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Scènes de la vie Hollandaise, par Hildebrand

III

Léon Wocquier translation

Combien elle était charmante.

Madame Deluw était non loin de là, occupée à gourmander Jeannette sur sa conduite. Elle ne concevait pas, disait-elle, l'œil fixé sur le jardinier, qu'il y eût toujours quelque chose à faire au jardin quand la famille s'y trouvait.

Deluw confia son ami à sa femme et voulut s'éloigner.

—Encore un mot! dit madame Deluw.

—Qu'est-ce, ma chère? dit le docteur.

—N'y aurait-il rien à faire à cela?

—A quoi?

—A ces gamins.

—Quels gamins? Willem et...

—Eh non! à ces gamins là-bas...

—Que voudrais-tu donc qu'on leur fît?

—Je voudrais que cela leur fût défendu! dit madame Deluw.

—Mais, ma chère, nous n'en avons pas le droit, répondit le docteur.

—Je trouve cela parfaitement indécent, et surtout pour Mina qui est toujours assise sous le cyprès... Ne pourrais-tu...

Le docteur n'écouta pas; il était déjà parti.

Cet entretien concernait cinq ou six petits garçons de huit à neuf ans qui étaient dans la prairie, à un quart de lieue de Veldzicht, et qui, par cette excessive chaleur, trouvaient l'eau du canal beaucoup plus fraîche que leurs vêtements.

—Votre fille aînée, dit Bruis quand il se trouva seul avec madame Deluw, votre fille aînée paraît aimer beaucoup la solitude...

—Oh oui, monsieur! Cette fille me donne beaucoup de plaisir. Elle est toujours dehors avec un livre ou l'autre; je vous assure qu'elle comprend le français encore mieux que moi; elle lit aussi l'anglais et l'allemand...

—Vraiment! dit monsieur Bruis; c'est en effet un plaisir. En Hollande les circonstances sont si favorables pour tout cela...

Madame Deluw crut que cette remarque diminuait les mérites de sa progéniture.

—Cela dépend beaucoup, monsieur, répondit-elle, de la façon dont on met à profit ces circonstances, et ma fille étudie toujours. Son plus grand plaisir est d'étudier, et elle ne se soucie pas non plus de toutes les choses auxquelles prennent plaisir les jeunes filles de son âge.

Monsieur Bruis n'aimait pas beaucoup les jeunes filles de cette espèce.

—Quel âge a mademoiselle votre fille? demanda-t-il.

—Seize ans! dit madame Deluw en relevant la tête avec une majesté toute maternelle.

—Ipsa flos! murmura monsieur Bruis.

—Et comme je vous disais, poursuivit madame Deluw, elle sait l'anglais, le français et l'allemand. Je pense qu'elle est encore sortie avec un livre anglais. Ne l'avez-vous pas vue?

—J'ai vu une dame, assise sous un arbre et occupée à lire, dit monsieur Bruis qui n'avait pas l'habitude d'appeler dame une jeune fille de seize ans; mais il songeait à l'anglais, au français, à l'allemand, puisa cette lecture continuelle!

—Oh! c'est sa place favorite! dit madame Deluw; nous irons lui rendre visite, si vous le voulez bien. Il y fait frais et nous pourrons nous y reposer un instant.

Ils s'approchèrent de la place favorite; la jeune fille se leva et inclina de nouveau la tête en l'honneur de monsieur Bruis.

Madame Deluw s'assit sur le banc à côté de sa fille et monsieur Bruis s'accommoda d'une chaise.

—Nous venons nous asseoir un instant auprès de toi, Mina, que lis-tu là, ma fille? est-ce encore de l'anglais!

—Oh non! maman, c'est un livre ... je ne savais que prendre ... j'ai trouvé cela sous la main ... Jeannette fait-elle encore des folies?

La physionomie de Mina était inquiète et décontenancée. A vrai dire ce n'était nullement une jolie fille; elle aussi était très-pâle et avait une vilaine expression dans les yeux qui regardaient toujours de côté; de plus des mouvements nerveux qui ne plurent pas à monsieur Bruis, tiraillaient ses traits.

Madame Deluw n'insista pas pour voir le livre. Pour autant que put le remarquer monsieur Bruis, le susdit livre ressemblait étonnamment à certain petit volume intitulé: Amours et amourettes de Napoléon, volume dans lequel une fille de seize ans peut, à coup sûr, apprendre bien des choses plus ou moins édifiantes.

Pendant quelques instants le trio demeura assis, et madame Deluw seule adressa à plusieurs reprises la parole à sa fille afin d'en tirer quelque phrase qui mît au jour son mérite transcendant; de temps en temps elle hochait la tête en regardant les petits garçons qui se baignaient à un quart de lieue de là.

—Oh! dit Mina, tandis que ses doigts se crispaient fébrilement sur le volume qu'elle mettait à la lettre en pièces... Oh! c'est affreux qu'on soit si peu chez soi ici!

En cet instant, une voix à demi contenue fit entendre son nom.

—On t'appelle, ma fille! dit madame Deluw.

—Non, maman! dit Mina, et elle faillit déchirer la couverture du volume.

Monsieur Bruis abattait avec sa canne les pissenlits et les pâquerettes qui émaillaient le gazon.

—Mina! cria la voix sur le même ton, pourquoi donc ne viens-tu pas? Le vieux est en ville, et Jeannette dit que ta chère maman est au pavillon avec un mufle étranger.

La chère maman regarda sa chère fille. Le mufle étranger fit comme s'il ne s'apercevait de rien, et se rapprochant du bord du canal, parut consacrer toute son attention à un trekschuit qui s'approchait et auquel il eût crié de tout son cœur: Voyageur! s'il eût eu avec lui son surtout et sa valise.

Les yeux de madame Deluw lançaient des étincelles; elle pinça le bras de Mina.

—Que signifie cela? demanda-t-elle à voix basse, car elle ne voulait pas faire une scène en présence de l'étranger.

—Ah ça! continua la voix, ne fais pas de façons! Je sais bien que tu es là, mais je n'ose y venir... Ta chaise de l'autre fois est encore ici, et personne ne peut m'y voir.

Il y eut un silence d'un instant.

—Après cela, peu m'importe, puisque le vieux est sorti!

Pouf! quelqu'un sauta par-dessus la cloison du n° 32; le feuillage des arbres frissonna, et sur la place favorite de la charmante jeune personne, apparut un garçon déhanché, de l'âge d'un écolier de gymnase, lequel portait une casquette bleue, une veste ronde, et avait une physionomie parfaitement stupide, brutale et en tout digne d'un vaurien.

—C'est différent! dit le garçon déhanché, dès qu'il aperçut maman Deluw et monsieur Bruis.

—Monsieur! dit madame Deluw, frémissante de colère.

—Willem n'est-il pas ici? demanda imperturbablement le garçon déhanché.

—Non, monsieur! répondit madame Deluw, et fût-il ici, Willem ne fréquenterait pas un jeune homme qui ose parler à ma fille comme ... comme ... comme vous venez de le faire!

—C'est différent! dit le garçon déhanché, mais si votre fille court après moi, je n'y puis rien. Sa chaise est là-bas contre la cloison, n'est-ce pas, Mina?

—Vous êtes un mauvais garnement! dit Mina, en se mordant les lèvres; je ne vous connais pas, ni ne veux vous connaître!

—C'est différent! riposta-t-il de nouveau. Cette locution était probablement à l'ordre du jour au gymnase, à cette époque, parmi les traducteurs d'élite de Tite-Live et de Virgile. Le personnage fit un demi tour en disant:

Mes compliments au docteur!

Et il se mit en devoir de quitter la scène en sifflant.

En cet instant, parut Willem, qui, comme on l'a vu, n'était pas homme à fréquenter des vauriens de cette espèce.

—Ah! dit le garçon déhanché, voilà ce cher ami qui fait trois fois par semaine l'école buissonnière. C'est différent! Willem, mon chéri, comment t'ont plu les œufs frais du poulailler de la laitière?

Et saisissant Willem par la main, le garçon déhanché se mit à rire de tout son cœur.

—Il est temps que je parte, madame! dit monsieur Bruis feignant de n'avoir rien entendu et de sortir d'une profonde préoccupation. Je vous prie de saluer cordialement votre mari de ma part; mais il se fuit tard. Je vous remercie de votre amicale réception! Votre serviteur, mademoiselle Deluw; bonjour, mes jeunes messieurs!

Et avant que madame Deluw, qui naturellement était horriblement confuse, pût dire un mot, monsieur Bruis avait quitté la place favorite de Mina.

Il se hâta de chercher son chemin parmi les sentiers étroits et tortueux.

—La panse! cria du haut d'un des pommiers voisins une voix qu'accentuait un rire insolent.

Monsieur Bruis sentit tout son sang lui monter à la tête; car c'était la voix du gamin de cinq ans qui, dès que son père avait tourné les talons, avait naturellement rompu son ban.

Monsieur Bruis se tourna de tous côtés pour découvrir le polisson, mais il ne l'aperçut pas. Il ne put toutefois s'empêcher de faire un mouvement avec sa canne, comme s'il lui en administrait un bon coup.

Il atteignit la porte, mais comme il n'était pas initié aux mystères de la serrure, il se passa assez de temps avant qu'il réussit à l'ouvrir, ce à quoi contribuaient, on le comprend, sa hâte et la surexcitation dans laquelle il se trouvait, tandis que le gamin ne se faisait pas faute de répéter sur tous les tons son sobriquet académique.

—Dieu soit loué! s'écria monsieur Bruis, du fond du cœur, quand il arriva au bout de l'allée de maître Moris, fermement résolu à gagner au plus tôt le premier logement venu dans la ville que je ne nommerai jamais. Justement il n'avait pas encore eu le temps de se refroidir.

—Eh bien! voire ami le docteur Deluw? demanda madame Bruis à son excellent époux qui, huit jours plus tard, se reposait des fatigues du voyage à côté de sa digne moitié, en se rafraîchissant au moyen d'un grand verre de vin du Rhin et d'eau gazeuse convenablement sucré.

—Avez-vous été parfaitement reçu? N'a-t-il pas été ravi de vous voir? A-t-il une gentille femme et de jolis enfants?

—Mon ami le docteur Deluw, ma chère, a un charmant jardin où l'on prend du thé, une femme, deux fils et deux filles qui lui donnent beaucoup de satisfaction, surtout la fille ainée...

Et il remua une fois encore son grand verre rempli de vin, d'eau gazeuse et de sucre, et le vida d'un seul trait.

FIN D'UNE VIEILLE CONNAISSANCE.

LA FAMILLE STASTOK

I

L'arrivée.

Dans la petite ville de D...., un mercredi du mois d'octobre, vers une heure après-midi, s'abaissa le raide marchepied de fer d'une diligence jaune qui traversait D ..., en faisant le trajet de C.... à E.... et vice, versa, et de cette diligence descendit, non sans crotter notablement ce qui le suivait immédiatement, et n'était autre chose que sa propre redingote, votre très-humble serviteur Hildebrand. Il avait voyagé avec une dame pâle qui avait défendu de fumer, s'était continuellement occupée d'art ranger les tortueux replis de son boa, avait soupiré, s'était endormie, avait pris de l'eau de Cologne, avait dormi de nouveau, et pendant tout ce temps, n'avait pas cessé d'être laide. Sur le même banc, se trouvait une jeune fille, non pas enveloppée,— l'image est trop faible,—mais blottie dans un manteau bleu à carreaux, manteau qui, selon une mode depuis long-temps oubliée, était susceptible d'être ramassé en arrière, par une petite langue de même étoffe, en forme de sous-pied, et tendue par deux boutons de nacre; cette jeune fille portait un chapeau de paille, garni de rubans de gaze bleue à lignes brunes, rubans disposés en gros nœuds qu'étayait un soutien résistant, et avait au cou un fichu jaune vif. Elle avait grande peur de la dame pâle, et se tenait timidement à distance de celle-ci; parfois, elle avait la bonne intention de lui venir en aide dans l'arrangement de son boa, et une fois même, elle avait mis à découvert, dans ce but, une petite main potelée, rougeaude, ornée d'une bague qui ressemblait singulièrement à de l'étain; mais la dame pâle l'avait regardée et la petite s'était mouchée, en vertu d'un principe admis à très-juste titre dans la société, principe en vertu duquel le nez doit expier toutes les fautes, les mouvements irréfléchis et les balourdises. Tel était le personnel du banc de derrière. Sur le suivant, se trouvait une Juive, enchâssée, comme une perle d'Orient, entre deux chrétiens. Elle cachait sous un court manteau de ratine verte, un petit enfant qui faisait tout son orgueil en ne criant pas, même lorsque, vers le milieu de la route, elle l'enveloppa de nouveaux langes. Il faut bien dire que l'enfant était très-petit, et avait, en guise de biberon, un énorme tampon de linge dans la bouche. Quant aux chrétiens entre lesquels elle était placée, l'un avait de grandes lunettes d'argent, à verres ronds, un étui à cigares d'argent, un porte-crayon d'argent, une montre d'argent, et de plus des boucles d'argent sur ses souliers et à ses culottes, de quoi j'inférai que c'était un orfèvre; et l'autre une épingle de cuivre, une boîte à tabac de cuivre, et une chaîne de cuivre sur l'abdomen, de quoi je conclus qu'il n'était rien moins que le maître garçon d'un confiseur. Comme on ne pouvait fumer, le premier tira une fois ou deux de sa poche l'étui d'argent, uniquement pour avoir le plaisir de l'ouvrir, d'en extraire un petit porte-cigares d'argent, et d'y chercher autre chose qui ne s'y trouvait pas, mais qui, s'il s'y fût trouvé, fût assurément venu plus à propos que le porte-cigares, et de refermer ensuite l'étui, après y avoir préalablement replacé, d'abord par un bout, puis par l'autre, le porte-cigares susdit; le second faisait passer de sa boîte à tabac de cuivre dans sa bouche un passe-temps qui n'était pas sans agrément. L'homme à l'argent avait une grande propension à parler. L'homme au cuivre paraissait décidé à ne pas ouvrir la bouche. La Juive avait naturellement beaucoup plus de considération pour l'homme à l'argent, mais celui-ci était revêche pour la Juive. Devant l'homme à l'argent était assis un personnage grand, gros, à la mine rechignée, auquel je n'osais moi-même adresser la parole, car il avait deux redingotes l'une sur l'autre, une grosse canne à la main, la face empourprée comme s'il sortait d'une bataille, et une physionomie telle qu'on eût dit qu'il se préparait à engager une lutte avec le premier qui lui parlerait; c'était indubitablement un commissaire de police ou un adjudant de place en bourgeois. A côté de lui, sommeillait un jeune homme aux cheveux divisés par une raie irréprochable et si bien lissés qu'ils semblaient tout d'une pièce; il portait des guêtres, une cravate bleue, une épingle en turquoise, un gilet à fleurs rouges, une redingote à longue taille, à manches très-courtes, étroitement boutonnée, des gants fourrés et des galoches. C'était un commis-voyageur allemand. Auprès de lui ... mais qu'ai-je besoin de faire preuve de mon talent en décrivant une société de voyage, qui n'avait absolument rien de piquant, et à laquelle j'ai déjà dit adieu dès le début de cette esquisse? Bref, je descendis du marchepied et faillis d'abord tomber dans les bras d'un monsieur à moustaches, ayant une jambe roide et une canne jaune, lequel monsieur attendait la dame pâle, et, craignant que personne autre que lui ne tendît la main à celle-ci, allongeait déjà bravement la sienne; je me glissai sous l'échelle qui était déjà appuyée contre le couronnement du véhicule avec lequel j'étais arrivé; je criai au facteur: La malle noire avec un H! donnai au conducteur ma pièce de vingt-cinq cents[1] et cherchai du regard quelqu'un qui put porter mon bagage, sans être tenté de le remettre à sa propre adresse.

—Etes-vous monsieur Willebram, si j'ose le demander? dit une petite voix faible et flûtée, qui appartenait évidemment à quelqu'un qui n'était jamais venu recevoir un inconnu à la descente de la diligence. La demande s'adressait au commissaire de police.

—Es-tu possédé du diable? dit brutalement celui-ci.

—Doit-il sortir de cette voiture? demanda d'un ton humble l'homme à la voix féminine et métallique.

—Ce sera moi! dis-je en cessant de considérer la sollicitude avec laquelle se préoccupait de sa boite à chapeau la demoiselle de compagnie qui s'épuisait à répéter: Est-ce là bien agir avec mes effets, conducteur?

Le petit homme qui était devant moi avait probablement commencé son éducation dans une maison d'orphelins, et était en train de l'achever dans un hospice de vieillards. Il avait le dos voûté et les jambes roides, portait une longue redingote de duffel brun, avec son numéro sur la manche, et avait sous le bras un petit portefeuille usé, servant à colporter à la ronde les volumes de quelque société de lecture[2].

—Je vais faire une commission pour monsieur, me dit le bonhomme, qui me parut avoir environ soixante-huit ans, et monsieur m'a dit que je devais aller à la diligence voir si monsieur était arrivé. Ne prenez pas en mauvaise part que je ne vous aie pas reconnu.

Comme il faudrait être le bourreau le plus inhumain pour se formaliser de ce que celui qui ne vous a vu de sa vie ne vous connaisse pas, j'octroyai un pardon entier sur ce point an bon pensionnaire de l'hospice. Je laissai ma petite malle au Repos du Maure, jusqu'à ce qu'on la fit prendre, et me mis à suivre ma nouvelle connaissance, qui cheminait d'un pas traînant vers la maison de mon oncle. En route, j'eus l'avantage d'être renseigné bienveillamment par le petit vieux sur la destination d'on grand édifice à portes et fenêtres gothiques, surmonté d'une tour, avec les appendices habituels, la pomme et le coq en girouette, et que mon guide me dit être l'église, comme aussi sur une bande d'eau verdâtre, enfermée entre deux rives maçonnées, et qu'il me déclara être le Gracht[3].

—Et voici la maison! dit-il enfin en hissant ses vieilles jambes sur le seuil et en donnant une vigoureuse secousse à la sonnette avec cette expression de physionomie qui, chez un vieillard, signifie: je n'entends pas si cette sonnette sonne fort ou non.

II

La réception.

Il se passa une minute environ avant qu'un traînement de pieds tout particulier trahit dans le corridor l'arrivée d'une vieille cuisinière; celle-ci avait dû naturellement achever d'abord de peler la pomme de terre commencée, ôter ensuite l'écuelle de ses genoux et les pieds de son poêle, mettre ses pantoufles rouges, passer sous son nez le revers de la main, relever son tablier en diagonale, et faire le long trajet qui comptait vingt pas de la porte de la cuisine au baromètre, et six du baromètre au paillasson. Pendant ce temps, j'examinai l'extérieur de la maison.

Celle-ci était bourgeoise comme mon oncle, et quoique la maison fût plus vieille, l'oncle appartenait aussi bien qu'elle à un autre siècle. Elle avait une façade en escalier, et à l'étage supérieur les croisées étaient garnies de châssis en plomb. Elle n'avait qu'une seule chambre donnant sur la rue; cette chambre comptait deux fenêtres en guillotine, à vitres de grandeur moyenne, qu'ornaient des rideaux de gaze verte sur de larges baguettes de cuivre, légèrement entr'ouverts au milieu, pour inviter amicalement la lumière à bien vouloir éclairer deux pots de fleurs de ma tante, sous l'expresse défense d'illuminer ou de pâlir autre chose dans la chambre. J'étais curieux de savoir si je serais jamais admis dans cette salle. En tout cas, je fus introduit dans le corridor, et un instant après dans une chambre de derrière, éclairée par le haut, où je me trouvai immédiatement eu présence de mon oncle et de ma tante.

L'accueil fut vraiment cordial, et les bonnes gens qui ne m'avaient jamais vu depuis que j'étais au monde, parurent très-heureux d'avoir ce plaisir, bien qu'au commencement, le susdit plaisir parût quelque peu empoisonné par cette circonstance que j'étais arrivé un jeudi, jour où l'on faisait la chambre de devant, de sorte que l'on se tenait précisément sur l'arrière. Ma tante fit observer que le neveu prendrait la chose en bien, et qu'il lui était arrivé sans doute chez ses parents de se tenir aussi sur l'arrière, sur quoi le neveu dit que c'était une charmante chambre, et qu'il aimait beaucoup une chambre de derrière; à quoi l'oncle répliqua que, bien qu'il le dît lui-même, pour son compte, il n'y tenait pas; la tante, d'accord avec son neveu, affirma qu'elle y tenait infiniment; sur ce, l'oncle ajouta que, le soir, il l'aimait assez, et la tante et le neveu affirmèrent que c'était le soir qu'ils y tenaient le plus, de sorte qu'il fut décidé, à l'unanimité des voix, qu'une chambre de derrière, éclairée par le haut se présente, le soir, sous son aspect le plus avantageux. Je dois ajouter que toute la discussion s'était passée de la façon la plus amicale pendant que mon oncle ranimait avec une allumette sa pipé culottée, et que ma tante, tout en souriant avec affabilité, séchait avec un essuie-mains à carreaux, les tasses où l'on avait pris le café. Elle rangeait précisément celles-ci sur le plateau, lorsqu'elle s'écria: Eh! Seigneur mon temps[1]! Hildebrand, n'auriez-vous pas voulu prendre de café?

Dans le fait, il n'y avait en ce moment rien au monde que je désirasse plus ardemment qu'une tasse de café; mais comme je pensai que ma tante demanderait le moyen d'augmenter la dose de café à l'art de le raréfier, je la remerciai généreusement, et dis que j'allais prendre un petit verre d'amer avec mon oncle, sur quoi l'oncle déclara qu'il avait coutume d'en prendre toujours un, lorsque passait la diligence de deux heures.

Avec cette perspective, je rapprochai un peu ma chaise du foyer, auprès duquel mon oncle s'asseyait toujours quand il se tenait sur l'arrière, bien que ce foyer ne fût jamais allumé avant le 1er novembre, et que par conséquent il n'y eût pas de feu en ce moment; je demandai des nouvelles de mon cousin Pierre.

Mon cousin Pierre étudiait le droit à Utrecht, mais quelque souvent que j'eusse demandé en différentes circonstances, à différents étudiants de différentes facultés, s'ils connaissaient mon cousin Pierre Stastok, je n'avais jamais reçu de réponse satisfaisante, si bien qu'incertain sur les causes de cet incognito, je finis par m'informer, non plus de mon cousin Pierre Stastok, mais d'un certain étudiant Stastok.

—Vous devriez l'avoir vu, dit le vieux Stastok, car il est sorti pour aller vous attendre.

—Pour aller vous attendre, répéta ma tante, en laissant tomber son tricot sur son giron et en regardant par-dessus ses lunettes; bien sûr il vous aura manqué; mais il sera bientôt ici. Il s'occupe tellement de son examen en ce moment, que j'ai peur qu'il ne travaille trop; il est si vif, savez-vous?

A peine eus-je le temps d'exprimer Tardent désir de voir ce rare composé de vivacité et de zèle au travail, c'est-à-dire, le jeune Stastok, que la sonnette retentit, les pantoufles de la cuisinière se traînèrent, et le pas de l'étudiant d'Utrecht se fit entendre.

Je n'avais pas eu jusque-là la moindre notion de monsieur mon cousin, dès qu'il entra dans la chambre, je le connus de part en part. Tout son extérieur parlait de cours; tout son maintien accusait la dictée des leçons. Sa pâleur, sa tête baissée, ses lunettes d'acier, sa cravate pareille à un essuie-main, sa redingote fermée avec une double rangée de boutons, sa clef de montre, son pantalon ni étroit ni large, ses bottes remontées, ses gants de filoselle, sa canne noire de vicaire, ornée des deux glands obligés, tout dénonçait l'étudiant qui, de la vie académique, ne connaît rien que les salles des cours et les thés des professeurs[2]; des étudiants, que ses concitoyens et les sénateurs qui l'ont déverdi[3]; des bourgeois que son hôte; l'étudiant qui attrape un coup de soleil quand il rencontre deux condisciples, qui fait nu détour d'une rue quand il en aperçoit cinq ou six, qui se plaint qu'il y ait si peu de fraternité parmi les étudiants, et ignore que la vie universitaire a ses plaisirs particuliers; l'étudiant prêt à engager une discussion à laquelle personne ne voudrait prendre part; qui reçoit tous les jours cinq plats du restaurant: un plat de viande hachée, un de pourpier à la daube, un dito d'endives, un de pommes de terre bouillies, et un de riz à la gelée de groseilles, et cela parce qu'il n'a pas le courage de se faire présenter à une table[4]; l'étudiant qui, à la société [5], souffre mille angoisses, dans la crainte que quelqu'un ne vienne demander le journal derrière lequel il se cache, et dont les autres étudiants entendent pour la première fois le nom, lorsqu'ils se trouvent par hasard au cours, le jour où le professeur articule ce nom, en interrogeant son propriétaire. Sans nul doute, mon cousin inconnu, Pierre Stastok, était un étudiant pareil.

—D'où vient, Pierre, que vous avez manqué votre cousin Hildebrand? demanda ma tante avec surprise.

L'étudiant Pierre Stastok fit un tour de conversion pour déposer sa canne dans un coin, et dit que la diligence était arrivée étonnamment tôt, circonstance très-étonnante à coup sûr, vu qu'en route nous avions eu un retard d'une demi-heure, parce qu'un cheval s'était abattu. Il était allé d'abord chez le libraire, chargé de relier ses Institutes, et s'était ensuite rendu directement à la diligence, mais à sa grande surprise, il avait appris qu'elle était arrivée depuis longtemps, et que je m'en étais allé avec le domestique, etc., etc.

Le fait est qu'il avait fait un petit tour de promenade, jusqu'à ce qu'il se tînt pour certain que j'étais installé depuis longtemps sous le toit paternel, et ce dans la crainte de s'adresser à une autre personne qu'à moi. S'il était tombé, en effet, sur le commissaire de police, c'eût été un homme perdu pour six semaines!

—Il faut que les cousins fassent bonne connaissance maintenant, dit ma tante, qui appartenait à la catégorie des mères de famille la plus affable; ils sont étudiants tous les deux.

—Oui, mais dans des branches différentes, dit Pierre, qui n'était pas familiarisé depuis longtemps avec l'idée de faire connaissance.

Ce qu'il disait était vrai, et nous appartenions même à des universités différentes. Mais je n'ai jamais été assez étudiant de Leyde pour ne pas boire volontiers un toast, en toute occasion, à la bonne harmonie entre les deux universités sœurs, toast qui se boit toujours partout où se trouvent réunis des étudiants d'Utrecht et de Leyde, mais qu'il ne faut pas cependant répéter trop souvent, si l'on ne veut pas avoir de querelle. Quant à nous, l'occasion d'un toast se présenta bientôt; car après avoir échangé quelques mots avec Pierre Stastok, pour m'informer de sa demeure à Utrecht, ce à quoi il avait répondu qu'il logeait chez un catéchiste de la rue Elisabeth; après un court entretien avec mon oncle sur les nouvelles du jour (il n'y en avait pas); enfin, après avoir parlé à ma tante de la tenture en cuir doré de la chambre, tenture dont elle m'affirma avoir entendu dire que les fabricants de pantoufles de Waalwyk avaient offert de grosses sommes, avant d'être ruinés par l'incendie; après tout cela, dis-je, entra le vieillard de l'hospice que j'entendis décorer, en cette circonstance, du nom de Keesjen[6], avec la nouvelle que la diligence de deux heures passait précisément. Sur cette annonce, ma tante, après avoir préalablement déposé ses lunettes, ouvrit une cassette et en tira Un flacon d'élixir de Van der Ven, un flacon de liqueur contre le choléra, et trois petits verres. Mon oncle me souhaita la bienvenue.

Le reste de cette journée se passa comme d'habitude, lors d'une première connaissance. Pierre et moi, nous nous plûmes mutuellement et devînmes excellents amis. Au dîner, je gagnai le cœur de ma tante, en demandant une seconde fois d'un plat de scorsonères, et j'émus mon oncle jusqu'aux larmes en faisant l'éloge de la laitance d'un cabillaud étuvé. Afin de faire aussi un plaisir à Pierre, je sus montrer quelque connaissance de sa branche, en amenant à propos la définition de la justice et de l'usufruit. Après le dîner, mon oncle fit un petit somme auprès du foyer glacé, et ma tante monta à l'étage. Après quoi, nous prîmes le thé ensemble, tout familièrement, nous dîmes que la chambre de derrière était sous son jour le pins avantageux, etc., etc.

Mon oncle était un homme, dont le grand-père et le père avaient eu une très-florissante fabrique de rubans, laquelle fabrique avait été encore, de son temps à lui, en plein rapport. Pour dire la stricte vérité, je dois avouer qu'il possédait encore cette fabrique, mais on n'y travaillait absolument plus, et sur les greniers gisait encore une importante partie de rubans de pacotille qu'il préférait voir pourrir, à les mettre en vente sur le marché. Il appartenait à cette race de gens qui ont fait de bonnes affaires, et renonçant à tous les bénéfices ultérieurs, se contentent d'un joli revenu, d'une invincible aversion pour les machines à vapeur et du journal de Harlem. Dans le cours de la soirée, il me parut qu'il avait une prédilection particulière pour cette cheville, quoique je le dise moi-même, prédilection qui n'était surpassée que par l'abondance avec laquelle sa femme répétait l'exclamation: Seigneur mon temps! Le respectable couple affectionnait extraordinairement ces deux locutions. Je dois dire cependant, qu'ils leur substituaient parfois des variantes, telles que: De par le marteau[7]! Bonté divine! Misère! et d'autres jurons de même sorte, qui portaient une barre dans leur écusson. L'étudiant Pierre Stastok n'avait à opposer à tout cela que son affirmation favorite vraiment, dont cependant,—je dois le reconnaître pour être juste,—il n'abusait aucunement.

III

Hildebrand visite la ville, et Pierre se risque à jouer la poule.

Le lendemain, je m'éveillai à sept heures et,—en ouvrant les rideaux de serge verte de mon lit, pour voir quel temps il faisait,—quel fut mon étonnement de voir que Pierre,—nous couchions dans la même chambre,—s'était déjà mis dans la position perpendiculaire, et, les lunettes sur le nez, était gravement occupé à mettra une belle paire de bas, auxquels sa mère avait soigneusement refait des talons, le soir précédent.

Le père Stastok était un homme réglé comme une horloge; il se levait, en conséquence à six heures, afin d'être prêt à déjeuner à sept et demie, et, comme il n'avait absolument rien à faire, il passait le temps intermédiaire à fumer des pipes. Il est remarquable, que moins on a d'occupation, plus on s'inquiète minutieusement du temps. Si l'on eût posé au bon vieux Pierre Stastok la difficile question d'assigner le siège de la volonté, il aurait dû,—s'il eût eu assez de présence d'esprit pour cela,—poser l'index à deux pouces de distance de son estomac, et désigner par ce mouvement sur cette partie de son abdomen, ce qu'il appelait sa montre d'or. Et vraiment, s'il me fallait être régi par une montre d'or, je voudrais l'être par une pareille; car c'était une bonne, grosse, épaisse et large montre, à double caisse, et comme chaque matin, au coup de neuf heures, elle était mise d'accord avec l'horloge du clocher, elle allait, en général, parfaitement bien.

Je trouvai mon oncle dans la chambre de devant qui, par parenthèse, ne me parut pas un sanctuaire tel que je me l'étais imaginé; j'y trouvai, dis-je, mon oncle, justement au sortir des mains de son barbier. Il avait encore sur sa tête chauve son bonnet de nuit, vu qu'il avait coutume de ne jamais échanger celui-ci contre sa perruque avant onze heures.

—Un beau petit temps, neveu Hildebrand, me cria-t-il, un beau petit temps, bien que je le dise moi-même!

Ma tante, qui était déjà occupée à tricoter, ôta ses lunettes, par suite d'une habitude très-commune, pour considérer ma robe de chambre, et après s'être écriée: Seigneur mon temps! ces choses-là sont-elles redevenues à la mode (c'était en 1836); elle se mit à énumérer toutes les robes de chambre avec écharpe que son père et son mari avaient portées au siècle précédent et qui, selon son affirmation, se trouvaient encore en haut dans une armoire.

Mon oncle trouva ce vêtement beaucoup trop commode pour un jeune homme; et, aux yeux de Pierre, je ressemblais si parfaitement aux plus grands farauds de l'université d'Utrecht qu'il commença à me prendre pour un libertin fieffé.

Mon oncle ouvrit la Bible et lut. Respectable coutume! Pourquoi est-elle si exclusivement restreinte aux familles bourgeoises, et pourquoi, dans ces familles mêmes, tombe-t-elle de plus en plus en désuétude? Mon oncle ne lisait ni avec éloquence, ni avec charme, ni même bien à certains passages,—mais c'était édifiant, car il lisait la Bible; c'était bien, car il lisait simplement; c'était beau, car on voyait qu'il avait la foi. Il lisait le dixième chapitre de saint Luc, et je fus particulièrement frappé du vingt-unième verset, sortant de cette bouche, et dans ce milieu: «Je vous remercie, ô Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux savants de la terre, et les avez révélées aux petits enfants.»

Après le déjeuner, Pierre alla travailler à son examen, ce qui consistait à fabriquer de très-grands tableaux des Institutes, tableaux écrits avec de l'encre rouge, bleue et noire; je l'accompagnai dans sa chambre, où je m'occupai à feuilleter quelques volumes jusqu'à l'heure du café.

L'instant était venu ou mon cousin devait me montrer à la ville et me montrer la ville. Nous sortîmes ensemble, et comme il avait une canne, je laissai la mienne à la maison. Nous visitâmes en premier lieu le Gracht, puis la halle aux blés, ensuite deux églises, dans lesquelles se trouvaient des mausolées et des sacristains avides de pourboire; comme aussi dans l'une d'elles, il y avait un orgue qui était, dit-on, le plus beau du monde, après celui de Harlem, honneur que j'avais entendu attribuer à Gouda, à l'orgue de Gouda, à Leyde à celui de Leyde, à Alkmaar à celui d'Alkmaar, à Zwoll à celui de Zwoll, et qu'à D...., j'entendais derechef décerner à celui de D...., si bien que ce serait l'affaire de la quatrième classe de l'Institut royal des Pays-Bas d'ouvrir un concours sur la question. Nous montâmes même, au péril de la vie, sur la tour de l'une des églises, où nous fîmes la remarque qu'il y faisait du vent et qu'il y avait beaucoup de prairies, beaucoup d'eau et beaucoup de moulins autour de la ville. Sur quoi nous nous rendîmes à l'hôtel-de-ville, et trouvâmes que nos aïeux peignaient encore mieux et avaient encore meilleure mine que nous; j'eus en même temps l'occasion d'admirer la martiale tournure des sergents de ville de D.... Dans son zèle à me faire voir tout, Pierre me mena même à la boucherie, sur le marché aux poissons, et enfin devant une mare à canards carrée, qu'il appela le port. Tout en allant, il s'informait avec insistance du nombre de cours que les juristes[1] avaient par jour à Leyde, si l'on s'amusait bien aux thés de tel professeur, comme aussi combien de cours le susdit professeur donnait en hollandais; ensuite si le professeur un tel dictait, si tout le monde pouvait obtenir un testimonium[2] de tel autre; si tel encore donnait des cours d'amateurs, et si j'avais vu Smallenburg[3]. En échange de mes renseignements, il me donna les siens sur les professeurs en droit d'Utrecht, avec une loyauté digne d'une meilleure cause. Il ne cacha pas le légitime orgueil avec lequel Utrecht possède le professeur Van Heusde[4], ni la difficulté qu'il y a à subir en latin un examen de mathématiques; et lorsque, pour varier, j'amenais la conversation sur des sujets moins graves, il me révéla que lui, Pierre Stastok, sans cependant nourrir de passion pour ces jeux, jouait de temps en temps aux dominos, voire même au billard. Comme nous étions justement devant un café, je l'invitai à se mesurer avec moi dans ce dernier art.

Pierre Stastok n'eut ni le courage ni la prévenance de m'offrir quelque chose, c'est pourquoi je commandai un verre d'amer pour moi, tandis qu'il en faisait autant de son côté. En ce moment, l'horloge placée au-dessus du buffet sonna deux heures, et je vis, de l'autre côté de la rue, passer la diligence qui devait mettre mon oncle en état de suivre notre exemple.

Il y avait un assez grand nombre de personnes dans le café, mais comme nous n'avions affaire qu'au billard, et qu'aucune d'elles ne jouait, elles ne nous gênèrent pas le moins du monde. Pierre retroussa les manches de sa redingote, et mit en évidence les grandes manchettes empesées de ce que sa mère nommait toujours une chemise anglaise, bien que ce vêtement fût devenu européen; après quoi il pria très-poliment le garçon de lui donner une bonne queue. Le garçon lui donna naturellement la meilleure qui se trouvât dans la rangée, et nous tirâmes pour voir qui jouerait le premier. Cet honneur m'échut, et la partie commença.

Mais à peine avions-nous fait quelques points qu'une bruyante exclamation: «La poule, garçon!» vint troubler tout notre bonheur.

Cette exclamation venait d'un jeune avocat étourdi, qui avait récemment cessé de faire partie de la société des étudiants d'Utrecht, était en ce moment présenté comme membre de la société particulière de D...., et consacrait cet interrègne à faire la poule tous les jours an Café de l'Etoile du Nord.

—En vingt-quatre, messieurs! nous cria le garçon, qui, secouant en même temps la corbeille où se trouvaient les billes, nous la présenta.

J'en tirai une, et avec une figure que semblait agiter un léger mouvement convulsif, Pierre, qui, j'avais pu le voir, n'était pas un Mingo, plongea bravement la main dans la corbeille. Vinrent ensuite de leurs coins respectifs les habitués de la poule, qui demandèrent des couvercles pour leurs pipes; le garçon distribua à la ronde les queues particulières, et le jeune avocat en personne prit en main la craie pour inscrire les noms.

—Qui de ces messieurs a l'as?

—Moi, cria une voix brusque qui n'appartenait à personne autre qu'au monsieur aux deux redingotes superposées, que j'avais pris en diligence pour un commissaire de police; je m'aperçus toutefois qu'il n'avait nullement cette qualité, mais bien qu'il était le piqueur du petit manège présentement à D...., et en même temps le propriétaire du petit théâtre qui s'y trouvait aussi.

—Qui de ces messieurs a le numéro deux?

Pierre Stastok s'approcha lui-même de l'ardoise pour chuchoter à l'oreille du jeune avocat que c'était lui.

—Bah! vous jouez aussi la poule? demanda le jeune avocat qui, comme concitoyen, connaissait mon cousin.

Pierre devint pâle.

J'avais le numéro trois. Le quatrième appartenait à un vieux sous-lieutenant d'infanterie, qui portait la médaille indiquant douze années de service; le cinquième à un apprenti chirurgien qui avait trop de temps à dépenser; le sixième à un gros homme court, aux cheveux gris et rudes, qui paraissait un marchand de grains; le septième à un jeune homme de vingt-trois ans, qui avait été étudiant, mais était retenu au domicile paternel pour cause de mauvaise conduite; Pierre le redoutait fort, d'autant plus qu'il le traitait très-familièrement; l'étudiant manqué semblait l'ami intime du vieux sous-lieutenant à la médaille de douze années de service. L'avocat lui-même avait le numéro huit, et le numéro neuf était entre les mains d'un jeune homme de trente à trente-trois ans, avec pantalon couleur de foie, qui vivait aux dépens de sa mère, tenait un chien, n'avait jamais rien fait, et était en haute estime chez le maître du café de l'Etoile du Nord.

Lorsque le jeune avocat eut inscrit proprement les noms de tous ces messieurs, le garçon de billard prit la craie dans une main, le bock[5] dans l'autre, et cria de toute la force que peut avoir un enfant de quatorze ans, qui reste sur pieds pendant toute la journée et une partie de la nuit, au milieu des exhalaisons clos hommes et des pipes:

—As acquit, deux joue!

Pierre Stastok Junior devait donc jouer sur l'acquit, et il se prépara effectivement à cette tâche. A cette fois, Pierre Stastok Junior déposa sa pipe, blanchit l'extrémité de sa queue de la longueur d'un demi-pied au moins, posa de la main gauche sa bille de trois quarts, appuya sur le billard les quatre doigts à une main de distance de la susdite bille, courba gracieusement son pouce en dehors, de façon à montrer à la société entière ses ongles coupés jusqu'au vif, et se mit à mouvoir la queue de la main droite, entre le pouce et les doigts, de cette façon que les experts appellent scier.

Jusque-là allait la science de Pierre. Stastok à jouer sur l'acquit. Voire même avait-il une légère notion théorique de Part de toucher légèrement, mais comme la pratique du noble jeu de la poule lui manquait, il était presque aussi blanc que sa bille, et finit par pousser celle-ci convulsivement, avec ce résultat qu'il la prit en plein, et se trouva à faire devant la blouse du coin droit.

Il eût été inhumain de le faire; c'est pourquoi retenant vivement ma bille, je ramenai la sienne vers le bas, et la fis rentrer à une bonne distance en-deçà du milieu. Sur quoi le vieux lieutenant d'infanterie prit sa pipe entre ses moustaches grises et joua au hasard de la main gauche; mais il n'en fut pas moins fait par raccroc par l'apprentif chirurgien, sur quoi l'étudiant manqué, qui, soit dit entre nous, était un farceur, dit que les chirurgiens ne pourraient vivre sans accrocs. Le marchand de grains pria le jeune homme de donner l'acquit pour lui, et, la physionomie impassible, continua de jeter les yeux sur le Handelsblad,[6] en savourant ce mélange de genièvre et de sucre, qu'on nomme vulgairement boule de neige; l'étudiant manqué posa son cigare sur le bord du billard, et joua sur l'acquit avec beaucoup de nonchalance et avec une force terrible; l'avocat suivit avec la même violence cet exemple de jouer vigoureusement. Vint alors le tour du jeune homme de trente-trois ans, au pantalon couleur de foie, celui-ci changea de système; comme il tâchait toujours d'en venir à vendre avantageusement sa bille, il ne jouait jamais à l'aventure quand il était sûr de pouvoir faire une bille. Il en fit mie, de quoi il résulta que Pierre Stastok eut à jouer une seconde fois sur l'acquit.

Il était dans un tel état que la sueur perlait en grosses gouttes sur son front.

—C'est un collé, Monsieur! cria la voix rude du piqueur.

Pierre ne dit mot, mais dans un effort désespéré pour ne pas donner un démenti au redoutable personnage qui l'interpellait, et cédant à une de ces folles inspirations qu'écoutent parfois les mauvais joueurs parce qu'elles leur donnent l'espoir que la chance fera pour eux ce que ne peut faire leur habileté, il toucha la bille d'acquit si finement que, contre toute étiquette, il la mit par raccroc dans la blouse du coin gauche.

—Cela ne se fait pas, Monsieur! s'écria le piqueur avec vivacité et en frappant le plancher de la queue.

—C'est un malheur, balbutia Pierre qui transpirait tellement que je craignais que ses lunettes ne glissassent à bas de son nez.

—C'est une stupidité! rugit le piqueur.

—Vivent les raccrocs! s'écria l'apprenti chirurgien.

—Ce Monsieur est dangereux! dit ironiquement le vieux lieutenant.

—C'est une marque. Trois acquit, quatre joue! cria le garçon de billard.

Je crois que mon cousin chercha à se moucher en prenant une attitude indifférente, mais il n'y réussit pas.

Ce troisième tour se passa bien pour Pierre, mais le quatrième était fait pour le bouleverser complètement. Le piqueur se trouvait devant une blouse du milieu; c'était une bille facile; un enfant pouvait la faire.

—Vous pouvez facilement sauver la bille et vous bien placer en même temps temps, dit le piqueur.

Cela concordait parfaitement avec les dispositions de Pierre qui, grâce à la bille faite par raccroc, n'eut voulu pour rien au monde faire celle qu'il avait devant lui, dût-il s'en trouver mal lui-même. Mais comme le piqueur était un joueur de poule redouté et que, de temps immémorial, sur trois poules jouées il en mettait deux en poche, tous les autres s'écrièrent naturellement:

—Mettez-le dedans! mettez-le dedans!

Pierre poussa néanmoins sa queue avec l'intention formelle de n'en rien faire, et pourtant il s'en fallut de si peu que la bille ne fût faite que l'avocat étourdi qui s'était levé au bruit s'écria.—Il y est! Ce à quoi l'étudiant manqué qui, comme nous l'avons dit, était un farceur, répondit spirituellement:

—Oui! s'il était arrivé!

—Attendez un peu! s'écria l'apprenti chirurgien partisan des raccrocs, attendez, voici encore une blouse!

Et en effet! Pierre Stastok, tout à fait en dehors de ses prévisions et sans s'en douter, avait fait un doublé; tous poussèrent de joyeuses exclamations, à l'exception du piqueur qui, d'un air furieux, commanda un nouveau verre d'amer et prit la gazette de Gouda, uniquement pour faire passer sa mauvaise humeur.

On continua de jouer et, après toutes les mésaventures qu'il avait eu à subir, mon ami Pierre redevint tout à fait calme, ce à quoi contribua surtout puissamment cette circonstance qu'il eut à donner l'acquit une couple de fois. Mais son repos fut soudain affreusement troublé par le garçon qui criait:

—Quatre trois marques, six acquit, sept joue! A monsieur Hastok (le St n'était pas écrit distinctement) le pavillon[7]!

Dès lors il n'y eut plus de fin aux plaisanteries et aux railleries de l'apprenti chirurgien, de l'étudiant manqué, de l'avocat, et du jeune homme de trente-trois ans au pantalon couleur de foie. L'un nommait Pierre, Mingo, un autre un barbe-bleue, le troisième un boa constrictor, et tous ensemble: Monsieur du Pavillon! Le vieux lieutenant qui avait trois marques et était associé avec l'étudiant manqué voulait se perdre et acheter sa bille à Pierre pour un écu; le marchand de grains, qui était contre cette manœuvre dit que Pierre était beaucoup trop fort pour accepter; le chirurgien apprenti ordonna qu'on apportât le pot qui contenait les mises à monsieur Stastok qui croyait déjà gagner la poule; c'était un vacarme infernal! Et au milieu de tout cela, l'innocent objet de toute cette rumeur continuait toujours à enduire de craie sa queue. Son tour revint.

—Quelle bille? demanda-t-il tout troublé.

—La blanche! cria l'étudiant manqué qui était un farceur.

—La ronde! dit non moins spirituellement l'apprenti chirurgien.

—La meilleure! dit le pantalon couleur de foie qui voulait aussi placer son mot.

—La plus proche! dit le gros marchand de grains qui eut compassion de Pierre.

La disposition des billes était telle du reste qu'il était parfaitement indifférent avec laquelle jouerait, en ce moment solennel, le pauvre Pierre qui n'avait plus un fil sec sur le corps. En effet les deux billes, l'une au haut l'autre au bas du billard étaient collées sous bande, mais ultra-collées. Je ne me souviens pas, de tout le temps où j'ai joué au billard,—ma queue dort aujourd'hui pour toujours dans sa tombe,—je ne me souviens pas avoir jamais vu pareil collé. L'étudiant manqué présenta le bock à mon cousin. Pierre lui lança un regard de haine impuissante et manqua de touche à deux ou trois pieds de distance.

—Efface le pavillon! cria l'apprenti chirurgien.

Il était déjà effacé! Le piqueur s'était vengé d'avance.

A partir de ce moment, le lieutenant offrit un florin à Pierre, mais celui-ci était trop confus pour oser vendre sa bille. Au tour suivant, je le fis par pitié; au tour d'après, il se perdit et eut la satisfaction de se voir offrir un biscuit de sa bille par le lieutenant; enfin, dans un tour qui fut pour lui le dernier, il ferma par un manque de touche sa carrière dans le noble jeu de la poule. Comme il semblait très-pressé de partir et que je n'avais plus qu'une marque à recevoir je me blousai, et je le fis surtout pour mettre fin aux sollicitations du jeune homme au pantalon couleur de foie, qui offrait à Stastok de lui vendre sa bille pour vingt huit sous, offre dans laquelle il était appuyé par toute la joyeuse compagnie.

Une fois dans la rue, le vent frais d'octobre parut rendre à Pierre son courage et son pédantisme:

—Il y a là de bon joueurs, dit-il, mais cependant il n'y en a vraiment aucun qui excelle.... J'avais une queue courbée, ajouta-t-il, et avez-vous vu comme tes blouses des coins tirent?

J'avais tout vu, et je savais que le marchand de grains aurait gagné la poule avant que nous fussions à la maison.

Le dîner était déjà sur la table. Pierre n'avait pas faim.

IV

Le bonhomme de l'hospice raconte son histoire.

J'avais passé trois jours dans la famille Stastok, et sur ce temps Keesjen et moi étions devenus grands amis; deux ou trois fois il m'avait accompagné en ville pour me montrer le chemin lorsque j'avais des courses à faire, et, comme il était bavard ainsi que beaucoup de vieilles gens et que de mon côté je partage parfois ce défaut avec ces vieilles gens, nous avions souvent jasé ensemble tout à notre aise. Keesjen était un simple, brave, excellent petit homme. Il avait une légère souvenance de son père qui était fabricant de brosses et portait de grandes boucles d'argent sur ses souliers. En dehors des boucles il ne se rappelait de lui que sa mort et comment il avait suivi le convoi avec un grand pleureur[1] et avec une longue cravate blanche; comment, lorsqu'il revint à la maison, le miroir était couvert d'une voile noir; comment, en cette circonstance, il avait pu manger autant de petits pains chapelés qu'il l'avait voulu; et comment il s'était trouvé là une tante, longue et maigre, qui avait bu tant de vin blanc qu'un gros oncle lui avait dit: vous n'en aurez plus! Il n'avait jamais connu sa mère. Le gros oncle l'avait conduit à la maison des orphelins; il y avait appris à épeler et on l'avait mis ensuite en apprentissage chez un charpentier; mais il était de constitution trop faible pour ce métier, c'est pourquoi on l'avait placé chez un apothicaire avec la mission de rincer et de boucher les fioles, carrière qui n'est pas précisément riche en brillantes perspectives. Il y avait servi pendant quinze ans. Mais comme il ne savait lire que très-imparfaitement et que souvent il avait à porter à la fois deux bouteilles d'une demi pinte chacune, trois biberons, un emplâtre, un pot de sirop et un paquet de poudre, il lui était arrivé à la fin de remettre une infusion de salep chez quelqu'un qui souffrait d'une obstruction et par contre de la poudre de jalap chez une dame qui avait la diarrhée; cette méprise l'avait fait renvoyer comme n'étant pas suffisamment lettré. Depuis lors, il avait été saute-ruisseau dans un bureau, puis domestique de maison chez différentes personnes dont les unes étaient mortes et les autres ruinées, et comme, lors du grand emménagement, il s'était trouvé trop vieux pour être envoyé à Frederiksoord[2], la maison des Orphelins l'avait enfin cédé à l'hospice des vieillards. Au moment dont nous parlons, mon oncle et deux ou trois personnes de la même condition, l'employaient pour graisser les souliers, battre les habits, porter le journal, et, pour tout dire en un mot, à faire les commissions de peu d'importance. Ce qui, de l'avis de mon oncle, avait le plus entravé la carrière du brave homme, c'était son excessive simplicité et une timidité qui ne lui cédait en rien.

Outre la chambre de derrière éclairée par le haut qui s'étendait derrière la maison du voisin et à la suite de laquelle se trouvait la cuisine, il y avait, dans la maison de Pierre Stastok Senior, une autre chambre de derrière dans laquelle je compte vous introduire plus tard et que, attendu le petit jardin sur lequel elle avait vue, on avait baptisée, non sans à-propos, du nom de chambre du jardin. Quand on franchissait la porte de cette place on rencontrait d'abord un trottoir de klinkers jaunes[3] de trois pas environ de largeur, et après avoir franchi une marche élevée de klinkers bleus, marche sur les bords de laquelle se trouvaient trois décrottoirs, on se trouvait tout à coup dans le petit Elysée de ma tante. On y voyait un grand pommier sur lequel verdissaient parfois plus d'une douzaine de reinettes, différents parcs de rosiers autour desquels devaient fleurir au printemps une ceinture de crocus jaunes, plusieurs seringats, deux soleils, un cerisier à fleurs doubles et, contre les murs, d'un côté une vigne et de l'autre un mûrier. Les sentiers étaient bordés non pas de gazons mais de pâquerettes rouges et blanches. En ce temps là, il y avait plusieurs pots d'asters et deux ou trois dahlias en fleurs. Au fond du jardinet se trouvait un petit berceau peint en vert et garni de quinte-feuille, de chèvrefeuille, de chenilles et d'araignées. A ce berceau attenait la fabrique contre laquelle était adossée, vis-à-vis du berceau et comme pendant de celui-ci, une maisonnette avec une petite plate-forme où Keesjen venait s'acquitter de ses travaux domestiques, et qu'entourait un petit treillis.

J'allai, le samedi matin après le déjeuner, chercher sous ce berceau, le tiède soleil d'automne; j'avais un livre sous le bras; on saura tout à l'heure pourquoi je ne l'ouvris pas.

J'avais à peine épousseté avec mon mouchoir de poche le banc du berceau, et, assis à mon aise et l'œil fixé sur la maisonnette, la plate-forme et le treillis, je me complaisais à l'idée que tout était si bien mis en couleur chez mon oncle et ma tante, lorsque la porte de la maison s'ouvrit et Keesjen parut. Comme il lui fallait traverser tout le jardin pour se rendre au lieu de sa destination et que près de soixante et dix années pesaient sur ses épaules, j'eus tout le temps de m'apercevoir qu'il lui manquait quelque chose. Il faillit d'abord trébucher contre la marche du trottoir, marche dont il ne semblait pas soupçonner l'existence, bien que, depuis nombre d'années, il dût la franchir tous les jours au matin, à neuf heures et demie précises. Il laissait traîner dans le sable la redingote des dimanches de mon oncle qu'il portait sur le bras, et, avant qu'il eût dépassé le pommier, il avait laissé tomber deux fois la brosse qu'il tenait à la main. Lorsqu'il fut près de moi, je vis que ses joues étaient pâles et avachies sous sa barbe assez mal faite; l'ensemble de ses traits portait un cachet de tristesse; ses yeux étaient ternes et quand il passa près de moi il ne me dit pas comme d'habitude:—Voilà un beau petit temps, monsieur Hildebrand! mais il ôta silencieusement son chapeau et gagna d'un pas mal assuré la plate-forme. Parvenu-là, il ôta son habit avec un profond soupir et, ne gardant qu'un étroit gilet noir à manches, il me laissa voir les formes anguleuses de son buste maigre et voûté. Il ne toucha pas à la boîte à tabac de fer-blanc rougi qui sortait à demi d'une des poches de son gilet, et, poussant de nouveau un profond soupir, il suspendit à un clou la redingote de mon oncle. Il empoigna la brosse, en soupirant plus profondément encore, démeura quelques instants songeur en frottant l'étoffe à rebrousse poil; et se mit enfin à brosser la redingote, en commençant par les pans.

—Qu'y a-t-il, Keesjen? les choses fie vont-elles pas bien? lui criai-je.

Keesjen brossait toujours. Il était un peu sourd.

Quand on doit répéter une phrase qu'on a dite avec quelque émotion, il est tout à fait impossible de le faire dans les mêmes termes. Je me levai, me rapprochai d'un pas et dis en élevant un peu la voix:

—Qu'avez-vous, Kees?

Kees se troubla, me regarda et fixa un instant les yeux sur moi; puis il reprit une manche de la redingote de mon oncle et se mit de nouveau à brosser. Une larme coula sur sa joue.

—Fi, Kees! dis-je, cela n'est pas bien; il me semble que je vois des larmes.

Kessjen essuya ses yeux avec la manche de son gilet et dit:

—Il fait un vent froid, monsieur Hildebrand.

—Comment, Keesjen! dis-je, le vent n'est pas froid le moins du monde... Mais il y a quelque chose là-dessous, mon brave! Auriez-vous perdu un journal?

Keesjen hocha la tête et se mit à brosser avec plus d'obstination que jamais.

—Kees, dis-je, vous êtes trop vieux pour avoir du chagrin. N'y a-t-il rien à faire, mon ami?

En entendant ce mot ami, le vieillard me regarda d'une façon étrange. Hélas! ce mot était peut-être tout nouveau pour lui à l'âge de soixante-neuf ans. Un sourire nerveux, qui avait quelque chose d'effrayant, crispa son maigre visage; ses yeux gris étincelèrent d'abord, s'éteignirent de nouveau et se remplirent de larmes. Toute sa physionomie disait: Je vais me confier à vous. Ses lèvres dirent:

—Ecoutez, monsieur! Connaissez-vous le petit Klaas?

Bien que j'aie un ami très-particulier, baptisé du nom de Nicolas, et qu'il ne fut pas impossible que Keesjen l'eût jamais vu, je ne pouvais cependant nullement appliquer le nom de petit Klaas au susdit Nicolas, vu que c'est un très-grand garçon blond, et d'un autre côté je n'eusse jamais pu croire que le Nicolas en question, quelque méchant qu'il puisse être parfois, pût être la cause des larmes du vieux Keesjen. Je répondis donc que je ne connaissais pas le petit Klaas.

—Monsieur Pierre ne vous l'a-t-il donc pas montré? Toute la ville connaît le petit Klaas. On lui donne assez de cents, continua Keesjen.

—Mais quel homme est-ce donc? demandai-je.

—Ce n'est pas le moins du monde un homme, dit Keesjen. C'est un nain, monsieur! un nain, aussi vrai que je suis ici. On pourrait le montrer à la foire. Mais c'est un mauvais drôle. Croyez-moi, je le connais bien.

Je désirais de tout mon cœur que Keesjen mît un peu plus d'ordre dans ses renseignements.

—Il est de la maison, reprit-il après un instant de silence; il court les rues comme un fou. Il gagne de l'argent avec sa bosse. Quand une école sort, les gamins mettent ensemble des cents et font danser le petit Klaas. Alors il saute autour d'un bâton, tout comme un singe, et fait sa bosse au moins une fois aussi grosse. Je n'ai pas de bosse, monsieur! ajouta-t-il avec un soupir.

Je compris que Keesjen était moins jaloux de la bosse que des cents qu'elle rapportait.

—Je voudrais, poursuivit-il d'un ton triste et en donnant à la redingote un coup de brosse beaucoup plus énergique que ce n'était nécessaire pour du drap à neuf florins l'aune, je voudrais avoir une bosse. Je ne ferais rien; je gagnerais des cents; on rirait en me voyant... Mais je ne boirais pas!... dit-il sur un tout autre ton; et retournant la même phrase, il ajouta, tout en détachant la redingote du clou et en la ployant avec beaucoup de soin:

—Boire, je ne le ferais pas!

—Keesjen, dis-je, lorsque vous avez traversé le jardin et que je vous ai adressé la parole vous étiez triste, et maintenant vous semblez bien être méchant; j'aime mieux vous voir triste!

Les yeux du vieillard se remplirent de nouveau de larmes; il tendit vers moi ses mains desséchées; je les saisis au moment où il les retirait, confus de sa familiarité, et je ne les lâchai qu'après les avoir serrées d'une encourageante et sympathique étreinte.

—Oh! dit-il, oh!... monsieur ne sait pas cela ... mais je suis ... je suis bien plus triste que méchant. Mais petit Klaas m'a fait du mal. Petit Klaas est mauvais. Les gens, poursuivit-il, en se penchant vers la graisse à souliers, les gens croient qu'il est fou; mais il est mauvais...

—Ecoutez, Kess, dis-je, en approchant un tabouret à pied on fer, asseyez-vous un peu là et racontez-moi d'un bout à l'autre ce que petit Klaas vous a fait.

—Cela ne servira à rien, dit Keesjen, mais je le ferai pourtant, si vous voulez n'en rien dire à personne. Monsieur connaît-il la maison?

—Quelle maison?

—L'hospice.

—Je l'ai vu en passant.

—Bon! C'est une vilaine maison, n'est-ce pas? une vilaine maison avec des portes et des fenêtres rouges; et en dedans tout en rouge aussi et tout obscur. Pour lors, monsieur sait que nous sommes tous pauvres là, mais absolument pauvres, je ne peux pas dire autrement, mais nous sommes pauvres, je crois bien, tout juste comme on est au cimetière. Moi et d'autres nous gagnons bien quelque petite chose, mais cela ne sert à rien, nous l'apportons au père, et le père nous donne toutes les semaines un peu d'argent pour notre plaisir. Voilà qui est bien, monsieur; voilà qui est très-bien. Quand je serai vieux je ne gagnerai plus un cent, mais j'aurai encore ce peu d'argent chaque semaine. Ceci, dit-il en tirant de sa poche un mouchoir de coton, et cela (il frappa sur sa boîte à tabac), je l'ai acheté avec cet argent.

C'était touchant d'entendre un homme de soixante-neuf ans dire: Quand je serai vieux!

—Klaas, poursuivit-il, comme monsieur comprend bien, reçoit aussi de l'argent pour son plaisir. Mais que fait Klaas? Klaas ne fait qu'arracher, de temps en temps, l'herbe de la rue pour quelqu'un; Klaas fait semblant d'être fou; Klaas danse avec sa bosse, et quand il a reçu des cents des flâneurs et des enfants, Klaas s'en va hors la porte. Monsieur connaît-il le Torchon-Gras?

—Non, Keesjen.

—C'est un cabaret hors la porte. Klaas va y boire une goutte et même deux, et même trois gouttes.

—Et quand il rentre à l'hospice!

—Oh! il a toutes sortes de malices. Il prend une grosse chique de tabac. Il demande chez un droguiste une pelure d'orange. Quelquefois le père s'en aperçoit. Alors on met un billot à la jambe de Klaas, car il est trop vieux pour coucher sur les lattes[4] et on ne peut non plus le frapper sur sa bosse; mais qu'est-ce que cela fait puisqu'il court avec le billot? Alors il dit aux enfants: St!... mes enfants, Klaas a fait une sottise; Klaas n'a pas marché droit et le père a pris tous ses cents à Klaas. Vous comprenez bien, monsieur, qu'il attrape encore davantage.

Je comprenais parfaitement.

—Mais ce sont là ses affaires, poursuivit Keesjen en prenant un soulier de mon oncle qu'il devait graisser et en le remettant aussitôt à terre. Mais qu'a-t-il besoin de me rendre malheureux? Savez-vous ce que c'est?... Je vas vous conter la chose... J'avais de l'argent ... j'avais beaucoup d'argent ... j'avais douze florins!

—Et comment étiez-vous arrivé là, Keesjen?

—Dieu et l'honneur aidant. J'avais gagné cet argent quand j'étais chez l'apothicaire. Quelquefois, quand je portais une potion hors de la ville, à une maison de campagne ou l'autre, le monsieur ou la dame disait: Donnez une pièce de deux sous au porteur; il fait mauvais temps. Comme cela j'étais venu à avoir douze florins. Je ne pouvais les avoir à l'hospice; c'est défendu. Mais je les conservais sur mon cœur.

—Et pourquoi les gardiez-vous? Aviez-vous besoin de cet argent, où était-ce seulement pour le plaisir de l'avoir?

—Oh! monsieur, dit le bonhomme en hochant la tête, les gens riches, si j'ose le dire, ne savent pas cela; les directeurs n'en savent rien non plus, car ils ne s'inquiètent pas de ces choses. Tout va bien pour ces gens-là, pendant leur vie et après leur mort. Voyez-vous, nous sommes bien à la maison: les directeurs sont bons; au carnaval nous avons des petits pains avec du beurre; toutes les trois semaines, quand on abat, la maison reçoit un bœuf de je ne sais quel grand monsieur qui est mort depuis longtemps. Alors nous mangeons tous du hachis, et les messieurs de la maison font une partie et mangent la langue du bœuf. Nous sommes tout à fait bien; mais un homme, monsieur, pense toujours à sa mort.

—Je crois que vous serez parfaitement bien après votre mort aussi, Keesjen! dis-je.

—Je l'espère, monsieur; dans le ciel tout est bien; mais ce n'est pas ce que je veux dire. Je voudrais que mon corps fut bien, voyez-vous.

—Qu'est-ce que c'est, Kees?

—Ecoutez! Quand nous sommes morts on nous couche sur la paille, on nous arrange avec les effets de la maison, juste comme quand nous vivons, et puis nous allons au cimetière dans la grande fosse; je ne voulais pas cela. Je voulais, quand je serai mort, ne pas être arrangé avec les effets de la maison.

Il se tut un instant, et ses larmes recommencèrent à couler.

—Je voulais être couché dans un cercueil à moi, je ne sais pas ... mais enfin, je veux dire, comme j'ai vu mon père, avec des choses à moi, je n'ai jamais eu une chemise qui m'appartienne; je voulais avoir un linceul qui fût le mien.

J'étais ému. Ne me parlez pas de préjugés. Les riches de la terre en ont mille. Ce pauvre homme pouvait tout supporter, maigre nourriture, rude couche et dur labeur eu égard à son âge. Il n'avait pas de maison à lui, il n'aurait pas de tombe à lui; oh! s'il eût eu du moins la certitude que son dernier vêtement serait sien!

—Monsieur comprend bien, continua-t-il d'une voix pour ainsi dire enrouée par l'émotion, que les douze florins étaient pour cela. C'était beaucoup trop. Mais je voulais plus que cela; je voulais être enterré comme il faut. Je ne connais rien à ces choses-là; mais j'avais compté quatre florins pour les linges, et puis deux florins pour les hommes qui m'auraient enseveli, et dix stuivers à douze porteurs pour me porter au cimetière. Ça n'aurait-il pas été beau? Le garçon apothicaire avait arrangé tout ainsi; l'argent était dans un petit papier, et puis dans un petit sac de cuir; je l'ai eu là, sur mon cœur, pendant trente ans ... et maintenant il n'y est plus...

—Klaas l'a-t-il volé? demandai-je.

—Non, dit-il, en s'arrachant à la tristesse dans laquelle l'avaient plongé ses dernières paroles. Non, mais il a su que je l'avais. Son lit est près de mon lit. S'il l'a vu quand je me déshabillais, quand je m'habillais, ou quand j'étais malade; si j'en ai rêvé tout haut, je n'en sais rien. Je croirais bien que j'en ai rêvé, car j'y pense toujours. Mardi dernier il avait plu toute la matinée, comme monsieur sait. Klaas n'avait pas attrapé un cent. Il faisait mauvais temps, et les gamins ne s'arrêtaient pas autour de lui. Son argent du dimanche était aussi parti, et il avait une furieuse envie d'aller au Torchon-Gras,—Kees, dit-il après le dîner, prêtez-moi six cents.—Klaas, dis-je, je ne le ferai pas, car vous les boiriez!—Kees, dit-il il me les faut! qu'il dit—Je dis: Eh bien! vous ne les aurez pas!—Savez-vous ce que je ferai? dit-il: Kees, qu'il dit, si vous ne me les donnez pas, je dirai au père ce que vous avez au cou sous votre chemise! Je suis devenu pâle comme un linge, et je lui ai donné les six cents. Mais j'ai dit aussi: Klaas, vous êtes un vaurien! Je ne puis dire s'il a été fâché de cela dans le moment; mais hier il a dû être soûl, et 'quand les surveillants lui faisaient mettre le billot, il s'est mis à crier et à chanter comme un fou: Kees a de l'argent! Kees a de l'argent! il a de l'argent sous sa chemise! Les camarades m'ont raconté cela quand je suis rentré à la maison. J'étais comme mort. Nous allons au dortoir et nous nous déshabillons. Klaas était déjà couché et ronflait comme un bœuf... Quand tout le monde fut endormi, je glissai ma main sous ma chemise pour ôter le sachet et le cacher, si je pouvais, dans la paille de mon lit. Mais avant que je l'eusse détaché, la porte s'ouvrit, et le père entra dans la salle avec une lanterne,.Je suis tombé en arrière sur mon coussin et j'ai regardé la lanterne comme un fou. Chaque pas que le père faisait, je le sentais dans mon cœur.—Kees, dit-il, en se penchant sur moi, vous avez de l'argent; vous savez bien que vous ne pouvez rien cacher ici dans la maison! et en même temps il me l'arracha de la main.—C'est pour un linceul! bégayai-je, et je tombai à genoux sur le lit, mais cela n'a servi à rien. Nous le garderons pour vous, dit le père, et il ouvrit le sac et compta l'argent avec soin. Mes propres yeux ne l'avaient pas vu depuis que je l'y avais cousu, il y avait trente ans de cela; c'était mon argent ... mon propre argent ... le cher argent de mon enterrement.—Je vous jure, criai-je, que je n'en ferai rien autre que me faire enterrer comme il faut.—Nous aurons bien soin de cela nous-mêmes! dit le père, et il s'en alla avec l'argent et avec la lanterne. «C'est Klaas, criai-je après lui, qui vous l'a raconté, parce que ... mais à quoi cela m'aurait-il servi de dire que Klaas est un ivrogne? A quoi cela m'aurait-il servi de raconter que Klaas va tous les jours au Torchon-Gras? Cela ne m'aurait pas rendu mon argent. Je n'ai pas fermé l'œil de toute la nuit.—Quelle affaire, Monsieur!

—N'y aurait-il rien à faire auprès des directeurs? demandai-je à Keesjen, d'un ton de consolation.

—Nom non, dit-il, en sanglotant et en frottant circulairement la main sur sa poitrine, comme s'il y cherchait encore de l'argent; non, l'argent ne peut m'être rendu; c'est une loi aussi vieille que la maison, et la maison est si vieille ... aussi vieille que le monde.

—Cela est un peu fort, Keesjen, dis-je, et si...

Il ne me laissa pas continuer:

—Comment, fort! Cela n'est pas fort du tout, Monsieur! n'y a-t-il donc pas toujours eu de pauvres diables comme moi qui entraient à l'hospice, qui mangeaient et buvaient, avaient lit et gîte, et devaient cire enterrés aux frais de l'hospice?... Mais moi, je voulais être enterré avec mon propre argent,—je voulais être sûr que je serais enterré avec mon argent à moi ... c'était là ma plus grande consolation, et c'est pour cela que je le portais sur mon cœur... Oh! si Klaas avait su qu'il me faisait mourir!

—Ecoutez, Keesjen, dis-je, vous aurez votre argent, je vous le promets: j'en parlerai à mon oncle; sans doute il connaît les directeurs; nous verrons s'ils ne consentiront pas à passer par-dessus la loi pour un vieux» brave et excellent homme comme vous. Comptez-y, Kees, ou vous rendra votre argent...

—On me le rendra? dit le pauvre homme, encouragé par le ton positif de mes paroles... Bien vrai?

Il essuya ses yeux et, le visage radieux, il me tendit la main,—et sentant le besoin de me dire à son tour quelque chose qui me fût agréable, il me demanda:

—Est-ce que je graisse vos bottes assez bien, Monsieur?

—Supérieurement! dis-je.

—Et votre redingote est-elle assez bien brossée? demanda-t-il encore; si quelque chose y manque, Monsieur n'a qu'à le dire.

Je lui promis de faire cela le cas échéant, et je m'acheminai vers la maison. Mais Keesjen me suivit, le bras gauche passé dans une botte de Pierre, et la brosse à souliers dans la main droite.

—Pardon, excuse, Monsieur, de ce que je suis si hardi, dit-il; mais puis-je encore vous faire une prière?

—Sans doute, Kees!

—Quand Monsieur ira voir les directeurs, reprit-il, Monsieur doit faire comme s'il ne savait rien de la chose.

—Je vous le promets, Keesjen.

J'allai trouver mon oncle, et sus le décider à se rendre auprès des directeurs. Le président fit venir le père chez lui, et envoya ensuite le père à la ronde chez les autres directeurs, afin de les convoquer en assemblée extraordinaire. A cette assemblée on fit comparaître Keesjen, après quoi on le fit sortir; ensuite le père dut aussi comparaître et sortir à son tour. Après quoi on délibéra pendant une heure, laquelle heure se passa principalement en déclarations répétées du président qu'il laissait l'affaire à la décision de ces messieurs, et en déclarations non moins répétées de ces messieurs, qu'ils laissaient l'affaire à la décision du président.

Comme les choses ne pouvaient rester ainsi, le président émit enfin l'avis «que, d'un côté, il était possible de rendre son argent à Keesjen, vu que Keesjen était un homme d'une conduite exemplaire, qui, sans nul doute, conserverait l'argent jusqu'à sa mort, aussi bien que l'honorable trésorier lui-même;» (ici l'honorable trésorier lui-même s'inclina)—«mais que, d'un autre côté, l'honorable trésorier le conserverait aussi bien que Keesjen, et que par conséquent, il n'était nullement nécessaire de fortifier Keesjen dans le préjugé que son argent serait mieux gardé et plus sûrement consacré au but du susdit Keesjen, si lui Keesjen le gardait lui-même que si l'honorable trésorier le conservait, et que c'était là son avis.»

Le secrétaire crut néanmoins avec quelque raison que cet avis ne tranchait pas suffisamment la difficulté, et proposa, sauf meilleur avis «de s'arrêter à l'une des deux mesures proposées;» sur quoi le trésorier lui-même eut la générosité «de renoncer à la garde des fonds en question,» et l'on résolut à l'unanimité de rendre à Keesjen ses douze florins convenablement recousus dans le sachet de cuir.

Keesjen porta deux années encore son argent sur son cœur. Et lorsque, l'an dernier, je revis le cimetière de D...., il me fut doux de pouvoir penser que là, dans la fosse commune des pauvres, reposait un homme qui y avait été porté honorablement par douze frères de son choix, après s'être endormi, grâce à moi en quelque sorte, tranquille et certain qu'il serait enveloppé dans un linceul à lui.

A-t-il par hasard songé à Hildebrand, à ses derniers instants?

V

Il vient du monde pour prendre une tasse de thé et passer la soirée.

Le dimanche soir, la chambre du jardin était dans sa plus brillante splendeur. Je vais essayer de vous en donner une légère idée.

Imaginez-vous une vaste salle carrée, avec une table carrée an milieu, table dont le tapis vert carré est enlevé et remplacé par un plateau carré d'argent à long filets, mainte fois poinçonné, et sur lequel se pavane un massif service à thé de porcelaine antique. Autour de cette table sont disposées cinq chaises à hauts dossiers et à sièges de velours vert à fleurs. On ne fait plus aussi bien maintenant. Si l'on regarde sous la table on y voit luire vingt yeux ardents appartenant à quatre chaufferettes; la cinquième n'étincelle pas, elle est en pierre. Je reconnais à cette circonstance de même qu'à la position du service à thé et à la bouilloire vernissée placée auprès de la chaise, la place de ma respectable tante. Au milieu de la table s'élève une précieuse pièce d'ornement. C'est une lampe de bronze d'une étonnante grandeur, soutenue par un éléphant et dans le pied de laquelle se trouve une boîte à carillon. Dans cette circonstance exceptionnelle, bien qu'on ne soit pas encore au mois de novembre, un feu de tourbe construit avec soin, brûle dans le foyer brillamment poli; c'est uniquement pour qu'on puisse placer régulièrement tout autour des chaises pour les messieurs. L'étroit manteau en marbre de la cheminée est orné d'une pendule représentant un esclave nègre qui a des yeux blancs, des narines rouges, un tablier d'or, et porte d'un air dégagé un cadran sous le bras; aux deux côtés sont placés deux petits vases de fleurs peintes sous des cloches si étroites et de dimensions si exiguës, qu'on pourrait les prendre pour les petits de la grande cloche qui couvre des oiseaux empaillés, et qui trône vis-à-vis de la cheminée sur une petite table en bois bruni et à tiroir. Le dessus de la cheminée exhibe un agréable trophée en plâtre de peignes à tisser, de navettes, de dévidoirs réunis par un léger nœud de ruban, et à demi ensevelis sous des couches de blanc de céruse de différentes formations.

Mais ce qui, non-seulement en ce moment mais en tout temps, fait le plus splendide ornement du salon d'apparat, c'est, au-dessus d'un haut lambris peint en gris et doré sur les bords, la magnifique tapisserie oh l'on voit d'agréables paysages montagneux, avec des soleils levants et couchants, des chemins sablonneux et creusés de profondes ornières, et des pièces d'eau avec des roseaux et des cygnes: peuplés en outre de femmes portant sur leur dos des bottes d'où sort une botte de paille, d'hommes assis au bord de l'eau et prenant un poisson au bout d'une longue ligne; d'enfants tête nue et pieds nus, couchés sur l'herbe à côté d'une chèvre; de voyageurs montés sur des chevaux bruns qui vous tournent le clos pour montrer leur valise, et d'autres sur des chevaux blancs, qui tiennent toute droite une line cravache; de promeneurs avec d'énormes cannes et des chapeaux à... Qu'allais je dire? Oui, ils avaient eu des chapeaux à trois cornes, mais ce temps là était passé. Une couple d'années auparavant la chambre avait été restaurée et monsieur Pierre Stastok Senior, quelqu'arriéré qu'il fût sous bien des rapports, avait cru devoir donner, à cette occasion, une preuve qu'il avait marché avec son siècle. Il avait fait moderniser tous les costumes. Sur son ordre, un ingénieux peintre avait changé tous les chapeaux d'après le plus nouveau modèle reçu par le chapelier, et tous les promeneurs avaient reçu des pantalons bruns, jaunes, rayés, à sous-pieds et faits d'après la dernière coupe. Toutes les perruques avaient été proscrites. Les dames qui, jusqu'alors, avaient exhibé les preuves évidentes que nos grand'mères étaient beaucoup plus décolletées à la promenade que nos sœurs au bal, les dames avaient reçu des robes montantes, de larges manches et de longues tailles; et même les cheveux des enfants à demi nus avaient été coupés au nom de la civilisation.

Il est vrai que cette modernisation laissait encore beaucoup à désirer sous plusieurs rapports, et surtout quant aux cannes, aux parapluies et aux parasols qui avaient gardé leur première forme; en revanche tous leurs éventails étaient changés en bouquets et sous ce point de vue du moins il n'y avait pas le moindre anachronisme.

Lorsque mon oncle et ma tante eurent ainsi fait sagement mettre tout en ordre, ils crurent avoir rempli leur devoir et avoir fait au Moloch du dix-neuvième siècle un sacrifice assez grand pour qu'il leur fût permis, quant à leur personne, de braver et renier ce siècle d'une foule de manières; car, à dire vrai, les messieurs et les dames de la tapisserie étaient de beaucoup en avance sur monsieur et madame Stastok, et comme ceux-ci, le soir dont nous parlons, ont revêtu leur plus belle toilette, d'abord parce que c'est dimanche et, d'autre part, parce qu'ils attendent du monde, je veux profiter de cette occasion pour vous donner la description jusqu'ici différée de leur personne et de leurs allures.

Il règne encore un silence de mort dans la chambre du jardin, cette même chambre du jardin, dirait un orateur, où retentira tout à l'heure le bruyant caquetage dune joyeuse société. Je n'entends rien que le chant familier de l'eau qui siffle dans le tuyau de la bouilloire, et le ronron d'un chat angora qui est couché devant le foyer et s'étonne d'y voir du feu à une époque si peu avancée de l'année. Je ne sens rien que la bouilloire qui n'a pas encore été employée assez souvent pour ne pas exhaler une mauvaise odeur; et en dehors du chat précité, je ne vois personne autre que mon digne oncle qui, le dos tourné au feu et les mains, sur le dos, est éclairé par les quatre bougies qui surmontent les lustres d'or de la cheminée, et dont l'image se réfléchit dans le miroir qui lui fait face. Excellent moment pour faire son portrait! Mon oncle bien qu'il soit dans la soixantaine est encore pour cet âge ce qu'on appelle un solide gaillard. Il n'a pas la tête grise, vu qu'il porte une perruque brune qui lui recouvre les oreilles et à travers laquelle, par conséquent, il lui faut entendre; son visage est rond, vermeil; il n'a absolument pas de favoris; son œil brun ne manque pas d'expression et il a un double menton. Il n'est pas grand de taille, et n'a, pour lui rendre toute justice, d'autre défaut corporel que ses faux cols démesurément hauts. A cause de la fête du jour, la dimension ordinaire de ceux-ci est encore doublée, si bien qu'ils incommodent quelque peu les extrémités mêmes de ses oreilles. Il porte au reste une cravate blanche, une chemise à jabots, un large habit noir qui, vu de derrière, a quelque chose d'une redingote, et, encore toujours, une culotte courte, de sorte qu'on a l'occasion de voir ses mollets bien faits et enfermés dans de fins bas de filoselle. En ce moment entre ma tante qui parachève la toilette de mon oncle en lui présentant un grand et beau mouchoir de poche en toile blanche et à larges ourlets. Vous avez remarqué dès longtemps qu'elle porte un bonnet plissé. Elle a mis, ce soir, son plus beau qui est orné d'un ruban dentelé de satin blanc,—je me souviens que je donnais des rubans pareils à ma grand'mère, le jour de son anniversaire!—Elle a les cheveux poudrés, et il vient un peu de blanc égalisé avec une fine lame, sur son front; cela sied parfaitement à sa physionomie ouverte et bonne et aux agréables fossettes qui se creusent dans ses joues quand elle parle. Elle porte au cou un gentil collier de perles avec une nacelle en pierreries, et un fichu montant à petits plis en toile de Cambrai qui s'encadre dans sa robe de soie chatoyante à large corsage.

Laissons-la, un peu fatiguée de tous les préparatifs, s'installer pour préparer le thé; et jetons les yeux sur Pierre qui fait justement son entrée. Lui aussi, comme disent les marins, est sous son plus beau gréement. Il est, je dois l'avouer, tout à fait vêtu à la mode; il porte un pantalon noir à sous-pieds, un gilet de satin noir, un habit bleu à boutons brillants, et cependant il a l'air affreusement arriéré. C'est que le pantalon est si court et les sous-pieds sont si longs, le gilet est si largement échancré et si ample de la taille, l'habit est si étroit du collet et si large du dos; et puis pourquoi s'obstine-t-il à vouloir se distinguer par une cravate de soie brune au lieu d'en porter une noire comme tous les gens comme il faut.

L'oncle consulte une fois ou deux sa montre pour faire la remarque que la société se fait terriblement attendre. Soit dit en passant, là gît l'unique raison pour laquelle Pierre Stastok Senior n'a jamais voulu être diacre ou ancien de l'église, parce qu'en cette qualité il serait contraint d'aller à son tour à l'église avec des ministres qui ne sont pas des gens ponctuels comme lui.

Bientôt cependant un modeste coup de sonnette annonce l'arrivée du premier venu des invités. Nous les laisserons, lui et les autres, se débarrasser de leurs surtouts et de leurs manteaux et les déposer entre les mains de Keesjen qui, ce soir-là, a obtenu une permission particulière de rentrer plus tard à l'hospice; nous les laisserons ensuite bourrer leurs pipes, et complimenter les hôtes sur les peines qu'ils se sont données; puis jaser pendant une petite heure sur le temps, sur le froid qu'il fait dans l'église, sur la supériorité d'un foyer ouvert sur un poêle fermé, sur l'état des fonds, sur l'ouvrage des dames, sur la dernière vente de maisons, et sur le dernier plan du conseil communal au sujet d'un pont à jeter sur un cours d'eau, pont dont la nécessité est reconnue depuis dix ans déjà; nous vous introduirons ensuite au milieu dû la société et nous vous ferons voir chacun de ses membres dans toute sa splendeur. En attendant vous pouvez vous-même bourrer une nouvelle pipe.

L'homme que vous voyez auprès du foyer, engagé avec mon oncle dans une conversation animée sur les avantages importants que possédait l'institution des corps de métiers, tels qu'ils existaient autrefois, sur celle des patentes introduite sous le ministère Gogel, cet homme est une vieille connaissance et nul autre que l'homme à l'argent de la diligence. Toutefois il est aussi peu orfèvre que le piqueur était commissaire de police. J'ai été malheureux dans mes présomptueuses divinations. C'est tout bonnement le plus ancien commis du secrétariat de la ville de D.... appartient à cette race de gens qui étudient jour et nuit Wagenaar et les continuations de Wagenaar, de même que les ouvrages de Lefrancq van Berkhey, et le recueil de proverbes hollandais de Tuinmans, et dont les lectures ultérieures consistent en une incroyable quantité de sermons et de voyages autour du monde. Il sait frapper avec dignité sur sa tabatière et dire comment s'appelaient les mouchettes au temps où l'on ne mouchait pas encore les chandelles et à quel prix on pouvait louer une maison en une année dont il a vu un compte dans les poudreux papiers du secrétariat. Il jouit d'une grande autorité comme juge du talent de tous les prédicateurs, et, au total, quand il se présente dans la famille quelque question obscure, on l'adresse à monsieur Van Naslaan qui a énormément lu. Il faut dire que dans ces dernières années la pédanterie du jeune Pierre a notablement nui à l'autorité de ce personnage, surtout parce que l'étudiant comprend le latin qui assure tous les privilèges.

Pierre et moi sommes accaparés par un monsieur long et maigre, d'une bonne trentaine d'années, dont la tête commence à devenir chauve, et qui est enfermé dans une longue redingote boutonnée; ce monsieur s'appelle Dorbeen et a la réputation de dire très-sérieusement des choses comiques. Il nous interroge sur des farces d'étudiants qui depuis l'érection des universités ont dû arriver chaque année dans toutes les universités, qu'il a entendues dans sa jeunesse, qui ont été racontées à Pierre et à moi comme étant arrivées à nos prédécesseurs immédiats à l'université, et qui vraisemblablement n'ont jamais eu et n'auront jamais lieu. Quand il en a cité une très-plaisante, il demande sur-le-champ une baleine et la passe à travers sa pipe avec une figure si longue et si grave qu'elle prouve effectivement combien il est sérieusement comique. Pierre s'est éloigné au beau milieu de ses récits, fume en désespéré, sourit en ricanant à la lin de chaque histoire, et quand sa pipe est à bout en bourre une nouvelle. Le désir de faire plus ample connaissance avec les dames me met sur des charbons ardents.

—Ces messieurs préféreront sans doute en rester au vin? dit ma bonne tante en se retournant avec affabilité et en soulevant une véritable chaudière de fer-blanc. Mais Pierre prendra peut-être bien une tasse de slemp[1]?

—J'en ferai autant, ma chère tante! dis-je en allant à elle pour alléger un peu le vaste récipient qu'il lui était impossible de lever. Savez-vous pour qui je remplis les tasses?

Ce fut d'abord pour une honorable dame qui, comme ma tante, était occupée à tricoter, mais qui cependant était mise plus à la mode qu'elle, et qui était la légitime épouse du commis, bien qu'elle fût plus jeune que celui-ci de plusieurs années; ensuite pour une sœur du mari de cette dame, laquelle sœur avait une quarantaine d'années, des yeux de veau, et demeurait chez elle avec le privilège de faire la lessive, de raccommoder les bas, de remonter les chapeaux et d'achever à user les robes de sa belle-sœur; puis encore pour la fille de la dame en question, Koosjen[2], jeune personne d'environ dix-sept ans qui, avec ses cheveux bruns bien nattés et sa robe rose, était charmante, enfin, sans compter ma tante et moi, pour la très-fashionable épouse du courtier, laquelle était la seule mevrouw[3] de la société, portait un énorme bonnet garni de rubans couleur de feu, et une boucle d'or non moins énorme à la ceinture.

Madame Van Naslaan était une dame très-avisée, qui faisait des découvertes pleines de sens. Elle trouvait, par exemple, qu'un courant d'air froid est plus désagréable qu'un air simplement refroidi; elle trouvait encore que, par une chaude journée, un peu de vent soulage toujours; elle avait fait la remarque que, lorsqu'on perd beaucoup, on a la consolation qu'il vous reste quelque chose; elle avait découvert que, lorsqu'on avait l'habitude d'une chose, on la supportait plus facilement que lorsqu'on n'y était nullement accoutumé; elle en était même arrivée, grâce à des investigations assidues et approfondies dans le domaine de la psychologie, à apercevoir une différence essentielle entre gens et gens, et à pouvoir affirmer avec fondement qu'une personne n'était pas l'autre, et une foule de choses sensées du même ordre qui lui donnaient une grande réputation d'habileté et d'expérience parmi les femmes de sa connaissance; et comme elle disait de l'affaire la plus simple qu'elle cachait plus qu'elle ne laissait voir, et comparait spirituellement toutes choses aux souris qui doivent avoir une queue, on estimait avec raison qu'elle devait avoir plus de perspicacité que les autres. Madame Dorbeen, par contre, était une bavarde, fière de sa qualité mevrouw, de son bonnet et de son mari; j'avais entendu parler d'elle comme d'une personne disant très-joliment les vers, ce qu'il me fut facile de croire, vu qu'elle grasseyait et avait des yeux bruns qui roulaient continuellement dans l'orbite.

La belle-sœur de madame Van Naslaan se nommait Mietjen et n'était absolument rien autre qu'une bonne personne.

A l'exception de celle-ci qui ne disait rien, et de la charmante jeune tille de dix-sept ans qui parlait très-peu, les trois dames bavardaient pour ainsi dire toutes à la fois, et les messieurs, assis autour du foyer, faisaient la contre-partie. Donnons-en un échantillon.

—Ecoutez, ma bonne madame Stastok, dit madame Van Naslaan, en déposant son tricot, et en appuyant l'index sur la main de ma tante; écoutez, ma chère madame Stastok, vous n'avez pas besoin de m'en rien dire; je sais (ici, elle cligna les yeux d'une intéressante façon), je sais tout cela parfaitement; je connais ces gens-là; de part en part, et dès que j'ai appris que Keetjen[4] avait cela en tête, j'ai su comment l'affaire était emmanchée...

Sur ce, elle reprit sou tricot, et compta les mailles du tour commencé...

—Oui, Koosjen, disait madame Dorbeen avec volubilité, en se penchant pour parler devant Mietjen Van Naslaan, et en éblouissant tellement celle-ci avec ses rubans rouges que la bonne âme déclara le lendemain en avoir en mal aux yeux; oui Koosjen, vous ne pouvez vous imaginer combien Dorbeen a de besogne; cela ne finit pas du matin au soir. Ce matin, monsieur Van der Helm, (il faut savoir que c'était le plus grand monsieur de la ville, et que Dorbeen gérait ses affaires) ce matin monsieur Van der Helm est encore venu le voir dès avant le déjeuner; il allait à la chasse, et voulait parler à Dorbeen avant de partir; heureusement qu'il est très-familier chez nous, et que peu importait que Dorbeen ne fût pas habillé, et c'est comme cela tous les jours. Quant à moi, j'ai aussi beaucoup d'occupation avec les enfants; mais je dis à Dorbeen: Savez-vous ce qui va arriver? je vais, moi, m'occuper de cela. Et Dorbeen approuve toujours, et trouve bien les choses comme je les fais...

—Mademoiselle Mietjen, encore un pâté à la crème? demanda ma tante: vous n'en voulez pas non plus, Koosjen? Mon Dieu, ma fille, qu'il y a longtemps que je ne vous ai vue ici! Je me souviens encore du temps où vous jouiez avec Pierre. Oui, oui, petits enfants deviennent grands, Keesjen!

—C'est ce que je dis bien souvent, dit madame Van Naslaan. Que devient le temps? En vérité, plus on devient vieux, plus le temps s'envole; mais les jeunes années, mon enfant, dis-je tous les jours à Keesjen, les jeunes années, apprenez cela de moi, ne reviennent jamais.

On entendait, près de la cheminée, la voix de M. Van Naslaan.

—Ce sont là de ces choses, disait-il avec une solennelle lenteur, et en coupant la phrase par l'expulsion de majestueuses bouffées de fumée, de ces choses, mon bon ami (phou!) qui nous rendent (phou!) malheureux (phou!) vous ... (phou!) moi ... (phou!) et bien d'autres. Et nos aïeux...—Il ôta sa pipe de sa bouche pour en donner, tout en parlant, de petits coups sur le troisième bouton de l'habit de mon oncle ...—nos aïeux ... et je vous demande s'ils en valaient beaucoup moins que nous ... nos aïeux, monsieur, ne s'inquiétaient pas de ces choses-là.

—Non, déclara mon oncle, en bourrant une nouvelle pipe avec une noble exaltation, c'étaient d'autres hommes! Ils savaient... Pierre, donne-moi le réchaud[5]; ils savaient retrousser leurs manches, bien que je le dise moi-même..., et comme je le dis toujours, ils faisaient attention au temps. Un père était habillé et rasé tous les matins au quart avant six heures. Trouvez-moi cela aujourd'hui!

Et posant sa pipe sur le réchaud, il aspira, pour l'allumer d'un coup, avec une force terrible, la retourna ensuite, et soufflant par la tête la flamme qui lui remplissait la bouche, il répéta, à demi essoufflé par l'effort qu'il venait de faire:

—Trouvez-moi cela aujourd'hui!

—Oui, mon cher ami, dit Dorbeen à Pierre, en arrachant quasi un des boutons dorés de l'habit neuf si vieillot de mon cousin (la conversation était tombée sur l'un des jeunes gens les plus riches qui fissent leurs études à Utrecht), oui, son père s'appelle Goedlaken, mais il devrait bien se nommer Goulaken[6].

C'était là un genre de saillies dans lequel M. Dorbeen était fort; et comme Pierre se mit à rire bruyamment, comme mon oncle, qui avait entendu aussi, hochait la tête en souriant et répétait le bon mot à M. Van Naslaan, madame Dorbeen s'aperçut qu'il y avait quelque plaisanterie en jeu, et relevant sa tête enflammée, elle dit du ton le plus engageant:

—Mon cher Dorbeen, dites donc aussi quelque chose à ces dames.

Tout le monde se tut et fixa les yeux sur le personnage interpellé.

—Mou cher trésor, dit Dorbeen, avec un aimable sourire, quand il régna un parfait silence, mon cher trésor, ces dames ont déjà entendu ce soir bien des choses venant de moi...

—Comment cela? demanda madame Dorbeen.

—Mais elles ne font que vous entendre, ma chérie, et n'êtes-vous pas une part de moi-même? répondit-il avec le sérieux le plus comique.

Tout le monde rit, mais Ja charmante Koosjen d'un rire un peu forcé, sur quoi madame Dorbeen jugea à propos de lui dire en souriant:

—Oh! Koosjen, il est toujours comme cela! Ne vous mariez jamais, mon enfant, car les maris font toujours aller leurs femmes!

Pierre, qui, sur ces entrefaites, était venu se mettre à fumer derrière la chaise de Koosjen, Pierre devint pâle. Il sentait que jamais il ne serait capable de faire aller qui que ce soit, fût-ce même une femme, fût-ce même la sienne.

Comme le mur était tombé, qui, dans de pareilles réunions,—réunions que, dans le monde de la bourgeoisie, on appelle prendre le thé et passer la soirée, ou encore une réception ou pipe habillée[7] ou une tartine parée,—comme le mur, disons-nous, qui, dans ces réunions, sépare les messieurs des dames, était tombé, et qu'une sorte de fraternisation entre les deux sexes venait d'avoir lieu; connue, d'autre part, madame Dorbeen était devenue, d'une façon inattendue, l'objet de l'attention générale, mon oncle trouva bon de mettre en avant une prière qu'il avait sur le cœur depuis long-temps.

—Madame, dit-il, vous devriez bien maintenant faire un plaisir à nous et aux amis.

—Certainement, monsieur Stastok! et, avec cette modestie propre aux grands génies, elle se tourna vers madame Van Naslaan, et dit:

—Quel charmant modèle de col vous avez là!

—Oui, madame, je dis, chère marchandise, bonne marchandise. Je suis d'avis que la meilleure étoffe dure plus longtemps. J'avais vu ce col dans la boutique de Van Drommelen, et j'ai dit à mes enfants: à mon prochain anniversaire...

—Ah çà, dit Stastok à Dorbeen, il faut faire en sorte que votre dame nous déclame quelque chose.

—Seigneur mon temps! il faudra nous déclamer quelque chose tout à l'heure, madame! dit ma tante, avec quelque inquiétude, et en appuyant sur la réserve tout à l'heure avec toute la force que pouvaient permettre les convenances.

—Oh! je vous en prie, madame, dit Keesjen, avec un charmant regard.

—Eh oui! dit Mietjen aux yeux de veau.

—Une faut pas trop presser madame, dit ma tante.

—Non! dit madame Dorbeen en pâlissant un peu. Puisqu'il le faut, il le faut. Que voulez-vous avoir? Je vais vous dire le Rhin.

Et saisissant ses ciseaux pour les ouvrir au commencement de chaque vers et les fermer à la chute de la césure, elle commença d'une voix un peu enrouée par l'émotion, mais qui s'éclaircissait de plus en plus:

Les aquilons glacés, faisant trêve aux orages, Se reposent enfin; le zéphir tiédit l'air, Et le vieux Rhin déroule, entre ses verts rivages, Ses flots débarrassés des chaînes de l'hiver...

Arrivée là, madame Dorbeen porta son mouchoir de poche à sa bouche et eut un violent accès de toux. Elle recommença tout à fait dans le même ton, mais cette fois encore elle ne dépassa pas les chaînes de l'hiver. Madame Van Naslaan comprit qu'il y avait autre chose sous l'accès de toux.

Notes in this chapter

Note 1 · Le cents vaut environ deux centimes.Note 2 · Il y a dans les villes hollandaises nombre de sociétés de lectures (Leesgezelschappen) dont les membres reçoivent tout à tour à domicile lesNote 3 · Nom consacré aux canaux d'eau le plus souvent stagnante dont la nature marécageuse du sol nécessite le creusement dans la plupart des villesNote 4 · Exclamation très-usitée en Hollande et en Flandre.Note 5 · Les professeurs hollandais ont régulièrement chez eux des réunions fréquentées par les étudiants les plus zélés et où l'ont s'entretient de Note 6 · On donne le nom de verts aux étudiants récemment entrés à l'université; ils ne perdent cette qualité qu'après une initiation qui a lieu sousNote 7 · Pension bourgeoise.Note 8 · La société des étudiants.Note 9 · Diminutif de Cornelius, Corneille.Note 10 · Exclamation hollandaise.Note 11 · Etudiants en droit.Note 12 · Certificat de fréquentation des cours.Note 13 · Professeur distingué de Leyde.Note 14 · Professeur célèbre d'Utrecht.Note 15 · Instrument destiné à atteindre les billes hors de portée de la queue ordinaire.Note 16 · L'un des journaux les plus renommés de la Hollande.Note 17 · On place en Hollande comme signe distinctif, en regard du nom du joueur qui n'a pas de marque, un pavillon (vlag) dessiné à la craie.Note 18 · L'usage de faire suivre les convois funèbres par des pleureurs gagés existe encore en Hollande.Note 19 · Dépôt de mendicité érigé sous la protection du prince Frédéric.Note 20 · Briques en terre cuite qui servent, en Hollande, à paver les trottoirs, les rues, etc. On les place, non pas à plat, mais sur la tranche, ouNote 21 · Punition corporelle usitée en Hollande.Note 22 · Boisson chaude dont le vin elles œufs font la base.Note 23 · Diminutif de Cornélie.Note 24 · Titre des dames des nobles, des licenciés et des officiers. Les autres femmes mariées sont qualifiées: Mejuffrouw.Note 25 · Catherine.Note 26 · Récipient ordinairement de cuivre rempli de matières en combustion sur lesquelles on pose la pipe pour l'allumer.Note 27 · Jeu de mots intraduisible: Goedelaken signifie bon drap, Goulaken, drap d'or.Note 28 · A cause des accessoires qui ornent la pipe présentée aux invités.
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