HILDEBRAND (continued 4)
Léon Wocquier translation
Gerrit l'avait saluée très-poliment, et les dames s'empressèrent autour de la jeune étrangère. La mère du jeune homme parut très-curieuse de savoir comment se portait sa famille en Gueldre, bien qu'aucun de ceux qui étaient là ne sût si elle avait ou non père et mère, frères et sœurs. Clara répondit à tout avec assurance et le sourire sur les lèvres.
Gerrit ne pouvait détourner d'elle son regard. Qu'elle était belle vue de près! Comme ses formes étaient délicates! comme la blancheur de son cou était transparente! comme les contours de son visage et les lignes de sa taille étaient purs!
Comme il s'apprêtait, dès que les battements de son cœur seraient un peu calmés, à lui adresser la parole, le dernier des convives parut et attira sur lui l'attention de l'assemblée entière.
C'était un homme dont l'âge flottait entre cinquante et soixante ans, ce qu'il dissimulait en partie par un faux toupet couronnant des joues très-rouges. Une ample cravate blanche à bouts flottants et de grands cols flasques complétaient sa physionomie. Il portait un large habit noir, un pantalon de drap bleu et un gilet de velours d'une respectable antiquité et marqué de raies perpendiculaires. C'était monsieur Wagesteert connu de ses amis pour un original. A force d'originalité, cet homme en était venu à ce résultat très-enviable dans ce monde hypocrite lui-même et supposant, encourageant et provoquant l'hypocrisie, il en était venu à ce point, disons-nous, qu'on lui reconnaissait le droit de dire tout ce qui lui venait sur les lèvres, droit dont il faisait largement usage. Ajoutez à cela qu'il avait une façon toute particulière de s'exprimer; son vocabulaire différait complètement de celui des autres hommes, et il avait coutume de dire qu'il était fâcheux, quand il se faisait de nouvelles inventions, qu'on ne le consultât pas sur les noms à donner aux choses. Ainsi, par exemple, il désignait invariablement le beau sexe par le nom de mangeuses de pommes par allusion à sa grand'mère Eve, et ne donnait jamais aux médecins d'autre titre honorifique que celui qu'enferme la qualification d'inspecteurs de langues. Les médecins et les femmes étaient ses plus grandes antipathies, et il assurait ordinairement qu'il saurait vivre sans les dernières et mourir sans les premiers. Ce singulier homme vivait en quartier sur le Nieuwe Haven[2] d'un revenu clair et net, et comme il n'avait rien à faire, il avait non pas tant la paresse que l'esprit de rester tous les jours dans son lit jusqu'à onze heures ou midi, et, dans cette commode attitude, de lire, d'écrire, et de faire tout ce qui lui passait par la tête. Il avait l'habitude d'aller acheter lui-même du saumon frais et de le rapporter à la maison dans un petit filet. Il possédait la plus affreuse chienne de tout Rotterdam et deux chats gris qui avaient été allaités par cette même chienne. A la Société il ne buvait jamais autre chose que de ta limonade gazeuse et à table rien autre que du vin de Porto. Il avait une canne dont le pommeau projetait une ombre ressemblant au portrait de Louis XVI; et une montre sous le verre de laquelle était peinte une mouche qu'on eût juré être posée sur le cadran; un canif universel, muni de toute espèce d'appendices, était son fidèle compagnon, et il savait parfois en tirer parti très-spirituellement. Bref, rien n'était plus évident ou mieux connu que ceci, que monsieur Wagesteert était un original, et il lui arrivait rarement d'ouvrir la bouche sans goûter la satisfaction d'entendre l'une ou l'autre personne de la société où il se trouvait, murmurer: Ce Wagesteert a toujours quelque bonne plaisanterie à débiter!
L'entrée de cet humoristique génie et les politesses qu'il adressa à la maîtresse de la maison et aux convives étaient une sorte de parodie bouffonne de la façon dont ces choses se font d'ordinaire, et bien que monsieur Wagesteert répétât cette plaisanterie en toute circonstance, elle trouva grâce cette fois encore aux yeux de ses admirateurs.
On en riait encore, quand le domestique entra avec la nouvelle que la soupe était sur la table. Les Messieurs offrirent leur bras aux dames avec ce lent empressement avec lequel on procède toujours quand on se sait trop à qui revient le pas, et monsieur Wagesteert qui, tout dédaigneux qu'il fût des mangeuses de pommes, n'en savait pas moins très-bien lesquelles étaient les plus charmantes, offrit son bras à Clara toujours d'une façon plaisante. Clara n'avait jamais vu d'original.
On se rendit à table, et la première remarque que fit Gerrit fut que la distribution des places ne lui plaisait pas le moins du monde.
Voici le lieu de dire un mot de commisération sur vous, généreux philanthropes, qui êtes assez bons pour donner à dîner à vos amis. Ce n'est pas encore assez que vous envoyiez à la ronde chez tous les marchands de comestibles à la recherche de volailles ou de gibier qu'on ne trouve nulle part; ce n'est pas assez que vous vous évertuiez à effacer, à surpasser, s'il se peut les plats fins du dernier dîner auquel vous avez assisté; ce n'est pas assez que de votre propre main, Madame, vous prépariez le blanc-manger, et que vous vous imposiez la dure nécessité de déguster votre gelée au rhum à une heure indue. Il vous faut encore disposer les gens les plus difficiles, les plus chatouilleux, les plus intolérants sur ce point, il vous faut placer vos convives, et cela de façon à ce que chacun se trouve selon son idée et son goût; de façon que toutes les antipathies soient séparées et toutes les sympathies appariées; de façon que vous ayez tel égard que de raison à la dignité et à l'âge de chacun; de façon que les jeunes filles ne soient pas assises trop haut et les vieilles filles trop bas; de façon que vous puissiez compter sur une conversation animée; de façon qu'il y ait de la variété, toute la variété possible dans l'arrangement de vos hôtes. Et lorsque vous vous êtes efforcée de satisfaire à ces mille obligations si compliquées et si embarrassantes, quand vous avez, avec le plus grand scrupule, sacrifié partout le moins au plus, vient un convive ou l'autre, sinon votre propre fils ou époux qui trouve votre disposition parfaitement absurde et se plaint de la place qui lui est assignée. Le téméraire ne sait ce qu'il dit! Qu'il propose un autre arrangement et il verra comme tout s'embrouillera! Mais il ne l'en dit pas moins, c'est-à-dire qu'il y songe à part lui et murmure en silence. Si encore il se plaignait toujours à haute voix, votre justification lui fermerait la bouche; mais non, il se tient pour convaincu de la malveillance de vos intentions, de votre perversité, de votre désir de le vexer, de le choquer, de le blesser, et emporte cette conviction jusque dans la tombe. L'ingrat! il ne sait pas de quelles misères vous l'avez préservé!
Pour la mère de Gerrit, la distribution des convives avait été particulièrement difficile, grâce à la circonstance que le nombre était impair, et qu'il y avait un monsieur formant superfétation. Par conséquent, il fallait de toute nécessité que deux messieurs se trouvassent côte à côte; l'un devait être naturellement son fils, et l'autre Monsieur Wagesteert, direz-vous peut-être, puisque c'est un ennemi des femmes? Ce serait cependant, mon cher lecteur, une présomption très-erronée de votre part. C'était précisément là un motif pour que, dans toutes les réunions, monsieur Wagesteert fût placé entre deux dames, et tonies les dames se disputaient le plaisir d'être dans son voisinage; car qu'y a-t-il de plus piquant pour les femmes que la société d'un homme qui fait profession de les détester. Monsieur Wagesteert était donc placé entre madame Witse elle-même, et madame Van Hoel. Mais ce n'était pas là ce qui scandalisait si grandement Gerrit. C'était bien moins encore que madame Vernooy fût assise au centre de la table, entre monsieur Van Hoel et son père, comme une perle enchâssée dans l'or, ainsi qu'elle-même le faisait modestement remarquer. Mais la cause de son indignation, c'était que lui, placé au bas bout de la table, vit en face de lui Hateling, ce fat personnage placé ... à côté de sa mère (jusque-là c'était bien), mais de l'autre côté, auprès de Clara, qui avait elle-même son père pour second voisin; c'était-là une chose que Gerrit ne pouvait pardonner à sa mère, bien qu'elle lui eût donné en partage à sa droite l'éveillée madame Stork, et, à sa gauche, l'affable monsieur Vernooy; comme ce dernier était le plus accommodant, il n'avait qu'une seule voisine, madame Van Hoel, qui, à dire vrai, pouvait compter pour deux dames.
Le dîner commença par ce mystérieux conlicuere omnes, qui marque le début de tous les dîners; la soupe fut mangée avec un muet recueillement qu'interrompirent seulement l'observation, faite en même temps aux quatre coins de la table, sur le changement d'atmosphère, et une petite plaisanterie dite par monsieur Wagesteert qui baptisa la soupe à la tortue, du nom de soupe au poivre, ce qui était un mot entièrement neuf.
Le verre de vin après la soupe[3] amena quelque mouvement, vu que la plupart des dames tenaient la paume de leurs mains gantées sur leurs verres pour empêcher les messieurs de remplir ceux-ci.
Quelques instants plus lard, madame Stork fut assez exigeante pour demander un verre d'eau; ce qui donna à toutes les dames de la société le courage d'exprimer le même vœu.
Après ces cérémonies préliminaires, la conversation devint par degrés plus animée, plus haute et plus vive.
Madame Stork assaillit Gerrit par une dissertation très-enthousiaste sur toutes sortes de livres; sur le Corsaire de lord Byron; la Notre-Dame de Victor Hugo, les Mémoires de Walter Scott, le Jocelyn de Lamartine, le Maltravers de Bulwer, et une foule d'autres romans et nouvelles moins connus, et que Gerrit n'avait jamais entendu nommer. L'un faisait ses délices, l'autre était le favori de feu monsieur Stork. Elle avait lu celui-ci la nuit, celui-là pendant ses visites de noces avec Stork; elle en avait emporté un autre à la promenade; elle avait prêté un tel à une amie, elle voulait absolument prêter tel autre à Gerrit lui-même; elle désirait savoir l'opinion de Gerrit sur celui-ci, elle ne voulait nullement connaître son avis sur celui-là, parce qu'elle n'en pouvait entendre dire le moindre mal; elle avait pour celui-ci une très-vive sympathie, et celui-là, disait-elle, en baissant les yeux et avec un profond soupir, celui-là renfermait tant de choses, qui se rapportaient à sa propre position!...
De l'autre côté du jeune homme, le bon Vernooy s'extasiait sur la science et la lecture de Gerrit, que mettaient en lumière ses réponses à l'avalanche de paroles que faisait pleuvoir sans interruption la langue agile de madame Stork; à tout instant il témoignait à voix basse à madame Van Hoel, son admiration pour ce jeune homme distingué, sans que cela lui fit perdre beaucoup dans l'estime de cette dame, qui promenait son regard avec une inexprimable majesté, sur une société dont elle était, à son sens, le plus grand ornement. Lorsque Gerrit levait les yeux, il apercevait le beau Hateling qui, avec le plus doux sourire épanoui entre ses favoris bien peignés, causait très-gaiement avec la belle Clara, et mettait en œuvre en l'honneur de celle-ci toute son urbanité et toute sa galanterie. Madame Witse jetait un bienveillant regard sur Hateling, qui était très-avant dans ses bonnes grâces, puis reportait les yeux sur Gerrit, auquel elle faisait un signe de tête, comme pour lui demander s'il ne se trouvait pas extraordinairement bien placé; puis comme sa voix ne pouvait aller jusqu'à son fils et qu'elle ne pouvait réaliser directement sa demande, elle se mit à raconter à Hateling et à Clara, qu'elle n'avait pu mieux traiter Gerrit, qu'en le plaçant près de madame Stork, qui était une savante, «c'est-à-dire, non pas une savante proprement dite, car elle était charmante, mais une savante sans qu'on s'en aperçût, qui savait toutes les langues, avait beaucoup vu, et était extraordinairement intéressante.» Ensuite elle plaisantait un peu avec Wagesteert sur la perversité des hommes, et prenait à témoin madame Van Hoel, qui, elle aussi, «les trouvait tous très-mauvais.» Pendant ce temps, madame Vernooy débitait sur le compte de Clara autant de bien, qu'elle en avait jamais entendu sur Gerrit de la bouche du papa Witse, et ce dernier n'était pas indifférent au charmant visage de la jeune personne. Monsieur Van Hoel, avec une physionomie sceptique et pleine d'ironie, observait madame Stock, et, dans son orgueil de négociant, estimait très-bas ce babil dénué de sens; de temps en temps il adressait à Witse et à Vernooy, une sententieuse parole, déclarait qu'il avait une foule de reproches à adresser au gouvernement et au conseil communal, et s'apitoyait sur le monde qui n'y voyait pas assez clair «pour choisir des hommes expérimentes et habiles qui se donneraient volontiers la peine de remettre tout sur pied.»
Le dessert fut servi, et madame Witse fit changer les bouteilles avec un certain apparat.
Monsieur Vernooy, dans la bonté de son cœur, comprenait parfaitement qu'on devait porter un toast au jeune candidat, mais il n'était pas homme à proposer des toasts. Il est vrai qu'il était vraisemblablement le plus âgé de la société, mais il pensait que cet honneur revenait à monsieur Van Hoel, qui jouissait d'une haute considération, et qui d'ailleurs, songeait-il encore, s'acquitterait de cette tache beaucoup mieux que lui. Monsieur Van Hoel, cet homme si considérable, était très-certainement du même avis, mais il ne se sentait pas la moindre envie ou disposition à s'acquitter de la chose; et bien que la pensée du toast que nécessitait la circonstance se fût aussi présentée à l'esprit de Wagesteert, il l'écarta sous prétexte «qu'il ne portait jamais de toasts, et regardait cela comme une insigne folie,» ce à quoi s'ajoutait l'impossibilité où il se trouvait de remplir cette tâche. Il en était de ceci comme de sa singularité prise dans son ensemble, singularité qui à bien des points de vue, n'était que le pis aller de ses efforts malheureux pour agir avec quelque grâce et quelque succès comme les autres hommes. La timidité et la maladresse, d'un commun accord et comme deux sœurs, s'étaient alliées pour faire de lui un violateur des formes reçues, un railleur de toutes les convenances. Ainsi un cheval effrayé prend le mors aux dents, brise le frein qui le contient et met la voiture en pièces.
Le dessert fut servi, et personne ne portait le toast. Vernooy était de plus en plus mal à l'aise. Il trouvait impoli et inconvenant de ne pas le proposer, mais quand il songeait à s'en charger, il lui prenait une sueur froide. Deux ou trois fois, il porta la main à son verre pour le lever solennellement, mais chaque fois il le laissa en repos; deux fois même il le leva en effet, mais il hésita et dissimula son dessein réel, sous le prétexte d'adresser à madame Van Hoel une insignifiante remarque sur la couleur du vin et sur l'agrément des verres taillés. Cependant la situation devenait de plus en plus critique. Maman Witse, toute rouge, se mit à promener sur les convives des yeux inquiets, et elle faisait de temps en temps de petites pauses dans sa conversation. Plusieurs verres étaient déjà vides, et toutes les bouteilles étaient entamées. Il le fallait enfin. Vernooy fit de son mieux et le visage pâle, le front humble, les lèvres tremblantes, il dit:—Mes amis, il faut remplir les verres! Bien que, sur la fin du repas, la conversation eût eu de grandes lacunes pendant lesquelles on entendait les couteaux à dessert faire leur œuvre, le moment où le bon Vernooy fit cette invitation était des plus mal choisis, car Wagesteert venait justement de prendre une pomme et commençait à tourmenter comme toujours les mangeuses de pommes.
Le brave homme feignit de s'être parlé à lui-même, et considéra avec une grande attention les dessins de la nappe. Un instant après, il reprit courage:—Mes amis! dit-il.
—Je crois que monsieur Vernooy veut dire quelque chose, dit madame Witse, en se penchant sur la table, jusqu'à ce qu'elle pût le voir; n'est-ce pas, Vernooy?
—Oui, Keetjen[4], dit l'excellent homme, je voulais proposer de boire un verre à la santé de Gênât, pour le féliciter encore une fois de ce qu'il est devenu candidat. Je n'ai pas d'enfants, mais je prends part au bonheur de mes amis qui en ont et qui en retirent de la satisfaction. J'aime Gerrit, et j'ose dire qu'il en est de même de tous ceux qui sont ici. Ainsi, Gerrit, à vous de tout cœur, mon brave!
—Gerrit! Gerrit! Gerrit! monsieur Witse! entendit-on sur tous les tons et de tous les points de la table; les verres furent levés à la hauteur du nez, puis vidés jusqu'au fond.
—Monsieur Witse! dit aussi Clara, mais on eût dit que son visage avait une expression moqueuse, et d'ailleurs elle n'adressa son toast au candidat qu'en passant, car Hateling venait de prétendre qu'il savait reconnaître à l'extérieur si les amandes contenaient ou non deux noyaux, et à l'appui de son dire, il présentait à Clara un double noyau sur sa cuiller. Elle accepta l'un des jumeaux, et l'on prit accord pour la première fois qu'on se rencontrerait, «mais pas en plein air.»
—Voilà un toast porté avec un entrain général! dit Wagesteert, avec une gravité bouffonne, n'est-il pas vrai, maman Witse? Vive la persévérance! Gerrit étudie pour devenir professeur, n'est-ce pas?
—Allons donc, Monsieur! dit madame Witse.
Clara et Hateling sourirent.
Toutefois le moment de gêne fut bientôt passé pour Gerrit, et il éprouva une sorte de soulagement, lorsque madame Stork s'avisa de lui dire qu'il déclamait très-bien sans doute et lui demanda s'il ne voudrait pas réciter quelque chose, en faisant observer que l'occasion était si bonne.
On prétend souvent cela. Quand toute la société est rassasiée de mets et de vins de toute espèce; à l'heure où les oranges font la ronde et où l'on croque les amandes; quand celui qui doit déclamer à la tête doublement embarrassée et échauffée, conséquence naturelle d'un copieux dîner fait en nombreuse compagnie; quand les auditeurs, grâce à l'usage qu'ils ont fait des dons de la vigne et des cinq parties du monde, sont tout disposés à se laisser conduire, bercés par le rhythme, dans le royaume de Morphée, on appelle cela une bonne occasion pour déclamer. Je ne sais quelle était sur ce point l'opinion de Gerrit, mais ce qu'il savait lui, c'est qu'eu aucun moment la déclamation n'était son fort, et par conséquent il s'excusa. Mais madame Stork lança un regard en diagonale par-dessus la table pour appeler à son aide madame Witse.
—Est-il vrai, madame, demanda-t-elle, du ton de la plus opiniâtre incrédulité, est-il vrai que monsieur votre fils ne déclame jamais?
Madame Witse déclara qu'elle croyait au contraire que Gerrit déclamait très-volontiers.
—Des vers de lui? demanda Clara.
Le candidat fut assailli avec un redoublement d'insistance, et tous, qu'ils aimassent ou non la déclamation, formèrent un chœur dont le sens était qu'il fallait que Gerrit déclamât; celui-ci demeura néanmoins inflexible.
Madame Van Hoel fut la première à se formaliser de cette résolution et fit la remarque que «la déclamation était sans doute au-dessous d'un savant comme Gerrit.» La mère du candidat lui demanda «s'il ne saurait réciter les vers qu'il avait faits pour sa fête à l'âge de douze ans?» Clara sourit, Gerrit persista dans son refus.
—La plus jolie pièce, dit Wagesteert pour donner à l'affaire qui devenait sérieuse une autre tournure, la plus jolie pièce que j'aie entendue de ma vie, c'est un quatrain sur Beronicius qui était un grand poète, et, permettez-moi de le dire, un grand ivrogne.
—Oh! voyons donc ce quatrain, monsieur Wagesteert! dit madame Stork, voyons-le donc!
—Madame! répondit Wagesteert d'un ton solennel, c'est une épitaphe, une épitaphe, pour le grand Beronicius qui a trouvé une mort subite dans un fossé bourbeux. La voici:
Ci gît un génie admirable, Qui vécut, mourut en pourceau; Car cet ivrogne insatiable, Vécut de vin, mourut dans l'eau.
Quelque spirituellement qu'il fût débité, ce chef-d'œuvre de Buizero n'excita pas les rires que Wagesteert eût voulu lui voir provoquer. Il sentit le besoin de faire une nouvelle pointe, et Gerrit en fut la victime.
—Savez-vous, monsieur le candidat en médecine, ce qu'il y a de mieux dans cette pièce?
—Pas le moins du monde! dit Gerrit d'un ton très-expressif.
—Comment vous ne voyez pas quel grand éloge du défunt elle renferme?
—Non! dit Gerrit presque déconcerté par le singulier homme, vis-à-vis duquel il savait qu'on ne pouvait se tenir assez sur ses gardes.
—Non? dit enfin Wagesteert après avoir longtemps fixé Gerrit, non? En ce cas, je vais vous l'expliquer. Le sel de cette pièce, monsieur le candidat, git en ceci qu'elle prouve que le grand poète Beronicius n'a eu besoin de médecins ni pour vivre ni pour mourir.
Sur ce, il prit très-gravement une poignée de patiences, les mit dans sa poche et dit à maman Witse:
—C'est pour mes petits enfants!
Tout le monde se mit à rire et surtout madame Van Hoel, et l'exclamation:—Ce Wagesteert, etc., retentit d'une seule voix. Gerrit eût donné une pièce de trois florins pour une repartie, mais il n'en trouva pas avant d'être le soir dans son lit, ce qui peut arriver, en pareil cas, aux gens les plus spirituels. Madame Stork fit oublier à Gerrit le désagréable incident en le consultant sur les hiéroglyphes des devises de bonbons, devises qui offraient des veaux pour signifier renard[5], des haies pour est et dans le déchiffrement desquelles le beau Hateling était infiniment plus habile que lui.
Le dernier mets, le couronnement du festin, fit le tour des convives. Dans le fait, le gingembre est un détestable mets, puis c'est le signal sérieux de quitter la table. Les dames se levèrent et les messieurs ne tardèrent pas à les suivre.
Les premières étaient en grande dispute dans la chambre voisine; toutes voulaient aider à madame Witse à servir le café, le différend s'apaisa toutefois, et le beau Hateling prit sur lui la tâche de distribuer les tasses. Alors les messieurs, la tasse dans une main, la soucoupe dans l'autre, s'engagèrent dans une conversation très-animée; de toute la journée ils n'avaient eu des vues ainsi profondes et aussi sages.
Maintenant ou jamais, disaient en l'année 1831, nos journaux, nos brochures, nos pièces de vers et tant d'autres belles choses. On ne lit cependant rien alors, et ce fut huit ans plus tard que l'affaire s'arrangea tellement quellement[6]. Maintenant ou jamais, se dit aussi Gerrit, en l'année 1838, après le mémorable dîner que nous venons de raconter et au moment où Clara, debout près de la cheminée, examinait un écran brodé. Il s'approcha d'elle avec toute la résolution qu'il put rassembler.
—Votre campagne, mademoiselle Douze se trouve, je crois, au bord de la chaussée, entre....
En ce moment, Wagesteert qui débitait des plaisanteries à Hateling se retourna brusquement, poussa le coude de Gerrit et tout le contenu de la tasse que celui-ci tenait en main vola sur la robe de gros de Naples gris de la charmante Clara.
La confusion de Gerrit fut terrible. Les dames s'empressèrent, à l'exception de madame Van Hoel, et les mouchoirs ne furent pas épargnés pour étancher le malencontreux liquide. Madame Stork ne cessait d'assurer que l'eau de Cologne était une panacée contre toutes les taches; madame Vernooy racontait la consolante légende d'une intéressante tache qui avait disparu d'elle-même, et plusieurs autres dames déclaraient en même temps qu'il était heureux que tout le café fût tombé dans les plis. Madame Van Hoel affirma que le champagne ne laisse aucune tache, consolation qui venait moins à propos; madame Witse fit mille excuses pour son fils et pour son café; un esprit pratique conseilla à Clara de faire mettre le devant de sa robe derrière; Wagesteert fit observer qu'elle avait là un charmant souvenir de monsieur Gerrit; Hateling gardait le silence en souriant triomphalement; monsieur Van Hoel parlait de nouveau de distractions et du Blaak; Gerrit faisait de son mieux pour garder une figure raisonnable. Quant à la belle Clara elle-même, elle ne fit que rire de tout cet émoi et de toute cette agitation et répéta cent fois que ce n'était rien avec une physionomie qui, heureusement, s'accordait tout à fait avec cette façon légère de considérer l'affaire.
Cependant, quand tout fut calmé, Gerrit n'eut pas le courage de reprendre sa conversation à peine entamée sur sa maison de campagne au bord de la chaussée, et il laissa le champ libre à Hateling.
Ou disposa les tables à jeu et il se forma trois parties.
Madame Stork déclara qu'elle aimait passionnément l'hombre, un jeu délicieux, disait-elle; monsieur Van Hoel dit avec tout le calme de celui qui y joue tous les jours qu'il l'aimait aussi, et Gerrit dut faire le troisième joueur.
Le reste de la société se partagea entre deux tables de boston. A l'une d'elles s'installa le père de Gerrit, avec madame Van Hoel et monsieur Vernooy, à l'autre madame Vernooy, Clara, Wagesteert et Hateling.
La passion de madame Stork pour le jeu d'hombre paraissait surpasser plus ou mains son habileté; au moins y avait-il chez elle entre ces deux conditions requises une disproportion qui contrariait visiblement monsieur Van Hoel. Elle parla beaucoup en jouant, il n'était pas rare qu'eu babillant elle perdit de vue quelque petit incident du jeu. Elle avait une façon énigmatique de mélanger ses cartes chaque fois qu'il lui fallait jouer, et il arrivait, lorsque ces Messieurs avaient longtemps attendu sa décision, qu'elle leur posait tout à coup l'importante question de savoir qui d'eux deux était l'hombre; on eût dit aussi que les larmes du veuvage empêchaient ses yeux de distinguer nettement un roi d'une dame; parfois aussi elle faisait la plaisanterie de prendre sans motif apparent la levée qui appartenait déjà à son partner, et elle réservait à l'hombre la spirituelle surprise de jouer à la fin du jeu une carte d'une couleur à laquelle elle avait précédemment renoncé; le tout entremêlé d'intéressantes anecdotes sur les votes qu'elle avait faites et les parties sans prendre qu'elle avait gagnées, et de la dépréciation de tous les autres jeux qui, comparés à l'hombre, étaient si simples. La politesse de Van Hoel était en lutte continuelle avec son estime pour le grave jeu de l'hombre. Il faisait une mine très-sérieuse et très-rébarbative et, quand il ne pouvait s'empêcher de faire une observation, il s'adressait à Gerrit comme plastron: Monsieur Witse, disait-il, il ne faut jamais jouer atout ou il faut continuer à le faire. Monsieur Witse, il faut toujours... Mais nous ne pouvons vous donner une leçon ici, cher lecteur, et vous êtes tout aussi innocent que Gerrit.
A la table de boston où se trouvait madame Van Hoel, il y avait une autre cause de différend. Monsieur et madame Witse, bien que vivant toujours dans la meilleure harmonie, ne pouvaient s'entendre à ce jeu nommé le livre d'images du diable, et se fâchaient en quelque sorte régulièrement l'un contre l'autre lorsqu'ils avaient perdu une partie où ils avaient été partners; dans ces cas-là madame Witse saisissait toujours par le bras monsieur Vernooy et l'invoquait comme arbitre, et celui-ci assurait invariablement quelle n'eût pu jouer autrement qu'elle ne l'avait fait, qu'il était impossible aussi que Witse eût joué autrement, et que toute la faute revenait à lui-même; ce digne homme était vraiment une de ces rares créatures nées pour le jeu de cartes et auxquelles cette récréation ne nuit absolument en rien. Cela ne le surexcitait pas, ne l'ennuyait pas, ne l'aigrissait pas; il supportait également bien te gain et la perte; il restait toujours de bonne humeur et, ce qui dit tout, le même en toute occurrence.
Quant à la troisième partie, Wagesteert y prenait le ton le plus haut; il n'imitait pas Vernooy qui, selon l'ancien style, altérait par plaisanterie les noms des couleurs, et à chaque coup hasardeux, assurait qu'il pouvait également bien geler ou dégeler; non, monsieur Wagesteert était beaucoup plus original et s'obstinait à donner à toutes les figures leurs noms royaux tels que Sara, David, Esther, etc., etc. Hateling s'éventuait à chuchoter à l'oreille de Clara l'éternel malheureux au jeu, heureux en amour, lui laissait les levées, répondait à son appel avec le regard le plus tendre, l'aidait à consulter la carte de boston, s'approchait si près de la jeune fille que ses belles boucles frôlaient sa joue et ses favoris, et vantait le jeu habile de madame Vernooy, de quoi il résulta que madame Vernooy fut enchantée du charmant, spirituel, amusant Hateling qui était si bien en société.
On fixa le dernier tour; les jolies bourses en soie vinrent au jour; madame Stork qui avait beaucoup perdu, mais qui l'ignorait bien entendu, eut la générosité de mêler toutes les fiches; aux autres tables on décida que personne n'avait gagné. On se leva.
Gerrit s'aventura de nouveau à parler à Clara et lui demanda la situation de la campagne quelle habitait, il raconta comment il avait passé devant cette campagne et l'avait aperçue, elle, Clara. Il faisait un voyage à pied.
—Oh! oh! dit Clara; un voyage à pied. C'était un voyage scientifique sans doute, monsieur Witse?
Il ne put répondre; des larmes de dépit remplirent ses yeux.
—Est-ce-là votre boa, mademoiselle Bonze? demandait Hateling qui s'approcha de la jeune fille avec le vêtement en question, et il le jeta sur ses blanches épaules.
Les convives se retirèrent.
Une dernière torture attendait Gerrit.
—Pourquoi donc n'avez-vous pas voulu déclamer? demanda sa maman quand tout le monde fut parti,
—Parce que je ne le sais pas! répondit-il.
—Oh! dit le papa Witse, n'en parlons plus; c'est une misérable affaire. On dit partout que tu es très-bien et quand il y a du monde à la maison tu es toujours muet et sournois. Nous ne nous apercevons guère de ton mérite. J'ai vu parfaitement que monsieur Van Hoel pensait: Est-ce bien là le charmant Witse?
—Oui, Gerrit, cela ne fait pas plaisir! ajouta la maman. Voilà madame Stork; elle ne s'est vraiment épargné aucune peine, elle t'a entamé de toutes les manières! C'est une gentille femme, une femme parfaite, une femme particulièrement charmante,—la brave mère appuyait sur chaque mot,—et tu étais roide comme un mannequin...
—Madame Stork ne me laissait pas prendre la parole, ma chère maman, répondit Gerrit avec un léger sourire.
—Allons, mon ami, c'est bon pour une fois, mais que cela ne recommence plus, dit le papa, je t'en remercie; à quoi te sert d'être savant si tu ne le montres pas?
Ce soir-là Gerrit monta à sa chambre en déplorant sa science. Il ferma la porte à double tour et dit:
—Je voudrais être un imbécile!
V
Amour et souffrance du docteur.
Deux ans après, le jeune homme que nous venons de laisser candidat en médecine, était occupé à déjeuner dans une certaine ville de la Gueldre... La chambre dont il avait fait choix était encore disposée autant que possible sur le pied d'une chambre d'étudiant. Le vénérable portrait du grand Hufeland qui, à Leyde, était attaché à la tapisserie par deux épingles, avait, il est vrai, reçu depuis lors un cadre sévère; mais l'homme écorché, si cher aux médecins, faisait pendant, ici comme là, à ce tableau où l'on voit l'Apollon du Belvédère transformé, par une douce transition, en grenouille.
Mais où était le portrait de femme qui ressemblait d'une si frappante manière à Clara Douze? Longtemps encore il l'avait eu sous les yeux à Leyde, mais comme l'ami du cabinet des sueurs, qui était dans le secret, le tourmentait au sujet de la belle au pigeon blanc et qu'à cette occasion certains souvenirs de Rotterdam lui faisaient monter la rougeur au front, peu à peu le portrait en question avait été relégué dans la chambre de derrière, sans cesser toutefois, même dans ce dernier lieu, de lui faire parfois affluer le sang au visage.
Deux années s'écoulèrent; Gerrit devint plus vieux et à ce qu'il crut plus sage. Il vit beaucoup d'autres jeunes filles, et il ne lui manqua pas de petites amourettes d'un jour, d'une semaine ou d'un mois. La belle Clara passa à l'arrière-plan. Elle ne vint plus à Rotterdam. Elle rendait rarement visite à monsieur et madame Vernooy. Son nom était rarement prononcé. Le portrait alla rejoindre d'autres dessins au fond d'un portefeuille.
Cependant le jour où nous retrouvons le docteur à son déjeuner, nous trouvons aussi le souvenir de la charmante jeune fille réveillé en lui. Sous ses yeux est déployée une lettre de l'ami du cabinet des sueurs qui lui annonce qu'il a attendri le cœur du colonel et, en dépit de ses formidables moustaches, épousé sa jolie fille. Il ne pouvait s'empêcher d'ajouter que les préventions du vieux guerrier contre sa personne, vues de plus près, n'étaient pas aussi fortes qu'il se l'était imaginé d'abord.
—Lui aussi déjà marié! murmura Gerrit. Qu'a besoin d'une femme un avocat qui cherche encore sa première cause? Mais moi qui suis un médecin à la recherche d'une clientèle, je devrais être marié depuis longtemps déjà... Quel est le médecin qui ait une clientèle sérieuse tant qu'il n'a pas une femme?
Une clientèle sérieuse! Il n'avait, pour ainsi dire, aucune clientèle, mais en revanche d'autant plus de collègues. (La veille encore était arrivé de l'université d'Utrecht un jeune docteur récemment promu.) Il n'avait pas de clientèle, mais d'autant plus de temps, qu'il ne pouvait cependant consacrer à ses livres favoris. Ne fallait-il pas qu'on le vît dans les rues comme s'il avait quelque chose à faire? Ne lui fallait-il pas être poli et faire des visites comme si rien ne lui eût été plus agréable? de même qu'il lui fallait payer sa patente, absolument comme s'il pouvait la mériter par un exercice réel de son art.
C'était un bonheur pour Gerrit de songer au mariage. Beaucoup de jeunes médecins tombent sous le coup du désolant dilemme que voici: il leur faut une femme pour avoir de la clientèle, et il leur faut une clientèle pour obtenir une femme. Mais Gerrit avait de la fortune. Monsieur le notaire avait passé assez d'actes en sa vie pour permettre à son fils de procéder à l'acte de mariage auquel il aspirait, son choix tombât-il sur une jeune fille qui ne lui apporterait en dot rien que sa vertu et sa beauté. Clara Donze avait-elle quelque chose de plus? Clara Donze était-elle déjà mariée? Il n'en savait rien. Mais pourquoi songeait-il de nouveau à Clara Donze?
Neuf heures sonnèrent. Gerrit s'habilla et se rendit à l'hôpital militaire, où, à défaut de clientèle personnelle, il regardait comme un heureux privilège le droit d'assister à la visite des malades par le chirurgien major. De là il se rendit chez quelques malades perdus dans des bouges et d'étroites ruelles, malades qu'un vieux collègue avait complaisamment confiés à ses soins. Il écouta avec une extrême patience les plaintes de chacun d'eux sur les tintements, les étourdissements, les faiblesses dans la tête, les étouffements dans la gorge, les points de côté, les tournoiements de cœur, l'eau qui passe sur ce même cœur, la bile, les obstructions et mille autres choses sans compter les vers, les rhumatismes volants et les humeurs figées.
Il revint chez lui:
—Y a-t-il des commissions?
Même réponse que la veille: Non!
Il fallut ensuite rendre visite an vieux collègue et lui faire un rapport sur les malades dûs à sa générosité. Le vieux collègue était un homme de soixante-dix ans qui maugréait sans cesse contre les malades et les gens bien portants, ce qui lui valait beaucoup de considération dans les deux catégories. Ses paroles passaient pour des oracles: ses recettes étaient aussi estimées que les feuilles de la Sybille, surtout par les mixtureurs de drogues qui idolâtraient le vieux docteur. Dans les cas un peu graves il en confectionnait habituellement cinq en vingt-quatre heures. Le jeune médecin parvenait difficilement à faire à sa guise. Il gâtait déjà son affaire en grande partie en assistant à la clinique de l'hôpital militaire. Les sangsues n'avaient aucunement la sympathie du vieux docteur.
Cette fois, sa mauvaise humeur se borna à murmurer ces mots: non missurœ cutem, qu'il répétait d'ailleurs tous les jours.
—J'ai mal à la tête, dit le vieux collègue, et la voiture me fatigue aujourd'hui. Ayez la bonté, cette après-dînée, d'aller voir pour moi une malade à la campagne; c'est la fille de la femme Symens à Sprankendel. C'est une jolie promenade; vous pourrez revenir avec la fraîcheur. Cette fille est dangereusement malade.
La lâche confiée à Witse ne lui fut pas désagréable. Sprankendel était un pittoresque hameau situé à côté du grand chemin, au milieu de riantes collines. Il fallait une grande heure pour s'y rendre. Après son dîner, il se mit gaiement en route. Il devait passer devant la campagne où il avait aperçu jadis la charmante Clara avec un pigeon Diane sur la tête.
Il en fut ainsi. Mais jamais maison de campagne n'eut un aspect aussi mort que celle où Gerrit eût si volontiers vu de la vie. C'était une chaude journée; personne ne se hasardait sur la terrasse incendiée par un ardent soleil. Sur la façade entière toutes les jalousies étaient hermétiquement fermées. Quelques pigeons blancs étaient posés sur le toit, immobiles et resplendissants sous l'éclatante lumière du soleil.
—Voilà les pigeons, dit Witse, mais où est la charmante jeune fille? Peut-être est-elle chez une tante ou l'autre, où quelque Hateling lui fait la cour! Peut-être, qui sait? est-elle sur le point d'épouser un être pareil! Pauvres femmes, qui avez le malheur d'être belles! Quels pièges on tend à votre bonheur! Vous croyez qu'on vous aime avec toute la sincérité toute l'ardeur, toute la naïveté d'un premier amour, et pourtant...
Pourtant l'innocent objet de ces misanthropiques méditations était très-probablement assis devant un bon dîner.
Bientôt Witse dut quitter la chaussée pour aller à la recherche du charmant Sprankendel. Le petit ruisseau qui donnait son nom au hameau lui indiqua le sentier le plus court, au milieu de fertiles collines. Tantôt filet tout à fait insignifiant, il disparaissait pour ainsi dire complètement sous les buissons et les herbages suspendus au-dessus de son lit, mais bientôt il reparaissait, joyeux et limpide, en descendant avec un doux murmure d'un terrain supérieur. Witse atteignit en fin la source; l'eau jaillissait du sable et formait un petit bassin d'où sortaient plusieurs filets qui, suivant des directions différentes, se frayaient un chemin sur des pierres polies.
Un jeune couple avait choisi pour lieu de repos cet endroit ombragé et frais. La belle jeune femme, assise sur l'herbe, tenait sur ses genoux, un gentil enfant aux cheveux bouclés, qui regardait en riant le bouillonnement de l'eau et la marche sinueuse de l'écume; le jeune homme, le sourire sur les lèvres, regardait tour à tour la mère et le fils.
—Voilà le bonheur auquel j'aspire! dit Witse en soupirant.
Un sentier latéral le conduisit chez la veuve dont la fille réclamait ses soins. Ce n'était pas son unique enfant. Elle avait une autre fille qui, avec celle qui était malade aujourd'hui, l'aidait dans des travaux de lessive et de blanchisserie qui pourvoyaient en partie à l'entretien de la famille, et de plus un fils qui était voiturier et prenait soin des trois vaches qu'elle faisait paître sur les coteaux environnants. C'était un de ces heureux ménages qui n'ont pas besoin de secours étrangers, où il n'y a jamais disette mais aussi jamais de superflu, et où l'économie et le travail doivent indispensablement marcher de front.
Notre médecin trouva devant la porte la fille aînée, image de la santé, occupée à récurer une de ces grandes cruches à lait en cuivre que, dans les contrées montagneuses, on porte sur la tête.
—Comment va Barbe? lui demanda-t-il.
—Mal, docteur, mal, répondit la paysanne en s'essuyant le front avec le dos de la main; monsieur le curé est auprès d'elle.
Et elle continua sa besogne. Dans ces familles-là tout doit aller son train aussi longtemps que possible. Il n'est permis qu'aux classes élevées de se dévouer à leurs malades.
Gerrit entra. D'après l'ordre du vieux docteur, il régnait dans la chambre de la malade une obscurité complète. Sur la prière qu'émit Gerrit qu'on fit entrer un peu de lumière, une forme humaine qui était agenouillée devant une chaise se leva et ouvrit un volet. Witse s'approcha immédiatement du lit élevé sur lequel gisait la malade.
Il était impossible de reconnaître en elle une jeune fille de dix-huit ans à peine. Peu de jours auparavant elle était le portrait vivant de sa sœur, et aussi joyeuse qu'elle était belle. Maintenant elle gisait là, sans force, épuisée, et son visage pâle se détachait affreusement du milieu des cheveux d'un noir de jais qui s'échappaient en désordre de son bonnet; ses joues étaient tout à fait avachies, ses yeux, enfoncés dans l'orbite, étaient à demi-clos, ses lèvres avaient la noirceur de l''encre.
—Barbe! dit Witse d'une voix forte.
La malade ouvrit les yeux, et son regard s'attacha fixement sur le médecin étranger.
Il lui prit la main. Cette main était sèche comme du cuir.
Le curé et le frère se tenaient près du lit, abattus, et attendant ce que dirait le docteur. La mère s'était agenouillée de nouveau devant une chaise et tenait en main un chapelet qu'elle n'avait pas déposé depuis trois jours.
Le curé secoua la tête.
—En mourra-t-elle? demanda le frère qui était un gaillard fort comme un chêne et qui fondit en larmes en prononçant le mot de mort.
La mère leva la tête et regarda le docteur d'un œil fixe et anxieux.
—J'espère que non, dit Witse, mais éloignez-vous du lit, vous gênez la malade.
Le curé hocha de nouveau la tête.
—Est-ce qu'elle en mourrait, monsieur le curé? répéta le frère.
—Tout est possible à Dieu, dit le prêtre, mais il secoua une troisième fois la tête.
Le bon vieillard aimait Barbe.
—Frustrà cum morte pugnabis, dit-il à Witse.
—Exspecto crisin, répondit celui-ci. La malade n'est pas encore au plus mal. Faites votre devoir cependant! ajouta-t-il plus bas.
La mère bondit. L'arrêt de mort de sa fille était prononcé! Elle jeta un cri et se précipita hors de la chambre. Gerrit s'élança sur ses pas.
Il la trouva aux pieds d'une jeune dame qui venait de descendre d'une voiture attelée d'un poney, et qui tenait encore les rênes en main.
—Mon enfant! mon enfant! s'écria la malheureuse femme en embrassant les genoux de la jeune dame; mon enfant est morte!
Sa voix s'éteignit, ses mains s'affaissèrent, et, pâle comme une morte, elle tomba sur le sol.
—Secourez cette femme, docteur! dit Clara Douze. Elle a perdu connaissance. Sa fille est-elle morte?
—Non, mademoiselle Donze, balbutia Gerrit ému. Sa fille n'est pas morte. Si Micke veut m'aider à transporter sa mère, et si Gilles prend soin de votre cheval...
Cette dernière recommandation n'était pas nécessaire.
—Dételez, Micke! dit Clara Donze qui avait les larmes aux yeux, mais n'avait pas perdu un instant son sang-froid. Et elle conduisit elle-même son petit cheval jusqu'à la barrière où elle l'attacha.
Pendant ce temps Witse, avec l'aide de Micke, transportait dans une autre salle la mère évanouie, et ils l'y déposèrent sur un lit. Clara les suivit.
—Que faut-il faire, monsieur Witse? demanda-t-elle.
—Buvez un verre d'eau, mademoiselle Donze! dit Gerrit tout heureux de ce qu'elle l'eût reconnu, et faites en prendre un à cette fille. Ayez la bonté aussi d'ouvrir les vêtements de la vieille femme; faites-lui respirer du vinaigre, s'il y en a ici, et frottez-lui-en les poignets et les tempes. Tâchez aussi de lui faire avaler une gorgée d'eau.
Et il retourna auprès du lit de Barbe.
Quelques instants après, il revint. Clara était agenouillée à son tour, et tenait doucement la main de la vieille femme dans les siennes. La mère de Barbe était un peu revenue à elle et regardait la belle jeune fille avec une indicible expression de reconnaissance et d'amour.
—Je sais bien, mère Symens, dit Clara, que vous ne perdra pas courage. Barbe n'est pas encore perdue, et le bon Dieu est tout-puissant.
—Nous devons tous paraître un jour devant un Dieu! dit la vieille femme en songeant que Clara n'était pas catholique.
—Et prier un même Dieu, répondit Clara, et recevoir de lui les mêmes consolations. Que cherchez-vous, mère Symens?
—Mon chapelet, dit la vieille femme; je l'avais encore tout à l'heure.
—Quand vous priez, dit Clara, faites-le avec une ferme confiance dans la puissance et la bonté de Dieu. Une prière semblable vous fortifiera, mère Symens, et Dieu l'exaucera. Vous savez combien ma mère a été dangereusement malade, et maintenant elle est aussi alerte et bien portante que moi. Et Barbe est bien plus jeune qu'elle!
—C'était une fleur, une vraie fleur! dit la vieille femme, et un rayon de bonheur illumina son visage. Puis elle redevint triste:
—Et penser, dit-elle, que je devrai peut-être la conduire auprès de son père, sous les arbres verts du cimetière!
—Le docteur dit qu'il y a encore de l'espoir, mère Symens! En perdant courage vous faites un péché! dit Clara en essuyant deux grosses larmes.
Le médecin confirma ces paroles.
—Allons, Micke, dit la vieille femme, en faisant de son mieux pour se remettre; ferme ma camisole, je vais aller auprès de Barbe.
—Mais vous serez raisonnable, n'est-ce pas, mère Symens? dit Clara d'une voix douce.
—Reviendrez-vous encore? demanda la mère.
Clara promit de revenir. Le temps de partir était venu pour elle, Gerrit l'aida à détacher le cheval. Elle fut d'un bond dans la voiture. Gerrit lui tendit les rênes. Elle partit.
Mais elle contint encore un instant son poney qui paraissait prendre assez mal la chose et tirait en secouant la tête, chose toute naturelle chez un poney aussi fringant.
—Docteur, dit Clara, à quelle heure venez-vous voir la malade demain?
—De bonne heure, mademoiselle Douze, répondit-il.
—Voudriez-vous bien, en revenant, passer au Wildhoef pour dire comment cela va, demanda-t-elle en rougissant.
—Sans aucun doute, répondit Gerrit en ne rougissant pas moins.
Elle lâcha de nouveau la bride au poney qui fit un bond dont Gerrit s'effraya.
—Ne craignez rien, dit-elle, nous nous connaissons! tournant la barrière du verger avec une habileté à laquelle aucun cocher d'Amsterdam n'eût trouvé à redire, elle permit à l'ardent petit cheval de prendre son élan sur le chemins blonneux, et partit au trot.
—Le docteur veut-il retourner à la ville en voiture? demanda Gilles.
—Merci, répondit Gerrit, je préfère marcher. Et après avoir répété ses recommandations, il se mit en route.
Il se hâta d'abord de gravir une haute colline pour tâcher d'apercevoir encore Clara, il y réussit. Elle était tranquillement assise derrière son vif poney qu'elle dirigeait magistralement et auquel elle permit bientôt de prendre le pas. Gerrit la suivit des yeux avec un inexprimable plaisir.
—Quelle résolution, quelle fermeté dans cette jeune fille, s'écria-t-il. Voilà une femme qui me conviendrait, à moi qui suis toujours si embarrassé et si indécis. Comme je la vois...
Mais le poney prit un chemin latéral, non sans avoir témoigné toutefois une grande envie de suivre la route opposée, n'y avait plus moyen de voir Clara Donze ce jour-là. Mais lendemain...
Cætera desunt.
FIN DE GERRIT WITSE.
UNE VIEILLE CONNAISSANCE
I
Combien il faisait chaud et combien c'était loin.
C'était un vendredi, par une ardente après-dînée, dans une certaine ville de Hollande, une après-dînée si brûlante que les moineaux bâillaient sur les toits, expression hollandaise qui indique la plus grande chaleur qu'on se puisse imaginer. Un vif soleil incendiait les rues et resplendissait sur les pavés à demi réduits en poudre par la chaleur. Dans les rues qui se dirigeaient vers le midi et qui, par conséquent, n'avaient pas d'ombre, ce soleil réduisait littéralement les passants au désespoir. Les marchands qui circulaient avec des cerises et des groseilles s'essuyaient le front à tout instant avec leur tablier de toile; les débardeurs qui, pendant les loisirs que leur laissent leurs occupations nautiques, ont l'habitude de s'appuyer sur la rampe des ponts, ce qui leur a valu le respectable nom de piliers de garde-fous, étaient couchés au bord de l'eau et appuyés sur le coude à côté d'un pot de lait battu qui remplaçait le genièvre habituel; les maçons à l'œuvre, assis sur une poutre au pied de leur échelle, accoudés sur leurs genoux et étreignant des deux mains une jatte, soufflaient sur leur thé deux fois plus longtemps que d'ordinaire, c'est-à-dire pendant un temps infini;—les servantes qui faisaient des commissions pouvaient à peine traîner à la remorque les enfants qui les accompagnaient dans l'espoir de recevoir de l'épicier un pruneau ou une figue, et exprimaient une profonde pitié pour les femmes de charge qui, la face empourprée et le bonnet dénoué sous le menton, nettoyaient la rue. Personne ne se trouvait à l'aise, sinon, çà et là, un vieillard qui, la tête coiffée d'un bonnet de nuit bleu, et les pieds dans des savates noires, les jambes étendues sur la banquette voisine du seuil, fumait sa pipe auprès d'une giroflée et d'une balsamine, en se réjouissant de ce que l'ancien temps fut de retour.
Lorsqu'il fait une température semblable on a vraiment trop peu compassion des personnes obèses. Il est vrai que souvent, alors qu'avec du calme et de la tranquillité, on s'accommoderait encore de la température, elles vous accablent de chaleur en venant souffler et haleter à côté de vous et témoigner l'irrésistible tentation d'ôter leur cravate en vous regardant avec de gros yeux à fleur de tête; mais aussi, les pauvres créatures ont bien à souffrir! Gros hommes et grosses femmes de cet univers soit que, dans ces dernières années, vous ayez encore pu voir vos genoux et vos pieds, soit que vous ayez dû renoncer depuis longtemps à la douce satisfaction de contempler cette partie de vous-même, quel que soit en ce monde le nombre de ceux qui se raillent de votre embonpoint, de votre prestance, de votre corpulence,—dans la poitrine d'Hildebrand bat un cœur qui compatit à vos souffrances.
Parmi les personnes grasses de temps présent, M. Henri-Jean Bruis méritait sinon la première place, du moins un rang distingué. C'était un de ces privilégiés auxquels il n'arrive jamais de rencontrer une vieille connaissance sans subir dès l'abord cette apostrophe:—Que vous êtes devenu gros! Tandis que quiconque n'a pas eu le bonheur de les rencontrer depuis quinze jours, leur déclare «qu'ils sont encore devenus plus gros;»—un de ces bienheureux qui s'aperçoivent clairement à mille avertissements de leurs parents, de leurs amis, de leur médecin surtout, qu'ils vivent sous la forte présomption de mourir d'apoplexie, et qui, nonobstant cela, sont poussés parleur tempérament à faire, à manger et à boire tout ce qui leur est éminemment nuisible, tout ce qui doit augmenter leur corpulence, les échauffer et surexciter leur sang de toutes les façons possibles; un de ces bienheureux en un mot, qui, pendant l'été, ont trop chaud grâce à leur obésité, et qui, hiver et été, ont trop chaud grâce à leur susceptibilité, à leur vivacité d'humeur, à leur agitation continuelle.
Dans l'ardente après-dînée dont nous venons de donner une idée, vers cinq heures, M. Henri-Jean Bruis cheminait dans l'une des rues de la ville que je n'ai pas nommée, et cela beaucoup trop vite, en égard à la chaleur du jour et à son embonpoint. D'une main il tenait son chapeau, et de l'autre son mouchoir de poche en soie jaune et sa canne en bambou à pommeau rond d'ivoire, pommeau dont il se heurtait à tout instant le front dans la brusquerie de ses mouvements, en voulant se servir de son foulard. Derrière lui trottinait un petit gamin qui portait sur le bras le surtout et la valise du personnage. Ce gamin qui n'avait ni chapeau ni casquette, était vêtu d'une blouse bleue ornée d'une pièce noire à un coude, d'une pièce grise à l'autre, et dont le premier bouton en os noir se mariait à la quatrième boutonnière, tandis que le second, lequel était en cuivre jaune et tenait la place du quatrième, s'associait à la sixième boutonnière. Il avait le bonheur par cette torréfiante chaleur de ne pas porter de bas, ce que révélaient surabondamment ses pieds enfermés dans des sabots et diverses solutions de continuité de son pantalon.
—Eh bien, où est-ce, mon garçon, où est-ce donc? demanda monsieur Henri-Jean Bruis d'une voix impatiente.
—La première maison avec ces marches plates, répondit le gamin; la seconde porte après le charcutier, à côté de celle maison où il y a des espions[1].
—Bien, bien, bien, dit monsieur Bruis.
Le charcutier et les espions furent dépassés, et le gros homme se trouva sur le seuil du docteur Deluw, son camarade d'université, et qu'il n'avait pas revu depuis son mariage; car monsieur Bruis habitait une petite ville de la province d'Overyssel, où il était docteur en droit sans être avocat, époux sans être père, membre du conseil communal et négociant. Il avait pour le moment des affaires à Rotterdam et, malgré la chaleur excessive, avait fait un détour pour venir voir son ami le docteur Deluw et faire connaissance avec la femme et les enfants de celui-ci. Il tira précipitamment le cordon de la sonnette et prit son surtout sur le bras:
—Tiens, mon garçon, dit-il, je n'ai plus besoin de toi.
Le gamin s'éloigna et cela au pas de course, non pas précisément parce qu'il faisait chaud, mais parce qu'il avait reçu un meilleur pourboire qu'il ne s'y attendait, et qu'en outre son père ignorait cette bonne fortune. En un instant il eut disparu à l'extrémité de la rue et fut occupé, je le pense du moins, à se régaler d'un concombre au vinaigre, d'une mesure de pois frits[2], ou de quelque autre friandise de polissons des rues, pour lesquelles on ne saurait assez tôt inspirer de l'horreur aux enfants comme il faut.
Cependant la porte du docteur Deluw ne s'ouvrait pas et monsieur Bruis se vit forcé de tirer de nouveau le cordon. La sonnette retentit merveilleusement et prouva qu'elle était d'un métal éminemment sonore; mais monsieur Bruis s'aperçut qu'aucun bruit dans la maison de son ami ne répondait à son appel. Après s'être encore essuyé le front à plusieurs reprises et avoir frappé de sa canne sur les marches du seuil, il sonna pour la troisième fois et se mit, en attendant le résultat, à regarder dans le corridor, à travers deux étroits guichets treillissés à l'intérieur et placés aux côtés de la porte; mais il n'aperçut rien que le balancier d'une grande horloge peinte en vert, un guéridon sur lequel se trouvait l'ardoise de rigueur chez un médecin[3] et un parapluie de coton bleu. Il chercha ensuite à faire pénétrer son regard entre les petits rideaux des chambres latérales, tâche que rendaient difficile les franges des grands rideaux. Toutefois il vit distinctement dans l'une des chambres un encrier avec deux longues plumes sur une table, et dans l'autre un portrait d'homme. Mais ni l'horloge, ni le guéridon, ni l'encrier, ni le portrait d'homme ne pouvaient ouvrir la porte à monsieur Bruis.
Sur ces entrefaites, celui-ci avait de plus en plus chaud, ce à quoi ne contribuaient pas peu son impatience et le surtout qui pesait sur son bras. Il sonna pour la quatrième fois, et si fort, pour le coup, que la demoiselle de la maison voisine qui regardait dans son espion, et qui avait depuis longtemps aperçu le gros monsieur, en fut toute saisie, détacha l'épingle qui fixait son ouvrage à son genou (elle n'encourageait pas l'invention des pelotes à vis, des plombs ni des courroies), ouvrit un vasistas et déclara à monsieur Bruis qu'il n'y avait personne.
—Le docteur non plus?
—Non, monsieur.
—Madame non plus?
—Non, monsieur, je vous dis qu'ils sont tous sortis.
—Où donc sont-ils allés?
—Je n'en sais rien, monsieur. Ils sont tous sortis et la servante est seule à la maison.
—Pourquoi donc la servante n'ouvre-t-elle pas?
—Mais parce qu'elle n'est pas dedans.
—Et vous dites qu'elle est à la maison?
—Oui, mais cela n'empêche pas qu'elle puisse ne pas être dedans! répondit la demoiselle. Et elle ferma le vasistas avec d'autant plus de précipitation que son chat blanc se préparait à sauter par dessus, et elle laissa monsieur Bruis libre de réfléchir seul, si le cœur lui en disait, à la différence qui existe entre ces ternies: être à la maison et être dans la maison. S'il eût eu assez de patience pour cela, il eût compris que rester à la maison était un devoir imposé par la famille Deluw à la servante, devoir qui, selon l'interprétation personnelle de celle-ci, n'entraînait que très-secondairement l'obligation de rester dans la maison.
Une voix qui sortit de la logette d'un savetier située de l'autre côté de la porte, vint éclaircir cette difficulté:
—Ils sont au jardin, cria la voix, et la servante est allée faire une commission. La voilà qui revient déjà.
La particule déjà eût pu, de l'avis de monsieur Bruis, être convenablement omise dans cette phrase, mais il vit effectivement une jeune fille assez jolie qui, tenant une grande clef à la main, arrivait aussi vite que cela se pouvait sans courir; elle franchit le seuil, passa vivement devant monsieur Bruis, ouvrit la porte avec une célérité sans exemple, et se campa sur la natte en face du visiteur.
—Voudriez-vous parler à monsieur? demanda la servante.
—Oui, mais il paraît que monsieur n'est pas à la maison?
—Non, monsieur; monsieur, madame, mademoiselle, le jeune monsieur et tous les enfants sont à la campagne, et je suis seule à la maison pour recevoir les commissions.
L'occasion était belle pour monsieur Bruis de s'étendre pendant un grand quart d'heure sur l'exactitude avec laquelle s'acquittait de son devoir la servante qui venait de babiller longuement avec la fille d'une fruitière qui allait coudre à la journée et était installée dans le voisinage devant une fenêtre ouverte. Mais il était trop pressé pour songer à faire des reproches.
—Où est la campagne? demanda-t-il. Est-ce loin? Où est-ce?
—Dans l'allée de maître Joris! répondit la servante.
—L'allée de maître Moris! dit Bruis avec un extrême dédain... Que sais-je de cette allée de maître Moris?
D'après l'opinion de la servante il y avait dans l'attitude et le ton de monsieur Bruis plus d'outrecuidance que n'en méritait sa jolie figure. Elle se trouva donc justement offensée.
—Si vous ne savez où c'est, je n'y puis rien, dit-elle sèchement, et elle fit mouvoir la serrure comme pour envoyer promener monsieur Bruis.
Celui-ci changea de ton.
—Voyons, ma fille, dit-il, j'arrive par la diligence expressément pour voir le docteur et sa famille. Si ce n'est pas trop loin, je veux bien les aller trouver à la campagne. Ne pouvez-vous m'indiquer où elle se trouve?
Et tout haletant, il parcourut la rue du regard pour voir s'il n'y avait pas un nouveau gamin qui pût lui servir de guide; mais il ne se montra personne.
Pendant ce temps la servante daignait fournir les renseignements demandés, et monsieur Bruis s'achemina vers la campagne du docteur Deluw.
Lorsqu'il eut dépassé deux ou trois maisons, il s'aperçut seulement qu'il avait encore son surtout sur le bras et sa valise à la main.
Il revint sur ses pas et sonna derechef pour confier l'un et l'autre à la garde de la servante, mais Grietjen[4] avait vraisemblablement déjà rejoint son amie, et monsieur Bruis se vit forcé de reprendre son chemin, chargé de son surtout et de sa valise mais avec le ferme propos, s'il parvenait à joindre le docteur Deluw, de se plaindre à lui de sa servante.
Heureusement pour le brave homme, la ville que je n'ai pas encore nommée, n'est pas grande, et monsieur Bruis aperçut bientôt la porte qu'il devait franchir, bien que l'ascension aussi bien que la descente de deux ponts remarquablement hauts l'eussent complètement mis hors d'haleine. Arrivé à la porte, il eut l'heureuse idée de confier le malencontreux surtout et la valise aux soins d'un commis de l'octroi, et, dans ce but, il entra dans la maisonnette des préposés aux taxes municipales, mais il ne s'y trouvait personne. Il aperçut toutefois une personne en paletot gris qui pêchait à la ligne de l'autre côté du canal et qui avait tout à fait l'extérieur d'un commis de l'octroi; il déposa à terre son bagage et s'adressant au pêcheur qui était effectivement un commis, il se fit en même temps renseigner de nouveau par lui sur la situation de l'allée de maître Moris. Je serais injuste envers lui si je disais que monsieur Bruis avait oublié les instructions de Grietjen, mais son exaspération ne lui avait pas permis de les écouter attentivement.
On lui répondit qu'il devait, à une certaine distance, traverser le canal, puis suivre une allée, ensuite prendre à droite jusqu'à ce qu'il fût arrivé à un poteau blanc, puis prendre à gauche et derechef à droite, moyennant quoi il se trouverait dans l'allée de maître Joris.
—Et la campagne du docteur Deluw?
—Je n'en ai jamais entendu parler, dit Je commis, mais il y a là une quantité de jardins... Comment se nomme-t-elle?
—Veldzicht.
—Veldzicht? dit le commis qui désirait se débarrasser de monsieur Bruis parce qu'il croyait remarquer à la plume de sa ligne qu'une proie mordait à l'hameçon, non, monsieur, je ne connais pas cela.
Monsieur Bruis se remit en route. Le canal le rendit un peu à lui-même, car il était bordé des deux côtés de grands arbres; mais cette jouissance fut bientôt, à bout, attendu que la ville, dans un moment de pénurie d'argent et à l'occasion d'une illumination pour la fête du roi, avait fait abattre une grande partie des arbres qui se trouvaient remplacés, sous le nom de jeune plantation, par une rangée de maigres rejetons tout desséchés. Il était de nouveau aux abois lorsqu'il aperçut entre deux palissades noires une étroite allée qu'il crut devoir suivre. Cette allée était déserte. Il ne s'y trouvait rien que les palissades, au-dessus desquelles s'élevaient des arbres, rien que des portes de jardins ornées d'inscriptions et de numéros. Un seul moineau y sautillait. Monsieur Bruis poursuivit son chemin, son chapeau dans une main, sa canne et son mouchoir de poche dans l'autre, absolument comme dans les rues de la ville, sauf la légère obliquité de son allure, ce qui tenait à l'ardent désir qu'il avait de prendre à droite selon les indications du commis. Mais l'occasion de faire cette conversion ne se présentait pas et monsieur Bruis se trouva enfin devant une flaque d'eau passablement large et à côté d'un tas d'immondices émaillé de trognons de choux, de feuilles de salade, de tessons de pots, de bouquets fanés et sur lequel des champignons, croissant au milieu de la corruption, répandaient dans l'air leur nauséabonde odeur.
Il était évident que monsieur Bruis avait fait fausse route, et quelque désagréable que fût le tas de fumier, le voisinage de l'eau lui fit tant de plaisir qu'il résolut de se reposer un instant avant de retourner sur ses pas. Dans ce but il se rapprocha autant que possible du bord du canal et tout en s'éventant avec son mouchoir et en cherchant de bonnes raisons pour apaiser son impatience, il parvint à se calmer un peu. En regardant de tous côtés le long des rives, il aperçut, à sa main gauche et à une certaine distance, un pavillon carré peint en vert clair et dans lequel se trouvaient quelques personnes. Bien qu'il lui fût impossible de distinguer ces personnes, il eut comme une subite révélation et se dit que ce devait être là le Veldzicht de son ami le docteur; que ce pavillon pût à juste titre porter ce nom, c'est ce que prouvait la vue étendue qui se déployait au delà de l'eau. A droite et à gauche c'étaient d'immenses prairies qui couraient jusqu'à la ligne bleuâtre de l'horizon; partout ce n'était que pâturages verdoyants, jaunissants, inondés de soleil.
Monsieur Bruis reprit le bâton du voyageur, remonta l'allée qu'il venait de suivre et regagna le bord du canal; bientôt une nouvelle allée s'offrit à lui, mais cette fois il jugea à propos de l'explorer à distance avant de s'y engager. Il vit qu'il aurait bientôt occasion de prendre à droite, et, ceci fait, il atteignit bientôt aussi le poteau blanc signalé. Il prit alors à gauche, puis encore à droite et jugea, selon toute apparence, qu'il se trouvait dans l'allée de maître Moris.
Sur la porte d'un jardin se trouvait un petit enfant vêtu d'une jaquette noire, d'un bonnet noir garni de dentelle noire, ayant la face tout aussi noire, et s'amusant avec une citrouille et des pelures de pommes de terre.
—Est-ce ici l'allée de maître Moris, mon cher enfant? demanda monsieur Bruis.
L'enfant fit un signe affirmatif.
—Et où est Veldzicht?
L'enfant ne dit rien.
Monsieur Bruis se fâcha non pas tant contre l'enfant que contre l'introuvable et mystérieux Veldzicht.
—Ne le savez-vous pas? demanda-t-il d'un ton beaucoup plus haut.
L'enfant laissa tomber la citrouille et les pelures de pommes de terre, se mit à jeter les hauts cris et se sauva dans le jardin.
Monsieur Bruis poussa un soupir. L'allée de maître Joris semblait très-longue et les portes de jardin étaient nombreuses, Il y lut toutes sortes de noms, des noms prétentieux et ronflants, tels que Schoonoord, Welgelegen, Bloemenhof, Vrengderyk[5]; des noms indiquant le contentement et le repos, tels que: Myngenvegen, Weltevreden, Buitenrust[6]; des noms naïfs tels que: Nooit Gedecht, Klein maer Rein, Hierna Beter[7], et aussi une quantité de noms géographiques comme: Naby, Bystad, Zuiderhof[8] et de noms optiques comme Vaartzicht, Weizicht, Landzicht, Veezicht, Veelzicht[9]; ce dernier ressemblait à distance à Veldzicht[10], mais ce n'était pourtant pas cela.
Enfin il se trouva deux portes sur lesquelles on ne lisait rien que Q. 4 n° 33 et Q. 4 n° 34. L'une des deux pouvait être Veldzicht. Quelque exaspéré et impatient qu'il fût, monsieur Bruis était cependant modeste. Il passa donc outre du numéro 33 pour ne pas prendre la première propriété, qui était la plus belle, pour Veldzicht, et frappa au numéro 34.
Après qu'il eut un peu attendu, il lui fut ouvert par une dame longue, majestueuse, raide comme une image, en robe de deuil, un fichu de poils de chameau blanc sur les épaules, la tête couverte d'un chapeau noir rabattu sur le nez à cause du soleil, ayant des lunettes vertes, une légère apparence de moustaches sur la lèvre supérieure et un livre à la main.
—Est-ce ici Veldzicht, madame? demanda monsieur Bruis. Pourquoi ne s'apercevait-il pas que ce n'était pas une dame?
—Non, monsieur! répondit la demoiselle tout effrayée à la vue d'un étranger, et s'imaginant peut-être que c'était quelqu'un qui voulait la dévaliser, c'est ici à côté! Et la porte se referma brusquement.
Monsieur Bruis frappa à la porte Q. 4 nu 33.
II
Combien c'était agréable.
Jeannette! on frappe, cria une voix féminine.
Je l'entends, Mademoiselle, répondit Jeannette.
Il était plus que probable cependant que Jeannette n'avait rien entendu vu qu'elle avait incroyablement de plaisir à s'amuser avec le garçon jardinier qui lui jetait de l'eau.
Monsieur Bruis s'était reposé près du tas de fumier justement assez longtemps pour concerter un charmant plan de surprise. Aussi dès que Jeannette lui ouvrit et lui eut déclaré que c'était réellement Veldzicht et que c'était bien le jardin du docteur Deluw (car sur ce point la voix de la logette du savetier paraissait avoir raison en qualifiant, la propriété de jardin et non de campagne), il dit:
—Bien, ma fille! montrez-moi le chemin du pavillon; je suis un vieil ami de Monsieur, et je voudrais le surprendre.
—Ne dois-je pas annoncer d'abord que Monsieur est là? demanda Jeannette.
—Pas le moins du monde, mon enfant, allez en avant, je vous prie.
Le jardin consistait en une longue et étroite bande de terrain qui longeait l'eau sur les bords de laquelle monsieur Bruis avait tout récemment repris haleine pendant quelques instants. Ce jardin où tout était affreusement vert n'avait que des sentiers très-étroits et bordés des deux côtés de fraisiers. Quiconque y pénétrait s'étonnait à juste titre de ce qu'il fût possible d'entasser sur un si petit espace autant de pommiers, de poiriers et de groseillers, et était continuellement obligé de se courber sous les rameaux des uns et de se ranger à côté des autres. En un mot c'était ce que les citadins qualifient avec admiration de fertile bout de terrain et dont ils retireraient incroyablement de satisfaction, si les gens de la campagne ne demeuraient pas plus près, ne se levaient pas plus tôt qu'eux et aussi ne savaient pas mieux l'époque particulière où chaque fruit doit être cueilli.
—Il fait chaud aujourd'hui, Monsieur! dit Jeannette qui, après avoir marché quelque temps, se sentit prise de pitié pour le gros Monsieur qui soufflait et haletait derrière elle.
—Oui, mon enfant, terriblement chaud, terriblement! dit Bruis, mais n'y a-t-il personne au jardin?
—La famille est au pavillon, répondit Jeannette, excepté mademoiselle Mina qui lit là bas.
Tout en suivant les capricieux détours du sentier, Jeannette et monsieur Bruis arrivèrent en ce moment au bord de l'eau où se trouvait effectivement, sous un petit cyprès pleureur et sur une pelouse exiguë, la fille aînée de son ami Deluw. Elle était assise sur un banc rustique peint en vert, portait des gants et avait un livre en main et un petit chien à ses pieds; elle jouait à la maison de campagne. Elle était d'ailleurs très-vexée que depuis une heure personne n'eût passé de l'autre côté du canal et qu'il ne se fût pas trouvé un seul passager dans le trekschuit[1].
Elle inclina cérémonieusement la tête sur la poitrine lorsque monsieur Bruis la salua, mais le petit chien vola comme une flèche et fit entendre des aboiements désespérés contre l'intrus qui se sentit une envie furieuse de lui donner des coups de canne; mais il n'osa pas, parce que c'était le chien d'une dame, et aussi parce qu'il n'avait pas précisément l'intention de commencer par un meurtre la surprise qu'il réservait à son ami.
Le pavillon vert-clair apparut bientôt. Il paraissait assez spacieux et surmontait un réduit inférieur orné d'une petite cheminée, d'une plaque de foyer sur laquelle on pouvait faire bouillir de l'eau, de pincettes et d'une petite armoire vide; monsieur Bruis remarqua à distance tous ces détails; quant au pavillon même on y arrivait par un escalier.
—Merci, ma fille! dit notre héros à Jeannette lorsqu'il se trouva à dix pas du pavillon, et il s'achemina lentement vers celui-ci. Heureusement les volets étaient fermés du côté du jardin et la porte n'était pas vitrée comme c'est ordinairement le cas dans ces sortes d'observatoire. Monsieur Bruis put donc exécuter parfaitement son plan de surprise. Quel touchant plaisir ne se promettait-il pas! Son cœur aimant et affectueux déborda! Depuis seize ans il n'avait pas vu son excellent noir Daniel, c'était le nom donné à Deluw à l'université; comment allait-il le retrouver? à côté d'une aimable femme, entouré de florissants enfants? Sans doute des cheveux gris auraient remplacé les cheveux noirs d'autrefois, mais ce serait toujours le même cœur, un cœur ouvert à l'amitié, à la joie, à la sympathie!
Tout entier au bonheur que lui causait cette pensée, il ne remarqua pas les cris aigus qui s'échappaient du pavillon.
Il franchit les marches de l'escalier et ouvrit la porte avec le sourire le plus affectueux qui ait jamais épanoui la face empourprée d'un gros homme rendu de fatigue.
Quel tableau!
C'était un méchant gamin d'environ six ans qui jetait les hauts cris et frappait du pied; c'était un père, rouge de colère, qui debout se retenait d'une main à la table et de l'autre faisait un énergique geste de menaces; c'était une mère, pâle d'angoisse, qui s'efforçait de calmer l'enfant; c'était un grand garçon de treize ans au visage pâle, aux yeux cernés en dessous d'un cercle bleuâtre et qui, les coudes sur la table et un livre devant lui, regardait en riant la scène de famille; c'était une petite fille de cinq ans qui se cramponnait en pleurant au jupon de sa maman. C'était le docteur Deluw, son aimable femme et sa florissante progéniture.
—Je ne veux pas! hurla le petit garçon eu renversant d'un coup de pied la chaise qui se trouvait près de lui.
—A l'instant! s'écria le père d'une voix rauque de colère, ou je fais un malheur!
—Calmez-vous, Deluw, dit la mère d'une voix suppliante, il le fera!
—Ne prenez pas cela en mauvaise part, Monsieur! dit le docteur en s'efforçant de reprendre une attitude raisonnable; cet enfant me rend la vie dure. Je suis à vous à l'instant, et il saisit le petit entêté parle collet.
—O mon Dieu, ne déchire pas son habit, Deluw, dit la mère, il va le faire.
—Laisse-moi! dit le docteur, et il traîna hors du pavillon le méchant garçon qui, nonobstant la bonne opinion que venait d'émettre sa mère sur son obéissance, se refusait à bouger un pied; le père l'emmena dans le réduit souterrain et l'enferma dans le trou à tourbe.
Ne prenez pas cela en mauvaise part, Monsieur! dit à son tour madame Deluw au visiteur; je suis hors de moi, je ne me reconnais plus!
Et à l'appui de ses paroles elle se laissa tomber sur une chaise.
Je crois que ce que j'ai de mieux à faire est de prendre un peu l'air, ajouta-t-elle.
—Ne vous gênez pas, Madame! dit le camarade d'études fraîchement débarqué de son mari. Et elle sortit avec l'enfant qui sanglotait toujours suspendu à sa jupe.
Le jeune Deluw, aux joues pâles et aux yeux cernés de bleu, demeura seul avec monsieur Bruis qu'il se mit à toiser d'un œil impertinent.
—J'aurai bien raison de ces tourments des voisins, dit en rentrant le docteur Deluw qui jugea nécessaire de signaler à l'étranger le méfait de son fils, afin de ne pas passer pour un père inique et barbare. Puis-je savoir?...
—La panse! s'écria le bon gros homme tandis qu'un sourire franc et ouvert se dessinait sur ses joues pourpres.
Bien que le mot panse, vulgaire augmentatif du mot ventre, soit très-connu surtout d'un médecin, il sortait en ce moment tout à fait hors de saison de la bouche d'un étranger. C'est pourquoi le docteur Deluw ouvrit de grands yeux.
—La panse! répéta monsieur Bruis.
Monsieur Deluw crut avoir à faire à un fou et, comme il venait de se fâcher tout rouge, il fut sur le point de se remettre en colère, ce qui n'eût pas demandé grand'peine, tandis qu'ordinairement cela ne lui arrivait que très-rarement et à la dernière extrémité.
—Que désirez-vous, Monsieur? dit-il.
—Mais n'avez-vous donc pas mangé cent bons dîners avec la panse?
Monsieur Deluw ne se souvenait d'avoir jamais mangé qu'avec la bouche. Il haussa les épaules.
—A coup sûr elle a gagné en ampleur depuis ce temps-là, noir Daniel! dit le gros homme en quittant la chaise sur laquelle il était assis.
—Bruis! s'écria tout à coup le docteur Daniel Deluw. C'est vrai, je m'appelais le noir Daniel et vous la panse! Je ne vous aurais pas reconnu, mon brave! Comme vous êtes changé! Si nous avons dîné en semble? je le crois parbleu bien; c'était à la Saucière appétissante!
Et quittant soudain le ton familier d'autrefois, il ajouta:
—Que puis-je vous offrir, monsieur Bruis?
L'expression monsieur Bruis était sans doute un moyen terme entre le Bruis tout court du temps passé et le monsieur de cérémonie qui n'avait jamais été de mise entre eux.
—Savez-vous où est ma femme? demanda le docteur.
—Elle est un peu dérangée, dit Bruis, et est allée prendre l'air un instant.
—Willem, va chercher ta maman! dit le docteur Deluw.
Willem se leva paresseusement, s'étira, alla jusqu'à la porte du pavillon et cria de toute sa force:
—Maman!
Après quoi il vint se rasseoir et remit le nez dans son livre.
—Je veux sortir! cria le gamin du fond du trou à la tourbe en ébranlant la porte à coups de pied.
—Que vous dirai-je? dit le docteur Deluw; ces gaillards-là mettent ma patience à une rude épreuve... Vous n'avez pas d'enfants, je crois?
—Pas un, dit le gros homme qui se mourait de soif; pas un à mon grand regret! ajouta t-il avec un soupir, bien que le spectacle qu'il venait d'avoir sous les yeux n'eût pas précisément aggravé ce regret.
Maman entra.
—C est monsieur Bruis, ma chère! dit le docteur, monsieur Bruis dont je l'ai parlé si souvent.
La physionomie de Madame attesta qu'elle ne s'en souvenait nullement. Madame Deluw, disons-le, était une dame très-prude.
—Offrirai-je à Monsieur une tasse de thé? dit-elle en allant à une armoire que la sécheresse empêchait de se bien fermer et de laquelle elle tira une tasse à fleurs et une soucoupe.
Monsieur Bruis eût donné tout au monde pour un verre de bière ou de vin coupé d'eau; mais il se vit condamné, tout harassé et tout échauffé qu'il fût, à prendre du thé dans un pavillon dont l'atmosphère était étouffante. Il faut dire que les femmes n'admettent pas qu'on puisse trouver de tout dans un jardin, et puis n'est-ce pas le propre d'un jardin à thé[2] qu'on n'y trouve que du thé?
M. Bruis approcha donc ses lèvres brûlantes d'une tasse de thé plus brûlant encore.
—Puis-je demander un peu de lait? dit-il.
Le docteur Deluw s'apercevait bien que son ami d'université eût préféré quelque chose de froid et lui fit mille excuses sur cette mauvaise réception, dans un pavillon où il ne venait que de temps en temps pour faire plaisir aux enfants.
—Il est fâcheux qu'il n'y ait pas de cave ici! ajouta-t-il.
—Il y a un trou à tourbe! cria à tue-tête l'insolent gamin du lieu même qu'il nommait.
—Le polisson! dit la mère avec un léger sourire.
—Monsieur a-t-il d'autres connaissances à ... demanda madame Deluw à M. Bruis, en nommant la ville que je n'ai pas encore nommée.
—Je vous demande pardon, madame, répondit M. Bruis; je n'y connais personne que monsieur votre mari, et notre connaissance a déjà bien vieilli! ajouta-t-il avec un soupir.
—Ainsi vont les choses, dit madame Deluw. Encore une tasse de thé?
—Merci, merci!
Madame Deluw se leva, fit une révérence et pria monsieur de vouloir bien l'excuser pour un instant; sur quoi elle partit. La petite fille de cinq ans ne hurlait plus, mais s'accrochait toujours à la jupe de sa mère, et se fit traîner par elle.
Lorsque sa femme eut disparu, le cœur aimant du docteur Deluw reprit le dessus; il se fût volontiers enfoncé avec son vieil ami dans le bon vieux temps, dans les plaisirs de Leyde, dans les souvenirs de la Saucière appétissante, et je ne sais quoi encore, mais il jugea bon toutefois d'éloigner préalablement son sournois de treize ans.
—Je ne comprends pas, Willem, dit-il, que tu n'ailles pas pêcher à la ligne!
—Pêcher à la ligne! riposta l'enfant en tirant la langue, voilà un beau plaisir, ma foi!
—Ou bien à la balançoire avec ta sœur.
—Allons donc, la balançoire!
—Le jeune monsieur paraît aimer la lecture, dit monsieur Bruis.
—Oui, quelquefois, lorsque c'est tout à fait hors de propos, répondit le docteur Deluw.
Le sournois Willem se fâcha à cette remarque, regarda de travers M. Bruis, ferma brusquement son livre, et le poussa si violemment sur la table que le volume glissa à une certaine distance au grand péril de la tasse vide du visiteur, renversa sa chaise, ce qui paraissait la spécialité des jeunes Deluw, marmota entre ses vilaines dents et ses lèvres épaisses, et sortit en tirant vivement la porte après lui.
—Oh! cette humeur! dit l'heureux époux et père.
L'occasion était bonne pour renouveler une vieille amitié. Ces messieurs allumèrent chacun un cigare, et se mirent à parler de Leyde, et l'entretien allait justement prendre une tournure agréable lorsque Jeannette, qui n'avait cessé de folâtrer avec le garçon jardinier, entra, rouge comme une cerise, pour dire «qu'un domestique de madame Van Alpyn venait prier le docteur de se rendre sur-le-champ auprès de madame qui se trouvait fort mal à son aise.»
—Dites que je viens à l'instant, répondit le docteur Deluw à la servante, et s'adressant à son ami: je ne crois pas que ce soit très-grave. C'est une misère de notre état que les gens nous fassent appeler à propos de petits riens.
C'est là une phrase de médecin, phrase que j'ai souvent entendue, sans comprendre pourquoi un médecin a raison de trouver mauvais que ses clients ne se bornent pas à le mander exclusivement dans les cas mortels, tandis que ce serait bien plutôt au patient à se plaindre de ce que son médecin inscrive une visite pour tous ces petits riens.
Quoi qu'il en soit, le docteur Deluw se prépara à aller voir les petits riens de madame Van Alpyn.
—Il se passera bien une heure et demie avant que je puisse être de retour, dit-il en consultant sa montre, vous retrouverai-je encore ici?
—Je n'en sais rien! dit Bruis qui s'était formellement proposé de loger chez son ami, je voudrais aller ce soir un peu plus loin encore.
—Bah, bah! dit le docteur, je viendrai vous prendre ici et vous soupez avec nous en ville.
—Je ne sais, répondit Bruis qui eût aimé que madame fût présente à l'invitation.
—Enfin, dit le docteur, nous verrons; je vais vous conduire auprès de ma femme.