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Seule

DEUXIÈME PARTIE

Reading edition

I

C’était la « grande semaine » à Dieppe, la semaine des courses, qui avait amené aux villas tous leurs hôtes, faisait combles les hôtels, éclairait la plage et le Casino de la fraîche lumière des robes d’été, animait les rues étroites de la vieille ville normande, autant que la chaussée large de la rue Aguado, du roulement des équipages, de la résonance du sabot des chevaux sur le pavé inégal.

Mais, par cette fin d’après-midi d’août, la plupart des équipages étaient soigneusement clos, car un vent furieux soufflait du large, jetant rudement, sur les galets, les vagues apportées sans relâche par la marée montante, toutes livides sous les nuées de tempête qui muraient l’horizon.

Même au cœur de la ville, on sentait la violence des rafales qui s’engouffraient dans toutes les issues, chargées de leurs senteurs salines dont s’imprégnaient les lèvres.

Avidement, avec un plaisir gourmand, Marc de Bresles respira le souffle puissant venu de la mer comme il arrivait à Dieppe, par la route d’Arques, au trot rapide des deux chevaux attelés à la voiture qu’il conduisait lui-même… Et le désir impérieux le domina aussitôt de s’en aller immédiatement contempler la mer sans plus de souci des raisons qui l’amenaient en ville. Il se tourna vers le groom assis derrière lui, et commanda :

— Prenez les rênes, faites les courses nécessaires ; ensuite, vous irez m’attendre devant la poste.

Il sauta à bas de la voiture ; puis, au hasard, s’engagea dans l’une des rues qui conduisaient à la plage. Mais si attiré qu’il fût par l’horizon de tempête qu’il devinait, il avançait pourtant d’une allure flâneuse, l’œil séduit par la physionomie animée des rues, l’oreille charmée par le son de cette langue française dont l’avaient déshabitué cinq années d’absence. Une seule fois, pendant ce temps, il était revenu en France, mais pour un si bref séjour qu’à peine il avait pu se sentir sur la terre natale, bien vite rappelé par les responsabilités du poste qu’il avait accepté dans la création du chemin de fer au cœur même de l’Afrique.

Cette vie, hors du monde civilisé dont son énergie, son impérieuse volonté dans la lutte, son humeur aventureuse goûtaient avidement les difficultés et même les périls, cette vie l’avait conquis tout entier, tandis qu’il la menait. Maintenant, repris par le charme de son pays, il s’étonnait d’avoir pu si longtemps en demeurer éloigné.

Avec une sorte d’ivresse, depuis son retour, — trois semaines plus tôt, — il jouissait du bleu charmant des ciels d’été, de la lumière blonde épandue par le soleil de France, de l’apaisante sérénité des soirs, de la douceur des ombres sur l’herbe des pelouses et des prairies… A Paris, ç’avait été pour lui une véritable fête des yeux de retrouver la féerie des beaux magasins, l’animation souriante des boulevards, de revoir ces fines silhouettes de Parisiennes dans l’élégante coquetterie des robes d’été, dont son œil s’enchantait.

Et aujourd’hui, encore, tandis qu’il avançait dans la rue balayée par le vent de mer, il prenait plaisir à distinguer, parmi les passantes que la tourmente n’avait pas effrayées, les jeunes Françaises, des Anglaises aristocratiques, ou des simples jeunes misses, joyeusement garçonnières sous le canotier de paille, qui marchaient, raidies contre la tempête, entre la double muraille des vieilles maisons aux larges fenêtres.

Puis, tout à coup, il les oublia toutes, les unes et les autres… Devant lui, s’ouvrait l’infini de la mer sous un ciel d’orage, lourd comme les vagues que le vent dressait en collines sombres qui s’écroulaient avec un bruit formidable dans un poudroiement d’écume.

Et le spectacle était si beau que, pour en mieux jouir, sans bruit de paroles et d’exclamations, sans présence importune à ses côtés, il laissa derrière lui le Casino, dont la terrasse avait été envahie par une foule curieuse de baigneurs, et s’en alla, en dehors de la plage mondaine, descendre sur les galets tout près de la mer, si près que la poussière d’écume lui fouettait le visage. A peine quelques intrépides s’étaient approchés comme lui, un robuste Anglais, un vieux monsieur à face de marin, et, plus en avant encore, une femme très svelte, si mince qu’elle était tout ensemble effrayante et délicieuse à voir, immobile devant cette immensité, soulevée par un souffle de tempête, qui bondissait à ses pieds, et l’eût brisée comme un frêle petit jouet, sous son atteinte. Toute droite dans sa longue casaque qui frôlait les galets, elle regardait, la main appuyée sur la tête d’un gros chien danois, son col relevé très haut, laissant tout juste entrevoir, sous le tulle du voile, le haut d’un profil juvénile, l’ébouriffement léger des cheveux sombres sous la toque de paille à grandes ailes.

Comme Marc arrivait près d’elle, une rafale passait, si violente, qu’elle arracha le nœud qui retenait la voilette blanche et l’emporta dans son souffle, la jetant, au passage, presque au visage de Marc. D’un geste instinctif, il la saisit. L’étrangère s’était détournée, saisie par la brusque attaque du vent, avec une exclamation :

— Ah ! mon Dieu !

Tout à la fois, elle semblait impatiente et amusée, repoussant en arrière, d’un geste d’enfant, les petits cheveux fous de ses tempes, que le vent lui jetait sur le visage…

Marc, se découvrant, lui tendit la voilette.

— Voici, mademoiselle.

Le mot « madame » s’était arrêté sur ses lèvres. C’était sûrement une jeune fille que cette fine créature dont la peau avait l’éclat doré d’un beau fruit.

Simplement, avec une aisance de femme du vrai monde, elle dit :

— Je vous remercie, monsieur.

Et une ombre de sourire effleura la bouche très rouge, et les yeux, de larges yeux noirs, d’une profondeur veloutée, étincelants et chauds de vie jeune, des yeux avec lesquels pas une femme n’eût pu paraître laide.

D’un geste adroit, malgré la tourmente, elle rattachait son voile. Puis elle retomba dans une contemplation, tout ensemble si recueillie et si ardente, que Marc eut l’intuition qu’elle aimait passionnément la mer, que, devant un spectacle comme celui-là, le temps n’existait plus pour elle, qui s’enivrait de la violence du vent, de la voix tumultueuse des vagues écrasées sur les galets, de la houle éperdue des eaux, de la splendeur de ce ciel de tempête où, dans la déchirure soudaine des nuées, flamboyait la lueur fauve d’un étrange soleil couchant, pareil à un fantastique soleil d’apothéose.

Et Marc, la voyant ainsi, avait envie de la remercier tout bas d’être si délicieusement vibrante et jeune ; — comme aussi d’éclairer de sa grâce de femme ce farouche horizon de tempête.

Sûrement, ce fut le sursaut de son chien, inondé par l’écume d’une vague, qui, soudain, lui rendit la notion des instants enfuis. Elle secoua la tête, comme pour chasser la griserie du rêve. En même temps, un rire léger lui échappait devant la mine piteuse du chien, dont l’eau avait zébré le poil. Comme s’il eût pu la comprendre, tout en lui caressant la tête, elle lui disait :

— Mon pauvre Dick, voilà une aventure qui ne te plaît guère, n’est-ce pas ? Console-toi, va ; moi aussi, je suis toute mouillée ! Mais la fête est finie. Il faut que nous rentrions, car il est tard.

Le vent jetait toutes ses paroles à l’oreille de Marc, bien qu’elle parlât à demi-voix. Elle avait regardé l’heure à sa montre. Et, sans doute, force lui était décidément de partir, car, après une dernière minute de contemplation, elle se détourna et, lentement, se prit à remonter la pente des galets.

Sur la terrasse sablée, longeant la mer, une voiture l’attendait, une charrette anglaise attelée d’un poney, auprès duquel se tenait un domestique. Elle-même conduisait. Vite installée, les guides en mains, après un regard encore vers la mer, elle enleva son cheval, qui fila vers la ville.

Et Marc, alors, songea que, pour lui aussi, le temps avait marché, et qu’il n’était pas venu à Dieppe uniquement pour y contempler une mer démontée et une jolie silhouette de jeune fille. Mais, tout à la jouissance de son retour en France, il se sentait rempli pour lui-même d’une extrême indulgence, disposé à se pardonner ce qu’en d’autres temps, il eût peut-être qualifié d’enfantillages.

Sur la plage, les promeneurs étaient maintenant très rares. Avec l’approche du crépuscule qui venait plus tôt en cette fin d’août, l’air encore avait fraîchi et le vent ramenait de grosses nuées menaçantes chargées de pluie. Dans les hôtels qui, devant la mer, bordaient la longueur de la rue Aguado, des lumières commençaient à s’allumer…

Sans enthousiasme, Marc revint vers le Casino. Comme il passait devant l’une des larges portes enserrées dans les grilles, un abonné en sortait : un homme d’une cinquantaine d’années, aux allures de clubman aristocratique, qui, se trouvant face à face avec lui, s’arrêta court, le regardant d’un air d’indécision où il y avait une intense surprise, puis s’écria :

— De Bresles ! C’est bien vous, n’est-ce pas ? Je ne rêve point… Ah çà ! vous êtes donc en France ?

— Je suis en France, comme vous voyez, très ravi d’y être, d’y retrouver des amis qui veulent bien se souvenir de moi, qui me reconnaissent après tant d’années d’absence.

Et cordialement, Marc serra la main de Paul de Gannes. Puis, un court silence se fit entre les deux hommes dominés par la surprise de ce rapprochement soudain, par le rappel brusque du passé que leur rencontre évoquait tout à coup. Inconsciemment, ils se regardaient, chacun cherchant sur le visage de l’autre, les traits jadis familiers et la trace des dernières années enfuies…

Cette trace, elle se trouvait surtout dans la silhouette un peu alourdie de Paul de Gannes, dont la cinquantaine commençait à blanchir la barbe effilée, les cheveux soigneusement taillés sous le feutre gris. Marc, lui, avait maigri de corps et de visage, mais sans rien perdre de son air de robustesse nerveuse ; la peau brûlée par le soleil d’Afrique, semblait accentuer le caractère de volonté et d’énergie des traits auxquels le sourire donnait, comme jadis, une douceur imprévue et charmeuse.

Il sentit sur lui le regard de Paul de Gannes et, gaiement, il interrogea :

— Avouez que je m’illusionne en me figurant que vous me reconnaissez et que vous me trouvez, au contraire, un air terriblement exotique…

— Pas du tout ! Et c’est même ce qui me stupéfie ! Vous reparaissez tel que vous êtes parti, Parisien pur sang, et votre vie aventureuse devait vous convenir à merveille, car vous êtes rudement plus jeune d’aspect que vos contemporains ! Faites un seul tour au Casino en ce moment où la « grande semaine » les rassemble ici en nombre et vous en jugerez ! Mais que diable faites-vous à Dieppe, quand on vous croit en Afrique ? Comment êtes-vous ainsi revenu sans crier gare ?

Machinalement, les deux hommes s’étaient mis à marcher, insensibles à la violence du vent, à l’ombre grandissante du crépuscule, tout à leur soudaine rencontre qui évoquait, en leur pensée, des souvenirs effacés, une vision de leur passé mort…

Avec une imperceptible amertume, la voix de Marc s’éleva :

— Mon cher ami, à qui aurais-je crié gare ? Vous savez bien que je suis un solitaire dans l’existence ! J’ai débarqué il y a trois semaines, sans nul vain espoir d’être accueilli en grande pompe, voire même autrement… J’ai filé tout de suite vers Paris où je me suis retrempé avec joie dans l’atmosphère natale, sans m’apercevoir même, en mon enthousiasme, que cette atmosphère était saturée à souhait de la poussière d’été. Puis, m’étant parisianisé de mon mieux, ayant constaté que le mois d’août avait dispersé aux quatre coins de la France tous ceux que j’aurais eu quelque plaisir à voir, j’ai pris le train pour Dieppe, ou mieux pour Arques où m’appelle ma nouvelle qualité d’héritier…

— D’héritier ? Et oui, c’est vrai ! votre vieil original d’oncle, le comte de Sylvaire, est mort ?

— Il est mort, il y a deux mois.

— Et vous êtes son héritier…

— Et je suis son héritier… Non par la force des choses, mais par sa propre volonté, ce qui m’a permis d’accepter sans scrupule ledit héritage…

— Autrement, vous l’auriez refusé ?… De Bresles, au moral comme au physique, vous êtes toujours le même ! Votre séjour parmi des individus d’âme primitive vous a laissé tous vos raffinements de civilisé !

Marc eut un léger haussement d’épaules, un peu impatient :

— Mon cher ami, en toute simplicité d’âme, je vous avoue que, en effet, je n’aurais eu aucun goût pour accepter une fortune que son possesseur, vivant, semblait décidé à me refuser. Mais heureusement, je n’ai rien eu à démêler avec mes scrupules ! Mon digne oncle, après m’avoir traité comme le dernier des drôles parce que je prétendais gagner mon pain ainsi qu’un misérable prolétaire, a jugé, sans doute, sur le tard, que à tout péché miséricorde ! Et il a fait de moi une façon de millionnaire, possesseur de plusieurs châteaux, tout comme le marquis de Carabas, l’un entre autres à Arques…

— D’où votre présence ici, je comprends.

— Oui, le notaire m’a averti que cette propriété d’Arques y nécessitait ma présence pour la vente de terres qui en dépendent… Et je me suis exécuté. Depuis mon arrivée, hier soir, je joue bravement mon rôle de châtelain, mais cette après-midi, je n’y tenais plus et je me suis échappé pour venir voir ma vieille amie la mer…

— Que vous trouverez en pleine révolte !

Marc enveloppa d’un regard ravi l’horizon tourmenté. Puis il sourit un peu, aspirant à pleines lèvres l’âpre souffle du vent.

— Je l’aime ainsi… Sans doute, parce que depuis ma plus tendre enfance je me suis moi-même entendu, bien des fois, traiter de révolté ! Dites-moi, vous êtes ici pour la « grande semaine » ?

— Du tout, nous passons la saison à Dieppe. Ma femme s’y plaît beaucoup, car elle y retrouve tout son cercle. Vous y rencontrerez vous-même bien des visages connus ! La marquise de Maulde, pour ne parler que d’elle, y est avec sa petite-fille. Elle a une villa sur la route de Pourville.

Marc n’entendit même pas cette dernière phrase, l’âme soudain bouleversée par l’impérieuse résurrection du passé… Un passé que sa volonté, autant que les circonstances, semblait pourtant avoir aboli dans son souvenir, passé mort en ce jour d’automne où il était sorti de l’hôtel de Maulde, après avoir reçu l’adieu de Ghislaine de Moraines qu’il sentait perdue pour lui, toute au devoir imprévu qu’elle acceptait entier… Et dès lors, de toute énergie, il s’était appliqué à oublier le rêve fini, pour n’être plus qu’un homme d’action, vivant dans l’heure présente faite de difficultés, de périls audacieusement surmontés.

L’élan qui, autrefois, l’entraînait vers Ghislaine de Vorges avait été brisé, — irréparablement, semblait-il, — par son mariage avec le comte de Moraines. Mais cependant, il ne pouvait entendre parler d’elle comme d’une étrangère, et les paroles de M. de Gannes, tout à coup, l’évoquaient pour lui avec son charme mélancolique, ses yeux profonds, son sourire pensif et très doux… Machinalement, il répéta :

— Ah ! Mme de Maulde est à Dieppe… Et sa petite-fille vit toujours auprès d’elle ?

— Mais non, du tout. Josette de Moraines habite avec sa belle-mère, et cela depuis plusieurs années déjà. L’hiver même qui a suivi la mort de son pauvre père, elle a été fort souffrante des suites de cette terrible secousse ; alors Mme de Moraines l’a emmenée au bord de la mer, comme le recommandait le médecin, la marquise ne se souciant nullement de quitter Paris. Et sa complète liberté lui a paru si précieuse qu’elle a souhaité la conserver. Mme de Moraines et Josette se sont alors installées dans l’appartement même de Moraines et elles y sont restées. En ce moment, Josette est en villégiature chez sa grand’mère.

Il y eut un silence. Sur la terrasse à peu près déserte maintenant, les deux hommes s’étaient arrêtés et ils semblaient observer la course éperdue des vagues, sous le ciel obscurci par des nuées épaisses que ramenait le vent. Peut-être Paul de Gannes était-il le seul à remarquer la menaçante beauté de l’horizon. Le regard de Marc contemplait, dans le monde de l’âme, de pauvres ombres pâles, fantômes du passé… Un pli creusait son front.

Tout à coup, il interrogea et sa voix timbrée avait quelque chose d’un peu dur, mais de rêveur aussi :

— Est-ce que Mme de Moraines est également ici ?

— Oh ! non !

Et un demi-sourire courut sous la moustache de M. de Gannes.

— Vous seriez-vous imaginé que notre belle marquise, qui avait la fibre maternelle fort peu développée, s’aviserait, un beau jour, de devenir jalouse de la grande affection que Josette témoigne à sa belle-mère, et justement ! car Mme de Moraines s’est dévouée à elle comme bien des mères mêmes ne l’auraient pas fait ! Mais Mme de Maulde n’en a pas jugé ainsi. Et comme elle a coutume d’exprimer tout ce qu’elle a en tête, elle a non seulement fait sentir, mais dit à Mme de Moraines son impression… Cela, à plusieurs reprises, et même, — ma femme en a été témoin ! — d’une façon tout à fait blessante. Naturellement, Mme de Moraines se tient maintenant sur la réserve et voit fort peu la marquise. Entre nous, mon opinion est que Mme de Maulde est moins jalouse de l’affection témoignée par sa petite-fille que des succès littéraires de Mme de Moraines et de l’affluence des visiteurs dans son salon.

Marc le regardait, surpris.

— De quels succès littéraires, voulez-vous parler ?

— Ah ! çà, de Bresles, vous avez donc tout à fait perdu de vue vos anciens amis ?

— Ceux-là surtout qui auraient pu me parler de la famille de Moraines ; les pauvres Dupuis-Béhenne sont morts à un an de distance.

— Oui, après avoir eu la délicate pensée de léguer à Mme de Moraines, qu’ils aimaient comme leur fille, leur propriété de Bretagne, près de Paramé… Peut-être parce qu’ils savaient mieux que personne que la comtesse Ghislaine se refusait absolument à profiter de la fortune que lui donnait son mariage avec ce malheureux Moraines… C’est justement pour se créer une situation tout à fait indépendante qu’elle s’est mise à écrire… Et elle a étonnamment réussi ! C’est vraiment une femme remarquable !… Ah ! Moraines, qui s’y connaissait, avait bien su deviner tout ce qu’elle valait ! D’autres, après lui, s’en sont avisés aussi et s’en avisent même en ce moment, à commencer par Étienne Dechartres, vous savez, le poète et critique d’art… Mais jamais elle ne sera la femme de personne tant que Josette ne sera pas mariée.

— N’est-ce pas là un événement qui, sans doute, ne tardera pas à se produire ? Mlle Josette a aujourd’hui…

— Vingt ans. Oui, certes, elle est d’âge à goûter de la vie conjugale… C’est l’opinion très arrêtée de sa grand’mère qui rend fort injustement Mme de Moraines responsable du peu d’enthousiasme de la jeune personne pour le mariage. La vérité est que cette petite fille est terriblement difficile, peut-être, en effet, parce qu’elle est trop heureuse chez elle, trop aimée, trop gâtée par la comtesse Ghislaine… que je comprends tout le premier, car je la trouve exquise, cette enfant…

— Exquise ?… au physique ou au moral ?

M. de Gannes se mit à rire.

— Au physique et au moral ! Ah ! la délicieuse créature que Mme de Moraines a su faire de la gamine capricieuse d’autrefois ! Et cela, tout en lui laissant son entière personnalité !… Sapristi ! je comprends que tant de prétendants aspirent à conquérir cette insaisissable petite déesse, quittes à se voir éconduits !… Venez donc demain sur la plage vers les onze heures, vous la verrez, ma jeune amie Josette… Comme pour elle, je suis un vieux monsieur, — songez donc, un contemporain de son père !… — elle ne se tient pas avec moi, sur la défensive comme avec les brillants cavaliers qui tentent de lui faire leur cour… Généreusement elle me permet de jouir du rayonnement de sa belle jeunesse !

Marc ne répondit pas, devenu songeur. Tout en causant, les deux hommes s’étaient rapprochés du Casino, maintenant tout éclairé, car la nuit se faisait, une nuit voilée de nuages lourds de pluie… Déjà, sur le sol poudreux, les premières gouttes d’une averse s’écrasaient.

M. de Gannes s’exclama :

— Diable ! nous allons être mouillés ! de Bresles, entrez-vous au Casino ?

— Non, certes… Je vais rejoindre mon équipage quelque part en ville où il doit se croire abandonné, et mes courses faites, je regagne vite Arques-la-Bataille…

— Alors, mon cher ami, à demain… Venez nous trouver sur la plage… La cabine de Mme de Maulde, devant laquelle ces dames tiennent salon, est une des premières, près de l’escalier du Casino. Vous la découvrirez facilement ! Au revoir !

Marc répéta :

— Au revoir !

Et, laissant M. de Gannes chercher un abri, il s’enfonça dans la ville sous l’averse qui éclatait, drue et cinglante.

II

La tourmente avait passé. Sous la pluie de la nuit, le vent s’était apaisé et un éclatant soleil ruisselait en clartés blondes sur les falaises, sur la frémissante étendue des eaux, pointillées de barques. La mer était haute, couleur d’opale, à peine ridée d’un léger frisson de vagues ; nonchalamment, l’eau mouillait les galets, les effleurant d’une ondulation caressante et souple… Et Marc, dont les yeux avaient emporté l’image du sombre horizon de la veille, dont l’âme gardait encore l’impression de sa mélancolique soirée, la veille, dans sa grande demeure déserte, trouva exquise la féerie de cette matinée vibrante de lumière.

La terrasse, déserte la veille au crépuscule, était maintenant fourmillante de promeneurs circulant parmi les jeux des enfants, la course rapide des bicyclettes qui longeaient la mer ou filaient autour des pelouses et des massifs fleuris dont la brise emportait les senteurs confondues.

Sur la plage, bariolée par les ombrelles, les toilettes claires des femmes, les vastes parasols de couleurs vives, c’était une véritable foule, massée à l’ombre des cabines, — minuscules salons tendus d’étoffe à grandes fleurs, — groupée sur la terrasse du Casino, sur les galets envahis jusqu’à la mer, sur l’estacade allongée dans l’eau bleue, où se coudoyaient les spectateurs curieux et les baigneurs qui escaladaient ses hauteurs pour plonger, ou bien tout ruisselants y demeuraient à recevoir la brûlante caresse du soleil de midi…

Et ces derniers étaient ceux-là surtout qui savaient pouvoir victorieusement supporter l’examen de tant de regards ; les hommes ressemblant à de hardis lutteurs dans le maillot étroit ; les femmes, coquettement habillées, chaussées, ceinturées de noir, ayant des airs de petites clownesses en jupe courte, coiffées du foulard de couleur qui dégageait l’auréole des cheveux et se nouait avec des coques capricieuses.

Un instant, avant de s’engager sur les planches jetées en un chemin à travers les galets, Marc s’arrêta à contempler le coup d’œil que lui offrait ainsi la plage et dont son regard était charmé, alors que son esprit l’était beaucoup moins de la perspective de devoir aller jouer son personnage dans le cercle de la marquise de Maulde.

Une envie lâche s’emparait de lui de fuir, pendant que la chose lui était encore possible, de s’en aller flâner à sa fantaisie dans cette brillante cohue où, peut-être, il découvrirait la jeune fille inconnue qui, la veille, admirait près de lui la mer avec tant d’enthousiaste passion… Rêve inutile ; à son oreille, une exclamation arrivait :

— Eh bien, de Bresles, je vous prends en flagrant délit de curiosité ! Peut-on, sans trop de cruauté, vous enlever à votre contemplation ?

Et Paul de Gannes, souriant, s’arrêta devant Marc qui, désormais, n’avait plus qu’à se reconnaître vaincu et à s’en aller remplir un rôle actif dans la comédie mondaine qui se jouait au grand soleil.

Tout en causant avec M. de Gannes qui, presque à chaque pas, devait se découvrir pour saluer, il se laissait conduire à travers la foule qui envahissait même l’allée de planches, jusqu’à la cabine à l’ombre de laquelle Mme de Gannes recevait. Un cercle nombreux l’entourait ; les femmes, toutes très élégantes, habillées avec une coquetterie raffinée de créatures de luxe qui savent que même les yeux masculins goûtent l’harmonie des nuances caressantes, des mousselines souples et des dentelles frissonnantes, des grands chapeaux fleuris qui ombrent le regard…

— Aline, je vous amène un revenant, jeta M. de Gannes, arrivant près de sa femme. Il n’est pas nécessaire, n’est-ce pas, que je vous présente Marc de Bresles ?

— Point nécessaire du tout !… En voyant M. de Bresles, jamais même, je ne pourrais m’imaginer que plusieurs années ont passé depuis qu’il nous a quittés !

Marc s’inclina. Dès la première minute, il retrouvait en Mme de Gannes la femme du monde accomplie, banalement aimable, qu’elle était jadis. Il lui répondit par quelques mots de politesse ; mais sa pensée était distraite, de nouveau ramenée violemment vers le passé par la vue de la marquise de Maulde qui, à son tour, l’accueillait. Elle avait un peu vieilli, toujours belle cependant sous la poudre des cheveux tout blancs, disposés avec le même goût savant qui avait créé sa robe de plage. Et d’expression, d’allure, de voix, elle était demeurée tellement pareille à elle-même que Marc en l’écoutant, en lui répondant, oubliait le cadre nouveau où il la retrouvait. Inconsciemment, il la replaçait dans son hôtel de Paris, dans le petit salon où, pour la dernière fois, il avait vu la femme qu’il avait souhaitée sienne. Comme ce jour-là lui semblait loin, si loin en arrière !… vécu par un Marc de Bresles qui n’était pas celui qu’avaient créé cinq années d’une existence aventureuse et solitaire, traversée de difficultés de toute sorte.

En cette minute, tout ensemble il regrettait que Ghislaine de Moraines ne se trouvât point dans ce cercle où presque tous les visages lui étaient connus et il en éprouvait pourtant une sorte d’allégement, tant il redoutait de ne plus retrouver en elle la Ghislaine d’autrefois, — à qui, en l’intimité de son âme, il ne pardonnait pas le mariage auquel elle avait consenti.

Mais elle était absente. Et absente aussi, la petite Josette à qui elle avait donné les belles années de sa jeunesse de femme. Indifférent aux propos qui s’échangeaient autour de lui, il la cherchait des yeux, tentant de la reconnaître parmi les jeunes filles qui étaient sous son regard. Comme s’il eût deviné sa curiosité, M. de Gannes demanda :

— Où donc est Josette ?

Ce fut la marquise qui répondit :

— Josette ?… Elle ne peut jamais tenir en place. Elle est descendue tout au bord de l’eau avec les petits de Mussy et leur gouvernante parce que les enfants voulaient voir le bain de je ne sais quelle Anglaise, nageuse extraordinaire…

— De Bresles, si nous faisions comme les enfants ! Voulez-vous ?…

Il ne demandait pas mieux, trop désaccoutumé des conversations mondaines pour les goûter fort ; et, avec allégresse, il louvoya de nouveau parmi la foule pressée des groupes qui couvraient les galets et s’immobilisaient au bord de l’eau, d’où s’échappait une rumeur de paroles, de rires, d’exclamations, dont vibrait l’air chaud.

— Ah ! inutile de nous aventurer davantage sur ces maudits galets ! Voici Josette qui revient avec les enfants ! s’exclama M. de Gannes.

— Où ?… Parlez-vous de la jeune fille qui tient ce petit garçon par la main ?

— Oui…

Marc se mit à rire.

— Mon cher ami, vous allez me trouver stupide, mais imaginez-vous qu’hier soir, avant de vous rencontrer, j’étais sur la plage auprès de Mlle de Moraines et que je ne l’ai pas reconnue du tout, mais du tout !

— Ah ! par exemple ! n’y a-t-il donc plus rien en elle de la fillette que vous avez laissée, il y a cinq ans ?

Marc ne répondit pas. Il regardait la jeune fille qui venait vers eux sous le reflet blanc de son ombrelle, tout habillée de linon rose ; et il songeait qu’elle semblait la jeunesse elle-même.

Elle n’avait pas aperçu M. de Gannes et elle riait avec l’enfant dont elle tenait la main, d’un joli rire joyeux… Et ses yeux aussi riaient sous l’ombre de la grande capeline de paille, fleurie de roses, — ses yeux candides, profonds et caressants, qu’une ardente vie illuminait, beaux à brûler le cœur… Oui, c’étaient bien les yeux de la petite gitane d’autrefois. Mais celle-là n’avait point cet éclat de fleur, ces lèvres de pourpre sombre, si merveilleusement fraîches, cette grâce extrême de mouvement, cette allure de jeune nymphe radieuse…

Fugitive, comme une ombre effacée, passa dans le souvenir de Marc, l’image d’une autre Josette, toute frêle, toute pâle, habillée de noir qui, jalousement se dressait entre lui et la femme qu’il aimait, la lui enlevait pour jamais sans doute… Et cette image-là s’abîma dans le passé d’où, une seconde, elle avait ressuscité. La vraie Josette, c’était cette jeune créature qui approchait rieuse, dans la lumière rose de sa robe, nimbée de soleil, sa svelte silhouette profilée sur l’horizon de la mer…

— Josette ! appela M. de Gannes.

Elle tourna la tête et reconnaissant un ami, elle eut un sourire et s’approcha, disant gaiement :

— Voici la Josette demandée ! Qu’y a-t-il pour votre service ?

— Une présentation à accomplir si vous voulez bien me le permettre, Josette. Je désirerais vous présenter quelqu’un qui vous a connue petite fille et qui ne vous reconnaît plus maintenant que vous êtes une demoiselle. C’est…

— C’est M. de Bresles, finit-elle, tandis qu’une lueur d’amusement s’allumait une seconde dans ses larges prunelles, devant la surprise de Marc.

— Se peut-il vraiment, mademoiselle, que vous me fassiez l’honneur de me reconnaître encore, après tant d’années ?

D’une voix chaude, très jeune, dont le timbre pourtant était un peu grave, elle expliqua :

— Quand M. de Gannes a parlé, vous avez eu une expression qui a, je ne sais comment, jeté votre nom dans ma pensée… Mais il me semble vous avoir déjà rencontré hier… N’est-ce pas vous, monsieur, qui, sur la plage, avez eu l’obligeance d’arrêter mon voile au passage ?

— Josette, qu’est-ce que cette histoire ? jeta involontairement M. de Gannes.

Il avait l’air si stupéfait qu’un sourire amusé retroussa les lèvres de la jeune fille.

— Une histoire toute simple, toute courte, que je veux bien vous dire parce que j’ai pitié de votre curiosité !

En quelques mots, elle la contait, de cette manière spontanée qui lui donnait un charme de vie intense. Puis, se tournant vers Marc, elle continua :

— Je ne me trompe pas, n’est-ce pas ; c’était bien vous ? monsieur.

— C’est moi-même, mademoiselle, qui ai eu le plaisir d’opérer le sauvetage de votre voile…

— Mais ne traitez pas si légèrement le service que vous m’avez rendu ! Grâce au petit chiffon de tulle que vous avez remis en ma possession, j’ai pu continuer d’affronter le vent de tempête et même m’arrêter sur le haut de la falaise pour y regarder encore la mer…

— Que vous aimez… infiniment… n’est-ce pas ?

Un éclair courut dans la profondeur veloutée des prunelles.

— Que j’aime, oh, oui ! surtout quand elle est… telle qu’hier… Et je me le reproche puisqu’elle fait du mal quand elle est ainsi… Mais tandis que je la regarde, j’oublie qu’elle est si redoutable ! Sa beauté me prend toute !…

— Et ce matin, alors, elle vous laisse votre liberté ?

Les lèvres souples eurent une moue d’une malicieuse finesse :

— Ce matin, je ne peux même pas la voir ! Il y a trop de monde entre elle et moi !

M. de Gannes avait écouté, tout en faisant jouer le garçonnet qui, impatient de voir Josette arrêtée, avait lâché sa main.

Il se mit à rire de la réflexion de la jeune fille.

— De Bresles, vous ne vous doutiez guère que cette petite personne était une jeune misanthrope, redoutant la société de ses semblables.

— Non pas la société, mais la foule !… Je déteste la foule ! Elle m’étouffe, elle me rend triste !… Et si je ne le suis pas ce matin, c’est qu’il fait un temps si merveilleux que le soleil, le ciel bleu, le délicieux air tiède, la bonne senteur de la mer me consolent de ne pas jouir égoïstement toute seule de ces richesses ! Mais certes, si grand’mère ne désirait pas venir chaque matin sur la plage à l’heure du bain, je ne bougerais pas de la hauteur de ma falaise !

— Où la fête des choses se donnerait pour vous seule ! dit Marc qui l’écoutait avec un étrange plaisir de la sentir toute vibrante ainsi.

— C’est-à-dire que je la goûterais à ma fantaisie, sans crainte de notes fausses et de couleurs dissonantes qui troublent mon plaisir !… Je crois que je suis gâtée par ma vie en Bretagne, dans une solitude exquise !

— Entendez-vous, de Bresles, avec quel accent cette petite parle de sa solitude ! Je crois pourtant que si elle l’aime à ce point, c’est qu’elle y vit avec une incomparable amie !… Vous avez de bonnes nouvelles de Mme de Moraines ? Josette.

— Oui, très bonnes, merci.

— Elle est toujours à Rothéneuf ?

— Oh ! oui, elle y passe tout l’été. En quittant Dieppe, j’irai l’y retrouver et nous y resterons jusqu’en novembre !

— De quel ton ravi, elle dit cela ! fit M. de Gannes qui semblait avec elle sur un pied d’amicale taquinerie. Elle n’a qu’un désir, c’est de nous quitter !

Elle ne répondit pas. Peut-être même n’avait-elle pas entendu. Un reflet de tendresse avait soudain baigné son visage expressif et Marc sentit qu’elle était tout à coup très loin de cette plage mondaine, tout son cœur allé vers l’amie absente.

Distraite, elle s’était remise à marcher pour monter la pente des galets, laissant M. de Gannes accaparé au passage par des amis ; et Marc avançait près d’elle avec le désir de l’entendre encore parler, de sa voix chaude, de ce qu’elle affectionnait ou redoutait. Il eût aimé la questionner sur Ghislaine ; mais cela, il n’osait, arrêté par la manière brève dont elle avait répondu à M. de Gannes quand celui-ci avait nommé la jeune femme.

Il tressaillit de l’entendre dire, comme si elle eût pénétré sa muette pensée :

— Je regrette que Ghislaine ne soit pas ici… Je sais qu’elle vous considérait, monsieur, comme un de ses bons amis et elle aurait sûrement eu grand plaisir à vous revoir…

Son accent si sincère faisait de ses paroles mieux qu’une vaine phrase de politesse et Marc lui en fut reconnaissant.

— C’est moi qui serais trop heureux si Mme de Moraines voulait bien encore se souvenir de moi.

— Puisque vous connaissez Ghislaine, vous savez bien qu’elle est incapable d’oublier ceux qu’elle appelle ses amis… Et je me souviens bien… oh ! très bien !… que c’est ainsi qu’elle vous nommait…

Sa voix tout à coup avait pris quelque chose de pensif. Il eut l’intuition qu’elle songeait à cette dernière visite qu’il avait faite à l’hôtel de Maulde, — dont il se souvenait maintenant comme de la page dernière de quelque roman fini… Pourtant il eût voulu qu’elle continuât à parler de la jeune femme que sa propre pensée évoquait ; mais vers eux, dévalait le garçonnet qu’elle avait délaissé et qui accourait, lui criant :

— Josette, Mme de Maulde vous demande. Elle dit qu’il va être midi et qu’elle veut rentrer.

— Est-il déjà si tard ? murmura-t-elle.

Marc sourit de son accent de regret.

— Vous regrettez de partir, alors qu’il s’agit d’aller retrouver la paix de votre falaise ?

Elle secoua la tête, souriant aussi, et dit très simple :

— Je regrette de ne pouvoir parler un peu avec vous de Ghislaine, ce que je fais bien rarement ici…

— Pourquoi ? si je ne suis pas indiscret de le demander…

— Parce que j’ai cet enfantillage de redouter dire même son nom devant ceux qui ne peuvent savoir tout ce qu’elle est !… Mais, après tout, la vérité vraie est peut-être que je préfère ne pas parler des êtres qui me sont le plus chers… Je les aime jalousement, et je les veux conserver à moi seule ! C’est un vilain défaut ! Je le sais bien…

— C’est un défaut que je trouve bien excusable… parce qu’il est mien aussi…

Elle eut un regard ravi de petite fille.

— Vraiment ? Oh ! tant mieux !… Puisque je ne suis pas seule de mon espèce, je me fais un peu moins l’effet d’un monstre d’égoïsme !…

Elle ne continua pas, ils atteignaient le groupe où, déjà debout, se tenait la marquise impatiente qui s’exclama :

— Eh bien, Josette, tu ne revenais pas ? Qu’est-ce que cette façon de disparaître ainsi ?… Ah ! quelle éducation bizarre cette petite a reçue !

Une flamme courut une seconde dans les larges prunelles de Josette. Mais cette éducation que critiquait Mme de Maulde lui avait, du moins, appris à demeurer bien maîtresse d’elle-même et elle n’eut pas un mot qui trahît sa révolte devant l’indirect blâme adressé à Ghislaine. Un peu plus rose seulement, elle se mit à prendre congé des femmes qui l’entouraient, pendant qu’avec ensemble, les hommes évoluaient vers elle, plus ou moins ouvertement. Et Marc, qui l’observait avec une inconsciente curiosité, fut frappé de la simplicité extrême, de la dignité juvénile, avec lesquelles elle recevait le discret encens que tous — hommes faits comme jeunes gens — lui offraient…

Était-elle encore une enfant ou déjà une femme sous sa forme délicate de jeune fille ? Il l’écoutait parler avec cette spontanéité qui lui donnait un imprévu charmeur, comme la mobilité de son fin visage. A coup sûr, elle était très intelligente, avec une âme de feu, pétrie de tendresse et de sincérité… De tout cela, il avait la confuse révélation dans l’ardente profondeur des yeux splendides, dans l’expression des lèvres souples auxquelles le sourire donnait un charme caressant et qui, dans le silence, étaient closes presque gravement…

— Monsieur de Bresles, nous vous reverrons, j’espère, dit la marquise, redevenue souriante.

— Si vous voulez bien m’y autoriser, madame, j’aurai l’honneur d’aller vous présenter mes hommages.

— Vous serez le très bienvenu. Mais pour être plus sûr de ne pas faire inutilement l’ascension de la falaise, venez dîner jeudi. J’aurai un petit cercle d’amis.

Il s’inclina, acceptant avec un plaisir dont il se fût étonné, s’il y eût réfléchi. Mais il y avait des impressions qu’il n’aimait pas à déflorer par l’analyse.

....... .......... ...

— Eh bien, de Bresles, que dites-vous de ma petite amie Josette ? lui jeta gaiement M. de Gannes, quand la svelte silhouette rose eut disparu dans la foule que midi ramenait vers la ville.

Il secoua la tête, comme un homme qui se réveille, et pensif :

— Je dis qu’elle ne ressemble à aucune des jeunes filles que j’ai jusqu’ici rencontrées…

Il songeait que sa jeunesse était grisante comme un parfum de fleur et que ce serait exquis d’en respirer encore la senteur…

III

Une froide pluie d’automne battait les pavés, et, machinalement, Ghislaine contemplait les gouttelettes qui ruisselaient sur les vitres, lancées par le souffle du vent.

Elle était assise devant sa table à écrire, mais elle ne travaillait pas. Pensive, elle songeait devant le portrait de Josette qui ne quittait jamais son bureau, — non pas de la Josette de l’heure présente, mais de la fillette d’autrefois, celle qui, farouche d’abord, l’avait ensuite aimée avec tant de juvénile et passionnée tendresse.

C’était pour l’attendre et la ramener passer octobre en Bretagne qu’elle était à Paris depuis deux jours, puisque les derniers jours de septembre la lui ramenaient enfin !

Ah ! oui, enfin !… Ses six semaines de solitude lui pesaient d’autant plus qu’elle devait soigneusement veiller à ne pas le laisser soupçonner à Josette qui, alors, n’eût jamais consenti à la quitter. Or, par-dessus tout, elle souhaitait ne mériter en rien le reproche « d’accaparer » la jeune fille qu’en toute occasion la marquise de Maulde lui faisait entendre, ouvertement ou non !

Et, d’ailleurs, n’était-ce pas sagesse de chercher à s’habituer au vide immense que creuserait dans sa vie le mariage de Josette… Certes, toute la première, elle souhaitait voir devenir une heureuse femme, l’enfant qu’elle avait vraiment faite sienne par son affection, son dévouement de chaque jour, par le souci constant qu’elle avait eu du bien moral de cette âme et de cette pensée vierges.

Mais justement parce qu’elle lui avait donné, avec un oubli absolu d’elle-même, son existence solitaire, se refusant toute vision même d’une destinée autre tant que sa tâche maternelle ne serait pas achevée, elle pressentait l’angoisse de l’heure, — proche sans doute, — où l’enfant s’éloignerait d’elle, commencerait sa vie de femme, où alors elle-même demeurerait seule, avec la conscience impitoyable de sa jeunesse morte, ne sentant plus à toute minute, près d’elle, pour lui faire oublier son isolement, cette tendresse infinie, délicieusement confiante, de Josette qui l’avait consolée des tristesses et des déceptions de sa vie…

Un jour, jadis, le comte de Moraines lui avait déclaré qu’il était impossible qu’une femme de son âge pût être heureuse, n’ayant pour toute joie qu’un rôle maternel à remplir… Pourtant cela était arrivé… Pourtant les cinq années qui venaient de s’écouler avaient été pour elle lumineuses et douces parce qu’un cœur d’enfant s’était donné tout à elle, appelant jalousement le sien… Pourtant, pendant ces cinq années, elle n’avait jamais souhaité une destinée autre… Pas même été troublée par la tentation d’accepter les quelques dévouements qui s’étaient offerts à elle — devenue comtesse de Moraines ! — ni ceux qu’elle avait devinés attendre une simple parole d’encouragement pour s’avouer.

Peut-être, parce que la pensée décevante et ironique lui demeurait qu’elle ne les eût sans doute pas rencontrés si elle était demeurée l’institutrice Ghislaine de Vorges, une déclassée…

Rien n’avait pu effacer en elle, l’impression de dédain, un peu méprisant, pour les hommes, que sa jeunesse de femme lui avait imprimée dans l’âme. Alors elle avait dû les juger ; et ils lui étaient apparus de telle sorte qu’elle n’avait plus ni désiré ni rêvé leur amour dont elle avait mesuré la valeur…

Et c’est pourquoi, à ceux qui s’étonnaient qu’elle n’usât point de son talent d’écrivain pour écrire des romans, elle répondait avec un sourire, voilant l’ironie un peu amère de sa réponse, qu’elle se fût sentie tout à fait incapable de faire parler à ses héros, comme il convient, le langage de la passion…

Parfois, elle s’était étonnée que pas un ne pût la toucher, ressusciter en elle ce désir de se confier toute qui l’avait effleurée jadis, éveillé en elle par Marc de Bresles. Avec lui, il semblait avoir emporté ce rêve mort… Il était parti, jamais il ne lui avait écrit. Indirectement, par hasard, elle avait entendu parler de lui, de rares fois. Elle avait su qu’il était revenu en France quelques mois ; c’était pendant l’été, elle était alors en Suisse avec Josette ; et, d’ailleurs, il n’avait pas cherché à la revoir… Lui aussi était, comme tant d’autres, un disparu pour elle… Et comme si son absolu silence lui avait apporté quelque mystérieuse et suprême déception, elle avait achevé de mourir à toute foi dans la durée des sympathies comme des affections, même les plus sincères. Elle n’avait plus voulu être que mère… Sans daigner voir que, peut-être, c’était folie à elle de s’enfermer ainsi dans la tâche que les circonstances lui avaient imposée, de faire son bonheur de celui qu’elle donnait, comme de l’ardente tendresse qui en était le retour… D’attendre pour songer à elle-même… Quoi ?… Qu’attendait-elle de l’avenir, elle qui n’espérait rien ?…

Et pourquoi aussi se prenait-elle à rêver à toutes ces choses, tandis qu’avant l’heure d’aller à la gare recevoir Josette, elle réunissait les lettres reçues presque quotidiennement de la jeune fille, pendant leur séparation de six semaines… Une à une, elle les feuilletait et, au passage, certaines pages l’arrêtaient.

Les premières étaient toutes au regret de la séparation.

Dans l’une d’elles, après son arrivée même à Dieppe, Josette écrivait avec un abandon d’enfant aimante :

« Ghislaine, ma chérie, ma maman, pourquoi m’avez-vous envoyée loin de vous ? J’ai la nostalgie de notre home breton où je vous ai laissée. J’ai la nostalgie du pays où vous êtes, du ciel, de la mer que vous regardez — sans moi, maintenant ! — J’ai surtout, maman, la nostalgie de vous, de vos yeux, de votre sourire, de votre voix, de votre voix disant mon nom… Sentez-vous, ma tant chérie, qu’à tout instant, le cœur de votre enfant vient à vous, appelle le vôtre, vous murmure que vous lui manquez… si fort que je me demande, à certaines minutes, comment je peux me résigner à rester ici ! Comme un bébé, j’ai des envies folles de me sauver et d’aller vous retrouver ! Ce qui, seulement, me rend brave, c’est la pensée que je suis ici pour vous obéir…

« Car je suis brave, ma Ghislaine, devant grand’mère, devant tous ; aussi brave que vous pouvez le désirer !… En même temps, je suis aussi mondaine que peut le souhaiter grand’mère, m’appliquant à m’habiller de façon à la satisfaire, à lui faire admirer votre goût, ma chérie Ghislaine, qui avez pris la peine de choisir à votre fille, des robes dignes de figurer près de celles de sa grand’mère !… Et je vous assure que les occasions ne me manquent point de les exhiber dès le matin même, — le matin de onze heures ! — pour la fameuse heure du bain qui nous amène quotidiennement sur la plage…

« Au milieu de quelle foule ! Quand je puis, je m’échappe avec les enfants, je les fais jouer un instant, et puis quand ils sont bien en train et ne songent plus à moi, alors, en regardant la mer que vous aimez, je reviens à vous et je vous murmure tout ce que j’ai plein le cœur et la pensée pour vous… Je vous parle de tout ce qui m’occupe, bon et mauvais, comme si vous pouviez m’entendre ! Ma Ghislaine, quand la perspective de tant de jours à voir passer avant de vous revenir m’apparaît très nette, je ne me sens plus qu’une pauvre petite chose désemparée qui vous aime douloureusement, mais avec le meilleur de son âme !… »

Quelques jours plus tard, elle écrivait encore :

17 août.

« Ma chérie, quelle vie frivole, creuse, misérablement mondaine mène malgré elle votre enfant ! Vous connaissez trop bien les goûts et les idées de grand’mère pour ne pas deviner, sans que je vous raconte ces pauvretés, dans quel tourbillon de visites, de soirées, de promenades et excursions est, bon gré mal gré, entraînée votre Josette dont le moral ne s’en trouve pas trop bien ! Maman, je tâche de rester de mon mieux votre vraie fille, pas un brin coquette, pas médisante, pas… tout ce que vous n’aimez pas !… Mais je ne réussis pas assez bien à mon gré et j’ai trop souvent l’occasion d’être fâchée contre moi parce que je me suis laissé entraîner à égratigner un peu mon prochain, — vrai, Ghislaine, quelquefois ici les raisons de le faire ne manquent pas ! — parce que je n’ai pas trouvé désagréable d’être une personne très recherchée… Car tout le clan masculin des prétendants que patronne grand’mère à mon intention serait prêt à constituer à votre « petite » une véritable cour pour peu qu’elle s’y prêtât… Ghislaine chérie, pour écouter la fin de ma confession, ayez votre regard, votre cœur les plus indulgents ! La vérité vraie, la piteuse vérité, c’est qu’il y a des jours où il prend à votre Josette la tentation de s’amuser à essayer de son pouvoir sur tous ces beaux soupirants dont elle se soucie moins que de la poussière frôlée par votre robe… Ce sont les jours mauvais où, pour échapper au vide et à l’ennui de son existence trop mondaine, elle serait capable, — Ghislaine, vous écoutez votre enfant avec toute votre indulgence, n’est-ce pas ?… — de n’importe quelle sottise, où elle n’est plus qu’une stupide Josette, charmée, ravie même qu’on s’occupe d’elle, tant elle se sent altérée de sympathie, de paroles affectueuses, même tout simplement d’attentions et d’hommages…

« Mais soyez tranquille, maman, votre Josette à vous, la vraie, résiste bravement à la tentation, en pensant à vous qui la blâmeriez… Et en pensant aussi à elle-même qui se mépriserait, l’accès de spleen passé…

« Oh ! Ghislaine, comme je soupire après notre paisible vie à Rothéneuf, nos lectures, nos séances de musique, nos promenades capricieuses par tous les chemins, nos causeries où je trouve si bon de mettre ma pensée et mon cœur dans votre pensée et dans votre cœur… Je ne sais vraiment ce que je donnerais pour me retrouver à travailler près de vous écrivant dans notre cher petit salon, — si intime, si calme que le seul chant de la mer en anime le silence, puisque votre Josette se tait consciencieusement pour ne pas vous troubler quand vous travaillez !

« Par moments, j’ai mal à l’âme du regret de tout cela ! Cette agitation perpétuelle autour de moi, ici, — cette lanterne magique de gens très chics, — oh ! combien ! Laine, — qui passent sans cesse devant les yeux, m’étourdit absurdement et me rend triste à pleurer !

« Je vous assure, ma chérie aimée, que je fais de mon mieux pour n’en rien laisser voir ; mais sans doute, je m’y prends mal, car grand’mère me reproche à tout propos ma sauvagerie, mon humeur de misanthrope, mon peu d’enthousiasme pour la société des jeunes filles de notre cercle… Vous savez qui elles sont, vous connaissez leurs allures très modern style, leur genre de conversations où le sujet flirt, sous toutes ses formes, est l’unique question traitée et traitée d’une façon qui me choque, me froisse, me donne le désir fou de les fuir ! Oui, j’ai comme elles des yeux qui voient, — et très bien ! — des oreilles qui entendent… un tas de choses !… Mais j’ai une pensée et une conscience trop puritaines, sans doute !… Et je ne le regrette pas puisque je sais, Ghislaine, que vous aimez mieux votre « petite » ainsi…

« Au revoir, maman, je vous adore et je vous regrette !… Il y a ici des coins de paysage délicieux, des couchers de soleil, des infinis de mer dont la beauté me prend toute et dont je voudrais tant que vous jouissiez aussi !… »

24 août, mardi.

« Vous ne devineriez jamais, ma Ghislaine, qui j’ai rencontré tantôt sur la plage !… M. de Bresles !… Vous vous souvenez, n’est-ce pas ?… Votre ami, Marc de Bresles !

« J’étais venue voir la mer, démontée par un vent furieux, si fort que, tout à coup, il a dénoué mon voile et l’a, — très indiscrètement, — jeté au visage d’un promeneur qui arrivait, lequel promeneur a saisi le chiffon de tulle en question et me l’a rendu… Tout de suite, tandis que nous échangions de corrects saluts, j’ai eu l’impression que j’avais déjà vu ce monsieur quelque part, et je ne sais comment le nom de M. de Bresles a surgi dans mon souvenir.

« Mais comme je pensais votre ami bien loin de France, j’ai cru m’être trompée. C’était lui pourtant ! Le lendemain matin, sur la plage, M. de Gannes me l’a présenté et je me suis étonnée de ne pas l’avoir reconnu sans hésiter. Il est tellement le même qu’autrefois, plus mince et plus brun peut-être, mais il a toujours sa même expression de visage énergique et volontaire, son même regard très pénétrant, très vif et, par instants, très doux, — d’une douceur inattendue, qui, comme son sourire, ressemble à une soudaine clarté de soleil dans un paysage sévère.

« Maman, votre ami, malgré son air un brin impérieux, doit être d’une bonté très délicate et je ne sais pourquoi j’imagine que ceux qu’il aime, il doit bien les aimer, mais aussi il doit pardonner difficilement, très difficilement, à ceux qui l’ont déçu… Est-ce que je me trompe ?… Il m’a demandé de vos nouvelles. Et quelque chose dans sa voix m’a tout à coup rappelé — et si vivement ! — ce dernier jour où je l’avais entendue, quand il était venu vous dire adieu, et que, sans le vouloir, j’avais interrompu votre conversation… Ce dont, encore aujourd’hui, je suis confuse ! Quel vieux temps que celui-là, n’est-ce pas, Ghislaine chérie ? S’il est possible, je vous aime plus encore qu’en ce temps-là ! »

27 août.

« Voici votre ami, M. de Bresles, entré décidément dans le cercle de grand’mère. Il est venu faire une visite d’arrivée ; nous étions sorties, en excursion à Pourville. Jeudi, il dîne ici et sera reçu comme ceux qui méritent d’être prisés, pour toutes sortes de raisons, bonnes et mauvaises. Ces jours-ci, d’ailleurs, où le « tout-Dieppe » est en mouvement, nous le rencontrons un peu partout, sur la plage, aux courses, toujours très courtois, d’humeur très indépendante, plutôt froid… Mais mon idée de derrière la tête, écoutez-la, Ghislaine chérie, c’est que sa froideur est de même sorte que la glace d’avril, quant à la solidité… Le plus léger choc, le moindre rayon de soleil la réduisent à rien…

« Peut-être parce qu’il revient d’Afrique, qu’il possède cette originalité d’avoir fièrement travaillé pour ne devoir qu’à lui-même sa fortune (M. de Gannes m’a raconté son histoire), peut-être aussi parce qu’un vieil oncle lui a légué, paraît-il, un gros héritage ; peut-être encore parce qu’il n’est pas homme à se laisser englober dans le clan quelconque et brillant des cercleux, il est très en faveur auprès de toutes nos dames, mères de famille en tête, qui, plus ou moins, lui reconnaissent une foule de qualités… Ce dont il a l’air, très poliment, de ne pas se soucier un brin… Tous pareils, les hommes !

« Ghislaine aimée, ne dites pas, à votre tour, que votre « petite » est grincheuse autant qu’un vieux misanthrope… La vérité est que je suis de très méchante humeur parce que ce matin j’ai dû subir une chaude mercuriale de grand’mère, qui veut que je me décide à épouser le marquis de Chambry. J’ai fait de mon mieux pour rester une enfant respectueuse. Sans répondre, Laine, j’ai laissé passer le flot des reproches sur ma sentimentalité, mes prétentions ridicules, ma disposition à me singulariser en refusant des hommes que toutes les jeunes filles de mon monde et de mon âge trouvent charmants…

« Ah ! qu’elles les épousent alors ! Pourquoi me tourmenter ainsi ? Pourquoi vouloir m’obliger à un odieux mariage de pure convenance, quand je suis si jeune, si heureuse dans le présent, — grâce à vous, maman, ma bien-aimée, — que j’espère tant de l’avenir !… Peut-être, c’est vrai, suis-je trop exigeante ; peut-être, je serai déçue ; peut-être ne suis-je qu’une folle petite fille de tant souhaiter être aimée comme j’aimerai pour donner ma vie, toute ma vie… Peut-être est-ce trop demander que de désirer avoir en mon mari la même foi absolue, — et délicieuse — que j’ai en vous, ma grande amie chérie… Mais, à cette heure encore, je ne puis renoncer à mon rêve… Et vous ne m’en blâmez pas, n’est-ce pas, vous qui comprenez toujours si bien ce qui agite votre enfant… Je vous aime plus que tout au monde, maman… »

2 septembre.

« Ghislaine chérie, ne vous moquez pas de moi. Ne vous préparez pas à me dire, avec des yeux pleins d’ironique pitié : « Ah ! ah ! petite, c’était bien la peine de vous jucher, d’un air de sage matrone, sur le haut de votre tour d’ivoire pour juger les autres !… Vous êtes tout comme elles ! »

« La vérité vraie, dont la confidence est à vous toute seule, maman, c’est que je sens poindre en moi une grande sympathie pour votre ami M. de Bresles ; à mesure que je le connais plus, sans doute aussi, parce que je sais combien vous l’estimez, parce que je me souviens de ce que M. de Gannes m’a raconté de lui, — je me sens très portée à sortir en son honneur de ma coquille…

« Et, Ghislaine, — il est convenu, n’est-ce pas, que vous ne vous moquez pas de votre « petite ?… » — ce qui ne me déplaît pas du tout, étant donné qu’il ne prodigue pas son attention, c’est que votre Josette paraît lui sembler très digne qu’on prenne garde à son existence… En toute occasion, je m’en aperçois ; et, — Laine, je vous confie cela en baissant le nez avec confusion… — j’en suis fière dans mon petit amour-propre… Surtout, chérie, ne vous souvenez pas ici de votre La Fontaine, et n’allez pas finir, me comparant à la grenouille : « La chétive pécore… » et le reste !

« Sans doute, parce que M. de Bresles m’a vue petite fille, nous sommes maintenant sur le pied de vieilles connaissances qui ne craignent point de se confier leurs opinions sur les gens, les choses, les livres, les paysages, etc., etc. ! laissant toutefois de côté, sans l’ouvrir, le jardin fermé des sentiments les plus chers, les plus intimes…

« Hier soir, pourtant, nous l’avons, pour la première fois, entr’ouvert un brin, parce que, après le dîner, nous causions sur la terrasse, comme on cause dans la nuit, sous un admirable ciel pailleté d’étoiles, en entendant au loin le chant des vagues.

« Le matin déjà, je l’avais rencontré comme je sortais de la petite chapelle de Pourville, dont j’aime tant le silence ! Après avoir lu votre chère lettre, j’avais besoin de penser à vous, mieux même que devant la mer, de réfléchir à vos conseils, de faire un sage examen de conscience pour être davantage ce que vous souhaitez… Oh ! ma tant chérie, combien j’étais avec vous dans la paisible petite chapelle, comme je vous y ai remerciée et j’y ai prié pour vous… Que vous serez heureuse, si je suis exaucée !

« Le soir, tandis que nous causions, en dehors — heureusement ! — grâce à un excellent hasard, du cercle général, un mot a rappelé notre rencontre du matin, bien brève, — car tout juste M. de Bresles s’était arrêté pour me remettre en voiture, — mais qui avait paru lui faire plaisir… comme à moi. Et notre conversation, alors, est devenue plus grave, plus intime ; je ne sais comment nous nous sommes souvenus ensemble de mon pauvre père… Pour la première fois aussi, Ghislaine, je lui ai parlé de vous autrement que pour lui raconter quel écrivain célèbre vous êtes… Je lui ai dit un peu ce que vous avez fait, été pour votre enfant d’adoption, afin qu’il sache pourquoi, jamais, je ne vous aimerai assez… Mais, de cette tendresse même, je n’ai rien dit, vous seule, ma maman, devez la connaître… Sentez-la, ici dans le baiser que je vous donne, de loin, hélas !

« M. de Bresles m’a ravie en me déclarant tout à coup que, dans ma façon de parler, dans mes mouvements, mes idées aussi, je vous ressemblais étonnamment. Est-ce délicieux ? Ainsi, ma Ghislaine, je suis une petite vous, votre fille tout à fait ! Vous ne pourriez me renier… Voilà !

« Pour la première fois encore, M. de Bresles s’est décidé à me laisser entrevoir, enfin, son vrai lui, non pas celui qu’il promène dans les salons, très chic, plutôt froid, un tantinet ironique, mais l’autre, celui qui trahit son sourire, et parfois aussi son regard…

« Ah ! la bonne soirée qui me dédommage de tant d’autres à Dieppe ! Malheureusement, elle a bien peu duré, Laine chérie, parce qu’il m’a fallu rentrer dans le salon pour y papoter en jeune fille bien élevée. »

9 septembre.

« Je ne vous avais jamais entendue dire, ma Ghislaine, que M. de Bresles fût un musicien excellent, quoique non exécutant. Et il l’est, certes !

« C’est une découverte que j’ai faite, hier, par hasard. Écoutez comment. Par extraordinaire, grand’mère avait bien voulu me dispenser d’une tournée de visites qu’elle entreprenait allégrement sur le petit coup de quatre heures. Et moi, toute à la joie de pouvoir employer à ma guise ces précieux moments de liberté, après avoir eu cet enfantillage, — que vous me pardonnerez, n’est-ce pas ? ma chérie Ghislaine, — de placer votre portrait devant moi, sur le piano à queue, pour vous voir tout en jouant, je me suis mise à faire de la musique.

« Une vraie fête que je m’offrais ! Pour me la donner complète, je me suis même chanté, comme je chante seulement quand je suis toute seule ou avec vous. De loin, entre les massifs fleuris de la terrasse, j’apercevais un immense horizon d’eau couleur d’opale, agité de longues vagues souples où traînaient des lueurs de soleil couchant… C’était exquis ! Votre folle petite Josette pouvait se croire en plein rêve !

« Tout à coup, brusquement, elle a été ramenée dans la réalité par l’intuition qu’elle n’était plus seule !… Je me retourne et, en effet, j’aperçois, près de la portière du grand salon, M. de Bresles qui, adossé au mur, m’écoutait depuis… je ne sais combien de temps. Il avait un air installé !…

« C’était affreusement indiscret, n’est-ce pas ? ma chérie aimée. J’étais fâchée contre lui !… Et fâchée aussi contre moi-même de ne pas éprouver une de ces indignations qui abaissent les impérieux tels que lui !…

« Cette faiblesse, sans doute, il ne l’a pas devinée, par bonheur ! Il a remarqué seulement mon imperceptible froncement de sourcils. Et, — Ghislaine, ne riez pas ! — j’ai été ravie de le voir inquiet. Il m’a demandé très vite :

« — Est-ce que, réellement, vous m’en voulez de n’avoir pas trahi ma présence ? Je suis venu parce que madame votre grand’mère m’a donné rendez-vous vers cinq heures et demie, au sujet de chevaux qu’elle désire acheter. Le domestique m’a introduit, m’annonçant. Vous n’avez pas entendu… Et j’ai succombé à la tentation d’écouter, sachant que je trouvais là une occasion unique.

« Je lui ai dit ce que je pensais :

« — Vous m’avez prise en traître ! Ce n’est pas bien !… Vous qui savez que je ne fais de musique que pour moi…

« Ses yeux sur les miens, il a interrogé :

« — Pourquoi cet égoïsme ?

« — Ce n’est pas de l’égoïsme, c’est de la prudence, de la sagesse… Parce que je sens que je mets trop de moi dans le chant de ma voix et de mes doigts. Et cela m’effarouche…

« Il a souri et, sans insister, il a continué :

« — J’aime cette musique de Grieg, que je ne connaissais guère quand je suis parti… Vous jouiez il y a un instant…

« Il murmurait l’air. Alors, Laine, je ne comprends pas où était ma volonté en cette minute-là ! mais sans réfléchir, je me suis rassise au piano, comme je sentais que M. de Bresles le souhaitait… Et j’ai recommencé à jouer, à jouer…

« Il me disait : « Encore ceci ! Chantez cela !… » comme si c’eût été la chose la plus naturelle que je fisse de la musique pour qu’il l’écoutât avec une avidité insatiable. Ce qui m’étonne le plus, c’est que votre indépendante Josette ne songeait pas à regimber !… Pas plus qu’elle ne pensait à trouver incorrecte, cette séance de musique improvisée. Il est vrai que votre chère image était là, vous rendant toute présente !… M. de Bresles ne pouvait vous voir… Mais je vous regardais, ma chérie, et je me trouvais très bien, très heureuse entre vous et votre ami qui, maintenant, est un peu le mien aussi… Vous le voulez bien, n’est-ce pas ? maman.

« Nous étions lancés dans de chaudes dissertations sur les mérites de nos compositeurs favoris, chacun vantant les siens, quand grand’mère est entrée.

« Je crois bien qu’elle a été un peu suffoquée de nous trouver ainsi en grande conférence, moi assise au piano, M. de Bresles à côté.

« Elle m’a lancé de cette voix railleuse qui me glace :

« — Eh bien, eh bien ! il me semble que la déesse s’humanise ! Marc, mes félicitations d’un pareil succès…

« Et là-dessus, Ghislaine, aussi vite que la politesse me l’a permis, j’ai battu en retraite… »

18 septembre.

« Les jours passent, ma Ghislaine aimée. Encore une dizaine de jours, et puis je vous retrouverai ! Cela me paraît tellement délicieux que j’ose à peine croire que je ne rêve pas ce bonheur qui me fait bondir le cœur de joie…

« Mais, pour m’assurer qu’il s’agit bien d’une réalité prochaine, je n’ai qu’à regarder le ciel gris d’équinoxe, la mer bondissante sous des rafales furieuses, la plage qui se dépeuple.

« Pourtant, grand’mère, trouvant encore ici un cercle suffisant, ne parle point de quitter Dieppe ; et comme aux beaux jours d’août, nous faisons des visites, nous en recevons, nous dînons en ville, etc. Je suis tellement saturée de plaisirs mondains que, par instants, je me sens presque, — presque !… — une âme de carmélite, ou de vieux roi désenchanté prêt à s’écrier, convaincu : « Vanité des vanités ! »

« Ma grande amie chérie, quand je vais vous être revenue, que vous m’aurez emmenée dans notre calme petit Rothéneuf, vous me ferez mener une bonne vie sérieuse, utilement remplie, qui me retrempera… Maman, je sens que je ne vaux plus rien du tout. Ma sagesse a grand besoin de vous !…

« Vous qui connaissez bien votre Josette, vous ne serez pas étonnée si je vous confie que l’ironique réflexion de grand’mère, quand elle m’a trouvée faisant de la musique avec M. de Bresles, m’avait rejetée aussitôt, — instinctivement, — dans une extrême réserve avec lui ; d’autant qu’à plusieurs reprises, elle avait eu encore certaines allusions qui avaient effarouché votre ombrageuse Josette…

« J’avais fait un très sévère examen de conscience, et, à ma grande, très grande confusion, j’avais découvert que, en effet, je n’avais pas été, avec M. de Bresles, farouche, — pour parler comme grand’mère, — autant qu’avec les autres… que je lui avais passablement parlé de ma vraie moi, laissé entrevoir ce que j’aime, ce qui m’intéresse, m’émeut, ce que je déteste…

« En somme, j’avais été très indiscrète envers moi-même, sans m’en douter… Peut-être parce que M. de Bresles, — votre ami ! — m’inspirait une confiance singulière et attirante… Tout cela est un peu embrouillé dans moi… Vous m’aiderez à y voir clair, dites ? maman.

« La conclusion de mon examen de conscience est que je me suis promis d’être désormais avec M. de Bresles comme avec les autres. Et vraiment, me sentant observée par grand’mère qui avait l’air de regarder, à travers sa face-à-main, une comédie amusante, la réserve m’était facile. Seulement, c’était triste !…

« M. de Bresles, naturellement, n’a pas été long à s’apercevoir que je n’étais plus la Josette qu’il était accoutumé à rencontrer. Il ne m’a fait aucune réflexion ; il m’a laissée remplir mon nouveau personnage, comme il me convenait. Il attendait son heure.

« Et il l’a eue hier à Varangeville, où nous étions en excursion, par un exceptionnel beau jour, pareil à un jour d’été, tiède, lumineux, sentant bon les dernières fleurs.

« Nous étions descendus de voiture ; j’avais avancé seule, bien avant de la vieille église, sur la falaise qui embaumait le foin que des femmes liaient au soleil. J’écoutais leurs rires, je regardais la mer, d’un bleu adorable, et je pensais à vous, ma chère aimée, votre lettre chérie de ce matin emportée avec moi, pour vous avoir plus !…

« Tout à coup, j’ai vu une grande ombre s’allonger sur l’herbe. C’était M. de Bresles ; allant droit au but, de sa manière franche, il m’a demandé, avec un regard que je ne lui connaissais pas encore :

« — Est-ce que je vous ai offensée en quelque chose ?

« J’ai secoué la tête négativement.

« — Alors, pourquoi ne me faites-vous plus l’honneur, qui m’était très précieux ! de me traiter en ami ? Êtes-vous donc changeante ?

« J’ai hésité une seconde à répondre. Puis, j’ai été aussi sincère que lui et, simplement, j’ai dit :

« — Non, je ne suis pas changeante… Vous êtes toujours pour moi l’ami de Ghislaine, comme vous êtes maintenant devenu le mien aussi, je le crois… Mais une réflexion de grand’mère m’a fait voir que j’avais peut-être tort de le montrer trop franchement… Et je m’applique à ne plus étonner personne…

« Il a incliné la tête. Quelque chose de très doux passait dans ses yeux. Il ne m’a rien répondu. Mais j’ai senti qu’il m’avait bien comprise.

« Jusqu’ici, ma Ghislaine chérie, vous seule m’aviez habituée à être ainsi comprise, même à demi-mot… C’est excellent ! »

Ghislaine cessa de lire… La nuit tombait ; à peine, maintenant, elle pouvait distinguer les lignes tracées par la haute écriture de la jeune fille. D’un geste machinal et lent, elle rassembla les lettres éparses, celles aussi qu’elle n’avait pas rouvertes, qui, presque toutes, parlaient, comme les premières, de Marc de Bresles. Sa pensée était entière à ce qu’elle venait de lire, et une indéfinissable angoisse lui meurtrissait le cœur… Angoisse de quoi ? Qu’est-ce donc qui, tout à coup, lui faisait ainsi l’âme obscurément douloureuse, y étouffant la joie qu’elle éprouvait du retour de l’enfant ?…

Était-ce donc qu’ayant lu ainsi l’une après l’autre toutes ces lettres si sincères de Josette, elle venait soudain d’y prendre la conscience très nette que jamais encore la jeune fille n’avait donné à aucun homme l’attention ni la sympathie qu’elle avait accordées à Marc de Bresles… Sympathie fugitive, destinée à demeurer sans lendemain ? Ou bien aube d’un sentiment profond qui, se développant, deviendrait la source vive de son bonheur ?…

La question tout à coup se précisa très nette dans la pensée de Ghislaine, la faisant tressaillir. La destinée voulait-elle donc que Josette, recherchée par tant de jeunes hommes, fût justement attirée par celui-là, revenu de bien loin à l’heure même où devait se décider son avenir de femme, et qui, peut-être, allait l’aimer comme elle souhaitait l’être…

Sourdement, un désir palpitait dans l’âme de Ghislaine pour que cela ne fût pas. Elle s’en aperçut soudain et un élan de volonté écrasa le souhait instinctif et frêle… Si Marc n’avait pas changé, s’il était vraiment demeuré tel qu’elle l’avait connu, à qui eût-elle pu mieux confier l’enfant qui lui était chère ?…

Elle murmura, les yeux arrêtés sur le petit portrait qui n’était plus qu’une ombre dans le crépuscule :

— Ce serait très bien s’il en était ainsi…

Oui, très bien. Ils étaient l’un et l’autre de bonne noblesse. La différence d’âge entre eux n’était pas de celles qui font une union disproportionnée, et Marc semblait maintenant avoir assez de fortune pour satisfaire toutes les exigences de Mme de Maulde sur ce point…

Alors pourquoi y avait-il en elle, au plus intime de son âme, le besoin presque douloureux d’être trompée en ces prévisions ?… Était-ce donc qu’elle souffrait égoïstement de voir se rapprocher le moment où elle perdrait l’enfant qu’elle appelait sa « petite Joie »… Ou bien redoutait-elle que celui qui la lui enlèverait fût précisément Marc de Bresles, son ami de jadis, le seul peut-être qu’elle eût souhaité voir venir à elle ?…

Là-bas, à Rothéneuf, quand elle avait reçu la causerie de Josette qui lui apprenait son retour en France, elle était devenue songeuse, ressaisie par un passé qu’elle avait cru mort, sans résurrection possible… Depuis des années, elle ne savait plus rien de Marc de Bresles. Et voici qu’il revenait tout à coup. Un jour, — éloigné ou proche, mais un jour qui arriverait sûrement, — elle le rencontrerait de nouveau… Peut-être, comme autrefois, la vie du monde les rapprocherait souvent… Peut-être, redeviendraient-ils, les amis qu’ils avaient été… Ou bien, au contraire, l’expérience leur prouverait que ce qui a été ne recommence jamais…

Dans la nuit grandissante du crépuscule d’automne, Ghislaine se rappelait comme elle avait rêvé à toutes ces choses, pendant la matinée bleue qu’elle avait laissée s’enfuir là-bas en Bretagne, sans avoir conscience des minutes, après qu’elle avait lu la lettre de Josette. Était-ce donc parce qu’elle songeait ainsi, enveloppée d’une clarté de soleil qui irisait divinement la mer, parce que l’air vibrant était saturé d’une odeur chaude de fleurs, parce que cette fête des choses l’enivrait un peu, qu’elle avait pu trouver tant de douceur à l’idée du retour de Marc de Bresles, qu’elle en avait ressenti une indéfinissable sensation d’espoir, délivrée, pour un instant du moins, du sentiment de son avenir solitaire ?…

Mais quand elle rêvait ainsi, elle ne pouvait prévoir qu’un hasard ironique allait tout d’abord rapprocher Marc de l’enfant dont elle avait façonné la jeune âme à l’image de la sienne ; si bien que cette enfant devait sentir, tout comme elle-même, la valeur de cet homme que les circonstances lui permettaient de connaître librement. Oh ! la vie, comme elle est plus forte que tous les désirs, les rêves, les espoirs ! Et jamais peut-être, plus qu’à cette heure, Ghislaine n’avait eu conscience de cette force…

Dans la pièce silencieuse, la pendule tinta, l’arrachant à elle-même. Elle regarda l’heure. Si tard déjà… A peine, il lui restait le temps de s’apprêter pour être à la gare à l’heure voulue.

Vite, elle passa dans sa chambre et mit rapidement ses vêtements de sortie. Puis, toute prête, comme elle finissait d’attacher son voile, elle aperçut, dans la glace, son image que les bougies de la cheminée éclairaient presque violemment ; et une seconde alors, avec des yeux sans indulgence, elle se considéra, se voyant telle sans doute que les autres la voyaient, très blonde, très svelte avec un buste finement épanoui, le visage un peu fatigué, pâli par l’épreuve de la vie qui l’avait creusé d’imperceptibles meurtrissures, avivées en cet instant par la pleine lumière, surtout autour des yeux dont le regard avait une profondeur mélancolique. Ah ! la jeunesse était loin !… si loin…

Elle se détourna et descendit dans la rue, luisante sous la pluie, où la voiture l’attendait…

Elle s’était attardée à réfléchir, et, juste, elle atteignit la gare quelques minutes avant l’arrivée du train. La seule pensée maintenant que, dans un instant, son enfant allait lui être rendue la dominait toute, dissipant l’obscure angoisse qui l’avait fait souffrir. Elle n’avait pas le droit de se plaindre de sa destinée, aimée comme elle l’était par sa petite « Joie » !…

Le train entrait en gare, elle approcha au premier rang de ceux qui attendaient, avec l’intuition du désir de Josette de l’apercevoir tout de suite… Et quand elle-même distingua, dans la foule des arrivants, le jeune visage dont les yeux la contemplaient avec une rayonnante tendresse, quand elle entendit la voix chaude lui murmurer avec un frémissement de bonheur : « Ma Ghislaine, ma maman… Enfin, je vous retrouve !… » quand elle sentit sur son visage les lèvres chaudes qui lui donnaient des baisers, jaillis du cœur même de son enfant d’élection, elle oublia tout ce qui l’avait faite triste : doutes, craintes, déceptions, regrets, scepticisme. Car en Josette elle avait vraiment mis sa joie…

Et elle était aussi profondément heureuse, même aussi gaie que la jeune fille, quand échappées du tumulte de la gare, délivrées du souci des bagages abandonnés à la vieille Anglaise de Josette, elles se retrouvèrent toutes deux en voiture, pouvant enfin goûter la douceur de la réunion.

Comme une enfant, Josette, son bras glissé sous celui de la jeune femme, s’était blottie près d’elle, entremêlant de ses baisers, les questions, les réponses qu’elle jetait au hasard, toute à l’allégresse du retour, avide d’entendre la voix de Ghislaine, de se sentir enveloppée par sa maternelle tendresse. Avec un soupir d’allégement, elle murmura, de cet accent de petite fille aimante qu’elle avait en parlant à la jeune femme :

— Ghislaine, ma maman chérie, que c’est donc bon de vous revoir, de penser que nous n’allons plus être séparées !

Séparées ! Pourquoi ce simple mot réveilla-t-il impitoyablement, dans l’âme de Ghislaine, la pensée oubliée que la jeune fille ne serait plus longtemps près d’elle ?…

Plus forte que sa volonté, une question lui échappa, tandis que sa main caressait les doigts de Josette, glissés dans les siens :

— Alors, ma petite fille n’a pas rencontré à Dieppe celui qui me la prendra ?

A travers le gant de la jeune fille, elle sentit un tressaillement léger des doigts. Alors ses yeux cherchèrent le regard de Josette, — ce regard où elle lisait comme en sa propre conscience…

Mais les paupières abaissées une seconde le lui voilaient, et, dans l’ombre du coupé, elle entendit seulement la voix de Josette monter presque suppliante, avec un frémissement :

— Oh ! maman, ne parlons pas de celui-là maintenant !… Votre enfant est à vous toute, elle ne veut encore être qu’à vous !

IV

A peine réinstallée à Paris, la marquise de Maulde reprenait ses réceptions hebdomadaires du soir, qu’elle organisait avec un art raffiné, d’abord pour son propre plaisir, puis pour celui de ses hôtes qui entendaient chez elle des artistes de tous genres, — valant presque toujours la peine d’être entendus…

Aussi, bien que novembre fût à peine en son milieu, que la saison mondaine ne fût encore qu’à son aurore, la plus brillante des cohues emplissait les deux salons ouverts ce soir-là, quand Ghislaine y arriva, accompagnant sa belle-fille. Avec une bonne grâce inaccoutumée, la marquise avait insisté pour qu’elle parût à sa première soirée, et elle avait accepté l’invitation, ne voulant pas rendre plus difficiles encore, par un refus, ses rapports très délicats avec Mme de Maulde.

Elle fut, d’ailleurs, accueillie par un de ces sourires séduisants que, dans son salon, la marquise n’eût pas refusé à sa pire ennemie. Elle s’entendit adresser quelques paroles banalement aimables, et put avoir, du moins, la satisfaction — frivole — de constater qu’elle avait réussi à habiller Josette au gré de sa difficile grand’mère. Celle-ci, d’un coup d’œil aigu, filtrant sous la paupière, avait en effet, inspecté la toilette de la jeune fille, avant même de songer à effleurer le front qu’elle lui offrait.

— Voyons ?… Voyons, petite, comment vous êtes faite ce soir ?… Pas mal !… Bien… Bien… C’est gentil, ce taffetas rose et cette vieille dentelle jaunie ! Pas assez décolletée pourtant… Tu l’es presque à la façon d’une pensionnaire de couvent !… Demande donc à Mme de Moraines de faire plus largement tailler tes corsages !

Josette eut un imperceptible froncement de sourcils, comme au temps où elle était une petite fille aisément révoltée. Mais elle ne releva pas la singulière réflexion de Mme de Maulde et dit simplement :

— Je suis aise, grand’mère, que ma robe vous plaise…

— Et j’espère qu’elle te plaît à toi aussi, que tu es ravie de constater qu’elle te va bien !… Sois donc jeune, petite Minerve. Jouis de tes vingt ans, de leur beauté et de la tienne !

Elle se détourna, rendant la liberté à Josette. Quelqu’un venait la saluer, un intime qui avait entendu ses derniers mots et, très sincère, fit un enthousiaste éloge de la jeune fille. La marquise approuvait souriante, observant Josette avec un plaisir sensible.

— Oui, oui, elle s’est vraiment arrangée d’une façon étonnante… Fillette, elle n’était guère jolie ! Je n’aurais jamais osé espérer qu’elle deviendrait ce qu’elle est… Ah ! la jeunesse ! la jeunesse, mon ami, quelle magicienne ! Voyez comme son charme opère…

Et avec des yeux, au fond desquels il y avait soudain l’amer regret de la femme vieillie — jadis adulée — elle contempla de nouveau sa petite-fille, tout de suite entourée, accueillie par le muet hommage de tous les regards qui saluaient son charme d’aurore. Dans ce salon, il y avait des femmes, des jeunes filles plus absolument jolies, dont les traits pouvaient mieux soutenir la critique… Pas une pourtant ne l’eût fait oublier, car elle possédait une étrange séduction, émanée tout ensemble de la grâce extrême de sa silhouette de petite nymphe souple et fine, de l’éclat de la peau qui avait une blancheur délicate sous les cheveux sombres, capricieusement relevés, mais surtout du sourire de la bouche volontaire et caressante, de la clarté passionnée du regard très jeune où, par instants, apparaissaient des profondeurs imprévues qui en faisaient un vrai regard de femme.

Ayant cette même sobriété de gestes qui caractérisait Ghislaine, elle causait et répondait, allant à tous à travers les salons, parce qu’elle savait combien Mme de Maulde tenait à ce qu’elle remplît de façon impeccable son rôle de fille de la maison. Et elle s’en acquittait avec tant de grâce que personne n’eût pu soupçonner qu’elle avait l’impression d’accomplir un insipide devoir mondain… Personne, sauf Ghislaine dont le sourire l’encourageait et qu’elle remerciait par une rapide caresse du regard, résistant bravement à son instinctif désir de se rapprocher de la jeune femme, afin de ne point l’exposer à la jalouse malveillance de sa grand’mère.

Ghislaine, elle, s’était bien vite réfugiée dans la serre attenante aux salons, et moins envahie. Là, tout en répondant aux saluts qui venaient la découvrir dans sa retraite, elle s’amusait du coup d’œil chatoyant des toilettes de femmes, sous la lumière versée par le calice de grandes fleurs étranges et qui ruisselait en lueurs caressantes sur l’éclat des satins, la blancheur des épaules, sur la mousse légère des chevelures où luisaient des éclairs de diamants.

Trouant la rumeur des conversations, montaient les notes éparses des instruments qu’accordaient les musiciens, violoniste et violoncelliste ; debout, près du piano à queue, se tenait la chanteuse, une artiste très connue…

Les hommes se massaient dans les embrasures. Ghislaine les effleura du regard. Elle cherchait si, dans leur foule, elle allait reconnaître Marc de Bresles… Elle savait qu’il devait venir et ce serait la première fois qu’elle le reverrait. Il s’était présenté chez elle un jour où elle était sortie et, n’allant guère chez Mme de Maulde, elle n’avait pas eu encore l’occasion de l’y rencontrer, comme le faisait souvent Josette.

Mais, sans doute, il n’était pas encore arrivé. Autrement, il fût venu la saluer, ainsi que le faisaient tous ses amis et même des indifférents, admirateurs de son talent d’écrivain… Vers elle, venait Étienne Dechartres, le critique d’art dont une minute auparavant elle avait aperçu, dans la phalange masculine, la tête pensive, les yeux d’observateur pénétrant, sceptique et dilettante…

— Est-il permis, madame, de s’asseoir près de vous ?

Il demandait cela, tout en s’inclinant très bas sur la main qu’elle lui donnait, avec un sourire.

— Il est permis de s’asseoir, mais non de causer, car voici la musique qui va commencer. Et vous savez, je suis gourmande de recueillement quand je désire écouter !

Lui aussi souriait.

— Ne craignez rien ! Certes le seul désir de ne pas être importun suffirait à me rendre silencieux, mais pour ma propre jouissance aussi, je deviendrai lèvres closes dès que les sons parleront la langue divine. Avez-vous été au dernier concert de Colonne ?… On y a donné des œuvres qui, merveilleusement exécutées, mettent de la folie au cœur, même dans les vieux cœurs comme le mien qui devraient être assagis. Ah ! rien ne fait plus adorablement déraisonner que la musique ! Votre sagesse ne le reconnaît-elle pas, madame, même sans l’avoir expérimenté ?

Ghislaine se mit à rire.

— Ma sagesse est comme moi… Elle adore la musique et, pleine de confiance en elle-même, elle s’accorde sans scrupule le luxe du rêve, quand les sons lui murmurent toutes ces choses que les mots ne sauraient exprimer sans les déflorer…

Il allait répondre. Elle l’arrêta avec un léger sourire, car le violoniste commençait une mélodie chaudement colorée que reprit bientôt la voix de la chanteuse. L’œuvre était originale, — presque trop pour la plupart des oreilles qui l’entendaient ce soir-là ; mais l’exécution en était si parfaite que des applaudissements enthousiastes accueillirent le nom de l’auteur, — un jeune compositeur hongrois, — que la chanteuse jeta comme un cri de triomphe, de sa belle voix de contralto.

Dechartres, qui, près de Ghislaine, avait écouté, tout vibrant d’émotion artistique, se pencha vers elle avec le désir qu’elle eût partagé son impression.

— N’est-ce pas là une véritable œuvre de « jeune » ?… Quelle passion et quelle couleur y a mises ce garçon !

Sachant par expérience combien elle le comprenait, il se laissait aller à causer avec elle, l’entraînant dans la vivacité de sa conversation, évocatrice d’impressions, de pensées, de sentiments multiples. Intéressée, elle répondait, l’esprit en éveil, très charmeuse sans le chercher, toute à la jouissance délicate de sentir sa pensée voler haut avec une autre qui l’entraînait souverainement…

Et elle ne s’apercevait pas que, non loin d’elle, adossé à la muraille, Marc de Bresles la regardait et ne la reconnaissait pas… La Ghislaine d’autrefois était habillée de noir, il y avait une infinie mélancolie dans ses yeux, dans son rare sourire… Celle qu’il apercevait maintenant lui semblait une autre, dans l’élégance de sa robe de vieille guipure rousse, fleurie de roses au corsage qui dégageait pleinement les épaules sous l’épaulette de velours noir. La tête très fine avait toujours la même grâce aristocratique, mais l’expression en était autre, — en cette minute, du moins, où Marc revoyait, pour la première fois, la jeune femme. Une flamme gaie dans les yeux, elle causait, souriante, animée, avec cet Étienne Dechartres qui, disaient ses amis eux-mêmes, souhaitait l’épouser et attendait que, par suite du mariage de Josette, elle se reconnût libre. Si véritablement, ils semblaient créés l’un pour l’autre ! vivant d’une même vie intellectuelle, aimant tous les deux les choses d’art, rapprochés par la communauté de leurs goûts, de leurs idées, de leurs travaux !…

Le désir mourait en lui d’aller à elle qui lui semblait tout à coup une étrangère. Il se détourna envahi par une impression de déception aiguë, — alors que pourtant depuis cinq ans, il n’avait plus espéré en elle, et son regard qu’une tristesse durcissait un peu, tomba sur Josette qui approchait dans sa fraîcheur d’aurore, dont le jeune regard lui souriait mieux encore que ses lèvres caressantes… Alors instinctivement, il alla vers elle, d’un élan qu’il ne raisonna pas…

Le concert reprenait, interrompant de nouveau la conversation de Ghislaine avec Dechartres… Maintenant toute à elle-même, la jeune femme chercha vite Josette des yeux, étonnée d’être restée si longtemps sans la voir venir… A travers les rangs pressés des auditeurs, elle l’aperçut soudain… A qui donc parlait-elle, avec cette lumière splendide dans le regard, cette douceur grave et délicieuse dans le sourire ?… Qui donc lui plaisait assez pour que des yeux clairvoyants de mère pussent être frappés tout de suite du rayonnement qui baignait le jeune visage expressif ?…

Un nom traversa la pensée de Ghislaine, et, reculant son fauteuil, d’un geste inconscient, elle se leva pour voir… Son intuition ne l’avait pas trompée, c’était bien à Marc de Bresles que Josette parlait…

Et comme lui aussi la regardait !…

Les paroles qu’ils échangeaient eussent certainement pu être entendues de tous… Pourtant, elle sentait qu’en les prononçant, ils étaient aussi seuls l’un avec l’autre qu’ils pouvaient l’être là-bas à Dieppe, quand, isolés du reste des promeneurs, ils contemplaient la mer, leurs âmes mystérieusement rapprochées par leur silence même…

Au plus intime de son cœur, une conviction pénétra, si aiguë qu’elle en éprouva une bizarre sensation de déchirure très douloureuse. Sans doute, quelque obscure espérance qui s’était obstinée à demeurer en elle venait d’être mise en lambeaux par la vérité… Josette aimait Marc de Bresles… Et lui l’aimait aussi — ou l’aimerait sûrement…

En son âme, obscurément, un inconscient cri de révolte jaillissait, pareil à une plainte : « C’est injuste ! C’est injuste !… » Sans but, sans idée, d’instinct, elle eût voulu aller vers le groupe des deux jeunes gens… Quelle folie ! Ni l’un ni l’autre ne souhaitaient guère sa présence en ce moment, et Josette, son aimante Josette était bien loin d’elle…

Le violon résonnait de nouveau ; elle se rassit, prisonnière des convenances, prisonnière du monde, prisonnière de sa propre volonté qui prétendait dompter la plainte de son cœur, — ce misérable cœur qui a tant de peine à mourir…

La chanteuse commençait la première mélodie d’un poème musical, ardemment triste et caressant. Elle disait :

… Je n’ai pas su lire ta pensée, Mais j’emporte une âme à jamais blessée, Et mon doux espoir s’est évanoui…

Les mains de Ghislaine frémirent sur l’écaille de son éventail. Ah ! pourquoi ne pouvait-elle supplier cette femme de se taire, de ne point ainsi remuer en elle, de sa voix chaude, tous les rêves, tous les espoirs, toutes les illusions exquises que, seules, les jeunes ont le droit de connaître… Elle les avait connus jadis, dans la fête de ses vingts ans… Qu’il y avait longtemps de cela ! A peine, maintenant, elle était encore une jeune femme. Seuls, les hommes que la maturité atteint, — comme Dechartres, — pouvaient la trouver charmante. Marc, lui, était parmi les jeunes ! Il avait son âge à elle, peut-être moins même ; mais largement, elle était l’aînée, mûrie avant l’heure par la vie, destinée à vieillir seule…

La cantatrice chantait :

Donnez-moi le bonheur dont mon âme a soif !

Cette prière désespérée, elle aussi, à certaines heures, elle l’avait eue sur les lèvres, dans le cœur, dans tout l’être, faible autant que les autres femmes, aussi altérée de tendresse que l’était Josette qu’elle voyait écouter la musique troublante, avec de larges prunelles graves et passionnées qui regardaient vers l’invisible…

Lui, Marc, près d’elle, la contemplait, une expression de rêve sur son visage énergique. En son âme même, vibrait sans doute aussi le chant dont l’écho résonnait jusque dans ces cœurs de mondaines, d’hommes de cercle, qui toutes, tous, avaient sûrement fait à une heure ou à une autre, le songe éternel !

Avec la sensation d’une délivrance, Ghislaine entendit mourir les dernières notes qui avaient la poignante mélodie d’un adieu… Mais l’impression avait été si profonde, qu’elle ferma une seconde les yeux pour cacher une buée de larmes que ses nerfs trop douloureusement tendus y faisaient monter…

Aussitôt d’ailleurs, elle les rouvrit, la voix joyeuse de Josette l’appelait :

— Ghislaine, chérie !… Enfin je vous retrouve ! Où vous étiez-vous cachée ? Je voulais tant vous amener moi-même votre ami, M. de Bresles !

Dans les yeux de Josette, il y avait la tendresse coutumière, et une douceur passa en elle…

Marc, près de Josette, la regardait, la retrouvait soudain avec sa mélancolique expression… Elle lui tendait la main, il y appuya ses lèvres. Un imperceptible silence scellait leurs bouches une seconde, — peut-être parce qu’une fois encore, Josette se retrouvait involontairement entre eux… dans la première minute du retour comme dans la dernière de l’adieu…

Il dit, d’une voix un peu assourdie :

— Je commençais à désespérer, madame, d’arriver enfin jusqu’à vous… Comme autrefois, vous vous faites rare !

Comme autrefois ! Le mot la fit tressaillir. Il le devina. L’un et l’autre, ils pensaient soudain à ces jours enfuis qui les avaient, par hasard, rapprochés, aux disparus qui avaient été des vivants dans un passé qui ne ressusciterait pas…

Avec un frêle sourire sur ses lèvres que l’émotion faisait trembler un peu, elle répéta :

— Comme autrefois, les vrais amis savent me découvrir dans ma solitude… Moi aussi, j’étais désireuse de vous souhaiter la bienvenue ce soir, puisque j’ai eu le regret d’avoir manqué votre visite… Et j’ai ce regret d’autant plus vif que j’aurais trouvé bon de retrouver un ami tel que vous, ailleurs qu’au milieu de tout ce monde.

— Merci, fit-il avec cette sincérité d’accent qui donnait parfois tant de force à ses paroles.

Délicatement, Josette s’était éloignée. Mais autour d’eux, flottait le murmure frivole des conversations. Des regards les observaient, des curiosités s’attachaient à eux, les maintenant de force dans la pitoyable banalité de paroles qu’impose l’atmosphère mondaine… Et, l’un et l’autre, ils avaient l’énervante sensation de ne dire ni d’entendre, les mots qu’ils auraient souhaité… Lui assis près d’elle, ils causaient ; mais ils eussent été des indifférents, échangeant d’aimables propos de politesse, qu’ils ne se fussent pas autrement parlé. Il la félicitait sur son succès littéraire, sans insister, devinant combien elle y était indifférente. Elle l’interrogeait sur son voyage de retour, son séjour à Dieppe, son installation à Paris. Et il répondait, l’esprit distrait, appelant en vain la douce sensation d’intimité qui, jadis, naissait spontanément dans leur causerie, obsédé par l’obscure vision de la jeune femme causant avec Dechartres, très souriante et animée, intéressée par lui…

Les musiciens tziganes jouaient maintenant des mélodies bizarres pareilles à un capricieux chant de valse, mais elle seule, de tous deux, les entendait. En lui, grandissait une impatience presque douloureuse de voir fuir les instants qu’elle pouvait lui accorder, et cela sans qu’il eût senti se renouer entre elle et lui le lien d’autrefois.

Et voici que vers eux, comme les musiciens jetaient, parmi les applaudissements, les dernières notes d’une ardente chanson, la marquise de Maulde approchait. Allait-elle donc, à son tour, venir se placer entre Ghislaine et lui ? Il se pencha un peu vers la jeune femme :

— Vous allez peut-être me trouver bien indiscret, madame. Mais ne voudriez-vous pas être infiniment bonne et m’indiquer un jour où je pourrais être reçu par vous, sans que votre salon fût aussi brillamment rempli que ceux-ci ?… Mon séjour en Afrique a achevé de me rendre sauvage et, s’il me semblerait très doux de réveiller avec vous les vieux souvenirs, je serais incapable de le faire en dehors d’un milieu intime… Je suis très ambitieux, n’est-ce pas ? Si je le suis trop, soyez-moi indulgente…

Elle souriait, une douceur profonde dans le regard.

— Vous n’êtes pas ambitieux du tout. Les amis de vieille date ont des privilèges tout particuliers. Voulez-vous venir me voir un mardi, avant cinq heures ? A partir de cette heure-là seulement, mon salon est ouvert à tout le monde.

— Je m’en souviendrai, dès mardi prochain, si vous voulez bien me le permettre, madame.

Elle inclina silencieusement la tête, Mme de Maulde était devant eux ; et, du bout de son éventail, elle effleurait l’épaule du jeune homme, disant :

— Marc, je suis désolée de vous enlever au plaisir de causer avec Mme de Moraines ; mais je vous réclame comme danseur…

— Comme danseur ? madame.

Elle se mit à rire de son air de stupéfaction.

— Oui, mon ami, comme danseur ! Nos jeunes filles, tandis que leurs parents sont au buffet, implorent une valse, jouée par les musiciens tziganes. Et, vu votre âge, vous devez figurer parmi leurs cavaliers !

Un léger pli barrait tout à coup le front de Marc.

— Madame, veuillez m’excuser, mais je ne suis plus maintenant du nombre des danseurs.

— Mon cher ami, vous plaisantez ! Un valseur tel que vous n’a pas le droit de se dérober… Allez donc offrir votre bras à Josette. La voici justement. Josette, M. de Bresles sollicite la grâce d’un tour de valse avec toi.

C’était là Mme de Maulde tout entière, disposant des gens comme des choses, selon son bon plaisir, avec une parfaite désinvolture. Et tous, Ghislaine trop fière pour se dérober à cette impérieuse volonté, Marc trop courtois, Josette trop surprise, n’avaient qu’à la subir.

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