, madame, heureusement, puisqu’il me faut vivre seule !
— S’il en est ainsi, vous pouvez vous dire heureuse, en effet. Je l’avoue, c’est une faiblesse de ma part, mais j’ai besoin, en effet, de la société de mes semblables, sans cesse ! — à condition toutefois qu’ils soient amusants ou intéressants d’une façon quelconque… Après une telle déclaration, vous allez peut-être me trouver bien frivole, tout comme me qualifie, au fond de sa pensée, je m’en doute bien, Josette, qui est une drôle de gamine ! Je ne sais, mademoiselle, si vous arriverez à débrouiller ce qu’elle est… Moi, j’y ai renoncé…
— Puis-je vous demander pourquoi ? madame.
— Parce que, de tout temps, j’ai eu l’horreur des énigmes ! Il y a des gens que cela amuse de deviner des charades… Moi, cela m’agace ! Eh bien, ma petite-fille est — pour moi, du moins — une vraie charade vivante dont le mot m’échappe. Elle est si peu ce qu’elle devrait être ! A son âge, à seize ans, moi, j’étais, comme il convient à la jeunesse, une espèce d’oiseau fou, toujours joyeux. J’étais déjà coquette comme une femme, j’adorais le monde, les compliments, la danse, la toilette ! J’étais insatiable de plaisirs, de succès, de bavardages sans fin avec mes amies qui me ressemblaient. Ah ! nous n’étions ni les unes ni les autres, grâce au ciel, des gamines sentimentales, moroses et pessimistes ! Destinées à vivre dans le monde, nous nous y épanouissions tout naturellement, le cœur en joie. Aussi, j’étais toujours d’humeur joyeuse, facile à vivre, saisissant toutes les occasions de m’amuser, telle enfin que je voudrais voir Josette…
— Qui est toute différente de ce que vous souhaiteriez ? madame, questionna Ghislaine, qui écoutait, très attentive.
— Différente ! Dites qu’elle est aux antipodes, mademoiselle !
Et Mme de Maulde leva vers le plafond ses beaux yeux brillants, la physionomie impatiente.
— Croyez-moi, c’est la vérité à la lettre, il y a des moments où j’en arrive à me demander comment j’ai pu avoir une petite-fille qui me soit à ce point étrangère, de caractère, d’esprit, de goût ! Son père n’a rien d’un misanthrope. Sa mère, ma pauvre fille, dont vous voyez ici même le portrait, me ressemblait moralement comme une jeune sœur à son aînée, et était la femme du monde la plus exquise, la plus accomplie qu’on pût rêver… Elle, Josette, c’est une enfant sauvage et fantasque, qui a des caprices de bambine et des réflexions déconcertantes de vieux sceptique ou de femme désabusée ; sans aucune expansion, dédaigneuse ridiculement des distractions, des plaisirs que je lui offre !… Au fond, je la crois fort sentimentale et ne me trouvant pas assez aïeule en papillote et en adoration devant ses petits-enfants, abîmée en admiration à leur égard, trop heureuse de les avoir reçus en partage. Tant pis ! J’aime à vivre pour mon agrément d’abord, je l’avoue. Il ne me reste pas tant d’années en partage, hélas !
Cette perspective, pour être seulement effleurée par l’esprit léger de Mme de Maulde, devait lui être cependant odieuse, car vite elle la laissa de côté ; et sans permettre à Ghislaine de lui répondre, elle repartit de plus belle :
— Je dois vous dire, pour vous éviter les désillusions, que Josette est paresseuse comme une chenille. Aussi, elle a dû faire des études détestables et je m’imagine qu’elle est fort ignorante. Mais, à mon gré, c’est un très petit malheur. Les femmes ne savent jamais rien de ce que les professeurs se sont évertués à faire entrer dans leurs cervelles de jeunes filles. Josette s’instruira en entendant causer, et chez moi, sur ce point, elle est très gâtée. Je ne suis pas pour tenir les jeunes filles en chartre privée… Loin de là ! Et je leur permets tout à fait d’ouvrir les oreilles quand on parle devant elles. Je vous dis tout cela, mademoiselle, pour que vous sachiez tout de suite à qui vous avez affaire…
— Je vous remercie, madame, de votre confiance, fit Ghislaine, sans sourire cette fois.
Inconsciemment, son jugement se faisait sévère pour l’aïeule frivole, avivant l’intérêt que les paroles de Mme Dupuis-Béhenne lui avaient inspiré pour Josette de Moraines ; et son regard chercha la photographie de la fillette en costume de gitane. Mme de Maulde s’en aperçut.
— Vous regardez le portrait de Josette fait au dernier carnaval ? Comme vous le voyez, la nature n’a pas été généreuse pour elle et ne lui a guère donné de beauté, aux yeux près. C’est un de mes gros regrets à son égard quoique je veuille encore espérer dans l’œuvre du temps. Il opère de telles métamorphoses ! Enfin, nous verrons bien !… En attendant, mademoiselle, voulez-vous accepter de vous charger d’elle, mais là, complètement ? Je suis persuadée que je puis avoir avec vous pleine sécurité. D’ailleurs, le père de Josette vous a choisie. Donc, je n’ai aucune responsabilité. Vous êtes, dit-on, très instruite. Rien qu’à vous voir, je suis certaine que vous êtes absolument de notre monde… Et même, je m’en souviens maintenant, mon gendre m’a dit que, si une similitude de nom ne le trompait pas, vous aviez quelque lointaine attache avec sa famille…
— Très lointaine, en effet, madame, tellement même, qu’étant donnée ma situation nouvelle, mieux vaut n’en pas parler.
Il y avait tant de dignité fière, mais aussi d’amertume, dans l’accent de Ghislaine que Mme de Maulde en fut saisie, si légère était-elle. Un peu embarrassée, elle dit en hâte :
— Mademoiselle, ce sera tout à fait comme vous voudrez. J’espère que vous ne vous déplairez pas dans ma maison, que vous nous resterez et qu’ainsi je serai enfin délivrée de l’insipide recherche des institutrices de Josette. Les questions… d’intérêt seront réglées comme vous le désirerez. Vous savez les conditions qui sont offertes ?…
Mme de Maulde s’arrêta au moment de les articuler. Cette institutrice-là ressemblait tellement peu à l’humble foule de ses sœurs qu’il était un peu embarrassant de lui parler d’appointements. Et elle fut charmée d’entendre Ghislaine, dont le visage pâle s’était rosé, répondre vivement :
— Je connais, en effet, les conditions, madame.
— Et elles vous conviennent ?
— Oui, madame.
Mme de Maulde eut un petit soupir de satisfaction.
— Ah ! mademoiselle, quelle joie vous me causez ! Enfin, je vais retrouver ma liberté d’esprit et j’en ai besoin, car je fais représenter chez moi, dans trois semaines, une revue inédite qui m’occupe extrêmement. Ah ! mais j’oubliais de vous présenter votre élève. Il est utile que vous la connaissiez, pourtant !
Elle se leva et appuya sur le bouton électrique dissimulé dans les draperies de la cheminée. Un domestique parut. Elle commanda :
— Priez mademoiselle de vouloir bien descendre tout de suite.
V
La portière retomba. Il y eut un léger silence dans la pièce. La conversation ou plutôt le long monologue de Mme de Maulde avait été coupé et dans l’abondance d’idées qui flottaient en son esprit, elle ne savait à laquelle s’accrocher. Mais ses yeux tombèrent sur Ghislaine et elle s’avisa alors que la future institutrice de sa petite-fille avait l’air d’une duchesse, à coup sûr d’une femme de race, et de plus, était en son genre une très jolie femme. Cette dernière qualité n’était pas pour lui déplaire ; elle avait une antipathie aussi instinctive que violente pour toutes les laideurs qui choquaient malencontreusement sa vue. Les autres, il est vrai, elle n’en avait cure, puisqu’elle n’en souffrait pas.
Et parce que Ghislaine, telle qu’elle était, flattait ses goûts d’élégance raffinée, elle s’écria, très sincère :
— Je suis vraiment ravie, mademoiselle, de penser que je vais pouvoir me reposer complètement sur vous. Aussi je vous préviens que je vous donne toute liberté pour diriger Josette comme vous l’entendrez, et, en retour, je vous demande en grâce de ne jamais me mêler à vos querelles ou à vos discussions, si vous en avez. J’ai l’horreur des gronderies, reproches, observations adressés pour des faits qui ne me touchent pas personnellement… Ah ! voici Josette !
Ghislaine tourna la tête. Dans le cadre clair de la porte, apparaissait une fillette, très fine de silhouette sous la blouse lâche de soie rouge qu’une ceinture serrait autour de la taille trop mince. D’une pâleur chaude, éclairée de pourpre par les lèvres, avec des cheveux sombres magnifiquement ondés, épandus sur les épaules, qu’un ruban serrait à demi à la hauteur de la nuque, avec des prunelles veloutées, si larges qu’elles semblaient emplir tout le visage menu, elle avait un type original d’ardente petite gipsy, volontaire et capricieuse.
Laide, cette enfant-là ?… Même l’irrégularité des traits eût-elle dérouté les fervents de la beauté classique, elle n’aurait jamais pu être laide avec les yeux superbes dont le regard tombait sur Ghislaine éclairés par une indéfinissable expression dont celle-ci n’eut pas le loisir de démêler le sens, car Mme de Maulde s’empressait de lui présenter :
— Ma petite-fille Marie-Josèphe de Moraines que nous appelons familièrement Josette. Une enfant, mademoiselle, qui aura, ainsi que je vous le disais, grand besoin de votre bonne influence pour cesser d’être une vraie gamine encore… souvent sans plus de raison qu’un poupon !
Un éclair flamba une seconde dans les grandes prunelles sombres, et avant que Ghislaine eût répondu, elle dit d’une voix chaude qui vibrait avec une singulière amertume :
— Grand’mère, vous n’êtes pas généreuse ! Vous prévenez mademoiselle contre moi. Laissez-lui donc le plaisir de découvrir librement à son tour quel triste cadeau vous lui faites en la chargeant de moi !
Ghislaine l’enveloppa d’un regard qui avait une douceur profonde.
— Pourquoi me jugez-vous si mal ?… Mais oui, très mal, puisque vous paraissez croire que je serais contente de vous voir tout autre que je me l’imagine. J’espère, au contraire, de tout cœur, qu’en vivant l’une près de l’autre, nous découvrirons que nous avons ce qu’il faut pour devenir de vraies amies. Ne voulez-vous pas l’espérer comme moi ?
Instinctivement, elle souhaitait un mot spontané qu’elle eût recueilli comme un précieux espoir, à l’aube de cette nouvelle vie où elle allait entrer. Mais le visage de Josette ne s’éclaira pas. De nouveau, ses yeux avaient l’étrange regard où il semblait y avoir ensemble de la gravité, du scepticisme, de la curiosité. D’ailleurs, Mme de Maulde se jetait à la traverse, se chargeant de répondre :
— Vous êtes mille fois trop bonne, mademoiselle, de désirer conquérir ainsi cette farouche petite personne. Si vous ne réussissez pas, ce sera à désespérer d’elle ! Du reste, nous en jugerons bientôt, car j’espère que vous allez nous arriver vite. C’est tellement gênant pour moi de n’avoir personne à qui confier Josette pour la sortir… Il me faut toujours l’emmener. Quand pourrez-vous venir ? mademoiselle.
— Le jour que vous désirerez, madame.
— Mais alors, mademoiselle, voulez-vous que ce soit demain ? Votre chambre sera prête. Vous devriez rester sans cérémonie à déjeuner pour faire connaissance avec mon gendre qui viendra peut-être savoir le résultat de notre conférence.
— Merci infiniment, madame, mais je suis attendue chez mon amie, Mme Dupuis-Béhenne.
— Alors, mademoiselle, je ne vous retiens pas davantage. A demain, n’est-ce pas ? dans la matinée. Je vous demande la permission de vous laisser reconduire par Josette, car j’ai rendez-vous avec ma modiste qui doit déjà m’attendre. A demain donc.
Elle tendit aimablement la main à Ghislaine, puis s’éloigna, tandis que la jeune fille sortait accompagnée de Josette, qui, gardant le même visage indéchiffrable, avait écouté les paroles de sa grand’mère. Silencieuse, elle traversait le vestibule auprès de Ghislaine. Devant la haute porte vitrée qui s’ouvrait sur le perron, elle s’arrêta.
— Je vous remercie, dit Ghislaine, s’efforçant de sourire, bien qu’une affreuse mélancolie s’emparât d’elle avec le sentiment de sa liberté perdue. Au revoir…
Elle ne voulait pas dire « Josette » et « mademoiselle » lui semblait si froid…
— Au revoir, petite amie.
Josette secoua la tête.
— Ne me donnez pas ce nom, vous pourriez le regretter quand vous me connaîtrez plus ! Comme l’assure grand’mère, je ne suis pas faite pour avoir des amies… Ne me plaignez pas pour cela, je suis si habituée à ma solitude que je m’en arrange très bien… Au revoir, mademoiselle.
Ghislaine n’insista pas, comprenant que cette jeune âme n’était pas de celles qui s’ouvrent au premier appel d’une sympathie… Il fallait la conquérir…
Cela, elle en emportait l’impression, tandis qu’elle descendait lentement les marches du perron et traversait la cour de l’hôtel. Comme la grande porte s’ouvrait devant elle, un homme de quarante-cinq ans environ, très élégant d’allures, s’apprêtait à sonner.
— Ce doit être M. de Moraines, pensa-t-elle instinctivement.
C’était bien le beau cavalier aristocratique qu’on lui avait dépeint… Étonnamment jeune encore, de silhouette, du moins, car sa chevelure blonde grisonnait un peu sur les tempes, comme elle le vit quand il se découvrit et s’effaça pour la laisser passer, l’enveloppant d’un regard rapide de ses yeux bleu clair qui luisaient, avec une hardiesse caressante, dans le visage fin, un peu fatigué.
Une lueur de curiosité s’y alluma une seconde à la vue de l’inconnue qui sortait de l’hôtel de Maulde. Mais l’idée ne l’effleura même pas qu’elle pût être l’institutrice attendue pour sa fille, et l’une de ses premières questions en entrant dans le salon de sa belle-mère fut pour demander :
— Quelle est donc la très jolie femme en deuil qui sortait d’ici quand je suis arrivé ?
VI
Ghislaine avait fini de s’habiller pour le dîner qui, lui avait annoncé Mme de Maulde, devait réunir quelques amis intimes ; parmi eux, Marc de Bresles, qu’elle n’avait pas revu depuis leur première rencontre chez Mme Dupuis-Béhenne. Peu lui importait de le retrouver de nouveau. Une morne indifférence l’avait envahie toute depuis son entrée à l’hôtel de Maulde. L’impression la meurtrissait d’avancer dans la vie comme dans un chemin sombre qui allait vers un inévitable abîme, entre deux hautes murailles grises pareilles à des murailles de prison, si hautes qu’elle ne pouvait même pas entrevoir le ciel gris qui s’allongeait infiniment au-dessus de sa tête.
Dans le petit salon, contigu à sa chambre, qui servait de salle d’étude, le piano vibrait sous les variations capricieuses, exécutées par les doigts très agiles de Josette de Moraines. Et cette harmonie rythmée berçait sa songerie, comme le bruit fugitif des voitures sur le pavé glacé par la gelée. L’atmosphère de la chambre, où flambait un feu clair, était douce, et l’aspect était souriant de cette grande pièce, tendue d’une étoffe anglaise à larges fleurs couleur d’or, qu’elle avait faite sienne en y réunissant les objets qui lui étaient familiers, épaves du passé. Quelques fleurs, seul luxe qu’elle se permît, distillaient une senteur fraîche dans la tiédeur de la pièce.
A rien de tout cela, elle ne prenait garde. Assise devant sa table à écrire, elle regardait, avec des yeux qui songeaient, la feuille blanche posée devant elle, destinée à une lettre pour Mme Dupuis-Béhenne, partie passer deux mois dans le Midi, comme chaque hiver. Mais, au moment de commencer le récit, réclamé par sa vieille amie, de sa nouvelle vie chez Mme de Maulde, elle hésitait, la crainte instinctive l’arrêtant de sentir faiblir son courage à préciser, en la racontant, l’épreuve de chaque jour qu’étaient pour elle ses débuts dans une existence dépendante.
A force de volonté, fuyant tout retour sur elle-même, se refusant même la triste douceur des larmes aux heures de la nuit, où elle s’appartenait enfin, elle parvenait à endormir sa sensibilité dans une sorte de torpeur où s’engourdissait sa détresse. Mais elle avait peur d’une détente de ses nerfs, si elle s’abandonnait un moment. Il lui semblait qu’alors, elle ne pourrait plus retrouver l’énergie qu’il lui fallait pour dissimuler sa tristesse aux étrangers dont elle était entourée.
Un accord, brillamment jeté par Josette, la fit tressaillir. Elle regarda la petite pendule posée devant elle, sur la table. Le temps passait, et ses quelques instants de liberté allaient s’écouler sans qu’elle eût écrit cette lettre qui lui coûtait tant… Qu’elle était donc lâche, elle qui, si longtemps, s’était crue courageuse parce qu’elle supportait en silence les difficultés et les soucis d’une existence dont les apparences seules étaient brillantes…
Ah ! ce temps-là, qu’éclairait pour elle l’affection — si égoïste fût-elle — de son père, elle y pensait maintenant comme à un éden dont elle était chassée pour n’y rentrer jamais !
Avec effort, elle releva sa tête fatiguée, qu’elle avait cachée dans ses mains et, résolument, elle se mit à écrire :
« Ma bien chère amie,
« Ne m’en veuillez pas si je vous ai seulement envoyé un billet de souvenir depuis votre arrivée à Cannes… Je vivais dans un tel désarroi moral pendant les premiers jours de mon existence si nouvelle chez Mme de Maulde, que j’étais tout juste capable de ne pas trahir mon malheureux état d’esprit… Avec les jours qui passent, je parviens peu à peu à me reprendre, en m’appliquant à oublier de mon mieux la Ghislaine d’autrefois, — qui doit reposer en paix, comme les morts ! — pour n’être plus maintenant que Mlle de Vorges, institutrice. Il me faut encore un peu de temps pour être tout à fait familiarisée avec cette transformation…
« Ne croyez pourtant pas, bien chère madame, que mon apprentissage soit particulièrement rude. J’ai, au contraire, la conviction que je suis, en somme, gâtée pour mes débuts. M. de Moraines me témoigne une extrême et délicate courtoisie qui pourrait me permettre de me croire reçue chez sa belle-mère, si j’étais femme à connaître le bienfait des illusions ; et Mme de Maulde m’accorde, — pour l’instant, du moins ! — une faveur que je devine susceptible d’inconstance, mais qui rend, pour le moment, nos rapports agréables. Aux heures, assez rares d’ailleurs, où je la vois, elle me montre une amabilité dont je m’estimerais peut-être heureuse, — car les pauvres sont reconnaissants des plus insignifiantes aumônes ! — si cette faveur n’avait un premier résultat qui m’est fort sensible : elle semble éloigner de moi cette petite Josette que je désire conquérir, et qui se tient âprement sur la défensive.
« Jusqu’ici, toutes deux, nous vivons sur le pied de deux puissances qui s’observent. De mon mieux, je m’applique à ne pas aventurer ma dignité imprudemment, à ne pas trop faire d’avances, souhaitant seulement qu’elle sente avec quelle sincérité, je viens à elle, toute prête à l’aimer. Elle est avec moi d’une politesse rigoureuse, mais sans abandon ; ni maussade, ni accueillante. Son humeur a la variabilité d’un ciel de mars. A peine, je l’ai vue gaie. Pourtant, l’autre matin, avec son chien, un Kollye à poil fauve sur qui elle semble avoir concentré toute son affection, elle jouait dans sa chambre comme un bébé ; et, pour la première fois, j’ai entendu un vrai rire d’enfant joyeuse sortir de sa bouche. Le même jour, je l’ai trouvée, lisant, assise sur un bras de fauteuil, si absorbée qu’elle ne m’avait pas entendue entrer. J’ai regardé ce qui l’intéressait ainsi ; c’était un sermon de Bossuet dont, la veille, Mme de Maulde avait parlé pour l’avoir entendu lire à la Bodinière par Mounet-Sully.
« Il est vrai qu’un peu plus tard, j’ai aperçu le même volume abandonné, — comme jeté par une main impatiente, — sur la peau d’ours qui est la place favorite de Josette dans sa chambre.
« Assise dans la fourrure, les coudes sur les genoux, le menton dans les mains regardant le feu qui éclaire l’étrangeté de sa petite figure de gitane, elle émet volontiers, à l’occasion, les théories les plus subversives et les plus audacieuses, avec le désir enfantin, que je devine, de me scandaliser et de me provoquer. Et parce que je ne me laisse pas prendre, — elle est trop fine pour ne pas le voir ! — elle me fait l’honneur de m’estimer un peu…
« Il y a, d’ailleurs, en elle, le curieux amalgame d’un enfantillage de gamine et d’une clairvoyance sagace de femme. Me trouvant, sans doute, édifiée à son sujet par ses propres déclarations, elle continue à vivre suivant sa fantaisie, contre laquelle, à l’heure actuelle, je n’entrerais en lutte que s’il y avait nécessité absolue… A vouloir aller trop vite, je n’arriverais qu’à éveiller en elle un esprit de révolte toujours prêt à souffler…
« Pour différentes raisons, elle n’a subi nulle direction morale, et, très sincèrement, elle est convaincue que son bon plaisir est la seule loi qu’elle ait à reconnaître. Quand il lui a plu de travailler, soit caprice, soit curiosité d’apprendre, car elle est très intelligente, elle a travaillé ; mais quand le vent soufflait d’un autre côté, nulle volonté étrangère n’aurait pu vaincre l’indépendance de sa jeune volonté. Elle a pris la peine de me renseigner à ce sujet, m’annonçant, dès le lendemain de mon arrivée près d’elle, qu’elle avait une devise à laquelle elle était résolue à se conformer toujours : « Tout de bonne volonté, rien de force !… » Que, par conséquent, je n’eusse rien à exiger d’elle qu’elle ne voulût pas, parce que ce serait pour moi peine perdue…
« Cela, débité d’un petit ton posé, sur la fameuse peau d’ours, devant le feu, tandis qu’elle se chauffait avec des mouvements souples de chatte frileuse. Je me suis mise à l’unisson, et j’ai interrogé, — tout comme s’il s’agissait de gens avec lesquels ni elle ni moi n’eussions rien de commun :
« — Est-ce que je ne puis pas espérer que cette bonne volonté si précieuse, je la trouverai toujours en vous ?
« Elle m’a répondu tranquillement, caressant son favori, Myrtho :
« — Il ne faut pas espérer cela, vous seriez déçue ! Promettre ma bonne volonté, c’est une chose qui m’est impossible… Une pareille promesse, je ne pourrais la faire à personne au monde ! — du moins en ce moment, — car je serais certaine de ne pas la tenir ! et je trouve que manquer à sa parole est aussi misérable que mentir…
« Elle s’est interrompue une seconde ; puis, sans me permettre de répondre, elle a continué, sa main enfouie dans le poil fauve du chien allongé la tête sur ses genoux, et sa voix est devenue presque dure :
« — Grand’mère vous a fait de moi un portrait peu flatteur ; mais j’ai encore bien plus de défauts qu’elle ne se l’imagine ! Et vous serez peut-être scandalisée, si je vous dis que je n’ai pas la moindre envie de devenir autre…
« J’ai questionné :
« — Pourquoi ? Parce que vous pensez que vous ne sauriez être mieux ?
« Elle a secoué sa petite tête volontaire.
« — Tout simplement parce qu’il me semble plus commode et plus agréable de demeurer ainsi…
« — Agréable… pour les autres ?
« — Non, pour moi… Je suis affreusement égoïste ! Si grand’mère ne vous l’a pas dit, je vous en avertis, — toujours pour vous éviter les désillusions ! Puisque tous autour de moi vivent à leur guise, pourquoi ne les imiterais-je pas ? Je les prends comme ils sont, pourquoi ne feraient-ils pas de même à mon égard ? C’est bien plus simple ; n’est-ce pas ? Myrtho, mon fidèle Myrtho ! Toi seul tu m’aimes, parce que tu peux seul m’aimer, puisque tu ne me juges pas…
« Ici, un baiser chaleureux sur le nez de Myrtho, qui tressaille dans son sommeil.
« Je n’avais pas répondu, ayant peur d’en dire trop, ou trop peu. Mais quelque chose de l’intérêt profond qu’elle m’inspire devait paraître dans mes yeux, car elle m’a demandé impétueusement :
« — Pourquoi me regardez-vous ainsi ?
« — Parce que je me demande si, sincère comme vous l’êtes, vous pouvez sérieusement croire que, pour être heureux, il faut pratiquer le code de parfait égoïsme que vous venez de m’énoncer.
« Elle s’est redressée, prête à fuir si j’insistais, et elle m’a dit, amère :
« — Je crois que les âmes très généreuses mettent leur bonheur à rendre heureux ceux qui les entourent, même au prix de leur propre repos… Mais c’est trop de vertu pour moi… Je ne suis pas capable de donner sans recevoir, ni d’aimer sans être aimée…
« Elle s’est détournée, bien résolue à rompre la conversation qui s’aventurait sur le terrain défendu de son intimité, et elle s’en est allée à son piano, qui m’a l’air d’être son confident suprême. Les notes, sous ses doigts, semblent un langage, et elle est merveilleusement douée pour le parler, sans s’astreindre à un travail régulier. Je l’écoutais ; elle jouait un scherzo avec une fougue passionnée ; puis, tout à coup, après un silence, elle a commencé une sorte de rêverie lente, plaintive, si douloureuse et suppliante que des sanglots semblaient y frémir… Elle avait ce regard songeur qui est le sien quand, assise sur sa fourrure blanche, elle contemple les flammes avec des yeux qui ne voient pas…
« Ah ! ces yeux, quelle admirable puissance d’expression ils possèdent et que de choses ils disent, révélant sa pensée si vivante, sans qu’elle en ait soupçon ! Très souvent, je les sens attachés sur les miens avec une espèce de curiosité ardente. Ils m’observent, m’interrogent, réfléchissent, trahissant, dans cette jeune âme ombrageuse, une résolution de demeurer close tant qu’elle n’aura pas démêlé si je mérite qu’elle me confie son cœur, avec tout ce que j’y devine de tendresse et de confiance jamais données, de tristesses, de révoltes, de désillusions qui l’ont atteinte bien avant l’heure, pauvre petite !
« Ma bien chère amie, est-ce donc qu’il y avait en moi un instinct maternel dont je ne soupçonnais pas encore l’existence ? Est-ce pour tromper l’angoisse de ma solitude, parce que je suis sans avenir, n’espérant rien, et que ce vide effrayant m’est si horrible que j’essaie à tout prix de le combler ?… La vérité, dont je m’étonne moi-même, c’est que le chaos de cette âme de petite fille m’attire étrangement. Pour peu que Josette me le permette, je devine que je pourrais m’attacher à elle… Bien trop pour ne pas souffrir encore, le jour où les circonstances nous sépareront, si elle est telle qu’il me semble l’entrevoir ; — pour souffrir plus encore, si je suis déçue par elle, découvrant que je me suis trompée en lui donnant une part de mon cœur…
« Ne me raillez pas d’être ainsi… N’espérant plus rien des grands, je vais instinctivement vers les petits, vers les jeunes qui, eux, peut-être, me seront bons et m’aideront à oublier mon isolement. Comme notre stupide cœur s’obstine à vivre toujours affamé d’affection ! Ah ! la solitude de l’âme supportée parmi des indifférents, c’est plus dur encore que je ne le supposais…
« J’avais connu déjà bien des heures et des jours tristes, lourds de tourments. Mais alors je possédais un bien dont je ne savais pas le prix, mon entière liberté !… J’avais des amis, devenus presque tous des étrangers pour moi, aujourd’hui… Mais alors, je pouvais aller près d’eux un moment distraire mon souci, oublier… Ah ! dépendre des autres à toutes les minutes, n’avoir strictement droit ni à leurs égards, ni à leur bonne grâce, tout juste à leur politesse !… Être, et ne pouvoir oublier que l’on est une personne payée qui, par conséquent, doit être prête à remplir tous les services qu’on lui demande… A les remplir au gré de ceux qui l’emploient sous peine d’avoir à subir les conséquences de sa maladresse… Être, mon Dieu, à peine plus qu’une domestique… »
Ghislaine s’arrêta court… Non, il ne fallait plus qu’elle écrivît… Manquant à toutes ses résolutions, voici qu’elle allait trahir l’intensité de sa détresse, en prendre plus violemment conscience à en parler !
Moins que jamais, il lui était, pourtant, permis de s’abandonner. L’heure du dîner allait sonner. Il lui fallait se garder un visage calme pour paraître parmi ces étrangers qui ne la considéreraient pas comme de leur monde, dont elle devinait, à l’avance, l’indifférente curiosité allant vers elle…
Ah ! Dieu, pourquoi ne pouvait-elle rester dans sa solitude ! Oh ! être libre, libre ! libre !… Pouvoir, comme autrefois, être triste ou gaie, sans contrainte autre que celle de sa volonté…
Le regret de sa vie passée l’étreignit si violent que des pleurs, soudain, lui brûlèrent les yeux, glissèrent sur son visage malgré sa révolte contre cette faiblesse…
Doucement, sa porte s’entr’ouvrait un peu.
— Je vous demande pardon, mademoiselle, de vous déranger, mais grand’mère…
C’était la voix de Josette.
Ghislaine tressaillit et se tourna d’un mouvement instinctif, oublieuse de la clarté de la lampe qui tombait sur son visage, accusant la trace des larmes. Elle en prit conscience dans les yeux de Josette dont une émotion soudaine bouleversait le regard… Clairement aussi, ce regard disait la double impression qui étreignait Josette, aller spontanément avec tout son cœur vers ce chagrin soudain révélé, ou discrètement paraître n’en rien remarquer…
Ghislaine, très vite, d’un geste machinal, avait passé la main sur son visage, et ce simple mouvement qui semblait montrer le désir de dissimuler sa peine, brisa l’hésitation de Josette. Elle demeura immobile sur le seuil de la chambre, un album de musique entre les bras. Alors Ghislaine obligea ses lèvres à trouver un sourire de bienvenue pour dire :
— Entrez, Josette. Ne restez pas ainsi à ma porte, vous me feriez croire que je vous semble bien peu hospitalière.
— C’est-à-dire que je me semble, moi, bien indiscrète de venir ainsi vous déranger chez vous… Grand’mère m’envoie vous remettre la musique d’un chœur qu’on répétera ce soir, afin que vous puissiez la regarder un instant si vous le désirez, car l’accompagnateur est encore malade…
— C’est bien, fit Ghislaine avec une inconsciente lassitude d’accent.
Josette l’enveloppa d’un coup d’œil rapide.
— Cela vous ennuie, n’est-ce pas ? Eh bien, ne le faites pas, je vous en prie… Vous êtes fatiguée. Je pourrai très bien, moi, remplacer le pianiste !
C’était la première fois que Josette sortait de la réserve où elle s’enfermait farouchement, et il y avait dans sa voix une telle sincérité d’intérêt qu’une seconde la tristesse de Ghislaine en fut allégée.
— Je vous remercie, Josette, je ne suis pas fatiguée, mais tout à la disposition de Mme de Maulde. Seul, mon deuil, qui est encore très récent, me fait redouter de quitter ma retraite.
— Oui, je comprends, fit Josette avec une douceur qui mettait une caresse dans sa voix chaude. Pourtant, c’est triste aussi, la solitude… Oh ! si triste !