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Seule

PREMIÈRE PARTIE (continued 2)

Reading edition

— Oui, très triste ; bien plus encore, enfant, que vous ne pouvez l’imaginer…

— Je ne l’imagine pas, je le sais…

Elle s’interrompit, les lèvres rapprochées par cette imperceptible contraction qui lui était familière quand elle voulait retenir les paroles qui eussent trahi son intime pensée.

Dans ses yeux expressifs, une souffrance avait passé. Droite au milieu de la chambre, elle restait tout à coup songeuse et la flambée du foyer colorait d’une lueur chaude son pâle petit visage qui avait pris une gravité amère. Ghislaine la devina et elle eut pitié de cette clairvoyance.

— Josette, ne soyez pas injuste !…

— Injuste envers qui ?

— Envers ceux dont vous êtes entourée…

— Qui ? grand’mère ? mon père ?

— Oui, votre grand’mère, votre père qui vous aiment.

— Oh ! qui m’aiment… Peut-être, quand ils n’ont rien d’autre à faire.

La même amertume qui flottait sur sa jeune bouche, vibrait dans sa voix avec une intensité douloureuse.

— Oui, qui vous aiment, croyez-moi. J’en suis certaine. Mais vous savez bien que tous n’aiment pas de même…

— Leur manière n’est pas de celles qui peuvent rendre heureuse, fit-elle d’une voix brève. Moi, du moins ! Être aimée pêle-mêle avec des chiffons, des visites, des comédies, des soirées, des chevaux et le reste ! ça ne me suffit pas !… Probablement parce que j’ai le caractère mal fait… Ah ! personne ne doit souhaiter d’être jamais aimé par moi… Car de ceux qui m’auront pris le cœur, je serai, je le sens, follement jalouse… Je les voudrai pour moi seule, m’aimant par-dessus tout, exclusivement… Comme j’aimerai enfin, moi ! Vous me trouvez bien exigeante, n’est-ce pas ? et sans doute aussi, comme grand’mère, ridiculement sentimentale… Je me demande vraiment comment je peux l’être ainsi, ayant des parents aussi… sages !… Nous devons paraître une singulière famille à ceux qui nous observent ! Vous n’avez pas dû voir souvent, j’imagine, une grand’mère, un père et une enfant aussi étrangers les uns aux autres ! Moi, je commence seulement à être bien habituée à cette situation !… On est si lâche quand on est jeune, quand on possède encore un tas d’illusions, quand on se figure naïvement que c’est une chose toute naturelle de recevoir la tendresse qu’on est prête à donner… Des sottises ! enfin !…

Elle avait parlé d’un seul jet, les sourcils froncés avec une sorte de violence passionnée dans l’ironie de son accent, et Ghislaine n’avait pas essayé de l’interrompre ni de la contredire, trop heureuse de voir s’entr’ouvrir un peu cette jeune âme fermée, à qui elle souhaitait tant faire du bien. Avec une douceur tendre, elle dit :

— Ma pauvre petite Josette, si vous voulez être heureuse, il faut, comme vous le savez bien, donner beaucoup, ne demander que très peu ou même rien en échange… Et puis, accepter toujours que les autres ne soient pas semblables à vous.

Josette avait levé vers Ghislaine des yeux où palpitait son âme ardente.

— Vous parlez… sincèrement ?… Non pour me tromper par de beaux conseils auxquels vous ne croyez pas ?…

— Je vous répète, Josette, ce que la vie elle-même m’a appris…

— Alors s’il faut une pareille sagesse pour être heureuse, je ne le serai jamais… Je suis incapable de tant de générosité, de vertu, je vous l’ai dit déjà !… Ne me regardez pas ainsi, avec des yeux qui me blâment… A vous, moins qu’à personne pourtant, je ne voudrais mentir, me montrer autre que je ne suis !…

Elle s’arrêta, puis, changeant brusquement de ton, elle finit :

— Je ne sais, d’ailleurs, pourquoi je vous ennuie ainsi de mes inutiles déclarations et vous empêche de voir la musique de grand’mère. Je vous demande pardon encore de vous avoir dérangée en entrant chez vous de cette manière soudaine. J’avais frappé plusieurs fois sans recevoir de réponse…

— Je n’avais pas entendu…

— C’est ce que je me disais pour me tranquilliser…

— Vous tranquilliser ?…

Une rougeur empourpra le pâle petit visage. Visiblement, Josette eut envie de s’enfuir, mais sa fierté la retint et brièvement, elle expliqua :

— Je suis stupide, j’ai une imagination qui galope toujours trop vite. En voyant que vous ne me répondiez pas, j’ai eu l’idée absurde que vous étiez peut-être souffrante et c’est pourquoi, sans réfléchir, j’ai soulevé la portière.

Ghislaine, d’un geste de caresse, posa la main sur les cheveux légers et chercha le regard des larges prunelles qui se dérobaient. Très doucement, elle dit :

— Je vous remercie, Josette, de vous être inquiétée pour moi ! Ne me trouvez pas trop égoïste d’en être heureuse… Mais quand on est très isolée, les plus simples marques d’intérêt semblent bien bonnes…

Dans un soudain élan, Josette saisit la main qui effleurait ses cheveux et y appuya ses lèvres. Puis, très vite, d’un accent que Ghislaine ne lui connaissait pas, elle murmura presque bas :

— Ne soyez pas trop malheureuse ici, je vous en supplie ! Je sais bien que je ne fais rien pour vous y rendre la vie moins triste. Je ne suis ni aimable, ni prévenante, ni dévouée, ni bonne, ni rien de ce qu’il faudrait !… Mais je ne peux pas encore maintenant… Soyez patiente avec moi… Dites, voulez-vous ?…

Ghislaine tressaillit à cette prière qui jaillissait imprévue de l’âme close de Josette. Du même ton assourdi qui fait les cœurs plus proches, elle dit :

— De tout mon cœur, ma bien chère petite enfant, je désire vous aimer et, si vous me le permettez, être pour vous une amie et… un peu aussi… une maman…

— Ne me parlez pas ainsi ! Il ne faut pas !… Vous ne me connaissez pas encore assez… Peut-être, ensuite, quand vous aurez vu comme je suis, vous voudriez vous reprendre… Et cela me ferait trop de mal !

Son exclamation ressemblait à un cri d’angoisse. Ghislaine l’attira dans ses bras.

— J’espère, Josette, que jamais je ne vous ferai de mal et que l’avenir dans lequel vous n’avez pas confiance vous sera aussi doux que je vous le souhaite, ma chérie.

Josette ne répondit pas. Comme un pauvre oiseau perdu qui a enfin trouvé un refuge, elle restait blottie contre Ghislaine, sans un mot, sans un mouvement, avec un abandon d’enfant qui se sent protégée…

Mais à la porte, un coup fut frappé. Brusquement alors, elle s’écarta et s’enfuit vers sa chambre. Ghislaine demanda :

— Qui est là ? Entrez.

C’était un domestique.

— Mme la marquise fait prier ces demoiselles de descendre au salon parce que le dîner va être annoncé.

— C’est bien, merci…

Le valet de chambre disparut. Ghislaine appela : — Josette ! venez-vous ? Madame votre grand’mère nous réclame.

— Je suis prête !

De nouveau, ainsi qu’une demi-heure plus tôt, elle apparaissait au seuil de la chambre… Mais elle n’y entra pas. Toute trace d’attendrissement avait disparu de son visage. Seuls, l’éclat magnifique des yeux, la lueur rose inaccoutumée des joues révélaient encore quelque chose de l’émotion qui avait bouleversé l’âme de feu de Josette de Moraines.

VII

Quand Ghislaine entra dans le petit salon vibrant de la rumeur des conversations, presque tous les convives — une vingtaine de personnes — s’y trouvaient déjà réunis. Bien qu’il s’agît d’un dîner intime réunissant les acteurs, — tous gens du monde, — de la féerie symbolique, la Princesse d’Azur, que Mme de Maulde allait faire représenter lors de sa plus prochaine réception, toutes les femmes, jolies pour la plupart, étaient habillées de clair et très élégantes… Certaines avec une distinction aristocratique de grandes dames ; quelques-unes avec un souci de l’originalité qui amusait et charmait le regard ; d’autres, enfin, types coquets de Parisiennes, avec ce goût raffiné qui fait d’une toilette de femme une œuvre d’art.

Les hommes, clubmen, artistes et gens de lettres appartenaient au cercle intime de Mme de Maulde qui, assise près de la cheminée dans un fauteuil à dossier très haut, évoquant ainsi l’idée de quelque belle et accueillante souveraine, causait avec Bernard de Vézannes, le poète de la Princesse d’Azur, un assez joli garçon, long chevelu, de physionomie intelligente dont les yeux de myope rêvaient derrière son lorgnon.

C’était la première fois depuis qu’elle était chez la marquise de Maulde que Ghislaine allait paraître à un dîner où elle se trouvât réunie à des étrangers, son deuil jusqu’alors lui ayant donné droit à la solitude, avec le consentement, volontiers donné, de Mme de Maulde qui redoutait un peu la note sombre d’une sévère robe noire dans le décor riant de sa table. Mais ce soir-là, Marc de Bresles étant du nombre des convives, elle avait, sur le conseil de son gendre, invité la jeune fille à paraître.

Il n’était pas encore arrivé quand Ghislaine entra ; ou du moins, elle ne l’aperçut pas dans le rapide coup d’œil dont elle enveloppa les groupes, tandis qu’elle prenait soin de faire, à la suite de Josette, une discrète apparition d’institutrice, soigneuse de s’effacer comme il convient.

Mais toute la simplicité de sa toilette, sa réserve, son silence ne pouvaient lui ôter son allure de femme du grand monde, et dès qu’elle parut des regards surpris allèrent à elle. Tout de suite, elle le sentit, et sa pâleur se rosa un peu, donnant soudain au visage un reflet de son bel éclat de jeunesse.

Une jeune femme, qui caquetait avec une vivacité piquante, s’interrompit pour la regarder, intriguée ; si intriguée même que, sans cérémonie, elle se pencha vers Mme de Maulde pour lui demander, désignant Ghislaine de son éventail :

— Qui est donc cette jeune femme ? je ne l’avais jamais encore vue chez vous ? Elle est très chic dans son deuil !

Mme de Maulde approuva de bonne grâce :

— N’est-ce pas, elle est très bien ? C’est la nouvelle institutrice de Josette.

— Une institutrice ?… Mais elle a l’air d’une duchesse !

— Je crois qu’elle appartient à la noblesse. Son père était un général ou colonel, je ne me souviens plus, qui est mort subitement il y a quelques mois et l’a laissée sans aucune fortune.

— Mais c’est tout à fait un roman ce que vous contez là, chère madame. Prenez garde, un jour ou l’autre, fatalement, le roman finira par un mariage. Car elle n’est pas seulement très distinguée, l’institutrice de Josette, mais fort jolie femme… en son genre…

Elle s’arrêta court, ne voulant pas achever :

— Et il me semble que c’est aussi l’avis de M. de Moraines qui s’y connaît.

Mais avec une lueur de curiosité malicieuse, elle contempla un instant le groupe formé par Ghislaine et Gérard de Moraines qui, courtoisement, était venu la saluer et lui avançait un fauteuil. Elle était encore debout sous la clarté d’une haute lampe, harmonieusement élégante et souple dans sa longue robe noire qui la grandissait encore. Et, sous la lumière blonde que versait l’abat-jour de soie jaune, la peau trop blanche se dorait, les cheveux fauves s’illuminaient de reflets clairs qui nimbaient la tête fine, gravement mélancolique, dans sa grâce un peu altière.

Elle causait sans geste, à peine une ombre de sourire aux lèvres, redevenue indifférente à cette curiosité banale qu’elle avait éveillée un instant, et qu’une personne, aussi, avait constatée avec une impatience irritée ; c’était Josette. Sans abandon, la fillette avait correctement salué les femmes, recevant les hommages des hommes avec une sorte de dignité fière qui rendait impossible de la considérer comme une enfant, en dépit de sa juvénile apparence. Puis, se dérobant à toute conversation, elle était allée se réfugier dans un angle solitaire du salon où elle feuilletait une revue illustrée. Mais son geste était distrait et son regard errait, observateur, sur le cercle brillant qui l’entourait, revenant surtout au groupe formé par son père et Ghislaine. Dans son âme exclusive et jalouse, palpitait une impatience fiévreuse dont elle n’avait pas conscience, parce que quelqu’un se permettait d’accaparer Ghislaine qui lui semblait déjà son bien comme si elle eût eu l’obscure prescience qu’un jour, proche ou lointain, elle aurait le droit de vouloir pour elle seule cette étrangère qui lui avait parlé avec une douceur tendre ; elle en aurait le droit puisqu’elle lui aurait donné tout son cœur. Et son visage s’éclaira quand elle vit Mme de Maulde s’approcher de Ghislaine pour la présenter à une jeune femme.

Un nouveau convive venait d’entrer, Marc de Bresles, qui s’excusait d’être en retard.

— Mon cher ami, vous ne l’êtes pas tout à fait, dit la marquise qui était décidément dans un jour d’inaltérable bonne grâce, quoique vous soyez, je le crois bien, le dernier attendu. Mais je sais que vous êtes un homme très occupé. Maintenant, quand vous aurez fini de remplir vos devoirs de politesse, mon gendre vous présentera à Mlle de Vorges que vous voudrez bien conduire à table. Elle ne connaît guère que vous ici et j’ai pensé qu’il serait plus agréable pour elle de vous avoir comme voisin.

Il inclina sa haute taille et évolua à travers le salon. Même dans son personnage d’homme du monde qu’il remplissait avec une irréprochable courtoisie, il gardait son air de hardiesse aventureuse, d’orgueilleuse et invincible volonté qu’illuminait la clarté chaude du regard.

Il approcha de Ghislaine auprès de qui était revenu s’asseoir M. de Moraines. Celui-ci se leva aussitôt et serra la main du jeune homme.

— De Bresles, il est inutile, n’est-ce pas, que je vous présente Mlle de Vorges ; elle vous connaît déjà, je crois.

— J’ai eu l’honneur, en effet, de rencontrer mademoiselle chez Mme Dupuis-Béhenne.

— Et cela, pour mon plus grand bien…

— Je vous en prie, mademoiselle, laissons cela… Je regrette déjà assez que vous ayez appris cet insignifiant détail…

Ghislaine sourit un peu, de son sourire mélancolique.

— Insignifiant pour vous… Pas pour moi !

— C’est vrai… Et je vous demande pardon de mon épithète parfaitement absurde !

— Ne vous calomniez pas… Ce serait en pure perte. Mon opinion est faite à votre sujet, monsieur. Quoi que vous jugiez à propos de dire contre vous, je me souviendrai seulement, et toujours de la façon dont vous savez obliger, même une inconnue… Et je suis très heureuse de pouvoir vous remercier…

Elle parlait avec cette dignité simple qui avait chez elle une grâce innée, gardant aux lèvres son frêle sourire. Il s’inclina, confus de la sentir si sincère. Spontanément, se ravivait en lui l’intérêt qu’elle lui avait inspiré dans leur première entrevue et, surtout, quand il avait su quelle épreuve elle supportait avec tant de vaillance fière. Détournant la conversation, il demanda :

— Avez-vous reçu des nouvelles de Mme Dupuis-Béhenne depuis qu’elle est dans le Midi ?

— Oui, fit-elle, désignant près d’elle, la chaise laissée vide par la disparition discrète de M. de Moraines.

A quelques pas plus loin, il s’était assis auprès de la baronne de Trévannes, une piquante petite créature qui avait un charme de pastel dans la soie à bouquets de son corsage copié sur quelque gravure du siècle dernier. Elle aussi avait remarqué Ghislaine et, amusée, elle glissa :

— Regardez comme l’institutrice de Josette apprivoise le farouche Marc de Bresles ! Du reste, ça ne m’étonne pas, elle est charmante, vous savez, tout à fait charmante !

— Vous avez l’air de dire trop charmante !

— Dame, mon cher ami, en certaines situations, mieux vaut ressembler à la timide violette enfouie dans l’ombre.

M. de Moraines eut un imperceptible froncement de sourcils. Un observateur eût discerné tout de suite qu’il lui déplaisait d’entendre parler sur ce ton de Ghislaine de Vorges. Mais sa jolie interlocutrice n’était pas observatrice et elle était tout occupée d’examiner Ghislaine. Elle ne remarqua même pas que l’accent de M. de Moraines était devenu un peu absolu quand il répliqua :

— La situation de Mlle de Vorges n’est pas tout à fait telle que vous pouvez le supposer. Sa famille est alliée à la mienne…

— Oh ! quelle drôle de chose ! Vraiment ?

— Vraiment, la pure et très simple vérité ! La mort de son père la laissant absolument isolée, il était préférable qu’elle vînt auprès de Josette, sous le toit de Mme de Maulde où elle restera autant qu’il lui plaira. Nous désirons, égoïstement, que ce soit le plus longtemps possible pour le bien de Josette. Aussi, nous employons-nous de notre mieux à ce qu’elle ne se sente pas étrangère ici ; et… nous sommes très reconnaissants à nos amis quand ils veulent bien nous y aider !

La petite femme eut un sourire entendu :

— Compris, mon cher ami. Vous êtes très chevaleresque, mais…

— Mais quoi ?

— Mais avouez que vous n’y avez pas grand mérite cette fois…

— J’avoue en toute simplicité, ne soyez pas méchante. Abandonnez Mlle de Vorges et laissez-moi vous offrir le bras pour vous conduire à table.

Le maître d’hôtel, en effet, venait d’annoncer le dîner. Ouverte à deux battants, la porte de la salle à manger laissait voir le décor riant de la table fleurie, l’étincellement des cristaux sous la flamme claire des candélabres d’argent qui ornaient la table, à la mode du vieux temps.

— Mlle de Vorges, vous êtes ici, en face de Josette, murmura au passage Mme de Maulde.

Toutes deux se trouvaient ainsi aux extrémités de la table et, entre la floraison d’or des mimosas panachés d’œillets roses, Ghislaine aperçut la petite figure brune dont, en vain, elle chercha le regard. La Josette confiante et tendre avait disparu ; c’était la Josette insaisissable qui était assise à cette table. Ghislaine connaissait maintenant trop bien toutes les expressions du jeune visage mobile pour ne pas voir que, de nouveau, l’âme s’était fermée. Et avec une intensité aiguë, elle se sentit étrangère dans ce milieu où elle n’avait nulle attache.

Les conversations se nouaient ; des propos s’échangeaient alertement autour d’elle, et elle les écoutait silencieuse, trop fière pour s’exposer à ce que quelqu’un pût s’étonner de voir l’institutrice causer en égale avec les hôtes de la marquise de Maulde.

Et pourtant, avec Marc de Bresles, elle devait sortir de cette réserve hautaine car il était incapable d’un jugement comme celui qu’elle redoutait, — de la part des femmes surtout. Se tournant vers lui, elle dit, obligeant sa bouche triste à sourire :

— Quelle maussade voisine vous avez en moi, monsieur ! Mais depuis quelques mois j’ai tellement vécu seule, que j’en suis venue un peu, je le crains, à ne plus savoir vivre en société.

— Je vous en prie, mademoiselle, ne vous astreignez pas, pour moi, à l’ennui de causer si vous préférez le silence !

— Le silence ne me dit rien de bon et je ne puis qu’être reconnaissante à ceux qui m’enlèvent à ses tristesses…

Les mots lui étaient échappés. Marc le devina à la façon dont elle s’arrêta court, mordant sa lèvre. Aussi, sans paraître remarquer ce qu’avaient eu ses paroles d’involontairement personnel, il répliqua, avec un sourire qui donnait soudain un charme extrême à son visage un peu dur :

— Ne dites pas de mal du silence, mademoiselle, car je deviens l’un de ses plus fervents adorateurs dès que je me trouve avec certains de mes semblables dont les paroles et les agissements me déroutent. C’est sagesse, peut-être, direz-vous. Faut-il vous confier, mademoiselle, que les mondains qui me traitent couramment de « sauvage », ne doivent s’en prendre qu’à eux-mêmes du développement, chaque jour plus sensible, de la sauvagerie chez moi ?… Tout bonnement, parce que rien n’est plus fait pour rendre un individu misanthrope que la comédie qu’ils se jouent perpétuellement les uns aux autres !

— Et cette comédie ne vous amuse pas, bien qu’elle soit parfois d’un… pittoresque incomparable ?

— Sans doute, je ne sais pas la regarder par le bout de la lorgnette qui me la ferait voir ainsi ! Je suis trop incapable, — à un point absurde, je le reconnais ! — de pardonner aux gens les déceptions qu’ils me causent pour jouir, comme une façon de spectateur, de la représentation qu’ils veulent bien donner aux curieux. C’est que j’ai un détestable caractère. J’aime mieux vous en avertir tout de suite parce que, fatalement, à un moment ou à un autre, vous vous en apercevriez, et je n’aurais plus le bénéfice d’une humble confession !

Elle le regarda, souriant franchement cette fois, distraite malgré elle.

— Est-ce bien d’« humble » qu’il faut la qualifier ?

— Comment diriez-vous ?

— Orgueilleuse… si j’osais ! Votre humilité me paraît un peu de la nature de celle du lion de la fable quand il avouait ses méfaits !

Il se mit à rire et sa physionomie s’éclaira toute :

— J’ai cette faiblesse de vouloir que amis, ennemis et indifférents m’acceptent tel que je suis. C’est pourquoi il est préférable, je crois, pour l’agrément de ceux avec qui je pourrais être amené à voisiner, que les circonstances m’obligent à vivre très souvent loin de mes semblables. Je n’ai pas, mademoiselle, une philosophie aussi indulgente que la vôtre !

— La vie, bon gré mal gré, se charge de nous rendre très indulgent, ou très indifférent… Souvent les deux mots sont synonymes !

— Oui, quand on est arrivé au détachement infini de ceux qui n’espèrent plus rien des gens et des choses… Mais pour ma part, je n’en suis pas là ! Bien au contraire, je prétends beaucoup demander à la vie !

— Vous qui craignez les déceptions ?…

— Celles qui me viennent des hommes — et des femmes ! — non des choses ! Celles-ci sont des forces aveugles, inertes, sans volonté… C’est à nous de discerner ce que nous en pouvons attendre…

Ghislaine inclina un peu la tête, sa curiosité éveillée par cette nature d’homme hardiment trempée. C’était, sans qu’il y prît garde, un vivant exemple que ce garçon résolu qui avait si bravement accepté la lutte contre l’existence.

— Est-ce que je serais très indiscret en vous demandant ce qui tout à coup vous rend songeuse ?

Elle sourit.

— M’en voudrez-vous si je vous avoue que je pensais à ce qui m’a été dit de vous ?…

— Par Mme de Maulde ? Alors votre opinion doit être piètre sur mon compte. En souvenir de ma mère, et parce qu’elle m’a vu garçonnet, elle fait dépense pour moi de trésors d’indulgence ; mais tout bas, — voire même tout haut ! — elle trouve parfaitement absurde que je ne mène point la classique existence des hommes de notre monde. Il est heureux, d’ailleurs, que je ne me sente pas l’impérieuse tentation d’en essayer !

— Et vous ne la regrettez pas, n’est-ce pas ?

Il eut un sourire qui enfermait bien des choses.

— Peut-être me faites-vous trop d’honneur ! Je ne jurerais pas de n’avoir pas pensé, à mes heures, tout comme un autre, qu’il me serait agréable d’avoir mon pain quotidien largement assuré, au lieu de devoir me tailler ma part à bout de bras. Mais en somme, comme je n’avais ni le goût ni la lâcheté de recevoir l’aumône, — je vous dis cela parce que je vous devine instruite de mon aventure, — il ne me restait plus qu’à batailler avec l’existence. Et je vous remercie de me faire l’honneur de penser que je ne le regrette pas. Les moralistes, qui sont, à l’occasion, des gens fort sages, ont raison de dire que l’effort est une source de bonheur. D’ailleurs, j’ai l’esprit aventureux et une carrière qui m’entraîne de côté et d’autre, à travers le monde, est faite pour me charmer !

— Vous avez ainsi beaucoup voyagé ?

Cette fois, ce ne fut pas Marc de Bresles qui répondit, mais l’autre voisin de Ghislaine, qui, depuis quelque temps déjà, cherchait une occasion de changer le duo en trio. Aussi, prestement, se lança-t-il vers l’entrée qui s’ouvrait à lui, profitant de ce que le regard de Ghislaine était tombé de son côté, une seconde ; et avec une vivacité gaie, il jeta :

— De Bresles, mademoiselle, n’oserait peut-être pas vous l’avouer, mais la vérité est que depuis quelques années, il mène une véritable existence de Juif errant ! Maintenant, nous autres citadins, sommes tout surpris quand nous le voyons dans notre monde de civilisés, nous écoutant deviser avec un sourire indulgent de sage qui considère les jeux dont s’amusent les petits !

Il y avait un entrain si communicatif dans l’accent du jeune homme que Ghislaine, de nouveau, se mit à rire. L’animation de cette causerie l’arrachait à elle-même. Vraiment, pour un instant, elle oubliait tout à fait à quel titre elle était à cette table ; et, peu à peu, voici qu’elle se reprenait à causer avec sa brillante vivacité d’antan. Elle s’était mise à questionner Marc de Bresles sur ses séjours à l’étranger, généralement en des régions peu fréquentées, car les entreprises hardies et difficiles l’attiraient toujours ; et il l’intéressait par la personnalité puissante qu’il trahissait inconsciemment… Qui donc avait dit que Marc de Bresles était si froid, fort peu causeur avec les femmes ?

Mais après tout, malgré sa délicatesse, peut-être pensait-il comme les autres qu’elle n’était plus du monde et qu’alors, sans nul risque d’une aventure désagréable, il pouvait se livrer un peu. Que lui importait, à elle, en somme ? Avec son infini désintéressement d’elle-même, elle étudiait un type d’homme du monde qui n’était pas banal. Et c’était tout !

Autour d’elle, les conversations se croisaient, dirigées avec un tact consommé par Mme de Maulde. En phrases quintessenciées, le jeune poète dissertait agréablement. Un mélomane fanatique, le baron de Ryves, célébrait les beautés du chant grégorien à Solesmes où il était allé assister à une profession, comme chaque année, il se rendait à Bayreuth. Sa mignonne petite femme, qui n’était artiste que pour s’habiller, soupirait d’entendre, une fois de plus, des louanges trop souvent répétées déjà et, d’un regard incertain, contemplait les plumes de son éventail qu’elle agitait d’un geste distrait, tout en bavardant avec M. de Moraines, maître de maison d’une courtoisie parfaite.

Sans doute pour cette raison, afin de constater que tous ses hôtes ne trouvaient pas les minutes longues, il regardait souvent vers Ghislaine, étonné de voir tout à coup surgir en elle une femme brillante, d’une séduction très fine qui ne s’était pas encore laissé soupçonner. Et un psychologue eût démêlé qu’il y avait dans cette surprise un peu d’impatience, celle de l’homme qui voit un autre opérer une transformation qu’il n’a pas su faire naître… Certes, du premier jour où il l’avait rencontrée, il avait senti son charme, son aristocratique distinction de créature de race ; mais il n’avait jamais pensé qu’elle pût être séduisante ainsi. C’est qu’aussi, il ne lui avait pas encore vu, depuis qu’elle était à l’hôtel de Maulde, cet éclat dans le regard, cette grâce spirituelle dans le sourire, cette vivacité dans les réparties… Que lui racontait donc Marc de Bresles qui l’intéressait ainsi et eût le don de l’arracher à sa hautaine réserve ? Une curiosité l’irritait un peu d’entendre leur conversation… Mais il était trop loin… Quand, le dîner fini, les hôtes de Mme de Maulde se retrouvèrent dans le salon, il s’approcha de Ghislaine qui, sur la demande de la marquise, venait d’offrir le café et, sa tâche remplie, se mettait en dehors de tout cercle. Il la retint, lui offrant un fauteuil.

— Ne vous enfuyez pas, mademoiselle, comme la princesse du conte !

— Du conte ?

— Oui, dois-je vous avouer que pendant le dîner, vous voyant causer comme vous ne le faites pas avec nous, je pensais à la fameuse princesse qui ne laissait voir sa robe couleur de soleil qu’à de très rares privilégiés ?… Et j’enviais vos voisins de table, n’étant malheureusement pas du nombre de ces privilégiés.

Une seconde, elle le regarda avec des yeux profonds qui ne souriaient plus, comme si elle eût voulu démêler ce qu’il y avait au fond de ses paroles. Elle rencontra un regard très loyal, très respectueux, mais où il y avait aussi pour son charme de femme un hommage qu’il ne lui plaisait pas d’accepter. Et, imperceptiblement railleuse, elle dit :

— Je ne soupçonnais pas que je serais comparée à la célèbre Peau-d’Ane, car c’est d’elle, j’imagine, que vous me faites l’honneur de me rapprocher. Vraiment, je ne savais guère que je fusse en possession d’une robe couleur de soleil, dissimulée d’ordinaire sous…

Il l’interrompit en riant :

— N’achevez pas, vous me rendriez trop confus de ma comparaison qui, précisée, me paraît remarquablement stupide… Je n’avais pensé, moi, qu’au rayonnement imprévu que jetait la robe de lumière… Mais pour laisser de côté tout ce jeu de comparaisons, permettez-moi de vous assurer que je serais très heureux si vous ne regrettiez pas trop d’être sortie de votre solitude pour ce dîner…

Ghislaine n’eut pas à répondre. La voix de Mme de Maulde, un peu impatience, appelait :

— Gérard ! vous n’allez donc pas fumer ? Vous retenez Mlle de Vorges à qui je voudrais donner quelques explications au sujet des chœurs que je la prierai dans un moment de vouloir bien accompagner. Josette vous a avertie, n’est-ce pas ? mademoiselle.

— Oui, madame, et je suis tout à votre disposition.

— Dans un moment alors, mademoiselle, dès que ces messieurs seront revenus du fumoir.

Elle s’inclina sans répondre. M. de Moraines l’avait quittée ; aussitôt, la marquise cessait d’avoir de pressantes instructions à lui donner… Elle avait compris ; inconsciemment peut-être, Mme de Maulde lui rappelait qu’elle n’eût point à sortir du personnage effacé qui devait être le sien…

Toute sa fierté de femme de vieille race se cabra dans une révolte si douloureuse qu’elle en tressaillit tout entière, secouée d’un désir éperdu de s’enfuir loin de ce monde dont elle ne faisait plus partie… Et, instinctivement, elle passa dans la bibliothèque, pour être seule au moins. Oh ! seule !! Dieu, que n’avait-elle le droit d’aller chercher le refuge de sa chambre !…

Elle souleva la portière de tapisserie et pénétra dans la grande pièce qu’une lampe éclairait faiblement ; si peu même, qu’elle eut un involontaire sursaut voyant tout à coup, dans la pénombre, se dresser une silhouette mince.

— Josette, vous êtes ici ? Que faites-vous là toute seule ?

— Je fuis les belles amies de grand’mère, leurs bavardages et celui de tous ces hommes dont la conversation vous paraît si agréable… Comment pouvez-vous ainsi aimer le monde ?

Une lueur d’orage flambait dans ses prunelles noires, et dans sa voix presque agressive, une sorte de colère impatiente vibrait.

Ghislaine l’enveloppa de son regard pensif.

— Où prenez-vous, Josette, que j’aime tant le monde ?

— Cela se voit bien, il vous absorbe, il vous transforme, il fait que vous n’êtes plus vous !

Après le père, voici l’enfant qui lui révélait qu’elle s’était, pendant ce dîner, montrée différente d’elle-même, de la Ghislaine qu’il leur plaisait de voir toujours en elle, la Ghislaine institutrice. Oh ! la liberté d’être, comme elle le sentait, gaie, triste ou silencieuse !

Une lassitude infinie l’envahissait ; et avec une amertume qu’elle ne pouvait dominer, elle répéta :

— Je ne suis plus moi parce que j’ai trouvé un peu de plaisir dans une conversation ! Ah ! petite Josette, si vous pouviez savoir quel bien cela fait parfois de s’échapper un instant à soi-même, vous ne me reprocheriez plus de m’être laissé distraire un moment !

L’écho de la lourde tristesse, qui s’était abattue si intense sur elle, vibrait dans son accent. Un regret aigu bouleversa Josette, ses mains se joignirent et tout bas alors, elle murmura ardemment :

— Pardonnez-moi, je vous en supplie… Mais sans le savoir, vous m’avez rendue trop jalouse ce soir ! Je vous l’ai dit, ceux qui veulent mon cœur, je les veux tout à moi !… Ne m’aimez pas ! vous serez plus heureuse !…

VIII

— Alors, Ghislaine, vraiment vous n’êtes pas trop mal chez Mme de Maulde ?

Et autant des yeux que des lèvres, Mme Dupuis-Béhenne interrogeait Ghislaine avec une affection anxieuse. Depuis trois jours, elle était de retour du Midi et, pour la première fois, elle revoyait la jeune fille qui avait obtenu, cette après-midi-là, quelques heures de liberté.

Jusqu’alors Ghislaine avait peu parlé d’elle-même, interrogeant surtout sa vieille amie sur le séjour fait à Cannes. Maintenant, il lui fallait répondre à son tour. La voix un peu lente, elle dit :

— Non, je ne suis pas malheureuse, chère madame ; avec le temps, d’ailleurs, on s’habitue à tant de choses ! Cela fait maintenant près de trois grands mois que je suis chez Mme de Maulde. Je commence à être bien acclimatée dans ma situation nouvelle.

Mme Dupuis-Béhenne la regarda une seconde, cherchant à démêler si elle était ou non sincère. Mais il y avait trop de choses imprécises dans son accent et dans son regard pour que, peu perspicace, elle pût pénétrer son intime pensée. Physiquement, la jeune fille semblait moins abattue que trois mois plus tôt ; la pâleur du visage s’était rosée un peu, la ligne de l’ovale était moins effilée ; mais le sourire trahissait toujours le même infini détachement qui émanait aussi des paroles.

Il y eut dans le salon un court silence. Une grosse averse battait les vitres et les yeux songeurs de Ghislaine regardaient sans voir vers les carreaux ruisselants. Mme Dupuis-Béhenne demanda :

— La marquise de Maulde est-elle aimable avec vous ?

— Mais oui, en général… Du moins, quand elle en a le loisir ! Je la vois fort peu ; quoiqu’un peu plus pourtant que sa petite fille, car, de temps à autre, elle réclame… — oh ! avec beaucoup de bonne grâce ! — mes services pour écrire quelque billet pressé ou donner un ordre, ou lui faire des commissions. Mais, somme toute, Josette et moi, nous n’occupons qu’une place infime — pour ne pas dire nulle, — dans l’existence ultra-remplie qu’elle s’est créée pour son plus grand agrément.

— Elle reçoit toujours beaucoup ?

Ghislaine sourit :

— Le jour où elle n’aura plus son salon ouvert, où elle ne sortira plus, elle sera bien malade ! La société lui est aussi indispensable que l’air respirable. Aussi son salon a-t-il, autant que j’ai pu en juger, une amusante physionomie ! Elle a le don d’en faire manœuvrer artistement la lanterne magique.

— Alors, Ghislaine, vous y rencontrez des gens qui vous intéressent ? Tant mieux, j’en suis bien contente !

— Chère madame, vous êtes toujours bonne Mais vous comprenez que dans les conditions où je me trouve chez Mme de Maulde, je ne parais dans son salon que sur sa demande expresse, quand je ne puis m’en dispenser. Ma position y est trop fausse pour que je n’en souffre pas un peu, malgré la philosophie que tous les jours qui passent m’apprennent davantage à pratiquer.

Mme Dupuis-Béhenne sentait bien que la jeune fille disait vrai. Elle n’essaya pas de lui répondre, comprenant que les vaines paroles de consolation ou d’encouragement étaient inutiles ; Ghislaine de Vorges était de la race de celles qui voient les choses telles qu’elles sont et les acceptent courageusement. Et changeant de sujet, elle reprit :

— M. de Moraines est ravi de votre présence auprès de sa fille.

— Si ravi que cela ? fit Ghislaine avec une imperceptible ironie, ses yeux devenus pensifs, pleins d’une indéfinissable expression.

Soudain, les paroles de Mme Dupuis-Béhenne évoquaient vivante en son esprit la physionomie aristocratique et fine de M. de Moraines, son regard d’une hardiesse caressante, sa bouche spirituelle sous la moustache blonde striée de blanc, sa courtoisie respectueuse et raffinée dont il lui offrait l’hommage ; un hommage qui s’adressait à la femme bien plus qu’à l’institutrice, si parfaite la trouvât-il. De cela, elle avait, chaque jour, l’impression plus profonde ; sans daigner prendre garde à un intérêt discret, manifesté seulement par des égards délicats, par un souci constant de lui faire oublier sa position subalterne à l’hôtel de Maulde, par une attention, que des nuances seules trahissaient, pour tout ce qu’elle disait ou faisait…

Mme Dupuis-Béhenne affirmait, très convaincue :

— Ma chère petite, ne soyez pas sceptique en la circonstance, vous n’en avez pas le droit ! M. de Moraines a chanté vos louanges sur tous les tons à Marc de Bresles qui, en réponse à mes questions répétées à votre égard, s’est enfin décidé à me renseigner. Quel drôle de garçon de faire tant de cérémonies pour me parler de vous !… Il vous voit souvent, n’est-ce pas ?

— Il est reçu en intime chez Mme de Maulde. Mais il me paraît apprécier, à sa valeur juste, ce brillant milieu et il y vient surtout en curieux très intelligent que la comédie mondaine amuse, d’autant plus qu’il en connaît bien les dessous !

Mme Dupuis-Béhenne approuva, l’air contente :

— Oui, très intelligent, vous avez raison, Ghislaine. Alors, comme mon mari, vous trouvez Marc un garçon remarquable ?

— Remarquable… oui ; et à différents points de vue. Les hommes de son monde ne sont pas légion qui acceptent une existence de travail, — ayant la possibilité d’en mener une autre ; — à la condition, il est vrai, d’avoir moins de fierté et d’indépendance de caractère.

— Je suis contente, Ghislaine, que Marc vous plaise. C’est, au moins, une personne agréable à voir pour vous chez Mme de Maulde.

— En effet, avec lui, je peux causer un peu sans crainte d’être jugée oublieuse de ma position d’institutrice. Mêlant notre expérience, nous philosophons sur les misères de la vie, ou même sur les joies qu’elle peut donner, dont il désire et veut sa part avec une belle hardiesse de lutteur que je lui envie, moi qui suis incapable maintenant d’espérer ! Pourtant sa vaillance m’est un très bon exemple ; elle a quelque chose de communicatif ! Du réconfort qu’il me donne ainsi, sans le savoir, je lui suis reconnaissante, comme de m’avoir fait trouver, dans le présent, mon pain quotidien, comme d’apporter tant de délicatesse à me rendre moins pénibles mes stations forcées dans le salon ou à la table de Mme de Maulde.

— Ghislaine, c’est qu’il vous a en particulière estime.

— Comme M. de Moraines alors, interrompit-elle avec un petit sourire où s’aiguisait une pointe de malice mélancolique.

— Très sérieusement ! ma chère enfant. Et d’ordinaire, cependant, je ne le vois pas très indulgent pour les femmes du monde.

— Justement, je ne suis plus de celles-là, moi !

— Ghislaine, voulez-vous bien ne pas dire de pareilles folies ! Si Marc vous entendait, son admiration pour vous en recevrait une rude atteinte !

— Son admiration ? De quoi peut-il m’admirer, mon Dieu ? De ce que je gagne tant bien que mal ma vie, n’ayant pas le choix d’agir autrement !

— Comme nous tous, Ghislaine, il admire votre courage.

Elle eut un sourire d’intense ironie, — si triste :

— Mon courage, c’est celui de qui n’a plus rien à perdre… Alors toute sensibilité sombre dans une indifférence sans bornes, dans la conscience très nette de l’inutilité des plaintes.

Encore une fois, un silence lourd de pensées inexprimées tomba entre les deux femmes. Avec un instinctif besoin de le rompre, Mme Dupuis-Béhenne questionna, pour distraire Ghislaine :

— Et la capricieuse Josette, qu’en faites-vous ?

Ghislaine sourit un peu.

— Nous sommes encore sur le pied de deux puissances qui, en toute occasion, affirment courtoisement leur indépendance ; la puissance dirigeante devant user de ses privilèges avec une discrétion extrême, la puissance dirigée très ombrageuse, toujours prête à se révolter contre un joug, si léger fût-il, qu’on tenterait de lui imposer.

— Enfin, vous vous entendez plutôt bien avec Josette ?

D’un singulier accent, Ghislaine dit :

— Josette ! Elle est l’intérêt, l’ombre de joie et le nouveau souci de ma vie.

— Pourquoi ?

— Parce que, comme je le prévoyais, je m’attache stupidement à elle et qu’alors ses lubies, ses froideurs soudaines, inexplicables, survenant alors que je la crois conquise, que je l’ai vue presque confiante, dans des minutes d’abandon qui sont exquises… tout cela me tient au cœur… Si pénétrée que je sois de la certitude que, pour n’être pas déçue, il ne faut rien attendre de bon des êtres ni des choses !

Mme Dupuis-Béhenne la regarda, surprise :

— Mais, Ghislaine, comment pouvez-vous accorder tant d’importance aux façons d’être d’une enfant ?

— Ah ! chère madame, quand on est isolée comme je le suis, on se prend là où l’on trouve même un semblant d’affection ! Et puis, vraiment, c’est trop dur de vivre sans se donner à personne ! Puisque ma vie de femme est sans avenir, que je ne serai la femme de personne…

— Qu’en savez-vous ? Ghislaine.

— Ah ! madame, il faut voir les choses comme elles sont. Soyez tranquille, d’ailleurs, le temps est bien passé, où dans ma toute jeunesse, j’ai pu regretter qu’il dût en être ainsi parce que j’étais pauvre. Selon toute vraisemblance, je ne me marierai jamais ; du moins, je veux posséder l’illusion d’être un peu une « maman » ; puisque je rencontre une petite fille très attachante, à peu près abandonnée moralement et qui m’est… donnée ; c’est le mot vrai !

— Pas plus que sa grand’mère, son père ne s’occupe d’elle ?

— Peut-être un peu plus que Mme de Maulde, il soupçonne que Josette n’est pas faite pour accepter une existence sevrée absolument de tendresse. Mais, avant tout, elle a toujours été pour lui une façon de joujou drôlet, dont les fantaisies et les propos de gamine très clairvoyante l’amusent entre temps, quand il a le loisir d’y prendre garde. Il paraît persuadé qu’il est un excellent père parce qu’il l’emmène assez souvent au Bois, dans son mail, ou l’accompagne parfois à cheval le matin, car elle adore monter ; parce qu’il lui apporte des fleurs, des bibelots, des bonbons, ne lui adresse jamais une observation et lui caresse volontiers les cheveux, en lui disant qu’elle les a presque aussi beaux que ses yeux dont il est très fier… Pour être juste, je dois reconnaître que, depuis quelque temps cependant, il semble entrevoir qu’elle mérite plus et mieux qu’il ne lui a jusqu’ici donné…

Pourquoi l’entrevoyait-il ? Dans la pensée de Ghislaine, passa le souvenir d’une conversation inattendue qu’elle avait eue un soir avec M. de Moraines, dans laquelle, pressée par ses questions, elle lui avait clairement laissé voir le jugement qu’elle portait sur la frivole affection qu’il donnait à sa fille. Elle se rappelait cette attention profonde avec laquelle il l’écoutait, lui répondait, sans une dénégation ni une excuse, sa physionomie spirituelle transformée par une expression grave du regard quand il s’était sévèrement reconnu un mauvais père pour Josette. Ce soir-là, elle avait compris qu’il n’était pas uniquement un brillant clubman, qu’il valait mieux que sa réputation morale et que sa vie…

Un peu désorientée, Mme Dupuis-Béhenne avait écouté Ghislaine se demandant si elle parlait ou non sérieusement. Elle interrogea :

— Ainsi cette petite Josette n’est pas insupportable comme on l’avait dit ?

— Insupportable ? Mon Dieu, je crois que sans grande sévérité, bien des gens pourraient, en effet, la trouver ainsi. Mais Je suis, moi, ou très indulgente ou très aveugle. Avec ses caprices, ses accès de sauvagerie morose, ses sautes d’humeur imprévues, inexplicables, ses boutades, ses naïves hardiesses de propos, elle possède une incroyable puissance de séduction ; elle a des retours, des élans, des délicatesses, des mots exquis qui font qu’on lui pardonne tout !… Quelle vraie femme elle sera plus tard et comme elle sera délicieuse et redoutable, si volontaire, si passionnée et si charmeuse !

— Ghislaine, si elle est ainsi, ce sera peut-être pour elle le bonheur de vous avoir trouvée sur sa route !

Simplement, Ghislaine dit :

— J’essaie de faire pour elle ce que j’aurais fait pour une jeune sœur, mieux encore, pour ma fille. Josette, en dépit de ses déclarations de petite femme désillusionnée, me paraît un vrai bébé ; près d’elle, je suis si vieille ! si vieille ! plus vieille, oh ! réellement plus, que sa grand’mère !

— Au visage près, n’est-ce pas ? mon enfant… Pourquoi rattachez-vous votre manteau ? Vous ne partez pas déjà ?

— Il le faut, madame, je n’ai que la permission de six heures ! La liberté est un bien que je ne possède plus. J’ai pu venir vous voir tantôt parce que Josette passait l’après-midi chez une amie.

— Vraiment, Ghislaine, il n’y a pas moyen de vous garder à dîner ? En le faisant demander à Mme de Maulde ?

— Chère madame, je suis persuadée qu’elle trouverait le procédé un peu sommaire ! Au revoir, et merci encore de votre bonne affection. Quand je pourrai m’échapper, je reviendrai dans votre home, où vous savez si bien me faire oublier ma solitude…

Justement, peut-être, parce qu’elle en avait un instant perdu conscience, elle en retrouva la sensation aiguë quand elle entendit retomber derrière elle la porte de l’hospitalière demeure. Elle descendit lentement, sans prendre garde que quelqu’un montait à sa rencontre, et elle tressaillit en entendant prononcer son nom.

— Ah ! Mlle de Vorges !

C’était Marc de Bresles. Elle lui tendait la main. Il s’inclina, disant :

— J’arrive trop tard, puisque vous partez.

Et son accent était si simple et si sincère qu’elle ne pouvait prendre ses paroles pour un madrigal banal. Pourtant, elle eut un geste léger pour l’arrêter, tandis qu’elle souriait un peu :

— Ne parlez pas ainsi, vous auriez l’air de vouloir me faire un compliment, et je suis une trop vieille personne maintenant pour aimer les bonbons de ce genre !

— Je ne me permettrai jamais de vous en offrir de pareils ! Ils seraient indignes de vous, et je ne mériterais plus le titre d’ami que vous avez bien voulu m’accorder, dont je veux demeurer digne !

Elle sourit encore. Une fugitive douceur avait passé dans son âme.

— Faut-il vous avouer que je suis résolue pourtant à essayer, moi, de ne pas voir en vous un ami ; cela, parce que je sais que, dans quelques mois, vous allez partir… pour revenir, Dieu sait quand !

— Dans trois ou quatre années, précisa-t-il avec une curiosité de pénétrer sa pensée.

— Dans trois ou quatre années, soit… Pour moi surtout maintenant, toute séparation est un peu une mort, et je suis devenue très lâche ! Je trouve si horriblement triste de voir s’éloigner un ami que j’en suis à préférer n’en avoir pas, pour ne pas connaître la tristesse de les perdre !

Il la regarda avec une sorte de compassion grave :

— Êtes-vous réellement arrivée à ce degré de découragement ?… Si vous le dites, c’est vrai ! Et pourtant…

— C’est vrai, répéta-t-elle, s’efforçant de corriger encore, par un sourire, l’amertume de ses paroles. Mais, je vous en prie, ne me croyez pas pour cela un monstre ! Peut-être le temps me corrigera-t-il d’un pareil égoïsme ! A cette heure, je suis encore comme les gens qui ont été si cruellement frappés que l’insensibilité leur paraît le plus enviable des biens… Au revoir !… Nous ne tenons guère là des propos d’escalier, n’est-ce pas ?

De nouveau, elle lui tendit la main. Une seconde, il retint les doigts légers dans sa ferme étreinte ; et, l’enveloppant toute de son regard, il dit très simplement :

— Voulez-vous croire que je regrette, — de toute mon âme, vraiment, — de ne pouvoir rien pour alléger, même un peu, votre peine ?…

— Je le sais… Et quoi que mes réflexions pessimistes vous fassent supposer, il me semble bon d’être certaine que je puis compter sur vous comme sur un ami.

Il s’effaçait pour la laisser passer ; mais elle sentit que ses yeux la suivaient tandis qu’elle descendait les dernières marches.

Dehors, c’était un crépuscule de mars gris et froid, sous un ciel lourd d’averses. Elle n’y prit pas garde. Elle songeait à sa conversation avec Mme Dupuis-Béhenne qui avait réveillé les souvenirs de toute sorte nés de la vie nouvelle qu’elle menait, évoquant même la vision vague de tant de visages étrangers qu’elle avait vus passer dans le salon de Mme de Maulde ; des gens du monde, gens de lettres, artistes qui, tous, ou presque tous, l’avaient remarquée et le lui avaient montré, si enfermée qu’elle demeurât dans une réserve qui tenait à distance les curiosités, les amabilités protectrices, les équivoques témoignages de sympathie dont sa clairvoyance démêlait vite la valeur…

Tout à coup, elle pensa à sa brève conversation avec Marc, et une impatience la prit contre elle-même de s’être ainsi laissée aller à lui livrer un peu de l’intimité de sa pensée. Pourquoi avait-elle eu cet abandon ?… Elle fit un léger mouvement d’épaules qui semblait rejeter en arrière la vaine attention donnée à des étrangers, et son esprit revint vers la fantasque petite créature vers laquelle était attiré tout son cœur solitaire.

De quelle humeur allait-elle la retrouver ? Elle l’avait quittée ayant, sans motif apparent, son visage des mauvais jours, vibrante, prête à se révolter si le moindre obstacle se dressait contre sa fantaisie ; avec elle, froide, presque agressive, comme si quelque obscur grief contre elle irritait son jeune cœur ombrageux.

Peut-être, après tout, Josette était-elle simplement énervée par son gros rhume qui eût dû la retenir enfermée. Mais Mme de Maulde n’étant jamais souffrante même, jugeait qu’il fallait traiter les malaises par le mépris, et avait déclaré à Ghislaine qu’elle ne voyait nul inconvénient à ce que Josette sortît ce jour-là, comme il était convenu, pour passer l’après-midi chez des amies. Et Ghislaine avait dû s’incliner devant la double volonté de la grand’mère et de l’enfant.

Maintenant, l’idée s’emparait d’elle qu’elle avait eu tort de ne pas insister pour que cette imprudence fût évitée.

Elle pressa le pas. D’ailleurs, il était tard. L’heure du dîner se faisait proche ; si proche, en effet, qu’en arrivant à l’hôtel, elle vit qu’un instant à peine lui restait pour s’habiller avant le repas. Vite, elle monta dans sa chambre. Un feu clair y brûlait ; la lampe y était allumée, et sa clarté douce baignait une admirable botte de roses qui, déposées sur la table, évoquaient soudain une exquise vision d’été.

Ghislaine sentit, dans cette attention, le cœur de Josette. C’était là une des formes d’amende honorable dont elle était coutumière… Traversant la pièce qui séparait sa chambre de celle de la fillette, elle appela doucement :

— Josette ! Vous êtes là ?

La porte s’entr’ouvrit.

— Oui ; qu’y a-t-il ?

Ghislaine allait parler des fleurs, elle s’arrêta, voyant le visage altéré de l’enfant, où les yeux flambaient avec un éclat de fièvre.

— Josette, ma chérie, vous êtes souffrante ?

— Je suis seulement un peu fatiguée, ce n’est rien.

— Fatiguée de quoi ?… De votre sortie ?

— Fatiguée d’avoir patiné une partie de l’après-midi.

— Comment ? Vous avez patiné, enrhumée comme vous l’étiez ? Mais c’est insensé ! Comment vous a-t-on laissée faire une pareille folie !

— Je l’ai voulu et je n’ai pas dit que j’étais déjà un peu souffrante !

Le regard de Ghislaine devint presque sévère.

— Oh ! Josette, est-il possible que vous soyez à ce point déraisonnable !… Pourquoi avoir fait cette imprudence ?

— Pourquoi ?… Parce que…

Elle s’interrompit, et ses grands yeux s’arrêtèrent sur ceux de Ghislaine.

— J’aime mieux ne pas vous dire ma… raison ! En ce moment, vous êtes fâchée contre moi et vous ne me pardonneriez pas… Faites comme grand’mère, ne vous inquiétez pas à mon sujet. Jamais, je ne suis malade ; et pourtant, il paraît que je passe mon temps à commettre des imprudences ! Ce ne sera rien cette fois encore. Ne vous occupez pas de moi !

— Alors, enfant, si vous ne voulez pas que je m’occupe de vous, pourquoi vous occupez-vous de moi ?… Pourquoi y a-t-il une Josette qui apporte dans ma chambre des roses délicieuses ?…

— Ne parlez pas de cela, interrompit-elle de sa manière impétueuse, une étrange expression dans le regard. C’est par pur égoïsme que je vous ai offert ces fleurs… Pour qu’elles plaident ma cause près de vous !

— Josette, vous savez bien que cette cause est toujours gagnée d’avance…

La main de Ghislaine, d’un geste caressant, avait effleuré le petit visage ; elle le sentit si brûlant que son inquiétude la reprit.

— Sûrement, Josette, vous n’êtes pas bien. Il vaudrait mieux vous coucher, vous avez la fièvre.

L’enfant secoua sa tête volontaire.

— Jamais je ne me coucherai pour un rhume ! Grand’mère, cette fois, se moquerait de moi avec raison. D’ailleurs, voici qu’on annonce le dîner. Nous avons tout juste le temps de descendre. Ne dites pas à grand’mère que je suis lasse, n’est-ce pas ?

— Elle s’en apercevra bien !

— Oh ! non, il n’y a pas de danger !

— Chut, ne parlez pas ainsi, enfant.

Josette ne protesta pas, peut-être parce qu’elle était trop fatiguée pour le faire. Mais Ghislaine put se convaincre qu’elle avait dit vrai au sujet de sa grand’mère. Le dîner s’écoula sans que Mme de Maulde remarquât l’altération du visage de Josette qui, d’ailleurs, avec une étonnante énergie, s’efforçait de ne rien trahir de son malaise. A son ordinaire, la marquise monologuait allégrement, se trouvant satisfaite par les répliques polies de Ghislaine. Elle était habituée à ce que Josette fût, en général, silencieuse en sa présence, et, à peine elle s’aperçut que la fillette refusait tous les plats qui lui étaient présentés. Elle demanda, pourtant :

— Eh bien, Josette, qu’est-ce que ce nouveau caprice ? Tu ne dînes pas ?

— Je n’ai pas faim, grand’mère.

— Toujours des lubies ! Si ton père était là ce soir, il ne manquerait pas de me répéter encore que tu es bien mal élevée !

Elle n’insista pas et se reprit à raconter à Ghislaine sa visite chez sa modiste. Toutefois, après le dîner, tandis qu’elle se chauffait frileusement avant d’aller s’habiller pour l’Opéra, elle s’avisa de remarquer que Josette, inactive au fond d’une bergère, toussait passablement.

— Il me semble que ton rhume ne va pas mieux, petite. Mets-toi donc au lit. Mlle de Vorges ira dans un instant voir comment tu te trouves. J’ai besoin de son obligeance encore un moment pour qu’elle me déchiffre deux mélodies qui m’ont été envoyées tantôt, et dont je verrai l’auteur ce soir. Vous voulez bien, n’est-ce pas ? mademoiselle.

Ghislaine s’inclina. Mais elle suivait des yeux Josette, qui, sans protester, s’était levée et tendait, comme chaque soir, son front au baiser distrait de sa grand’mère.

— Bonsoir, Josette, repose-toi. C’est incroyable de se laisser abattre ainsi comme un bébé pour un rhume ! Dis à Catherine de te monter à boire quelque chose de chaud. Demain, tu seras remise !

Josette ne répondit pas. Elle disparaissait comme une petite ombre pâle, avec un instinctif regard vers Ghislaine où il y avait une prière pour qu’elle vînt la retrouver…

Mais Mme de Maulde retint la jeune femme bien plus longtemps qu’elle ne s’y était attendue.

Quand elle put enfin regagner son appartement, il y avait une grande heure déjà que Josette l’avait quittée.

Elle arriva au seuil de la chambre de la fillette, dont la porte était restée ouverte sur le petit salon. La lampe y brûlait encore, et sa lumière, voilée de rose, tombait sur la figure menue de Josette. La tête fine, enfouie dans la sombre épaisseur des cheveux dénoués, creusait l’oreiller, et les yeux profonds regardaient fixement dans le vague.

Ghislaine demanda, s’approchant du lit :

— Vous ne dormez pas ? Josette.

— Non, je vous attendais. Je pensais bien que vous étiez trop bonne pour ne pas venir voir ce que je devenais !

La voix jeune s’élevait avec une douceur chaude et profonde. Ghislaine prit dans les siennes la main brûlante de la fillette, et demanda :

— Comment êtes-vous ? chérie.

Josette détourna un peu la tête.

— Ne vous occupez pas ainsi de ma santé ! Je ne le mérite pas, puisque c’est de ma faute si je suis souffrante… comme j’ai désiré l’être…

— Désiré !

— Oui, c’est très mal, et si j’étais vraiment malade, je l’aurais bien mérité ! Venez tout près de moi que je vous fasse ma confession ; et, pour l’écouter, n’ayez pas vos yeux sévères… mais les autres qui m’ont pris le cœur la première fois, je crois vraiment, que je vous ai vue…

Ghislaine tressaillit tant il y avait d’obscure tendresse dans l’accent de Josette. Elle se pencha et mit ses lèvres sur le visage que la fièvre colorait et qui ne se déroba pas.

— Je vous écoute avec toute mon affection, ma petite enfant chérie.

D’un geste rapide, Josette se blottit contre son épaule, le visage à demi caché sous le voile souple des cheveux. Le buste mince dans les plis de sa robe de nuit, elle avait l’air d’une vraie petite fille, et, plus profondément encore, Ghislaine se sentit pour elle une âme de mère…

A voix basse, Josette parlait :

— Ne soyez pas si bonne avant d’avoir entendu ma confession… Pourtant, je veux que vous sachiez… Je vous l’avais bien dit dès votre arrivée près de moi que j’étais une mauvaise petite créature… Ce matin, quand j’ai vu que vous alliez me laisser tout l’après-midi pour votre amie, Mme Dupuis-Béhenne, et que cela vous était tout à fait égal, — naturellement ! — j’ai été prise d’un de mes terribles accès de jalousie et je suis devenue très méchante… J’étais exaspérée de voir que vous ne vous doutiez même pas de l’ennui mortel que j’aurais toute la journée sans vous… J’avais envie, pour me venger, de vous tourmenter, de vous dire des paroles désagréables… C’est bien laid, n’est-ce pas, ce que je vous avoue là ? Mais je ne serai tranquille que quand vous saurez et m’aurez pardonné !… Seulement, je vous en supplie, que ma confession ne vous éloigne pas de moi !…

L’accent de Ghislaine se fit bas et tendre tandis que ses doigts caressaient les cheveux légers :

— Que je m’éloigne de vous, parce que vous dites que vous m’aimez, Josette !

— Parce que je suis une égoïste, capricieuse, méchante fille ! Écoutez la fin, maintenant… Quand je vous ai vue partir si tranquille, me laissant chez Yvonne, l’air indifférente, je n’ai plus eu que l’idée de vous obliger à vous occuper de moi, à n’importe quel prix ! Alors…

La voix de Josette s’étouffa plus encore. Elle parlait si bas qu’à peine Ghislaine l’entendait.

— Alors ? chérie.

Josette releva un peu la tête et sans pitié pour elle-même, elle acheva, laissant son regard dans celui de Ghislaine :

— Alors, comme je savais que vous seriez fâchée que j’aille patiner, enrhumée comme je l’étais, comme j’avais la certitude que vous deviendriez inquiète si j’étais un peu souffrante… vous voyez comme je vous connais !… que vous vous reprocheriez de n’avoir pas insisté auprès de grand’mère pour que je reste à la maison, j’ai fait exprès d’aller au Palais de glace, d’y patiner sans m’arrêter… Pour que vous pensiez à moi, pour avoir une place dans votre vie, pour que j’y compte pour quelque chose, même en mal, tantôt j’aurais même risqué de me tuer !

Dans sa voix, dans tout son être, vibrait une sorte de violence passionnée, et Ghislaine sentit que ses paroles étaient non une vaine déclamation d’enfant, mais l’absolue et simple vérité…

Avant qu’elle eût répondu, Josette s’était redressée et, rejetant en arrière, cette fois, le flot sombre de ses cheveux, elle priait avec une humilité d’accent que jamais Ghislaine ne lui avait encore entendue :

— Pouvez-vous me pardonner ? Je vous assure que j’ai très honte de moi-même et que je me juge aussi mal, aussi sévèrement que vous pouvez le faire ! Personne ne m’a habituée à ne pas suivre, sans hésiter ni réfléchir, toutes mes impressions, même les plus mauvaises !… Avant de vous connaître, je n’y prenais pas garde, tant je me savais seule, indifférente à ceux qui m’entouraient. Mais vous avez été si bonne pour moi que, dès le premier jour de votre arrivée, je ne me suis plus sentie abandonnée… Quelque chose me criait que vous aviez vraiment de l’intérêt pour moi, que je pouvais aller à vous sans crainte d’être déçue… Seulement, c’était si beau et si délicieux d’espérer même cela, que je ne pouvais croire que ce fût vrai. Et mon mauvais moi, celui qui doute de tout et de tout le monde, voulait me persuader que mon imagination seule me faisait vous voir ainsi !… Je m’efforçais de ne pas vous aimer… Maintenant…

Ghislaine l’enveloppa d’un regard où était toute son âme.

— Maintenant, Josette, vous m’aimez un peu ?

— Maintenant…

Elle s’arrêta une seconde, ses yeux admirables s’éclairaient d’une sorte de passion grave et fervente.

— … Je vous aime comme je n’ai jamais aimé personne, de toutes mes forces, de tout mon cœur que je vous donne… si vous voulez bien le prendre, mais pour le garder !… Je vous aime… ah ! autant que vous aimerait votre vraie enfant ! Je vous aime à souhaiter être seule au monde avec vous, afin d’être sûre que personne ne vous enlèvera à moi !

Ah ! la tendresse juvénile, si naïvement ardente, de cette âme de petite fille, comme elle pénétrait l’âme triste de la femme sans avenir qui se réchauffait à sa flamme !…

Ghislaine attira l’enfant tout contre son cœur.

— Josette, ma Josette, personne ne m’enlèvera à vous… Nous allons être bien heureuses l’une près de l’autre, puisque je tâcherai d’être pour vous une vraie maman… Le voulez-vous ? ma chérie.

— Si je veux ?… Oh ! je ne rêve pas, dites ? C’est réellement que… que vous voulez bien de moi pour votre enfant ?

Mieux encore que ses lèvres, le regard de Ghislaine répondait… Alors Josette se courba sur la main qui tenait emprisonnée la sienne et, longuement, elle y appuya ses lèvres. Quand elle releva la tête, de grosses larmes mouillaient ses joues ; mais elle souriait et, comme un mot divin que sa bouche osait à peine prononcer, timide, elle murmura tout bas :

— Maman, ma maman à moi !…

....... .......... ...

Une heure plus tard, Ghislaine était là encore, assise auprès du lit où enfin Josette dormait d’un sommeil agité ; et, le regard profond, elle la contemplait, reposant toute frêle avec son air de petite fille, ses cheveux noirs ruisselants sur l’oreiller… Sous les paupières abaissées que les cils ourlaient d’un trait sombre, avaient disparu les yeux qui parlaient avec tant de mystérieuse passion, clos, à cette heure, comme la bouche caressante qui venait de l’appeler du nom de la suprême tendresse : « Maman. »

Et ce nom que Ghislaine s’était entendu donner pour la première fois, résonnait encore en tout son être, y éveillant l’âme que toute femme porte en elle, qui est celle des mères, faite d’amour et de dévouement.

Dans le silence de l’hôtel où tous reposaient, elle songeait et, regardant en elle-même, elle y découvrait que ce soir-là, vraiment, elle venait d’adopter cette enfant étrangère qu’un hasard lui avait confiée… Cela, non pas seulement pour combler le vide affolant de sa propre existence sans but ni attache, mais surtout parce qu’elle souhaitait faire heureuse une enfant esseulée…

Et comme elle se connaissait bien, elle savait que, désormais, chaque jour qui passerait l’attacherait plus étroitement à cette petite fille qu’elle aimerait d’autant plus qu’elle lui aurait été plus dévouée… Elle savait que, sans compter, elle lui donnerait non pas seulement son temps, mais tout ce que l’enfant réclamerait de sa pensée, de son âme, de sa vie enfin qu’elle lui consacrait…

Peut-être, mon Dieu ! elle allait ainsi au-devant de quelque souffrance encore inéprouvée, en abandonnant son cœur à cette enfant qui l’appelait impérieusement à elle… Qui l’appelait… pourquoi ? Surtout parce qu’elle était solitaire, n’ayant près d’elle personne qui pût désaltérer la soif d’aimer, et plus encore d’être aimée ! qui brûlait son jeune cœur.

Mais dans quelques années, — quatre, cinq années au plus, — de fillette, de jeune fille, elle deviendrait femme… Alors elle trouverait la véritable source vive qu’appelait son âme aimante. Elle se marierait, elle serait mère, et telle que Ghislaine la connaissait bien maintenant, — jalousement exclusive, incapable de ne pas s’absorber en une tendresse unique, — elle ne songerait plus guère, sans doute, à désirer ni à réclamer, — toute à son bonheur nouveau, — l’affection qui aurait été la joie de sa jeunesse, mais qui, désormais, serait pour elle, inutile et superflue… Peut-être même, elle s’étonnerait et sourirait d’avoir si follement aimé une étrangère, avec un enthousiasme, une naïveté, une fougue de petite fille…

Oui, tout cela était dans l’ordre fatal des choses, dans l’ordre de la vie qui se raille des promesses, des protestations les plus sincères, qui dénoue, qui brise, comme en un jeu ironique, les liens les plus forts en apparence, ceux que la mort seule semblait pouvoir rompre… Et, sans illusion, Ghislaine le savait, elle que l’expérience avait si durement instruite !…

Un léger frisson la secoua. Pourquoi avait-elle cette clairvoyance sceptique et décevante ? Pourquoi, à l’avance, pressentait-elle le déchirement qu’elle éprouverait à voir se détacher d’elle le cœur de Josette, après qu’elle lui aurait donné une véritable tendresse de mère ?… Pourquoi lui était-il impossible d’oublier que c’était pure chimère d’espérer faire sienne cette petite fille étrangère dont le moindre incident, un simple caprice de Mme de Maulde pouvait la séparer !…

Car celles qui sont seules demeurent seules, quoi qu’elles fassent pour s’attacher les autres, surtout les heureux…

Mais après tout, qu’importait ?… Oui, il se pouvait qu’elle s’illusionnât sur la valeur morale de cette petite fille qui peut-être ne méritait pas l’affection infiniment généreuse qu’elle était prête à lui donner… Oui, c’était folie à elle de chercher un peu de joie dans sa juvénile tendresse… Selon l’égoïste prudence, il était absurde à elle de se laisser ainsi attirer par une enfant qui, plus tard, sans doute, n’aurait guère de place pour elle dans son existence ; pour elle qui devrait alors s’effacer discrètement et disparaître, sa tâche remplie…

Oui, ceux qui se dévouent, reçoivent bien rarement la récompense de leur dévouement et sont quelquefois les plus délaissés, les plus oubliés… Ceux-là même dont l’âme est le plus meurtrie parce qu’ils demandent moins…

Et ensuite ? Par une crainte lâche de souffrir, elle n’était pas femme à refuser de mettre autant de lumière qu’il dépendait d’elle dans une sombre vie d’enfant. Tout le bien qu’elle pourrait faire, tout le bonheur qu’elle pourrait donner à Josette de Moraines, elle était prête à le faire, à le donner, sans retour sur elle-même…

D’ailleurs, comme elle l’avait dit à sa vieille amie, n’espérant rien de son propre avenir, sachant pour avoir beaucoup vécu parmi les hommes, qu’elle n’avait rien à en attendre ; déçue, dédaignée, oubliée par eux, et sans doute parce qu’elle avait vu trop bien de quel alliage est fait leur amour, ne le regrettant pas — ou ne le regrettant plus — de toute son âme désillusionnée, lasse infiniment déjà, elle était prête à vivre seulement du bonheur des autres… Elle à qui la destinée fermait tout espoir de goûter les joies qui illuminent la vie des femmes…

IX

L’été décidément s’achevait. Ghislaine, tout à coup, prenait conscience de cette fuite du temps en regardant les rameaux d’arbre aux feuilles roussies qu’une brise de septembre balançait devant sa fenêtre entr’ouverte. Loin, sous son regard, s’étendaient les bois déjà ombrés des pourpres, des rouilles, des ors de l’automne, qui enveloppaient le château où elle venait de passer l’été avec Josette ; cela, tandis que Mme de Maulde était aux eaux, puis en villégiature chez plusieurs de ses innombrables relations, en attendant qu’elle vînt s’établir dans cette propriété de son gendre pour en faire les honneurs au temps des chasses.

Depuis une semaine, elle était arrivée à Jouventeuil et le jour même, une partie de ses hôtes était attendue. La grande demeure dont Ghislaine avait aimé la solitude avec Josette, était toute vibrante du mouvement des préparatifs de réception, se faisait coquette, parée, fleurie, mise ainsi à l’unisson avec l’humeur et les goûts de la châtelaine. Les hautes pièces, silencieuses depuis des mois, allaient s’animer du bruit des conversations, des rires, du bruissement des robes soyeuses, du heurt des talons sur le bois des parquets, les dalles des longues galeries. Et il en serait ainsi pendant des semaines, les hôtes succédant aux hôtes !

Un involontaire soupir de regret s’échappa des lèvres de Ghislaine. Sauf en sa vraie jeunesse, elle n’avait jamais aimé le monde. Maintenant, elle le redoutait, le sentant à son égard aisément dédaigneux, malveillant ou même hostile ; et tout son courage ne pouvait faire qu’elle n’y souffrît, en toute occasion, de la position qu’elle y occupait désormais.

Cette dernière après-midi de calme, elle eût voulu en retenir les minutes, les ralentir, les faire longues, bien longues…

Et pourtant, l’arrivée de Mme de Maulde avait déjà rompu le charme bienfaisant qu’elle avait trouvé dans sa paisible vie auprès d’une enfant à qui elle se consacrait toute. Que de jours écoulés depuis celui où moralement elle avait adopté Josette ! des jours qui, l’un après l’autre, avaient serré plus fort le lien noué peu à peu entre elle et cette petite fille isolée.

Ghislaine avait la pleine conscience que jamais elle n’avait été, et jamais elle ne serait plus aimée que par ce jeune cœur qui s’était donné avec une fougue passionnée. La fillette fantasque et morose se révélait l’enfant la plus délicieusement délicate en sa tendresse caressante ; ayant pour l’exprimer, des mots, des prévenances, des intuitions qui trahissaient quels trésors enfermaient sa jeune âme, farouchement close aux indifférents.

Et, à toute heure enveloppée par cette ardente affection, Ghislaine ne sentait plus l’affreuse impression d’isolement qui l’avait tant meurtrie après la mort de son père. Toute, elle s’était donnée à la tâche maternelle qui illuminait l’horizon morne de son existence parce qu’elle était de celles qui trouvent leur joie à en répandre autour d’elles.

Elle revivait vraiment un instant sa vie des derniers mois, en cette après-midi d’automne, parce qu’elle feuilletait les pages où, par une habitude de solitaire, elle écrivait presque quotidiennement ce qui, dans les heures enfuies, avait occupé sa pensée.

Maintenant, les feuillets abandonnés, elle réfléchissait, le regard arrêté sur le petit portrait de Josette qui était sur sa table de travail… Photographie d’amateur, étrangement vivante, où l’enfant se retrouvait toute, avec la flamme de ses yeux de gitane qui savaient se faire si tendres, avec le sourire charmant de la bouche qui savait murmurer si bien aux heures sombres pour Ghislaine, tout de suite pressenties :

— Ne soyez pas triste, maman, votre petite vous aime tant, tant, tant !…

Maman ! Avec quelle expression de bonheur confiant et joyeux, d’abandon exquis, elle prononçait ce nom si nouveau sur ses lèvres qui en faisaient une caresse…

Comme le mot traversait soudain la pensée de Ghislaine, tout vibrant de la douce intonation familière, elle dit tout bas :

— Petite Josette, à vous seule, je dois, je veux penser !

Presque impérieusement, elle avait articulé les mots… Mais aussitôt, comme un défi ironique jeté à sa volonté, dans son esprit, se dressa le visage énergique de Marc de Bresles…

Elle eut un tressaillement impatient. Pourquoi donc pensait-elle à lui ?… Parce qu’il était du nombre des hôtes attendus le soir même ?… Parce que, dans ces feuilles qu’elle venait de relire, elle avait été souvent, très souvent, amenée à le nommer, à parler d’une causerie qu’ils avaient eue, d’une soirée passée ensemble, à noter une réflexion qu’il avait faite ou qu’il avait éveillée chez elle ?…

Oui, certes, il lui inspirait une sympathie et une estime qu’elle accordait à bien peu… Oui, cette fière nature d’homme dont les qualités et les défauts s’accusaient violemment, l’intéressait, pétrie de sincérité, d’indépendance, de volonté impérieuse s’adoucissant tout à coup en douceur d’un charme singulier… Oui, il se montrait pour elle le plus dévoué des amis et, de toute évidence, il lui portait un intérêt profond…

Et ensuite ? Elle n’avait nul sens à accorder à ses attentions.

Pas plus qu’elle n’en accordait à celles dont l’entourait, en toute circonstance, M. de Moraines, désireux, disait-il, de lui témoigner un peu de reconnaissance pour le dévouement qu’elle montrait à Josette.

Était-ce uniquement pour cela ?… Eh bien, non, elle ne le croyait pas. Elle était trop femme pour n’avoir pas eu bien vite l’intuition de l’espèce de charme qu’elle exerçait involontairement sur lui ; peut-être, justement, parce qu’il la devinait insaisissable, enfermée dans son infini renoncement à tout espoir. Et maintenant, elle n’en pouvait plus douter, si respectueux qu’il se montrât auprès d’elle, même d’une réserve presque excessive qui le révélait très délicatement conscient des difficultés de sa situation dans cette maison étrangère où les circonstances l’obligeaient à vivre.

Par les innocentes réflexions de Josette, elle s’apercevait que quelque mystérieuse transformation s’opérait en lui. Jamais jusqu’alors, il ne s’était ainsi montré désireux de la présence de sa fille, l’attirant chez lui, sortant avec l’enfant, et presque toujours, alors, la priant elle-même de les accompagner, pour peu qu’il s’agît de quelque promenade où elle pouvait trouver agrément.

Jamais il n’était venu si souvent à l’hôtel de Maulde où, avec une simplicité franche, il saisissait toutes les occasions d’une causerie avec elle, curieux de ses opinions, de ses goûts, de ses idées ; les accueillant avec une attention dont elle était tout ensemble confuse et impatiente, sans pouvoir toutefois s’offenser d’être ainsi recherchée, tant elle l’était discrètement, avec un tact incomparable, un souci constant de lui faire oublier les tristesses et les difficultés de sa vie présente… Souci, tout à l’honneur de cet homme, qu’on lui avait dit être égoïste et frivole, absorbé par l’unique préoccupation de son propre plaisir…

Aujourd’hui, elle savait que cet égoïste était très profondément bon ; que ce frivole était fort intelligent, doué pour goûter, sous toutes leurs formes, les choses d’art dont il était curieux, avec un dilettantisme un peu sceptique… Et si elle l’avait connu en d’autres temps, quand elle était l’indépendante Ghislaine de Vorges, elle ne se fût certes pas dérobée à cette sympathie qui implorait la sienne. Mais elle était chez Mme de Maulde, l’institutrice de Josette de Moraines, seulement l’institutrice ! et elle ne voulait pas l’oublier… Pas plus qu’elle n’eût permis à M. de Moraines de le faire.

A toutes ces choses qui inquiétaient sa pensée, elle réfléchissait en cette mélancolique après-midi d’automne, troublée un peu par l’inconnu de l’avenir qu’elle avait appris à redouter… Soudain, elle releva la tête. Par la fenêtre ouverte, lui arrivait le bruit des sabots d’un cheval heurtant le pavé de la grande cour. Était-ce donc Josette qui, sortie à cheval avec son père, rentrait déjà ? Cependant, il était trois heures et demie seulement…

— Laine, votre fenêtre est ouverte ! Voulez-vous y apparaître un instant, comme la fille du roi ? jeta une voix jeune qui résonnait joyeusement dans l’air encore tiède.

Ghislaine se rapprocha de la croisée. M. de Moraines venait de mettre pied à terre ; mais, devant le perron, Josette était encore à cheval, toute fine dans son amazone, une lueur rose sur son visage menu dont les yeux flambaient. Elle avait dans les bras une énorme gerbe de chèvrefeuille et la souleva vers Ghislaine, tandis qu’une expression d’infinie tendresse adoucissait tout à coup l’éclair des yeux.

— Pour vous cela !… quoique vous n’ayez guère été gentille de ne pas vouloir sortir à cheval ! Mais je suis bonne, Laine, et malgré votre méchant refus, je vous ai cueilli du chèvrefeuille !… Papa, d’ailleurs, m’a bien aidée…, pour les branches trop hautes… Voulez-vous que je vous le monte ?

Mais Ghislaine répondait :

— Je descends, chérie.

Quand elle apparut sur le seuil du perron, M. de Moraines avait mis sa fille à terre et donnait des ordres au palefrenier qui emmenait les chevaux. Pourtant, aussitôt, son regard enveloppa Ghislaine. Elle, sans prendre garde à lui, recevait les baisers de Josette et, passant ses doigts sur les joues fouettées par le vent, disait :

— Comme vous avez chaud, Josette ! Allez vite vous déshabiller !

— Oui, Laine. Mais où vous retrouverai-je ?

— Dans ma chambre. Quand vous serez prête, vous pourrez venir m’y retrouver, chérie.

Josette se pencha d’un geste caressant :

— Je ne vous dérangerai pas ? Vrai ? Vous voulez bien de votre petite ?

— Toujours, quand « ma petite » désire venir…

Presque bas, Josette murmura, un frémissement d’affection dans la voix :

— Je voudrais ne jamais vous quitter, même une minute, maman, ma maman à moi !

Elle ne s’apercevait pas que son père était derrière elle et qu’il l’entendait. Mais Ghislaine le vit ; et à l’indéfinissable expression qui passa sur le visage de M. de Moraines, elle comprit qu’il venait d’entendre, pour la première fois, le nom de tendresse que Josette avait murmuré. Sans un mot, pourtant, il finit de monter les marches du perron et entra dans le petit salon derrière Ghislaine ; mais comme la fillette disparaissait, désireuse d’être vite déshabillée pour aller retrouver Mlle de Vorges, il dit d’un accent un peu étrange, retenant, par ses paroles, Ghislaine qui allait s’éloigner aussi :

— Les enfants ont des divinations merveilleuses. Celle-ci a trouvé le vrai nom qu’elle doive vous donner pour tout ce que vous faites pour elle… et dont je ne vous serai jamais assez reconnaissant…

Elle s’était arrêtée, une imperceptible flamme rose montée soudain à la peau transparente. Elle eut un geste pour interrompre M. de Moraines et un lumineux sourire glissa sur sa bouche :

— Vous n’avez pas à me remercier. Josette me fait beaucoup plus de bien encore que je ne lui en fais, moi !

— Parce que ?…

— Parce que, grâce à elle, je ne sens plus le vide de ma vie… Les gens sages ont bien raison de dire qu’on donne à soi-même en donnant aux autres…

— C’est que vous êtes une femme comme il en existe très peu…

— Quelle erreur ! mon Dieu ! Ah ! je vous assure que nous sommes légions, les femmes telles que moi…

— Je n’en ai pas encore rencontré, moi… Non, pas une qui m’inspirât à la fois tant de respect et… permettez-moi de vous l’avouer une fois… tant d’admiration !

Jamais encore, il ne s’était exprimé ainsi et il avait parlé avec une simplicité qui donnait à ses paroles une force singulière par leur caractère de sincérité absolue. De nouveau, le visage de Ghislaine se rosa, tandis que, sans qu’elle en eût conscience, son attitude se faisait fière. Droite, elle se tenait devant lui, dans la solitude du salon, sa main tourmentant, d’un geste machinal, une branche de chèvrefeuille ; et, le regardant bien en face, de ses yeux profonds de femme qui connaît la vie et les hommes, elle dit presque grave :

— Le respect, je vous en remercie et je l’accepte, car j’ai la conscience de le mériter. Mais l’admiration, je n’y ai aucun droit et je me dérobe. Je fais toujours ce qui me semble devoir être fait, tout simplement parce que j’ai horreur de me sentir dans mon tort… Et ce n’est pas d’aimer une enfant aussi séduisante que Josette qui pourrait m’être compté pour un mérite ! surtout quand cette enfant donne, en échange du peu qu’on fait pour elle, une tendresse comme celle dont elle me comble…

— C’est vrai elle vous adore, absolument, uniquement ! Et nous n’avons pas le droit d’en être jaloux, sa grand’mère, ni moi, puisque nous n’avons pas su nous l’attacher…

Ghislaine ne répondit pas. Ce n’était pas à elle de rappeler à M. de Moraines pourquoi la jeune âme de sa fille ne s’était pas ouverte à lui. Il savait bien d’ailleurs ce qu’elle pensait à ce sujet, si discrètement qu’elle lui eût répondu quand il lui avait parlé de Josette. Aussi, les paroles qu’elle ne disait pas, il les devina aussitôt.

— Vous pensez, n’est-il pas vrai, que c’est notre faute si nous sommes, en réalité, des étrangers, moralement, pour Josette… Vous avez raison ! Chacun en notre genre, ma belle-mère et moi, nous avons vécu en égoïstes, tout occupés du soin de façonner notre existence pour notre plus grand agrément, sans nous inquiéter de ce que devenait la vie d’enfant qui se trouvait ainsi abandonnée par ceux qui devaient en prendre soin. Depuis que je vous vois auprès de Josette, je comprends que je récolte ce que j’ai semé… Tant pis pour moi si maintenant, à certaines heures surtout, il m’arrive d’en souffrir !

Il y avait une amertume presque douloureuse dans la voix de M. de Moraines. Si Ghislaine l’avait cru encore un homme de plaisir, uniquement, elle aurait acquis, en cette minute, la certitude qu’elle s’était trompée sur son compte. Et comme elle était de celles qui, instinctivement, cherchent à panser toute blessure aperçue, elle dit, avec sa douceur sérieuse :

— Vous savez bien que le mal dont vous vous plaignez est réparable. Montrez davantage à Josette l’affection que vous avez pour elle… Vous la conquerrez vite… Elle est si aimante, si reconnaissante de la plus petite marque de tendresse !

— Ce serait plus que je ne mérite ! Vous êtes bonne, infiniment bonne… Mais ce n’est pas d’aujourd’hui que je le sais. Si je ne craignais de vous offenser, car vous devenez très… sévère dès qu’il s’agit de vous-même, je vous dirais que vous êtes pour moi un enseignement vivant… Oui, vous m’avez appris beaucoup, sans vous en douter… des choses que je regrette, — à un point que vous ne pouvez soupçonner ! — d’avoir apprises si tard, — trop tard ! — car ma vie eût alors été autre, j’en suis certain maintenant ! Si le ciel avait été généreux à mon égard, il m’aurait amené sur votre chemin quelques années plus tôt…

Que voulait-il dire ? Sa voix vibrait plus sourdement, et Ghislaine eut la sensation qu’une émotion y frémissait. L’expression spirituellement sceptique du visage avait soudain disparu ; une gravité soudaine le transformait, faisant de Gérard de Moraines un autre homme… Celui-là même dont Ghislaine avait plusieurs fois déjà entrevu l’existence et qui lui inspirait une sympathie profonde.

Inconsciemment, elle arrêtait sur lui ses yeux pensifs qui prononçaient le pourquoi que sa bouche n’articulait pas. Il la devina.

— Vous vous demandez, n’est-ce pas, pourquoi tout à coup, j’imagine de vous dire tout cela, tout ce que, d’ordinaire, je me contente de penser ?… C’est ce nom que j’ai entendu Josette vous donner qui m’a fait oublier mes sévères — et sages — résolutions de silence. Pauvre petite ! quand je vous ai amenée près d’elle, avec la légèreté dont j’étais coutumier à son égard, je ne me doutais guère que je lui apportais le bonheur… et s’il était en mon pouvoir, je voudrais que ce bonheur ne pût jamais lui échapper…

Ghislaine sourit.

— Tant que Mme de Maulde et vous-même désirerez me voir près de Josette, j’y resterai.

Il secoua la tête.

— Je ne l’espère pas… Cette tâche pour laquelle vous n’êtes pas faite…

— Pour laquelle je ne suis pas faite ?… Pourquoi ?… Je vous assure que j’aime Josette avec une vraie âme de mère…

— Je le sens et je vous en ai une infinie reconnaissance que je voudrais vous témoigner… même un peu !… Mais le sentiment maternel, surtout pour une enfant que par bonté seulement, on fait sienne…

— Non par bonté, par affection !

— Par affection, soit… Ce sentiment maternel ne suffit pas à remplir la vie d’une femme !

— La vie de certaines femmes, si…

Il eut un geste de dénégation et sa voix s’éleva vibrante :

— Quand ces femmes ont eu leur part d’épouse… peut-être… mais autrement, quelle folie qu’une pareille illusion ! et vous ne pouvez y croire, vous !

— Moi, pourquoi ?

Encore une fois, elle le regardait bien en face, les yeux graves.

— Parce que vous êtes trop jeune pour un tel renoncement… Parce qu’il doit vous sembler révoltant, comme il me le semble à moi, comme il le semblerait à n’importe qui, que votre vie fût sacrifiée à tout jamais, murée dans une situation que votre courage vous fait accepter, mais, je le répète, pour laquelle vous n’êtes pas faite !… Vous le savez aussi bien que tous ceux qui vous approchent !

— Mais pourquoi me le redire ? puisqu’il faut qu’il en soit ainsi, puisque je n’ai plus à choisir ma destinée ! Ah ! mon Dieu ! ce n’est pas seulement mon courage qui me fait demeurer dans cette situation pour laquelle, c’est vrai, je n’étais pas née… c’est bien la nécessité… D’ailleurs, grâce à Josette, je ne puis me plaindre de mon sort ; sa chaude tendresse d’enfant m’a peut-être donné les meilleures joies que j’aie connues dans mon existence tourmentée, les plus fortes, les plus profondes, les plus apaisantes… Maintenant, je n’en attends ni même n’en souhaite plus d’autres ! Je suis trop vieille pour les rêves romanesques et je sais trop bien ce qu’est la réalité. Ma vie de femme est close et je l’accepte ainsi !

Il y avait dans son accent une sorte de dignité passionnée, mais aussi quelque chose de frémissant qui rendait ses paroles singulièrement émouvantes. Sortie de sa réserve volontaire, elle redevenait la vibrante Ghislaine de sa toute jeunesse, sans soupçon de l’éclat soudain qui transfigurait son visage, ressuscitant tout à coup la femme exquise qu’elle avait été à vingt ans…

Lui avait eu un geste qui rejetait bien loin les paroles de désenchantement qu’elle venait de prononcer.

— Votre vie close ?… A votre âge ? Allons donc ! Daignez regarder, une seconde même, la femme que vous êtes ! Il faudrait être stupide, aveugle, pour ne pas comprendre qu’un jour ou l’autre quelqu’un va venir qui, bienheureux, aura le droit de vous offrir la seule vie pour laquelle vous avez été créée, qui vous emportera loin d’ici où vous étiez l’incarnation même du bonheur pour…

— Pour Josette !… Je l’admets, mais tout cela ne regarde que moi et vous l’oubliez un peu !

M. de Moraines eut un tressaillement brusque d’homme rappelé à lui-même, à la conscience nette de ce qu’il ne doit pas dire. Ce n’était plus l’institutrice de sa fille qui le regardait, sérieuse, presque altière, avec une flamme dans le regard, mais bien la comtesse Ghislaine de Vorges, la descendante d’une noble et vieille famille… Et c’était aussi une femme qui ne ressemblait à aucune qu’il eût encore rencontrée, dont la séduction élevait ceux qui en subissaient la puissance…

Il y eut entre eux un silence durant lequel leurs deux âmes s’interrogeaient, bouleversées. Puis, amèrement, M. de Moraines dit :

— Veuillez me pardonner d’avoir été indiscret sans y prendre garde. Vous avez raison, je n’ai pas qualité pour vous témoigner un intérêt de votre avenir dont vous n’avez que faire. J’étais absurde d’oublier que vous ne m’accordez ni l’honneur ni la grâce de me compter parmi vos amis, que je ne suis pour vous qu’un étranger quelconque…

— Non, puisque vous êtes le père de Josette !

Le nom tomba entre eux avec une douceur d’apaisement, rejetant loin en arrière toute pensée troublante ; et tous deux, en cette seconde, sentirent qu’ils ne pouvaient être des étrangers l’un pour l’autre, à cause de cette commune affection qu’ils portaient à l’enfant.

Encore un silence passa dans la pièce. M. de Moraines, immobile sous la clarté de la fenêtre qui accusait l’élégance de sa stature restée jeune regardait, avec des yeux qui ne voyaient pas, vers les lointains du parc, embrumés par l’automne.

Mais sa pensée, sûrement, était très loin de ce paysage d’octobre, de ce ciel gris et bas, de ce feuillage d’or roux qui tremblait sous le souffle de la brise humide… Il se taisait comme s’il eût hésité sur ce qu’il devait dire, presque comme s’il redoutait les paroles qui lui venaient aux lèvres.

Puis, brusquement, tout à coup, il reprit, et sa voix avait un accent que Ghislaine ne lui avait jamais entendu :

— Voulez-vous permettre au père de Josette de vous adresser une question ?

Elle inclina la tête, sans un mot.

— Tout à l’heure, vous avez dit que tout mal, toute erreur, pouvait se réparer. Le croyez-vous vraiment ? Croyez-vous qu’un homme puisse, même à mon âge, recommencer sa vie ?

— Pourquoi non ? fit-elle lentement, frappée de son accent où, tout à coup, semblait vibrer l’écho d’une obscure anxiété. Je pense que, — surtout lorsqu’il s’agit de faire bien, de faire mieux, — l’impossible même doit être tenté…

— Et lorsqu’il s’agit d’atteindre à ce qui vous apparaît comme le bonheur, faut-il encore tenter l’impossible ?

Quelle secrète pensée avait-il ?… Était-ce en songeant à sa fille qu’il parlait ainsi ? La question traversa son esprit. Mais elle n’eut pas le loisir d’en chercher la réponse. Il insistait, parce qu’elle se taisait songeuse, de ce même accent dont elle s’étonnait :

— Vous pensez, n’est-ce pas, que la jeunesse passée, l’homme est fou de souhaiter plus qu’il ne lui est permis d’espérer ?

— Je pense qu’à n’importe quel âge, il est insensé de renoncer à un bonheur possible à atteindre, si aucun devoir ne l’interdit, si en le cherchant, on ne fait ni mal, ni tort même à personne…

Elle avait parlé absolument sincère et M. de Moraines le sentit. Sans doute, ces paroles lui étaient précieuses à entendre, car une lumière éclaira son visage, une seconde. Simplement, il dit :

— Merci !

Mais il n’ajouta rien d’autre. Dans le salon voisin, s’élevait la voix de Mme de Maulde.

....... .......... ...

Ce soir-là, Ghislaine se décida à descendre dans le salon, seulement quand le coup de cloche du dîner l’eut avertie qu’il ne lui était absolument plus permis de se renfermer dans sa solitude.

Les premiers invités attendus à Jouventeuil étaient arrivés. Elle avait, de sa chambre, entendu le bruit des voitures les ramenant de la gare, puis les exclamations de l’arrivée et la voix un peu haute de Mme de Maulde souhaitant la bienvenue à ses hôtes ; ensuite, dans les galeries, dans le vestibule, des frôlements de robes soyeuses, un joyeux éclat de paroles, une résonance de voix féminines et masculines, et, parmi celles-là, elle en avait vite discerné une, d’une sonorité pleine et métallique, un peu impérieuse… Une impatience, aussitôt, l’avait secouée contre elle-même, d’avoir si aisément reconnu la voix de Marc de Bresles.

Alors, elle s’était appliquée, avec sa hautaine volonté, à s’absorber dans le travail littéraire qui occupait tous ses loisirs. Ensuite, Josette était venue la retrouver et sa présence, d’où émanait comme un parfum de tendresse, avait chassé de la pensée de Ghislaine aussi bien le souvenir de sa conversation un peu étrange avec M. de Moraines, que de l’arrivée de Marc de Bresles.

— Le dîner est annoncé, est-ce que vous ne descendez pas, Laine chérie ? dit Josette, entr’ouvrant un peu la porte de la chambre.

Ghislaine qui, pensive, considérait le jeu des flammes dans la cheminée, se détourna et sourit à la fillette.

— Si, ma Josette, je descends tout de suite, j’étais un peu en retard, je viens de finir seulement de m’habiller.

Josette ne répondit pas, ses grands yeux contemplaient ardemment Ghislaine, avec une sorte d’admiration fervente.

— Qu’y a-t-il ? chérie. Pourquoi me regardez-vous ainsi ?

— Parce qu’il me semble que vous êtes, ce soir, plus jolie encore que d’ordinaire. Vous êtes toute rose et vos yeux sont si brillants ! Toutes ces dames vont, en leur cœur, bondir de jalousie et votre petite fille, maman, sera fière de vous ! fière ! fière !

Elle riait, joyeuse et amusée, sans écouter Ghislaine qui voulait lui imposer silence et l’emmenait vers le petit salon. Il était déjà plein de monde, et la lumière des lampes y ruisselait sur les robes claires des femmes en toilette du soir, peu nombreuses d’ailleurs, l’élément masculin dominant de beaucoup.

En entrant, Ghislaine, tout de suite, aperçut devant elle Marc qui causait, debout près de la cheminée, avec M. de Moraines ; et, tout de suite aussi, elle eut l’intuition que les deux hommes la voyaient entrer et que, comme Josette, ils lui trouvaient, ce soir-là, une séduction nouvelle. Instinctivement, elle eut un regard qui l’enveloppait toute, vers une glace où elle s’apparut très blonde dans l’harmonieuse élégance de sa robe noire, une flamme inaccoutumée dans les yeux, sa pâleur avivée d’une lueur rose… Et la fugitive illusion l’effleura que, pour un instant, en elle, avait ressuscité la Ghislaine d’autrefois, la Ghislaine qu’elle était dix ans plus tôt.

— Comme vous vous plaisez à vous faire invisible ! Je commençais à croire que vous aviez déserté Jouventeuil, dit Marc, qui s’était approché pour la saluer.

Il la regardait avec un plaisir si évident de la retrouver qu’elle tressaillit un peu.

— Savez-vous que voici bien des semaines que vos amis ne vous ont pas même entrevue ! et comme je suis parmi les plus exigeants, cela m’a semblé très long… J’ai béni Moraines quand son invitation m’est arrivée…

Elle sourit. La douceur de cette franche sympathie la pénétrait en son âme même. Jamais, autrefois, dans sa vie indépendante, elle n’avait senti ainsi qu’il est bon de voir sa présence désirée ; et, dans la secrète intimité de sa pensée, résonnèrent obscurément, très lointaines, les paroles de M. de Moraines, ce même jour : « Quelqu’un viendra qui vous donnera la vie pour laquelle vous êtes faite ! » Elle secoua la tête, irritée contre elle-même parce qu’elle se souvenait encore de ces mots qui n’étaient qu’une phrase vaine. Avec son expérience de femme, allait-elle donc rêvasser comme une naïve petite pensionnaire ?…

La voix de Marc monta vers elle, l’arrachant à sa décevante sagesse :

— J’ai peur d’être terriblement indiscret, mais ne puis-je vous demander à quoi vous pensez, si sérieuse tout à coup ?

— Je pense, fit-elle lentement, qu’il est très bon de se sentir des amis, de vrais amis…

— Après avoir été indiscret, je vais peut-être me montrer très ambitieux, mais je voudrais vous entendre dire que vous me faites l’honneur de me tenir pour l’un des rares amis dont vous parlez…

Elle eut ce sourire qu’elle n’accordait jamais à un indifférent, et répéta avec une sincérité profonde d’accent :

— Oui, parmi les meilleurs, les plus vrais, tellement que je compterai encore sur vous, il me semble, quand vous serez loin…

— Quand je serai loin !… Ah ! ne me parlez pas de mon départ !

Des yeux et des lèvres, elle demanda, surprise :

— Pourquoi ?

— Parce qu’il me rend lâche ! Par moments, du moins… Cette idée que, dans quelques mois à peine, je serai loin, seul, pour des années, sans doute, me semble tout à coup si monstrueuse que la tentation me saisit… — et une tentation à laquelle je ne suis pas encore sûr de résister jusqu’au bout ! — de renoncer à ce poste !

— Qui vous plaisait beaucoup, cependant…

— Oui, l’hiver dernier ; même, il y a quelques mois encore, parce que…

Il s’arrêta imperceptiblement, le front soudain barré d’un pli volontaire.

— … Parce que je n’entrevoyais pas ma vie autre qu’elle n’est et ne doit être… Maintenant, je n’ai plus cette parfaite sagesse… Ne me jugez pas trop mal, mais aux heures mauvaises, — vous savez, celles où la soif des bonheurs impossibles vous rend misérablement faible, — le regret me broie de n’avoir pas la fortune qui donne la liberté… Ah ! la liberté de faire sa vie telle qu’on la rêve !…

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