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Seule

DEUXIÈME PARTIE (continued 2)

Reading edition

Un chant de valse s’élevait déjà, capricieusement rythmé, et des couples se levaient, commençaient à bostonner, suivant l’ondulation souple de la musique.

Les yeux de Marc rencontrèrent les prunelles profondes de Josette, et soudain son irritation tomba. Il s’inclina devant la jeune fille.

— Si Mme de Moraines veut bien m’excuser de la quitter aussi brusquement, je vous serai très reconnaissant, mademoiselle, d’accueillir la requête que Mme votre grand’mère daigne vous adresser en mon nom…

— Mais certainement, elle vous l’accorde… Allons, Josette, va vite danser ! Il est absurde que tu paraisses ainsi te désintéresser de ce qui se fait chez moi. Ghislaine, ma chère, je vous en prie, rendez la liberté à Marc qui se croit votre prisonnier !

Elle dit de sa voix grave, un peu hautaine :

— Je suis bien sûre que M. de Bresles ne croit rien de semblable ! Il sait que je désire avant tout qu’il vous soit agréable… M. de Gannes, voulez-vous me donner votre bras pour me conduire au buffet ?…

Elle se détourna tandis que Josette, confuse pour sa grand’mère, murmurait de sa manière caressante, se penchant vers elle :

— Je vous aime, ma Ghislaine.

Elle la remercia d’un frêle sourire ; mais son cœur demeurait lourd, comme aux heures mauvaises, et elle répondait, distraite, à Paul de Gannes tandis qu’ils traversaient lentement les salons à travers les groupes de danseurs. Pourtant, tout à coup, elle devint attentive ; il lui disait :

— Ne vous semble-t-il pas que notre ami de Bresles est conquis à son tour par votre Josette qui, de son côté, ne paraît pas le tenir aussi farouchement à distance que les autres ?… Voyez quel joli couple ils forment !

Elle ne répondit pas tout de suite. Elle aussi contemplait les deux jeunes gens. Plusieurs fois déjà, elle les avait vus passer, dansant une valse lente qui, à ses yeux clairvoyants, trahissait leur indifférence pour un plaisir de commande ; mais ils s’étaient arrêtés bien vite et causaient ; elle, harmonieusement fine, la main appuyée sur le bras de Marc, le visage nimbé par ce regard qui jaillissait de son âme même d’enfant heureuse…

Oui, heureuse, bien heureuse, puisqu’elle avait si large, sa part de richesses de toute sorte !… Avec une infinie tendresse, Ghislaine la considéra. En l’intimité de son âme, elle lui murmurait :

— O mon enfant chérie, tu ne connais pas ton bonheur !

Puis, tout haut, d’une voix un peu étrange, elle dit enfin :

— Oui, ils sembleraient faits l’un pour l’autre… Nous verrons ce que sera l’avenir…

Discret, M. de Gannes n’insista pas et changeant de ton, il interrogea courtoisement amenant la jeune femme vers le buffet :

— Que désirez-vous, madame, que je vous fasse servir ?

— Merci, je n’ai besoin de rien… J’ai un peu mal à la tête… Ce qu’il me faudrait, c’est le repos…

Oh ! oui, elle la souhaitait, la fin de cette soirée, elle désirait, et combien ardemment, le bienfait du silence, après tout ce vain bruit autour de son âme douloureuse… Cela seul qui lui eût fait du bien, c’était la tendresse de Josette, c’était l’élan du jeune cœur qui lui laissait oublier la misère de sa solitude…

Et un soupir d’allégement lui échappa quand, sa liberté enfin reconquise, elle se vit, avec la jeune fille, dans la voiture qui les ramenait à travers la nuit, — une nuit claire pointillée d’étoiles où, dans le ciel d’un bleu froid, luisait l’argent d’un mince croissant de lune.

Ardemment, elle attendait tout bas, le mot de Josette dont elle avait soif… Mais l’enfant ne parlait pas. Adossée au coupé, blottie dans sa pelisse soyeuse, elle demeurait immobile, regardant avec de grands yeux qui rêvaient le beau ciel d’hiver. Pour la première fois peut-être, se retrouvant seule avec la jeune femme, après plusieurs heures passées parmi des étrangers, elle n’avait pas vers elle un de ces élans d’ardente affection dont, malgré les années, elle restait coutumière.

Elles étaient si près l’une de l’autre qu’elles se frôlaient, mais leurs âmes n’étaient plus une… Celle de l’enfant se faisait lointaine, devenant une âme de femme qu’éblouissait une confuse et radieuse vision d’avenir.

Et la conscience que Ghislaine en éprouvait lui était à ce point angoissante, qu’une question lui échappa :

— A quoi penses-tu silencieusement ainsi ? ma Josette.

La jeune fille eut un tressaillement. Comme réveillée soudain, elle se pencha vers Ghislaine avec un baiser qui ne dissipa point en elle la poignante sensation d’isolement, parce que, seule, sa question l’avait mis sur les lèvres de Josette… Elle répéta :

— A quoi penses-tu ? mon enfant chérie.

— Je pensais, dit lentement Josette, que jamais encore, chez grand’mère, je n’avais passé une soirée qui me parût meilleure…

Tout bas, Ghislaine murmura, d’un accent où il y avait à peine une question :

— Parce que M. de Bresles était là…

— Maman, maman, que dites-vous ?… Que croyez-vous ?…

Elle n’avait pas dit « non » ; et, Ghislaine, dans la nuit, sentait le rayonnement de son regard… De la même voix assourdie, très douce, elle continua :

— Je crois, mon enfant chérie, que, si M. de Bresles te demandait de devenir sa femme, tu ne le repousserais peut-être pas comme les autres…

Josette ne répondit pas ; puis, tout à coup, cachant son visage sur l’épaule de la jeune femme, elle dit avec des lèvres qui tremblaient :

— Ghislaine chérie, à vous seule, j’avouerai cela, parce que vous êtes une seconde moi-même… « S’il me demandait d’être sa femme, il me semblerait que c’est mon bonheur même qui vient à moi !… »

V

Quelques jours plus tard, à une messe de mariage, comme Ghislaine arrivée juste à la dernière minute pour féliciter les mariés, sortait de la sacristie et rentrait dans l’église, elle aperçut la marquise de Maulde qui, ses propres devoirs de politesse remplis, attendait le retour du cortège nuptial. A travers sa face-à-main, elle lorgnait les très élégantes invitées que déversait la sacristie dans un bruissement soyeux de robes traînantes, une senteur de poudre de riz et d’essences fines. Tout de suite, elle reconnut Ghislaine, la trouva très jolie femme, habillée avec un goût qui lui était tout personnel… Mais remarquant qu’elle était seule, sans Josette, elle eut un froncement des sourcils mécontent, et aussitôt, interrogea, nerveuse :

— Eh bien, et Josette ? Où est-elle donc ? Vous ne l’avez pas amenée ?

— Non, elle ne connaît que peu ou point la mariée et elle avait, à une heure, un cours d’accompagnement qui l’intéressait beaucoup.

— Mon Dieu ! quand donc cessera-t-elle d’être une écolière ? Franchement, Ghislaine, vous la maintenez dans l’enfance plus que de raison.

— Parce que je lui laisse faire de la musique autant qu’elle le désire et de la façon qui lui plaît ?

— Parce que vous ne prenez nul souci de lui rappeler qu’elle a vingt ans et par conséquent qu’elle doit remplir ses devoirs de fille du monde, qui, à son âge, sont d’une réelle importance. Je sais, ma chère, que vous me trouvez fort indiscrète de me mêler de l’éducation de Josette ; mais, en somme, comme elle est ma petite-fille, je pense que j’ai, la première, voix au chapitre.

Ghislaine ne répondit pas, dédaigneuse de ces sorties, maintenant fréquentes, et trop délicate pour rappeler à la marquise à quel prix elle-même avait acquis le droit de considérer Josette comme son enfant. D’ailleurs, soudain, l’attention de Mme de Maulde se détournait d’elle, car l’orgue commençait une marche triomphale et le cortège sortant de la sacristie arrivait d’une allure rythmée, agitant, de profonds remous, la foule curieuse et bavarde qui emplissait l’église et se massait au bord de l’allée pour mieux voir…

De ce regard auquel nul détail n’échappait, Mme de Maulde contemplait le défilé. Ghislaine, elle, ne vit que la blanche apparition de la jeune épousée, son visage de créature heureuse, le geste confiant de son bras appuyé sur celui de son mari. Aussitôt, en son âme, s’était dressée la vision de Josette, ainsi emmenée vers l’inconnu, dans une même joyeuse clarté de cierges, au son des orgues, — emmenée par celui à qui elle aurait donné tout son cœur, pour la joie comme pour la peine…

Le cortège avait passé, et le flot des assistants descendait vers les portes de sortie, larges ouvertes sur la rue, que baignait un pâle soleil d’hiver. Frileuses, les femmes remontaient leurs fourrures, beaucoup cherchaient leurs voitures, qui approchaient difficilement du trottoir, envahi par les curieux.

— Ghislaine, vous allez, sans doute, recommencer vos félicitations chez les mariés, n’est-ce pas ? Alors, je vous emmène en voiture, dit Mme de Maulde, qui, distraite de son accès de mauvaise humeur, l’avait oublié déjà. D’ailleurs, je désirais vous parler, et vous avez l’habitude de vous faire si rare qu’il faut bien vous saisir au vol !

« Vous vous faites si rare !… » Les paroles mêmes que Marc de Bresles lui avait dites en la revoyant. Elle secoua la tête pour fuir le souvenir du jeune homme. Dans sa pensée, autant que dans son âme, vibraient encore les aveux confiants que, soudain, sa question avait fait jaillir des lèvres de Josette, ce soir où elles revenaient, dans la nuit, de chez la marquise de Maulde. Désormais, elle ne pouvait plus douter, le cœur de Josette allait vers Marc de Bresles, ce jeune cœur aimant qui savait si délicieusement se donner…

Distraite, elle avait suivi Mme de Maulde ; et ce fut par un effort de volonté que, s’arrachant à sa songerie, elle demanda, dès que la voiture les emporta :

— Vous souhaitez me parler, madame, qu’y a-t-il ?

— Il y a, ma chère, pour aller droit au but, — car nous n’avons qu’un instant à nous, — que je suis fort mécontente du parti pris de Josette de repousser tous les mariages qui lui sont offerts. C’est absurde ! Qu’attend-elle ? Que veut-elle ? Acquérir la réputation d’une poseuse qui ne juge personne digne d’elle, pour arriver tout bonnement un jour au personnage ridicule de fille montée en graine, comme disent les bonnes gens, si elle ne finit pas par épouser n’importe qui, n’ayant plus le choix. Puisque vous êtes la seule personne qu’elle daigne écouter, je vous serais très obligée de le lui faire comprendre… Elle a de nouveau refusé le marquis de Chambry, qui était un charmant garçon, de très bonne famille, de grande fortune, pourvu de brillantes relations, enfin de tout ce que peut souhaiter une femme…

— Qui ne demande à son mari ni grande intelligence, ni conception même vague de devoirs quelconques à remplir, ni goûts un peu élevés, ni souci de ne point gaspiller son existence dans des occupations stupidement frivoles de mondain désœuvré.

Presque avec âpreté, Ghislaine avait parlé. La marquise, dont elle attaquait ainsi les sympathies, la regarda, stupéfaite et irritée.

— Ah ! çà, Ghislaine, est-ce votre qualité de femme de lettres qui vous fait parler ainsi comme une anarchiste ?… Il est évident que si vous exprimez de telles opinions devant Josette, ses lubies n’ont plus rien d’étonnant ! Vous la détournez du mariage pour…

Ghislaine ne lui permit pas d’achever ; avec une sorte de gravité qui la domina, elle dit :

— Je la détourne, non du mariage, mais d’un mari qui ne la rendrait pas heureuse et qui ne serait pas digne d’elle.

— Digne d’elle ! En vérité, Ghislaine, que lui faut-il donc ? Vous la gâtez d’une façon déplorable et la transformez en ridicule petit spécimen d’orgueil féminin !… Eh bien, ma chère, si vraiment vous n’avez en vue que son intérêt, si vous ne souhaitez pas, comme on pourrait le croire, la garder près de vous pour vous distraire, trouvez-lui donc un mari qui ait l’heur de lui plaire en vous plaisant. Pour ma part, il y a, en ce moment, quelqu’un que j’en arrive à désirer lui voir épouser, c’est Marc de Bresles, qui paraît d’ailleurs la trouver assez à son goût…

— Marc de Bresles !

— Oui, Marc. Et pourquoi non ?

Ainsi, la grand’mère, après l’enfant, souhaitait ce mariage. Elle eut la sensation que doivent éprouver ceux qui, emportés par un invincible courant, se sentent entraînés loin du port entrevu… Une seconde, elle resta sans répondre. D’un regard qui ne voyait pas, elle considérait le missel que tenaient ses doigts gantés de blanc. Puis, d’une voix un peu lente, elle répéta :

— Pourquoi ?… Parce qu’il me semble que M. de Bresles est un peu âgé pour elle…

— Mais, ma chère, vous savez aussi bien que moi, ce me semble, que Josette a la singulière manie de considérer les vrais jeunes gens comme des poupons avec lesquels, tout juste, elle pourrait jouer au tennis ou bostonner. Les hommes mûrissants seuls ont droit à son attention. Marc, en définitive, n’a guère plus de trente-deux ans. Il est d’excellente naissance ; l’héritage de son oncle est considérable et lui ôtera le goût, qu’il se prétendait imposé par la nécessité, d’aller remplir, de côté et d’autre, des postes ridicules de petit ingénieur sans fortune… Je me suis renseignée à ce sujet auprès de Paul de Gannes…

— Et vous pensez qu’il plairait à Josette ?…

— Il est évident qu’en son honneur, elle s’humanise d’une façon sensible… Je l’avais déjà remarqué à Dieppe, et j’en ai eu plusieurs exemples dans leurs dernières rencontres à Paris. Mon expérience ne saurait me tromper. Elle l’accueille comme jamais je ne l’avais vue accueillir aucun homme. Et, mieux que personne, vous qui êtes sa confidente attitrée, vous devez le savoir !…

Ghislaine ne releva pas le propos que Mme de Maulde avait lancé de sa voix mordante. Peut-être même ne l’avait-elle pas entendu. Une pensée l’absorbait, accentuait le pli léger qui rayait son front, entre les sourcils ; et, d’un doigt machinal, elle tourmentait la fourrure de son manchon.

— Alors, vous pensez que Josette plaît… particulièrement à M. de Bresles… qu’elle lui plaît de telle sorte qu’il pourrait songer à la souhaiter pour femme ?

— Ma chère, pour qui connaît de Bresles, il est évident qu’elle lui plaît… particulièrement, comme vous dites. Je ne lui ai jamais vu, — et il y a longtemps que je peux l’observer dans le monde ! — je ne lui ai jamais vu accorder à aucune femme l’attention qu’il témoigne à Josette ! C’est pourquoi, étant donné qu’il ne peut guère tarder à se marier, je trouve que la réalisation du désir dont je parle serait très possible… Et c’est sur vous, Ghislaine, que je compte pour y aider…

— Sur moi ? madame.

— Mon Dieu, oui. Je rends ici hommage à votre toute-puissance ! Josette subit aveuglément votre influence, et Marc m’a l’air d’avoir en vous une confiance non moins absolue… Vous pouvez donc, usant de votre tact, si vous voulez bien en prendre la peine, les diriger un peu vers le but que je souhaite… Et je vous le demande.

Il y eut un imperceptible silence ; et la marquise, étonnée, tourna la tête vers Ghislaine :

— Eh bien, ma chère, qu’avez-vous donc à vous montrer si absorbée ? Est-il excessif de solliciter votre concours pour préparer l’avenir de Josette ?

D’un geste inconscient, Ghislaine passa la main sur son visage, comme si elle eût voulu y effacer tout reflet même de sa pensée ; puis, arrêtant droit sur Mme de Maulde son regard de femme désormais sans illusions, elle dit simplement :

— Vous pouvez être certaine, madame, que je ferai toujours tout ce qui sera en mon pouvoir pour le bonheur et le bien de Josette…

Oui, tout. Et elle avait, en cette seconde, la pleine conscience que c’était l’absolue vérité qu’elle disait là. Mais, ni l’enfant tant aimée, ni son égoïste grand’mère, ni Marc, ni personne au monde ne devait jamais soupçonner quel obscur désir, elle obligeait ainsi à mourir en elle…

L’impérieux besoin de solitude qui l’étreignait dans les heures difficiles s’emparait d’elle, aigu à en devenir une souffrance. Mais elle n’avait pas encore le droit de s’y abandonner.

Et, rejetée de nouveau dans l’atmosphère de fête où l’amenaient les circonstances, elle joua bravement son personnage de femme du monde dans les salons encombrés, saturés de l’odeur forte des tubéreuses, où elle entrait à la suite de la marquise de Maulde. De nouveau, elle félicita la jeune épousée qui souriait, toute rose sous le nimbe de son voile ; elle répondit à tous les saluts, les hommages, les mots de bienvenue qui l’accueillaient ; elle jeta même un coup d’œil complaisant sur les splendeurs étalées de la corbeille devant lesquelles s’extasiaient les curieuses… Puis, consciente d’avoir, enfin, droit à sa liberté, elle sortit sans prendre congé de la marquise, tant elle redoutait de se voir encore retenue.

Dehors, la bise glaciale la fit frissonner, l’enveloppant toute. Machinalement, elle se mit à descendre l’avenue Friedland, qui s’allongeait devant elle. Impatiente, elle songeait, irritée contre elle-même :

— Pourquoi suis-je triste ainsi ? Pourquoi les paroles de Mme de Maulde m’ont-elles fait mal ?

Pourquoi ?… Le besoin de voir clair en elle devenait si fort que, d’instinct, comme elle passait devant la chapelle du Saint-Sacrement, elle en monta les marches.

A cette heure, la chapelle était presque déserte. Au dernier rang des chaises, le long de la muraille, un misérable somnolait, les mains jointes d’un geste machinal ; un vieillard égrenait son chapelet ; des enfants, assis près d’une gouvernante, attendaient, avec des mines impatientes, qu’elle eût achevé sa prière… Ghislaine ne remarqua ni les uns ni les autres ; elle allait tout droit vers l’autel où l’ostensoir flamboyait autour de l’Hostie, devant laquelle deux religieux priaient.

Elle s’agenouilla, avec un signe de croix ; puis elle cacha son visage dans ses mains, enveloppée soudain par le calme profond que distillait le silence de la chapelle, dont les murs étouffaient la rumeur de la vie du monde. Aucun mot de prière ne lui montait aux lèvres ; mais toute son âme implorait le secours divin, la force qui fait les vaillantes et les dévouées… Et sa pensée recueillie précisa sans pitié :

— Je souffre, parce qu’il me faut donner Marc de Bresles à Josette !

Donner ! Le mot la fit tressaillir… Donner ! mais la vie de Marc ne lui appartenait en rien. Il l’avait jadis entourée d’une sympathie profonde, d’une sollicitude délicate et chevaleresque, — parce qu’elle était seule. Elle s’était sentie avec lui en communion de goûts, d’idées… Mais jamais, il ne lui avait fait entendre une parole qui pût éveiller en elle la pensée qu’elle eût une place dans sa vie…

Alors pourquoi eût-elle tant souhaité que ce fût un autre qui conquît enfin le jeune cœur de Josette ? Car il l’avait conquis ; elle le savait, avant même que la jeune fille lui en eût fait l’aveu avec une confiante tendresse… Et parce qu’elle connaissait son enfant, elle mesurait la force et la profondeur du sentiment, né d’une estime très haute, qui l’attirait vers Marc. Josette avait dit : « S’il me demandait d’être sa femme, il me semblerait que le bonheur même vient à moi. » Et elle était de celles qui ne donnent pas deux fois leur âme…

Avec la même impitoyable clairvoyance, Ghislaine pensa :

— Mon rôle, à moi, c’est de les rapprocher comme elle, ma Josette, le désire, comme le souhaite Mme de Maulde, comme lui, peut-être, le rêve…

Oui, elle devait les rapprocher, autant qu’il dépendait d’elle, tenter de donner à l’enfant qui lui était si chère, son bonheur de femme, après avoir été la suprême source de joie de sa jeunesse… Elle devait faire cela, sans nul misérable retour sur elle-même, oubliant qu’à certaines heures, elle avait senti qu’elle eût été infiniment heureuse de confier son isolement à un homme tel que Marc… C’eût été le repos… C’eût été sa part de bonheur humain !

Qu’importe ? Il fallait que, jusqu’au bout, elle accomplît la tâche qui avait été le viatique et la joie de sa solitude, qui lui avait apporté l’illusion bénie d’une maternité…

Qu’importait ce qu’elle avait, pour elle-même, souhaité, rêvé, attendu, aux heures où même les plus désenchantés et les plus sceptiques sentent encore tressaillir en eux l’éternelle espérance… Sa jeunesse était déjà loin derrière elle. Seule, elle l’avait passée… Seule, elle devait continuer à vivre, détachée infiniment de sa propre destinée, mettant sa joie en celle de l’enfant devenue sienne…

Les instants fuyaient… Elle n’en avait pas conscience. Mais un bruit de chaises heurtées près d’elle lui fit tout à coup relever la tête… Alors seulement, elle s’aperçut qu’elle pleurait.

Devant ses yeux, une horloge marquait trois heures et demie. Elle tressaillit. Si tard déjà… Elle se souvenait que Marc devait venir la voir ce même jour, vers quatre heures… Marc dont elle avait été heureuse d’attendre la visite… Marc à qui elle allait parler de Josette…

Elle se leva. Une seconde encore, elle contempla, avec une muette prière, l’autel où la flamme des cierges nimbait de clarté la pâleur de l’hostie… Puis, de toute son âme, elle murmura lentement, comme une mystérieuse promesse :

— O ma Josette, mon enfant, ma petite Joie, tout le bonheur que je n’ai pas eu, si Dieu m’aide, je te le donnerai…

Alors, se détournant, elle sortit et vite, elle rentra chez elle. Maintenant, la paix suprême qui naît de l’entier renoncement pénétrait son âme tourmentée…

VI

Elle ôtait à peine ses vêtements de sortie quand le timbre d’entrée annonça un visiteur.

Était-ce donc déjà Marc ?

— M. de Bresles fait demander si Mme la comtesse peut le recevoir ?

C’était bien lui…

Le domestique disparu, elle se regarda une seconde dans la glace. D’un geste machinal, elle soulevait l’ondulation souple des cheveux blonds, tordus très haut, que son chapeau avait un peu froissés ; puis, elle considéra son image avec les mêmes yeux dont elle eût examiné celle d’une étrangère.

Elle murmura :

— A peine, suis-je encore une jeune femme !… Comment puis-je hésiter à accepter tout de suite le renoncement qui me sera imposé par la force des choses dans quelques années, — si tôt venues !… Je ne dois plus être qu’une mère, rien qu’une mère…

Elle quitta sa chambre et se dirigea vers le petit salon, dont elle souleva la portière. Debout, Marc attendait devant un portrait de Josette, le dernier fait, où elle apparaissait merveilleusement vivante, exquise vision de créature en son printemps.

Une seconde, Ghislaine regarda le jeune homme, si absorbé qu’il n’avait pas entendu le bruissement de sa robe ; puis, laissant retomber la portière, elle entra, disant :

— Mon ami, soyez le très bienvenu ! Je suis heureuse de vous voir.

Il eut un mouvement d’homme rappelé soudain à la réalité et vint à elle avec cette même expression de plaisir très sincère qui lui était douce autrefois, comme l’étreinte si ferme de sa main quand elle lui donnait la sienne… Josette avait raison de dire qu’il devait être bon de sentir la protection de cet homme…

A peine, la pensée distraite, elle entendait les paroles qu’il lui adressait, s’excusant d’être peut-être arrivé un peu tôt.

— On me dit que vous venez de rentrer… Je crains de vous avoir dérangée…

Elle l’arrêta, souriant un peu, de ce sourire qui vient de l’âme même :

— Vous ne me dérangez pas, je vous attendais… Car j’espérais bien que vous vous souviendriez, — si j’osais, je dirais, enfin ! — que je suis pour vous une vieille amie, à qui vous deviez une vraie visite de bonne arrivée pour vous faire pardonner de ne pas avoir donné signe de vie pendant des années !

— Ne m’en veuillez pas ! Je vous assure que, très profondément, j’ai souffert de laisser rompre, par mon silence, les liens qui me rattachaient à ceux que j’avais laissés derrière moi… Mais j’étais parti résolu à n’importuner personne de mon souvenir…

— Pourquoi ? fit-elle avec sa douceur grave.

— Parce que je trouvais, je trouve que ceux qui partent comme j’étais parti, ne laissant derrière eux aucune affection profonde qui les suive anxieusement, vive de leur vie à travers la distance, ceux-là se doivent à eux-mêmes et aux autres de demeurer dans la solitude qu’ils ont choisie…

— Oui, s’ils l’ont choisie parce qu’ils l’aimaient… Mais pour vous, il n’en était pas tout à fait ainsi…

— Puisque j’avais librement accepté ma situation, je n’avais guère le droit de m’en plaindre ! D’ailleurs, cette vie rude, toute d’action, m’a été bienfaisante et je l’ai vraiment goûtée… Seulement…

Et il eut un sourire très jeune :

— Seulement, maintenant que le monde civilisé m’a repris, j’en arrive à me souvenir, avec étonnement et curiosité, de cet autre moi qui vivait comme une façon de sauvage, campait sous la tente, chassait au désert, se lançait, dès qu’il en avait l’occasion, dans des équipées où il risquait son existence, uniquement pour la saveur du danger… Un plaisir que, sans doute, je ne connaîtrai plus ainsi…

D’un indéfinissable accent, elle dit :

— Mais vous en connaîtrez d’autres, meilleurs, — que je vous souhaite ! — qui ne vous laisseront pas regretter l’Afrique et les heures bonnes que vous lui avez dues !

Il répéta, gaiement :

— Les heures bonnes !… Mais il y en a eu de bien différentes aussi !… A vous entendre parler, il semble que je revienne d’un pays de cocagne ! Alors que, honnêtement, je dois reconnaître que, pour se plaire là-bas, il faut avoir comme moi, une humeur d’aventurier !…

— Parce que ?…

Elle avait le don d’interroger avec un accent qui, irrésistiblement, attirait la confiance ; et c’était, pour lui qui n’avait ni mère ni sœur dont la sollicitude l’eût enveloppé, c’était une douceur inattendue que cette pure sympathie de femme dont il savait la sincérité. Conquis, il ne craignait plus de parler de lui-même. Comme à une incomparable amie, très sûre, qui savait tout comprendre, il laissait entrevoir les souvenirs, les impressions, les rêves, les déceptions jetés en lui par ses cinq années d’exil. Et il ne s’apercevait pas qu’il ne lui parlait plus comme jadis, à la femme qu’on voudrait faire sienne… En elle, il ne voyait que la délicate confidente. Et elle le sentait si bien… oh ! si bien !…

Seulement, elle ignorait ce qu’il avait souhaité autrefois, ce qu’avaient empêché l’amour pour elle du comte de Moraines, la jalouse tendresse de Josette…

Elle demanda :

— Maintenant c’est fini, n’est-ce pas ? vous ne vous laisserez plus entraîner vers des postes pareils qui vous éloigneraient de tous vos amis ?

— Non, sans doute… A moins que les circonstances ne me détachent une fois encore de ma terre de France que je suis si heureux pourtant d’avoir retrouvée… Si je ne puis m’y fixer… comme je le rêve ! — peut-être, pour oublier ma solitude, repartirai-je de nouveau… Mais, en ce moment, il ne m’est guère possible d’entrevoir mon avenir… J’ai seulement la certitude très nette que j’approche d’un de ces instants où la vie se décide…

Il s’arrêta court. Et comme s’il eût craint d’en dire trop, comme s’il eût redouté une question, changeant brusquement de ton, il s’exclama avec un sourire :

— Mais, madame, vous me faites odieusement parler de moi, du moi haïssable ! Pour que je me le pardonne, suivez mon exemple… Que je sache un peu à mon tour, ce qu’ont été pour vous ces dernières années…

— Elles ont été heureuses, douces, à ne me rien laisser regretter ni souhaiter…

En parlant ainsi, elle pensait au chaud rayonnement dont la tendresse de Josette avait illuminé sa vie. Lui ne le devina pas et la sentit plus lointaine entrée dans un monde qu’il ne connaissait pas…

Un regret passa en lui. Avec un imperceptible reproche, il dit :

— Savez-vous, madame, que vous façonnez trop bien ceux qui vous aiment, à votre image ! Autant que vous-même, ils sont silencieux sur tout ce qui effleure même votre vraie vous…

Elle sourit un peu. Malgré toute sa volonté, elle trouvait une douceur à l’entendre parler de la sorte.

— Josette seule est ainsi… Les autres point, je vous assure…

— C’est par eux, en effet, que j’ai tout d’abord appris que vos amis ont le droit d’être très fiers de votre talent et de vos succès…

— Mon talent !… Mes succès !… Oh ! je vous en prie, ne leur faites pas tant d’honneur… Vous me rendriez confuse de mon ingratitude à leur égard !… Ah ! mon talent ! il m’est si égal dès que je cesse de le considérer, — ce qui fait bondir Josette, — comme mon gagne-pain…

Presque impérieusement, il dit :

— Vous n’avez plus à gagner votre vie !

— Si… Et vous qui m’avez connue, après ma ruine, qui m’avez aidée, vous le savez mieux que personne…

— Mais les mauvais jours, heureusement, sont passés pour vous…

Elle arrêta sur lui son regard pensif et se redressant un peu, dans son fauteuil, elle dit :

— Pourquoi ainsi parler ?… Aussi bien que moi, je suis certaine, vous comprenez que mon mariage avec M. de Moraines ne pouvait réellement changer ma situation. Les apparences seules devenaient autres…

— C’est vrai…

Jamais plus peut-être qu’en cette minute, ils n’avaient eu si parfaite communion de pensée, dans leur dédain de toute fortune à laquelle ils ne se reconnaissaient pas droit. Elle poursuivait :

— J’ai donc travaillé. Et, en vérité, j’ai réussi comme jamais je ne l’aurais espéré autrefois, dans mes rêves les plus ambitieux… Grâce à Dieu, maintenant, comme vous le disiez tout à l’heure, je suis indépendante, et je le serai encore quand Josette sera mariée et que, comme une vraie mère, j’aurai même pu mettre ma part dans sa dot…

— Dans sa dot ?…

— Oui, ainsi que je l’ai toujours espéré, j’aurai la joie de pouvoir apporter dans sa corbeille, ce que m’avait légué la générosité du comte de Moraines…

Elle parlait avec une telle simplicité, tenant sa conduite pour si naturelle que Marc sentit qu’elle se fût étonnée d’un mot qui l’approuvât ou la blâmât. Elle continuait, un léger sourire sur sa bouche grave :

— Il y a un instant, je vous disais que je me trouvais bien ingrate de traiter avec tant d’indifférence le don d’écrire qui m’a été accordé… Dans l’avenir, sans doute, je lui devrai bien plus encore que maintenant. Il me permettra le travail qui, seul, pourra me faire supporter le vide laissé en moi par le départ de Josette…

— Son départ ?… Où va-t-elle partir ?…

Elle avait tressailli à cette exclamation où elle sentait bien autre chose que de la surprise…

— C’est à son mariage que je fais allusion… Maintenant, chaque jour, je m’attends à me la voir enlever…

— Oui, fit-il d’un indéfinissable accent, je comprends que les hommes qui l’approchent, souhaitent tous être aimés d’elle… Quelle délicieuse créature vous l’avez faite !… Tout à la fois, si jeune fille encore et déjà si femme ! Elle a une personnalité singulière chez une enfant de son âge ; et pourtant comme elle vous ressemble d’âme, d’idées, de goûts ! même aussi de mouvements et d’allure !…

— C’est une petite Ghislaine toute jeune, tout heureuse, toute souriante, comme la Ghislaine que vous n’avez pas connue et que j’ai été ; — il y a si longtemps que je ne m’en souvenais plus…

Elle devina qu’il allait protester ; et, pour l’arrêter, elle continua doucement :

— Savez-vous que je suis très fière d’entendre ainsi juger ma fille par vous ? moi qui, mieux que personne, sais tout ce qu’il y a en elle d’intelligence, de droiture et de sincérité, de bonté délicate, d’exquise et chaude tendresse… Souvent, trop souvent ! Mme de Maulde me reproche de ne pas l’influencer pour accepter les mariages qui lui sont offerts… C’est que je sais qu’ils sont indignes d’elle… Car je devine tout ce qu’elle sera pour celui qu’elle aimera…

— Elle sera le bonheur même !…

Oh ! ces mots ! Les mêmes que Josette avait dits parlant de Marc… A lui, ils avaient dû échapper, car il s’arrêta et, violemment, ses dents mordirent les lèvres qui n’avaient pas su demeurer closes… Sans relever ses paroles, elle finissait :

— J’ai promis à M. de Moraines que je serais une mère pour elle et, autant qu’il dépendra de moi, je la laisserai marier seulement à un homme qui pourra la rendre heureuse, comme en ma jeunesse, j’ai souhaité l’être…

Il ne répondit pas… Pourquoi ?… Que pensait-il ?… Un pli, soudain, barrait son front que les flammes du foyer mettaient en pleine lumière. Elle aussi demeura silencieuse. Le jour d’hiver se mourait autour d’eux, faisant leurs âmes recueillies… Elle pensait qu’elle devait parler, protégée par cette ombre qui empêcherait qu’il pût lire sur son visage… Mais soudain, les mots lui apparaissaient si douloureux à prononcer qu’il lui semblait que jamais elle n’aurait le courage de les dire… Une bizarre pitié l’angoissait, pour elle-même, pour la faible Ghislaine qui vivait encore en elle et qui, tout bas, se révoltait désespérément devant l’épreuve nouvelle…

Alors, elle chercha des yeux le petit portrait de Josette ; et le regard arrêté sur la chère image, elle commença lentement :

— Savez-vous ce que je rêve, mon ami…

— Ce que vous rêvez ?

— Oui… Je rêve de vous donner Josette parce que je crois que ce serait son bonheur et le vôtre…

— Me la donner… Elle ?…

Il s’était levé, une telle émotion sur son visage énergique, que Ghislaine eut l’impression qu’elle éveillait soudain en lui une vision éblouissante… Elle était certaine désormais qu’il aimait Josette, — qu’il le sût ou non…

Il répéta :

— Me donner Mlle Josette pour…

— Pour femme, oui… Car vous n’êtes pas destiné à vivre seul…

— Non, mais ce serait fou à moi d’espérer une femme telle que celle-là !… Vous êtes cruelle, madame. Pourquoi me tentez-vous ?

Ainsi qu’elle l’avait prévu, dans le crépuscule approchant, il ne pouvait observer son visage ; il ne pouvait voir que, fixement, elle regardait l’anneau d’or qu’elle portait au doigt, — symbole du lien qui avait enchaîné sa vie… Il ne savait pas que d’un mot, il l’eût fait sangloter, comme sanglotent les jeunes quand un coup trop dur les atteint…

— Je vous tente en quoi ? mon ami…

— Mais en me jetant dans la pensée, dans le cœur, dans tout l’être enfin, le rêve irréalisable d’épouser cette enfant…

— Irréalisable… pourquoi ? Parce que… vous ne l’aimez pas ?

De toute son âme, elle l’interrogeait. Presque rudement, il jeta :

— Mais parce que je ne puis espérer être, moi, aimé d’elle qui n’a qu’à choisir parmi tant de jeunes hommes autrement séduisants que moi !… A ses yeux, je ne suis, je ne peux être qu’un vieil ami, en qui elle a confiance, parce qu’elle sait que vous voulez bien me témoigner un peu de sympathie et qu’elle a, en vous, une foi absolue…

— Ne parlez pas ainsi, il me semble entendre Mme de Maulde.

Mais ses paroles n’arrivèrent même pas aux oreilles de Marc ; debout devant elle, il tourmentait d’un doigt machinal les feuillets d’une revue posée sur une table, près de lui, et il répétait :

— Épouser cette enfant !… Mais c’est impossible…

Avec une grave douceur, elle dit :

— Si c’était impossible, je ne vous en aurais pas parlé, mon ami.

— Voulez-vous donc dire qu’elle ne me repousserait peut-être pas, si j’osais venir à elle ?…

Dans l’ombre grandissante de la pièce, elle sentait un regard qui l’interrogeait ardemment, avec une sorte de passion anxieuse où tremblait une espérance… Et elle avait encore, vibrant dans le cœur, l’aveu de Josette murmuré un soir…

Dieu ! comme lui et elle, ils allaient l’un vers l’autre, conduits par la mystérieuse attirance qui joint les âmes… Et que déjà, ils étaient loin d’elle !

D’une voix qui s’assourdissait, elle répondit, — puisqu’il le fallait :

— Je pense que Josette a pour vous une… sympathie et une… estime que je ne lui ai encore vu éprouver pour aucun des hommes qui ont souhaité l’épouser… Ce serait votre œuvre de conquérir pour toujours ce cœur que moi seule, jusqu’ici, j’ai possédé tout entier, dont vous seriez le premier amour… Personne au monde, mon ami, ne m’est cher comme cette enfant !… Certes, — je suis comme toutes les mères ! — ce sera pour moi un déchirement de la donner, car c’est mon bonheur même que je donnerai… Mais ce serait aussi ma consolation et ma force qu’elle me soit prise par vous qui saurez l’aimer, la diriger, la protéger, la comprendre comme elle mérite de l’être…

— Merci ! fit-il tout bas, bouleversé par l’accent dont elle venait de parler, qui avait quelque chose de brisé.

Et s’inclinant, il prit sa main et la baisa…

Ni l’un ni l’autre, ils ne parlaient plus, songeurs, n’ayant pas conscience des minutes qui fuyaient !

Dans le silence de la pièce, le timbre de la porte d’entrée résonna tout à coup.

Lui comme elle, ils tressaillirent, ramenés de très loin… Elle secoua la tête et murmura faiblement :

— Ah ! j’avais oublié, après cinq heures, je reçois…

Il se levait, incapable d’une conversation banale devant des étrangers. Mais déjà la porte du salon s’ouvrait et le domestique introduisait Étienne Dechartres…

VII

Janvier finissait avec une semaine de très grands froids qui avaient glacé les lacs du Bois, y attirant aussitôt une foule allègre de patineurs. Et, à travers la vitre relevée de son coupé, la marquise de Maulde s’amusa une minute à considérer leurs silhouettes fuyantes d’ombres noires sur la plaine blanche, alors qu’elle arrivait avec Josette au Cercle des patineurs où il lui avait convenu de voir la jeune fille figurer cette après-midi-là…

Une âpre bise d’hiver soufflait à travers les branches poudrées de givre, sous le pâle soleil qui les irisait ; et, bien vite, la marquise, descendue de voiture, se rapprocha des braseros qui flambaient joyeusement avec de grandes lueurs fauves, autour desquels le cercle était nombreux.

Josette, elle, tout de suite entourée, se faisait attacher ses patins, insensible à la morsure du froid qui rosait son visage, avivait l’éclair de ses larges prunelles veloutées. Avec une animation souriante, elle causait, répondant aux propos des patineuses, ses amies, immobilisées une minute près d’elle, aux saluts des hommes qui venaient solliciter la grâce de patiner un moment avec elle. Toute, elle semblait au plaisir, très vif pour elle, de glisser sur cette plaine blanche.

Et pourtant une déception venait de détruire tout son plaisir… Celui que, en son cœur, elle s’attendait à retrouver n’était pas là. Quand elle était arrivée, son regard, tout de suite, avait couru sur la phalange masculine des patineurs dans laquelle, à l’avance, elle eût juré qu’elle apercevrait la haute silhouette qu’elle aurait distinguée entre mille ; comme dans la foule même, elle eût senti sur elle le regard d’une impérieuse douceur qui attirait vers lui tout son cœur si jalousement gardé, — qu’il avait conquis pourtant !…

Elle le savait bien, maintenant. Elle comprenait le pourquoi de ce rayonnement de soleil qu’elle avait dans l’âme quand elle le rencontrait… Et elle l’avait bien souvent rencontré pendant les deux derniers mois ; comme si quelque secrète volonté s’appliquait sans cesse à les rapprocher. Elle sentait bien qu’elle n’eût plus rien souhaité s’il lui avait demandé sa vie, qu’elle lui eût donnée avec une foi infinie.

Mais la lui demanderait-il jamais ? Ghislaine qui, seule, connaissait le secret que nul ne devait soupçonner même, Ghislaine ne semblait pas croire qu’elle rêvât l’impossible. Elle lui avait dit :

— Aie confiance en moi et attends !…

Et parce que la jeune femme avait parlé, enveloppée par la maternelle protection qui la mettait divinement en paix, elle attendait, heureuse, que, pour elle, sonnât enfin l’heure exquise entre toutes…

Car elle savait bien aussi qu’avec nulle autre, Marc de Bresles n’était ce qu’il se montrait avec elle. Son intuition de femme ne la trompait pas. Avec une allégresse mystérieuse, après chacune de leurs rencontres, elle sentait leurs deux pensées, leurs deux âmes, leurs deux vies plus proches…

Aujourd’hui, il n’était pas là ! Pourquoi… Pourtant, à l’Opéra, devant lui, Mme de Maulde avait, la veille même, parlé de cette séance au Cercle des patineurs… Sa raison lui murmurait que bien des motifs avaient pu le retenir, mais aucune réflexion ne pouvait apaiser son regret qu’il fût absent…

Elle en eut conscience et un petit sourire de pitié pour elle-même glissa sur ses lèvres :

— Et c’est moi la fière Josette qui en suis venue là ! Heureusement, personne ne le sait…

Non, personne n’en eût eu l’idée cette après-midi-là, tant elle semblait s’amuser des courbes savantes qu’elle accomplissait, conduite par un habile patineur que sa souplesse ravissait et qui, s’il l’avait osé, eût protesté quand elle l’arrêta tout à coup, se croyant appelée par Mme de Maulde… Mais c’était une autre voix que celle de la marquise qui avait prononcé son nom…

Elle tourna la tête et une joie lui fit bondir le cœur. Marc était là qui la regardait, venait à elle, lui tendait la main et, tout en la saluant, demandait avec une prière dans les yeux : — N’est-ce pas mon tour maintenant ?

Elle eut un sourire qui faisait d’elle, soudain, l’éternel et charmeur sphinx féminin.

— Votre tour ?… Mais êtes-vous bien sûr de ne pas l’avoir laissé passer ?… Il est très tard, vous savez.

— Oh ! oui, je sais !…

Plus bas, de son accent de sincérité absolue, il avait dit cela ; et, en elle, pénétra tout à coup la certitude très chère qu’il avait autant qu’elle-même désiré la minute qui les réunirait. Alors, elle lui abandonna ses deux mains, et, d’un élan large et puissant qui ressemblait à un envolement, il l’entraîna sur l’étendue blanche, moirée de reflets bleus. Sans volonté, dans la douceur de la minute présente, elle se laissait conduire, grisée délicieusement par la conscience qu’il était là pour elle seule, par le bleu pur de ce ciel d’hiver, par la lumière blonde du pâle soleil, par le souffle de l’air vif qui lui fouettait le visage, jetant sur la peau une clarté plus rose.

Parce qu’elle lui répondait seulement en petites phrases courtes, il se pencha un peu vers elle, cherchant son regard, — comme un altéré aspire à la source vive. Il l’aperçut toute fine dans sa veste de fourrure, fraîche autant que les roses de Nice qui, près du col, en étoilaient le duvet sombre, une expression de rêve sur son jeune visage. Et, jaloux de la songerie qui la lui enlevait, il demanda avec une douceur dominatrice :

— A quoi pensez-vous, si grave ?

Mais avant qu’elle lui eût répondu, un traîneau mal dirigé arrivait sur eux très vite, tellement qu’elle fut frôlée et chancela. Il la retint d’un geste sûr, avec une exclamation si effrayée qu’elle tressaillit. Jusqu’à cette minute, elle eût cru que Ghislaine seule était capable de s’inquiéter ainsi, qu’une ombre même de danger l’effleurât… Elle vit qu’il avait pâli et son cœur se mit à battre, en sa poitrine, à larges coups.

— Vous n’avez pas été heurtée ? Vous n’êtes pas blessée ?

— Oh ! non ! pas du tout… J’ai seulement été un peu saisie. Et je suis confuse de vous avoir fait peur pour moi…

Confuse, mais heureuse aussi… heureuse à ce point qu’une seconde, elle ferma les yeux, effrayée de ce qu’il pouvait y lire… Ainsi conduite par lui, dont elle sentait autour d’elle l’infinie sollicitude, elle avait l’impression d’être emportée en plein rêve… Il répétait de la même manière, doucement souveraine :

— A quoi pensez-vous ?

Avant que sa volonté eût arrêté ses paroles, elle murmura lentement :

— Je pense que j’irais ainsi au bout du monde…

— Vous me laisseriez vous emmener partout où je le souhaiterais, même dans les pays sauvages où j’ai aimé à vivre ?…

Sans tourner la tête vers lui, elle répéta avec une sorte de gravité frémissante :

— Oui, je me laisserais emmener, parce que je pense que si vous le faisiez, c’est que je vous en aurais donné le droit…

Brusquement, il cessa de patiner, l’arrêtant ainsi, et, avec une ardente volonté, il chercha le regard qui se dérobait. Il avait la sensation nette que la minute décisive d’où dépendait son avenir, dont il devinait l’approche depuis des semaines, cette minute-là était venue ; que son avenir, il ne pouvait plus le concevoir sans que Josette de Moraines en fût le bonheur même…

Il implora :

— Je vous en supplie, donnez-moi vos yeux pour que j’y lise la vérité… Savez-vous ce que vous venez de dire ?… ce que vous me laissez espérer ?…

Elle ne répondit pas, ses lèvres tremblaient, mais, dans le visage que l’émotion faisait tout blanc, les yeux parlaient, lumineux d’une clarté d’aurore…

Immobile comme lui, elle se tenait toute droite, recueillie dans l’enivrante certitude qu’elle allait entendre les mots dont elle se souviendrait aussi longtemps qu’un souffle l’animerait, même fût-elle devenue une vieille, très vieille femme… Comme lui, elle avait oublié tout ce qui n’était pas eux… Même en son âme à elle, le souvenir chéri de Ghislaine avait reculé, pâli, effacé par la splendeur du présent…

Il répéta :

— Savez-vous ce que vous me faites espérer ? Je vous en supplie, répondez-moi ! Est-ce vraiment…

A son tour, il hésitait. Et ce fut elle qui répéta :

— Est-ce vraiment…

— Est-ce vraiment que vous me permettez de vous aimer ?… Auriez-vous foi en moi pour me confier votre vie, afin que, de toute mon âme, de toutes mes forces, je m’emploie à la rendre heureuse ?…

— Si vous m’aimiez comme je vous aimerais, je serais heureuse à ne plus rien souhaiter d’autre !

Lentement, avec une sorte de passion grave, sa jeune voix articulait les mots. En l’âme même de Marc, ils résonnèrent… A peine, pourtant, il osait y croire…

— Josette, je vous comprends bien, dites ?… Répétez-le que vous voulez bien consentir à devenir ma femme ?

Du même accent, elle dit :

— Ce serait pour moi le bonheur que, de toute mon âme, je désire vous donner…

Cette fois, il ne doutait plus. Étroitement, il enveloppa dans les siennes les mains frémissantes qui s’abandonnaient… En son cœur d’homme, chantait la même joie divine qui palpitait éperdument en elle… Pour aucune femme, — même pour Ghislaine, dont il avait aimé la grâce et le fier courage, — il n’avait éprouvé aucun sentiment comparable à celui qui l’amenait vers cette enfant dont la jeunesse l’enivrait… Jeunesse de l’âme, jeunesse de la pensée, jeunesse de tout l’être dans la merveilleuse fraîcheur de la vingtième année… A travers le temps, les soucis, les épreuves qui l’avaient durement trempé, il était venu à elle, la fiancée d’élection, pour qu’elle lui fût donnée, incarnation radieuse de son bonheur humain…

Et une telle réalité, entrée ainsi subitement dans sa vie, lui semblait si belle, — à n’y point oser croire ! — que, malgré lui, il pria encore, sans détacher les yeux du cher petit visage :

— Répétez-moi que vous voulez bien être ma Josette, à moi, mon amour, mon unique… Vous qui, depuis des semaines, êtes pour moi la tentation vivante !

Elle murmura :

— Pourquoi ?

— Parce que j’avais peur d’être repoussé et de perdre ainsi même le droit de vous voir… Josette, ma précieuse petite Josette, vous ne craignez donc ni les années que j’ai plus que vous, ni mon méchant caractère, dont j’ai bien peur de n’arriver jamais à me corriger tout à fait ?… Vous me pardonnerez d’être jaloux de tout ce qui vous effleurera même, jaloux de vous garder pour moi seul, d’être le premier dans votre cœur, parce que vous serez pour moi la seule, l’âme même de la vie…

Elle eut un rayonnant sourire :

— Il faudra bien que je vous pardonne, puisque c’est ainsi, seulement, que je sais aimer, moi aussi…

Oui, ainsi elle avait aimé Ghislaine… En cette minute, elle l’avait oublié, et il lui semblait qu’elle allait aimer pour la première fois…

Inconsciemment, dans un instinctif désir d’être plus seuls, ils reprenaient, sur la glace, leur course, pareille à un vol, fuyant les couples qui les eussent troublés dans la douceur de l’heure exquise…

Une voix, tout à coup, à l’oreille de Josette, la fit tressaillir comme une note fausse. Au passage, une amie lui jetait, avec une flamme de malice dans les prunelles :

— Josette, Mme de Maulde se plaint que M. de Bresles vous accapare, et elle vous réclame parce qu’il est tard !

Était-il tard ? Elle regarda autour d’elle avec des yeux de créature soudain réveillée. Y avait-il des années ou une seconde que Marc l’avait emmenée pour lui dire les paroles divines ?… Le soleil s’était caché. Une brume voilait les lointains, et, sur le ciel, devenu d’un gris morne, les arbres profilaient maintenant leurs branches givrées… Pourtant le paysage assombri demeurait pour elle lumineux comme une vision d’apothéose. Marc la contemplait… Ah ! il était bien à elle comme elle était bien à lui !…

Il la ramenait. Doucement, elle dit :

— Ne parlez pas encore maintenant à grand’mère. Je veux que Ghislaine apprenne la première… Si vous saviez ce qu’elle a été pour moi !…

Il inclina la tête, tressaillant au nom de la jeune femme.

— Moi aussi, j’ai envers elle une dette dont je ne pourrai jamais m’acquitter !… C’est elle qui m’a donné l’audace d’aller à vous, ma précieuse petite aimée, qui m’a permis d’espérer, qui a tout fait pour nous rapprocher…

— Ghislaine, ô ma Ghislaine chérie ! murmura Josette.

Une reconnaissance passionnée la bouleversait toute. Elle eût voulu être blottie déjà contre l’amie qui avait été pour elle la plus dévouée et la plus aimante des mères, pour lui dire, dans ses baisers, quelle gratitude infinie elle avait plein le cœur pour elle !…

Mais, d’abord, il lui fallait remplir bien correctement son personnage de fille du monde devant le cercle qui entourait sa grand’mère, cacher à toutes les curiosités, son allégresse délicieuse ; puis, pendant le retour vers Paris, répondre aux propos de Mme de Maulde, à ses questions imprévues, à ses réflexions… Heureusement pour elle, la marquise offrait à une amie de la ramener ; et ainsi elle allait pouvoir revenir, recueillie en son rêve ; — ce rêve qui était une réalité !

La voiture roula vers Paris. A peine, elle entendait la conversation engagée près d’elle. Avec de grandes prunelles qui songeaient, elle regardait fuir le chemin familier à sa vue ; et, tout bas, par instants, elle se prenait à se demander si elle était vraiment la même Josette qui, trois heures plus tôt, avait traversé ces avenues, suivi ces rues sans que nulle obscure divination l’avertît que l’inoubliable minute approchait… Un désir s’avivait en elle de retrouver Ghislaine, de lui tout dire…

Désir si impérieux que, aussitôt ramenée par la marquise, sans prendre même le temps de quitter ses vêtements de sortie, elle se dirigea vers la chambre de la jeune femme :

— Ghislaine, je puis entrer ?

— C’est toi ? chérie. Tu n’as pas eu froid ? Je…

En parlant, elle avait relevé sa tête inclinée vers le bureau où elle écrivait ; mais, brusquement, elle s’interrompit… Sur le visage de Josette, une telle lumière rayonnait, qu’elle eut l’intuition que Marc avait parlé…

D’un geste vif, elle repoussa les feuilles éparses devant elle. Ah ! quelle misère était l’œuvre que son imagination créait, auprès du roman qui vivait là, tout près d’elle…

— Josette, mon enfant chérie, qu’y a-t-il ?

Elle l’attirait dans ses bras, loin de la clarté de la lampe, sur le petit canapé placé dans l’ombre ; mais Josette se laissa glisser aux genoux de la jeune femme et, comme au temps où elle était petite fille, elle mit sa tête contre ce cœur qui lui avait tant donné…

— Maman, ma Ghislaine, il m’a demandé d’être sa femme… Nous sommes fiancés… Et c’est divinement bon !

Ghislaine ne répondit pas, brisée par une émotion qui, soudain, lui remplissait la gorge de sanglots… Mais ses lèvres tremblantes se posèrent sur le petit visage chéri, fermant les yeux qui, triomphalement, disaient le bonheur sans nom entré dans la jeune âme pour y effacer, en souverain, toutes les autres joies. En son souvenir, une phrase tintait, jaillie d’un passé qui s’achevait, — une phrase enfantine que Josette, petite fille, lui disait parfois :

— Maman, je voudrais ne jamais me marier pour n’aimer personne autant que vous…

Oh ! l’ironie suprême d’avoir ce souvenir quand l’âme de l’enfant mourait en Josette, à qui venait de naître une âme de femme.

Elle murmura, Josette, toujours étroitement serrée contre elle :

— Tu es heureuse ? ma bien-aimée petite.

— Oh ! oui, bien heureuse !… comme je ne pensais pas qu’on pût l’être…

Ghislaine tressaillit. Elle avait la sensation bizarre que Josette, sa Josette si tendre ! lui marchait sur le cœur… Ainsi les enfants, ivres de leur plaisir, piétinent, sans les voir, les fleurs qu’ils font mourir…

Pourtant, elle se pencha vers la tête chère, et, d’un geste qui ressemblait à une bénédiction, elle effleura d’une croix le front levé vers elle, disant très bas :

— Sois heureuse longtemps, toujours, ma Josette. Que Dieu te donne la part de bonheur humain qu’il ne m’a pas accordée… Qu’il te récompense de ce que tu as été pour moi depuis des années…

— Maman, je ne faisais rien qu’être heureuse et reconnaissante de votre affection et de votre bonté infinies ! Ah ! Ghislaine, ma Ghislaine, je veux que vous soyez heureuse à votre tour, comme je le suis !

Elle dit d’un étrange accent, de la même voix assourdie :

— Il est trop tard !… Mon bonheur, c’est le tien, ma petite aimée. Et il m’est précieux plus que le mien ne me le serait…

— Ah ! maman ! maman !… ma vraie maman !

Passionnément, elle embrassait la jeune femme, étreinte jusqu’à l’angoisse, par le sentiment de son impuissance à écarter d’elle toute tristesse.

Ghislaine demanda :

— Il t’a parlé… tantôt ?

— Oui… cela est venu par hasard… pendant que nous patinions ensemble… pour une simple phrase !… Ce soir seulement, il verra grand’mère. A vous, ma Ghislaine chérie, à vous, la première, je voulais dire mon bonheur, puisque je vous le dois…

Que disait-elle là ?… Certes, pourtant, elle ne pouvait savoir à quel point c’était l’absolue vérité…

Toujours agenouillée près de la jeune femme, ses yeux pleins d’une immense tendresse levés vers elle, Josette continuait :

— Ghislaine, il m’a dit que c’est vous qui l’aviez encouragé à songer à moi, qui lui aviez laissé espérer qu’il ne serait pas repoussé comme les autres… Que, sans vous, qui me connaissez mieux que personne, jamais il n’aurait osé venir à moi !… Oh ! Ghislaine chérie, jamais je ne vous aimerai assez pour vous montrer, même un peu, ma reconnaissance de tout ce que vous avez fait pour moi… une enfant à qui vous ne deviez rien, une étrangère ?… Et cela, depuis le premier jour où vous m’avez connue ! Ghislaine, que pourrais-je donc faire pour vous à mon tour ?…

La main de Ghislaine se posa sur les cheveux de la jeune fille :

— Ce que tu pourras, mon enfant chérie ?… Te souvenir que, toi partie, ma chère petite Joie, je demeure seule, toute seule, sans mari, sans enfant, sans avenir, et me faire encore, généreusement, largement, le don de ta tendresse, qui est ma part de bonheur… Tu ne ressembleras pas à ces heureux qu’absorbent tellement leurs propres joies qu’ils n’ont plus même conscience des tristesses, des isolements, des déceptions qui souffrent près d’eux… Tu peux ne pas m’abandonner, ne pas te détacher de ta Ghislaine, parce que tu seras aimée autant que tu l’as pu souhaiter…

Josette se redressa, frémissante :

— Vous abandonner ! me détacher de vous ! Oh ! maman, ma Ghislaine, ma seconde mère !… Comment pouvez-vous dire même pareille chose ?… Est-ce qu’une fille se détache jamais de sa mère ? Avant d’être à personne autre, je suis à vous qui m’avez élevée, qui avez créé la Josette que je suis, celle qui a mérité d’être choisie et aimée par lui !… Ah ! je ne serais pas digne que vous m’appeliez jamais plus votre enfant, si je devais vous aimer moins, parce que, grâce à vous, ma Ghislaine chérie, je possède un bonheur qui est votre œuvre, que vous me donnez, comme vous m’avez donné toutes les plus exquises, les plus fortes, les plus profondes joies de ma vie de jeune fille… Vous me croyez, n’est-ce pas ? maman. Vous sentez bien que je vous parle avec tout mon cœur, qui est, qui restera à vous… Est-ce que je pourrais être jamais heureuse sans vous ? Dites que vous me croyez, maman…

Ghislaine inclina la tête et, d’un geste de mère, attira la jeune fille sur sa poitrine, — de ce même geste qu’elle avait eu autrefois quand, en son âme, elle l’avait adoptée, pauvre petite fille délaissée… Mais, obscurément, une souffrance l’étreignait… Oui, Josette était sincère. Mais, que savait-elle encore de son propre cœur ?… Dans le monde nouveau où elle allait entrer, délicieusement enivrée, resterait-elle la Josette qui l’avait aimée avec tant de chaude, de délicate, de juvénile tendresse ?… L’avenir, — et un avenir bien proche, — allait impitoyablement lui révéler si cette ardente affection n’avait été, hélas ! qu’un fragile enthousiasme de jeune créature, égoïstement avide d’être aimée, ou si vraiment elle avait eu sa source dans une âme profonde, généreuse et fidèle, incapable de défaillance, d’oubli, quand elle s’était donnée.

En cet instant, Ghislaine sentait que, désormais, nulle déception ne pourrait plus l’atteindre, si elle s’était trompée sur la valeur de cette jeune âme en qui elle avait eu foi ; si l’enfant, devenue femme, heureuse infiniment par l’amour de son mari, s’éloignait d’elle, dont la tâche était finie, cessait d’être sa petite « Joie » dévouée, caressante et tendre, jalouse de lui faire oublier la misère de sa vie désolée…

VIII

Ils furent mariés deux mois plus tard, dans la fraîche lumière d’un renouveau hâtif qui gonflait de sève les rameaux vivifiés, et ouvrait les bourgeons dans une floraison soudaine, éclose aux premiers soleils de mars.

« Un vrai jour de fête !… » Ghislaine ne prenait plus même garde à cette exclamation qui tintait à son oreille comme un ironique refrain. Quel jour de fête était pour elle celui-là, terme du mystérieux calvaire que son cœur avait gravi depuis des mois !… Personne d’ailleurs n’aurait pu le soupçonner, ni les indifférents curieux, ni les amis, ni la grand’mère préoccupée de maintenir ses premiers droits sur la jeune fille, ni Marc, délicatement affectueux avec elle, comme avec une sœur très chère, mais absorbé par l’amour souverain ; ni l’enfant elle-même, toujours confiante et tendre, mais qui vivait en plein rêve, dans la fête incomparable de ses fiançailles que l’affection de Ghislaine s’était ingéniée à lui faire inoubliable…

Un vrai jour de fête ! Oui, il fallait que l’heureuse petite aimée elle-même pensât ainsi, qu’elle ne fût point troublée en son allégresse par la pleine conscience de l’angoisse qui déchirait un cœur près d’elle. Ghislaine savait combien elle en eût souffert, — inutilement, puisqu’il fallait que les choses fussent ainsi… Et jusqu’au bout, elle fut vaillante, comme elle l’avait été pendant l’épreuve de ces mois de fiançailles où chaque jour devenait pour elle une page vivante de l’éternel roman d’amour qu’il lui avait été refusé de lire.

Elle sut être souriante pendant l’interminable défilé de la sacristie, pendant la réception qui suivit à l’hôtel de Maulde. Elle eut le courage de ne pas faiblir quand elle-même vint aider la jeune fille à revêtir le costume de voyage, quand enfin elle la vit prête à partir, s’attachant à elle étroitement, les yeux brillants de pleurs, quand elle entendit la voix chère lui murmurer avec une tendresse éperdue :

— Maman, ma dévouée, ma bien-aimée maman, merci !… Je vous adore !

Même ce calme de mort qui semblait la glacer ne l’abandonna pas quand le bruit sourd de la porte qui se refermait l’avertit que la séparation suprême était accomplie, que l’enfant, sa petite « Joie », était partie…

Toute son âme lui faisait mal, mais elle n’avait pas une larme. Incapable d’entrer encore dans la chambre désormais déserte, où, pendant des années, Josette avait apporté la lumière de sa jeune vie, elle revint dans la pièce même où elle avait appris les fiançailles, où, sur sa table de travail, il y avait le portrait qu’elle aimait par-dessus tous les autres, celui de Josette petite fille, — sa Josette à elle… Non pas celle de Marc de Bresles, qu’il emmenait rayonnante sous les larmes.

Et lasse infiniment, elle s’assit devant l’image chérie.

Par la fenêtre entr’ouverte, un souffle tiède l’enveloppa, où flottaient un parfum vague de violette, une senteur de verdure fraîche… Machinalement, elle regarda vers le ciel tout bleu, le doux ciel printanier d’où tombait une clarté blonde sur les pousses frêles qui buvaient le soleil…

Ah ! c’était bien la journée qu’il fallait pour mieux enivrer les époux de leur bonheur en son exquise aurore ; une de ces journées qui font frémir l’être des jeunes et rêver leur cœur, — une journée, ô Dieu ! pareille à celles que, jadis, les vingt ans de Ghislaine de Vorges avaient tant aimées à travers tous les espoirs dont sa jeunesse confiante se leurrait divinement…

Elle en eut soudain le brusque ressouvenir et un regret désespéré lui déchira le cœur de toutes ces joies qui lui avaient été refusées et qu’elle ne posséderait jamais, jamais… Jusqu’au plus profond de l’âme, elle se sentait broyée par l’affreuse impression de sa solitude, où la vie, la rejetait encore une fois, pauvre épave humaine, à qui nul port hospitalier ne s’était ouvert pour jamais…

Maintenant sa jeunesse finie, sans avenir de femme, il lui fallait se reprendre à vivre dans l’horrible isolement de celles qui n’ont ni époux, ni enfant, ni famille… Il lui fallait continuer sa route déserte, sans rien demander à personne, sans avoir même le droit de souhaiter pour réchauffer son cœur, une part de la vie de son enfant, devenue femme, si celle-ci, spontanément, ne la lui donnait point…

Un souvenir tout à coup la hantait, celui d’un rêve mauvais fait quelques jours plus tôt, où lui était apparue une Josette indifférente, fuyante, lointaine, qui, appelée par elle lui jetait d’une voix brève « qu’elle était trop exigeante de la vouloir encore à ses côtés, ayant eu une bien large part de sa tendresse jadis… »

Elle secoua la tête pour échapper à la vision menteuse. Mais, instinctivement, elle murmurait, les yeux attachés sur la Josette qui l’avait tant aimée :

— Mon enfant chérie, te souviendras-tu toujours que ta Ghislaine n’a que toi au monde, à qui elle a donné son temps, sa pensée, son cœur, sa vie, bien plus absolument que tu ne le sauras jamais ?… Reste-lui fidèle, ô ma « toute petite »… Rappelle-toi qu’elle est bien seule, toi partie… Ne l’oublie pas tout à fait parce que tu es heureuse comme elle a tant souhaité que tu le sois…

Oui, depuis cinq années, elle avait vraiment vécu pour le seul bien, pour le seul bonheur de cette enfant, et elle pouvait avoir conscience que sa promesse au comte de Moraines avait été remplie, — et au delà !

Aujourd’hui, elle payait durement les joies de son illusoire maternité. Pourtant, elle ne regrettait rien de ce qui avait été. Quel meilleur usage eût-elle fait de sa vie sans but ? Lorsqu’elle avait accepté pour sienne la petite créature orpheline qui s’attachait à elle jalousement, elle avait eu l’étrange intuition qu’elle allait ainsi au-devant de nouveaux chagrins… Elle savait maintenant que cette intuition ne l’avait pas trompée, et, tout bas, elle redoutait l’avenir qui la meurtrirait peut-être encore parce qu’elle avait trop profondément donné son cœur à Josette de Moraines. Soit ! à l’avance, elle l’acceptait, s’il devait en être ainsi… Même si absorbée par son bonheur, inconsciente du mal qu’elle lui faisait, Josette se détachait d’elle, malgré tout, elle lui demeurerait dévouée infiniment, comme le sont les mères… Seulement, alors, elle ne pourrait plus avoir foi en aucune affection…

Oui, peut-être, ç’avait été folie à elle de se consacrer toute à la tâche acceptée, avec cette dédaigneuse insouciance de sa propre destinée… Mais cette folie qui avait été la joie et peut-être le salut moral d’une jeune vie, elle savait bien qu’elle eût été prête à la refaire même avec la révélation du prix dont elle la paierait…

Car elle était de celles pour qui aimer, c’est se dévouer — et souffrir…

PARIS. — TYP. PLON-NOURRIT ET Cie, 9, RUE GARANCIÈRE. — 16022.

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