III (continued 2)
Léon Wocquier translation
Madame Dorbeen devint aussi rouge que les rubans de son bonnet, regarda fixement la lampe et répéta encore une fois comme pour se remettre en train:
Ses flots débarrassés des chaînes de l'hiver.
Nouveau silence.
—Les chaînes de l'hiver vous enchaînent la langue, ma chère, remarqua monsieur Dorbeen d'un ton à la fois plaisant et très-sérieux.
—Fi! je l'avais retrouvé et vous me l'avez fait oublier encore une fois. Attendez.
Il baigne de nouveau ses rives vénérées, Et les peuples joyeux
Ici sa voix s'éleva très-haut:
Se pressent sur le bord de ses ondes sacrées. Pour saluer le fleuve impétueux ...
Madame Dorbeen continua ainsi de maltraiter d'une émouvante façon, l'émouvant chef-d'œuvre du grand Borgers[8]. A la troisième strophe elle se mit à rouler les yeux, et à la quatrième ils roulaient tellement que je craignis qu'ils ne roulassent hors de leurs orbites. Ainsi, roulant les yeux et grasseyant, chantant et criant tour à tour elle était parvenue à ces vers:
Ah! donnez à ce sol son nom, le nom d'Eden; Les roses y...
lorsque retentit tout à coup sur la table l'air connu:
Ach mein lieber Augustin, Augustin, Augustin!
C'était la boîte à carillon de la lampe que ma tante avait remontée un peu auparavant, en feignant de chercher de petites cuillers dans la boîte qui se trouvait devant l'éléphant. Je compris alors pourquoi elle avait tant insisté pour que madame Dorbeen différât de réciter ses vers.
Les yeux de madame Dorbeen, tout prêts à rouler en accompagnant ce vers:
Je voudrais à jamais m'y trouver enchaîné!
se mirent à rouler avec la rapidité d'une locomotive:
—Qu'est que c'est que cela? s'écria-t-elle.
—C'est une valse, dit son mari.
—Ne prenez pas la chose en mal, Madame! dit ma tante d'une voix suppliante; je l'avais remontée. C'est la musique de la lampe. C'est ce qu'il y a de joli dans la chose, c'est qu'elle commence, quand on ne s'y attend pas, un petit temps après qu'elle est remontée. C'était pour faire une surprise aux amis. J'avais espéré que vous déclameriez plus tard,—et maintenant la musique vient bien mal à propos.
Ma tante était si confuse qu'en ce moment elle eût volontiers brisé la tête à l'éléphant de bronze, mais il n'y avait rien à faire, et le susdit éléphant poursuivait avec une aveugle entrain:
Ach mein lieber Augustin!
C'était un bruit agaçant pour madame Dorbeen qui intérieurement frémissait de colère. Pourtant elle fit bonne contenance, et après avoir bu à petites gorgées une tasse de slemp elle dit:
—Oh! du reste, la pièce était, pour ainsi dire, finie; les amis n'y perdent pas grand'chose. Koosjen nous dira bien quelque chose maintenant n'est-ce pas?
Koosjen rougit et dit en fixant les yeux sur sa mère;
—Je ne sais rien; n'est-ce pas, maman?
—Silence! dit Dorbeen, cela change:
Où peut-on être mieux!
Et en vérité, comme l'éléphant connaissait trois airs, il n'y eut d'oreilles que pour le plus grand des quadrupèdes jusqu'à ce qu'il eût montré tout son savoir et fini son concert par un son plaintif et brusquement coupé.
Maman Van Naslaan parut être d'une opinion opposée à celle que lui avait demandée sa chère fille de la plus douce voix du monde; loin de croire que sa Koosjen ne sût rien, elle semblait convaincue qu'elle connaissait une foule de choses, et lui fit signe pour l'engager à réciter aussi quelque pièce; sur quoi madame Dorbeen dit:
—Mais oui, Koosjen, récitez-nous quelque chose! J'ai fait mon devoir, moi!
Ma tante s'écria:
—Oh oui, s'il vous plaît!
Et monsieur Dorbeen ajouta en rimant sur un ton très-sérieusement comique:
Allons, Kôse, Charmante rose, Récite-nous quelque chose!
Et Mietjen qui n'était rien qu'une bonne personne répéta son: Eh oui! Le vieux Stastok dit: Allons! et bourra une pipe; et le jeune Stastok s'enhardit jusqu'à dire en rougissant beaucoup:—Oh! s'il vous niait!
Mais la charmante enfant rougissait tellement, était si embarrassée et s'excusait d'un ton si suppliant que ma tante eut pitié d'elle et dit:
—Koosjen a peut-être peur du Monsieur étranger: je crois que nous lui ferons plus de plaisir en la tenant quitte pour cette fois-ci!
Sur quoi madame Dorbeen, fixant opiniâtrement les yeux sur la trompe de l'éléphant, dit d'un petit ton très-gentil:
—Oui, si le Monsieur étranger veut bien donner un dédommagement. Monsieur Hildebrand doit bien savoir quelque petite chose.
—Cela serait bien! dit tout le monde, et mon oncle se retourna pour consulter attentivement la pendule, car pour rien au monde il n'eût voulu que la soirée dégénérât en média-noche.
On bourra de nouvelles pipes; les Messieurs allèrent se rasseoir, monsieur Van Naslaan avec un soupir, monsieur Dorbeen avec l'œil d'un connaisseur, Pierre avec un regard de dédain, mon oncle de l'air d'un homme qui vient de consulter sa pendule et a découvert qu'il est neuf heures et demie. Je ne m'inquiétai nullement de ces Messieurs et me plaçai de façon à avoir précisément en face de moi le joli visage de Koosjen; il faut bien avoir quelque chose pour sa peine.
—Je vais, dis-je, lorsqu'il régna un profond silence, je vais ennuyer la société en lui disant une petite pièce de vers. C'est une traduction d'un de mes amis et une traduction du français.
—Du français! répéta monsieur Van Naslaan en regardant mon oncle d'un air inquiet.
—Voyons donc, c'est bien! dit madame Dorbeen.
Il se fit un silence de mort pour entendre le déclamateur étranger; mais aucune des dames ne le regardait (leur louable modestie ne leur permet pas cette hardiesse quand on déclame devant elles), à l'exception de Madame Dorbeen qui semblait désireuse de savoir si son successeur savait bien rouler les yeux, Koosjen festonnait avec vivacité et je ne voyais rien que ses cheveux soigneusement divisés par une raie.
Je commençai:
Lorsque l'enfant paraît...
Pie ... ie.... iep! dit la porte en s'ouvrant lentement, et il apparut, nullement un enfant, mais bien la servante quinquagénaire vêtue de son justaucorps blanc, chargée et surchargée de la collation en personne, sous l'apparence d'une quantité de petits pains, avec du fromage et de la viande fumée, et d'une multitude de pâtisseries en forme d'étoiles, de losanges, de cercles, de feuilles de trèfle et de poisson, et qui nonobstant cette différence de forme doivent, à l'égale proportion de leur contenu, le nom mathématique d'evenveel[9] dans la vie ordinaire.
Madame Dorbeen ne put comprimer un petit sourire de satisfaction.
On présenta les plateaux à la ronde et je me vengeai sur un evenveel du trouble qu'ils venaient de causer; quand le gâteau fut mangé je repris, tout plein de courage, bien que l'effet du premier vers fût manqué et que je visse clairement, lorsque je répétai les premiers mots que monsieur Dorbeen, toujours gravement comique, pensait encore à la servante quinquagénaire:
Lorsque l'enfant paraît, le cercle de famille Applaudit à grands cris: son doux regard qui brille Fait briller tous les yeux, Et les plus tristes fronts, les plus souillés peut-être, Se dérident soudain à voir l'enfant paraître, Innocent et joyeux. Soit que juin ait verdi mon seuil, ou que novembre Fasse autour d'un grand feu vacillant dans la chambre Les chaises se toucher, Quand l'enfant vient, la joie arrive et nous éclaire, On rit, on se récrie, on l'appelle, et sa mère Tremble à le voir marcher.
Madame Dorbeen sourit d'un air approbateur.
Quelquefois nous parlons, en remuant la flamme, De patrie et de Dieu, des poêles, de l'âme Qui s'élève en priant;
Monsieur Van Naslaan fit un signe de tête en homme très-entendu.
L'enfant paraît, adieu le ciel et la patrie, Et les poêles saints! la grave causerie S'arrête en souriant.
Cela est tout à lait joli! dit mon excellente tante à demi-voix.
La nuit, quand l'homme dort, quand l'esprit rêve, à l'heure Où l'on entend gémir, comme une voix qui pleure, L'onde entre les roseaux; Si l'aube tout à coup là-bas luit comme un phare, Sa clarté dans les champs éveille une fanfare De cloches et d'oiseaux!
Monsieur Dorbeen toussa. Monsieur Van Naslaan fronçait péniblement les sourcils comme pour demander:—Où diable veut-il en venir! Justement parce qu'il n'en savait pas davantage, le visage de mon oncle trahissait une admiration sans égale.
Enfant, vous êtes l'aube et mon âme est la plaine Qui des plus douces fleurs embaume son haleine Quand vous la respirez; Mon âme est la foret dont les sombres ramures S'emplissent pour vous seul de suaves murmures Et de rayons dorés! Car vos beaux yeux sont pleins de douceurs infinies; Car vos petites mains, joyeuses et bénies, N'ont point mal fait encor;
—Oh! Seigneur! dit ma tante à demi-voix, et ses yeux, sous l'influence de l'émotion, devinrent tout petits.
Jamais vos jeunes pas n'ont touché notre fange; Tête sacrée! enfant aux cheveux blonds! bel ange A l'auréole d'or! Koosjen qui, de temps en temps, avait jeté un coup d'œil sur moi, releva la tête et me regarda fixement. Les deux derniers vers pouvaient s'appliquer parfaitement à elle. Vous êtes parmi nous la colombe de l'arche; Vos pieds tendres et purs n'ont point l'âge où l'on marche; Vos ailes sont d'azur. Sans le comprendre encor, vous regardez le monde, Double virginité! corps où rien n'est immonde, Comme où rien n'est impur! Il est si beau, l'enfant, avec son doux sourire, Sa douce bonne foi, sa voix qui veut tout dire, Ses pleurs vile apaisés, Laissant errer sa vue étonnée et ravie, Offrant de toutes parts sa jeune âme à la vie Et sa bouche aux baisers!
Ma tante essaya une larme; madame Van Naslaan hocha deux ou trois fois la tête. Koosjen retenait sa respiration et me regardait avec anxiété.
Seigneur! préservez-moi, préservez ceux que j'aime, Frères, parents, amis, et mes ennemis même Dans le mal triomphants, De jamais voir, Seigneur! l'été sans fleurs vermeilles, La cage sans oiseaux, la ruche sans abeilles, La maison sans enfants[10]!
—Seigneur mon temps! neveu Hildebrand, s'écria ma tante, neveu Hildebrand, cela est beau!
Et je gage qu'elle songeait à Pierre quand il était petit, et aussi... oh certainement aussi, à la petite Gertrude qui était morte avant l'âge de cinq ans et dont il ne lui restait qu'une petite mèche de cheveux qu'elle portait en bague an doigt du milieu.
—Hé oui! dît Mietjen aux yeux de veau, yeux qui, en ce moment, étaient beaucoup plus saillants encore que de coutume.
—Je trouve pourtant, dit madame Van Naslaan, qu'il faut être mère pour bien comprendre ces choses-là.
—N'est-ce pas, madame Van Naslaan? dit madame Dorbeen... Mais c'est ravissant; les vers (elle appuya sur le mot), les vers sont ravissants! Elle voulait dire: Quant à la façon de les dire, ce pourrait être mieux.
Koosjen n'était pas mère et conséquemment ne pouvait avoir compris comme l'entendaient ces dames; mais ses yeux humides et brillants et ses joues pâles disaient assez qu'elle avait compris et senti cette admirable poésie.
—De qui est cette pièce? demanda monsieur Van Naslaan.
—De Victor Hugo, Monsieur.
—Victor Hugo? dit-il en plaçant l'accent tonique sur la première syllabe et en prononçant ce nom, comme si au lieu d'un g français, il s'y fut trouvé vingt-cinq bons g hollandais [11]. Je croyais que cet homme là n'avait écrit que des horreurs. J'ai vu dans la Revue littéraire, me semble-t-il... Eh! cela m'échappe; je croyais que c'était comme cela un homme sanguinaire...
—Je ne sais pas, Monsieur! répondis-je.
—Ne le confondez-vous pas avec Jacques Julin? demanda le courtier.
—Est-ce celui-là qui a écrit ce livre sur Barneveld que nous avons reçu dernièrement à la Société de lecture? demanda mon oncle en se tournant vers Pierre.
—Oui, dit le courtier. A ce que j'ai entendu dire, c'est un singulier gaillard. Il écrit tout ce qu'il veut, Monsieur, il écrit tout ce qu'il veut[12]!
—Oui, dit mon oncle en secouant sa pipe, ces Français, cela fait un rare peuple, bien que je le dise moi-même.
—Savez-vous un livre de vers que moi je trouve charmant, dit madame Van Naslaan en faisant du regard le tour de la société, c'est l'Utilité des disgrâces.
—Quoi! demanda monsieur Dorbeen, plus comiquement et plus gravement que jamais, quoi? l'Utilité des dix grâces?
Un grand éclat de rire salua cette plaisanterie qui embarrassa plus ou moins madame Van Naslaan: elle résolut d'achever en conversation particulière l'éloge de l'ouvrage connu de Lucretia Wilhelmina, éloge mis en avant à titre de conversation générale:
—Vraiment, chuchota-t-elle à l'oreille de ma tante, c'est un livre magnifique et écrit par une femme, mais, je puis l'affirmer, vous ne pourriez le lire les yeux secs.
La conversation redevint bientôt générale et animée. Je m'occupai beaucoup de la jeune personne de dix-sept ans, et Pierre ne quitta pas la chaise de celle-ci. Je m'efforçai, à plusieurs reprises, de le décider à déclamer quelque chose, à chanter, ou à s'exécuter de quelque autre façon; mais il me répliquait toujours avec une physionomie revêche:—Allons donc! ou:—Je ne sais vraiment rien! et, d'autre part je ne voulus pas insister parce que j'avais vu mon oncle consulter de nouveau sa pendule. Mes instances demeurèrent donc sans résultat. Je dois reconnaître aussi que la famille Stastok, grâce à l'éléphant musical, avait suffisamment contribué aux plaisirs de la soirée, pour qu'on ne pût exiger encore quelque chose de ses membres.
La soirée s'acheva joyeusement et familièrement; et après que toutes les dames et les deux Messieurs eurent remercié monsieur et madame Stastok de leur amicale réception et Pierre de son agréable société; après que monsieur et madame Stastok eurent solennellement promis de revenir prendre leur revanche; après que les deux Messieurs eurent mis le chapeau l'un de l'autre et que, de sa propre main, ma tante eût aidé toutes les dames (à l'exception de Koosjen à qui je ne pouvais m'empêcher de rendre le même service) à mettre leurs manteaux, et, d'après le désir de chacune, à relever leur col ou à laisser le tout en dessous, on se sépara vers onze heures et demie parfaitement satisfaits les uns des autres, et il n'y eut plus de plaisir pour personne que pour la servante qui, d'un air nonchalant, laissait choir dans sa main les quarts de florin qu'y faisait pleuvoir le départ des convives.
Mon oncle avait sommeil, bien qu'il le dit lui-même. Seigneur mon temps! combien ma tante avait encore d'occupation. Vraiment était de mauvaise humeur. Ce fut, dans cet état de choses, que je gagnai mon lit.
VI
Pierre est vraiment amoureux, et comment nous faisons une partie de plaisir en barque.
La mauvaise humeur avec laquelle Pierre s'était allé coucher n'était nullement énigmatique pour moi. On a remarqué que, pendant toute la soirée, il avait peu parlé tandis qu'ordinairement ni la loquacité ni le pédantisme ne lui manquaient au milieu des amis de son père. Mais deux petites circonstances l'avaient contrarié et paralysé, à savoir: l'amour et la haine. Entre autres choses, il ne m'avait nullement échappé qu'il avait continuellement jeté des regards à la dérobée sur le cou blanc de Koosjen et qu'il eût à coup sûr été enchanté de regarder franchement son charmant visage s'il eût osé risquer d'engager avec elle une conversation en règle. En outre, il ne m'avait pas été difficile de découvrir combien l'avait vexé l'approbation qu'avaient obtenue de la jeune fille les beaux vers de Victor Hugo, quelque médiocrement et infidèlement qu'ils fussent traduits et quelque mal qu'ils fussent récités; j'avais remarqué aussi combien il avait porté envie à la hardiesse avec laquelle j'avais entamé ensuite un entretien avec elle, et aux sourires plein d'aménité qui m'avaient été adressés à cette occasion. Son cœur amoureux s'était, je le crois, promis monts et merveilles de cette soirée; mais Koosjen était partie comme elle était venue, sans qu'il lui adressât une autre douce parole que:—Aimez-vous bien les petits gâteaux? Il avait fini par se rendre ridicule; contrairement à ses projets et à ce qu'il attendait de la passion qui lui tenait au cœur, il avait fait sotte figure. Quoi d'étonnant qu'il eût perdu sa bonne humeur?
Je voulus en savoir davantage sur tout cela.
—Bonjour, Pierre! lui criai-je, sans ouvrir mes rideaux vu que je l'apercevais suffisamment, lorsque, le lendemain matin, la cuisinière vint, selon son habitude, faire résonner sous ses doigts osseux la porte de notre chambre.
—Bonjour, cousin! me répondit-il assis tout rêveur sur le bord de son lit et encore sans lunettes.
—En vérité j'ai rêvé de Koosjen Van Naslaan!
Pierre rougit et se pencha pour tirer un de ses bas avec un tel effort qu'il y avait lieu d'y voir l'unique cause du pourpre de sa figure.
—Bah! dit Pierre.
—Oui, dis-je, c'est une charmante jeune fille.
—Vous trouvez cela? demanda Pierre en tirant son second bas et en allant au lavabo. Oui, c'est une jolie petite mine, mais je ne la trouve cependant pas si charmante.
—Non? m'écriai-je avec surprise en allant m'asseoir.
—Vraiment non! dit-il.
L'amour qui renie son objet se trahit d'une façon irréfragable.
—Je voudrais bien connaître cette jeune fille de plus près, Pierre! N'y aurait-il pas moyen de la revoir encore une fois d'ici à après-demain?
—Je n'en sais rien, répondit Pierre en remplissant l'aiguière jusqu'au dessus des bords; allez lui faire une visite.
—Cela ne se fait pas, mon garçon, dis-je; mais ne savez-vous rien de mieux?
—Ma foi non! dit Pierre.
—Moi je crois avoir trouvé autre chose, dis-je en sautant à bas du lit. Dites-moi, Pierre, continuai-je en le regardant fixement, d'où vient que vous avez oublié de mettre vos lunettes? Voyez, il fait tous les jours un temps magnifique; nous irons louer une barque ... et nous irons ensuite prier Koosjen et quelques dames de votre connaissance, de préférence de votre famille, de nous faire l'honneur de partager avec nous une promenade nautique.
—Une promenade nautique? s'écria Pierre du ton du plus profond étonnement.
—Sans doute; cela vaut bien mieux pour causer et pour faire sa cour que d'aller eu voiture. Ne voudriez-vous pas faire votre cour, hein? Hé, mon garçon, pourquoi mettez-vous votre pantalon à l'envers?
—Oh! dit Pierre reprenant sa mauvaise humeur de la veille, finissez ces folies. Je ne tiens pas à être tourmenté par vous.
—Mon garçon, dis-je, vous me comprenez mal. Je ne vous tourmente pas; je vous demande seulement si vous ne voulez pas penser à l'amour?
—Penser à l'amour? reprit-il les lèves gonflées de ressentiment et en me lançant obliquement à travers ses lunettes un regard chargé de colère, occupez-vous d'amour vous-même!
—Avec plaisir, mon excellent ami! mais les jeunes filles ne veulent pas de moi. Je suis trop laid.
—Vous savez assez bien blaguer, Monsieur? dit Pierre en grinçant des dents et tout frémissant de colère.
—Oui! répondis-je en riant, mais je crois pourtant que vous vous entendez encore mieux à l'amour?
Je n'obtins pas de réponse. Pierre mit une hâte excessive à s'habiller et descendit les escaliers en courant. Lorsque je descendis, je le trouvai fumant sa pipe, abrité sous les ailes de ses parents et, comme dirait un romantique français: enveloppé de sa colère[1].
Après le déjeuner, il alla au jardin; je le suivis sur les talons.
—Laissez-moi! me cria-t-il avec une physionomie aussi peu avenante que celle d'un perce-oreille.
—Non! dis-je en lui, tendant la main, il ne faut pas être lâché, Pierre! Que! diable, le mot amour est-il de nature à faire prendre la mouche? A votre place je me fâcherais bien plutôt au mot d'Institutes.
Pierre sourit péniblement.
—Savez-vous bien? Je ne parlerai pas de toute cette affaire; mais nous irons nous promener en barque, mon garçon! en barque avec les dames. Savez-vous ramer?
—Je le crois, dit Pierre d'un ton pédant.
—Voulez-vous ramer?
—Oui.
—Voulez-vous inviter les clames?
—Elles refuseront.
—Je ne vous demande pas cela. Voulez-vous? Voyons, Pierre, je vous promets que je serai discret.
—Eh bien, dit-il, je veux bien.
Le plan arrêté fut communiqué au père et à la mère Stastok et il fut résolu que, outre Koosjen nous inviterions la cousine Christine, jeune fille de vingt-trois ans qui ne demanderait pas mieux que de nous accompagner, vu qu'elle n'avait rien à faire qu'à rester assise auprès d'une tante acariâtre qui tenait deux servantes et ne sortait jamais.
Nous allâmes du même pas â la recherche d'une barque. Après être allé à la porte du levant chez un constructeur de barques qui avait vendu la sienne parce qu'il n'y avait pas de profit, et qui nous avait envoyé à la porte du couchant où il était certain que nous pourrions en obtenir une; après nous être assurés à la porte du couchant que l'extrémité d'une poupe surgissait seule au-dessus de l'eau, nous trouvâmes enfin au centre de la ville, une excellente embarcation, que nous pouvions louer, au prix d'un florin, pour une après-dinée entière. Nous la louâmes pour toute l'après-dinée du jour suivant, et nous nous acquittâmes ensuite de nos invitations qui furent très-bien accueillies. Maman Van Naslaan se dit fort honorée pour sa fille, bien que, je le crois, elle pensât qu'il y avait antre chose là-dessous et que cette sortie aurait une queue comme les autres, et la vieille tante exprima dix fois en une demi-heure l'espoir qu'il ne ferait pas trop froid sur l'eau, ce que nous espérions d'ailleurs aussi, bien que nous craignissions le contraire.
Nous convînmes mutuellement que Koosjen serait plus particulièrement confiée aux soins de Pierre et que je me poserais en cavalier en titre de Christine. Je ne pouvais être plus généreux. Pierre avait aussi repris sa bonne humeur, et l'excellente tante nous emballa, le même jour encore, dans un petit panier du vin du Rhin et des oranges, rafraîchissement assez frais au mois d'octobre. Nous avions prié les dames de se munir de manteaux.
Le lendemain était une magnifique journée d'automne, et tout promettait plaisir sans encombre. Mais lorsque Pierre rentra, dans la matinée, de quelques courses qu'il avait à faire pour sa toilette, sa physionomie était horriblement attristée. Il poussa rudement la porte derrière lui et jeta brusquement sa canne, son chapeau et ses gants.
—Qu'avez-vous, mon ami? lui demandai-je tout effrayé.
—Oh! ce misérable Dolphe! dit-il en se tournant vers sa mère.
Il n'y avait assurément encore nom d'homme dans les cinq parties du monde qui fût capable d'inspirer plus d'effroi à madame Débora Stastok et à toutes les tendres mères de la ville de D.... que ce nom de Dolphe qui ne peut faire penser le lecteur, tout perspicace qu'il soit qu'à ses formes complètes, Adolphe, Rodolphe ou au besoin Ludolphe, mais qui pour madame Débora Stastok, et, comme je l'ai dit, pour toutes les tendres mères do la ville de D...., ne représentait rien moins que l'abrégé sommaire de ces titres honorifiques; mauvais sujet, garnement, dépensier, libertin, ivrogne, vaurien et fainéant! Ce nom appartenait en effet à la personne avec laquelle j'avais déjà eu l'honneur de faire connaissance au café de l'Etoile du Nord, en un mot, à monsieur Rodolphe Van Brammen qui, après s'être fait connaître dans sa jeunesse pour un fieffé polisson qui faisait enrager ses parents et ses maîtres, jouait mille tours pendables tous les soirs, et tourmentait les jeunes filles en voulant les embrasser, après avoir fait tout cela, disons-nous, avait passé une couple d'années à Leyde, sous le nom d'étudiant en droit, dans cet état qu'on y appelle bambocher, sans que son père sût alors au juste ce qu'il y faisait autre chose que dépenser beaucoup d'argent, tandis qu'il lui avait été prouvé évidemment plus tard qu'outre cette occupation son cher fils s'était adonné à la passion de faire des dettes. Après cela, c'est-à-dire depuis deux ou trois ans, et toujours aux frais de son père qui heureusement était à son aise, il s'était ouvert une autre carrière qu'on nomme, à Leyde toujours, battre le pavé, et cela au grand scandale des habitants de D.... qui s'inquiétaient beaucoup plus de ce qu'il adviendrait un jour de lui, que Rodolphe van Brammen lui-même. Il ne faisait toutefois rien qui fût notoirement mal. Il buvait raisonnablement la goutte, prenait part à tous les divertissements publics y compris monter la garde et déraciner les arbres des boulevards, singeait tous les personnages publics, se promenait beaucoup, jouait non moins au billard, engraissait à vue d'œil, débitait une multitude de farces, et était très-populaire.
Il n'y avait donc pas lieu de s'étonner qu'à l'audition du nom seul de ce monstre ma tante ressentît dans le dos un frisson glacial. Et vraiment je crois que ses cheveux se hérissèrent sous sa cornette.
—Qu'a-t-il donc fait encore?
—Fait? dit Pierre avec désolation, et ses veux étincelaient à travers ses lunettes: rien! Mais il veut venir en barque avec nous.
Et il me regarda en face comme pour me faire sentir toute l'horreur de cette déplorable nouvelle.
—Pourvu qu'il amène une dame avec lui, dis-je, cela m'est indifférent.
—Hé! c'est bien ainsi. Il amène sa sœur, la stupide fille! Christine a raconté à cette sœur qu'elle allait faire une promenade sur l'eau avec Koosjen, moi et un étudiant de Leyde, et alors elle a voulu venir avec nous à toute force. Mais si je voulais!...
Koosjen, moi et un étudiant de Leyde! En toute autre occurrence Pierre eût dit: «Koosjen, un étudiant de Leyde et moi»; mais il était amoureux et, dans cette circonstance, il avait jugé à propos de répartir ainsi les places.
—Ecoutez, dit ma tante rassurée par la compagnie de la sœur qui, aux yeux de la population de D...., était l'excuse de la présence du frère; écoutez, Meeltjen est une personne très comme il faut, elle a toujours été très-diligente à l'école et partout. Il n'y a rien à dire sur son compte. Ainsi ils iront avec vous.
—Oh! voilà tout mon plaisir perdu! grommela Pierre. Et il quitta la chambre pour aller, dans son désespoir, barbouiller un peu ses tableaux des Institutes.
En attendant, j'eusse bien voulu voir la rencontre de ces deux messieurs si pleins de contrastes, Dolphe et Pierre. Je m'imagine que l'ex-étudiant avait reçu de sa sœur Amélie la mission de nous embarrasser d'elle et de lui-même, non pas directement, mais en faisant entendre à Pierre, s'il venait à le rencontrer, qu'il serait très-bien qu'ils nous accompagnassent, chose que déjà sans doute la susdite Amélie avait promis à Christine de faire en tout cas. On comprend facilement que Dolphe était tout aussi convaincu de rencontrer en tout cas Pierre, particulièrement si celui-ci se risquait dans la rue, ne fût-ce qu'un instant, attendu qu'il avait coutume de consacrer quelques heures de la journée à se promener par la ville en se livrant au passe-temps de faire des clins d'œil à nombre de jolies servantes, et en accordant une attention particulière à tous les beaux chiens. Il était arrivé qu'il avait rencontré précisément Pierre au moment où celui-ci venait d'acheter dans le magasin déjà mentionné de Van Drommelen, une magnifique paire de gants glacés couleur ponceau, paire dont le susdit Van Drommelen était embarrassé depuis longtemps parce que personne n'en voulait et qu'il avait fait prendre à Pierre comme étant du dernier goût. Je m'imagine que Dolphe avait engagé la conversation en ces termes:
—Ainsi vous allez vous promener en barque, vous autres?
Et qu'il avait ajouté tout aussitôt:
—Vous devriez bien nous prendre avec vous, ma sœur et moi?
Sur quoi Pierre, sans songer à la moindre possibilité d'excuse, avait infailliblement répondu sur-le-champ:
—Soit!
—A quelle heure parlez-vous?
—A trois heures et demie.
—C'est un peu tôt, mais j'y serai, Amélie apportera sa guitare. A cette après-midi!
Il arriva, ce jour-là, dans le ménage de mon oncle, une chose qui n'y était jamais arrivée; l'heure du dîner fut changée, toujours en l'honneur du neveu Hildebrand qui, malgré sa robe de chambre, n'en avait pas moins chez son oncle les quatre pieds blancs; et lorsque nous fûmes suffisamment lestés, Pierre, non sans une foule de recommandations et surtout celle d'être prudent, Pierre alla chercher Koosjen et moi Christine.
De toutes les jeunes filles qui pourraient ou voudraient demeurer avec de vieilles tantes acariâtres, Christine était bien celle à qui cela convenait le moins. Au fond du cœur c'était un Jean qui rit et qui ne semblait pas s'inquiéter à propos de rien. Elle s'empara de mon bras si franchement, se mit à rire de si bon cœur à propos du beau temps, du charmant plan de promenade et de la fraîcheur de l'eau, que je pris très-bonne opinion d'elle, mais que je craignais seulement qu'elle ne se promit beaucoup trop de l'excursion projetée.
Non s avions fait conduire la barque dans le fossé de la ville et Keesjen y avait transporté le vin du Rhin. J'arrivai au rendez-vous avec Christine juste au moment où Pierre apparaissait aussi. Koosjen marchait à côté de lui; il n'avait osé lui offrir le bras, et la jeune fille avait peine à se tenir au courant de ses grandes enjambées.
La mauvaise humeur de Pierre paraissait un peu adoucie, mais je la vis renaître plus bourrue que jamais, lorsqu'il vit le jeune Van Brammen franchir la porte et traverser le pont avec sa sœur et une servante qui portait d'une main une énorme clef de maison, et de l'autre, une boîte à guitare recouverte de papier marbré. Dolphe s'était procuré pour la circonstance, un chapeau de paille jaune qui lui donnait l'air très-commun; il portait un pantalon brun à carreaux, et une redingote verte étroitement fermée par des boutons de métal; aux talons de ses bottes étincelait une paire de branches d'éperons qu'il eût été au moins à propos de mettre de côté en cette occasion, et il avait à la main une canne à épée jaune, que pour la même raison il eût pu laisser à la maison. Amélie que ma tante et marraine avait désignée par le diminutif Meeltjen, était vêtue d'une façon toute particulière. Elle portait un spencer de soie violette, sous lequel descendait une jupe verte, et un petit chapeau de même couleur et de même étoffe que le spencer, et sur lequel retombait un voile blanc à larges bords, de même couleur que la robe. Ses petits pieds étaient enfermés dans des guêtres de nankin, qui faisaient parfaitement ressortir la finesse de sa cheville. Ce petit pied et cette petite cheville constituaient avec ses petites mains, les principales beautés de la maigre Amélie qui avait un long et pâle visage et de grands yeux verdâtres et vagues, qu'elle fermait toutefois tellement, soit qu'elle fût myope ou qu'elle voulût le paraître, qu'on eût parié qu'elle n'y voyait pas du tout. Lorsqu'elle s'avança côte à côte avec son frère si ventru, elle réveilla très-vivement en moi le souvenir du premier songe du roi Pharaon.
La rencontre des trois dames fut très-cordiale et très-affable; Van Brammen, lui, nous accosta très-gaiement.
—Bonjour, messieurs! dit-il, j'ai mangé prodigieusement, je vous en donne ma parole. Parbleu, voilà une jolie barque! où avez-vous déniché cela, Pierre? Hildebrand, je vous ai vu autrefois quand vous étiez encore vert[2]; vous aviez alors une petite redingote couleur cannelle, qui était puissamment laide. Voyez donc, une gaffe aussi!
Et saisissant la gaffe, il la mania comme une lance, et fit mine de vouloir transpercer Pierre.
—Hé là! dit Pierre, redevenu furieux comme une araignée.
—Ah çà! dit Dolphe, en sautant dans la barque, je suis le plus gros et puis j'ai énormément dîné; je ramerai aussi plus tard, cela s'entend; mais il faut que vous commenciez; cela vous va-t-il, Hildebrand?
—Parfaitement, dis-je.
J'assumai la tâche de maître de cérémonie, et me plaçai sur le banc de l'arrière. Pierre s'assit vis-à-vis de moi, puis sur les banquettes latérales, à côté de son genou droit, la charmante Koosjen, son premier amour, et à côté de son genou gauche, la «femme maigre, vieille, laide, décharnée, et dont on ne pouvait trouver l'égale en laideur sur toute la terre d'Egypte,» avec sa guitare sous le banc. A côté de celle-ci ou de Koosjen à son choix, pouvait s'installer la joyeuse Christine qui était contente de tout; Dolphe était au gouvernail.
—Lâchez, mon ami! cria Dolphe; bien, mon brave, vous vous y entendez! et saisissant la gaffe, il nous poussa loin du bord et gouverna avec beaucoup d'adresse vers le milieu du canal.
Pierre et moi commençâmes à ramer, mais il était évident que mon honorable cousin ne s'était jamais appliqué à cet exercice, ou ne s'y était plus livré depuis longtemps.
—Il est inutile de sonder le canal, Pierre! lui cria tout aussitôt Dolphe, au moment où il plantait les rames dans l'eau sous un angle de près de quatre-vingt-dix degrés. Il faut raser l'eau comme une mouette, mon brave!
—Je sais parfaitement cela! dit Pierre, et il souleva très-haut sa rame droite pour montrer sa parfaite science, mais en même temps il oublia la rame gauche qu'il immergea plus perpendiculairement encore, si c'était possible, il en résulta que la rame droite ne toucha pour ainsi dire pas l'eau, mais bien vint heurter violemment la mienne, et que Pierre donna avec la gauche une si forte impulsion, que la barque tourna sur elle-même.
—Holà! Pierre, attention! cria de nouveau le pilote détesté, tandis que Koosjen riait, que Christine éternuait et qu'Amélie poussait un petit cri d'effroi. Holà, Pierre, il ne faut pas faire le fou, mon brave, sinon nous pourrions faire le plongeon!
Pierre souhaita du fond du cœur que Dolphe tombât à l'eau et piquât une tête jusqu'au fond.
Il n'est pas précisément nécessaire d'être sorcier pour ramer; le mal fut bientôt réparé, et en donnant quelques leçons à Pierre, je fis en sorte qu'en peu de temps, il frappât en cadence avec moi. Nous sortîmes du canal et remontâmes la petite rivière qui fait l'orgueil et la gloire de D.... et nous fûmes bientôt au large. Il devint encore plus facile de ramer. Les dames trouvèrent qu'il faisait délicieux sur l'eau; Koosjen était des plus charmantes, Christine des plus expansives, Amélie des plus sentimentales. Pierre lui-même se monta au diapason général, mais une chose qui devait le contrarier vivement, c'est que les deux premières dames citées étaient comme suspendues aux lèvres de Dolphe qui débitait mille plaisanteries et prêtaient beaucoup plus d'attention à celui-ci, qui pourtant était un mauvais sujet[3], qu'à lui Pierre qui songeait à subir au premier jour son examen de candidat, summâ cum laude[4]; c'est là du reste un fait dont maint honnête jeune homme a eu à se plaindre en pareille circonstance. Les dames doivent savoir mieux que moi, comment il se fait qu'elles donnent lieu à des plaintes semblables. Quoi qu'il en soit, la modeste Koosjen elle-même écoutait Dolphe avec toutes les marques de l'approbation et du plaisir, soit qu'il chantât une chanson, soit qu'il imitât le chantre de la grande église, soit qu'il jetât en l'air d'une façon plaisante son chapeau de paille, ou encore qu'il racontât quelque anecdote, ou que souvent il lui fit à elle-même, d'un ton très-dégagé et très-sincère, un petit compliment; et moi-même je le trouvais en effet, de temps en temps, très-amusant.
Cependant comme la ... je n'ose, à cause de sa maigreur, dire la sœur selon la chair, mais enfin comme la propre sœur d'Adolphe connaissait un bon nombre des plaisanteries du personnage, et aussi parce qu'elle était moins sous le charme, à cause de sa proche parenté avec lui, il advint qu'elle entortilla Pierre dans un entretien très-animé et très-poétique sur les charmants environs d'Utrecht, sur le charmant Zaist, sur la charmante maison des sœurs. Elle déclara avoir beaucoup de sympathie pour tous les établissements de ce genre, et dit même ne pas avoir de répugnance pour l'idée d'entrer dans un couvent ou tout au moins de se faire sœur de charité, sorte de menace habituelle aux filles de l'âge et du tempérament de la maigre Amélie. Elle accabla le bon Pierre, qui, pendant ce temps-là, se morfondait de jalousie, d'une avalanche de sentiments nobles, tendres, saints, touchants, et elle sut, à cette occasion, lever les yeux d'une façon particulière, absolument comme si elle eût eu une excellente connaissance dans la lune qui, comme une tache blanche, se trouvait déjà dans le ciel; puis soupirer à plusieurs reprises, comme une personne qui a des chagrins secrets, et de temps en temps, après avoir émis quelque sententieux dicton, elle regardait par-dessus les épaules de Pierre, vers moi, qui, dans le désavantage d'être assis sur le banc de l'arrière, trouvais cependant la compensation aussi souvent que je le voulais, de ne pas entendre la conversation.
—Mais n'est-il pas temps que je vous relève, mes chers galériens? dit Dolphe, avec cordialité, après que nous eûmes ramé pendant une demi-heure. Je ne fais que fumer des cigares au gouvernail, moi!
—Ecoutez, lui criai-je, voici le plan arrêté. Pierre m'a parlé d'une ferme où nous pouvons aborder et prendre quelque chose. Nous devons y être bientôt.
—Oui, oui, chez Teeuwis, dit Dolphe en m'interrompant, avec la précipitation d'un homme qui connaît par cœur tous les établissements de ce genre.
—Nous n'avons plus à ramer que jusque-là. Nous nous reposerons un peu, puis nous ramerons lentement pour revenir à l'étang que nous venons de dépasser. Une fois sur cet étang, nous nous y laisserons aller à la dérive pendant quelque temps!
—Oh! oui, s'écria Amélie, c'est charmant; je ne connais rien de plus agréable que d'aller en dérive.
—Oui! dis-je; alors, nous cumulerons toutes les voluptés; nous verrons ce qui reste dans notre panier et ce qu'il y a dans votre boîte à guitare.
—C'est superbe! s'écrièrent les autres dames. Oui, Amélie, il faudra chanter et jouer.
—Oui, mais, dit Dolphe, je chanterai aussi, bien entendu. Je sais de magnifiques chansons; Amélie, il ne faut pas trop regarder la lune, savez-vous.
L'insensibilité du cœur de son frère arracha un soupir à Amélie.
En une cinquantaine de coups de rames, nous étions à la ferme.
Nous mîmes pied à terre, à la grande satisfaction de Pierre, qui se voyait délivré et des rames et d'Amélie. La première circonstance lui faisait cependant presque plus de plaisir que la seconde. Il avait eu la sottise de vouloir ramer avec ses gants glacés couleur ponceau, qui en ce moment pendaient à ses doigts comme d'informes lambeaux de peau, et comme il serrait beaucoup trop fort les rames, ses mains avaient gagné de grosses ampoules. Dolphe aida aux dames à sortir de la barque, et à cette occasion il dit un mot très-flatteur sur les pieds de Christine, et pressa la petite main de Koosjen, ce que toutes deux trouvèrent inconvenant à la vérité, mais cependant point tout à fait désagréable; Dolphe abandonna le soin de sa sœur à l'infortuné Pierre.
La barque fut amarrée, et une fraîche et accorte paysanne accourut de la ferme pour nous souhaiter la bienvenue et nous inviter à entrer. Mais nous préférâmes une petite table devant la maison, afin de profiter autant que possible de l'air frais d'octobre. Ainsi fut fait. Bien qu'en hiver, à la saison où l'on patine, on pût trouver à la ferme toute espèce de choses, il n'y avait ce jour-là, pas autre chose que du lait qui, d'ailleurs, coula à profusion dans de grands verres. Le vin, d'après la décision des dames, était tout à fait réservé pour accompagner le bonheur d'aller en dérive. Dolphe demanda avec forces plaisanteries un peu de genièvre avec du sucre; et Pierre trempa son mouchoir dans une tasse de lait et appliqua l'adoucissante liqueur sur ses ampoules.
Il y avait une escarpolette de l'autre côté de la maison, et Dolphe invita les dames à en profiter. Christine en avait une folle envie, Koosjen l'accompagna, et Pierre suivit naturellement; Amélie n'aimait nullement cet exercice et déclara qu'elle y gagnait «d'affreux points de côté.» Je restai donc à la petite table avec elle pour lui tenir compagnie, ce qui me plut infiniment, attendu que j'étais fatigué de ramer, et que je prévoyais devoir ramer beaucoup encore.
Pour une jeune fille sentimentale, il 'n'y avait pas grand chose à voir en cet endroit. Nous étions assis à une table tout à fait dépourvue de couleur, et dont trois pieds seulement touchaient la terre, sur un sol labouré par les poules et les coqs, et entouré de trois côtés par une petite digue en terre. Nous avions en vue une grande mare à canards, croupissante et verdâtre, une cabane et certain autre petit édifice. Il se passa longtemps avant qu'un vilain petit bâtard de dogue et de chien d'arrêt cessât complètement ses démonstrations hostiles. Mais ce qui donnait au tableau quelque valeur pittoresque, c'étaient trois enfants, dont le plus âgé, petite fille de cinq ou six ans, tenait sur ses genoux le plus jeune, nourrisson d'à peu près autant de mois, tandis que le troisième, petit garçon d'environ cinq ans et aux cheveux tout blonds, était étendu sur le dos par terre. Ce groupe se trouvait au bord de la mare, et regardait alternativement d'un air craintif vers nous, et d'un air confiant vers les canards.
Ce furent ces chers enfants qui mirent Amélie à même de montrer toute l'affectueuse bonté de sa douce nature. Elle ôta le petit gant de sa petite main gauche, et résolut de leur adresser la parole sur le ton le plus engageant et le plus séduisant.
—Eh bien! mes chers enfants, vous regardez les petits canards?
Les enfants la considérèrent fixement, mais ne répondirent pas.
—Combien y a-t-il bien de ces jolies petites bêtes?
Pas de réponse, mais un certain étonnement dans les yeux de la petite fille de six ans; à la campagne on n'appelle pas un canard une petite bête.
—Y a-t-il beaucoup de petits canards?
Même silence.
—Est-ce là votre plus jeune sœur?
Silence d'une tombe.
Amélie vit qu'il n'y avait rien à gagner avec ces petits arcadiens, haussa les épaules et se tut.
—Notre truie a fait des petits, dit tout à coup d'elle-même la petite fille.
—Que dit ce petit agneau? me demanda Amélie, pour qui ce renseignement était parfaitement incompréhensible[5].
—Elle dit quelque chose qui lui tient sans doute fort au cœur, mademoiselle Van Brammen, dis-je. Elle raconte que la femelle du porc ... est entrée en couches.
Amélie rougit autant qu'elle fut en état de le faire.
—Ils sont dans le boet[6], dit le petit garçon en se levant et en cueillant une fleur de pissenlit, avec laquelle il frappa par terre à plusieurs reprises... Il y en a quatorze.
Je proposai à Amélie d'aller voir l'accouchée; car je trouvais piquant de conduire une sentimentale jeune fille dans une écurie de paysan, auprès d'une truie avec quatorze petits.
Mais elle n'eut pas envie d'accepter ma proposition et en parut même un peu blessée.
Les amateurs d'escarpolettes revinrent rouges comme des pivoines.
—Ouf! dit Christine en s'essuyant le front, c'était charmant; mais Dolphe a failli nous faire tomber. Cela allait joliment haut.
Pierre n'était pas monté sur l'escarpolette; ses mains écorchées ne lui eussent pas permis de se bien tenir aux cordes; Dolphe et Koosjen avaient été nez à nez sur la planchette, et lui avait eu la satisfaction de leur donner la première impulsion.
Lorsque les dames furent un peu reposées, je proposai de regagner le bord et de ramer aussi activement que possible vers l'étang où nous devions aller en dérive, boire et faire des folies. Dolphe se plaça sur le banc d'arrière, moi sur le banc de devant et Pierre aux mains écorchées au gouvernail. Christine, que l'escarpolette avait mise en goût, avait une furieuse envie de faire balancer la barque, mais les prières de Koosjen et les cris nerveux d'Amélie la retinrent, et comme Dolphe était un bon rameur, et donnait de solides coups de rame, nous fûmes bientôt aux abords de l'étang où nous attendaient tant de plaisirs. Déjà j'avais relevé mes rames, et laissais Dolphe manœuvrer seul avec les siennes, déjà j'indiquais à Pierre comment il devait diriger le gouvernail pour nous faire entrer dans l'étang, lorsque le regard d'Amélie tomba sur cinq ou six plantes de vergiss-mein-nicht en fleurs et qu'elle s'écria:
—Oh! mon cher monsieur Stastok, si vous voulez me faire un grand plaisir, gouvernez vers ces vergiss-mein-nicht! Je suis folle de vergiss-mein-nicht!
Son désir fut accompli, et nous fûmes en un instant auprès des fleurs bleu de ciel dont il était question. Amélie les cueillit jusqu'à la dernière et les distribua à tous les membres de la société, de sorte que bientôt chacun de nous eut une de ces feuilles d'album vivantes soit à la ceinture, soit à la boutonnière.
Lorsque nous fûmes ainsi parés, nous voulûmes nous éloigner, mais la barque semblait aimer les vergiss-mein-nicht beaucoup plus qu'Amélie elle-même, car son attachement s'étendit littéralement de la plante où elles avaient été cueillies au sol sur lequel elles avaient fleuri; en d autres termes, nous touchions terre.
Nous nous efforçâmes en vain de dégager la barque; celle-ci tenait ferme et ne paraissait pas s'ébranler le moins du monde: Amélie éprouvait un chagrin terrible d'être la cause de ce contre-temps; Christine au contraire trouvait la chose horriblement amusante; quant à nous, hommes, nous nous tuions à moitié à travailler, puis nous nous asseyions un instant pour reprendre des forces. Pendant une de ces pauses, Dolphe se mit à nous comparer au Robinson suisse.
—Ah çà! Koosjen, dit-il, si nous devons demeurer éternellement ici, je me marie avec vous! et il fit un mouvement pour lui baiser la main.
Ce fut en ce moment critique que Pierre Stastok Junior, poussa un soupir de Samson, saisit avec une noble indignation la gaffe, l'appuya contre le bord et se jeta dessus avec une telle énergie et un tel déploiement de forces, que la barque se détacha tout à coup et fila en arrière, tandis que le généreux auteur de ce haut fait tombait lui-même dans Peau la face en avant. Il gisait étendu; ses bottes seules étaient encore à bord. Les pans de sa redingote surnageaient et le digne Pierre Stastok Junior, cherchant des deux mains un appui au fond de l'eau, ne tenait qu'à grande peine en dehors sa face souillée de boue, mais toujours ornée de ses lunettes. Son chapeau s'en allait au gré des flots incertains. C'était effrayant.
Quiconque a partagé avec le beau sexe les béatitudes d'une partie de plaisir en barque, sent l'effet que dut produire sur nos dames la subite immersion de Pierre. Il les entend toutes jeter les hauts cris, il les voit se lever toutes, se jeter dans les bras les unes des autres, voire même dans les nôtres et s'écrier: O mon Dieu! Son imagination lui représente tous les efforts qu'elles font de concert pour amener, si c'est possible, un malheur plus grand encore; eh bien! il aura une idée de notre position!
—Asseyez-vous! cria Dolphe en même temps que nous; au nom du ciel restez assises! en un instant, nous enfonçâmes les rames à babord, afin d'empêcher la barque de s'éloigner davantage: Pierre, mon garçon, vous n'êtes que mouillé, nous allons vous suivre avec la barque pour que vos jambes ne tombent pas dans l'eau; rampez sur les mains jusqu'au bord, il fit ce qu'on lui disait, et bientôt il se trouva sur le terrain des bienheureux vergiss-mein-nicht.
Pierre avait fini par piquer une tête et était mouillé jusqu'aux os, de la tête à la ceinture. Ses cheveux dégouttant d'eau, son visage pâle et hagard, ses mains noircies par la vase, tout lui donnait un aspect à fendre le cœur! Ce fut une commisération universelle à laquelle s'associa Dolphe lui-même. Le noyé fut recueilli dans la barque, et on résolut de regagner la ferme pour le sécher. Il serait trop tard ensuite pour se laisser aller à la dérive dans l'étang, mais nous savourerions nos rafraîchissements à la ferme pour ramer ensuite vivement vers la ville. Le chapeau de Pierre fut préalablement repêché, et bientôt l'accorte fermière nous revit.
—Elle avait bien pensé, dit-elle, qu'un malheur arriverait à monsieur, car il avait, près de l'escarpolette, l'air si chagrin et si triste qu'elle s'était dit: Vrai, cela n'ira pas bien pour ce monsieur! Mais elle allait jeter des ramilles sur le foyer, et monsieur serait bientôt complètement remis; si monsieur voulait une chemise de son mari, monsieur n'avait qu'à parler, etc.
Nous laissâmes Pierre à ses soins et nous nous rendîmes en plein air.
Tous ces événements nous avaient conduits jusqu'à cinq heures et demie, et bien qu'il fit encore clair, le soleil était cependant déjà couché, et nous ne pûmes jouir que d'un froid crépuscule. Nous nous aperçûmes alors que c'était une folle idée que d'entreprendre une promenade en barque par une après-dînée d'octobre; il s'éleva un petit vent très-frais, et nous trouvâmes qu'il valait mieux rentrer. Nous fûmes introduits dans la meilleure chambre de la maison où se trouvait le lit de parade, où étaient appendus une horloge frisonne et un damier, et où quatre cadres qui garnissaient la muraille, nous rappelèrent l'histoire de Guillaume Tell, pour ne pas parler de ces petits tableaux qu'on pourrait appeler des éditions abrégées de Trommius, et sur lesquels on peut lire combien il y a de chapitres, de versets, etc., etc., dans la Bible, et bien d'autres choses aussi dignes d'être sues. Dans la chambre où nous étions, se trouvait un de ces tableaux dans un petit cadre doré. Nous nous assîmes sur des chaises de jonc, et, après qu'Amélie qui disait avoir les nerfs agacés, se fut un peu calmée, nous nous mîmes à boire du vin du Rhin et à manger des oranges, comme si c'eût été une chaude soirée de juillet.
Là-dessus la guitare fit son entrée, la guitare qui, dans la situation où nous nous trouvions, fut vraiment une précieuse ressource; car, s'il est vrai que la musique et le chant troublent et gâtent mainte agréable réunion, il faut dire aussi qu'il n'y a rien de meilleur pour mettre en train une société qui n'est pas en veine de gaieté ou pour ranimer une partie manquée.
Amélie chanta différentes romances allemandes, et les chanta vraiment fort bien; mais elle y joignit, à son grand préjudice, toutes ces petites coquetteries naïves qui siéent à une jolie personne, mais qui, chez une fille laide comme Amélie, la rendent plus laide encore et de plus ridicule. Assurément sous ce toit rustique, n'avait jamais retenti chanson aussi tendre que celle que la pâle Amélie y fit entendre, le sein paré de vergiss-mein-nicht, et la guitare au ruban bleu clair sur les genoux; j'étais justement plongé dans cette contemplation, et elle finissait avec de grandes aspirations, un très-tendre aveu d'amour, en répétant par deux fois le dernier vers sur un ton toujours plus langoureux et plus bas:
Zum Kühles Grab[7], Zum Kühles Grab, Zum Kühles Grab,
jusqu'à ce que sa voix s'élançât de nouveau très-haut sur les mêmes paroles:
Zum Kühles Grab!
lorsque vint alterner avec la sentimentale romance, une bonne, franche et joyeuse voix de paysanne qui venait du dehors et chantait:
Klompertjen et sa femme Se lèvent de bonne heure Pour se rendre au marché Et y vendre leurs œufs... Ils étaient à mi-chemin, A mi-chemin de la digue, Quand tous les œufs se cassèrent Et le beurre tomba dans la boue. Elle ne regrette pas les œufs, Mais bien plutôt le beau linge Qu'hier seulement elle avait fait De la meilleure culotte de Klompertjen.
—Voilà une jolie chanson! dit Dolphe, en ouvrant la fenêtre et en s'adressant à la grosse fille de ferme qui plongeait ses bras pourpres, ainsi que s'exprime Rotgans, dans le fumant cuvier à lessive, et qui, selon toute probabilité, avait chanté la chansonnette de Klompertjen. Voilà une très-jolie chanson, Trinette!
—Je ne m'appelle pas Trinette! dit la fille, en jetant en arrière un regard fin et matois.
—Comment vous appelez-vous donc? cria Dolphe.
—Ma mère le sait! dit la fille en riant, et en laissant voir une rangée de dents les plus blanches qui aient jamais orné bouche de paysanne.
—Savez-vous beaucoup de chansons comme cela, ma chère? dit Dolphe.
—Allez donc, dit la fille dont la mère savait le nom, je n'ai pas chanté.
—Cette croisée donne un affreux vent coulis! remarqua Amélie, à qui, pour mille raisons, ce dialogue plaisait peu. Mais à peine la croisée était-elle refermée, et Dolphe avait-il rempli les verres, qu'une chansonnette plus joyeuse encore s'échappa des lèvres de la fraîche servante; tous nous prêtâmes l'oreille.
Danse, nonnette, danse! Et je te donnerai un bonnet; Non, répond la jolie nonnette, J'en ai un de ma sœur; Je ne veux danser, je ne puis danser Dans mon ordre on ne danse pas; Nonnes, moines, moines, nonnes, Nonnes, moines ne dansent pas. Danse, nonnette, danse! Et je te donnerai une maison; Non, répond la jolie nonnette, Non, pour cela je n'en suis pas; Je ne veux danser, je ne puis danser, Dans mon ordre on ne danse pas; Nonnes, moines, moines, nonnes, Nonnes, moines no dansent pas. Danse, nonnette, danse! Et je te donnerai un baiser. Non, répond la jolie nonnette, Je n'en veux pas à ce prix là. Je ne veux danser, je ne puis danser, Dans mon ordre on ne danse pas; Nonnes, moines, moines, nonnes, Nonnes, moines ne dansent pas. Danse, nonnette, danse! Et je te donnerai un mari. Lors, répond la jolie nonnette, Je danserai tant que je puis! Je veux bien danser, je m'en vais danser, Dans mon ordre on danse très-bien, Nonnes, moines, moines, nonnes Nonnes, moines dansent bien[8].
A peine la chansonnette fut-elle finie, que Rodolphe Van Brammen tapant adroitement sur son chapeau de paille, de façon à ce que, au lieu de couvrir le sommet de la tête, il s'inclinait sur sa joue gauche, il saisit sa mélancolique sœur par son spencer violet, l'enleva de sa chaise, et fit malgré elle et avec elle un tour de valse dans la chambre, en répétant le refrain:
Nonnes, moines, moines, nonnes, Nonnes, moines dansent bien.
La joyeuse Christine poussa du coude Koosjen, et les deux jeunes filles cachèrent leurs rires derrière leur mouchoir de poche.
Amélie tomba sur une chaise, défaillante, à demi-morte, et ayant vraisemblablement une cinquantaine de points de côté, mais au même instant, la porte s'ouvrit, et le joyeux Dolphe Van Brammen se jeta avec le même élan fou, sur la personne de Pierre lequel entrait vêtu d'une large jaquette de duffel et d'une bouffante rouge de Teeuwis, et portant sous le bras un paquet d'effets mouillés et noués dans son mouchoir Dolphe saisit à l'instant le susdit Pierre par la main gauche, passa sa main droite à lui, autour de la taille du cousin, qui s'efforça vainement de résister, et galopa avec lui à travers la chambre, en répétant gaiement les vers qui paraissaient lui plaire si particulièrement.
—Lâchez-moi, Van Brammen! s'écria Pierre, en montrant pour la première fois une virile énergie, et, transporté de rage, il se dégagea par une énergique évolution de l'étreinte de Dolphe, qui ne s'attendait pas à une pareille expansion de forces et fut presque lancé contre le mur. Toutefois, sans perdre son calme, il saisit sa canne à épée, en tendit le pommeau à Stastok, tout étonné de lui-même, et dit:
—Vous voulez vous battre, mon petit gaillard? Oh! très bien. Tirez ce pommeau. Voilà! vous la lame, à moi le fourreau... Allons, en garde! droit au fond. S'il vous plaît!
Et prenant la position de quelqu'un prêt à s'escrimer, il se mit à faire quelques parades.
Les dames étaient tout en émoi, mais Christine ne put cependant s'empêcher de rire, et Amélie était à demi satisfaite d'assister à une péripétie aussi romanesque.
Sur ces entrefaites, Pierre avec ses fines lunettes d'acier, sa bouffante, sa jaquette de duffel, la rapière forcément acceptée et qu'il tenait avec une insigne maladresse, Pierre, disons-nous, offrait un spectacle étrange, et tout à fait digne de la plume d'un Cruikshank. Mais la pose ne dura pas longtemps; il jeta dédaigneusement l'épée.
—Je ne veux pas chercher de querelle! dit le généreux Pierre.
—Vous avez bien raison! dit Dolphe.
En ce moment solennel on entendit un bruit semblable à celui d'une bouteille qu'on débouche, puis un autre bruit pareil à celui d'un verre qu'on emplit. Une seconde après, Hildebrand présentait aux deux champions deux verres d'inégale grandeur, et l'on but à la conclusion d'une paix honorable.
Cependant il était grand temps de partir. Il n'y avait pas à songer à arriver en ville avant la fermeture de la barrière; mais cela n'était nécessaire en aucun cas, vu que nous avions la permission de laisser la barque en dehors de la barrière susdite, et qu'un domestique viendrait en retirer les rames; mais nous devions pourtant nous hâter à cause du soir qui tombait. Christine voulut à toute force ramer; et Amélie dit qu'elle prendrait volontiers place au gouvernail. Dolphe se plaça sur l'arrière-banc. Christine vint m'aider sur le banc de devant, et prit adroitement une des rames; cette besogne ne lui permettait pas de garder son manteau; elle proposa au noyé, plutôt par malice que par pitié, à ce que je crois, de mettre ce manteau au-dessus de sa jaquette de duffel. C'était un tartan écossais chiné. Pierre se laissa convaincre, et s'assit dans cet accoutrement à côté de Koosjen.
Amélie regardait la charmante lune et les charmantes étoiles. Dolphe ramait et fumait de toutes ses forces. Christine échangeait avec moi toutes sortes de saillies et de taquineries; Pierre se trouvait donc aussi bien que seul avec l'objet de sa tendresse. Koosjen semblait très-aimable pour lui. A différentes reprises, elle l'aida à se mieux envelopper dans les plis du manteau, et plus d'une fois elle le contempla avec une sincère compassion. Lui aussi se rapprochait sans cesse et se serrait plus près d'elle. Sa figure était rayonnante, et je présumai qu'il était engagé avec elle dans un tendre et touchant entretien, à en juger par les paroles significatives qui arrivaient jusqu'à moi, telles que: Vous souvenez-vous encore ... heureux jours ... plus jamais aussi heureux ... penser toujours ... autres semblables.
Cela dura ainsi jusqu'à ce que le malheur voulût que Rodolphe Van Brammen eût fumé son dernier cigare, et éprouvât le besoin d'une autre distraction.
—Voyez donc! s'écria-t-il, en jetant dans l'eau le bout de son cigare, voyez donc! En vérité, Pierre fait sa cour.
Pierre rougit et jeta vers celui qui parlait un regard couroucé, absolument comme un cheval ombrageux qui rencontre sur son chemin une charrette traînée par des chiens. Koosjen rougit, se détourna et demanda instamment à Christine si elle n'était pas fatiguée de ramer.
C'en était fait du bonheur de Pierre Stastok Junior, et comme non-seulement je n'ai pas appris par la suite qu'aucune relation se soit établie entre Koosjen Van Naslaan et lui, mais bien plus que j'ai su qu'à l'automne dernier, et à l'occasion de noce d'argent[9] de son père, Koosjen Van Naslaan a été fiancée solennellement à un jeune marchand de vins d'une ville voisine, je tiens pour certain, qu'avec la circonstance que je viens de rapporter, finit le premier et tendre amour de Pierre Stastok Junior, étudiant en droit à l'université d'Utrecht, et en même temps la première cour du susdit Pierre.
Nous eûmes bientôt atteint la ville, et lorsque le lendemain à onze heures, je me trouvai emballé dans la diligence jaune qui traverse D...., en allant de E.... à C...., j'avais depuis longtemps pris congé de mon oncle et de ma tante Stastok, et de toutes les connaissances que j'avais faites à D.... Toutefois, j'avais quitté en dernier lieu Keesjen qui avait amené ma malle et Pierre qui m'avait accompagné jusqu'au Repos du Maure. En débouchant hors de la porte, j'eus encore occasion de jeter un salut par la portière à monsieur Rodolphe Van Brammen qui se trouvait déjà là pour assister à l'exercice d'une couple de pelotons de recrues qui apprenaient, d'une main tremblante, une charge accélérée à laquelle ils consacraient largement autant de temps que leurs sévères sergents à la charge ordinaire, c'est-à-dire en quatre temps; le vieux sous-lieutenant surveillait cet exercice d'un œil vigilant.
FIN DE LA FAMILLE STASTOK.
TABLE
LA FAMILLE KEGGE
I.Une triste introduction.
II.Où l'on fait connaissance avec des gens et des bêtes.
III.Où l'on voit paraître une demoiselle et un monsieur.
IV.Angoisses paternelles et amour filial.
V.Où il est prouvé que les plaisirs simples sont...
VI.La grand'mère.
VII.Un concert.
VIII.Visites le matin, promenade le soir.
IX.Chapitre où l'auteur est affreusement embarrassé...
X.L'hospice.—Retraite de Van der Hoogen.
XI.Un noble et puissant seigneur.—Conclusion.
GERRIT WITSE OU LES AMOURS D'UN CANDIDAT EN MÉDECINE.
I.Les angoisses de l'étudiant.
II.Joie des parents.
III.Ennuis de jeune fille.
IV.Une fête pleine de cordialité.
V.Amour et souffrance du docteur.
UNE VIEILLE CONNAISSANCE.
I.Combien il faisait chaud et combien c'était loin.
II.Combien c'était agréable.
III.Combien elle était charmante.
LA FAMILLE STASTOK.
I.L'arrivée.
II.La réception.
III.Hildebrand visite la ville, et Pierre...
IV.Le bonhomme de l'hospice raconte son histoire.
V.Il vient du monde pour prendre une tasse...
VI.Pierre est vraiment amoureux...