HILDEBRAND (continued 2)
Léon Wocquier translation
—C'est vraiment dommage! dit Marie Dekker.
—De ma vie je n'ai vu chose pareille! déclara Catherine de Riet.
—Ces étudiants sont tous de drôles de corps, murmura celle qui portait la céphalide rouge.
—Monsieur s'en acquitte bien, dit celle à la céphalide bleue.
—Je suis curieuse de voir ce que cela deviendra, dit Marguerite Van Buren.
—Il faut que monsieur mange ce qu'il cassera, n'est-ce pas, madame de Groot? demanda Barbe Blom qui paraissait me vouloir du bien.
Mais Suzette Noiret et Sara m'expliquèrent et me montrèrent, par leur exemple, comment je devais m'y prendre.
Il ne faut pas que mes lecteurs, qui regardent peut-être du haut de leur grandeur le bel art de dorer les gâteaux, s'imaginent que le susdit art soit si simple et si facile. Sans doute chacun est capable de dorer un cochon de quatre duits [4]; une bande pour le sol et des losanges sur le corps, voilà l'affaire bâclée; un enfant ferait cela! mais dorer convenablement de beaux garçons et de belles filles de vingt-quatre stuivers, jusqu'aux plis du collet et au réseau du sac à tricot; dans une Eve auprès de l'arbre, n'oublier aucune pomme (car c'était un pommier) et ne pas donner aux replis du serpent une forme anguleuse; garnir de lignes d'or tous les agrès et tous les sabords d'un vaisseau de guerre, comme faisait mademoiselle Van Buren, et une voiture attelée comme mademoiselle de Riet, qui faisait serpenter le fouet si naturellement qu'on eût dit un tire-bouchon d'or, c'est une tout autre affaire! On a bientôt dit: Ce n'est jamais que dorer un gâteau! mais je vous assure qu'il y a dorer et dorer, et qu'il y avait, par exemple, une différence du tout au tout entre l'homme qu'avait doré Thérèse et celui qu'avait parachevé Gertrude, tellement que Thérèse elle-même dut avouer qu'elle ne savait comment Gertrude avait fait si naturellement le parapluie; sur quoi l'homme de Gertrude fit le tour de la table, et toute la société déclara à l'unanimité que c'était vraiment comme si le parapluie vivait.
Quant à moi je puis vous attester, en homme d'honneur, qu'après avoir d'abord essayé mes forces sur la selle d'un cheval que dorait mademoiselle Noiret, et m'être fait initier par elle aux principaux secrets de l'art; je puis vous attester, dis-je, que je sentis un frisson glacial parcourir mes membres lorsque je vis confier un grand, un majestueux soleil à ma propre responsabilité. Je ne puis me dispenser de faire ici une observation dans l'intérêt général. En matière de dorure de gâteaux, il est surtout de la plus extrême importance de bien mesurer la quantité d'eau qu'on étend avec le pinceau à la place où l'on veut appliquer l'or, car si l'on en prend trop peu l'or n'adhère pas, et si l'on humecte trop, l'or devient mat. Et que signifie un soleil mat?
Bientôt on s'accorda à reconnaître que je commençais à m'en tirer très-bien; j'espère qu'on ne verra pas de fanfaronnade dans une chose que j'attribue volontiers à la bienveillance de la critique; bientôt on ne fit plus attention à moi. La conversation devint aussi de plus en plus animée. Marie Dekker aux ornements de corail, Catherine de Riet et Pierrette Hupstra discoururent longuement sur les fripantes morts mentionnées par le journal de Harlem, dont trois entre autres frappaient des gens à la fleur de l'âge et deux étaient le résultat d'un malheureux accident. Elles parlèrent beaucoup ensuite du froid pénétrant, de voyages fatégants et de fièvres catérales. Elles effleurèrent aussi le sujet scabreux des vomatifs et des opérations, et en revinrent peu à peu au doigt de Barbe Blom. Celle-ci ne devait pas traiter trop légèrement la chose. L'une disait qu'elle devait faire venir le médecin, mais l'autre assurait qu'elle ne devait pas le faire venir et cela par la puissante raison que c'était un médecin qui avait gâté le doigt du beau-frère de son cousin; l'une voulait qu'elle appliquât un cataplasme sur son doigt parce que le froid était la grande cause du mal; l'autre conseillait l'emploi du lait doux pour en tirer le feu; une troisième, qui était visiblement sous l'influence du génie du lieu, estimait que rien n'était plus salutaire que la pâte de pain d'épice. Barbe Blom réfléchissait au moyen de concilier le mieux possible ces différents conseils. Après cela, Marguerite Van Buren prit le haut ton et raconta à la société des choses prodigieuses sur l'avarice de mademoiselle Troes dont elle tenait sa rente viagère.
—Oui, je vous le dis, quand on devait manger des pommes, elle en donnait vingt-quatre à la servante qui, après les avoir pelées et coupées en quatre, devait apporter la poële, et alors Mademoiselle comptait si... Combien cela fait-il déjà, quatre fois vingt-quatre? Si c'était quatre fois vingt-cinq cela ferait juste cent; c'est donc quatre de moins ou nonante-six,—elle comptait s'il y avait bien nonante-six quartiers, et puis elle recomptait encore quand les pommes venaient sur la table.
Les céphalides bleue et rouge exprimèrent, à ce sujet, la plus profonde surprise. Barbe Blom demanda s'il était vrai que mademoiselle Troes fût devenue si riche en ramassant et recueillant, dans sa jeunesse, toutes les aiguilles et les épingles qu'elle trouvait sur son chemin. Je saisis cette occasion pour raconter différentes anecdotes sur de célèbres avares anglais, anecdotes usées vis-à-vis de toutes mes connaissances; mais qui, dans ce milieu, tirent merveille, si bien qu'on commençait à me trouver très-gentil, tout en faisant pourtant la remarque que j'en contais un peu.
Mademoiselle Noiret était peu communicative, et je rapprochai son silence continuel de l'expression triste de sa bouche, qui me faisait supposer qu'elle n'était pas heureuse.
Sara était charmante, et bien qu'elle surpassât par son éducation toute la société, elle n'en était pas moins à sa place, très-simple et très-naturelle. Elle était sans cesse en course pour munir chacun de ce dont il avait besoin, et Marguerite Van Buren se mit à lui lancer des œillades significatives en souriant d'une façon mystérieuse, ce qui voulait dire qu'elle tourmentait la jeune fille à propos de moi, à la grande satisfaction de toutes les autres. Barbe Blom eut aussi son tour; on l'avait vue dernièrement, à la sortie de l'église, saluer très-affectueusement un certain Kees[5]; mais elle détourna la plaisanterie en la faisant tomber sur la céphalide rouge qui, à la dernière Kermesse avait été avec, ce même Kees sur les chevaux de bois; la céphalide bleue fut appelée à attester qu'il se mitonnait, comme on dit, quelque chose entre sa sœur et Kees; sur quoi la rouge dit que la bleue devait se taire. Marguerite Van Buren dit que chacun avait son tour, et Barbe Blom s'écria:—Eh! eh! Marguerite! je ne me fie pas à vous non plus! vous allez si souvent maintenant à Amsterdam; je crois bien qu'il y a aussi quelque chose là-dessous. Marguerite dit que Barbe était une méchante. Je remarquai que Suzette Noiret n'était tourmentée par personne.
À sept heures et demie entra un grand chaudron rempli de lait anisé qui fut trouvé déli [6] par toutes ces dames. Le créateur et modeleur des gâteaux artistement confectionnés que nous étions occupés à illustrer, sortit de la boulangerie et vint voir si l'on ne demandait rien. C'était un brave, débonnaire et joyeux bonhomme, qui eut grand plaisir à entendre Barbe Blom lui raconter en faisant un clin d'œil que Thérèse et Gertrude Opper avaient mangé au moins pour sept florins de gâteaux cassés. Thérèse répondit à cette imputation en faisant remarquer que Barbe ferait mieux de se taire vu qu'elle-même avait fourré dans sa poche tout un vaisseau de guerre; sur quoi le pâtissier menaça les dames de ne laisser franchir le seuil par aucune d'elles, sans qu'il eût préalablement inspecté ses poches. La gaieté s'éleva alors jusqu'au transport. De Groot bourra une petite pipe de bois qu'il tenait en main et retourna à sa boulangerie.
Sur le coup de neuf heures arrivèrent trois gaillards solides et bien découplés, trois bons garçons vêtus de leur meilleur habit et portant des cols qui dépassaient leurs oreilles. L'un, frère de Pierrette Hupstra, était commis à la maison de ville; l'autre, frère des demoiselles Opper, se destinait à l'ébénisterie; et le troisième, frère de Catherine de Riet, était sous-maître dans une école hollandaise; la raison de leur apparition n'était autre que de ramener à domicile leurs sœurs et quiconque voudrait se confier à leur protection.
Madame de Groot déclara qu'il fallait cesser notre travail, vu qu'on faisait toujours des sottises quand des messieurs s'en mêlent, et il fut décidé qu'on jouerait, avant de se séparer, un jeu innocent. Quand tout l'atelier de dorure, comme tel, fut transformé, on fit choix de Pigeon vole, et je n'ai jamais vu nulle part tant d'innocente joie que lorsque madame de Groot voulut faire voler un dromadaire. Barbe Blom fut prise au piège par l'autruche, et il s'éleva une contestation à propos de la chauve-souris que le sous-maître de Riet assurait ne pas voler mais voleter. Quoi qu'il en soit, il perdit un gage, tous les messieurs en perdirent, Sara en perdit, et nous tous en perdîmes.
Marguerite Van Buren fut choisie pour faire racheter tous les gages. Les bracelets de corail et l'épingle de corail de Marie Dekken, le fichu de Catherine de Riet et un étui de la même, un doigtier de madame de Groot, un canif du sous-maître de Riet, une ménagère de Barbe Blom, une clef de montre de l'ébéniste Opper, une clef de maison du commis Hupstra, une bourse de moi-même, en un mot, tout ce qui avait été mis sur table fut jeté dans le giron virginal de mademoiselle Marguerite; on étendit par-dessus un mouchoir de poche et alors commença l'appel sacramentel:—Que fera celui dont je tiens le gage?
Je ne parle pas des choses difficiles et paradoxales dont on nous ordonna l'exécution pour racheter nos bijoux, tels que gravir le mur à quatre pattes, briser le miroir d'un coup de pied, baiser le plafond et autres exploits semblables; je n'en dis pas davantage des pénitences douces telles que donner et demander la diligence, le puits, la cloche, la ruche et autres, à l'occasion desquelles il fut donné nombre de baisers et poussé tout autant de cris. Je ne vous peins pas la gaieté qui transporta toute la société quand Thérèse Opper proposa une chose très-difficile dans la ferme conviction que le gage de Barbe Blom allait sortir, tandis que ce fut son propre étui qui apparut; ou encore quand monsieur Hupstra pour la surprise espagnole qu'il n'avait jamais faite auparavant, fit choix avec une certaine prédilection de la jolie demoiselle Noiret, et n'eut en définitive à baiser que le mur, tandis que le baiser à la jeune fille échut à monsieur Opper. En un mot, c'était charmant, tout à fait charmant; on lisait la joie sur tous les visages et je m'amusai mille fois mieux au milieu de ces bonnes et joyeuses gens que je ne l'eusse fait si je fusse demeuré à la maison en compagnie du sublime piano de mademoiselle Kegge et du charmant violon du charmant Van der Hoogen.
Les dames, qui avaient toutes des couleurs comme des pivoines, furent partagées entre les messieurs, et je me chargeai de reconduire chez elle mademoiselle Noiret à laquelle je portais beaucoup d'intérêt. Les demoiselles prirent cordialement congé les unes des autres et de nous; les trois bons garçons me serrèrent la main d'une façon très-sensible, et je fus très-satisfait de cette amitié nouée d'une manière si inattendue.
Mademoiselle Noiret était embarrassée de ce que je prisse la peine de la reconduire.—C'était si loin! dit-elle.
Je répondis, comme il convenait, que plus longtemps je jouirais de sa société et plus cela me serait agréable.
—Ah! dit-elle, ma société, monsieur! n'est rien moins qu'agréable. J'étais honteuse an milieu de tout ce monde en joie. N'y faisais-je pas triste figure?
—Vous ne faisiez assurément pas autant de bruit que les antres. Mais cependant...
—Non, ne dites pas cela! ne dites pas que j'étais gaie! dit-elle en m'interrompant, cela me fâcherait. J'ai fait aussi bonne contenance que possible, mais pourtant mon cœur était ailleurs. Mon cœur était auprès de ma mère, se hâta-t-elle d'ajouter.
—Votre mère est-elle malade, ou...
—Elle est vieille, monsieur, très-vieille. Si elle ne se fût pas bien portée, vous ne m'auriez point trouvée là. Mais comment donner toujours pour excuse à d'excellentes gens qui vous aiment, cette raison qu'on a une vieille mère? Je dois dire aussi que ce soir elle avait quelqu'un pour lui tenir société et qu'elle a voulu absolument que j'allasse à cette fête.
Suzette soupira.
—Votre mère est-elle donc si vieille? demandai-je. Vous êtes, à ce qu'il me semble, très-jeune encore.
—J'ai vingt-trois ans, monsieur, répondit-elle avec franchise, et ma mère en a soixante-cinq, mais elle a eu beaucoup de malheurs. Mon père est mort avant que je fusse née. Elle avait alors neuf enfants; depuis douze ans je lui reste seule, et maintenant elle ne peut pas grand'chose sans moi ... ni moi grand'chose sans elle.
—Et votre père?
—Mon père était fils d'un pasteur suisse; mais son père ne pouvait le faire étudier. Il avait une petite place au bureau des accises, et laissa ma mère dans l'indigence. Mais nous travaillons toutes deux. Depuis trois ans elle est reçue à l'hospice et c'est un grand bonheur. Et pourtant...
—Je crois, dis-je, que nous sommes à la porte de l'hospice. Faut-il frapper ou tirer ce long cordon de sonnette?
—Hélas! ni l'un ni l'autre, dit Suzette du ton le plus triste et comme si elle avait les larmes aux yeux; ni l'un ni l'autre. Ma mère demeure bien à l'hospice, mais moi non.
—Pourquoi non? demandai-je.
—Personne ne demeure à l'hospice avant devoir soixante ans, poursuivit Suzette; j'y viens le matin de très-bonne heure, dès que la porte s'ouvre, et je passe toute la journée auprès de ma mère, et je ne puis y coucher. Je dois sortir avant dix heures et même je ne puis y entrer après sept heures. Oh! que ne donnerais-je pas pour pouvoir encore souhaiter une bonne nuit à ma mère!...
Et elle regarda la porte fermée.
—Ma mère couche là toute seule dans sa maisonnette, continua-t-elle; sa plus proche voisine est tout à fait sourde, et s'il lui arrivait quelque chose! Voyez-vous, c'est là ma plus grande inquiétude; cela me tourmente et me poursuit toujours et partout!
—Mais si votre mère tombait malade, vous pourriez pourtant...
—Si elle tombait sérieusement malade, le médecin de l'hospice écrirait une déclaration qu'elle ne peut rester seule, et alors je pourrais coucher dans sa maisonnette. Mais cela me pèse horriblement que ma mère bien aimée puisse mourir tout d'un coup et que cela puisse arriver la nuit! Oh! je prie Dieu sans cesse que cela arrive pendant le jour... Je n'y survivrais pas!
Nous continuâmes notre chemin en silence.
—Je demeure ici, Monsieur! dit mademoiselle Noiret en essuyant ses beaux yeux en arrivant devant une regratterie, je vous remercie de votre bonté...
—J'espère, dis-je, que vous conserverez longtemps encore votre mère, et cela sans angoisses.
Elle me tendit silencieusement la main, et lorsque la lumière qui sortait de la petite boutique tomba sur son visage, je vis combien elle était pâle et affligée. Nous nous séparâmes.
Je trouvai la famille Kegge sur le point de se mettre à souper. Van der Hoogen était là et faisait scandaleusement la cour à Henriette, qui mettait en œuvre tous les artifices d'une coquette émérite; c'est là une science innée. On évita de parler des de Groot en présence du personnage en question, et ce ne fut qu'après son départ qu'on me demanda comment je m'étais amusé. Je me déclarai simplement satisfait de ma soirée sans entrer dans aucun détail, parce que je n'eusse pas voulu, pour tous les trésors du monde, entendre railler par une Henriette Kegge, les innocents bonheurs des de Groot, des Riel, Dekker, Hupstra, etc.
VI
La grand'mère.
Lorsque, le lendemain après le déjeuner, j'entrai dans la bibliothèque, la 'vieille dame était assise auprès du feu dans un fauteuil large et bas, à siège et dossier de maroquin rouge, et qui appartenait probablement au mobilier de sa propre chambre. Une petite table était rapprochée du fauteuil et sur la table était ouverte une Bible anglaise in-octavo, dans laquelle elle lisait avec ferveur. Elle avait de plus un tricot en mains.
Le beau grand chien était encore couché à coté du fauteuil et la considérait attentivement. L'œil affectueux de l'animal suivait tous les mouvements de sa tête ou de sa main, soit qu'elle détachât le regard de la Bible pour compter les mailles du tricot, soit qu'elle tournât un feuillet du livre.
De toutes les personnes qui composaient la famille, c'était celle que je connaissais le moins, vu qu'elle ne paraissait jamais qu'au dîner et se retirait immédiatement après. Etait-ce seulement pour cela qu'elle éveillait vivement mon intérêt ou bien était-ce aussi son extérieur grave, calme, recueilli, les paroles rares, brèves, sensées, parfois un peu sévères qu'elle prononçait et l'attachement dévoué de son beau grand chien? Quoi qu'il en fût, j'espérais de tout mon cœur qu'elle engagerait la conversation avec moi.
Elle ne paraissait pas avoir remarque mon entrée et, pendant que je m'asseyais et que j'ouvrais mes livres, je l'entendis qui lisait à demi-voix en anglais ce beau passage de saint Paul:
«Car c'est en espérance que nous sommes sauvés. Or, quand on voit ce qu'on a espéré, ce n'est plus espérance, puisque nul n'espère ce qu'il voit déjà. Que si nous espérons ce que nous ne voyons pas encore, nous l'attendons avec patience (Rom., VIII, 24, 25).»
Elle repoussa un peu la Bible et s'appuya contre le dossier du fauteuil, comme pour réfléchir à ce qu'elle venait de lire; elle répéta à voix basse ces paroles: «Si nous espérons ce que nous ne voyons pas encore, nous l'attendons avec patience.»
Tout à coup elle s'aperçut de ma présence.
—Il faudra que vous—me tolériez aujourd'hui, Monsieur, me dit-elle; ou fait la toilette de ma chambre et quand cela arrive, je me tiens habituellement ici.
—Vous menez une vie fort retirée, Madame, répondis-je; ma présence vous gênera peut-être.
—Oh non! reprit-elle à haute voix, je suis assez forte. Ma tête est très-forte; notre race n'est pas aussi faible que cela. Mais je ne suis plus en état de vivre dans le monde; je suis devenue si sombre, si sérieuse. Je gênerais, j'ennuierais. Ce livre, dit-elle en montrant sa Bible, ce livre est ma société.
Elle se tut pendant quelques instants et caressa de sa main brune la tête du chien. Puis elle se redressa un peu dans son fauteuil.
—Vous êtes ici depuis deux jours déjà, monsieur Hildebrand, et la cause qui vous a amené à faire connaissance avec ma famille est de telle nature que.... Dites-moi, vous a-t-on déjà parlé du cher William?
—Je suis fâché, Madame, d'avoir à vous répondre négativement. Non, on ne m'a pas encore dit un mot de William.
—Je le pensais bien! s'écria-t-elle en frappant ses mains l'une contre l'autre et poussant un profond soupir. Puis elle sourit tristement et ajouta:
—Je le savais bien! ah, je le savais bien!
Elle regarda mélancoliquement son chien qui, comme s'il comprenait ses plaintes, posa les pattes de devant sur ses genoux et leva la tête à la hauteur du visage de sa maîtresse pour la caresser.
—Et pourtant il n'y a pas trois ans qu'il est mort! Diane! dit-elle en prenant la patte du chien; il n'y a pas trois ans que le cher Bill est mort. Je parie, ajouta-t-elle d'une voix expressive, que le chien ne l'a pas encore oublié.
Elle tomba pendant quelques instants dans une méditation que je n'osais troubler. Elle éclata enfin:
—Il m'était cher comme la prunelle de mes yeux! C'était mon favori, mon bien-aimé, mon trésor!
Puis d'une voix plus calme elle ajouta:
—C'était un bon jeune homme, un excellent jeune homme, n'est-ce pas, monsieur Hildebrand?
—C'est bien vrai! dis-je.
—Quand il partit, continua la grand'mère, il y eut comme une voix mystérieuse qui murmura en moi que je ne le reverrais plus, et Diane le retint par son manteau. N'est-ce pas, Diane? Bill n'eût pas dû partir. Il eût dû rester, il eût dû vivre auprès de sa vieille grand'mère. Et si, même là-bas, il eût été condamné à mourir, du moins sa grand'mère eût pu lui fermer les yeux. Tandis qu'ici, qui a rempli cette tâche sacrée?...
Quel bien cela me fit au cœur de pouvoir lui dire que c'était moi!
—Vraiment? demanda-t-elle avec un doux sourire. Je vous porte envie.
Et elle arrêta longuement sur moi un regard mélancolique.
—En partant, il m'a laissé ce mouchoir! dit-elle, après quelques instants de silence, en montrant le foulard qu'elle portait au cou. Il avait passé la porte, mais il revint pour le prendre. Il en avait bien besoin le pauvre garçon, car je pus le tremper de ses larmes. J'essuyai ses yeux et voulus garder le mouchoir. Ce mouchoir et ces lettres sont ma seule consolation!
Elle ouvrit sa Bible en différents endroits et me montra les lettres qu'elle avait reçues de William et qu'elle conservait dans le livre. Elle en prit une et en considéra l'adresse un moment.
—Il avait une jolie écriture, n'est-ce pas? dit-elle; et elle me tendit la lettre.
Je lus l'adresse. Il y avait dessus: A madame E. Marrison. E. M., c'étaient les initiales gravées sur la bague qu'il m'avait donnée à son lit de mort. E. M...., j'avais rattaché tout un roman à cette bague; j'avais lu dans ces lettres le nom d'une jeune fille adorée, qui jadis avait ouvert à William son cœur virginal. Mais combien ne devenait pas plus touchant ce gage de simple affection entre la grand'mère et le petit-fils! Bien qu'autrement je ne portasse pas la bague, je l'avais mise depuis les quelques jours que j'étais à R ... Je l'ôtai de mon doigt et dis:
—Il m'a donné ce souvenir à son lit de mort, en me le recommandant comme une chose qui lui était bien chère.
Le visage de la vieille femme s'illumina; pour la première fois des larmes parurent dans ses yeux, qui jusque-là avaient gardé une expression si austère.
—Ma bague! s'écria-t-elle... Oui, ma bague! Je la lui ai donnée pour le mouchoir de poche. L'a-t-il toujours portée?
—Jusqu'à peu d'heures avant sa mort.
—Et il disait qu'elle lui était bien chère? Cher enfant! Il a consacré ses dernières forces à dire cela? Et ses dernières pensées ont été aussi à sa grand'mère?—Vois-tu Diane, dit-elle au chien, c'est la bague de ta maîtresse que le cher Bill a portée. Il ne nous a pas oubliées, Diane, et nous ne l'avons pas oublié non plus, quoique... Ah! Monsieur, poursuivit-elle, au commencement, ma fille était si vivement affligée; mais elle ne sent pas profondément; elle était la dernière venue, la seule qui me reste, mais non la plus sensible de mes enfants. Et puis, elle avait tant d'enfants, elle. Mais moi j'avais donné mon cœur à William; il portait le nom de son grand père, mon brave William à moi. Il était toujours si confiant, si aimable, si tendre, si bon pour moi. C'était un excellent jeune homme. Que faisons-nous ici sans lui, Diane?
Elle fit encore une courte pause,
—Kegge est un bonhomme! continua-t-elle. Il est bon, il est cordial, il est sensible, mais il est rempli de fausse honte; il ne veut pas qu'on voie jamais une larme dans ses yeux. Il chasse le meilleur sentiment par respect humain. Lorsqu'il épousa Anna, celle-ci était une enfant, une enfant folâtre qui courait dans la plantation avec six jeunes chiens. Il ne l'a ni développée, ni dirigée; elle prévient tous ses désirs, elle se règle en tout d'après lui; soumise à son influence, elle n'ose se montrer autrement que lui. Parfois, je suis dure envers Kegge, et c'est pourquoi j'aime mieux vivre seule. Il ne me comprend pas; et puis jamais, jamais un mot sur le cher William!—Mais nous parlons de lui, n'est-ce pas Diane? Et elle caressa doucement la tête du chien. Nous parlerons de lui. Il était si bon pour le chien, et le chien avait joué de si bonne heure avec lui... Quand je regarde longtemps le chien il me semble voir le petit Bill jouer avec lui.
Elle reprit la bague.
—Je vous la rendrai quand vous partirez, dit-elle, mais laissez-la moi encore pendant quelques jours.
—Gardez-la toute votre vie, Madame! m'écriai-je. Vous y avez des droits plus grands et fondés sur un sentiment plus tendre que les miens.
Et je lui tendis la main.
—Toute ma vie! répondit-elle. Je voudrais bien que ce ne fût pas longtemps. Je ne puis m'accommoder de ce pays-ci. Mon père était Anglais, mais ma mère était de race indienne, c'était une indigène. Ici l'air est trop pesant pour moi, et le soleil n'a pas de chaleur. Si vous saviez combien cela m'a coûté de quitter les Indes. Mais mon enfant unique et la tombe de mon petit-fils m'attiraient ici. Et puis, on ne voulait pas me laisser seule là-bas. Je ne pouvais demeurer dans la maison où j'avais vu William sous mes yeux, où je l'avais vu galoper sur son petit cheval. Je voulais voir sa tombe; je désire dormir à côté de lui dans là terre étrangère.
Diane, qui avait de nouveau posé la tête sur ses genoux, te releva lentement et regarda tristement sa maîtresse. Il y avait une question dans ses yeux:
Et que deviendra donc Diane?
VII
Le fameux jour où, comme l'avait dit le charmant, tout ce qui avait du goût en ville, et j'ajoute, faisait partie de la société Mélodia, devait être jeté en extase par le jeu de mademoiselle Henriette Kegge, la jolie fille du riche Indien, ce fameux jour était arrive.
Le matin, de bonne heure, le piano avait été transporté dans la salle de concert pour l'acclimater, et M. Van der Hoogen était allé lui-même l'y recevoir; même il avait été quelque peu martyr de cette complaisance, vu que les compagnons ébénistes qui avaient apporté l'instrument avaient, en installant celui-ci, laissé tomber un de ses pieds sur les cors de notre personnage, ce qui lui avait fait un mal des plus affreux.
Le papa s'était permis, une fois ou deux, au dîner, de faire remarquer que sa fille pâlissait un peu quand on parlait du concert, chose qui, d'ailleurs, arrivait très-souvent; mais elle refusa absolument d'en convenir, et elle eût même fini par se mettre en colère si la plaisanterie avait continué.
Immédiatement après le dîner, on se mit à la toilette, et vers six heures et demie, la belle Henriette descendit toute parée. Elle avait une robe de gros de Naples, très-décolletée, de couleur jaune, tirant légèrement sur le brun, et un rang de petites perles de même nuance s'entrelaçait dans ses cheveux; elle ne portait aucun autre ornement.
Maman Kegge était beaucoup plus éblouissante. Sa petite tête ployait sous une grosse toque chargée d'un oiseau de paradis; à ses épaules était suspendue une chaîne d'or que pouvait peser le double de celle quelle portait habituellement, et avec laquelle je crois qu'elle couchait, et sa robe n'était rien moins que rouge feu.
La petite Anna était vêtue de blanc; mais elle aussi était attachée à une chaîne d'or. Les deux petits garçons étaient mis comme d'ordinaire, mais il me parut qu'il n'était pas rigoureusement nécessaire que chacun d'eux eût en poche une montre d'or à cylindre, que ni l'un ni l'autre ne savaient remonter, et sur laquelle l'un d'eux seulement savait voir à demi l'heure qu'il était. Si encore ces montres les eussent rendus heureux, je les leur eusse volontiers passées à titre de jouet, mais ils étaient tout à fait blasés sur ce point.
—N'êtes-vous pas bien content d'avoir cette jolie montre? demandai-je à l'aîné.
—Ma foi, non! répondit le cadet.
Quand sept heures sonnèrent M. Kegge voulait absolument partir, mais Henriette insista pour qu'on attendît jusqu'à sept heures et quart.
Le charmant vint encore en toute hâte; il était plus charmant que jamais. Les manches de l'habit brun qu'il avait endossé étaient plus courtes encore que celles de son habit vert; ses manchettes rabattues étaient plus apprêtées et plus raides que d'habitude; ses gants étaient plus jaunes que jamais; son gilet exhibait, en rouge et en noir, un chatoyant dessin de proportions gigantesques; il plaça son lorgnon dans le coin de l'œil pour prendre inspection d'Henriette:
—C'est à tomber à genoux! s'écria-t-il. Vous êtes toute charmante! Madame Kegge, votre fille vous fait honneur!
Henriette allait çà et là dans la chambre et parlait de temps en temps avec le perroquet, pour faire montre de son calme, calme que démentait une consultation répétée et à la fin exagérée de la pendule, qui marqua enfin le quart après sept heures. La voiture attendait, et nous partîmes pour la salle du concert.
Le charmant nous attendait dans le vestibule, il offrit le bras à Madame Kegge; je les suivis avec Henriette, et bientôt nous entendîmes ce brouhaha de voix qui précède l'ouragan de l'orchestre. L'arrivée de la famille causa quelque émoi parmi les jeunes gens, qui se trouvaient au fond de la salle, et qu'en passant, M. Kegge saluait à pleine voix. En général, le nabab parlait sur un ton un peu trop haut et trop péremptoire pour un lieu public.
—Van der Hoogen! où vont se placer ces dames? Un peu en avant, j'espère. Il ne faut pas qu'Henriette ait une si longue promenade à faire, quand il lui faudra jouer. Ce sera bien ici, me semble-t-il, sur ces trois chaises, Henriette au coin, maman au milieu, et les gamins là.
Il promena autour de lui un regard triomphant pour voir l'effet que produirait cette façon dégagée de parler sur les hauts et puissants seigneurs qui se trouvaient dans son voisinage.
On s'assit. Une quantité de lorgnettes se mirent en mouvement et se braquèrent sur la jolie mademoiselle Kegge, nombre de têtes de dames, qui étaient engagées dans un entretien animé, se tournaient de temps en temps vers Henriette, sans vouloir pourtant paraître songer à la regarder. Plusieurs contemplaient avec stupéfaction la toque de madame; d'autres riaient, à l'abri de leurs mouchoirs brodés, de l'air important et affairé de monsieur; quelques-unes se poussaient du coude à l'intention du charmant.
—Mademoiselle Nagel est-elle ici aussi? demanda Henriette en laissant descendre un peu son boa de couleur foncée; dans ces derniers jours, elle s'était beaucoup préoccupée de la noble demoiselle dont elle venait de prononcer le nom.
—Pas encore! répondit Van der Hoogen, en laissant tomber de l'œil comme une grosse larme son lorgnon. Pas encore, mais elle viendra sans aucun doute. Hier encore, j'ai fait une visite chez le baron:—Van der Hoogen, m'a-t-elle dit, je languis après demain soir! Et tenez, la voilà justement... Elle viendra dans votre voisinage; charmant! charmant!
La dame que le fat désignait comme mademoiselle Constance fut introduite par un gentilhomme d'un certain âge; la tête de celui-ci était presque chauve, mais garnie encore sur les tempes de quelques minces touffes de cheveux blancs comme neige, et qui donnaient à son visage coloré un air très-imposant. Constance elle-même était une belle jeune femme de vingt-six à vingt-sept ans. Jamais je n'ai vu plus noble et plus grand air. Ses cheveux châtain foncé étaient arrangés de la façon la plus simple. Son front élevé se rattachait à un nez légèrement arqué et formant avec celui-ci la plus belle ligne qu'on pût voir. Ses grands yeux bleu de ciel étaient bordés de longs cils noirs, qui donnaient à son regard une douceur et une gravité extraordinaires, et la pureté de dessin de ses sourcils de même nuance était vraiment digne d'envie. Sa bouche eût eu quelque chose de dur si la bienveillance de son limpide regard n'en eût corrigé l'expression. Elle était de moyenne taille, et se tenait très-droite, sauf qu'elle penchait peut-être un peu, non pas le col, mais la tête. Elle portait une robe gris pâle, et une courte mantille de soie blanche garnie de duvet de cygne couvrait élégamment ses épaules larges et bien faites. Vraiment, ce n'était là ni la figure, ni le regard, ni la tournure, ni la toilette d'une jeune fille de qui on pût dire qu'elle était folle des marabouts de mademoiselle Kegge, ni qu'elle languissait dans l'attente d'un concert.
Elle choisit sa place un rang ou deux avant celles de nos dames, et bien que Van der Hoogen eût qualifié de charmante cette circonstance, tant qu'elle était en perspective, je crois qu'il s'en trouva plus ou moins gêné. Quelque volontiers aussi qu'il eût voulu la mettre en évidence quand il alla faire son compliment à mademoiselle Nagel (il le fallait bien!) nous nous aperçûmes peu ou point de la familiarité dont il s'était vanté si haut. La demoiselle répondit à sa profonde révérence par un roide salut qui le retint à la plus déplorable distance, et, pour autant que je pus le remarquer, il y eut dans le peu de mots qu'elle daigna lui répondre, beaucoup de monsieur, et point de Van der Hoogen, non plus que de langueurs ou autres choses semblables. Il était évident que le charmant appelait respectueusement son attention sur Henriette, mais elle était beaucoup trop polie pour se retourner brusquement, et ce ne fut que beaucoup plus tard, lorsque Van der Hoogen l'eut quittée pour aller accorder son violon (il était membre exécutant), qu'elle tourna vers nous sa belle tête et jeta un regard sur Henriette au moment où celle-ci me disait à mi-voix que mademoiselle Nagel devait avoir certainement une trentaine d'années. La petite Anna aussi faisait déjà ses remarques sur la société, et plaisantait sur le compte d'une dame âgée qui, selon elle, avait l'air d'une folle avec sa bayadère de jais.
Deux ou trois coups de timbales retentirent, puis entrèrent en jasant et riant, et cela d'autant plus qu'ils se trouvaient embarrassés par cette mise en évidence, ce mélange de virtuoses et de dilettantes qui, dans un concert, unissent ordinairement leurs forces pour enchanter tous les cœurs. Ils prirent place derrière leurs pupitres respectifs, et alors commença cette effroyable, agaçante et criarde musique de chats, qui semble devoir précéder nécessairement toute jouissance musicale. Le bruit cessa dans la salle; chacun s'installa. Les messieurs et moi dans le nombre, se retirèrent dans le fond de la salle, à l'exception d'un seul jeune homme qui se mit à poser et à lorgner; il ne manquait d'ailleurs pas de regards irrésistibles ni de tailles à tout séduire! Il se fit un silence de mort. Le chef d'orchestre leva son bâton d'ébène et la symphonie commença. C'était naturellement la symphonie tel numéro de Beethoven.
Goethe[1] avait bien raison de dire que la physionomie et l'attitude du musicien trouble toujours la jouissance musicale et que la vraie musique ne devrait frapper que l'oreille; je partage son avis, en ce point que tout ce qui râcle, souffle ou chante qualitate quâ, devrait être invisible. Rien n'est assurément plus laid, que de voir une foule d'hommes portant des redingotes, des habits, et parfois des épaulettes; l'homme à cheveux noirs, blonds, gris, roux ou dépourvu de toute espèce de cheveux, faisant mille contorsions des yeux et de la bouche, se fatiguant et s'éreintant ensemble derrière un nombre égal d'instruments de bois et de cuivre, jusqu'à ce que leur visage se marbre ou se bleuisse, pour produire un effet si peu proportionné, pourrait-on dire, mais assurément si peu analogue aux moyens. Une dame spirituelle me disait un jour, qu'elle se sentait avoir faim en voyant le mouvement d'un archet; mais que n'éprouve-t-on pas lorsqu'on est sous le coup du va-et-vient de vingt-cinq archets, et de tous les mouvements des joues, des bras et des mains qu'offre un orchestre complet. En vérité il faudrait placer devant un paravent. L'ensemble harmonieux des sons devrait nous arriver du fond d'un mystérieux réduit, ou nous devrions écouter un bandeau sur les yeux. Mais qu'adviendrait-il alors des toilettes et des jolis yeux?
Cependant je dois contredire Goethe sur ce point qu'il affirme, que le sens de la vue n'a rien à faire avec la musique, car je dois faire à mes lecteurs l'important aveu que je vois vraiment la musique, et que j'ai la certitude qu'en prêtant quelque attention à leurs sensations et à ce qui se passe dans leur âme, ils découvriront la même chose. Il y a des tons et des accords qui se présentent à mes yeux sous la forme d'étincelles, de lignes larges ou étroites, d'épingles crochues, de serpents et de tire-bouchons; d'autres ressemblent à des éclairs, à des nœuds d'amour, à des craquelins[2], à des queues de porc, à des rayons, à des zig-zags, et je vois la possibilité de rendre par des figures tout un morceau de musique. Je prie celui qui ne comprend pas cela, de se pénétrer qu'il vit dans un siècle où il faut comprendre des choses semblables; et, s'il a étudié l'histoire ecclésiastique, qu'il se rappelle les hésychiens qui contemplaient leur estomac jusqu'à ce qu'ils y dissent rayonner une mystérieuse lumière.
Trois des parties qui constituent ordinairement une symphonie étaient jouées, quand je me sentis doucement taper sur l'épaule. Je me retournai, et j'aperçus le bras et la figure du bon pâtissier qui avait fait usage de sa carte d'entrée, mais qui avait trop de bon sens pour faire valoir sa parenté en cette occasion, et par conséquent ne s'était pas approché des membres de sa famille. O riches familles qui comptez des parents pauvres, si tous les cousins étaient aussi réservés! mais la plupart crient leur parenté sur les toits, et ne se laissent arrêter par aucune considération.
—N'est-ce pas le tour de la cousine Kegge? me dit à l'oreille de Groot, dont le virage exprimait un parfait contentement.
—Non, répondis-je, pas de longtemps encore.
—Je vous assure le contraire, reprit-il, à moins que son papier rouge ne mente. Voyez, dit-il, elle est la quatrième et nous avons déjà eu trois morceaux.
Le bon de Groot avait pris l'une des parties de la symphonie pour un morceau de cor obligé.
Je le tirai de son erreur, et il m'avoua s'être dit aussi;—Comme on entend peu ce cor!
L'artiste au cor parut à son tour, tout de noir habillé, et avec de longs cheveux bouclés et luisants de pommade. Il s'inclina d'un air rébarbatif et fit une mine comme s'il nous méprisait tous. Cela lui allait très-mal, car il gagnait ce soir là une bonne poignée d'argent, et bien que je sache que l'air ne se saurait trop payer, je suis pourtant d'avis que, pour l'argent qu'on donne et le bon accueil qu'on fait, on pourrait avoir au moins une figure polie. Les connaisseurs tendirent la tête, portèrent la main au pavillon de l'oreille, et se mirent à crier: Chut! Chut! quand les jeunes dames se permettaient de chuchoter; celles-ci portaient alors leur mouchoir de poche aux lèvres, sur quoi les vieilles dames regardaient d'un œil mécontent. Monsieur Regge était particulièrement prodigue de Chut! et l'on pouvait lire sur son visage que, de ce chef aussi, il se considérait comme tout à fait indépendant de toutes les nobles et puissantes dames possibles.
L'artiste gonfla ses joues, se fit sortir les yeux de la tête, et remplit son cor au ravissement général de ceux des assistants qui aimaient le cor, bien qu'il y en eût un certain nombre qui, avec une physionomie entendue et significative, assuraient que ce n'était pas Pot de vin, chose dont l'évidence était d'ailleurs surabondamment établie; par le programme. Ce qui me parut distinguer particulièrement le jeu de l'artiste, c'était que le son de son cor ressemblait à tous les sons qui sortent ordinairement d'autres instruments. Tantôt il grondait comme un basson goutteux, puis il éclatait comme un cor de chasse, puis il avait le babil nasillard de l'intrigant hautbois et le cri retentissant de la trompette, et voire même de temps en temps le son aigu d'une flûte hystérique; mais rarement il ressemblait à ce qu'il était en réalité, c'est-à-dire un cor à clefs. Une fois les sons devinrent tellement bas, tellement atténués, que si je n'avais vu se mouvoir les doigts chargés de bagues du virtuose, j'eusse juré qu'il ne se passait rien du tout. En cette occasion du moins, il était bon que le musicien fût visible. Je pris grand plaisir pendant ce morceau, à observer un gros monsieur placé derrière l'orchestre, lequel monsieur avait engagé le célèbre artiste, et adressait à tous les membres de la société des clins d'œil, qui devaient à la fois leur attester combien il trouvait la chose magnifique, et leur demander si eux aussi ne la trouvaient pas magnifique; j'eus non moins de plaisir à contempler un grand jeune homme placé auprès de moi, et qui avait des cheveux, noirs et des joues pâles: il fermait religieusement les yeux, frappait la mesure de la pointe du pied, puis faisait une figure qui disait: Comment cela est-il possible? et il éprouvait une terrible envie de raconter à chacun combien il était familier avec le célèbre artiste, combien celui-ci était fort au billard, combien c'était un homme aimable, et à quelle bonne famille il appartenait; comme quoi il jouait uniquement parce qu'il ne pouvait s'en passer, comme quoi il avait reçu d'une princesse une tabatière merveilleusement belle, comme quoi lui-même en personne, avait assisté à la répétition, et comment l'artiste lui avait dit de sa propre bouche que ce même cor dont il jouait lui avait coûté mille florins.
Un grand mouvement se fit à l'orchestre. On recula je ne sais combien de pupitres. Le concierge de la salle de concert vint d'un air important placer deux bougies sur le piano, et monsieur Van der Hoogen ouvrit celui-ci, y plaça la musique et tira de dessous le tabouret. Tous les messieurs quittèrent l'orchestre et vinrent se joindre à nous au fond de la salle à l'exception du contrebassiste, vieillard qui releva ses lunettes sur son front, et du timbalier qui se campa les mains sur les hanches. Monsieur Van der Hoogen descendit pour s'acquitter de sa mission en allant chercher Henriette. Elle était fort pâle et je la soupçonnai de n'avoir pas pris grand plaisir au morceau de cor obligé. Monsieur Van der Hoogen la prit par le petit doigt et la conduisit sur l'estrade, Elle fit une révérence très-gracieuse pour une artiste-amateur, mais qui n'allait pas jusqu'à s'incliner profondément, comme une actrice, non plus que jusqu'au séduisant sourire stéréotypé en pareil cas sur le visage de celle-ci. Elle s'assit ensuite devant l'instrument au milieu de bruyants applaudissements et d'un tumultueux mouvement en avant des messieurs, ôta ses gants et laissa courir ses charmantes mains sur les touches.
Les premières mesures se ressentirent du battement irrégulier de son pouls, mais peu à peu elle se remit; elle reprit ses couleurs naturelles et joua, comme si elle se trouvait à la maison, avec la merveilleuse agilité qui caractérisait son jeu.
—C'est vraiment un miracle que des doigts humains puissent faire cela! me dit tout bas de Groot, après que le brave homme fut un peu revenu du saisissement que lui avait causé l'apparition d'Henriette. C'est comme si elle maniait des fuseaux. Regardez, elle jette ses bras l'un au-dessus de l'autre, comme si de rien n'était! Et elle tape ferme aussi! C'est prodigieux! dit-il, lorsqu'après avoir longtemps joué des deux mains dans les tons bas, elle frappa soudain, sans jeter les yeux sur le clavier, les touches de l'octave la plus élevée:—Diantre! cela va vite maintenant; c'est comme si on entendait couler une gouttière!
Monsieur Van der Hoogen se penchait sur le piano à un angle de cent trente degrés au plus, et se rendait utile en tournant les feuillets, mais quand il fut arrivé au dernier, il prit une ravissante attitude, une main posée sur le piano, l'autre appuyée sur le côté, tandis qu'il laissait errer dans la salle ses vilains yeux d'un air séducteur, comme s'il y voulait faire, en passant, la conquête d'une douzaine de cœurs.
Le morceau était fini. Henriette se leva et remercia d'un air fier pour les applaudissements qui ébranlaient la salle. Le charmant la reconduisit à sa place et partagea son triomphe. Le vieux Kegge avait des larmes dans les yeux et le charmant lui serra la main. Cela avait été, dit-il, incroyablement charmant! Henriette se laissa jeter par madame Kegge son boa sur les épaules et joua avec les bouts de celui-ci; puis elle se mit à parler à la petite Anna, de sorte que tout le monde fut surpris de voir une jeune dame «qui jouait si parfaitement et qui était si bonne pour sa petite sœur.»
Le bruyant final de la symphonie, dans lequel les timbales et les trompettes jouèrent un grand rôle, termina la première partie du concert de la société Mélodia et la pause commença.
Ce n'est pas le moment le moins intéressant d'un concert que celui où le brouhaha dissonant des voix remplace les harmonieux accords des instruments. Les dames préfèrent toujours un morceau de moins au programme à une réduction de la durée de la pause, et il n'y a pas lieu de s'en étonner, quand on songe à quelle démangeaison de parler, à quelles amourettes, à quels empressements, à quelles ambitions, à quels désirs de briller et de plaire, la pause donne carrière et satisfaction.
Si l'on avait une balance dans l'un des plateaux de laquelle on pourrait empiler toutes ces envies, tous ces désirs réunis, et qu'on plaçât dans l'autre le sentiment de la musique ou même si vous le voulez, seulement l'attention qu'on lui porte, ce dernier plateau s'élèverait à coup sûr.
Certes ce fut un moment intéressant, que celui où commença cette bourse dont les politesses et les bavardages étaient les marchandises, et où se forma cette mêlée galante. Les têtes blondes et brunes, les plumes et les fleurs se levèrent, les fronts étoilés prirent leur course, et les rangs si réguliers d'abord de belles et de mères de belles, pulchrarum matrum filiœ pulchriores et vice versa se rompirent pour faire place à des groupes charmants d'où rayonnaient des yeux pleins d'éclat et d'où s'élevaient de petits rires joyeux. Alors commença ce pèlerinage des jeunes gens, chacun à la recherche de sa prima-donna, de sa reine du bal, l'un avec un sourire, l'autre avec un visage sentimental, le troisième avec un battement de cœur et le quatrième avec un toupet relevé; l'un ayant l'air mécontent, l'autre bête, le troisième myope pour cacher son embarras; l'un jetant de prime-abord ses filets sur toutes les jolies personnes, l'autre ayant l'air de voltiger à la ronde pour procéder d'une façon plus éclectique; l'un comptant sur la magique influence de l'étroit gilet qui dessine les grâces de son buste, l'autre croyant posséder un philtre sous forme de pommade à l'œillet, le troisième se fiant à ses gants comme à un talisman, tandis qu'un seul s'imaginait se rendre fort intéressant en prenant une physionomie boudeuse et en jetant un regard de pitié sur tous ces empressements.
Je fis de mon mieux pour m'approcher d'Henriette qui se trouvait au milieu d'un cercle de messieurs dont elle connaissait une partie, et dont l'autre partie ne lui avait jamais adressé la parole, mais profitait de cette occasion pour lui dire une amabilité. Chacun d'eux se déclarait également ravi, et le charmant ne quittait pas Henriette. Je fis aussi mon compliment à celle-ci, puis je me laissai balloter d'un coin à l'autre, manœuvre qui me valut l'avantage de voir et d'entendre bien des choses qui m'intéressaient ce soir-là.
—Ils feront tourner la tête à cette demoiselle Kegge, n'est-ce pas ainsi qu'elle se nomme? disait une dame d'un certain âge, coiffée d'une toque de gaze noire... C'est dangereux pour une personne si jeune.
Et elle pinça la bouche si fort, mais si fort, qu'on eut dit qu'elle ne voulait plus y laisser entrer rien de toute la soirée.
—Oh, je trouve qu'elle sait se donner un air fort intéressant! répondait une jeune dame au dire d'un monsieur d'âge moyen, qui déclarait mademoiselle Kegge très-jolie, mais ce soir il me semble qu'elle n'est pas dans son beau jour.
—Connaissez-vous cette famille Kegge? demandait un autre à un jeune homme, et il faisait peser sur le nom un poids de mille livres.
—Je vous demande pardon, répondit l'autre: je ne sais rien de ces gens-là, sinon qu'ils sont fort riches ... mais, continua-t-il en baissant la voix, ce sont des gens de rien, de rien absolument! Le grand père était épicier ou quelque chose comme cela dans cette ville, et le père ... le père a fait fortune aux Indes.
—Je trouve aussi qu'il est facile de s'en apercevoir! dit un troisième qui avait entendu la conversation, bien qu'il eût le dos tourné et qui montra lui-même une physionomie qui n'était rien moins que distinguée.
—Je n'aime pas ces yeux-là! entendis-je dire d'un autre côté par une demoiselle d'une trentaine d'années, dont le regard était des plus ternes et des plus insignifiants.
Mademoiselle Van Nagel paraissait fort satisfaite du jeu, mais ne se prononçait aucunement sur celle qui avait joué.
J'admirai parmi la foule de jolies femmes d'un certain âge, l'une d'elles qui, douée de l'extérieur le plus séduisant et ayant les manières les plus gracieuses, était l'objet de l'empressement général. Tous les messieurs venaient s'incliner devant elle et toutes les dames s'y faisaient conduire l'une après l'autre. Les jeunes personnes faisaient tout leur possible pour s'approcher d'elle ou lui faisaient signe, avec un visage souriant, que cela leur était impossible. Elle donnait en quelque sorte audience solennelle. A plusieurs reprises elle voulut se rasseoir, mais chaque fois qu'elle s'y décidait, apparaissait toujours une nouvelle personne qui venait lui présenter ses hommages, et j'admirais en silence la bonne grâce avec laquelle elle se tournait à l'instant vers le nouveau venu et répondait une fois de plus à ses propos insignifiants, qui sans doute ne faisaient que reproduire les conversations tenues par tous ceux qui l'avaient précédé. Sa fille, qui devait à peine avoir atteint sa seizième année, se tenait à côté d'elle et paraissait avoir hérité, dans la mesure de son âge, de la gracieuse amabilité de sa mère. Ce qui donnait le plus grand charme à l'urbanité de ces dames, c'était la simplicité et l'absence de contrainte, l'affabilité et la bonne humeur qui leur étaient naturelles et qui ne pouvaient venir que d'une âme aimante et sympathique et d'un cœur calme et content. Ce fut pour moi un véritable plaisir de les observer et je ne pus m'empêcher de songer avec dédain au faux raisonnement d'une foule de gens qui se prétendent connaisseurs du cœur humain et qui veulent que la politesse soit toujours de la bassesse et la bienveillance de l'hypocrisie. En vérité, la sociabilité de bon aloi, le bon ton, l'exquise affabilité quand elles portent un cachet d'harmonie avec toute la personne, sont en même temps une haute qualité et un éminent mérite, et je voudrais bien qu'on sentit généralement comment on peut s'y prendre pour concilier les lois du savoir-vivre avec celles de la plus pure moralité et du sentiment le plus délicat. L'abus qu'en font les intrigants et les hypocrites, n'empêche pas que ce ne soit un des plus beaux privilèges de l'humanité, une des plus éminentes différences qui nous élèvent au-dessus dos instincts brutaux de l'animal.
J'ai appris dans la suite que la maison de cette aimable femme était un lieu de réunion où jamais on ne s'ennuyait, et que non-seulement elle recevait beaucoup de monde, mais encore qu'elle était l'âme de la société qui fréquentait sou salon et savait pénétrer celle-ci de la grâce séduisante qui lui était innée.
En suivant le torrent, je fus entraîné parmi de nombreux groupes où l'on échangeait des compliments réciproques; dans le voisinage, de timides jeunes gens qui s'enhardissaient jusqu'à rendre à des dames, à eux parfaitement inconnues, des services inutiles, tels que ramasser des boas qui n'étaient pas tombés et disposer les châles sur des chaises dont on n'avait pas encore besoin;—je vis aussi de nombreux groupes de jeunes filles qui se moquaient de tout le monde. Çà et là une vieille dame se tenait assise ou debout devant sa chaise an milieu de la jeune génération, immobilis in mobili, se souvenant des jours où elle aussi était plus alerte, s'imaginant peut-être qu'elle pourrait être plus alerte si elle le voulait, ou se réjouissant de ce que ses enfants étaient comme elle avait été jadis, ou encore déclarant que la pause avait duré assez longtemps.
J'atteignis ainsi la porte et rendis visite à la salle du café. Là les rangs étaient plus confondus et surtout parmi les membres exécutants, on trouvait des gens de toute condition. La musique, la passion des glaces et le tabac, font disparaître toute considération de personne. Là, toutes sortes de fumeurs fumaient avec acharnement; les uns fumaient la pipe, d'autres le cigare, d'autres le jonc[3]; les uns soupiraient depuis longtemps après ce bonheur, les autres le faisaient uniquement pour être moins incommodés par la fumée d'autrui. Les uns ne pouvaient s'en passer, les autres pouvaient indifféremment le faire ou s'en passer et pour ce motif même le faisaient d'autant plus; les uns étaient esclaves de ce besoin factice, les autres s'y assujettissaient volontairement. Les petits Kegge se faufilaient dans la foule et en vérité chacun d'eux avait aussi un cigare à la bouche, ce qui faisait rire aux éclats leur père.
—Cette demoiselle Kegge joue admirablement, n'est-ce pas? dit un monsieur comme il faut en retirant son violon de l'étui pour se préparer à la seconde partie; il s'adressait à un amateur, gros personnage à extérieur vulgaire, que j'avais vu à l'orchestre soufflant dans un cor.
—Elle joue si vite que c'est à vous faire tourner la tête! répondit le cor.
—Et avec beaucoup de goût, beaucoup de goût! s'écria un brave bourgeois qui jouait de la flûte.
—Du goût? s'écria à son tour d'une voix criarde un petit monsieur qui faisait flamber un verre de punch, du goût, pas tant! elle joue avec une vitesse de tous les diables ... ficelle! histoire de briller!
—Beau piano, n'est-ce pas? entendis-je dire dans un autre coin, par un membre exécutant.
—Oui, et jolie fille aussi! répondit un membre honoraire.
—Fi, vieux libertin, à quoi songez-vous là? dit le premier interlocuteur.
Ainsi va-t-il quand on joue dans les concerts. Pourquoi ne pas y renoncer plutôt?
La seconde partie n'offrit rien qui fût particulièrement digne de remarque. Un élégant officier de grosse cavalerie parut sur l'estrade en costume bourgeois et en gilet blanc et chanta une couple de coquettes romances qui tour à tour descendaient très-bas et montaient très-haut, qui étaient chantées avec une figure souriante se donnant alternativement des airs de malice et de galanterie, mais dont l'air et les paroles s'accommodaient aussi peu avec les épaisses moustaches du chanteur qu'avec les mouvements vers le ciel ou vers la terre imprimés par lui au papier qu'il tenait des deux mains. Nous eûmes ensuite une fantaisie pour violoncelle par un Allemand à tête aplatie et à lunettes d'or, et le concert finit, comme doit finir tout honnête concert, par une ouverture.
La porte de la salle s'ouvrit et l'atmosphère chargée de parfums, fut purifiée par un courant d'air sensible. Les boas elles pèlerines furent relevés. Les céphalides furent nouées sur des têtes auxquelles elles allaient très-bien ou tenues par des mains charmantes; et les jeunes gens qui avaient compté conduire telle ou telle belle à sa voiture, avec le ferme propos de rêver de ce bonheur pendant la nuit, cherchaient depuis des heures à s'assurer une bonne position. Les messieurs qui avaient des dames se fâchaient de ce que leurs voitures arrivassent si lentement, et ceux qui avaient des chevaux s'inquiétaient de ce qu'il leur faudrait peut-être attendre longtemps; les jeunes filles étaient tristes que cela finît si tôt, et quelques messieurs poussaient l'audace jusqu'à dire qu'il serait charmant de transformer la salle de concert en salle de bal et faisaient un séduisant tableau des bonheurs qui en résulteraient.
Van der Hoogen était toujours avec nous et se pressait autant que possible contre le bras gauche d'Henriette. Elle était fort aimable pour lui et badinait et riait sans cesse; mais quand le laquais annonça d'une voix de stentor la voiture de monsieur Kegge, elle fit soudain un demi-tour, et, dans un accès de capricieuse coquetterie, elle s'empara de mon bras. A dater de ce moment le charmant me détesta. Henriette promenait autour d'elle un regard triomphant. Monsieur Kegge qui était pressé nous suivit avec madame, et Van der Hoogen dût en conséquence se contenter de la petite Anna vers laquelle il lui fallut se baisser à tout instant à se ployer en deux, au grand plaisir de la double haie de messieurs et de dames que nous traversâmes en quittant la salle. C'était une charmante punition.
Nous arrivâmes à la maison. On servit un souper extraordinaire. Au dessert monsieur Kegge descendit lui-même à la cave et en rapporta une si grande quantité de bouteilles que mon cœur en battit d'inquiétude. Le charmant qui était de la partie, porta un toast à la belle pianiste et lut ensuite un impromptu français de sa façon dans lequel il violait d'une manière charmante toutes les règles de la langue. Il y disait principalement qu'Henriette était une jolie fille aux yeux bruns, un auge et une déesse de la musique; venaient ensuite quelques commentaires sur l'attraction des cœurs et sur les âmes qui sont en harmonie entre elles. Nous étions tout admiration et madame Kegge n'était pas la moins enchantée, ce qui à coup sûr plaidait puissamment pour le mérite du poème, vu que la brave dame n'avait compris que trois mots sur six. Monsieur Kegge but à la santé du poète, et le poète à la santé do monsieur Kegge; monsieur Kegge fit sauter au plafond les bouclions des bouteilles de champagne, et Van der Hoogen happa de la paume de la main sur les verres pour faire mousser le vin de nouveau, et tout cela en l'honneur de mademoiselle Henriette Kegge.
VIII
Visites le matin, promenade le soir.
Le lendemain, dans la matinée, on annonça le bon de Groot qui entra dans le salon accompagné de son aimable fille qui était en grande faveur auprès de monsieur Kegge, au gouvernement domestique duquel elle rendait de grands services. Elle devait dîner avec nous ce jour là et son père l'amenait lui-même parce qu'il voulait en même temps témoigner sa reconnaissance pour la carte du concert. Il parla avec le plus grand enthousiasme de la soirée de la veille.
De sa vie il n'avait rien vu ni entendu d'aussi beau. C'était là un luxe! c'étaient là des morceaux de musique! Il ne s'expliquait pas qu'il fût possible de parcourir le clavier aussi agilement que la cousine Henriette; et quand il l'avait vue s'asseoir devant le piano, peut-être était-ce un péché, mais il avait songé à part lui qu'elle était aussi belle qu'un ange du paradis.
Henriette sourit et oublia cette fois, grâce à ce que la comparaison avait de flatteur, qu'elle sortait de la bouche d'un pâtissier. Elle se mit ensuite à s'informer, sur un ton très-affectueux, de madame de Groot, et à exprimer tous ses regrets de n'avoir pu venir à la partie de dorure; elle viendrait en personne présenter ses excuses à madame de Groot.
—Non, non, mademoiselle ... je veux dire, cousine Henriette! non, dit le brave homme, cela n'est pas du tout nécessaire... Votre visite sera, pour ma femme, la bienvenue; mais lui faire des excuses! oh! ce n'est pas nécessaire; le cousin Kegge sait bien cela. Ma femme n'a pas le moins du monde pris la chose en mal; il ne faut pas que vous vous imaginiez qu'il en est autrement.
—Eh bien, cousin de Groot, dit Henriette avec affabilité ... et Dieu sait combien elle se fût montrée aimable, mais la parole mourut sûr ses lèvres car le charmant entrait et faisait ce que je nommais ses compliments de coutume.[1]
—Avez-vous bien reposé la nuit, mademoiselle Henriette, après les fatigues d'hier? Moi, je n'ai pu fermer l'œil, tellement j'étais encore enthousiasmé de la musique, c'était une charmante soirée; aussi tout le monde s'y est-il parfaitement amusé. La ville est toute remplie de ce qu'on en dit!
—Flatteur! dit Henriette; heureusement que je sais, ajouta-t-elle d'un ton bienveillant, que l'intention est bonne.
Et elle lui tendit la main.
Il saisit cette main avec transport et entraîna Henriette vers le banc de la fenêtre.
—Quel est cet homme? demanda-t-il en toisant le bon de Groot de la tête aux pieds.
—C'est le père de Sara! répondit Henriette confuse.
—Oh! oh! dit, en tournant le dos au pâtissier, Van der Hoogen qui savait parfaitement qui il était; et collant son lorgnon à l'œil, il contempla le bouquet posé dans un élégant vase de porcelaine sur un guéridon devant la fenêtre.
—Quel beau bouquet pour une saison si avancée! remarqua-t-il.
—Papa a eu l'amabilité de me l'apporter; mais ses plus beaux jours sont passés.
—Toutes les tiges plongent-elles bien dans l'eau? demanda le charmant.
Pour s'assurer de la chose il enfonça profondément la main dans le bouquet, et quand il la retira ce fut comme si elle y laissait un objet de couleur violette qui ressemblait à l'extrémité d'un petit billet.
Sur ces entrefaites, monsieur Kegge était fort occupé avec le cousin de Groot qui, néanmoins, ne se trouvait pas à son aise, parce que Mimi et Azor lui étaient singulièrement à charge; et bien que madame Kegge lui assurât sans cesse que c'étaient les plus aimables bêtes du monde, qu'elles ne faisaient jamais de mal à personne, leur attitude toujours plus hostile et la continuelle exhibition de leurs dents blanches ne plaisaient que très-médiocrement au bon pâtissier. Sa visite fut courte: il salua très-cordialement monsieur et madame Kegge, très-respectueusement mademoiselle ... cousine Henriette, veux-je dire, et fit aussi une révérence à Van der Hoogen qui lui répondit par un hautain bonjour.
Van der Hoogen alla en ce moment occuper monsieur et madame Kegge, et Henriette s'approcha du bouquet, y prit le billet et le cacha dans sa ceinture mais pas si adroitement toutefois que je ne m'en aperçusse parfaitement; elle s'en douta et rougit. Le perroquet fut son recours. Elle lui tendit un morceau de biscuit:
—Que dit donc Coco à sa maîtresse?
—Attention, attention! cria le perroquet qui évidemment s'embrouillait dans les mots.
Van der Hoogen partit bientôt après, et la journée ne présenta aucun incident bien remarquable. La grand-mère fit demander Sara; celle-ci demeura une heure environ en haut et descendit les yeux rouges.
—Vous avez rendu bien heureuse la chère vieille dame! me dit-elle tout bas.
Dans le courant de l'après-dînée j'eus l'occasion de parler à l'aimable blondine; nous étions aussi bien que seuls; je profitai bien vite de l'occasion pour amener la conversation sur son amie mademoiselle Noiret.
Elle me raconta quelle affection sans égale attachait Suzette à sa mère; elle me dit l'incomparable activité grâce à laquelle elle pourvoyait autant que possible aux besoins de celle-ci; elle me parla de la misérable chambrette de la jeune fille et de tout ce que celle-ci avait à endurer pour l'amour de sa mère. Elle me dit aussi qu'il y avait un gentil garçon, écrivain dans les bureaux de la ville qui était amoureux fou de Suzette; elle croyait aussi que Suzette n'était pas indifférente à l'égard du jeune homme, mais qu'elle ne voulait pas se l'avouer à elle-même, parce qu'elle s'imaginait que céder à un sentiment semblable serait un crime envers sa mère. Pour ce motif elle avait toujours tenu le jeune homme à distance et l'avait même traité un peu durement, bien à contre-cœur sans aucun doute; elle se le reprochait particulièrement depuis quelques jours parce qu'elle avait appris que son adorateur désespérait de jamais gagner sa sympathie et, n'apercevant d'ailleurs aucune possibilité de pouvoir bientôt lui faire une position, avait formé le projet d'aller tenter la fortune aux Indes.
—Oh! cela la rend bien malheureuse à l'heure qu'il est! ajouta Sara, tandis qu'une larme perlait dans ses beaux yeux; et d'un autre côté elle se reproche encore que ses pensées puissent appartenir un seul instant à un autre qu'à sa mère.
Pendant toute cette journée, Henriette fut particulièrement aimable et gracieuse pour moi; à table elle eu toutes sortes de douces attentions, elle fît à diverses reprises mon éloge en face, et même en feuilletant son portefeuille, évidemment avec intention, elle me fit don d'un délicieux dessin sur papier de riz.
A la tombée de la nuit je reconduisis Sara chez elle; puis il me prit fantaisie de faire une promenade, séduit par cette heure où il y a tant de mouvement en ville, où les ouvriers quittent le travail, où les enfants sortent de l'école et regagnent la maison, où les servantes se mettent à faire leurs commissions, rencontrent par hasard leurs amants, ou se font les unes aux autres d'importantes communications sur les caractères différents de leur monsieur, de leur dame, de l'aîné des fils, de l'aînée des demoiselles: dans ces occasions, le monsieur s'en tire toujours à meilleur marché que la dame et la dame que la demoiselle; quant au fils, il est invariablement qualifié ou de fier personnage ou de petit monsieur. J'ai gardé de ma tendre jeunesse un réel plaisir à voir allumer les lumières dans les boutiques: ce soir-là je m'arrêtai d'abord devant un feu de forge qui rayonnait splendidement au milieu de l'obscurité générale et duquel sortaient d'ardentes barres de fer qui, sous les coups du marteau, lançaient horizontalement une pluie d'étincelles qui éclairaient de fantastiques lueurs le noir visage du forgeron. Je fus retenu plus loin par le sinistre spectacle d'une boucherie où les garçons bouchers, avec leurs bas de laine tout sanglants qui montent jusqu'au-dessus du genou, coiffés d'un vieux chapeau par dessus leur bonnet de nuit bleu, s'éclairaient mutuellement au moyen d'une petite chandelle fixée sur le chapeau et qui jetait une lumière diabolique sur les corps ouverts des animaux dont ils préparaient la chair. Les réverbères n'étaient pas encore allumés et ne devaient l'être que deux heures plus tard, parce qu'il est impossible qu'un étranger, en suivant un canal couvert de ténèbres se jette à l'eau quand il ne fait nuit close que depuis une heure et demie.
Je longeais un de ces canaux obscurs sans savoir au juste où je me trouvais, lorsque j'aperçus à peu dé distancé de moi deux personnes dont l'une semblait avoir un désir aussi vif d'échapper à l'autre que celle-ci de retenir la première. Arrivé plus près, je vis que ces personnes appartenaient à des sexes différents et j'entendis une voix de femme, voix douce mais altérée par un saisissement nerveux, qui disait:
—Laissez-moi, monsieur, ou je crie.
Il me parut que le monsieur à qui cette menace était adressée et qui portait un long manteau, était de sa nature ennemi des cris. Au moins lâcha-t-il immédiatement la personne qui venait de parler et il disparut dans une rue latérale. J'avais reconnu la voix.
—Est-ce bien vous, mademoiselle Noiret? dis-je. Qui ose vous attaquer? Permettez que je vous reconduise chez vous.
La pauvre fille ne put répondre; elle tremblait de la tête aux pieds et j'eus peine à la soutenir debout.
—C'est affreux! dit-elle enfin en sanglotant, oh! si vous aviez cette bonté! C'est affreux!...
Elle ne dit pas un mot de plus. Je la ramenai en silence jusqu'à la petite boutique où elle avait sa chambre. Elle s'affaissa sur un banc dans le corridor. Il y faisait obscur, car le commerce était trop modeste pour permettre des frais d'éclairage. La femme de la maison accourut, une lampe à la main.
—O Seigneur Dieu! qu'a donc mademoiselle? Comme elle est pâle! Mademoiselle se trouve-t-elle mal? Allez bien vite dans le petit bureau, mademoiselle! je vais allumer la chandelle.
Elle alla chercher le bougeoir de mademoiselle Noiret, et je conduisis celle-ci dans une petite chambre attenant au vestibule que l'hôtesse m'avait indiquée comme le petit bureau et qui méritait bien ce nom. Il ne s'y trouvait qu'une petite table pliante, quatre tabourets de jonc et une vilaine figure suspendue au mur dans un petit cadre et représentant le héros Van Speyk[2].
—Mais, ma chère enfant, qu'avez-vous donc? s'écria la boutiquière après avoir allumé le bougeoir de Suzette et soufflé immédiatement sa propre lampe, vu l'inutilité de deux luminaires.
Je lui fis apporter un verre d'eau. Suzette en but une gorgée; ses dents claquaient contre le verre. Elle n'était pas encore en état de parler. Une sueur froide couvrait son visage.
—Mais, ma chère enfant, reprit de nouveau l'hôtesse inquiète mais plus curieuse encore, quelle aventure extraordinaire! Mademoiselle a les nerfs terriblement frappés. Dois-je courir chez l'apothicaire et prendre une poudre calmante?
Mademoiselle a été attaquée, dis-je; il y a de mauvaises gens qui courent les rues. Je suis arrivé à temps; on voulait la voler.
—Attaquer! s'écria l'hôtesse; voler! Oui, c'est terrible qu'il n'y ait pas d'ouvrage. Et mon Jacques qui est encore en route; on pourrait bien l'attaquer et le voler aussi, bien qu'il n'ait justement sur lui que sa montre d'argent et que celle-ci ait une solide caisse en cuivre. C'est un bonheur. Il y a longtemps que je pense qu'il ne fait pas sûr en ville. Autrefois il y a eu aussi un mauvais hiver. C'était dans le temps où j'attendais tous les jours mon troisième. Mais alors les mauvais hommes entraient par force dans les maisons et ils venaient se planter devant le lit des gens en tenant à la main le bras d'un enfant mort-né. Monsieur a bien sûr entendu parler de ces horreurs. Et alors ils mettaient le feu à ce bras, et ils le faisaient tourner trois fois sur la tête des gens, et ils disaient... Oui, que disaient-ils donc? Ah! ils disaient: Il s'éveille! il s'éveille! Il dort! il dort! et alors, c'est seulement pour dire, mais comme vous étiez, vous restiez. Attaquer les gens! c'est du beau dans un pays de chrétiens! Heureusement encore, mademoiselle, qu'ils ne vous ont pas pris cette robe; c'est ça qui aurait été du propre!
Et elle débarrassa Suzette d'un paquet fermé avec dos épingles que la jeune fille serrait encore convulsivement sous son bras, et le déposa avec précaution sur un des tabourets de jonc.
—Portez cela là haut, petite mère, dis-je, et laissez-nous seuls; j'espère que mademoiselle saura me faire le portrait du scélérat qui l'a assaillie, et je le dénoncerai à la police.
—Faire son portrait! Allons donc! un coquin comme cela se sauve aussi loin que ses pieds peuvent le porter, répondit la commère; et savez-vous ce que dit Jacques? On arrive par là à arrêter un autre qui est innocent. A la dernière foire aux cochons, on a encore empoigné un jeune gars qui n'était pas d'ici, c'est seulement pour dire. Il vient toujours à la foire aux cochons une boutique de petits beignets. Pour lors ce garçon était devant la boutique aux beignets à regarder les grands plats de cuivre et le reste; voilà qu'un agent de police vient près de lui; il lit sur un papier, et puis il le regarde. Le garçon ne songeait pas à mal. Mais l'agent de police lui dit: Venez avec moi, l'ami!—Merci de votre compagnie, mon brave, dit l'autre. Mais cela ne servit de rien, car l'agent de police lui dit: Camarade, regardez un peu ce que j'ai là sous mon habit. Pour lors, ce n'était pas autre chose que des poucettes, comme monsieur en à déjà vu bien sûr, et avec lesquelles on attache un homme,—c'est seulement pour dire,—si bien qu'il ne peut remuer un doigt. Mais le garçon n'aimait pas cela-plus que vous et moi. Ainsi dit, ainsi fait. Les jérémiades ne servaient de rien: le pauvre garçon dut s'en aller avec. Quand il se fut mangé le sang pendant cinq jours,—car enfin il n'était pas à son ouvrage, ce garçon,—voilà que le même agent de police vient le trouver dans son cachot, c'est seulement pour dire, ou là où il était, et il lui dit qu'il pouvait s'en aller tranquillement. Pour lors, l'autre dit: Non, cela ne va pas ainsi! Car il voulait voir clair dans l'affaire, voyez-vous, monsieur. Mais les coquins, cela court aussi loin que leurs pieds les portent. C'est seulement pour dire que cela ne sert pas à beaucoup de faire leur portrait, aussi Jacques disait-il toujours pendant ce mauvais hiver que je vous disais: si jamais j'en rencontre un, je lui ferai une si bonne marque que je le reconnaîtrai pour de bon...
J'exprimai de nouveau le désir de demeurer seul avec mademoiselle Noiret. Dès que la bavarde commère fût partie, Suzette fondit en larmes.
—Il m'à poussé cela dans la main, s'écria-t-elle; brûlez-le à la chandelle!
Et elle jeta sur la table un billet de couleur violette que, dans la surexcitation nerveuse à laquelle elle était en proie elle avait froissé tout à fait. Puis elle dit avec une vive répulsion:
—Fi! monsieur Van der Hoogen!
Je pris le billet.
—Puis-je le conserver? dis-je. Il peut me venir à propos.
Je lui rendis sa première forme et le mis dans mon porte-feuille.
Quand Suzette fut un peu calmée, elle me raconta comment, depuis quelque temps, elle était persécutée par Van der Hoogen. Il était toujours sur son chemin, quand elle allait de chez elle à l'hospice, quand elle sortait de l'église, et même, la semaine précédente, il avait une fois ou deux choisi l'hospice même pour y faire sa promenade à midi, et s'était permis de regarder impudemment chez sa mère, et de lui sourire à elle, Suzette. Jamais pourtant il n'avait agi aussi mal que ce soir-là. Elle était sortie pour aller essayer une robe à mademoiselle Van Nagel sans rencontrer son persécuteur. La demoiselle, lors de son départ, avait offert à Suzette, avec son amabilité ordinaire, la protection de son laquais; mais elle avait refusé parce qu'elle ne croyait pas qu'il fit déjà si obscur. Sur ces entrefaites, la nuit était tombée subitement, et elle n'était pas encore à vingt pas de la demeure de monsieur Van Nagel qu'elle entendit déjà derrière elle le pas de Van der Hoogen qui cherchait, d'autre part, par des cris singuliers, à lui faire remarquer qu'il était là. Elle avait pressé le pas sans regarder autour d'elle; dans son anxiété, elle avait cru pouvoir lui échapper en prenant une rue latérale, mais il l'y avait suivie aussi. Au moment où elle arrivait au bord du canal plongé dans les ténèbres, il l'avait prise par la taille et lui avait adressé quelques paroles que la frayeur l'avait empêchée de comprendre. Puis il lui avait mis en main le billet qu'elle avait accepté machinalement. Enfin il avait voulu l'embrasser, et c'est alors qu'elle avait prononcé les paroles que j'avais entendues.
Après cette communication et quand elle parut tout à fait remise de sa terreur bien que toujours très-pâle, Suzette me pria de la quitter. Elle voulait se faire conduire par un des enfants de l'hôtesse chez sa mère, qui ne devait rien savoir de l'aventure.
Je partis.
Une fois dans la rue, je m'enfonçai dans de sérieuses réflexions sur la conduite que j'avais à tenir d'après tout ce que je venais d'apprendre; dès notre première rencontre, Van der Hoogen m'avait déplu, et sa physionomie et ses manières m'avaient donné des préventions peu favorables. J'avais remarqué sur-le-champ qu'il faisait la cour à Henriette, et j'avais vu cela de mauvais œil. Je craignais que sinon son argent seul, peut-être son argent cumulé avec sa beauté alléchassent le fat que je tenais de plus pour un mauvais sujet qui la rendrait malheureuse. Malgré tous ses caprices, Henriette méritait mieux, et dans ma pensée je lui promettais un époux qui la corrigerait en lui donnant plus de raison et en ferait un jour une femme vraiment aimable; elle possédait du reste les principales qualités requises pour cela, Comme le lecteur s'en souviendra, Van der Hoogen m'avait dit avoir jadis habité Leyde, et comme j'avais le bonheur de connaître dans la ville universitaire des gens de toute condition, je n'avais pas tardé à obtenir quelques renseignements sur son compte. Les renseignements s'étaient trouvés peu favorables au charmant et plaidaient aussi peu pour sa conduite comme homme que pour sa probité comme fonctionnaire.
Cependant il avait continué à presser de plus en plus chaque jour la jeune coquette qui probablement ne l'aimait pas, mais jeune et inexpérimentée se laissait aller au désir de plaire et à l'attrait du romanesque pour lequel elle avait quelque propension. D'ailleurs on ne pouvait refuser à Van der Hoogen certains avantages extérieurs. Il s'était donc engagé entre eux une muette histoire d'amour, ce qui veut dire aussi dangereuse que puisse être histoire d'amour. Le billet dans le bouquet avait levé pour moi tout doute à cet égard. En attendant le charmant, par sa conduite vis-à-vis de mademoiselle Noiret, s'était montré à moi comme un lâche et faux séducteur, comme un libertin de bas étage attentant au bonheur et à l'innocence d'une enfant sans expérience et sans protection, et je l'en méprisai du plus profond de mon âme. Je compris que mon devoir était de protéger mademoiselle Noiret contre tout piège qui lui serait tendu à l'avenir, et, pour employer une métaphore usée, de sauver Henriette de l'abime au bord duquel elle se trouvait en si mauvaise compagnie.
On apprendra dans le chapitre suivant la résolution à laquelle je finis par m'arrêter.
IX
Chapitre où l'auteur est affreusement embarrassé, parce qu'il y joue le beau rôle, chose qu'il sait ne lui convenir nullement, mais à laquelle il ne peut néanmoins se soustraire pour cette fois.
Hildebrand qui se trouvait amené par un concours de circonstances à jouer un rôle actif dans cette histoire, se leva le lendemain une demi heure plutôt que les jours précédents, et, la figure soucieuse, se mit à arpenter à grands pas sa chambre du haut en bas, allure qu'il prend toujours quand il veut réfléchir à une affaire importante ou ne songer à rien du tout De temps en temps il jetait un coup d'œil significatif sur les flèches empoisonnées suspendues à la muraille, puis il contemplait dans la glace son héroïque attitude; enfin il consacrait en grande partie son attention aux moineaux qui volaient çà et là dans le jardin et avaient de fréquentes prises de bec à l'endroit de miettes et de fragments de croûtes de pain qui, dès cette heure matinale, mettaient leurs passions en jeu.
Il parut ensuite au déjeuner en grande toilette, circonstance qui ne surprit personne parce que citait dimanche, bien que ce dimanche-là justement personne n'allât à l'église sauf la vieille dame. Monsieur déclara «tenir beaucoup à la religion, car sans la religion qu'adviendrait-il de la société?» mais il ne pouvait se résigner à écouter «les ennuyeuses et fatigantes déclamations du domine de cette ville;» quant à madame il y avait dans l'église des courants d'air par trop affreux, et pour Henriette elle y allait bien, mais «elle ne voyait pas la nécessité d'en faire une routine.»
Hildebrand feignit de se rendre à l'église, bien qu'il eût pris d'avance le parti de n'y pas aller. Il se rappela, non sans se préoccuper de la haute vocation qu'il sentait en lui, les paroles de Fénelon dans la tragédie de ce nom:
C'est mon premier devoir, servons l'humanité; Après, nous rendrons grâce à la Divinité[1].
Il s'était informé la veille de l'adresse de monsieur Van der Hoogen. Il devait le trouver dans l'une des rues centrales de la ville, au-dessus d'un magasin de literies. Hildebrand se mit en route avec la ferme conviction de rencontrer son homme chez lui.
Cependant comme il se rappela que monsieur Van der Hoogen qui était employé au bureau de l'enregistrement, devait s'y trouver tous les jours dès dix heures du matin et y avait beaucoup de besogne jusqu'à deux heures après midi, il ne lui parut pas invraisemblable que le susdit monsieur Van der Hoogen fit quelque peu la grasse matinée, le dimanche, et par conséquent il pensa que, selon toute probabilité, il était encore au lit. A celte considération s'ajoutait peut-être secrètement le désir inavoué de différer un instant encore l'accomplissement de la désagréable mission que lui imposait l'intérêt de l'humanité.
Or, il se trouva qu'Hildebrand, cheminant vers le magasin de literies, eut à traverser une place où il y avait une église dans laquelle retentissait le chant plein de puissance des fidèles, et il ressentit l'envie d'assister du moins à une partie du service divin.
Hildebrand n'est pas partisan de l'habitude d'arriver trop tard dans la maison du Seigneur. Il comprend que la parole de Dieu ne doit pas être lue pour rien et encore moins servir de basse au bruit qu'on fait en cherchant une place ou au grincement des chaufferettes[2] sur les dalles; mais il lui faut avouer cependant qu'il y a quelque chose de particulièrement solennel et émouvant à se transporter des rues silencieuses dans une cathédrale où déjà une foule considérable est prosternée, tête nue, et élève vers le ciel, au milieu des majestueux accords de l'orgue, une hymne qui semble venir d'un seul cœur. La vue d'une communauté réunie, réunie physiquement du moins, pour servir Dieu, renferme déjà en elle-même une touchante édification, et nous lui sommes, je crois, redevables de tant de bonnes et chrétiennes impressions, que, ne fût-ce que pour ce motif seul, cela vaudrait la peine de suivre le précepte de l'apôtre: «Ne négligeons pas de nous réunir.»
La foule chantait ces paroles du psaume quarante-deuxième: «Le cerf altéré n'aspire pas plus ardemment après l'eau des fontaines que mon âme n'aspire vers vous, mon Dieu.»
O vous qui vous imaginez que lire à la maison un bon sermon,—vous lisez sans doute toujours de bons sermons et vous ne pourriez en entendre que de mauvais,—ô vous qui vous imaginez que lire à la maison un bon sermon est aussi édifiant que fréquenter la réunion des fidèles, vous qui violez le précepte du Sauveur en préférant la prière isolée à la prière en commun, n'avez-vous donc jamais éprouvé ce sentiment délicieux que donne au cœur la vue de tant d'enfants des hommes, appartenant à toutes les conditions, qui, avec vous et autour de vous, élèvent le même cantique vers le ciel, entendent la même parole de consolation et supplient le même père qui est au ciel au nom du même Sauveur?
Il est seulement dommage que les élans de l'assemblée vers Dieu se perdent dans les fioritures dont l'organiste les fait suivre.
Un homme simple, d'un âge avancé, se trouvait dans la chaire, et parla avec onction à la foule sur le texte des paroles qui venaient d'être chantées; il fit ensuite une prière naïve, humble, une vraie prière: la sincère prière du juste a beaucoup de pouvoir, dit saint Jacques. Puis il invita de nouveau la communauté à chanter, et cette fois le chant fut tiré du premier psaume.
Le vieux serviteur de l'Evangile prit aussi pour texte les dernières paroles: «Le Seigneur connaît la voie du juste, mais la voie de l'impie est une voie de perdition.» Et ce fut avec ces paroles au cœur qu'Hildebrand s'achemina d'un pas rapide vers la demeure de Van der Hoogen.
—La chambre au premier sur la rue! cria la femme du magasin de literies en passant la tête du fond d'une sorte d'arrière-boutique; montez l'escalier, et la première porte à main gauche!
Hildebrand suivit cette indication. La porte de la chambre sur la rue était entr'ouverte et il se trouva d'emblée sur le domaine du charmant. Toutefois celui-ci ne s'y trouvait pas.
La chambre n'était pas particulièrement charmante; elle était mal meublée et rien moins que propre. Un confortable fauteuil en était le meilleur meuble. A la muraille étaient suspendues une couple de lithographies sur les exploits de Robert Macaire et quelques études de femmes dues à la main d'artistes qui semblaient s'être particulièrement exercés sur le nu. Au-dessus de la cheminée étaient attachés un masque, des gants et des fleurets, plus une queue de faisan, lequel Van der Hoogen s'imaginait sans doute avoir tué ou mangé jadis. Une foule de cartes d'invitation dont quelques-unes déjà de date très-ancienne ornaient le cadre de la glace. Sur la table se trouvaient un grand flacon d'essence et un volume ouvert de Paul de Kock. Dans le foyer brûlait un feu qui toutefois ne semblait allumé que depuis une demi heure au plus. Il y avait là un déjeuner auquel on n'avait pas touché, et l'eau du thé, placée sous la table, avait cessé de bouillir. Ces indices signifiaient probablement que monsieur Van der Hoogen était encore dans sa chambre à coucher. Hildebrand espéra que l'hôtesse l'annoncerait.
Bientôt, en effet, quelqu'un monta l'escalier au pas de course, mais ce ne pouvait être L'hôtesse, attendu qu'Hildebrand entendit un craquement de bottes éminemment masculines. Il lui parut que le nouveau venu traversait un petit corridor, et le bruit d'une autre porte qui s'ouvrait frappa son oreille. Pais il entendit une voix qui semblait sortir de dessous les couvertures et qui criait:
—Qui est là?
—Bout! répondit celui qui entrait. Comment, paresseux animal, lu es encore au lit?
—Eh là! répondit Van der Hoogen, quoi d'étonnant, il est à peine jour. Songe donc que six jours de la semaine, je dois me lever de grand matin. Je rattrape cela le jour du repos, mon brave. Diantre, j'ai mal à la tête! ce vin de la Société est détestable.
Il s'ensuivit une conversation dont je ne saisis pas tout, mais je m'aperçus qu'à la fin cette conversation portait sur une personne qu'ils appelaient la petite noire, et bientôt il fut évident pour Hildebrand que Van der Hoogen racontait son aventure avec mademoiselle Noiret, aventure dont le souvenir paraissait lui faire tant de plaisir, qu'il poussa un grand éclat de rire.
—Tout cela est bel et bon! dit la personne qu'Hildebrand avait entendue se nommer Bout, et qui avait une voix très-rude et très-désagréable: tout cela est bel et bon, mais tu n'en as pas moins été trop vite. Pourquoi n'avoir pas attendu un peu jusqu'à ce que le garçon soit bel et bien aux Indes?
—Mou cher Bout! la petite noire est si diablement jolie, répondit Van der Hoogen, qui, en pareille société, semblait échanger son terme favori: charmant, contre un moins innocent.
—Quel enfantillage! reprit l'autre. Raison de plus pour prendre patience. Par pure amitié pour toi, je me suis éreinté pendant six mois à persuader à ce blanc-bec de partir pour les Indes, et au moment où cela va réussir enfin, tu vas me gâter tout toi-même. Si la petite raconte jamais la chose, ton affaire est manquée.
—Il n'y a pas de danger qu'elle en parle! répondit Van der Hoogen. Vois-tu, mon gaillard, je lui ai écrit un billet si char.. (il avait failli se tromper), si diablement bien tourné! il y est question de désespoir, de tendresse éternelle. Il faudrait que tu lusses cela, mon vieux. Et ma foi, elle ne s'est pas trouvée assez revêche pour ne pas prendre tout doucement le poulet. Et si ce maudit malotru n'était survenu... Mais, dis donc, l'autre part-il bien positivement pour les Indes?
—Il est si amoureux de la petite que d'abord il était comme désespéré, dit Bout. Il a la ferme conviction que, dans six ans, il reviendra au moins moitié aussi riche que M. Kegge. Comment va la fille de ce rodomont? Henriette, n'est-ce pas?
—A merveille, mon vieux, à merveille! Plus jolie que jamais, et amoureuse jusque par dessus les oreilles. Va donc faire un peu de thé à mon intention, je te rejoins à l'instant.
Obéissant à cette invitation, M. Bout se rendit dans la chambre de devant, et Hildebrand vit apparaître un visage sur lequel se peignaient à la fois l'impudence la plus éhontée et la plus odieuse dissimulation. Ses yeux avaient ce regard perçant, sensuel, qui éveille dans les cœurs honnêtes un sentiment de si vive répulsion. C'était mi homme ventru, de trente-quatre à trente-cinq ans, et qui portait une redingote bleue, étroitement boulonnée, un chapeau empruntant à la brosse un luisant excessif, et un énorme bambou. Il s'arrêta stupéfait de rencontrer un étranger dans la chambre de devant. Hildebrand se fit connaître et déclara qu'il était venu pour parler à M. Van der Hoogen.
—Et attendez-vous depuis longtemps déjà, monsieur? demanda Bout avec une feinte aménité.
—J'arrive à l'instant, répondit Hildebrand.
Le cligne ami sonna et commanda d'autre eau pour le thé. L'hôtesse grommela que ce n'était pas là une manière d'agir, et descendit avec la bouilloire. Avant qu'elle fût de retour, Van der Hoogen parut.
Il n'était rien moins que séduisant, avec ses longs cheveux défrisés et tombant en désordre sur son pâle visage, sa robe de chambre usée, ses bas de laine et ses pantoufles éculées.
—Vous ici, monsieur Hildebrand? dit-il en entrant.
—J'avais une commission pour vous! répondit l'interpellé.
—Charmant! charmant!
—Monsieur désire peut-être vous parler seul! dit le digne Bout; je vais gober un bout de service; la chose sera sans doute déjà en train.
Van der Hoogen rit aux éclats de cette plaisanterie.
Peut-on s'imaginer aussi rien de plus plaisant que de se railler de la religion?
Bout partit.
—Vous me permettrez d'avaler quelque chose, dit Van der Hoogen en bâillant et en humant un œuf; je suis resté hier un peu tard à la Société, et j'ai le gosier desséché par le chambertin.
—J'ai peu de chose à vous dire, monsieur Van der Hoogen! dit Hildebrand avec la ferme résolution d'en finir brusquement et surtout sans le moindre regret du départ du digne Bout. Il ne faut, pas vous étonner, Monsieur, si la maison de la famille Kegge vous est interdite au premier jour...
De pâle qu'il était, le charmant devint blême, et regarda Hildebrand avec stupéfaction; il ne savait absolument ce que celui-ci lui voulait.
Hildebrand mit l'occasion à profit pour continuer tout d'une haleine:
—Monsieur Kegge saura sous peu qui vous êtes, Monsieur; votre conduite équivoque lui sera connue. Il saura les piéges que vous tendez à l'innocence, tandis que vous faites la cour à sa fille.
M. Van der Hoogen ne sut mieux dissimuler son embarras qu'en éclatant de rire. Il entama ensuite son troisième œuf, et répondit d'un ton insouciant:
—Qui dit que je fasse la cour à sa fille?
—Moi! répondit Hildebrand sans hésiter; moi, monsieur! moi, qui vous ai épié pendant toute cette semaine; moi qui sais que vous placez des billets violets dans ses bouquets; moi qui sais aussi qu'à la tombée du soir, vous courez les rues avec des billets violets, pour les glisser dans la main d'innocentes jeunes filles; moi, monsieur, qui connais encore les victimes qu'a faites autrefois Monsieur Van der Hoogen, et qui prendrai soin, autant qu'il est en moi, d'épargner le même sort aux personnes à qui je m'intéresse.
M. Van der Hoogen fit de son mieux pour rire plus haut encore, recula sa chaise et s'écria:
—Charmante plaisanterie! Et Monsieur Hildebrand est le dénonciateur de tout cela?
—Il peut le devenir, continua Hildebrand qui était en train; en quittant la ville, je préviendrai Monsieur Kegge. Mais j'ai voulu d'abord vous en avertir vous-même. J'ai voulu jouer cartes sur table, afin que vous sussiez à quoi vous en tenir, lorsqu'on vous recevrait avec froideur chez monsieur Kegge, et que peut-être même on vous montrerait la porte.
—Monsieur Kegge saura distinguer la calomnie de la vérité, dit M. Van der Hoogen avec un calme affecté.
—Pour l'y aider, j'ai cette pièce justificative, répondit Hildebrand en montrant le billet adressé à Mademoiselle Noiret; on connaît votre écriture, et voici un billet plein des plus honteuses propositions, adressées à une honnête jeune fille, qui, si elle l'eût lu, se fût déjà crue déshonorée. Il ne me serait pas difficile de produire nombre de billets semblables, écrits par vous, dans votre ancienne résidence; mais celui-ci suffira.
Hildebrand remit tranquillement dans la poche de sa redingote le papier violet.
M. Van der Hoogen se leva:
—Et qui êtes-vous, Monsieur? s'écria-t-il, mais sans se maintenir longtemps au ton qui convenait à une pareille interpellation. Et qui êtes-vous, Monsieur, pour venir me faire la leçon dans ma propre chambre? Je vous tiens pour un...
—Pas d'injures, dit Hildebrand en se levant à son tour, et il ajouta:
—Votre colère m'effraie aussi peu que ces fleurets.
M. Van der Hoogen alla se rasseoir.
—Vous parlez de faire la leçon! continua Hildebrand. Votre nom, votre réputation, votre position dans cette ville, tout est entre mes mains. Je connais votre origine, monsieur Van der Hoogen; elle s'accorde peu avec les airs que vous vous donnez; je connais votre conduite antérieure, votre conduite ici, et tout aussi bien votre conduite comme fonctionnaire, et vos récentes machinations pour éloigner des personnes qui se trouvent sur votre chemin. Prenez garde!
—Vous voulez faire mon malheur, grommela entre ses dents M. Van der Hoogen.
—Je veux garder de malheur ceux qui valent mieux que vous, reprit l'autre. Ecoutez: je me déclare en premier lieu le protecteur de mademoiselle Noiret; vous ne la toucherez plus du doigt. Désormais vous ne lui adresserez plus un mot; vous ne vous permettrez même plus de la saluer. Si j'apprends que vous Payez importunée le moins du monde, toute la ville saura ce que vous êtes, depuis le baron Van Nagel jusqu'à votre hôtesse. Ensuite, vous aurez à diminuer le nombre de vos visites chez monsieur Kegge, et vous renoncerez à exercer sur sa fille quelque influence que ce soit. Dès que j'apprendrais la moindre démarche contraire à la défense que je vous fais, ce billet serait mis sous les yeux de monsieur Kegge. Pour le moment, je laisserai les choses dans l'état où elles sont. J'exige donc ces deux choses, monsieur Van der Hoogen. Réfléchissez-y.
—C'est bien! murmura-t-il, et comme si elles en pouvaient mais, il écrasa en mille morceaux les coquilles vides sur son assiette.
Hildebrand partit plus léger de mille livres que lorsqu'il avait monté l'escalier.
X
L'hospice.—Retraite de Van der Hoogen.
Il faisait un temps superbe, et je n'avais pas grande envie de regagner la maison, je préférais auparavant faire un tour de boulevard. Quand on a fait ses études à Leyde, on a une certaine prédilection pour les tours de boulevard. Rafraîchi par l'air pur et par une douce brise, je repassai la porte de la ville, et me dirigeai vers la maison.
Le malheur semblait poursuivre Suzette Noiret.
Non loin du Zoeten Inval, je rencontrai Sara. Elle marchait fort vite et la tête baissée; quand je fus près d'elle, je vis qu'elle était très-effrayée, très-abattue et qu'elle pleurait amèrement.
—Qu'avez-vous donc, mademoiselle Sara?
—Ah! laissez-moi continuer bien vite mon chemin. Madame Noiret se meurt.
—Comment, dis-je vivement alarmé, en marchant à côté d'elle et songeant à Suzette. Comment! et je lui ai parlé encore hier!
—C'est possible, répondit-elle, hier elle se portait encore parfaitement. Mais aujourd'hui, elle a eu tout d'un coup une attaque. J'étais à l'église et ma mère était à la maison auprès des petits. Suzette a sur-le-champ envoyé chercher ma mère, et voilà que je sors tout heureuse de l'église et que j'apprends que la bonne madame Noiret est peut-être déjà morte; on l'a saignée, dit mon père, il n'est pas venu de sang. Le médecin l'a abandonnée. Que va faire la pauvre Suzette?
Elle sanglotait tout haut.
Je me dirigeai avec elle vers l'hospice.
La soi-disant mère[1] de cet établissement, corpulente cuisinière, vêtue d'une jaquette très-ample et d'un grand mouchoir blanc, se trouvait sur la porte à bavarder avec une vieille femme qui portait un mantelet noir, et j'entendis distinctement ces mots:
—De sorte que je vous conseille de vous y prendre tout de suite, sans cela une autre arrivera avant vous; allez bien vite trouver ces messieurs et dites-leur:—Bien des compliments, le numéro neuf est vacant...
—Et puis? demanda la femme au mantelet noir.
—Et puis vous attendrez votre tour! dit la mère.
Le mantelet noir s'éloigna en trébuchant à chaque pas.
—Comment va madame Noiret? demandai-je à la mère, comme si je n'eusse rien entendu de l'entretien.
—Partie pour l'autre monde! dit la mère en secouant la tête. Mon Dieu, oui, elle vient de passer; il y a juste un petit quart d'heure. C'est tout une affaire; se porter si bien et être morte tout d'un coup. Hier encore j'ai passé devant sa porte et elle m'a fait signe; je crois même que j'ai frappé à sa croisée et lui ai demandé comment elle allait. Oui, vraiment, à telle enseigne qu'elle m'a répondu; Très-bien, mère! Non, pourtant je me trompe, c'était chez Trinette. Oh, oui, je vous le dis, une personne est bientôt morte.