TROISIÈME PARTIE
Reading edition
CHAPITRE PREMIER
Avenue Malakoff, au début de l’hiver 1918-1919.
C’est tout en haut de l’hôtel, dans la claire et vaste lingerie bien chauffée, que Mlle de Trivières, aidée de Rose, vérifiait des piles de linge destiné à l’hôpital de la Biche-au-Bois.
Il n’est plus question de l’ancienne Rose Perrin, la modeste et délicate ouvrière, sentimentale, un peu bébête, toujours entre le rire et les larmes : Rose est aujourd’hui une sérieuse matrone, mariée depuis cinq mois bientôt à l’heureux Plisson.
Elle est grasse, ronde, toujours active, et tout fait présager pour le printemps suivant la venue au monde d’un petit Français de plus.
Hélas ! il en faut tant de ces petits pour remplacer ceux qui sont tombés !
Rose n’était venue à Paris que pour huit jours, son domicile habituel étant fixé à la Biche-au-Bois, où son mari remplissait toujours ses multiples fonctions, et où la sienne propre était de diriger la lingerie de l’hôpital…, ce qui n’était pas une sinécure.
— Voici, dit Mlle de Trivières, douze paires de draps que vous pourrez emporter.
Vous ferez faire les paquets par Marie, je ne veux pas que vous vous fatiguiez à les faire.
— Mademoiselle pense trop à ma santé et à celle du petit ; solides comme nous sommes, Victor et moi !… Je vais regarder ces serviettes, si ce sont celles que je dois prendre.
— C’est bien demain que vous retournez là-bas ?
— Oui, mademoiselle, Victor m’attendra à la gare avec l’omnibus…, celui qui roule le plus doucement. Il m’écrit qu’on attend une nouvelle arrivée de blessés. M. Richardson a encore envoyé une quantité de literie : l’hôpital nouveau va être plein.
Il faudra que mademoiselle vienne voir au jour de l’an quand tout sera bien fini.
— Oui, sans doute ; j’ai l’intention d’y aller plusieurs fois cet hiver.
— C’est Mlle Lancelot qui sera contente ! Cette pauvre demoiselle, depuis qu’elle est là-bas, directrice de l’hôpital, elle me dit qu’elle est rajeunie de dix ans ! Ah ! mademoiselle a eu une bonne idée !
— Il me fallait une personne de confiance et déjà habituée à ce genre de travail ; du reste, je n’ai eu qu’à me louer de la gestion de Mlle Lancelot. Comment s’entend-elle avec les religieuses ?
— Oh ! très bien ! mademoiselle. Il faut la voir au milieu des enfants de l’orphelinat ! Elle trouve le moyen de leur faire tous les jours une petite classe… La sœur Philomène en est dépassée !
— Dites-moi, Rose… — Diane aimait à entendre parler de son œuvre, qu’elle avait dû quitter deux mois plus tôt pour suivre sa mère à Paris, — dites-moi, je me demande si M. Richardson n’a pas été imprudent en demandant si tôt qu’on nous envoie des malades, quand les murs de l’hôpital sont à peine secs.
— Oh ! ils le sont, mademoiselle ! Si mademoiselle avait vu les tonnes de charbon qu’on fait brûler, nuit et jour ! Ah ! on peut manquer de charbon à Paris, comme une pauvre dame dans la maison, qui est obligée de rester couchée parce qu’elle n’a rien pour se chauffer !
— Vraiment ! Qui vous a dit cela ?
— C’est M. Moreau, mademoiselle. Il paraît que c’est la vérité vraie. Mais, pour en revenir à ce que nous disions, pour sûr qu’à la Biche-au-Bois on n’en manquera pas avec celui que M. l’Américain a fait envoyer… Plein les caves ! Et c’est tellement exposé au bon air et au soleil !
Quand M. l’architecte est venu fin octobre avec M. Richardson, il a dit : « Dans un mois, les blessés pourront arriver, ce sera sec. »
Un mois après, ils y étaient.
Et maintenant que c’est fini, avec les drapeaux français et américain sur le toit de la grande bâtisse, c’est si beau à voir que Victor et moi, quand notre travail est fini, vers le soir, nous descendons la colline du côté de Vauclair pour avoir le plaisir, quand nous sommes en bas, de regarder l’effet que fait l’hôpital sur le plateau, avec les sapins verts tout autour.
Quelquefois, de le regarder, on en a les larmes aux yeux ! Ah ! qui est-ce qui m’aurait dit, à moi qui suis née sur le pavé de Paris, que je m’en irais vivre dans un pays comme celui-là, où il y a des fleurs, de l’herbe, des arbres à foison, et que ce serait pour y être si heureuse !
Ah ! Mademoiselle, c’est à vous…
Rose se retourne, une serviette déchirée à la main.
— En voilà une qui n’est bonne qu’à faire de la charpie !
— Ah ! Mademoiselle ! c’est à vous que je dois tout mon bonheur !
— Ne parlons plus de cela, Rose, je vous l’ai défendu.
— Oui, mademoiselle, j’obéis. N’empêche que je ne manque pas un jour de faire une prière avec la sœur des Anges pour que le Bon Dieu vous en donne autant !… Si j’osais, je demanderais à mademoiselle quelque chose qui me tourmente ?
— Qu’est-ce donc ?
— Mademoiselle ne pensera pas que je suis indiscrète ?
— Mais non, parlez.
— Je suis curieuse de savoir si mademoiselle a toujours des nouvelles de M. le lieutenant ?
— Oui, de temps en temps ; ses lettres sont plus rares, répondit Diane évasivement.
Rose aurait eu bien envie d’en entendre davantage, mais ayant vu la physionomie de sa maîtresse se refermer subitement, elle se tut et, bientôt, Diane redescendit chez elle.
Ce quatrième hiver de guerre était devenu pour les malheureux une terrible épreuve, et pour tous une succession de jours mornes où l’on vivait dans l’attente d’événements qui tardaient à venir.
Comme Diane rentrait à la fin de l’après-midi, ce jour-là, elle eut l’idée de s’informer auprès du portier à propos d’un mot de Rose, qui lui revenait à la mémoire.
— On m’a dit que certaines personnes de la maison parmi nos locataires manquaient de moyens de chauffage. Est-ce vrai ?
— Oui, mademoiselle, et c’est bien triste. C’est une vieille dame aveugle qui demeure tout en haut… Sa domestique a cherché partout du charbon sans en trouver… Elle a dit en secret à ma femme qu’elle avait fait coucher la pauvre dame depuis deux jours pour lui éviter de prendre mal.
— Je croyais que la maison avait le chauffage central.
— Jusqu’au quatrième seulement, mademoiselle ; les petits appartements du cinquième ne sont pas chauffés.
Diane se doutait bien du nom de la vieille dame aveugle qui demeurait là-haut ; mais, afin d’en être plus sûre, elle demanda :
— Quel est le nom de cette dame ?
— Mme la baronne de Kéravan. Si mademoiselle avait la bonté de s’y intéresser… Seulement, c’est des personnes très fières. Mlle Corentine, la bonne, avait fait bien promettre à ma femme de ne le dire à personne !
Mlle de Trivières était fille de décision. Pourtant, à la pensée de ce qu’elle allait faire, sa main hésita un peu à ouvrir la porte de l’ascenseur.
Comment sa démarche serait-elle accueillie ? La vieille dame avait dû entendre parler d’elle. Elle devait être au courant des relations qu’ils avaient eues avec son petit-fils.
Aller chez lui alors que personne ne l’en avait priée, c’était une action hardie.
Mais pouvait-elle, à sa porte, laisser la pauvre aïeule mourir de froid parce qu’elle-même avait la faiblesse de trop penser à l’absent ?
Voici l’arrêt du quatrième. L’ascenseur stoppe, il ne va pas plus haut.
Décidément les locataires du cinquième n’ont pas été gâtés.
Heureusement que l’étage est bas.
Plus on monte, plus les plafonds s’abaissent, plus l’espace a été mesuré.
Le tapis rouge continue à courir sur les marches à la montée facile.
Deux portes sur le palier.
Est-ce à droite…, à gauche ?
Diane a oublié de le demander.
Mais elle entend des cris d’enfants sortir de l’appartement de droite. Ce devait être en face.
Elle sonna.
Un pas ferme, presque masculin, résonna à l’intérieur. On ouvrit et la jeune fille se trouva en présence d’une domestique. C’était une femme entre deux âges, en costume breton, au visage renfrogné, dont les petits yeux noirs se remplirent d’étonnement en voyant sur le seuil la belle demoiselle de l’hôtel, la fille de la propriétaire.
— Madame de Kéravan. Puis-je lui parler ?
— Madame est malade, elle est au lit ; mais, mademoiselle, si c’est pour la quittance de loyer que vous venez, je peux certifier que mon maître a payé ; on ne doit rien.
Diane eut un petit sourire.
— Non, ce n’est pas cela qui m’amène, reprit-elle. Voici : Nous avons fait rentrer dans les caves de l’hôtel une grande quantité de charbon au début de l’hiver. Nous en avons plutôt trop. J’ai pensé que certaines personnes de la maison pourraient en manquer, surtout celles qui n’ont pas le chauffage central, et je viens vous proposer de vous en envoyer quelques sacs.
Au mot magique de « charbon », la porte s’était ouverte tout à fait.
— Entrez donc, entrez, mademoiselle ! Dame ! je peux bien vous avouer qu’en fait de charbon nous ne sommes pas riches ; et c’est la misère pour en avoir. Si nous en avions tant soit peu, je pourrais faire du feu à Mme la baronne, et c’est ça qui lui ferait du bien, ma doué !
Avec force révérences, la Bretonne, la figure élargie de contentement, engageait la belle demoiselle à entrer.
Diane refusa : elle était pressée, elle rentrait à l’hôtel et allait faire monter immédiatement le précieux combustible.
En effet, aussitôt rentrée, la jeune fille donna ses ordres au domestique, le vieux Pascal, qui s’empressa d’obéir.
Depuis la fondation de l’hôpital, tous les serviteurs de la marquise professaient une admiration sans bornes pour Mlle Diane.
Pour elle, ils auraient dévalisé leur maîtresse !
Le lendemain matin, Mlle de Trivières était encore à sa toilette quand on vint lui demander si elle voulait recevoir une personne qui demandait à lui parler.
— Faites entrer.
Une femme se présenta : c’était Corentine.
Mais une Corentine différente de celle de la veille.
Elle avait revêtu, dès huit heures du matin, son costume de gala : jupe à bande de velours, fichu à franges et tablier de soie de couleur éclatante ; les ailes ouvertes de son léger bonnet avaient l’air d’être la continuation de son large sourire épanoui.
Corentine se tint d’abord immobile au milieu de la chambre, fort intimidée, et incapable de prononcer le petit discours qu’elle avait préparé.
Diane lui fit signe d’avancer.
— Avez-vous une commission à me faire ? Parlez.
— Oui, mademoiselle. De la part de Mme la baronne. C’est pour remercier mademoiselle du charbon et aussi savoir combien on vous doit.
— Je l’ignore, dit Diane, qui n’avait pas pensé à cette question. Que votre maîtresse ne s’inquiète pas, le valet de chambre fera le compte de ce qu’il a porté.
— Ça n’est point tout encore, mademoiselle, fit la servante, qui reprenait peu à peu ses esprits : Mme la baronne fait dire à mademoiselle qu’elle serait venue elle-même la remercier si elle pouvait descendre, mais depuis trois mois elle n’a pas mis les pieds dehors. Madame dit qu’elle serait très heureuse si la bonne demoiselle voulait bien se déranger, comme voisine, pour lui faire là-haut une petite visite.
Ma doué ! ajouta d’elle-même Corentine, elle est toujours seule, la pauvre dame ; elle n’a pas grandes connaissances à Paris, et elle s’ennuie. Moi, je suis trop bête pour lui tenir des conversations, tandis que mademoiselle ! Ah ! oui ! que madame serait contente d’avoir quelqu’un à qui causer de M. Hervé. Elle s’en dévore, cette pauvre madame !
Ces dernières paroles étaient de trop. Diane faillit refuser.
Était-il possible après le mouvement de bonté qui l’avait poussée chez elle la première, de répondre à l’invitation de Mme de Kéravan par une impolitesse ?
Pourtant, que dirait Hervé s’il apprenait qu’elle avait franchi sa porte, lui qui avait à un si haut degré la pudeur de sa pauvreté ?
— C’est un acte charitable envers une femme âgée et infirme, pensa-t-elle, et puis… je saurai ce qu’« il » devient !
Diane se décida :
— A quelle heure Mme de Kéravan pourra-t-elle me recevoir ?
— Tous les jours, quand mademoiselle voudra. Mme la baronne se lèvera cet après-midi.
— Bien. Prévenez Mme de Kéravan que j’aurai l’honneur d’aller passer quelques moments auprès d’elle dans l’après-midi.
A l’heure du déjeuner Mlle de Trivières dit à sa mère :
— A propos, maman, j’espère que vous ne me blâmerez pas d’une petite charité que je me suis permis de prendre sur vos réserves de charbon.
— Sur le charbon de la maison ! Diane, tu es folle ! Au moment où le combustible devient introuvable !
Et pour qui t’es-tu permis une telle prodigalité ?
Diane ayant raconté à sa mère l’histoire de la vieille dame aveugle et alitée, la marquise s’attendrit et refusa même d’entendre parler du paiement.
— Cette dame n’accepterait pas, maman. Elle m’a déjà envoyé demander ce qu’elle devait.
Pascal en fera le compte… Vous savez, c’est une parente du lieutenant de Kéravan dont Jacques vous a parlé l’été dernier ; un ami de M. de Roysel ?
— Oui, je me souviens. C’est pendant mon voyage en Suisse que vous avez fait sa connaissance.
Comment est-il ce jeune homme ?
Mlle de Trivières réfléchit avant de répondre :
— Très sérieux…, très intelligent… Nous avons fait ensemble quelques promenades à cheval. Jacques s’était lié pas mal avec lui… Il lui donnait de bons conseils ; il lui a aussi prêté des livres pour son examen… En somme il a été très complaisant. Si vous le permettiez, maman, j’irais faire une petite visite à cette vieille dame qui m’a fait dire qu’elle désirait me voir pour me remercier. Elle ne peut venir elle-même, elle ne sort pas.
— Fais comme tu voudras, répondit la marquise, qui pensait déjà à autre chose. Viendras-tu à la soirée de bridge de Mme de Saint-Clair ?
— Mais oui, si cela vous fait plaisir…
Vers deux heures, Mlle de Trivières gravissait le dernier étage de la maison voisine.
— Où cela me mènera-t-il ? pensait-elle. Lui qui n’a jamais invité Jacques à entrer chez lui ! Il en sera peut-être furieux.
On eût dit que le destin la poussait à se rapprocher précisément de celui auquel elle se reprochait de penser trop souvent.
Maintenant qu’elle avait promis, il n’y avait plus à reculer.
Comme la veille, la Bretonne vint lui ouvrir, mais sa large figure n’était plus renfrognée, bien loin de là !
En traversant l’antichambre en longueur sur laquelle ouvraient plusieurs portes, la domestique expliqua :
— Excusez, mademoiselle, si je ne vous fais pas entrer dans le salon. Madame se tient dans sa chambre depuis les grands froids.
Elle ouvrit une porte au fond et introduisit la visiteuse dans une belle chambre à deux fenêtres.
Devant un feu flamboyant, Diane vit, enfouie à demi dans une grande bergère, la forme menue d’une charmante vieille qui tendait à la flamme ses mains aux tons d’ivoire jauni, que rosait le reflet du feu.
La vieille dame tourna son fin visage encadré de papillotes blanches en entendant ouvrir, et elle demanda d’une voix fluette comme toute sa personne :
— On a sonné, Corentine. Ce doit être elle ?
— La voici, madame. Voilà la bonne demoiselle.
— Oh ! qu’elle est gentille de venir ! Je n’osais pas l’espérer. Approche un fauteuil, Corentine. Donnez-moi votre main, mademoiselle !
Diane approcha et prit la main de la vieille dame, qui lui souriait en levant vers elle son visage aux paupières fermées, mais ce sourire y mettait de la vie, une grâce aimable mélangée de bonté.
— Comme je vous suis reconnaissante, continuait l’aveugle. Grâce à votre charmante pensée, je puis enfin me chauffer…
— Je suis trop heureuse, madame, de vous avoir rendu ce léger service.
— C’est que ma pauvre Corentine, toute dévouée qu’elle est, n’est pas du tout débrouillarde ; elle n’a jamais pu prendre les habitudes de Paris. Quant à moi… Moi, je ne suis plus bonne qu’à tricoter pour mon soldat !
L’aveugle montrait une chaussette de laine qu’elle avait posée sur ses genoux.
— Je vous en prie, madame, continuez ; n’interrompez pas votre travail pour moi.
— Merci, merci, c’est pressé, c’est pour mon petit-fils, le lieutenant de Kéravan ; mais, vous le connaissez ? Il m’a dit qu’il vous avait rencontrée au Bois, l’été dernier, avec monsieur votre frère. Comment se porte M. de Trivières ? Est-il parti au front ?
Pendant qu’elle répondait aux questions de la vieille dame, Diane jetait un regard autour d’elle.
N’eussent été les dimensions assez exiguës de la pièce, on se serait cru transporté en plein moyen âge, dans une chambre de vieux manoir breton.
Un grand lit de chêne ciré et sculpté du temps de la reine Anne occupait le fond de la chambre. Il était surmonté d’un immense baldaquin supporté par quatre colonnes torses. Des courtines de gros reps bleu de roi à personnages — dames en hennin, pages et seigneurs empanachés — pendaient autour de ce monument à l’aspect antique et solennel.
La table massive, l’armoire énorme aux portes pleines dont le chêne était fouillé délicieusement de naïfs dessins et de gracieux feuillages ; les chaises incommodes à hauts dossiers avec chacune leur coussin de reps pareil à celui du lit, les lourds fauteuils semblables, les portraits de famille à l’aspect sévère, tout contribuait à donner à cet appartement parisien un caractère d’archaïsme, une couleur locale qui transportait le visiteur très loin de la capitale moderne, de ses mœurs et de son temps.
Diane pensa en regardant les portraits des Kéravan alignés le long des panneaux qu’après avoir toujours vécu dans un pareil cadre, les façons réservées, les sentiments profonds du descendant de ces preux austères, n’avaient plus de quoi étonner.
Il avait été façonné degré par degré, par l’atavisme laissé comme une marque indélébile par la lignée de ses ancêtres, et, s’il ne portait plus l’armure des anciens âges, son âme n’était pas moins restée, comme celle des aïeux, couverte d’une enveloppe d’airain, sans défaut.
Mme de Kéravan disait de sa voix fine qu’il fallait recueillir comme un souffle :
— Vous regardez peut-être nos portraits, mademoiselle ? Tout le monde sait en Bretagne que les Kéravan portent l’un des noms les plus anciens et les plus respectés du Morbihan.
Je suis moi-même une Kéravan par ma mère : vous savez que dans notre pays on cousine pendant des générations.
Les parentés se conservent aussi pieusement que des reliques ; c’est ce qui fait la force des liens de famille. Ainsi, je puis bien vous parler de certain projet que nous avions formé pour mon petit-fils Hervé.
C’était de lui faire épouser une arrière-petite-cousine qui a reçu, dans un couvent de Vannes, une éducation en rapport avec nos idées. Douce, pieuse… et jolie, à ce qu’assurent mes petites-filles… Pas une de ces évaporées comme on en voit dans les grandes villes.
Je l’ai rappelé à mon petit-fils dernièrement, pendant son congé. Annaïk m’avait écrit une lettre si gentille pour s’informer de son cousin. Bah ! il a à peine écouté.
Autrefois, il en parlait volontiers ; et maintenant… Oui, maintenant, pourquoi répond-il d’un ton indifférent ?
Pourquoi m’a-t-il affirmé qu’il ne se marierait pas, qu’il voulait vivre toujours avec sa vieille grand’mère ?
Il n’a pas le droit de parler ainsi !
Il est le dernier des Kéravan de la branche aînée. Il sait que la vieille souche s’éteindrait avec lui. Et puis, cette petite Le Gallec est fille unique. Elle aura du bien, de l’argent. Est-ce qu’il veut végéter toute sa vie, pauvre officier sans fortune ? Quelle figure fera-t-il, lui un Kéravan de la branche aînée, sans autre argent que sa solde, fier comme il l’est ?
Est-ce qu’il saura jamais briguer un avancement, une faveur ? Non, non. Les Kéravan ne doivent rien qu’à leur mérite. Mais la fortune n’y a jamais nui… au contraire. Pourquoi a-t-il changé ainsi ?
Pourquoi ne veut-il plus épouser Annaïk ? Oui, pourquoi ?
Depuis longtemps, la vieille dame avait oublié la présence d’une personne étrangère.
Elle parlait en hochant la tête, d’une voix à peine perceptible. Son visage était tourné vers la flamme à laquelle elle présentait ses mains transparentes ; elle les frottait l’une contre l’autre comme s’il lui était impossible de les réchauffer.
La pauvre aveugle vivant dans la réclusion devait avoir pris l’habitude de ces longs monologues, de ces questions répétées qui restaient sans réponse. Elle ne paraissait même point en attendre, enchaînant avec volubilité les questions aux réflexions personnelles.
Elle passait sans transition d’un sujet à un autre, suivait le fil d’une idée qui s’égarait, y revenait ensuite et continuait ses questions sans fin…
Mlle de Trivières restait devant elle, gênée, n’osant interrompre ce flux de paroles et craignant de recevoir des confidences qui ne lui étaient pas destinées.
A quelques-unes de ces questions, et surtout aux dernières, elle se disait, à part soi, qu’il lui eût été assez facile de donner des réponses.
Pourquoi le lieutenant de Kéravan ne voulait-il plus entendre parler de sa petite-cousine au trente-sixième degré, Mlle Annaïk ? Mlle de Trivières était peut-être mieux qualifiée que quiconque pour l’expliquer.
Mais elle garda pour elle ses réflexions et tenta d’attirer l’attention de la baronne en lui touchant le bras légèrement.
L’aveugle tressaillit. Elle passa sa main sur ses yeux sans regard.
— Oh ! pardon, mademoiselle. Excusez-moi ! Je vis si retirée ! Il m’arrive quelquefois d’avoir des absences.
— Je suis obligée de vous quitter, madame, dit Diane en se levant. J’ai rendez-vous avec ma mère à trois heures pour des visites. Je regrette de ne pouvoir rester davantage, mais je craindrais de vous fatiguer.
— Oh ! non, chère demoiselle. Ne dites pas cela, s’écria l’aveugle en tendant ses mains. Vous m’avez fait tant… tant de plaisir !
Quand mon petit-fils est ici, je ne m’ennuie jamais. C’est un si bon enfant ! Il me donne presque tout son temps ! Et cependant ma société n’est pas bien amusante pour un garçon de son âge.
Il me fait la lecture. C’est un plaisir si rare pour moi qui ne lis plus ! Ma pauvre Corentine arrive à grand’peine à me lire les communiqués de la guerre. Cela suffit pour me tenir au courant. Je me dis : Hervé était peut-être ici… ou là. Il a pris part à tel assaut ! Et quand les nouvelles sont plus terribles, je prie davantage la bonne sainte Anne, ma patronne, de protéger mon enfant !… Qu’est-ce que je vous disais ?
Ah ! oui ! je parlais de lectures… Cette pauvre fille lit d’une manière si insipide qu’elle m’endort. Oui… le croiriez-vous ? elle m’endort ! répéta l’aveugle avec un petit rire narquois à l’adresse de sa lectrice ordinaire.
Diane se sentit touchée de tant d’abandon :
— Madame, dit-elle, voulez-vous accepter que je vienne de temps en temps vous faire la lecture ? J’en serai très heureuse ! J’ai pris depuis la guerre beaucoup de goût à la lecture et je passerai près de vous le temps que j’y consacre habituellement.
Une joie véritable illumina le visage de l’aveugle.
— Vraiment ! vous feriez cela ? Oh ! chère demoiselle, soyez bénie pour cette bonne pensée ! Vous ne pouvez imaginer le plaisir que vous me ferez. La solitude est ce qu’il y a de plus affreux pour les vieillards… Je savais déjà que vous étiez belle…
— Madame !
— Oui… oui, on me l’a dit ! Et depuis hier, je sais que vous êtes bonne… bonne !
A bientôt, ne me faites pas trop attendre !
Fidèle à la promesse qu’elle venait de faire, Diane renouvela souvent ses visites dans la chambre aux portraits.
Maintenant qu’ils avaient fait connaissance, il semblait à la jeune fille que ceux-ci l’accueillaient avec condescendance, mais sans froideur.
Ses toilettes parisiennes à la dernière mode, jupe étroite et courte, découvrant les bas de soie et les fines bottes à hauts talons, blouses de soie claire, jaquettes du bon faiseur, les offusquaient encore, mais il y avait une pitié si douce, de telles inflexions de caresses dans les yeux et la voix de la visiteuse quand elle abaissait sa lumineuse beauté sur le pauvre visage éteint, sur le corps émacié et les mains diaphanes de leur descendante, que les portraits laissaient fondre leur glace ; ils jetaient à la jolie Parisienne des regards moins farouches.
Il est vrai de dire que si Mlle de Trivières avait entrepris son œuvre charitable sans grand enthousiasme, elle fut elle-même surprise de constater qu’elle y trouvait du plaisir et elle s’accoutuma sans peine à monter chaque jour avant le dîner jusqu’au cinquième étage pour passer un moment auprès de la recluse, qui attendait sa visite en comptant les heures.
Lorsque la lecture fatiguait Mme de Kéravan, elles causaient.
Il arrivait encore, mais de plus en plus rarement, que la causerie dégénérait en monologues où l’aveugle ressassait les souvenirs de sa jeunesse ; elle racontait le départ de son fils, le père d’Hervé, parti un jour sur son brick, la Sainte-Anne, et qu’on n’avait jamais revu…
Elle parlait de la terrible attente des deux femmes restées au foyer ; de la disparition de la plus jeune emportée par une maladie de langueur et laissant à l’aïeule la charge de ses quatre petits. Les réminiscences de Mme de Kéravan se terminaient toujours par une histoire commençant par ces mots :
« Quand Hervé était petit… »
Diane connaissait maintenant la vie antérieure du lieutenant mieux que ne devait la connaître la cousine Annaïk elle-même.
Elle se plaisait à faire répéter à la grand’mère des traits de délicatesse ou de courage, que celle-ci ne se lassait jamais de redire.
Et Diane s’imaginait le voir à des âges différents, toujours avec ce regard bleu si pénétrant qu’il semblait vous fouiller jusqu’au fond du cœur et laissait rarement deviner ses propres pensées.
La bonne aïeule avait souvent en parlant d’Hervé un mot : « Mon petit. » Diane souriait en se représentant la haute taille du lieutenant, sa voix grave, ses épaules larges.
Du reste, pour le revoir tel qu’il était naguère, elle n’avait qu’à regarder autour d’elle en suivant la direction du doigt de Mme de Kéravan.
— Ici, sur le guéridon, cette photographie de Vannes, il avait cinq ans. Si je me souviens toujours il portait son costume marin avec son col bleu.
Ce costume avait causé toute une discussion entre mon fils et nous, les femmes.
Son père aimait le voir en marin.
Il rêvait la mer pour son fils unique.
Ah ! la traîtresse !… Nous l’aimons malgré tout. C’est dans le sang !
Mais ma belle-fille, une de Kérouât, qui avait eu son frère aîné perdu sur la Marie-Yvonne, résistait à son mari. C’était le seul sujet sur lequel ils ne n’entendaient point.
Et ce costume marin qui lui allait si bien le petit gredin, c’était son père qui le lui avait choisi lui-même un jour qu’il l’avait emmené avec lui.
Ah ! celui-là l’avait aussi la vocation, la passion de la mer ! Mais sa mère et moi l’en avons détourné de toutes nos forces, et, plus tard, lorsqu’il a eu compris la peine qu’il m’aurait faite en partant, il y a renoncé de lui-même, le cher petit, sacrifiant tout à sa vieille grand’mère !
— Et celui de la tête du lit ! demanda Diane.
— Celui de mon lit, c’est le portrait de l’époque de sa première communion. Il est un peu maigre, vous voyez ; il avait eu la scarlatine. Il était si pieux à cette époque… un ange !
« Maintenant, regardez la cheminée. C’est le plus récent.
« J’ai demandé à Hervé de le faire faire quand il est entré à Saint-Cyr, l’un de ses premiers dimanches de sortie. J’y voyais encore un peu en ce temps-là. Maintenant… je ne puis plus que me souvenir…
L’aïeule inclinait tristement la tête et Diane s’empressait alors de parler d’autre chose.
Un après-midi, Mlle de Trivières était venue de bonne heure, étant libre tout le jour ; elle proposa à la vieille dame de lui faire une longue lecture.
— Oh ! bien volontiers, chère enfant, tant que vous ne serez pas fatiguée. Mais nous avons fini notre dernier roman.
Voulez-vous choisir un livre dans la bibliothèque ?
Elle est dans le bureau de mon petit-fils. Ouvrez la porte à la tête du lit… c’est là.
Pendant que vous chercherez, moi, je ferai mon petit quart d’heure de sieste : ne vous pressez pas.
Diane savait que le petit quart d’heure se prolongeait souvent de trois autres ; elle se dirigea du côté de la pièce voisine où elle n’était jamais entrée, ayant jusqu’alors apporté de chez elle les éléments de leurs lectures.
Le cabinet d’Hervé…
Qu’est-ce qui reflète le mieux l’état d’âme, les goûts, le caractère, que la pièce où l’on vit habituellement et qui reste tout imprégnée d’un peu de nous-mêmes ?
Le cabinet d’Hervé de Kéravan devait ressembler assez à la chambrette du village bombardé qu’il avait dépeinte dans sa première missive à Rose Perrin.
Des murs presque nus. Aucun tapis, point de rideaux, des vitres claires, d’où, entre deux grandes bâtisses, la vue s’étendait jusqu’à la petite place du musée Guimet, et, au delà, sur le scintillement du fleuve où l’on apercevait par éclairs — tache fuyante — la course rapide d’un bateau-mouche.
La clarté crue du soleil d’hiver mettait en relief les moindres détails du paysage parisien.
C’était bien là le point de vue choisi par l’homme amoureux des vastes horizons, que devait faire souffrir l’étroitesse de ces murs… Ce petit coin de fleuve entrevu de loin lui rappelait, sans doute, l’Océan breton dont la nostalgie l’oppressait.
D’un regard, Diane embrassa la pièce, simple et ordonnée comme une chambre de prêtre.
Sur le mur de face, il y avait une carte d’état-major appliquée avec des punaises.
Au-dessus de la cheminée se dressait un grand crucifix d’ivoire jauni.
Au milieu, une petite table-bureau chargée de papiers méthodiquement rangés, une écritoire de bois noir fort simple et une photographie.
Diane prit le portrait pour l’examiner de plus près.
C’était celui d’un homme de grande taille, à l’air autoritaire et fier, en costume d’officier de marine, auprès de qui se tenait une jeune femme blonde dont la physionomie intelligente et douce rappelait celle d’Hervé.
« Son père, sa mère, pensa-t-elle ; il leur ressemble à tous deux… »
L’ameublement de la pièce était complété par deux vieilles chaises bretonnes à paillage de couleur, et une antique bibliothèque de chêne… C’était tout.
A l’extrémité opposée à celle où elle était entrée, la jeune fille aperçut une porte grande ouverte qui donnait accès dans le salon.
Elle avança en glissant doucement sur le parquet brillant — la propreté devait être comptée par Corentine au nombre des vertus théologales — et jeta un regard sur le petit salon que les persiennes fermées laissaient dans la pénombre.
Il avait l’aspect antique d’un salon de province avec son meuble vieillot en acajou et velours grenat fané : aucune fantaisie, pas un bibelot. Mais, de même que dans la chambre, de superbes portraits de famille, en ligne serrée, occupaient les murs, excepté au-dessus du canapé. Le regard de Diane fut attiré par les couleurs vives d’une tapisserie ancienne qui tenait tout le panneau.
La tapisserie représentait l’entrée du roi Charles VIII dans sa bonne ville de Rennes.
Les costumes, les personnages, étaient frappants de vérité. Dans une large rue pavée, c’était un cortège magnifique, le roi Charles en tête, monté sur un cheval blanc empanaché de plumes.
Le prince, jeune et beau, levait la tête du côté d’une fenêtre basse, au balcon de laquelle étaient penchées trois jeunes femmes. L’une d’elles, un peu en avant des autres, petite, gracieuse et fine, coiffée du hennin à voile retombant, portant une collerette évasée, un corsage à pointe et une ample jupe à godets, n’était autre que la princesse Anne, l’héritière du beau duché, envoyant à son royal fiancé un geste de bienvenue.
Diane examina longuement la superbe tapisserie ; c’était une œuvre de prix de toute beauté.
Elle comprit par intuition la pensée qui avait poussé Hervé à apporter dans son appartement de Paris cette grande pièce mieux faite pour décorer les panneaux d’un salon monumental ; elle y voyait l’amour profond du jeune homme pour son pays natal, la petite patrie si chère aux cœurs bretons.
Hervé avait cru emporter avec lui un morceau de sa Bretagne…
Diane se tourna machinalement du côté du piano droit placé de dos, dans un angle.
Elle remarqua auprès des piles bien rangées de partitions anciennes : la Norma, la Dame blanche, la Traviata, etc., qui avaient dû appartenir à la défunte baronne de Kéravan.
Mais, ayant fait le tour du piano, elle vit qu’il était resté ouvert et qu’une feuille de musique à l’aspect neuf était placée toute dépliée sur le pupitre.
La jeune fille regarda le titre : la Chanson de Fortunio. Elle rougit soudain en lisant une date écrite au crayon à l’angle de la feuille : 14 mai 1918.
Elle reconnut la main qui avait écrit cette ligne de cette écriture ferme et serrée qui ressemblait si étonnamment à celle d’Hubert de Louvigny.
Diane avait rougi en reconnaissant la date. C’était celle du jour — le seul jour — où Hervé était venu chez elle, le soir, en sautant sur le balcon, ainsi qu’il l’avait dit en plaisantant, comme un sauvage ou un voleur, et venant la complimenter sur son chant. C’était, elle s’en souvenait bien, précisément cette romance qu’elle avait chantée. Depuis cette soirée il l’avait faite sienne et elle devinait qu’à cette même place il avait dû répéter bien des fois lui-même :
Et je veux mourir pour ma mie Sans la nommer !
Cette musique encore ouverte, cette date précise, n’était-ce pas l’aveu de l’amour d’Hervé signé de sa main ?
Diane demeura longtemps, le coude appuyé au bord du petit piano, la tête inclinée sur sa main.
« Jamais, pensait-elle, jamais on ne m’a aimée ainsi… Et je sais qu’il n’en dira rien ! Faudra-t-il que tant d’amour reste vain ? Et moi-même oserai-je jamais y faire allusion ?
Elle comprenait qu’elle ne pourrait s’en ouvrir à sa mère. La marquise jetterait les hauts cris : épouser un officier sans fortune, de petite noblesse, et qui pouvait la laisser veuve d’un moment à l’autre, ce serait fou, alors qu’elle avait éloigné les plus beaux partis !
— Quelle impasse ! soupira-t-elle. Que le bonheur est donc une chose difficile !
Elle ne se doutait pas, qu’en parlant ainsi, elle répétait presque mot pour mot une phrase de son tuteur…
La voix faible de Mme de Kéravan lui parvint du fond de l’appartement. L’aveugle appelait, s’étonnait de se trouver seule.
Diane revint au cabinet de travail, elle prit au hasard dans une rangée un roman de Walter Scott et rejoignit la vieille dame.
Celle-ci lui déclara que son petit quart d’heure — il avait duré quarante minutes — lui avait fait le plus grand bien, et qu’elle était toute disposée à entendre ce que la lectrice voudrait bien lui narrer.
Mais la lectrice de la baronne eut, ce jour-là, de fréquentes distractions ; il lui arriva de tourner deux ou trois pages à la fois sans qu’elle, ni son auditrice, s’en aperçussent. Vers la fin, cependant, elle prit un vif intérêt aux aventures de la princesse Isabelle et de Quentin Durward ; elle lut avec expression le passage où ce dernier déclare avec douleur à l’objet de sa flamme :
« Je ne puis oublier la distance que le destin a placée entre nous, et vous exposer à la censure de votre noble famille comme l’objet de l’amour le plus dévoué d’un homme pauvre.
« Que cette idée passe comme un rêve de la nuit pour tous… excepté pour un cœur où, tout rêve qu’elle est, elle tiendra la place de toutes les réalités. »
Et, au lieu de clore l’entretien en disant comme la princesse : « Adieu, ne m’oubliez pas, Durward, je ne vous oublierai jamais ! » Diane, se substituant à Isabelle, eût voulu répondre : « Pourquoi désespérer, Hervé ? Pourquoi tenir ce langage désolant ? Qu’importent les considérations de fortune ! Ne comprenez-vous pas que, moi aussi, je… »
Le reste se perdait dans les lamentations de la princesse de Croye dont Quentin baisait les mains avec une tendresse passionnée.
Hélas ! le héros de 1918 reviendrait-il vainqueur du gigantesque tournoi engagé contre les ennemis de sa race ?
Oui, la victoire était certaine ; mais « lui » reviendrait-il pour recevoir la récompense de ses exploits… et celle de son amour ?
— Comme vous lisez avec expression, chère enfant, dit l’aveugle. C’est une privation pour moi de ne pouvoir jouir de la vue de votre beau visage… Car vous êtes charmante, je le sais.
— Qui vous a dit cela, chère madame ?
— Qui voulez-vous que ce soit, petite masque ? C’est Hervé, naturellement !
Le lendemain de ce jour, Mlle de Trivières arriva au milieu d’une discussion entre Mme de Kéravan et sa domestique.
Il s’agissait de dresser une liste d’objets dont Hervé pouvait avoir besoin, afin de la soumettre à l’approbation du lieutenant.
— Vous écrivez si mal, ma pauvre Corentine, disait la baronne en forçant sa voix, que l’autre jour, le cher petit avait compris « chandelle » pour « chandail » ; il a répondu qu’il n’avait pas besoin de chandelles, que sa lampe de poche lui suffisait…
— Hé ! c’est déjà bien beau, madame, répondait Corentine avec son rude accent, d’écrire comme je fais, quand on a été à l’école à la queue des vaches ! Ma doué ! ça me coûte tant de les écrire, ces lettres, c’est une si dure ouvrage, que si c’était point pour notre Hervé, j’aimerais autant recevoir cent coups de bâton !
Mme de Kéravan renvoya sa servante à sa cuisine et se plaignit ensuite de la difficulté de correspondre avec son petit-fils, et d’être obligée de le faire si brièvement qu’elle ne pouvait rien lui dire.
— Si vous étiez bien gentille, mademoiselle Diane, dit-elle, je vous demanderais de vouloir bien recopier cette liste d’objets que Corentine a déjà faite, du moins si vous pouvez vous y reconnaître… Vraiment, j’ai peur d’abuser, mais vous êtes si complaisante !
— Je suis enchantée de vous être utile, répondit la jeune fille. Ce sera fait en un instant !
Et, de son écriture élégante, droite et haute, Diane recopia l’informe gribouillage de la Bretonne :
Deux caleçons ;
Quatre paires de chaussettes ;
Un chandail de laine, etc.
… Sans se douter de la perturbation que l’énoncé de ces objets prosaïques allait jeter dans l’esprit d’Hervé de Kéravan.
N’allait-il point s’imaginer y reconnaître l’écriture de Rose Perrin !
Lorsque ce fut fini, Diane proposa gentiment :
— Je serai très heureuse de vous servir de secrétaire, chère madame, puisque les talents de Corentine sont insuffisants. M. de Kéravan me lira plus facilement. Vous lui direz qu’une de vos voisines vous a offert ses services.
On juge avec quel empressement Mme de Kéravan accepta l’offre de sa jeune amie. Elle en profita aussitôt et dicta une longue lettre où elle fit passer par la plume de Diane ses appréhensions maternelles et les expressions de sa tendresse.
« Tu sais, mon Hervé, disait-elle, combien je t’aime et comme je pense à toi tout le long du jour. Prends donc bien garde à ta santé ! Je ne dis pas aux balles et aux obus ; je sais que mon enfant fera grandement son devoir comme un Kéravan qu’il est : « Bon sang ne peut mentir ! » Mais veille à ta santé, pour ta vieille grand’mère qui t’en prie, si ce n’est pour toi.
« Je dis mon chapelet matin et soir pour que sainte Anne et la Vierge te protègent. Qu’elles gardent ton corps sain et ton âme sans tache. Je sais que tu ne négliges aucun de tes devoirs. Cependant je te rappelle que tu m’as promis de dire la prière que je t’ai envoyée chaque fois que tu devras aller à l’assaut. Y penses-tu ? Je dors si peu que chaque nuit, je te suis en pensée, je te vois… sachant que ces heures de la nuit sont les plus terribles pour les combattants. Je te recommande à Celui qui peut tout et je Le supplie de me rendre le fils bien-aimé qui est le seul bonheur de ma vie !
« Je t’aime et t’embrasse de toutes mes forces.
« Ta grand’mère affectionnée.
Pour Mme de Kéravan :
(Signature illisible.)
— Il ne saura pas que c’est moi, se dit Diane en écrivant ; il ne connaît pas mon écriture. S’il apprenait jamais, qu’en penserait-il ?
Eh bien ! après tout, M. de Kéravan pourrait-il lui en vouloir d’avoir témoigné de la bonté envers son aïeule ?
Dès lors, la lettre hebdomadaire adressée au lieutenant de Kéravan fut écrite de la main de Diane de Trivières, qui évitait toujours de signer lisiblement.
Les mois de janvier et février s’écoulèrent. Hervé ne parlait pas encore de permission.
Lorsque après la première lettre de Diane, il avait demandé, anxieux d’apprendre la réponse : « Qui donc écrit maintenant ? », Mlle de Trivières, dans la lettre suivante, avait modestement supprimé les éloges dont voulait la couvrir la vieille dame, pour répondre simplement : « La personne qui me sert de secrétaire est une de nos voisines. Elle s’est offerte à remplacer Corentine et s’acquitte avec plaisir de cette tâche. » Et le lieutenant avait eu beau insister, supplier qu’on lui dît un nom, il n’en avait pas appris davantage.
Mais le temps marchait. Les offensives du printemps 1918 allaient bientôt commencer.
CHAPITRE II
Corentine à la fenêtre de sa cuisine recueillait les derniers rayons d’un jour pluvieux de mars pour achever un raccommodage pressé.
Tout en tirant l’aiguille, elle parlait à sa poule noire, Freluquette, qui picorait des miettes sur le carreau. La poule s’interrompait par moments pour regarder la servante de son œil vif et brillant, une patte levée, d’un air profond.
Tout à coup, Corentine tressaillit :
On avait sonné deux fois à la porte d’entrée.
— Par ma foi ! murmura-t-elle, si je ne savais point que ça n’est pas le temps de sa permission, je jurerais bien que c’est lui !
Elle alla ouvrir… C’était le lieutenant !
Sa grande taille s’encadra dans le chambranle.
— Jésus, Marie ! Monsieur Hervé ! Si je m’attendais à vous voir ce soir !
— Embrasse-moi, d’abord, Corentine. Comment va grand’mère ?
— Tout doucement ; elle se maintient. Mais, Seigneur, vous êtes trempé ! Entrez dans la salle à manger que je vous essuie, vous allez m’égoutter partout sur mon parquet ciré… Eh bien ! en voilà une surprise !
— J’ai vingt-quatre heures de permission. Grand’mère est-elle dans sa chambre ?
— Elle ne l’a point quittée de tout l’hiver, la chère dame. Mais je vous préviens que la demoiselle est avec elle.
— Quelle demoiselle ?
— La demoiselle qui vient tous les jours, dame ! Celle qui lui fait la lecture, qui…
— Qui écrit ses lettres à ta place ? dit Hervé vivement.
— Oui, et ça fait tant de plaisir à madame ! Au moins elle peut vous en mettre long…
C’est plus comme de mon temps !
Hervé se mit à marcher de long en large ; le front penché, il réfléchissait.
Au grand étonnement de la Bretonne, il n’avait pas l’air pressé des dernières fois pour courir à sa grand’mère aussitôt entrée.
A quoi rêvait-il donc ?
Tout à coup, le lieutenant s’arrêta et dit à mi-voix :
— Écoute, Corentine, puisqu’elle ne m’attendait pas, je veux faire une surprise à grand’mère.
J’arriverai doucement dans sa chambre sans qu’elle s’en doute.
Entre chez elle en trouvant un prétexte…
— Je peux toujours porter une bûche au feu, souffla la servante dont toute la figure se plissa dans un rire silencieux.
— Si tu veux. Tu repartiras ensuite par mon cabinet en laissant la porte entr’ouverte, tu comprends ?
— La porte entr’ouverte ? Oui, oui, monsieur Hervé.
Ce qu’elle va être contente, madame !
Pendant que la servante entrait dans la chambre de sa maîtresse par la porte de l’antichambre, le lieutenant traversa la salle à manger, le salon et de là, il pénétra dans son cabinet où il attendit dans l’obscurité.
Une minute plus tard, Corentine entra d’un air mystérieux, laissant entr’ouverte la porte qui communiquait à la chambre de la baronne.
— C’est fait, monsieur Hervé, dit-elle à voix basse, madame ne se doute de rien et la demoiselle non plus.
— Va, répondit-il, laisse-moi. J’entrerai tout à l’heure.
Malgré la joie qu’il éprouvait à revoir le cher visage ridé qui lui faisait face, et ne pouvait le voir, le lieutenant de Kéravan ne se pressait pas de courir à son aïeule.
Après lui avoir jeté un regard de tendresse, le cœur battant d’attente et de curiosité, il tenta d’apercevoir l’autre personne, celle qui, à ce moment, écrivait sous la dictée de Mme de Kéravan.
— Enfin, se disait-il, je saurai qui est cette Rose Perrin. Ce ne peut être qu’elle, les écritures sont identiques… il n’y a aucun doute !
La jeune femme, assise en face de sa grand’mère, lui tournait à demi le dos ; il la voyait de trois quarts, c’est-à-dire qu’il n’apercevait d’elle que la courbe d’un cou très blanc, un ovale fuyant et des cheveux bruns encadrant la tête penchée sur le papier.
Hervé, de peur de trahir sa présence, ne bougeait plus, le silence de l’appartement était tel qu’il entendait, de sa place, le grincement de la plume que maniaient avec dextérité des doigts longs et fins.
— Rose Perrin, se répéta-t-il, c’est elle, je vais la voir ! Comment se trouve-t-elle ici ? Tant pis !… j’entre !
Il passa le seuil très doucement, et à pas feutrés, assourdis par le tapis, il se rapprocha de la table…, lentement…, lentement.
La jeune fille — elle était jeune ; la taille, les cheveux, ce beau cou onduleux, tout l’indiquait — la jeune fille continua d’écrire, inconsciente de son approche, et l’aveugle dictait :
« Au revoir, mon enfant chéri, je compte les jours jusqu’à ta prochaine permission. Si ce pouvait être bientôt, je serais si heureuse !
— … Si heureuse ? répéta une voix qui fit tressaillir le jeune homme de la tête aux pieds.
— C’est tout, reprit Mme de Kéravan. Mettez : « Je t’embrasse bien tendrement » et signez.
La jeune inconnue écrivit :
« Je t’embrasse tendrement » ; elle allait signer, lorsqu’elle se retourna brusquement ; elle venait de sentir une présence tout près d’elle.
Mais Hervé fit un geste ; lui aussi la reconnaissait. Diane ! c’était Diane !
Il regarda la jeune fille, hésitant, stupéfait, puis… une inspiration le saisit ; il voulut savoir.
Prenant la plume que Diane venait de poser, il traça rapidement deux mots au bas de la lettre.
C’était la signature qui y manquait.
Diane y jeta les yeux, elle lut :
« Rose Perrin ? »
Puis elle leva son regard étonné sur le jeune homme qui tenait le sien fixé sur elle d’un air interrogateur.
Elle baissa la tête et dit très bas :
— Oui, c’est moi !…
Mme de Kéravan, qui assistait sans la voir à cette scène muette, s’étonna de ne rien entendre ; elle demanda :
— Vous avez fini, chère enfant ?
— Oui, madame.
— Mais… Vous n’êtes pas seule ! J’entends remuer près de vous. Qui est là ? Est-ce que Corentine est rentrée ? Il faut lui donner la lettre.
Hervé allait parler. Mlle de Trivières lui fit signe de se taire, puis :
— Non, chère madame, ce n’est pas Corentine ; et je crois que nous aurons écrit une lettre inutile…, une lettre que votre petit-fils ne recevra jamais…
— Grand Dieu ! Est-ce que cela signifie ?…
— Cela signifie que je suis ici, grand’mère, tout près de vous… Me voici !
Et le lieutenant s’agenouilla sur le tapis pour mettre son visage à la portée des caresses de l’aïeule. Mme de Kéravan, suffoquée de joie, embrassait son petit-fils et prononçait des mots entrecoupés :
— Mon petit !… mon enfant ! Hervé ! Dieu soit loué ! Tu es là, mon chéri… bien portant… Quel bonheur ! Mais… où est Mlle Diane. Est-elle partie ?
— Non, chère madame, répondit la jeune fille en prenant une des mains de l’aveugle, mais je vais vous quitter, maintenant que je vous vois en si bonne compagnie.
— Si tu savais, Hervé, reprit la baronne en retenant Diane par la main, comme elle est bonne et charmante ! Quelle délicieuse petite compagne j’ai là !…
— Madame ! dit Diane en riant, laissez-moi partir… Je ne veux pas en entendre davantage !
Hervé s’était relevé.
— Permettez-moi de vous reconduire, mademoiselle.
D’un air cérémonieux, le lieutenant ouvrit la porte et fit passer Mlle de Trivières dans le vestibule où elle reprit son manteau de pluie.
Elle s’apprêtait à en rabattre le capuchon sur sa tête, car on entendait au dehors la pluie qui cinglait les vitres.
Hervé l’arrêta d’un geste, et, ouvrant le salon, il dit, d’un ton moitié grave, moitié plaisant :
— Voulez-vous que nous causions un instant ? Ne pensez-vous pas, mademoiselle, que Rose Perrin me doit quelques explications ?
— Et vous, répliqua-t-elle en le précédant dans la pièce où il alluma l’électricité, et vous, monsieur de Kéravan, m’expliquerez-vous que vous me nommiez par ce nom que vous devriez ignorer ?
— Comment pourrais-je l’ignorer, lorsque la personne qui a pris ce pseudonyme m’écrit depuis près d’un an ?
— Vous écrit… à vous ? Non, mais à votre ami Hubert de Louvigny !
— Ah ! c’est vrai !
Hervé s’était si bien substitué à son ami qu’il en était arrivé à oublier qu’il écrivait sous son nom.
Et, se souvenant soudain de tout ce qu’il avait osé écrire, il se recula dans l’angle le plus obscur du salon.
Mlle de Trivières reprit :
— C’était donc vous qui m’écriviez ? Vous qui signiez H. de L…? Dites ?
— Oui, de même que vous écriviez sous un nom supposé. Au moment où est arrivée votre première lettre, Hubert ne se souciait pas de prendre une correspondante… Il m’a poussé à écrire à sa place.
— Pourquoi n’avez-vous pas signé de votre vrai nom ?
— Vous disiez connaître Hubert par un ami… J’ai pensé que vous ne répondriez peut-être pas à un inconnu et…
— Et vous avez abusé de la bonne foi de Rose Perrin…
— Qui abusait de celle d’Hubert de Louvigny !
Ils rirent ensemble en se regardant.
Diane reprit la première d’un ton piqué :
— Si M. de Louvigny ne voulait pas correspondre avec moi, il pouvait ne pas répondre du tout !
— Cette lettre était si charmante, dit Hervé de sa voix profonde. Quelque chose me poussait à y répondre… Le regrettez-vous ?
Diane baissa les yeux à son tour, gênée, confuse Elle fit un léger signe de dénégation, puis elle s’assit devant la table du milieu et cacha son front dans ses mains.
Hervé se rapprocha, et plus bas :
— Dois-je vous rendre vos lettres ? dit-il, le désirez-vous ?
— A quoi bon ! répondit-elle, sans le regarder. Elles ne sont pas signées de mon nom et Rose Perrin ne risque pas d’être compromise par… ses confidences. Mais si vous-même, monsieur, vous préférez que je vous rende les vôtres, surtout les dernières, où il est question de certaine personne ?…
Elle osa le regarder…
Elle voulait être plus certaine de ce qu’elle savait déjà.
Hervé était devenu très pâle. Il était si troublé qu’il ne pensait pas à dissimuler l’altération de ses traits.
Il ne répondit rien et se détourna légèrement.
Diane comprit au tremblement de ses lèvres ce qu’il brûlait de dire et s’était juré de garder.
Une joie profonde l’inondait. Cet homme si fort, ce héros, ce brave, tremblait devant elle.
Elle comprenait que son amour pour elle était de ceux qui durent toute une vie…
Elle attendait, le cœur palpitant, qu’il prononçât le mot qui lierait leurs destins… Mais non, il ne le dirait point !…
Cependant, ici même, dans ce petit salon, quelque chose avouait pour lui.
Diane se dirigea vers le piano : elle prit la chanson ouverte et la présenta en souriant.
— C’est vous qui avez écrit cela ?… Oui, n’est-ce pas ? Je reconnais la date…
— Vous ne l’avez pas oubliée ?
— Non… Me permettez-vous de vous donner un conseil, monsieur de Kéravan, puisque nous nous retrouvons ce soir comme d’anciens amis ?
Relisez bien certaine lettre que Rose Perrin vous écrivait l’automne dernier ! d’oser… de vous… déclarer !
— Mademoiselle ! Cet amour dont vous parliez aussi… puis-je croire ?
— Croyez ce que vous voudrez, et ne me parlez de rien maintenant. Réfléchissez, parlez à votre grand’mère… A bientôt !… Espérez !
Elle partit très vite, sans qu’Hervé tentât de la suivre.
Il demeura quelque temps dans le salon essayant de comprimer la joie qui l’étouffait.
Elle l’aimait… Diane ?
Cette chose était possible !
Elle avait compris son amour et elle y répondait…
Comment se méprendre au ton dont elle avait dit : oser, espérer !
Ainsi, son espoir le plus cher pourrait se réaliser ? Quel avenir de félicités s’ouvrait devant lui !
Tout à coup sa joie tomba et se changea en angoisse… Il venait de se rappeler la fortune de Diane, la situation de sa famille et la sienne propre.
Qu’était-il pour la marquise de Trivières autre chose qu’un inconnu, pauvre, obscur, étranger à son monde et à sa vie ? Et quelle réponse lui ferait cette mère quand il oserait aller déclarer ses sentiments ?
N’allait-elle point le renvoyer honteusement comme un vulgaire intrigant, lui qui possédait pour tout bien son pauvre manoir breton, sa croix et son épée ?
Et lorsque la marquise apprendrait de quelle façon étrange étaient nées leurs relations, ne le soupçonnerait-elle point d’avoir voulu se substituer à Hubert de Louvigny, le prétendant officiel, d’avoir inventé ce stratagème dont l’enjeu était le cœur de sa fille… et sa dot ?
Cette pensée amena une rougeur au front de l’officier. Oh non ! non ! Plutôt que de subir certains soupçons, il aurait le courage de renoncer…
Oh ! Diane ! Diane ! si noble, si parfaite, il faudrait donc se détourner du bonheur qu’elle-même lui offrait !
Hervé essuya quelques larmes qui avaient coulé jusqu’à sa moustache sans qu’il s’en aperçût, et, assurant sa voix par un violent effort, il rentra dans la chambre de l’aveugle.
Mlle de Trivières était rentrée chez elle dans le même état d’esprit que le lieutenant au début de sa songerie.
Une joie ailée la transportait.
Elle traversa le jardin en rêvant, sans s’apercevoir que la pluie descendait en cataractes du ciel.
Cette soirée était à ses yeux la plus belle du monde.
Hervé l’aimait, ils s’étaient expliqués…
Diane croyait toucher le bonheur de la main.
Certes, elle ne se dissimulait point les difficultés qu’elle rencontrerait du côté de la marquise.
Mais elle avait une foi tenace dans la force de son amour et elle se faisait fort, en fille habituée à faire ses volontés, d’obtenir le consentement de sa mère.
— Ce ne sera pas très facile, se dit-elle.
Mais elle sourit avec un petit haussement d’épaules, qui bravait toutes les embûches.
Ils s’aimaient, ils se l’étaient dit…
Ils se l’étaient même écrit sans le savoir…
Dans le piquant de leur aventure la marquise finirait par reconnaître la main de la Providence qui les destinait l’un à l’autre.
Il lui tardait de parler à sa mère.
— Madame est-elle rentrée ? demanda-t-elle à sa femme de chambre.
— Non, mademoiselle. Madame la marquise a dit qu’elle ne rentrerait qu’à huit heures pour le dîner.
— Qui est venu ? dit-elle en prenant des cartes sur un plateau.
— M. le général est venu à six heures, très contrarié de ne trouver ni madame ni mademoiselle.
— A-t-il dit s’il était revenu depuis longtemps ?
— Depuis hier soir, mademoiselle.
Diane remonta chez elle, pensive.
Bon ami à Paris !
N’était-ce pas une indication de la Providence qu’elle invoquait tout à l’heure en faveur de son amour ?
Si une opinion était susceptible de peser sur l’esprit de Mme de Trivières, c’était celle du général.
Diane réfléchit longuement au meilleur parti à prendre.
Elle se dit que le général avait été le meilleur ami de son père et avait pris devant lui l’engagement de veiller sur ses enfants. Cela, sans nul doute, impliquait aussi la grave question de leur avenir.
Autant de raisons d’avoir confiance en lui. « Il faut que je le voie, pensa-t-elle, et seul.
« Bon Ami parlera à ma mère… Ce sera lui que j’enverrai en ambassadeur… Il est bon, il ne refusera pas… » Elle sentait bien qu’Hervé n’oserait jamais agir par lui-même et que c’était elle-même qui devait préparer les voies…
« Bon Ami va être furieux, réfléchit-elle, avec un sourire moqueur ; il avait si bien comploté son petit roman avec Hubert !…
« Il va tempêter quand il apprendra que cela a tourné au profit d’un autre.
« Je laisserai passer l’orage… Quand il aura bien crié, il finira par se rendre à mes raisons.
« A nous deux, nous convaincrons ma mère que le monde et l’argent ne sont pas les seuls buts du bonheur. Le cœur doit bien aussi compter pour quelque chose ! »
Si le général d’Antivy, suprême espoir de Diane, avait pu lire cette dernière réflexion dans l’esprit de sa pupille, il eût été charmé et étonné de la trouver si bien d’accord avec ses principes.
La jeune fille passa cette soirée en tête-à-tête avec sa mère, sans rien lui dire du sentiment qui faisait luire son regard et entr’ouvrait ses lèvres dans un heureux sourire.
Diane chanta.
En l’écoutant, la marquise remarqua que la voix de sa fille prenait une merveilleuse ampleur et une expression qu’elle n’avait point atteinte jusqu’alors.
Le pauvre garçon qui pleurait là-haut sur son espoir condamné entendit-il les accents de cette enchanteresse ?
Leur expression passionnée eût ravivé le lancinant regret qui, à cette heure même, broyait son cœur et le déchirait d’une douleur sans nom !
Il était environ dix heures du matin. Le général d’Antivy, reposé de ses fatigues par une bonne nuit et content de retrouver ses habitudes, ayant pris sa douche et déjeuné, parcourait les journaux du matin.
Son ordonnance vint l’avertir qu’une dame désirait lui parler.
Au même instant, Mlle de Trivières entrait sans cérémonie.
Ce visage animé, ces yeux rayonnants ! Le général s’avoua à part soi que sa pupille avait singulièrement embelli.
— Toi, ma chère enfant ! Tu es gentille d’avoir pensé à venir embrasser ton vieux tuteur.
Voyons cette mine ?… Superbe !
Tu sais que je suis allé avenue Malakoff, hier. On vous l’a dit ?
— Oui, bon ami. Votre tournée s’est-elle bien passée ? N’êtes-vous pas trop fatigué ?
— Sain comme l’œil, petite. J’ai retrouvé mes jambes de vingt ans. Si tu m’avais vu marcher, dans les terres labourées, moi qui me traîne sur les boulevards, tu ne m’aurais pas reconnu !
A propos de prouesses, j’ai entendu parler de toi ; tu as fait des merveilles à Vauclair ! Mes compliments ! As-tu reçu mon obole ?
— Votre chèque ? Oui, bon ami, et je vous ai écrit pour vous remercier. A moins que ma lettre…
Diane cessa de parler, car le général s’était levé comme mû par un ressort et il se tenait debout devant elle, les bras croisés, la regardant d’un air courroucé.
— Ah ! oui, mademoiselle, s’écria-t-il d’une voix de stentor, parlons-en de lettres ! Qu’est-ce que m’a chanté ta mère ? que tu entretenais une correspondance avec mon neveu ? Voyons, de qui se moque-t-on ?
Lui as-tu écrit, oui ou non, réponds ?
« Nous y voilà ! » pensa Diane.
Elle s’était demandé tout le long du chemin comment elle aborderait la question brûlante, et voici que son tuteur entrait de lui-même dans le vif de la question.
Il n’y avait plus qu’à faire face à l’ennemi.
Elle le regarda. L’ennemi avait des yeux fulminants, une moustache hérissée, mais Diane fit la réflexion qu’il n’était pas si terrible qu’il en avait l’air.
Elle répondit d’un ton innocent :
— Je lui ai écrit, certainement, bon ami, c’est-à-dire que…
— Voyons ! tu ne me feras pas croire cela, à moi ! J’en arrive. J’ai vu Hubert. Il m’a juré ses grands dieux que tu ne lui avais pas écrit une seule fois ! Pourquoi t’obstiner à soutenir le contraire ?
— Mais, bon ami, vous ne me permettez pas de m’expliquer…
— Il n’y a pas d’explication, mademoiselle !
Aucune !… aucune ! Tu as écrit ou tu n’as pas écrit ! Je ne sors pas de là !
— J’ai écrit, mon tuteur, et très souvent.
— Alors fichtre ! Qu’est-ce que ces cachotteries de la part d’Hubert ? J’y perds mon latin ! Sarpejeu ! ne peut-on me dire la vérité ?
— C’est ce que j’essaie de faire, bon ami.
Hubert ne ment pas… et moi aussi je dis la vérité. Votre neveu n’a jamais reçu mes lettres, sauf la première, et encore… je ne l’avais pas signée de mon nom.
Le général se laissa tomber dans son fauteuil.
— Par exemple ! Voilà qui est fort !… Explique-toi, que diable ! Voilà une heure que je te le demande.
— Eh bien, bon ami, voici ce qui s’est passé.
Diane alors ouvrit tout son cœur à son vieil ami qui se demanda plus d’une fois, en l’écoutant, s’il entendait bien cette histoire romanesque sortir des lèvres de sa pupille : de la froide, pratique, insensible Diane, qu’il avait comparée naguère à une idole.
Diane lui avoua son ardent désir d’être aimée pour elle-même, malgré la question d’argent qui empoisonnait à ses yeux tous les sentiments, dans l’espoir de se faire aimer sous un nom d’emprunt.
— Très bien ! interrompit le général ; je comprends maintenant pourquoi Hubert affirme que tu ne lui as jamais écrit : il ignorait que c’était toi. Mais que vous ayez correspondu sous un nom ou sous un autre, le résultat est le même : je suis certain qu’il est tombé amoureux.
— Bon ami, je suis désolée d’accuser votre neveu, et c’est là le point le plus épineux de l’histoire, mais il est arrivé une chose à laquelle je ne pensais guère.
C’est qu’Hubert de Louvigny a fait fi de ma lettre et… qu’il l’a passée à l’un de ses amis.
Le général fit retentir la table d’un coup de poing.
— Le fou !… De sorte que toi, Diane de Trivières, tu as entretenu pendant un an une correspondance suivie avec un inconnu, qui est capable de s’être amouraché de toi ?
Elle baissa la tête et dit très doucement :
— Oui, je le crois… Mais ce correspondant, mon cher tuteur, n’est pas tout à fait un inconnu. C’est un officier de mérite que vous-même avez connu…
— Son nom ?
— Hervé de Kéravan, lieutenant au même régiment que votre neveu.
Le visage du général se détendit un peu.
— Ah ! cela aurait pu être pire !
M. d’Antivy se leva et se mit à arpenter son salon à grandes enjambées, tirant sa barbiche d’une main nerveuse.
Diane le suivait des yeux.
Elle entendait de temps à autre des phrases hachées sortir de sa bouche comme autant de boulets de canon :
« L’imbécile ! l’idiot ! Je lui tirerai les oreilles… A sa prochaine permission, je lui flanque quatre jours, aux arrêts, dans sa chambre ! Ça lui apprendra ! »
Tout à coup, le général se planta devant sa pupille :
— Enfin, puisqu’il est trop tard pour revenir sur toutes ces sottises… j’espère, du moins, que cette correspondance a cessé ?
— Oui, bon ami.
Diane regardait le bout de ses souliers vernis avec un petit air embarrassé.
Qu’y avait-il encore ?
Le général devint très rouge et dit d’un ton rogue :
— J’espère que tu as déjà oublié ces balivernes et qu’il n’en sera plus question ? Mettons qu’il y a de ma faute dans tout ceci : j’aurais dû te parler carrément. Puisque ces lettres ne sont pas signées de ton nom, elles ne te compromettront pas. Du reste, je connais Kéravan ; c’est un homme d’honneur.
Laissons cela.
A sa prochaine permission, je te referai faire la connaissance de mon neveu… Tu verras quel gentil garçon !
Allons, fillette, regarde-moi !
Que diable ! Je m’emporte, mais la minute d’après je n’y pense plus !
Tu deviendras ma nièce comme je l’ai résolu. Vous ferez un gentil ménage, Hubert et toi…
Il en sera quitte pour redemander tes lettres à son camarade… Cela ira tout seul !
Pendant ce petit discours, Diane avait pâli davantage. Elle reprit peu à peu son empire sur elle-même et, se levant, elle dit d’un ton calme :
— Bon ami, je ne vous ai pas encore tout dit. J’étais venue ce matin pour faire appel à votre affection comme à celle du meilleur ami de mon père. Je vous parle à vous qui le remplacez comme je lui parlerais s’il pouvait m’entendre.
Très ému, le général prit doucement la main de la jeune fille et la fit asseoir près de lui.
— Tu me fais peur, Diane. Que vas-tu me dire encore, grand Dieu !
— Voici, bon ami, c’est que vous aviez deviné juste : M. de Kéravan m’aime…
— Il ne te connaît pas !
— Pardon, Jacques et lui se sont liés l’été dernier ; nous nous sommes vus assez souvent. C’était pendant le séjour que ma mère fit en Suisse.
— Ah ! ta mère a la manie de changer de place ! Mais, mon enfant, remarque que c’est une chose dont on n’est jamais sûr…, à moins que l’un des intéressés ne l’avoue…
— M. de Kéravan ne me l’a pas avouée. Il sait la différence de fortune qu’il y a entre nous. Malgré cela, je suis sûre qu’il m’aime.
— Eh bien, ma chère petite, s’il t’aime, le pauvre garçon, c’est très regrettable ; mais ce n’est pas cette raison qui t’empêchera d’épouser Hubert ?
Il ne voulait donc pas comprendre !
Diane pencha la tête et, cette fois, une lueur rose aviva la pâleur de son teint.
Elle dit presque bas :
— Mon bon ami, je suis désolée de contrarier vos projets, mais… je n’épouserai pas un autre homme que M. de Kéravan.
— Ah ! ça, Diane ! tu as juré ce matin de me faire sortir de mon caractère ! Kéravan est un brave garçon, certes, un officier d’avenir. Mais, ma pauvre petite, il n’a pas le sou ; ce n’est pas un mari pour toi !
— C’est un mari pour moi si je l’aime ! Et c’est le seul que je puisse épouser, puisque c’est le seul que j’aimerai.
— Ta ! ta ! ta ! c’est à en perdre la tête, sacrebleu !
Je vous ai donné l’adresse d’un jeune homme, mademoiselle, pour que vous deveniez amoureuse de celui-là… et non d’un autre !… Et voilà comme on m’obéit !
— Ce n’est pas ma faute, mon tuteur, répondit Diane avec à-propos, c’est celle de votre neveu.
« Elle a raison, parbleu ! pensa le général, en se calmant tout à coup. Voilà qu’elle va pleurer maintenant ! Le diable soit des femmes ! J’étais plus tranquille en Champagne ! »
— Que dit ta mère de tout cela ? dit-il brusquement.
Diane dit en le regardant d’un certain air :
— Maman ne sait rien encore. J’étais venue à vous, bon ami… en toute confiance, parce que j’avais pensé…
— Que c’était moi qui aurais la corvée agréable d’aller demander ta main pour ce monsieur ?
Au fond, il était flatté que sa pupille l’eût pris pour confident de préférence à la marquise.
Il se laissa entourer le cou de deux belles mains, tandis qu’une voix câline disait à son oreille :
— Oui, mon cher bon ami : j’ai compté sur vous pour parler à maman ! Oh ! ne dites pas non, je vous en prie ! vous êtes si bon !
Mais le général détacha les mains de Diane et se remit à marcher en roulant ses épaules d’un air furibond.
— En voilà une corvée ! Parler à ta mère ! lui demander ta main pour un autre qu’Hubert !
T’aider à faire un mariage absurde, alors que je t’en avais arrangé un qui t’allait comme un gant !
Il plaisait à ta mère, il plaisait à ton tuteur, il aurait plu à Hubert… et à toi quand tu l’aurais mieux connu…
Non… non, mon enfant, ne compte pas sur moi pour cette besogne ! Tu as voulu embrouiller toute seule tes affaires, au lieu de suivre tranquillement le plan qu’on t’avait tracé… Arrange-les !… Je ne m’en mêlerai pas.
Diane se tenait assise auprès du bureau, la figure cachée dans ses mains.
De temps à autre le général lui lançait un regard entre deux bouts de phrases.
Soudain, il alla à elle, enleva les mains qui voilaient le beau visage désolé et, sortant son mouchoir de sa poche, il essuya les larmes qu’il avait vu couler entre ses doigts.
— Je suis furieux ! bougonnait l’excellent homme, en l’embrassant, furieux ! On le serait à moins ! Ce n’est pas une raison pour te désespérer. Allons… allons ! puisqu’il faut finir par céder, c’est entendu : je parlerai à ta mère.
Mais m’envoyer te demander en mariage pour un autre que pour mon candidat, bigre ! tu m’avoueras que c’est raide !
Diane revint chez, elle rassérénée : elle avait obtenu de son tuteur la promesse qu’il viendrait le soir même trouver la marquise entre cinq et six heures.
Elle ne devait pas être présente à l’entretien. D’autre part, elle s’était interdit de remettre les pieds chez Mme de Kéravan tant qu’elle n’aurait point obtenu le consentement de sa mère.
Vers quatre heures, ayant vu rentrer la marquise, Mlle de Trivières commanda l’auto et, pour tromper le temps de l’attente, elle se fit conduire dans divers magasins où elle avait à faire des emplettes pour la Biche-au-Bois.
Lorsqu’elle rentra, le général était parti.
Sa femme de chambre lui remit une lettre qu’on avait apportée en son absence.
Diane tressaillit en reconnaissant l’écriture d’Hervé ; elle monta à son appartement sans entrer dans le salon où l’attendait sa mère.
Elle décacheta la lettre d’une main tremblante et lut :
« Mademoiselle,
« Vous m’avez donné hier le plus immense bonheur, et de cela mon cœur vous gardera une reconnaissance infinie. Je me suis répété après votre départ les paroles magiques que vous aviez prononcées : oser, espérer !
« Hélas ! ce rêve est trop beau !…
« Souvenez-vous, mademoiselle, de ce que votre correspondant écrivait à Rose Perrin à la même époque. « Des raisons majeures me tiendront pour toujours éloigné d’elle. »
« Ces raisons existent.
« L’honneur, ma conscience, ma fierté m’interdisent de chercher jamais à me rapprocher de vous. Elles me font un devoir de me détourner de la félicité incomparable que vous m’avez fait entrevoir.
« Je ne vous dirai rien de mon déchirement. Un soldat n’a point le droit de penser à soi quand son pays est en péril.
« Je pars ce soir rejoindre mon poste, mais je vous aurai vue !
« Je connais maintenant toute la valeur de la femme sublime à laquelle je renonce, et je la supplie de ne pas me garder rancune d’un sentiment qu’elle comprendra…
« Adieu, mademoiselle. Je n’implore de vous qu’un souvenir dans vos prières.
« L’offensive est proche : la dernière, sans doute. C’est votre nom adoré que je répéterai en partant à l’assaut.
« Daignez agréer mes respectueux hommages.
« H. de Kéravan. »
Mlle de Trivières avait négligé d’allumer l’électricité tant elle était pressée de lire sa lettre aux derniers reflets du jour.
Il faisait complètement nuit quand elle eut achevé sa lecture ; malgré l’obscurité, elle demeura longtemps à cette place, le front appuyé à la vitre du jardin où les branches des lilas tournoyaient en gémissant sous les rafales du vent.
Un quart d’heure plus tard, entendant sonner la cloche du dîner, elle s’éveilla comme d’un songe, baigna longuement ses yeux rougis et descendit au salon.
En voyant entrer sa fille, Mme de Trivières lui dit d’un ton sec :
— Tu t’es fait attendre, Diane. Je désirais te parler avant le dîner. Maintenant il est trop tard.
— C’est inutile, maman. Je n’ai plus besoin d’entendre ce que vous aviez à me dire…
— Comment, c’est inutile ! Tu profites de la faiblesse de ton tuteur à ton égard pour me faire arracher mon consentement à un mariage ridicule et tu ne t’inquiètes pas de connaître ma réponse !
Tu t’imagines sans doute que je vais m’estimer très heureuse de donner ma fille et ses millions à un intrigant qui devait savoir parfaitement en te faisant la cour que…
— Ma mère ! interrompit la jeune fille.
Son cri était si douloureux qu’on eût dit que ces paroles l’avaient blessée.
La marquise remarqua alors les traits bouleversés de sa fille.
Celle-ci, pour toute réponse, lui tendit un papier d’un geste brisé.
— Voyez, lisez, dit Diane d’une voix contenue, comme vous avez peu sujet de l’accuser…
Quand Mme de Trivières eut fini la lecture de la lettre, elle resta un moment sans rien dire, la feuille entre les mains, confondue par la preuve d’un désintéressement qui lui avait paru impossible.
Puis, par l’effet d’un de ces revirements dont elle était coutumière, la marquise courut à sa fille qu’elle prit entre ses bras et, appuyant la belle tête brune sur son épaule, elle la baisa avec tendresse.
— Dianette, ma chérie, dit-elle, retrouvant l’appellation qu’elle lui donnait dans son enfance, pourquoi n’as-tu pas eu confiance en ta mère ? Pourquoi ne m’as-tu pas parlé plus tôt ?
— Oh ! maman, vous aviez toujours tant de choses à penser ! Et puis, savais-je moi-même avant-hier que nous en arriverions là ?… Vous m’aviez permis d’aller chez sa grand’mère. C’est là que je l’ai rencontré…
— Et tu lui as écrit pendant un an sans que je m’en doute ?
— Moi non plus, maman, je vous assure.
Je croyais écrire à Hubert ; vous-même m’aviez donné l’adresse.
— C’est vrai ! C’est ton original de tuteur qui est cause de tout avec ses idées romanesques. Il a bien réussi ! Et nous voilà bien avancées ! Tu n’épouseras pas son neveu, dont tu ne voudrais pas… et tu n’épouseras pas davantage ce monsieur qui ne veut plus de toi…
Te refuser, toi, ma fille ! Cela, c’est trop fort. Ce petit lieutenant a bien de l’audace !
— Mais, maman, vous lui reprochiez tout à l’heure d’oser prétendre à ma main et vous lui reprochez maintenant de se retirer !
— Tiens ! ne parlons plus de tout cela ! Je me suis déjà mise en colère avec ton tuteur. Oh ! je ne lui ai pas caché ma façon de penser. C’est assez pour un jour. Allons dîner.
Que dirais-tu d’un petit voyage à Vauclair ? Nous serons bientôt à Pâques.
— Oh ! oui, oui. Allons-nous-en, partons d’ici… Et à Vauclair plus qu’ailleurs.
J’y retrouverai mes malades, mes occupations. Cela m’empêchera de trop penser, de trop me souvenir…
Et elle ajouta en elle-même :
« De trop souffrir… »
CHAPITRE III
Le printemps à Vauclair.
Un printemps coupé d’averses, de gelées, de rafales, mais le printemps quand même.
Autour de l’hôpital, les crocus et les primevères apparaissaient sous l’herbe mouillée, les premières violettes sortaient leurs boutons corsetées de vert tendre et, dans les parterres du château, les beaux lis blancs, au cœur d’or, sonnaient les alléluias triomphants des dimanches de Pâques.
Diane de Trivières passait indifférente aux merveilles du renouveau ; elle ne regardait qu’en elle-même.
Elle y retrouvait sans cesse l’image mélancolique de deux yeux fiers au regard pénétrant.
Malgré qu’elle eût repris ses multiples occupations d’infirmière, qu’elle eût revu avec plaisir son œuvre agrandie, en plein essor, rien ne parvenait à rompre le sortilège malfaisant qui retenait son âme enchaînée dans un cercle de sombres pensées.
Comme autrefois, elle allait encore du château à l’hôpital aux mêmes heures ; sa blouse blanche passait dix fois par jour le long des salles qu’elle inspectait d’un œil vigilant, mais, comme le disait Rose avec tristesse :
« C’était mademoiselle et ce n’était plus elle : on croyait qu’elle était là, mais son cœur n’y était plus ! »
Quant à Mme Rose Plisson, elle y était bien certainement et plutôt deux fois qu’une !
Sa petite personne était devenue fort encombrante, mais on comprenait que c’était par une cause momentanée.
Sa figure brunie par les intempéries, ses joues fraîches et rebondies, ses bras potelés, ne rappelaient que de très loin l’ouvrière parisienne, la petite fleur du pavé de Montmartre, mièvre et pâle.
Aujourd’hui, c’était l’églantine des bois, dont le parfum était la franche gaieté qu’elle répandait autour d’elle, et il était clair que la fleur épanouie allait porter son bouton.
L’événement arriva précisément une nuit du commencement d’avril, pendant le séjour des châtelains à Vauclair.
On prévint au matin Mlle de Trivières de la naissance du bébé.
Avant d’entrer à l’hôpital, Diane alla faire une petite visite à sa protégée.
C’était touchant de voir les précautions que prenait Victor pour éviter de frapper le plancher avec sa jambe de bois.
Il avait l’air d’un gros corbeau sautillant et maladroit, lorsqu’il essayait de glisser sur un seul pied en se rattrapant à l’armoire qui gémissait sous son poids, ou lorsqu’il prenait dans ses grosses mains le fragile fardeau… Rose le suivait des yeux avec inquiétude et le suppliait, au nom du ciel, de s’asseoir et de ne rien faire.
Diane trouva la jeune maman allongée, son bébé dans ses bras.
C’était un joli spectacle de la voir à demi soulevée sur son lit blanc, ses mains pâles sortant de sa camisole festonnée et ses cheveux bouffants emprisonnés dans un coquet bonnet orné d’un ruban bleu.
Quand nous disons : « ses cheveux », il est bien entendu que les frisettes font exception.
Ces folles bouclettes se moquaient de toutes les barrières et de toutes les prisons. Elles s’épanouissaient sur l’oreiller, s’en donnant à cœur joie de sautiller de droite et de gauche ! Ici, du côté du papa, là-bas du côté du bébé, elles formaient, autour du front de Rose, une charmante auréole, qui accompagnait sa rayonnante maternité.
— Mademoiselle, dit la lingère, je vous avais promis un filleul, mais ce sera pour une autre fois ! Il faudra vous contenter d’une filleule.
— Je suis très contente d’avoir une filleule, répondit Diane. Nous profiterons de ce que je suis à Vauclair pour la baptiser. Avez-vous arrêté un nom ?
Cette question s’adressait aussi bien au père qu’à la mère.
Ceux-ci se regardèrent l’un l’autre, en souriant.
— Justement, nous en causions et nous nous disputions pour ce nom quand mademoiselle est entrée.
Victor voulait à toute force qu’elle s’appelle Rose, comme moi. Il disait, ce grand nigaud, — n’écoute pas, tourne-toi ! — il disait qu’il n’y aurait jamais trop de Rose Perrin et que, de cette façon-là, ça lui en ferait deux !
— Il n’y a plus de Rose Perrin, dit Diane.
— Oh ! pourtant, mademoiselle, fit la jeune femme en baissant la voix, à ma connaissance il y en a déjà eu deux : que mademoiselle se rappelle !
— Ne parlons plus de cela ; c’est du temps passé !
Et vous ? Comment désirez-vous appeler votre fille ?
— Moi, je voudrais l’appeler comme son père ; cela ferait Victorine ; c’est un joli nom !
Mlle de Trivières fit la moue, puis elle décida :
— Puisque je suis la marraine, il me semble que j’ai voix au chapitre. Voulez-vous que nous la baptisions Victoire. C’est un beau nom de guerre.
Rose battit des mains, au risque de réveiller le poupon.
— Victoire ! c’est très joli. Qu’en dis-tu, Totor ?
Totor était le petit nom d’amitié de Rose à son mari.
L’ex-soldat souriait béatement en approuvant de la tête. Il n’était guère plus habile à faire des phrases qu’à glisser sur le parquet sans sa jambe de bois ; mais il était bien heureux, c’était évident ; il voulait tout ce que voulait sa petite femme ; c’était à elle de décider…
— Allons ! mademoiselle Victoire, dit Rose, en tournant le bébé du côté de Diane, regardez votre marraine, votre belle marraine, vous pouvez en être fière ! Ça n’est pas comme… — elle jeta un coup d’œil du côté de Victor — comme certaines personnes qui ont des marraines à revendre, des marraines à la douzaine ; tu n’en auras qu’une, toi, ma jolie, mais une bonne et une belle !
A cet instant, le papa de la jeune Victoire fut pris d’une quinte de toux qui l’obligea d’aller prendre l’air sur le seuil de la porte.
Pendant qu’il se calmait, Diane dit d’un ton de reproche :
— Je croyais, Rose, que vous lui aviez pardonné. Pourquoi réveillez-vous les mauvais souvenirs ?
— Oh ! il faut qu’il se souvienne, mademoiselle. J’ai pardonné, oui, c’est vrai. Mais, quand on a été trompée une fois, il n’y a plus la même confiance !… Non, non, il faut qu’il se souvienne.
— Ne vous agitez pas. Je vais dire à votre mari de rentrer et je me dépêche d’aller à l’hôpital. Vous recevrez, ce soir ou demain, un petit cadeau pour ma filleule.
Victor entrait à ce moment, osant à peine regarder du côté du lit, mais Rose eut un geste vers lui, avec un sourire si doux qu’il s’avança sans nul égard pour le tac-tac de sa jambe de bois.
Avant de sortir, Mlle de Trivières eut le temps de le voir mettre un baiser maladroit entre les boucles folles, un baiser timide qui sollicitait un pardon que le sourire de Rose avait accordé d’avance.
Et Diane tira la porte avec un soupir sur ce joli bonheur qui était à moitié son œuvre.
Elle prit lentement l’allée des sapins. Une buée obscurcissait ses yeux.
Même cet humble bonheur ne serait point à sa portée ! Elle haïssait sa fortune qui, d’une façon comme de l’autre, la privait du seul bien dont son cœur souffrait le besoin.
« Je ne me marierai pas, se dit-elle. Je me consacrerai aux œuvres, à mon hôpital, aux enfants abandonnés… Puisque ma fortune m’empêche d’être heureuse, je leur donnerai tout…, tout ! »
Elle monta comme à l’ordinaire dans la salle vaste et claire où les malades la regardaient passer dans un silence respectueux ainsi qu’une lumineuse apparition.
Après son passage, ce jour-là, ils firent entre eux la réflexion que mademoiselle avait l’air moins triste. Elle les avait regardés avec une expression très douce, toute nouvelle, et cela les consola un peu de ne pas voir apparaître la frimousse de Rose, qui chassait toujours la mélancolie, et de ne plus entendre sa voix fausse qui égrenait, dans les escaliers et les couloirs, le refrain du Temps des cerises.
Mlle de Trivières se donna chaque jour davantage à sa tâche charitable.
Elle voulait contraindre son mal à céder, à se fondre dans la douceur de se donner, de n’être plus que la sœur compatissante des êtres souffrants, des mutilés de la gloire.
Elle y réussissait à de certaines heures. Mais à d’autres, quand la solitude la rendait à la vie intérieure, elle retrouvait sa peine aussi cuisante, son fardeau aussi lourd ; et elle se demandait avec effroi si elle devrait vivre ainsi des années dans l’amertume de stériles regrets.
Dans cette lutte secrète où l’âme de la jeune fille s’anoblissait en se purifiant, son corps perdait de ses forces. Le sommeil fiévreux, l’appétit languissant, Diane changeait de jour en jour d’une manière très sensible.
La marquise de Trivières, dont la tendresse maternelle avait été mise en éveil, remarquait ce changement et s’en désolait.
L’expression résignée du beau visage, les cernes bleus qu’elle remarquait sous les grands yeux tristes remplissaient la mère d’inquiétudes qu’elle voulait dissimuler.
Connaissant sa fille pour ce qu’elle était, si absolue dans ses sentiments, si ferme dans ses volontés, la marquise se demandait si elle n’eût pas mieux fait d’aider de tout son pouvoir à la réalisation de ce mariage, y consentir du moins de bon cœur, au lieu de se réjouir secrètement de la défection du jeune homme.
C’était trop tard !
Les tourments qui dévoraient Diane avaient encore d’autres causes que son amour déçu.
Bien qu’elle eût pris la résolution d’éviter tout ce qui pouvait la ramener au souvenir d’Hervé, elle suivait avec un tremblement les communiqués de la guerre se rapportant à l’offensive de Champagne.
Elle lisait chaque matin la liste des tués ou disparus, tremblant d’y voir le nom du lieutenant de Kéravan. Elle savait que son régiment prenait part à l’attaque déclenchée entre Soissons et Reims.
Les mots des communiqués relatifs à cette partie du front étaient les seuls qu’elle voyait. « Le Chemin des Dames, le mont Cornillet, Moronvilliers », ces noms se détachaient sur les autres en lettres capitales, et le cœur de la jeune fille battait à soubresauts violents, tandis qu’elle songeait : « Il était ici, il a marché à l’assaut en avant de ses hommes, il a dû traverser ces tirs de barrage meurtriers, c’est lui qui a pris cette tranchée, qui a poursuivi l’ennemi en déroute, sous un déluge de balles, dans des flots de sang… Hervé ! » Son amour s’exaltait à ces visions.
Et le pire était encore de ne rien savoir.
Sans être ni épouse, ni mère, ni fiancée, elle vivait la vie angoissée de celles qui attendaient en tremblant, dont l’espoir vacillant était à la merci d’une lettre… d’une nouvelle.
Un matin, qu’auprès de Rose convalescente, non loin du chalet, Diane causait avec la jeune femme assise sous le gros chêne, Rose tenait son enfant sur ses genoux et surveillait de loin son mari occupé devant le chalet. Celui-ci, grimpé à une échelle — par quel miracle d’équilibre ? — debout sur un seul pied, taillait les clématites et le rosier de la façade.
Rose dit à mi-voix :
— Il va tomber… c’est sûr ! Et après, comment fera-t-on pour le ramasser ? Mademoiselle l’entend siffler d’ici ? C’est qu’il est content ! Il a reçu ce matin une lettre d’un camarade de son régiment. Ça lui a fait plaisir d’avoir des nouvelles.
Mlle de Trivières avait des raisons personnelles pour s’intéresser au régiment de Victor, puisque c’était le même que celui de certain lieutenant.
— Quelles nouvelles a-t-il reçues de son régiment ? A-t-il été très éprouvé ? Était-il aux dernières affaires ?
— Oh ! oui, mademoiselle ! Et ils ont joliment écopé !… Pardon ! c’est des mots de Paris qui me reviennent… Il paraît que c’est leur régiment qui est entré le premier dans Noyon, pour en chasser les Boches ; et ils les ont poursuivis jusqu’à une autre ville qu’on appelle Ham… Il dit, ce camarade de Victor, que c’est un lieutenant de sa compagnie, un grand, qui a planté le drapeau français sur une forteresse qu’il y a là et, à cause de cela, on a donné à tout le régiment le droit de porter la fourragère. Victor m’a expliqué que c’est un cordon vert et rouge avec des aiguillettes d’or au bout qu’ils portent sur l’épaule… Et je me demandais si Victor aurait le droit de la porter, lui qui n’y était pas. Il est vrai qu’aussi, il aurait pu y être, et qu’il ne serait pas arrivé le dernier !
Rose se rengorgeait d’orgueil ; elle prit sa fille pour l’allaiter.
Une question brûlait les lèvres de Diane. Elle ne pouvait se décider à parler.
— Seulement, continua Rose, il en est resté sur le terrain ! Ah ! mademoiselle, c’est le cas de dire qu’on ne fait pas d’omelette sans casser des œufs !… Il dit qu’il n’en est revenu pour ainsi dire pas !… surtout les officiers.
— Quelques-uns, pourtant ?
— Oui, plus ou moins abîmés. Il n’y a que le lieutenant de Louvigny, un ancien de mon mari, qui n’a rien eu ; mais, lui… ses soldats disent qu’il est « verni ». Ils l’aiment bien.
Celui qu’ils aiment le mieux c’est un Breton.
Justement, m’a dit Victor, celui qui a planté le drapeau sur le fort.
— Comment se nomme-t-il ?
— Le lieutenant de Ki… Kér… enfin, un nom breton dans ce genre-là !
— De Kéravan, peut-être ?
— Oui, mademoiselle, Kéravan, c’est bien ça ! Le pauvre jeune homme ! C’était un brave, mais il l’a payé cher !
— Comment cela ? Est-ce qu’il est… il est ?
— Mort ? S’il ne l’est pas à cette heure-ci, il n’en vaut guère mieux ! Le camarade dit qu’il a reçu un éclat d’obus dans la tête et un autre dans le côté… On ne sait pas s’il est mort ou vivant.
Diane se leva ; elle manquait d’air.
Elle essaya de marcher, ses oreilles bourdonnaient. Tout à coup ses jambes fléchirent et elle tomba à la renverse avec un cri étouffé.
— Victor ! Victor ! cria Rose, appelle vite la sœur des Anges. Mademoiselle vient de se trouver mal.
Une heure plus tard, Mlle de Trivières, transportée au château, voyant au pied de son lit la marquise en larmes, lui dit doucement :
— Maman, ne pleurez pas…, venez près de moi.
Voyez-vous, la vie est si triste que je voudrais mourir. Au ciel on ne doit plus souffrir !
— Diane, mon enfant adorée, que dis-tu ?
Si tu te sentais malade, pourquoi ne me l’as-tu pas dit plus tôt ?
La jeune fille secoua la tête tristement.
— Je ne me sens pas malade… J’ai de la peine.
— Je le sais, ma Dianette, toujours la même cause. Mais, mon Dieu ! qu’y faire ?
— Rose ne vous a pas dit ce qu’elle venait de m’apprendre, là-bas, tout à l’heure ?
— Non, elle a dit seulement que vous parliez de la guerre et que tu t’étais trouvée mal tout à coup.
— Rose venait de dire qu’« il » a été blessé, mortellement blessé… Oh ! maman… je voudrais savoir.
— Nous le saurons, ma Dianette, je t’en supplie, reste calme ! Je vais faire rechercher où ce jeune homme a été soigné. Bon ami est à Paris, il s’informera… Je lui écris à l’instant…
— Vous ne me cacherez rien ?
— Non, à la condition que tu seras courageuse.
Tiens, voici ce bon docteur qui vient te voir.
Bonjour, docteur ! je vous attendais avec impatience.
Le vieux médecin de Vauclair, qui avait vu naître la jeune fille, comprit à demi-mot ce qu’on ne lui disait point.
De l’anémie, de la tension nerveuse, des points au cœur ; il prescrivit beaucoup de calme, une potion et des distractions.
Il partit en affirmant à la marquise qu’il ne voyait rien d’inquiétant dans l’état actuel de sa fille, mais que, cependant, il serait prudent de ne pas laisser se prolonger cette situation.
Mme de Trivières écrivit au général d’Antivy pour le prier instamment de faire toutes les recherches possibles afin de retrouver les traces du lieutenant de Kéravan.
Elle terminait en disant : « Et quand vous aurez retrouvé ce jeune homme, cet oiseau rare qui se permet de refuser deux millions et une fille comme la mienne, j’espère, général, que vous saurez lui faire entendre — si le pauvre garçon est toujours de ce monde ! — qu’il se doit au bonheur de cette enfant dont il s’est fait aimer… Hélas ! où est le temps où vous compariez Diane à certaine idole hindoue !… Elle souffre maintenant d’avoir le cœur trop sensible, oui, trop sensible !… Ma pauvre chérie, général, elle vous ferait pitié ! Prévenez-nous vite par un mot si vous avez des nouvelles. »
Dans la soirée, la malade reçut une autre visite qui lui fit du bien.
Ce fut celle du bon curé de Vauclair, qui venait, de lui-même, prendre des nouvelles, ayant appris l’indisposition de Diane par le médecin.
C’était un prêtre rustique dont la simplicité n’excluait point une grande finesse naturelle et une connaissance approfondie des âmes qu’il avait puisée dans son long sacerdoce.
Celle de cette jeune fille, qu’il avait jugée longtemps énigmatique, l’avait, depuis un an, rempli d’étonnement d’abord, puis d’une profonde admiration.
Pas à pas, il avait suivi son évolution, et il avait été heureux de constater dans cette âme pure, mais longtemps fermée à la charité, une floraison éclatante de vertus que la guerre avait fait éclore.
Suivant avec intérêt le développement de l’œuvre de la Biche-au-Bois, il s’en était institué l’aumônier volontaire et il n’était guère de jour où il ne passât y faire une petite visite.
Sa conversation fit le plus grand bien à Diane, qui passa une soirée et une nuit assez calmes.
Le lendemain, vers midi, Mme de Trivières reçut un télégramme ainsi conçu :
« Trivières. Vauclair. Sarthe.
« Mea culpa. Commence recherches. Aurez bientôt nouvelles. — d’Antivy. »
CHAPITRE IV
Jacques de Trivières était venu attendre sa mère et sa sœur à la sortie de la gare Montparnasse.
Très grand dans son costume de saint-cyrien, il s’était étonnamment fortifié durant son année d’école. Ses traits avaient pris une expression virile que complétaient son regard sérieux et sa fière tenue.
La génération des hommes très jeunes, au début du plus effroyable cataclysme qu’aura connu l’humanité, a été mûrie par les circonstances.
Les préoccupations qui s’agitent sous les fronts de vingt ans sont si différentes de celles que connurent leurs aînés, qu’on peut dire que cette époque aura vu des adolescents posséder le jugement et le tranquille courage des hommes faits, tandis que des jeunes hommes ont acquis l’expérience de vieillards.
En voyant paraître Diane auprès de sa mère, dans son costume de voyage en drap sombre qui accusait sa pâleur, Jacques fut frappé du changement qui s’était opéré en sa sœur depuis leur dernière rencontre.
Il s’en inquiéta, mais la jeune fille répondit hâtivement qu’elle n’était pas malade, qu’elle se portait très bien et s’informa de suite si, depuis sa sortie, le saint-cyrien avait revu leur tuteur.
Jacques l’avait manqué la veille, étant allé chez lui pendant que le général se présentait à l’hôtel de Trivières et demandait ces dames.
— Il n’a rien laissé pour nous ?
— Il a laissé dire qu’il reviendrait demain matin et a paru content d’apprendre que vous rentriez ce soir.
Après une nuit passée dans l’anxiété, Mlle de Trivières se leva avec la certitude que cette journée ne s’écoulerait point sans lui apporter la réponse qu’elle désirait et redoutait à la fois.
Vers dix heures, le général se fit annoncer. La marquise n’était pas encore sortie de sa chambre.
Diane descendit seule au salon.
Quand il la vit paraître, mince et blanche comme un lis, son visage torturé par la pensée intérieure qui brûlait comme une flamme dans ses yeux ardents, le vieillard lui trouva une physionomie tragique, un air de douleur résignée, dont la grâce touchante lui alla au cœur et le remplit de remords.