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Seule

PREMIÈRE PARTIE (continued 3)

Reading edition

— Et vous ne le pouvez pas ? vous qui êtes, grâce à Dieu, un homme de volonté et d’énergie !

Il eut un geste d’épaules.

— La volonté la plus forte peut quelquefois devenir si incertaine et si faible devant les faits ! D’ailleurs, il est parfois bien difficile aussi de savoir ce que l’on doit vouloir pour donner et pour trouver le bonheur !…

Cette fois, elle ne répondit pas. En elle, tout à coup, une intuition jetait la certitude que si, maintenant, il redoutait l’expatriation en un pays perdu, c’est qu’en France allait rester une créature dont la présence lui était devenue précieuse infiniment… Et un obscur désir palpita en elle de savoir quelle était cette inconnue, assez puissante en sa séduction pour que cet homme résolu faiblît soudain à l’idée de la laisser derrière lui…

Désir absurde !… Pas même, elle ne devait se permettre de demander à Marc de Bresles de lui expliquer sa pensée, de préciser le rêve qui frémissait mystérieusement en ses paroles.

Peut-être, s’ils eussent été seuls dans l’intimité d’une pièce amie ; ou mieux encore, enveloppés par l’ombre de quelque allée paisible du parc, là où le silence laisse les âmes se parler, elle aurait trouvé et dit les mots qui appellent la suprême confiance… Mais, dans ce salon trop éclairé, fleuri comme pour quelque fête, dans cette atmosphère frivole de propos légers, de flirt, de coquetterie, elle ne pouvait sortir de son banal personnage de femme du monde dans lequel l’enfermaient tous les regards qui avaient le droit d’observer sa conversation avec Marc de Bresles.

Quelqu’un, à coup sûr, avait remarqué l’intérêt qu’elle y prenait ; c’était M. de Moraines. Elle le sentit à l’indéfinissable expression de ses traits qui s’étaient un peu contractés…

X

— Josette, le jour tombe. Voulez-vous bien sonner pour la lampe ? Dans un instant, nous ne verrons plus clair…

Mais la fillette, assise sur un pliant bas, tout près de Ghislaine, ne bougea pas, si empressée qu’elle fût d’ordinaire à obéir à la moindre parole de Ghislaine. Elle avait laissé tomber sur ses genoux, l’étoffe soyeuse où elle brodait de grandes fleurs capricieuses, et disait :

— Oui, je vais sonner… Mais nous sommes si bien ! Je vous en supplie, donnez-moi un petit moment pour rester avec vous dans le presque noir, où il me semble que je vous ai plus à moi, parce que je ne vois plus rien que vous, maman, ma maman chérie…

D’un mouvement d’enfant câline, elle avait appuyé sa tête sur les genoux de Ghislaine et l’enveloppait du regard aimant de ses prunelles sombres. Ghislaine se pencha avec un baiser et ses doigts légers caressèrent les cheveux.

Ah ! qu’elle eût voulu s’absorber toute dans le rayonnement de cette juvénile tendresse pour oublier ce qui troublait son âme de femme ; pour oublier surtout l’espèce de déception dont s’irritait sa fierté, qu’elle avait éprouvée du départ imprévu de Marc de Bresles, rappelé brusquement à Paris… Pourquoi repensait-elle encore à ses brèves paroles d’adieu, dans le salon plein de monde, dites d’une voix assourdie qu’elle ne lui connaissait pas ? Pourquoi se rappelait-elle ainsi l’étrange expression qu’avait alors son regard, et dont le mystère l’obsédait ?… Pourquoi, aussi, éprouvait-elle cette absurde sensation de solitude en se trouvant dans le cercle où il n’était plus ?…

Pourtant, il ne l’avait certes pas recherchée pendant l’unique journée qu’il avait passée à Jouventeuil. Il avait été du nombre des plus intrépides chasseurs, parti l’un des premiers, revenu dans les derniers ; et, ni avant ni après le dîner, il ne s’était montré, comme d’ordinaire, désireux d’une causerie avec elle, lui donnant l’impression qu’il était hanté par quelque pensée dont elle devait rester ignorante, — comme tous !… Il avait laissé les autres hommes s’empresser autour d’elle et lui révéler ainsi qu’ils la tenaient, ce jour-là, pour l’une des plus charmantes femmes réunies à Jouventeuil ; comme le lui criaient les yeux ravis de Josette, comme le lui avait murmuré très bas le regard qu’elle avait surpris, deviné, senti plusieurs fois dans les yeux de M. de Moraines ; ces yeux où s’allumait une sorte d’impatience quand Marc était près d’elle, usant des privilèges de son titre d’ami.

Avec une douceur caressante, la voix de Josette s’éleva.

— Laine chérie, revenez un peu avec moi, voulez-vous ? Pourquoi êtes-vous partie si longtemps ? Je sens votre main sur mes cheveux, mais votre esprit est très loin de votre petite, ma maman à moi !

Ghislaine tressaillit comme si l’enfant eût pu deviner les pensées qui flottaient en son âme.

— Je réfléchissais, ma Josette ; mais c’était pour un instant seulement et me voici à vous, autant que vous pouvez le souhaiter…

— Autant ?… Oh ! non, jamais autant ! Je suis si exigeante, Laine, que vous seriez effrayée si vous saviez à quel point !… Pour être sûre de vous garder, je voudrais mettre mon esprit, mon cœur, dans votre esprit, dans votre cœur… Alors, nous serions une… Personne ne pourrait vous enlever à moi… Ne me grondez pas, maman… Vous savez bien qu’autrefois, avant que vous ayez bien voulu me prendre pour votre enfant, je vous avais prévenue que j’étais follement jalouse de ceux que j’aimais, que je ne supportais pas de partage !

— Josette, il me semble que je suis bien à vous toute seule…

— Plus maintenant !… Voyez-vous, maman, ces jours-ci, j’étais certainement bien fière de voir comme tous vous trouvaient délicieuse, mais je leur en voulais d’être si désireux de vous accaparer… Depuis que Jouventeuil n’est plus à nous deux, que les invités commencent à s’y succéder, je vis avec le regret de mon cher été où près de vous, Laine, j’étais si heureuse que jamais même, je n’aurais imaginé pouvoir l’être ainsi !… Tellement qu’il me semblait faire un rêve trop bon dont j’avais peur de me réveiller !… Si vous aviez passé des années et des années comme moi toute seule, sans que personne se souciât de vous, alors seulement vous pourriez comprendre quel amour et quelle reconnaissance, j’ai pour vous qui m’avez tant donné, à moi qui le méritais si peu… Même, je vous dois l’affection de mon père… Laine, ma chère chérie, vous lui avez montré à m’aimer… Et c’est tellement exquis qu’il sente maintenant qu’il a une enfant ! Entre vous et lui, je suis si bien !… Oh ! maman, qu’est-ce que je pourrai jamais faire pour vous, moi !

D’un ton bas, Ghislaine dit :

— Josette, vous êtes ma petite Joie, mon Bonheur !… Moi aussi, j’étais toute seule… Maintenant je ne le suis plus, puisque j’ai une enfant… Et cela me semble infiniment doux… Vous me faites beaucoup de bien, ma petite fille chérie…

Dans l’ombre grandissante de la pièce, sa voix avait résonné avec un tel accent de sincérité et de tendresse que le jeune cœur de Josette tressaillit d’une allégresse encore inéprouvée… Frémissante, avec un regard où était toute son âme, elle contemplait Ghislaine, n’osant croire encore qu’elle l’eût bien comprise ; et elle murmurait :

— Oh ! maman, maman, est-ce vraiment que je compte un peu pour vous, que je puis vous rendre un peu heureuse ?… Oh ! pourquoi est-il impossible que je devienne réellement votre petite fille, pour que vous ne me quittiez jamais… pour que vous m’aimiez comme les mères aiment leur enfant, par-dessus tout ! Laine, ma Laine chérie, apprenez-moi à être bonne, très sage, comme vous souhaitez me voir, parce que cette nouvelle Josette sera tout à fait la vôtre, sera votre vraie fille puisque c’est vous qui l’aurez créée… Aussi, celle-là, jamais vous ne l’abandonnerez ! j’en suis sûre !… Maman, ma bien-aimée, vous avez pris tout mon cœur, il faut le garder…

— Oui, mon enfant chérie, je le garderai, et avec infiniment de joie ! Jamais les mères, quelles que soient les circonstances, n’abandonnent leur enfant… Puisque vous êtes devenue ma petite fille, ayez confiance, ma Josette…

« Ayez confiance ! »… Dits par Ghislaine, ces mots avaient pour Josette une telle puissance, qu’une impression de paix et de sécurité absolue lui pénétra l’âme. Et, sans un mot, elle demeura le visage appuyé sur les genoux de Ghislaine, avec l’abandon délicieux de l’enfant qui se sait protégée…

Le crépuscule maintenant avait envahi toute la pièce que seule, éclairait la flambée joyeuse du foyer… Au dehors, c’était presque la nuit déjà, une nuit d’automne trempée de brume, où s’effaçait tout contour, toute silhouette, où tout bruit semblait mourir dans l’épaisseur blanche du brouillard.

Pour Ghislaine comme pour Josette, quelques minutes coulèrent très douces ; de celles où les âmes se sentent en une bienfaisante communion de tendresse…

Mais tout à coup, Ghislaine releva la tête. Il lui semblait qu’une rumeur soudaine venait du parc, devant le château même… Étaient-ce les chasseurs qui rentraient ?… Bruyants à ce point ?… Pourtant ils étaient peu nombreux… Quatre seulement… Les autres repartis le matin même…

Elle écouta… Josette, rendue attentive par son mouvement, s’était redressée, étonnée aussi…

— Que se passe-t-il donc ? murmura Ghislaine.

Nettement, on distinguait maintenant des exclamations, un bruit de voix, des appels, des pas précipités sur les dalles du vestibule. D’un élan vif, Ghislaine se leva, alluma la bougie d’un flambeau et s’approcha de la fenêtre, cherchant à voir au dehors. Mais le brouillard empêchait de distinguer rien, laissant à peine filtrer la lumière des lampes allumées dans l’appartement de Mme de Maulde. Alors elle sonna…

Au même moment, un coup était frappé à la porte et un domestique apparaissait. Il avait l’air si bouleversé que l’idée de quelque catastrophe arrivée, déchira la pensée de Ghislaine. Elle questionna :

— Qu’y a-t-il ?

Mais le domestique ne répondait pas. Ses yeux semblaient rivés sur Josette.

— Qu’y a-t-il ? répéta Ghislaine.

Il articula avec peine :

— Si Mademoiselle voulait venir un instant… On a besoin d’elle… Mademoiselle seule… Tout de suite !

Mais la voix de Josette s’éleva, impérieuse :

— Il est arrivé un malheur à quelqu’un ! A qui ? Je veux savoir… Je veux !

Le domestique perdit la tête.

— Oui, il y a un malheur, un accident…

— Lequel ?

— C’est… c’est M. le comte qui a été blessé à la chasse… M. de Gannes vient de l’annoncer, pour qu’on prépare tout pour soigner M. le comte, qu’on apporte…

Josette était devenue livide, mais elle n’eut pas un cri. Ses yeux seuls parlaient, contemplaient avec épouvante Ghislaine dont le visage aussi s’était décoloré, et qui répétait, d’une étrange voix, sans timbre, comme si elle ne pouvait admettre encore la brutalité terrible du fait :

— Vous dites que M. de Moraines est blessé, et qu’on l’apporte ?

Elle n’avait osé demander : « Grièvement blessé ? »

— Oui, mademoiselle. L’accident est arrivé, paraît-il, dans les environs du bois de la Brisse, comme ces messieurs revenaient ; mais je n’ai pas bien compris comment… Je sais seulement que c’est en traversant un fossé. La terre était humide. M. le comte, qui causait, a glissé. Le coup est parti. Et M. le comte a reçu toute la charge…

— Mon Dieu ! mon Dieu ! murmura Ghislaine.

La sensation l’envahissait d’être tout à coup jetée dans l’horreur d’un cauchemar… C’était tellement imprévu, cette catastrophe s’abattant sur cet homme en pleine maturité de vie !… Étroitement, elle serra contre elle Josette dont les yeux gardaient leur expression de stupeur terrifiée.

— Mme de Maulde est prévenue ?…

— Je pense que oui ; M. de Gannes est allé auprès d’elle, après avoir recommandé qu’on avertisse tout de suite Mademoiselle, afin qu’elle veuille bien faire préparer ce qu’il faudra au médecin pour les pansements…

— Bien, je vais m’en occuper… Allez vous assurer que le docteur Fertin est appelé… Je viens…

Le domestique disparut. Josette alors dit péniblement, d’une voix blanche :

— Vous pensez, n’est-ce pas, qu’il est gravement blessé ?

— Ma petite bien-aimée, j’espère que non… Puisqu’on peut le transporter…

— Ah ! oui, c’est vrai… Mais je ne peux pas espérer ! Laine… J’ai peur, ah ! j’ai peur ! Est-ce que vous ne croyez pas que nous faisons un mauvais rêve ?… C’est impossible ! impossible que ce soit vrai !

— Mon enfant chérie, je vous en supplie, soyez courageuse ! Pensez que nous devons seulement être préoccupées de bien soigner votre père… Allez voir, voulez-vous, si sa chambre est prête, pendant que je vais donner des ordres…

Josette ne devina pas que Ghislaine n’avait qu’une pensée, l’éloigner pour qu’elle ne pût voir ramener son père… Toutes deux sortirent du salon ; et, d’un pas machinal, l’enfant monta les marches qui conduisaient au premier étage.

Ghislaine, elle, se dirigeait vers le vestibule et, tout à coup, se trouva face à face avec Paul de Gannes, l’ami le plus intime de M. de Moraines. Son visage était décomposé ; et, tout de suite, Ghislaine remarqua une traînée sombre qui tachait la manche de sa veste de chasse. Il s’exclama sourdement :

— Oh ! mademoiselle, quel accident !

— Grave ?

— Je le crains… Mais, après tout, je ne sais… Il avait repris connaissance, quand on l’a placé dans la charrette qui le ramène…

— C’est arrivé… quand ?

— Il doit y avoir une heure et demie environ…

— Mme de Maulde sait ?…

— Oui… Ma femme est auprès d’elle… L’événement l’a tellement bouleversée que nous ne pouvons compter sur elle en rien pour les soins à donner à ce pauvre Moraines. C’est pourquoi, mademoiselle, vous serez assez bonne pour nous excuser, n’est-ce pas, si nous recourons un peu à vous… Je pense que la chambre est prête à le recevoir ?…

— Je vais m’en assurer… J’y ai déjà envoyé Josette…

— Est-ce que vous voudriez bien y faire préparer tout ce dont le médecin pourrait avoir besoin ?

Elle inclina la tête. Sans penser même, elle monta, ayant toujours la même impression de se mouvoir dans un rêve angoissant que le bienheureux réveil allait dissiper… Pourtant, la réalité l’oppressait si terrible !… Avec une sorte d’épouvante, elle pensait au blessé et à Josette… Où s’était réfugiée l’enfant ? Elle avait fait éclairer la chambre… Le lit était ouvert, prêt à recevoir le pauvre corps meurtri…

Et dans quelques heures, peut-être, ce ne serait plus même un blessé qui serait étendu là !…

Ghislaine se détourna comme pour fuir la lugubre vision, si brusquement, que le frôlement de sa robe fit voler quelques papiers du bureau placé derrière elle. D’un geste machinal, elle les releva ; mais, au moment de les reposer, elle s’arrêta, ébranlée par un choc obscur ; d’un portefeuille, que son mouvement avait jeté à terre, s’échappait à demi une photographie, — une photographie d’elle, qu’elle reconnaissait bien, — faite par Josette, celle-là même dont la fillette avait un jour constaté la disparition dans la boîte de ses épreuves, au bas de laquelle étaient les mots qu’elle avait écrits elle-même : « Ma Ghislaine, à moi… »

Comment cette photographie que Josette avait tant cherchée, était-elle en la possession de M. de Moraines ?… Pourquoi ne l’avait-il pas dit à sa fille, qu’il avait entendue se plaindre de la perte du portrait ?…

Ghislaine secoua la tête, comme pour en chasser les pensées qui l’envahissaient. En dépit de sa volonté, une intuition, plus forte que tout raisonnement, la pénétrait tout à coup de la certitude que, dans l’âme de cet homme qui allait peut-être mourir, elle avait eu une place qu’il ne lui avait jamais laissé soupçonner… Que ce n’était pas seulement de son respect, de sa courtoisie délicate qu’il lui avait fait hommage…

Mais c’était là un secret qu’elle n’avait pas le droit de connaître, à cette heure surtout… Rapidement, elle glissa la photographie dans le portefeuille qui disparut sous les feuillets où il avait été enseveli, comme elle-même ensevelissait, au plus profond de son cœur, la vérité soupçonnée…

Puis elle sortit de la chambre, pour aller vers Josette. Un domestique accourait :

— Le docteur demande Mademoiselle… On apporte M. le comte…

Que lui voulait-il, ce médecin ? Pourquoi la réclamait-on ainsi, la retenant loin de l’enfant dont elle devinait l’affolement désespéré ?…

Elle regagna le vestibule où tous, immobilisés par l’attente lugubre, écoutaient le bruit des roues qui avançaient lentement sur le sable de l’allée. Dans la nuit, la charrette approchait, entourée par le groupe des chasseurs. Elle s’arrêta…

Un silence solennel se fit, coupé par les exclamations sourdes de ceux qui descendaient le matelas où avait été étendu le blessé…

Un frisson secoua Ghislaine tout entière. Sous la clarté des lampadaires du vestibule, elle voyait apparaître M. de Moraines livide, son beau visage contracté… Pourtant, comme l’avait dit Paul de Gannes, il avait sa connaissance. Son regard tomba tout de suite sur Ghislaine et s’attacha à elle, mystérieux, profond, plein d’une sorte de prière désespérée, tellement pareil à un appel qu’instinctivement, elle s’approcha, bouleversée d’une infinie compassion, avec le désir suprême de pouvoir quelque chose pour lui.

L’ombre d’un sourire, alors, glissa une seconde sur les lèvres décolorées et, faiblement, il murmura, si bas qu’elle seule pouvait l’entendre :

— Ne me quittez pas… Il me reste si peu à vivre…

Avec quelle tragique assurance, il parlait ! Était-il donc si mal et en avait-il la conscience ?… Retenue par son regard qui demeurait arrêté sur elle obstinément, elle monta le large escalier près de lui, du même pas, très lent, que ceux qui le transportaient… Mais sur le seuil de la chambre, elle s’arrêta, abandonnant le blessé à ses amis, au médecin, un gros homme à face de paysan très intelligent, que sa responsabilité effarait un peu et qui, instamment, réclamait le concours de médecins de Paris…

Alors, comme elle se détournait, elle vit Josette qui s’était glissée derrière le lugubre cortège et regardait vers la porte par laquelle son père venait d’être emporté, avec un visage de petite morte où seuls vivaient les yeux, dilatés par une expression d’horreur…

— Josette, ma bien-aimée, appela Ghislaine.

Comme une créature frappée en plein cœur, l’enfant vint s’abattre, chancelante, dans les bras qui s’ouvraient pour l’envelopper.

— Laine, ce n’était pas un mauvais rêve !… C’est vrai, vrai !… Je suis sûre qu’il va…

Elle n’acheva pas. Sa bouche tremblante se refusait à prononcer le terrible mot. Dieu ! comme à cette heure, elle sentait qu’elle l’aimait, malgré sa longue indifférence pour elle, ce père si affreusement frappé tout à coup !

Ghislaine l’avait emmenée dans sa chambre et elle s’efforçait de trouver des mots d’espoir pour cette angoisse que chaque minute exaspérait… Cela, alors qu’en elle-même, grandissait la désespérance ; que, la pensée tendue vers cette pièce où était en péril une vie humaine, elle écoutait tous les bruits de pas, le murmure confus et lointain des voix. Quel allait être l’arrêt du médecin ? Ah ! quel supplice de ne pouvoir rien, rien…

Un coup, soudain, fut frappé à la porte. Un domestique demandait :

— Mademoiselle voudrait-elle venir ? Ces messieurs la demandent dans la bibliothèque.

— J’y vais tout de suite.

— Laine, laissez-moi aller avec vous, suppliait Josette. Je veux le voir !

— Je vous promets, ma bien chérie, que je vous appellerai tout de suite, si vous pouvez entrer dans la chambre, sans danger pour votre père. Attendez-moi ici, ma petite bien-aimée, je vais voir ce qu’on désire de moi et je reviens vous chercher…

Josette inclina la tête en silence, toute son énergie de petite créature volontaire et passionnée concentrée dans l’effort qu’elle faisait pour retenir le cri de son angoisse. Et Ghislaine entra dans la bibliothèque attenant à la chambre de M. de Moraines.

Le docteur, qui écrivait, releva la tête au bruit de la porte.

— Ah ! mademoiselle de Vorges !

Avant qu’il eût parlé, elle devinait la vérité à l’expression de son regard… Elle demanda pourtant :

— C’est grave ?

— Oui, très grave… La charge a été reçue en plein corps. Avec les médecins de Paris que j’attends, nous allons tenter… l’impossible… Mais…

— Vous n’espérez pas ?…

Il haussa les épaules sans répondre, et continua d’un ton que l’émotion rendait brusque :

— Il faudrait une garde. Mme la marquise de Maulde est incapable de donner les soins nécessaires à son gendre et il ne peut être abandonné à des domestiques…

— Son ami, M. de Gannes, lui est dévoué…

— Oui, mais il ne connaît rien aux blessés… Et les chances de sauver M. de Moraines sont si faibles que ce serait tenter le ciel de les diminuer même d’un rien ! Une personne du métier est nécessaire près de lui ! Je vais moi-même aller jusqu’à la ville pour tâcher de la découvrir dès ce soir. Jusqu’à ce que je la ramène, est-ce que vous pourrez, mademoiselle, veiller à ce que tous les soins soient donnés comme il faut à M. de Moraines ?

— Oui, docteur, soyez sans crainte.

— Bien, je serai plus tranquille de vous le savoir confié… Ah ! ma responsabilité est terrible !… Maintenant, il faut encore que je m’entende bien avec M. de Gannes au sujet des médecins à demander à Paris. Pendant que je lui parlerai, seriez-vous assez bonne pour rester un instant auprès de M. le comte ? Il vous a réclamée plusieurs fois comme s’il voulait vous parler… Je lui ai même dit pour le calmer que j’allais vous chercher… Voulez-vous venir ? je crains qu’il ne s’agite et que sa fièvre n’augmente…

Dans la pensée de Ghislaine, se ravivait violemment le souvenir du secret pénétré, que l’émotion de toutes ces minutes tragiques avait rejeté hors de son esprit. Et son cœur se mit à battre très vite… Elle, si courageuse, tout à coup, elle avait peur des paroles que pouvait lui dire le comte de Moraines…

Pourtant, elle répondit :

— Je vous suis, docteur.

Raidie contre son trouble, elle entrait derrière le médecin… Aussitôt, les yeux du blessé l’aperçurent et une sorte de détente se fit une seconde sur son visage contracté. Sa voix appela avec peine :

— Mademoiselle de Vorges !… Enfin…

Elle s’approcha. La même infinie pitié lui emplissait toute l’âme, voyant ainsi abattu soudain, sans qu’elle pût rien pour lui, cet homme qui avait été pour elle, étrangère, payée chez lui, comme le plus délicat des amis.

Doucement, elle dit :

— Pardonnez-moi d’avoir tardé à venir… J’étais avec Josette.

— Josette, ma pauvre petite fille !… Vous me l’amènerez et vous resterez… Mes heures sont comptées… Je veux vous avoir près de moi jusqu’à la fin !… Est-ce assez atroce de mourir ainsi, stupidement !… Au moment même où je commençais à espérer dans l’avenir… Vous voyez bien que vous vous êtes trompée… Que quelquefois, il est trop tard pour recommencer sa vie… Ah ! vivre !… vivre encore ! Je veux vivre !… Être heureux… heureux par vous… Ghislaine…

Les derniers mots, elle les devina plus qu’elle ne les entendit, tant la voix haletante de M. de Moraines s’était étouffée. Une expression de souffrance crispait ses traits… Souffrance morale ou physique, c’était son secret en l’abîme de douleur où, soudain, il était jeté, corps, âme, pensée…

Une seconde, il avait fermé les yeux. Mais comme s’il eût vu pourtant l’instructif mouvement en arrière de Ghislaine à ses paroles, il souleva péniblement ses paupières et murmura du même accent entrecoupé :

— Écoutez-moi… J’ai une prière à vous adresser… Quand vous serez seule dans cette chambre près de moi, vous prendrez dans le petit tiroir de mon bureau… dont la clef est là, dans mon portefeuille… une lettre pour vous… Je l’avais écrite la nuit dernière. C’était un pressentiment… Vous la lirez… Je désire que vous sachiez…

Il s’agitait, une lueur de fièvre montait à son visage décoloré. Ghislaine, alors, dit tout de suite, très douce :

— Oui, je saurai… Je lirai… Ne vous tourmentez pas, ne parlez pas ainsi, je vous en supplie, c’est mauvais pour vous…

— Rien ne peut plus m’être ni bon ni mauvais… Tous leurs soins ne me sauveront pas… Je vais connaître l’horreur de mourir…

Il se tut, étreint par cette affreuse certitude qui le dominait, impitoyable… Puis il reprit encore :

— Vous lirez, n’est-ce pas ?… Vous m’avez promis… La lettre n’est pas finie… Je croyais que j’aurais le temps de l’achever… Le temps… Ah ! le temps !… Si elle vous déplaît, vous pardonnerez à un mourant…

Il ne poursuivit pas, épuisé, mais son regard implorait encore Ghislaine. Elle répéta :

— Oui, je lirai… Soyez en paix… Reposez-vous… Je prendrai la lettre…

Il ne répondit pas, cette fois, vaincu par la faiblesse. Mais, avec la même confiance qui eût apaisé le cœur de Josette, il referma les yeux, certain qu’elle ferait ce qu’elle avait promis…

....... .......... ...

XI

La pendule sonna huit heures.

Le docteur n’était pas encore de retour et Ghislaine, remplaçant pour quelques moments M. de Gannes, se trouvait de nouveau auprès du blessé que sa présence semblait calmer un peu…

En cet instant, elle était bien loin de tous ceux qu’abritait cette maison où la mort menaçait d’entrer… Bien loin de la belle-mère égoïste que sa propre émotion touchait seule… Loin même de l’enfant dont, avec une infinie tendresse, elle avait essayé d’adoucir un peu la détresse.

Toute, elle était avec ce mourant, — un étranger la veille encore, — qui, soudain, lui avait révélé que, depuis des mois, il lui avait donné une part de cette vie, qui, peut-être, allait lui être enlevée… Qu’il vécût ou non, jamais plus désormais, il ne pourrait être pour elle un étranger…

Tout à l’heure, comme elle s’approchait pour le faire boire, il avait murmuré :

— Avez-vous lu ?… Lisez, je vous en supplie… Dans mon bureau, la lettre… Prenez-la… Votre nom y est écrit…

Hésitant encore, elle avait répondu :

— Oui… Plus tard… Quand vous dormirez.

Mais comme il insistait, impatient dans sa fièvre, elle avait fait ce qu’il voulait…

Et, pour lui obéir, tandis qu’il semblait retombé dans sa torpeur douloureuse, à la lumière voilée d’une petite lampe, voici que, le cœur battant, sa volonté brisée, elle commençait à lire les lignes qu’il avait écrites la nuit précédente, comme l’indiquaient la date, l’heure notée par la grande écriture altière… Pas même un jour entier écoulé depuis lors…

Il commençait :

« Pourquoi cette lettre que vous ne lirez peut-être jamais, car demain, en la revoyant à la clarté du jour qui raille les illusions, je mesurerai sans doute la folie que je fais en vous écrivant, — puisque je n’ose vous parler ! — et je ne vous la donnerai pas !

« Et pourtant… pourtant, il me semble que vous êtes de celles qui savent écouter sans en être offensées, un aveu qui leur est fait en toute humilité, avec l’ardent désir que cet aveu soit oublié, s’il ne mérite pas plus ; que surtout nul autre que celui qui en est l’auteur ne souffre, s’il ne peut être entendu…

« Et puis, je ne peux plus résister à la tentation qui me hante depuis que ces dernières semaines m’ont fait vivre près de vous… La tentation d’aller vers vous, comme un pauvre qui demanderait l’aumône, — parce qu’il y a quelques jours, vous m’avez dit, sans soupçonner ce qu’elle serait pour moi, une parole que j’ai recueillie, avec une espérance insensée ! Vous qui êtes la sincérité et la droiture vivantes, le croyez-vous vraiment, qu’il soit encore temps pour moi de recommencer ma vie ?

« Alors, laissez-moi vous dire, enfin ! comme je rêverais de la recommencer… Si mon rêve vous semble irréalisable, absurde, vous n’y songerez plus… Votre silence sera votre réponse et je ne vous en parlerai plus, vous demandant seulement que ma pauvre Josette, envers qui j’ai eu déjà tant de torts, ne souffre pas, à cause de moi, dans sa tendresse pour vous… Maintenant, vous avez deviné, n’est-ce pas, quel aveu je viens vous faire… Ghislaine — laissez-moi, tout bas, vous donner votre nom — je vous ai dit que jamais je n’avais rencontré de femme telle que vous. C’est la vérité ! Vous m’avez révélé ce qu’il peut y avoir tout ensemble chez une femme, de charme, de noblesse, d’énergie et de douceur, de dévouement et de vaillance simples… Sans daigner vous en apercevoir, vous m’avez donné, — avec un respect infini pour vous, avec le désir de tout tenter pour essayer de vous apporter même une ombre de bonheur, — vous m’avez donné le mépris de la vie égoïste et vide que je mène, le remords de mon indifférence pour le bien de ma fille.

« Je sais tout ce qui me sépare de vous, hélas ! Les années trop nombreuses que j’ai de plus ! tant de jours misérablement gaspillés dans une existence que vous avez jugée, — je ne l’ignore pas. Et c’est la conscience que j’ai de tout cela qui, tant de fois déjà, a arrêté mon aveu… Je ne mérite pas une femme telle que vous !

« Puis, aussi, j’avais peur de me tromper, pour votre malheur, en croyant vous aimer comme jamais je n’ai aimé… Jamais, vous m’entendez !… Jamais !… Et, tout cet été, doutant de moi, je vous ai fuie de toute ma volonté. Alors, loin de vous, j’ai vu que j’étais, — absent comme présent, — jaloux de tous ceux qui vous approchaient, de ceux qui vous intéressaient, dont la curiosité, la sympathie, l’attention, même le respect, allaient à vous. J’ai été jaloux de Josette, de cette joie qui illuminait toute sa vie et qui lui venait de vous…

« L’autre soir, enfin, quand Marc de Bresles causait avec vous, que vous sembliez l’écouter, comme sait écouter une femme, avec tout son cœur, toute son intelligence, j’ai éprouvé une telle torture, que j’ai senti que je ne pouvais plus accepter ce supplice de toutes les minutes ; craindre de vous voir enlevée à moi, sans avoir tenté même d’obtenir ce don sans prix de votre vie…

« Et je viens à vous, Ghislaine, avec ce qui peut exister de meilleur en moi pour vous supplier de vous laisser aimer… de devenir vraiment la mère de Josette… Vous connaissez trop bien la vie, vous qui la comprenez avec une intelligence si large, une âme si généreuse, pour être sans pitié, parce que j’ai mal usé, pour ma seule jouissance, des années qui m’ont été données… Si, dans ma jeunesse, j’avais rencontré une femme qui vous ressemblât, si j’avais connu l’obligation bénie du travail, peut-être, aujourd’hui, je serais autre et oserais venir à vous, me sentant moins indigne d’être écouté… Mais j’ai trop vécu seul, dans un monde mauvais pour ma faiblesse…

« Ghislaine, plus que n’importe qui au monde, j’ai la conscience du peu que j’ai à vous offrir… Et pourtant, je vous le dis, sûr maintenant de ne pas vous tromper, ayez foi en moi… Laissez-moi essayer de vous conquérir, de vous donner le bonheur que je vous désire de tout mon être… Laissez-moi recommencer près de vous une autre vie dont vous serez l’âme… Pour l’amour de Josette qui est vôtre, bien plus que mienne, pour son bien, pour sa joie qui vous semble précieuse, soyez-moi indulgente, ne me condamnez pas sans merci !

« Pour elle, plus encore que pour moi, je vous supplie, car en apprenant à vous connaître, je suis devenu moins égoïste… Je sais qu’en vous la donnant, je réparerais le mal que je lui ai fait, pendant des années, par mon insouciance… Si un malheur m’arrivait, alors, je pourrais disparaître en paix, vous la laissant…

« Ghislaine, devenez notre joie à elle et à moi !… Pourquoi, ce soir, ai-je eu tout à coup, pareillement impérieuse, la pensée qu’il est insensé, surtout lorsqu’on a mon âge, d’attendre pour essayer d’atteindre au bonheur… Attendre, comme si l’avenir était à moi ! Attendre, alors que j’ai déjà tant de jours derrière moi, que ceux qui restent sont mesurés… »

La lettre s’arrêtait là… Mais Ghislaine ne releva pas la tête. Sans un mouvement, bouleversée dans toute l’âme, elle demeurait le regard arrêté sur les lignes qu’elle ne lisait plus…

Ainsi, son intuition ne l’avait pas trompée. Le comte de Moraines l’avait aimée, et aimée d’un amour dont une femme pouvait être fière… Fière ! mais heureuse ?…

Une autre peut-être l’eût été… Elle ?… Une pensée déchira son esprit : Pourquoi n’était-ce pas Marc de Bresles qui lui avait écrit ainsi ?… Sans hésitation, pour partager sa vie aventureuse et difficile, elle l’eût suivi, l’âme tressaillante d’une de ces joies qui consolent de toutes les misères !…

Nettement, une seconde, elle en eut conscience. Mais, aussitôt, de toute sa volonté, elle se ressaisit, rejetant loin d’elle le souvenir de Marc de Bresles…

Avec des doigts qui tremblaient, elle replia la lettre… Alors, elle s’aperçut que le blessé la contemplait avec des yeux que la fièvre dilatait, d’un regard étrange, lointain, qui l’appelait comme une prière suppliante et désespérée. Elle s’approcha, sentant combien il le souhaitait…

Avec effort, il murmura :

— Vous avez lu ?

Elle inclina la tête, incapable de parler. Alors il articula péniblement :

— Vous n’êtes pas offensée de ma hardiesse ?… Vous me pardonnez ?

D’une voix que l’émotion brisait, elle dit :

— Vous pardonner de venir à moi si généreusement ?… De vouloir m’enlever à ma solitude pour me rendre heureuse ?… De toute mon âme, je vous suis reconnaissante… Et je voudrais pouvoir vous prouver combien !…

— Vous auriez consenti ?… Dites ?…

Ses paroles n’étaient qu’un murmure, mais une supplication passionnée jaillissait de ses yeux voilés. Lentement, elle dit, incapable même par pitié de n’être pas vraie :

— Je ne sais… J’aurais réfléchi… Je me serais demandé si je pouvais devenir pour vous ce que vous souhaitez…

— Et peut-être, vous auriez consenti ?… Ah ! faites-moi vivre ! vivre !… Je voudrais vivre heureux par vous, comme l’est Josette !… Que de fois j’ai résisté à cette tentation de vous demander l’aumône d’un peu de votre cœur !

Il se tut, épuisé ; mais ses yeux ne la quittaient pas. Elle vit qu’il voulait parler encore et elle pria, douce infiniment :

— Ne vous agitez pas… Pour guérir !…

Il murmura :

— Je ne guérirai pas… Je voulais trop de bonheur… Ç’aurait été trop beau de recommencer ainsi ma vie !… Je vous confie Josette… Je vous la donne… Vous ne l’abandonnerez pas ?… Qu’elle vaille plus que je n’ai valu…

— Je vous promets que, autant qu’il dépendra de moi, je serai pour elle la mère que vous auriez voulu lui donner…

— Sa mère !… AH ! si je pouvais faire qu’elle devînt vraiment un peu votre enfant… Si vous vouliez…

Il s’interrompit… La force lui manquait-elle ou hésitait-il à poursuivre ?…

A larges coups, le cœur de Ghislaine se mit à battre dans sa poitrine. Machinalement, elle répéta tout bas, étreinte tout à coup par une mystérieuse angoisse :

— Si je voulais…

— Oui… Si vous vouliez… Ghislaine, puisque je suis perdu, je vous en supplie, faites-moi une grâce… C’est une prière de mourant, ne la repoussez pas, vous qui êtes bonne, qui savez maintenant… combien je vous ai aimée…

— Que souhaitez-vous ?… Tout ce que je pourrai faire pour accomplir un désir de vous, je le ferai…

Elle avait parlé dans l’absolue sincérité de son âme, frémissante de compassion… Mais quand elle entendit ses propres paroles, elle eut peur, comme d’une promesse qu’elle venait de faire ; peur aussi de l’étrange expression qu’avait prise le visage décomposé de M. de Moraines. La regardant avec des yeux qui imploraient, il murmurait :

— Ghislaine, je voudrais mourir en vous laissant mon nom… Par pitié, acceptez d’être mariée à un mourant…

— Mariée ?

Le mot lui échappa pareil à un cri.

Elle le contemplait avec une espèce d’épouvante. Était-ce le délire qui le faisait parler ou bien se sentait-il déjà tellement en dehors des choses de la terre que, seule, la réalisation de son suprême et dernier désir intéressait sa pensée ?

De sa voix faible, si émouvante, il reprenait :

— Si je dois mourir, Ghislaine, donnez-moi cette dernière joie. Vous serez libre bien vite… C’est tellement horrible d’être ainsi brisé tout à coup !… Par pitié ! Ghislaine. Que je meure, vous sachant mienne, « ma Ghislaine », comme dit Josette…

Par pitié ! Toujours ces mêmes mots par lesquels, mystérieusement, il semblait l’envoûter. Ah ! oui, elle avait pitié, une pitié infinie… Mais il lui demandait trop ! Elle ne pouvait consentir à un tel mariage !… Elle ne pouvait !…

Comment le faire comprendre à cet homme en péril de mort qui ne jugeait plus des choses comme le font les vivants, et s’attachait désespérément à elle au milieu de l’effroyable catastrophe qui l’emportait…

Par pitié !… Les mots résonnaient avec leur accent de prière poignante dans son âme même. Et une terreur, tout à coup, l’envahissait que sa volonté ne défaillît dans le désir d’adoucir un peu l’affreuse agonie morale de cet homme qui l’avait aimée…

XII

Marc de Bresles attendait, dans le petit salon de Mme Dupuis-Béhenne, qu’elle vînt le recevoir ; et quelque absorbante pensée, sans doute, le préoccupait, lui enlevant la notion des minutes qui s’enfuyaient, car il s’étonna d’entendre la vieille dame l’accueillir en lui disant :

— Mon ami, excusez-moi de vous avoir fait attendre. J’ai été retenue…

— Madame, je vous en prie… C’est moi, au contraire, qui aurais à m’excuser, car j’ai demandé à être reçu en dehors de votre jour. Mais je vais partir…

— Bientôt ? Marc.

— Dans dix jours, madame.

— Comment, c’est déjà le moment ?… Oui je me souviens, vous deviez nous quitter fin novembre… Vraiment, j’ai, je crois, perdu la notion du temps dans toutes les émotions qui m’ont bouleversée depuis quelques semaines. Ah ! mon ami, quelle chose horrible que cet accident du comte de Moraines ! Maintenant encore, je me demande, par instants, si ce n’est pas un mauvais rêve tragique… Mais les faits, malheureusement, sont là pour empêcher toute illusion. Ce pauvre M. de Moraines est mort…

— Et Mlle de Vorges est sa veuve. Cela me semble, à moi aussi, un rêve… un rêve impossible à admettre comme une réalité !

La voix de Marc avait une telle âpreté que Mme Dupuis-Béhenne le regarda un peu saisie. Comme il ne continuait pas, elle affirma :

— Et pourtant, cela aussi est une réalité. Mais je ne m’étonne pas que vous ayez peine à la croire… J’en doute bien, moi qui, pourtant, ai assisté à ce lugubre mariage d’un mourant que sa volonté seule a vraiment fait le miracle de soutenir jusqu’au moment où la cérémonie a été accomplie.

— Vous étiez à Jouventeuil, et vous n’avez pas empêché Mlle de Vorges de consentir à un pareil mariage ?

Les mots avaient dû lui échapper avant que sa volonté eût pu les retenir, car ses lèvres se contractèrent violemment, trop tard pour arrêter ces vaines paroles. Comme si Mme Dupuis-Béhenne se sentait prise en faute, elle dit hâtivement :

— Je vous assure, Marc, que, quand nous sommes arrivés à Jouventeuil, mon mari et moi, appelés par une dépêche de Ghislaine, qu’elle nous a fait part de l’étrange désir de M. de Moraines auquel il s’attachait violemment dans sa fièvre, et dont elle était bouleversée, nous lui avons dit… Ah ! tout ce qu’il y avait à dire !… tout ce qu’elle savait aussi bien que nous… Et justement, pour cela, elle était épouvantée de consentir…

— De consentir ?… Mais pourquoi consentir ?… Car, enfin, elle n’aimait pas de Moraines !

Une personne plus observatrice que Mme Dupuis-Béhenne eût été frappée de l’accent dont Marc avait dit ces derniers mots, d’un accent où il semblait y avoir tout ensemble, de la colère, un doute, et aussi une question anxieuse, une prière de recevoir une certitude.

Mais elle ne s’en aperçut pas, et dit simplement :

— Non Ghislaine n’aimait pas le comte de Moraines. Elle avait seulement pour lui de la sympathie, elle le jugeait très bon, très intelligent, absolument de son monde, et elle était touchée de la délicatesse qu’il avait toujours apportée dans ses moindres rapports avec elle, de ses égards, de ses attentions pour lui rendre aussi agréable que possible le séjour de l’hôtel de Maulde. Peut-être sachant combien il l’aimait, elle se serait attachée à lui… Mais c’est uniquement par compassion, par générosité qu’elle a accepté ce mariage qu’il voulait, comme veut un homme qui a conscience que les heures lui sont comptées, qui veut désespérément sans voir ni difficultés ni impossibilités… Un mariage auquel il a tenu surtout quand il a eu la certitude qu’il était irrévocablement perdu — comme, paraît-il, d’ailleurs, il en avait eu le pressentiment dès le moment où il a été atteint !

— Et personne n’a pu lui faire comprendre qu’il voulait une vraie folie ?

— M. de Gannes et mon mari lui ont parlé… Mais, dans l’état où il était, il n’avait plus sa lucidité de jugement…

— Et Mme de Maulde, elle aussi, a simplement accepté ce mariage inouï ?

— Marc, elle n’a eu guère le loisir de la réflexion ni de la résistance… Et puis, elle était bien trop abattue pour s’opposer à quelque chose ; elle avait la tête perdue comme nous tous, et elle se sentait vaincue par les événements qui se précipitaient sans nous donner le temps de nous reconnaître… M. de Moraines l’a fait appeler. Il lui a dit que, depuis plusieurs mois déjà, il souhaitait épouser Ghislaine… Qu’il avait attendu toujours, redoutant un refus qui éloignerait peut-être notre amie de sa fille, mais qu’il ne voulait pas mourir sans que ce mariage fût accompli, si Ghislaine y consentait…

— Et elle a consenti… Mais comment a-t-elle pu faire cette chose insensée pour un homme qu’elle n’aimait pas ! C’est un dévouement… merveilleux !

Mme Dupuis-Béhenne ne discerna pas l’intensité d’amertume et d’ironie presque douloureuse qui frémissait dans les paroles de Marc, pas plus qu’elle ne s’étonnait de l’ardent intérêt avec lequel il la questionnait. Et, toujours simple, elle approuva :

— Oui, je pense comme vous… Mais, voyez-vous, Marc, quand un homme est frappé comme l’a été ce pauvre Moraines, il semble qu’on soit prêt à l’impossible pour lui donner, au moins, une dernière joie… Et Ghislaine est d’une famille où les plus téméraires, les plus héroïques dévouements paraissent des actes tout simples ! Ses aïeux se faisaient tuer en souriant, même pour un devoir qu’eux seuls avaient pu créer… Sous une autre forme, elle a fait comme eux… Elle aussi a exposé sa vie… Car enfin les médecins déclaraient que M. de Moraines était perdu ; que c’était une question de jours, presque d’heures, mais on a vu des miracles de guérison !… Et je vous jure que c’était pour moi une terrible angoisse de me dire qu’ils se trompaient peut-être, et que Ghislaine pourrait regretter alors d’avoir engagé tout son avenir dans un moment où elle n’était plus bien maîtresse de son jugement…

Marc, d’un geste inconscient, passa la main sur son front, comme pour en écarter des pensées que Mme Dupuis-Béhenne ne devait pas même soupçonner. Si, absurdement, contre toute évidence, il s’était obstiné à croire impossible que Ghislaine de Vorges fût tout à coup devenue comtesse de Moraines, maintenant tous les détails lui précisaient le fait, sans souci de sa vaine révolte. Encore une question lui échappa, toute palpitante de cette angoisse que sa forte volonté ne pouvait maîtriser :

— Mais enfin pourquoi Moraines voulait-il ainsi ce mariage inutile ?

— Non pas inutile pour sa fille, Marc, ni pour Ghislaine. Il savait bien que, pour Josette, il avait été, — du moins pendant bien des années, — un père indifférent, négligent… Il avait compris enfin, en voyant Ghislaine auprès de sa fille, que l’enfant confiée à Mme de Maulde n’était pas heureuse, qu’elle arrivait à un âge où les influences subies pouvaient décider de son avenir de femme… La mort imminente éveille, si vive, la conscience des responsabilités ! Il a entrevu tout à fait, à la dernière heure, celle qu’il avait envers cette enfant. Et il a voulu réparer, un peu, le tort qu’il lui avait fait, en la confiant à Ghislaine, devenue sa belle-mère, pour qu’il y eût un véritable lien entre elles…

De cet accent d’ironie âpre, inaccoutumé chez lui, Marc jeta :

— C’était, en effet, parfaitement compris pour le bien de Mlle Josette, sinon pour celui de Mlle de Vorges…

Une seconde, Mme Dupuis-Béhenne demeura silencieuse, comme si elle hésitait à parler… Mais, sans en avoir conscience, elle était dominée par cette volonté de savoir l’entière vérité qu’elle sentait si impérieuse, obscurément, chez Marc de Bresles ; — sans, d’ailleurs, qu’elle en pénétrât ni même en cherchât le mobile. Et, de sa manière paisible, elle reprit :

— Marc, vous avez toujours été un si vrai ami pour Ghislaine que je puis bien vous parler franchement… Vous vous trompez fort en croyant que M. de Moraines ne pensait qu’à sa fille en désirant laisser son nom à Ghislaine… D’après ce qu’il a dit à mon mari, d’après… son testament, il est évident qu’une pensée très délicate, très généreuse, l’inspirait… Aimant Ghislaine, — comme aiment les hommes de son âge, — il voulait avoir le droit d’assurer son avenir, la délivrer de sa pauvreté, de sa pénible situation d’institutrice…

— Pénible ! soit… mais qui la faisait indépendante, ne devant rien à personne… Au-dessus de toute critique, de tout blâme, de toute supposition injurieuse !

Le visage de Mme Dupuis-Béhenne se colora, et elle regarda Marc, presque indignée :

— Blâmer Ghislaine !… Et de quoi ?… Elle a vu qu’il dépendait d’elle d’adoucir un peu une agonie supportée avec un admirable courage… Elle s’est entendu supplier de devenir la mère d’une enfant qu’elle aime profondément… Et elle s’est prêtée, sans souci d’elle-même, à ce qu’implorait d’elle un homme dont le dernier rêve a été de la rendre heureuse… La veille même du jour où il a été blessé, il lui avait écrit une lettre, restée inachevée, qu’il a voulu qu’elle lût, où il lui demandait d’être sa femme… Ghislaine a été généreuse et dévouée, et bonne… follement !… Oui, voilà de quoi on peut la blâmer !… Marc, qu’avez-vous donc contre elle ?… Que vous a-t-elle fait ?

Ce qu’elle lui avait fait ? C’était là un secret que nul ne devait pénétrer… Ah ! elle l’avait bien fait souffrir par ce mariage dont la nouvelle l’avait foudroyé, auquel, d’abord, il avait refusé de croire…

Lui aussi, tout bas, comme le comte de Moraines, il avait été conquis par le charme pénétrant de cette nature de femme très haute et très noble. Il avait pensé que ce serait une joie divine de vivre près d’elle, heureux par elle, en se dévouant à elle toute… Pourtant, il s’était tu, ne voulant pas l’entraîner dans sa vie aventureuse d’homme sans fortune, elle que les épreuves avaient déjà si fort meurtrie. Il avait résisté à la tentation délicieuse et redoutable de lui parler en cette unique journée, passée près d’elle, six semaines plus tôt ; la dernière où, — sans que nul pressentiment l’en eût averti, — il eût pu lui demander de devenir sienne, pour la peine comme pour la joie…

Maintenant qu’une circonstance étrange avait fait d’elle la comtesse de Moraines ; qu’elle avait accepté de servir de mère à une enfant orpheline qu’elle n’abandonnerait pas ; maintenant surtout que son avenir était assuré, elle était perdue pour lui… Jamais plus, il ne pourrait revoir en elle la Ghislaine de Vorges qu’il avait mise si haut, au-dessus des autres femmes ; que, silencieusement, il avait entourée d’un culte fervent, où il entrait tant d’estime, de respect, d’admiration… Certes, il la savait incapable d’un misérable calcul d’intérêt. Et pourtant, il ne lui pardonnait pas d’avoir renoncé à sa hautaine pauvreté, d’accepter la fortune d’un homme qui, en réalité, n’avait jamais été qu’un étranger pour elle… Comment avait-elle pu consentir à cela ? Comment, elle, si fière, s’était-elle exposée aux suppositions outrageantes de ceux qui ne la connaissaient pas ?… Comment n’avait-elle pas compris que certains dévouements sont pures folies, et avait-elle accompli celui-là avec ce mépris altier de ce qui en pouvait résulter pour elle ?

Mais toute cette révolte qui grondait en lui, il devait la taire… Déjà, il n’avait que trop trahi l’amertume qui lui emplissait l’âme. Par un violent effort de volonté, il se domina, et dit :

— Chère madame, vous avez raison, je n’ai qualité ni pour approuver ni pour blâmer Mlle de Vorges, qui a agi comme elle a cru devoir le faire. Je suis, en effet, mauvais juge en la circonstance…

Très sérieuse, Mme Dupuis-Béhenne dit :

— C’est vrai, Marc, car vous ne pouvez comprendre ce qu’était la situation, ne l’ayant pas vue de tout près comme nous, comme moi, qui, jusqu’à la dernière minute, ai espéré que quelque circonstance — même, mon Dieu, la mort de ce malheureux ! — empêcherait le mariage de s’accomplir, puisque la loi exigeait un certain délai… Mais il était écrit qu’il se ferait !… Aujourd’hui, ce sont de nouvelles difficultés. Ghislaine refuse absolument d’accepter les avantages que M. de Moraines, son mari, lui a reconnus par testament.

Une clarté s’alluma dans les yeux de Marc.

— Ah ! Mlle de Vorges, pardon Mme de Moraines refuse…

— Oui… La situation est, en effet, fort délicate pour elle. Le comte de Moraines qui la connaissait bien, avait sans doute eu le pressentiment de ce refus, car il a arrangé les choses de telle sorte que son opposition n’y peut rien changer… En somme, devant la loi et l’Église, elle est la veuve du comte de Moraines ; elle ne peut rester auprès de Josette dans une position d’institutrice et toute sa fortune personnelle consiste en quatorze cents francs de rente. Enfin, la situation va se régler, je suppose, maintenant que Ghislaine est de retour…

— Mme de Moraines est à Paris ?

— Elle est revenue depuis quelques jours avec Josette. Ne la verrez-vous pas avant de partir ?

— Non, sans doute, fit-il brièvement.

A quoi bon la voir ? Pour sentir plus amer son regret de ce qui aurait pu être et qui maintenant ne serait jamais sans doute… Mais à Mme Dupuis-Béhenne, il fallait donner quelque banale explication ; et il continua :

— J’aurai trop peu de temps à moi pendant ma dernière semaine à Paris…

— Oui, en effet. C’est une longue absence que vous préparez, Marc. Vous reviendrez… quand ?

Il eut un geste de détachement profond.

— Je ne sais… Peu m’importe. Rien ne me retient ni me rappellera en France. Je suis un sans famille !

— Marc, vous avez du moins des amis. Et un jour viendra — peut-être n’est-il même pas bien loin ? — où vous vous créerez une famille…

— Vous voulez dire, madame, que je me marierai ? Ah ! certes non, ce jour n’est pas proche… Je n’ai ni le goût ni les moyens de devenir chef de famille. Chère madame, au revoir… Voici longtemps que je vous retiens et j’en suis confus.

Il se levait pour prendre congé, incapable d’une conversation indifférente. S’il était venu ce jour-là chez Mme Dupuis-Béhenne, c’est qu’il ne pouvait plus supporter son ignorance de ce qui s’était réellement passé à Jouventeuil. Combien de récits de toute sorte, fantaisistes, mensongers, malveillants même, avait-il entendus à ce sujet depuis quelques semaines…

Maintenant il savait la vérité, comme il l’avait tant souhaité ; et cette vérité lui était si douloureuse qu’il eût voulu, à n’importe quel prix, retrouver les incertitudes qui, pourtant, l’avaient torturé.

XIII

Très sincèrement, il avait pensé : « A quoi bon la revoir ? » C’était inutile, absurde… Ce serait douloureux…

Pourtant, en l’intimité de son âme, en ce monde mystérieux sur lequel la volonté est impuissante, il gardait l’obsédant désir de la retrouver une dernière fois… Comme si quelque espérance invincible lui restait… de quoi ?… De la conquérir ? De la supplier de devenir sa femme, oubliant ce sombre rêve d’une union de quelques heures avec un mourant, oubliant cette enfant qu’elle avait follement adoptée…

Lui-même eût haussé les épaules à préciser cet espoir insensé dont il savait toute l’inanité. Résolu à n’y pas même arrêter sa pensée, il accumulait les occupations, les courses, les rendez-vous qui absorbent toutes les heures à l’approche d’un lointain voyage…

Et cependant, la veille même de son départ, à l’heure où par suite d’une réflexion de Mme Dupuis-Béhenne, il savait avoir chance de trouver Ghislaine, il était au seuil de l’hôtel de Maulde et demandait, avec un effort, pour articuler le nom :

— Madame de Moraines reçoit-elle ?

— Si monsieur veut attendre un instant, je vais m’en informer. Madame allait sortir.

Le domestique ouvrait la porte du petit salon, écartant la portière ; et, sur le fond clair de la fenêtre, il vit se détacher une silhouette de femme, souple et fine, dans la longue robe noire, illuminée par le nimbe d’or des cheveux coiffés d’un petit chapeau de crêpe.

Instinctivement, il s’arrêta :

— Je vous demande pardon, mademoiselle… madame, corrigea-t-il aussitôt.

— Entrez, vous êtes toujours le bienvenu, dit-elle de sa voix un peu grave.

— Pourtant, vous étiez prête à sortir…

— Oui, pour un rendez-vous d’affaires… Mais il peut attendre ; sans scrupule, donnez-moi un instant… Josette que j’emmène est auprès de sa grand’mère.

Il s’inclina avec l’impression que, en ces quelques semaines, elle avait, non pas vieilli, mais mûri d’un grand nombre d’années. Le regard des prunelles bleues paraissait venir maintenant de si loin, avoir contemplé un spectacle inoubliable…

Il y eut entre eux un silence.

Lui, comme elle, en cette minute, revivait le dernier moment où ils s’étaient vus là-bas, à Jouventeuil, dans le salon fleuri, sous un ruissellement de lumières, au milieu du murmure joyeux des conversations. Tout à coup, il la revoyait nettement, debout, dans l’élégance de sa robe du soir, près d’une gerbe de chrysanthèmes roses, se détournant un peu, avec un sourire, pour répondre à une question de M. de Moraines, la clarté d’une lampe estompant en lumière la ligne du profil, l’ondulation blonde des cheveux…

Entre ce soir-là et l’heure présente, le torrent de la vie avait passé, creusant entre eux un sillon si profond qu’il semblait infranchissable…

Marc en éprouva la conscience aiguë. Du premier regard, il avait remarqué, au doigt effilé, l’anneau de mariage.

Ah ! Dieu, pourquoi n’avait-il pas parlé quelques semaines plus tôt ?… Eût-il même espéré une seconde réaliser aujourd’hui le rêve de lui murmurer combien elle lui avait été chère, il sentait maintenant la folie d’un tel espoir… Dans son deuil sévère, avec ce crêpe blanc ourlant le chapeau sur les cheveux, elle était vraiment la veuve du comte de Moraines…

Les traits durcis par l’effort de sa volonté pour dompter l’émotion qui tendait tous ses nerfs, il articulait, très correct, d’une voix presque froide :

— Je me suis permis de demander à être reçu parce que je ne voulais pas partir sans vous adresser mes adieux…

— Vous partez prochainement ?

— Demain.

— Ah ! demain !…

Elle avait eu un tressaillement ; il le devina au mouvement de sa main appuyée sur un coussin, la main qui portait l’anneau de mariage.

— Oui, je me souviens… Vous m’aviez, en effet, parlé de cette date… Il me semble qu’il y a si longtemps ! Je vous remercie d’être venu, d’en avoir trouvé le temps, au milieu de toutes vos occupations de la dernière heure.

— Je serais venu plus tôt, si je n’avais craint d’être indiscret…

Le soin qu’il mettait à ne rien trahir de la violence de son émotion donnait à son accent quelque chose de dur et de glacé qui dressait une invisible barrière entre leurs deux âmes. Où était le temps où leur causerie avait tant d’abandon ?…

Elle répéta :

— Indiscret ? Un ami comme vous ne l’est jamais !… J’aurais trouvé bien triste de ne pas recevoir votre adieu, de ne pas vous dire le mien en vous remerciant encore de… tout ce que je vous dois…

Ce qu’elle lui devait ?… Était-ce par une suprême ironie qu’elle parlait ainsi ?… Regrettait-elle qu’il l’eût amenée dans cette maison ? Car il l’y avait amenée !… Ou jugeait-elle que sa destinée était devenue meilleure ?…

Mystère ! sa gravité pensive, où il y avait aussi une sorte d’infinie lassitude, ne trahissait rien de son sentiment qu’elle gardait caché avec une dignité fière… Et elle n’était point de celles qu’on ose interroger, si désespérément qu’on souhaite le faire…

Plus forts que toutes ses résolutions, les mots jaillirent des lèvres de Marc :

— Puisque selon toute probabilité, je n’aurai pas l’honneur de vous revoir avant bien des années, — s’il m’est donné de vous revoir jamais ! — permettez-moi, madame, de vous dire que je suis heureux, que vous croyiez avoir à me remercier… Sinon, je vous aurais demandé pardon d’avoir été involontairement la cause première d’un changement dans votre vie que vous n’aviez sans doute pas prévu…

Elle le regarda de ses yeux profonds :

— C’est vrai, je ne l’avais pas prévu. Mais maintenant, j’ai accepté, j’accepte ma nouvelle existence avec tout ce qu’elle peut m’apporter de soucis, d’épreuves nouvelles, — peut-être aussi de joies ; car enfin, dans la vie, il s’en trouve quelquefois !

— Si rarement !…

— Ne me le rappelez pas, ne me découragez pas, je vous en supplie !… D’ailleurs, maintenant, grâce à vous, je ne suis plus seule ; j’ai une enfant, ma vie à un but…

Sans pitié, il précisa, étreint tout à coup par un désir cruel de jeter en elle, un écho de sa propre souffrance :

— Oui, jusqu’au mariage de Mlle Josette, vous vous dévouerez à elle… Et ensuite ?… Quand elle sera mariée ?…

Elle eut un geste de détachement suprême.

— Ensuite ?… Ensuite, je ferai comme toutes les mères ! Je vivrai de son bonheur qui sera la joie de ma solitude…

A mesure qu’elle parlait, elle lui semblait plus loin de lui, allant vers un monde où il ne pouvait la suivre. Et, intense à en devenir une douleur intolérable, se ravivait en lui la certitude qu’elle lui avait échappé parce qu’il n’avait su la retenir à l’heure où nul n’avait droit sur sa vie… Maintenant, il était trop tard !…

Avec une âpreté dont il n’avait pas conscience, il dit :

— Ah ! que vous êtes sage ! trop sage pour qu’il me soit possible de vous comprendre !… Quand je serai loin, je pourrai penser que vous êtes heureuse pour prix de votre dévouement… que vous ne regrettez rien !

— Que je ne regrette rien !…

Elle répéta les mots presque bas, d’une voix soudain brisée, amère, ou semblait frémir la plainte de quelque désillusion très lourde à porter.

Il tressaillit, jeté vers elle par un élan qui lui faisait oublier tout ce qui n’était pas elle…

Mais, tout de suite, déjà, elle se ressaisissait et elle continuait, obligeant ses lèvres mélancoliques à trouver une ombre de sourire, — ce sourire grave qu’il avait tant aimé :

— Quoi que vous pensiez, je regretterai plus d’une fois que vous soyez loin… Car il se trouve bien des moments où la présence d’un ami tel que vous est infiniment précieuse…

— Si vous le souhaitez, je resterai…

Sans répondre, elle le regarda, debout devant elle, attendant le mot qu’elle allait dire… Et elle le sentit si sincère qu’une espérance jaillit en elle, radieuse… Dans son âme, — si forte pourtant, mais une âme de femme après tout ! de femme jeune, — un désir fou palpitait de lui crier :

— Oh ! oui, restez !… Ne m’abandonnez pas !… Ne me laissez pas seule !

Les mots ne sortirent pas de sa bouche… Sur le seuil du salon, une voix s’élevait, demandant :

— Ghislaine, vous êtes là ? Grand’mère voudrait vous dire un mot avant que…

Josette n’acheva pas. Laissant retomber la portière, elle venait d’apercevoir Marc de Bresles, et une légère lueur rose colora son pâle petit visage, tandis qu’elle s’arrêtait, saisie :

— Oh ! pardon ! Je ne savais pas, Ghislaine, que vous n’étiez pas seule et je venais vous chercher…

Elle était prête à fuir. Ce fut Ghislaine qui la retint, parce que maintenant elle avait mesuré sa faiblesse…

Pourtant déjà son rêve d’une seconde était mort… La soudaine entrée de l’enfant la rejetait dans la réalité, lui rappelant qu’elle n’était plus libre, qu’elle avait déjà donné sa vie.

Folle, d’ailleurs, d’avoir espéré quelque chose ! Espéré quand, seule, sa générosité chevaleresque avait pu faire parler Marc de Bresles ! Heureusement, elle s’était tue… Ah ! heureusement !…

A peine, elle entendait les paroles qu’il échangeait avec Josette, prenant congé de l’enfant. Elle savait seulement qu’à elle aussi, il allait dire de semblables paroles, correctes, et qu’elle devrait y répondre sans rien trahir de l’angoisse qui, tout à coup, brisait son courage.

Obsédants, quelques mots mélancoliques d’un poète, fragment de vers oubliés, hantaient obstinément sa pensée : « Il pleure dans mon cœur… » Comme si ce lambeau de phrase eût été écrit pour elle dont le cœur enfermait tant de larmes !

Quelques instants, minutes ou secondes, elle n’aurait su le dire, s’enfuirent encore. Elle attendait le moment tout proche où Marc de Bresles allait dire les mots qui consommeraient leur séparation ; et cette attente lui faisait tant de mal qu’elle eût voulu qu’il les prononçât tout de suite… Elle tressaillit toute, pourtant, en les entendant :

— Adieu, madame. De loin comme de près, je vous serai tout dévoué.

Il s’inclinait très bas. Elle lui tendit la main et il y appuya ses lèvres.

Alors elle dit :

— Adieu, mon ami. Que Dieu vous garde… Merci… de tout !

Sur le seuil, au moment de sortir, il se détourna encore.

Josette près d’elle, avec une indéfinissable expression de souffrance dans les yeux, elle le regardait… L’enfant n’eût pas été là, qu’en cette minute, l’aveu eût jailli de son cœur, à lui… Mais elle se dressait entre eux, gardienne jalouse de la femme qu’il eût souhaitée sienne et qui, à elle, se dévouait tout entière.

Il répéta seulement, étreint par une sensation de fin, très douloureuse :

— Adieu !

Et la portière retomba derrière lui.

Ghislaine ne fit pas un mouvement ; mais ses paupières battaient très vite. Josette leva la tête vers elle et un cri d’angoisse lui échappa :

— Laine, ma chérie, maman, qu’avez-vous ? Pourquoi pleurez-vous ?

Très bas, Ghislaine dit, effaçant d’un geste rapide les larmes que toute sa volonté n’avait pu contenir :

— Ne vous inquiétez pas, ma petite aimée… Ce n’est rien… Mais voyez-vous, j’ai bien peu d’amis. Et il me semble triste, très triste d’en voir partir un tel que M. de Bresles !

Josette l’enveloppa d’un regard où était toute sa tendresse passionnée :

— Oui, je comprends ! Oh ! maman, ma maman plus que chérie, si cela peut vous consoler un peu, vous faire un peu de bien, pensez que votre « petite » est à vous, qu’elle vous aime… plus que tout au monde, plus qu’aucun ami ne pourrait vous aimer !

Et Ghislaine sentit que l’enfant disait vrai… C’était à elle de mettre désormais tout son bonheur dans cette jeune tendresse, comme font les mères…

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