DEUXIÈME PARTIE (continued 2)
Reading edition
« Moi non plus, je n’ai point oublié notre traité d’alliance et j’y suis resté fidèle.
« Jugez-en :
« Étant à Paris en congé de convalescence, je n’ai pas cherché une seule fois à me rapprocher de vous… Je vous l’avais promis…
« Bien qu’il m’eût été facile de me renseigner, je ne l’ai même pas tenté : un officier n’a qu’une parole ! — Mais j’avoue, pour diminuer mon mérite, que Paris n’était pas le cadre où j’eusse voulu vous connaître si j’en avais eu le choix.
« Si j’avais pu choisir, j’aurais voulu vous voir dans le milieu rustique et champêtre que vous me dépeignez, tout occupée à vos simples devoirs, allant et venant, des enfants aux malades, des blessés à l’ouvroir, un sourire aux lèvres et l’âme légère !
« Ah ! petite amie, pourquoi existe-t-il des femmes si différentes ?… de splendides lis de serre chaude fiers, purs et superbes, mais qui savent à peine se pencher sur la misère humaine et que les émotions communes aux autres femmes semblent ne devoir jamais atteindre !
« Vous êtes, vous, douce amie, la rose des baies au charme discret. Votre grâce délicate n’attire pas les regards et ne recherche aucune louange.
« Lorsque vous faites le bien ce doit être comme une émanation naturelle de votre cœur : le doux parfum de la fleur !
« Que Dieu me garde des beaux lis fiers, et me conserve votre amitié, Rose !
« Nous sommes auprès d’un misérable village dont il ne reste guère que le souvenir, quelques caves et beaucoup de rats, des souris aussi, très jolies, que nous avons apprivoisées.
« Deux ou trois plus familières regardent courir ma plume de leurs petits yeux brillants où je veux voir une vague lueur d’intérêt.
« On se sent là si seul, si séparé du monde civilisé ; le mauvais temps porte aux humeurs noires ; il fallait la lettre de mon amie Rose pour secouer la vague de tristesse qui fait comme la pluie et s’insinue lentement…
« Ah ! quand le temps de l’action viendra-t-il ! Quand le grand souffle du combat viendra-t-il balayer les torpeurs de l’attente !…
« Alors il n’y aura plus de place pour le regret de ce que la vie aurait pu être, ni pour l’amertume des espoirs impossibles… Donner sa vie pour une belle cause, la sacrifier au plus grand et au plus pur amour, n’être enflammé que de la seule passion qui devrait faire battre le cœur d’un soldat : après l’amour divin, celui de la Patrie !
« Douce amie, puisque vous m’avez promis de prier pour moi, tâchez d’obtenir du Ciel ces faveurs…
« Je me reproche d’avoir peut-être assombri de ma tristesse votre « âme légère ». Vous m’avez dit un jour que vous étiez patiente. N’ai-je pas abusé aujourd’hui ?
« Toujours votre respectueux et dévoué,
« H. de L. »
Le charmant garçon, se dit Diane en refermant sa lettre. Qu’est-ce qui peut le rendre triste ?…
… Je me demande si « l’autre » saurait écrire comme lui ?…
Mlle de Trivières aperçoit l’autre lettre où son adresse est tracée d’une écriture féminine, correcte, inconnue.
Elle décachète et lit :
Mlle de Trivières
La Biche-au-Bois par Bonnétable (Sarthe).
« Mademoiselle,
« Je me permets de m’adresser directement à vous à l’instigation d’un soldat mutilé dont j’ai reçu la visite et qui me charge de vous supplier de vouloir bien vous intéresser à lui.
« Le pauvre garçon a payé largement sa dette à la patrie, ayant perdu une jambe en Champagne.
« Réformé, il est rentré chez sa mère, brave concierge du quartier Montmartre et cherche actuellement un emploi afin de la décharger de son entretien. Mais cette question n’est pas celle qui lui tient le plus à cœur.
« Cet ancien soldat se recommande à vous, mademoiselle, connaissant l’influence que vous possédez sur la jeune fille avec laquelle il était fiancé.
« Elle se nomme Rose Perrin, et elle est à votre service en qualité de lingère… Vous avez eu la grande bonté de vous intéresser à sa santé.
« Rose, qui avait gardé jusqu’en ces derniers temps une correspondance régulière avec ce jeune homme, a cessé complètement de lui écrire depuis qu’il a été blessé.
« Ainsi que je l’ai affirmé au pauvre garçon désespéré de son abandon, je ne puis croire que la cause en soit sa mutilation si digne de pitié.
« Cette petite ouvrière était remplie de cœur, elle n’est point de celles qui reviennent sur leur parole pour un semblable motif, cependant j’avoue que je ne comprends rien moi-même à son silence obstiné, et j’ai promis au fiancé malheureux d’obtenir, mademoiselle, votre intervention en sa faveur.
« Je connais assez votre bonté compatissante dont j’ai eu la preuve par l’intérêt que vous avez témoigné à mes pauvres blessés, pour être assurée que vous n’hésiterez pas à confesser Rose et peut-être à la faire revenir à de meilleurs sentiments envers le malheureux à qui elle s’était promise.
« Recevez de nouveau, mademoiselle, l’expression de ma sincère gratitude, et les sentiments tout dévoués de
« Marie Lancelot, « 189, avenue de Longchamp, Paris. »
« Voici une commission peu facile », pense Diane.
Elle réfléchit longuement, et, tout à coup, un sourire éclaire son visage.
Elle se lève et se dirige vers le chalet.
— Ah ! petite obstinée, pense-t-elle, nous verrons qui aura le dernier mot !
Bien seule dans l’ouvroir — il va être six heures et demie : c’est l’heure du repos du soir. Diane s’asseoit devant son bureau et trace ces lignes :
« Mademoiselle,
« Je reçois à l’instant votre lettre et voici la solution à laquelle je me suis arrêtée comme étant la plus pratique et comme celle qui doit donner le meilleur résultat.
« Je n’ai pas confessé Rose qui s’obstine dans une idée fixe.
« Je pense que mon intervention serait inutile et j’estime que si quelqu’un est mieux qualifié que tout autre pour plaider sa cause ce ne peut être que le coupable lui-même — coupable d’avoir eu quatorze marraines ! Tel est son crime.
« J’ai décidé que M. Plisson prendrait le train pour Bonnétable au jour le plus proche et viendrait en personne présenter ses excuses et obtenir son pardon.
« A en juger d’après certains indices, je ne crois pas que ce soit une chose impossible.
« Il pourra même passer plusieurs jours à la Biche-au-Bois — si tout s’arrange comme je le pense — et, si le pays lui convient, y rester en qualité de gardien.
« L’emploi manque encore de titulaire.
« Je cherchais justement un homme honnête et, de préférence, un mutilé de la guerre.
« Nous fixerons ultérieurement ses appointements.
« Vous trouverez ci-inclus, mademoiselle, deux billets de cent francs.
« Je vous prie de vouloir bien en donner un à Plisson pour le défrayer de ses frais de voyage et de garder le second que vous emploierez à des douceurs pour vos blessés.
« Recevez, mademoiselle, l’expression de mes sentiments distingués.
« D. de Trivières. »
Diane finit d’écrire les derniers mots quand la petite sœur des Anges entre sur la pointe des pieds portant très haut, avec une infinie précaution, une superbe guirlande de papier… La sœur s’approche de la cheminée où elle dispose son œuvre avec art, puis recule de deux pas pour juger de l’effet, et enfin tourne sa cornette du côté du bureau, où elle rencontre le regard de Mlle de Trivières.
— C’est joli ? mademoiselle, demande la sœur en rougissant.
— Très joli, répond Diane, retenant un sourire.
Les roses de papier luttent de couleur avec les joues de la sœur des Anges, mais c’est à leur désavantage.
— Ma sœur, dit Diane en faisant un signe, venez ici, je vais vous dire un secret.
Sœur des Anges palpite rien qu’à l’idée d’apprendre le secret, mais sa joie et son enthousiasme débordent quand elle le sait et elle s’écrie en battant des mains comme une enfant.
— Oh ! Mademoiselle, la bonne idée ! Cette fois, si l’endurcie résiste, il n’y aura plus qu’à l’abandonner à la divine Miséricorde.
— Elle ne résistera pas, ma sœur. Maintenant vous seriez bien aimable d’aller dire à la ferme qu’on attelle les poneys, je vais être en retard pour le dîner et je n’aurai pas le temps de changer de robe.
Cinq minutes plus tard, Mlle de Trivières, emportant sa lettre, franchit la distance qui la sépare du village d’abord, où elle s’arrête devant la poste, puis du château.
Elle accélère le pas vif des poneys en franchissant la grille, car elle entend résonner les premiers coups de la cloche du dîner ; elle sait qu’on attend des invités.
CHAPITRE V
Diane entra dans le grand salon au moment où Mme de Trivières prenait le bras de sir Richardson pour passer à la salle à manger.
La marquise jeta à sa fille un regard de reproche et dit cependant avec un sourire aimable à l’Américain qui saluait :
— Vous connaissiez ma fille, je crois ?
Sir Richardson répondit avec un fort accent et en cherchant ses mots :
— J’ai eu l’honneur, chère Mrs Stevens, un long temps avant d’être présenté, et quand on a eu le plaisir de voir mademoiselle une fois… on n’oublie pas !
Diane sourit en réponse au compliment, puis salua au passage Mrs Richardson qui suivait au bras du comte de Voylans.
Il y avait en tout une douzaine de convives, y compris les hôtes du château.
Les invités du cru étaient deux vieux ménages, voisins de campagne, plus deux officiers venus à cheval du cantonnement de Bonnétable.
Diane s’excusa de son retard sur ses nombreuses occupations, et la baronne de Rivoire, qui s’intéressait aux œuvres de bienfaisance du pays, s’informa des progrès en cours à la Biche-au-Bois.
Elle manifesta son admiration de ce que la jeune fille avait su créer avec ses seules ressources.
Sir Richardson écoutait attentivement.
Très grand ami de la France, l’Américain s’y était fixé depuis qu’ayant cédé la direction de ses immenses affaires à son fils unique, il s’était trouvé libre de suivre ses goûts.
Depuis la guerre, il avait largement contribué aux œuvres fondées par ses compatriotes pour venir en aide à la France.
Et, sans embarras, sans faste, saisissant les occasions qui s’offraient ou les faisant naître, sir Reginald Richardson répandait l’or à pleines mains et soulageait des misères sans nombre.
L’initiative de cette belle jeune fille dont la haute taille gracieuse, les manières libres, le ferme et droit regard, lui rappelaient les façons de ses compatriotes, lui plut. Il admira la volonté, l’esprit d’organisation qui avaient su créer une œuvre avec des ressources limitées.
— Splendide fille, pensait sir Reginald en regardant Diane ; grand nom, caractère, énergie, beauté et de la race ! By Jove ! tout à fait la femme désirable pour mon Joe. Il serait fier de présenter à New-York cette fille de marquise… Attention !… Il faut voir.
Il se ménagea dans la soirée un tête à tête avec la jeune fille, sous prétexte de faire un tour au bord du bassin où les cygnes, leur long col replié sous la neige de l’aile, dormaient au clair de lune.
Sir Reginald n’était pas sensible à la beauté des cygnes ni à celle du clair de lune, mais il l’était beaucoup aux attraits de la charmante fille en robe blanche qui marchait à son côté !
Leur conversation avait pris un tour général sur les mérites respectifs des deux pays amis. Sir Richardson s’étendit aussi sur ceux de son fils.
— Joe Richardson sera un rude combattant.
Un bon garçon, mon Joe, vous savez : du cœur, de la tête, du jarret et une bonne poigne !…
Un garçon qui rendra une femme heureuse !
Diane écoutait distraitement.
Soudain, l’Américain dit sans transition :
— Je désire, miss Diana, je désire vivement visiter le sanatorium, l’école des enfants, l’ouvroir.
Je suis curieux de cette Biche dans les bois dont vous avez entretenu vous-même à table avec la forte dame en noir.
— Dès demain, sir Reginald, nous nous proposons de vous emmener là-bas si toutefois ce n’est pas un ennui pour vous ?
— Tout à fait le contraire, miss Diana.
— A côté des œuvres dont vous vous occupez, c’est si peu de chose ! Un simple chalet dans les bois avec quelques malades, une cour de ferme où jouent des enfants… Ce n’est rien !
Je rêverais, moi aussi, de plus grandes choses…
— Il ne faut pas rêver, miss, il faut agir.
Sur cette parole laconique, sir Reginald jeta son cigare et ils rentrèrent au salon.
Après la soirée, quand ils furent rentrés dans leur appartement, sir Reginald dit à sa femme :
— Jessie, jolly girl, je pense bientôt vous faire une surprise.
— Agréable, cher ?
— Certainement, puisque c’est une surprise pour vous. A very pleasant one !
— Oh ! dites ?
— Non, c’est encore trop tôt. Attendez !
— All right, dear !
Mrs Richardson passa dans le cabinet de toilette et son mari, s’asseyant devant une table Empire destinée à cet effet, écrivit le brouillon d’un télégramme qui devait être câblé le lendemain à New-York.
C’était sa manière habituelle de correspondre.
« Monsieur Joe Richardson,
« 278, 5th Avenue, New-York.
(Nous traduisons.)
« Cher fils, laissez les affaires à Smith. Partez par le prochain paquebot. Venez en France.
« Trouvé pour vous splendide fiancée, grand nom, petite fortune, tout à fait la chose pour vous. Je vous attends château de Vauclair, Bonnétable (Sarthe). Vous oublierez miss Smith ; celle-ci est préférable, mais il faut conquérir.
« Affectionately yours.
« R. Richardson. »
— A partir de demain, je regarde avec attention dans le Herald les noms des navires torpillés.
Sur cette parole de tendresse paternelle qu’il proféra à mi-voix, l’ex-directeur de cinquante usines et le propriétaire d’un quartier de New-York s’endormit et fit les songes les plus agréables.
Il y vit passer tour à tour un lac agrémenté de cygnes, une jeune fille belle comme une reine… Celle-ci contemplait avec admiration l’héritier de la raison sociale, Richardson Smith and Co, lequel se tenait à ses pieds, une main sur son cœur et l’autre appuyée sur la tête d’une biche blanche, le tout dans un décor de verdures.
Un petit vent d’est, rafraîchissant et chargé de l’odeur résineuse des sapins, faisait trembler les corolles des clématites lorsque, le jour suivant, vers quatre heures de l’après-midi, Rose Perrin dit à Mlle de Trivières, occupée à compter des bandes de pansement :
— Mademoiselle, j’entends les voitures… les voilà. Elles sont dans l’avenue.
On appelait l’avenue la simple allée de sapins, pareille à toutes les autres, mais aboutissant directement du château à l’ancien pavillon de chasse.
Deux automobiles débouchaient dans la petite clairière et stoppaient devant l’entrée.
Diane parut sur le seuil au milieu de son état-major d’ouvrières et de gardes-malades. Au même instant, la troupe d’enfants, sous la conduite de la sœur Philomène, sortait du chemin de la ferme.
Une fillette en blanc, portant un gros bouquet, marchait la première ; elle devait avoir l’honneur de réciter le compliment de bienvenue à Mme la marquise.
Voyant descendre d’auto deux dames également belles et respectables, l’enfant hésita, ne sachant à laquelle s’adresser, et Mrs Richardson faillit recevoir l’hommage destiné à la châtelaine, bévue qui eût été fort sensible à Mme de Trivières.
Cependant, la marquise répondit très gracieusement au compliment ; elle daigna accepter le bouquet et adressa même quelques mots de félicitation à sœur Philomène sur la bonne tenue de ses enfants.
Et ces derniers, en souvenir des bonbons qu’ils avaient reçus et dans l’espoir de ceux qu’ils attendaient encore, se mirent, sur un geste de la bonne sœur, à crier à pleins poumons :
— Vive madame la marquise !
Très sensible à l’accueil chaleureux qui lui était fait, Mme de Trivières, saluant de droite et de gauche, prit le bras que lui offrait sir Richardson et entra au chalet, suivie de tout son monde.
La visite dura plus d’une heure et se termina par celle de la ferme, où un goûter champêtre était préparé.
Sir Reginald approuvait et admirait tout ; les dames s’extasiaient, la marquise s’avouait étonnée et satisfaite.
Elle laissait sa fille faire les honneurs de chez elle, expliquant à ses amis comment le domaine de la Biche-au-Bois appartenant à ses enfants par héritage, elle les laissait entièrement maîtres d’en disposer. Comme on retournait du côté du pavillon où attendaient les autos, sir Richardson, qui marchait auprès de Diane, laissa passer le groupe de visiteurs pour s’arrêter au milieu de la clairière, d’où la vue embrassait la vallée.
On découvrait de là, à une courte distance, les tours du château ; sur la droite, le village de Vauclair et un peu plus loin, à gauche, le gros bourg de Bonnétable.
Il répéta à plusieurs reprises :
— Beautiful country… Splendid country !
— N’est-ce pas, dit Diane, que c’est un beau pays ? L’endroit est si favorable à nos convalescents que ceux qui arrivent à la Biche-au-Bois n’y restent que très peu de temps ; ils repartent guéris au bout de peu de jours. Quant aux enfants… vous avez vu leur mine ?
— Je pense, dit sir Reginald après un silence pendant lequel il n’avait cessé de fouiller le terrain du regard, je pense que c’est une pitié qu’il n’y a pas ici plus de sept ou huit malades et une si petite quantité d’enfants… Qu’est cela ? Rien.
Ce qu’il faut dans ce splendide pays avec cet air vivifiant, c’est soixante ou quatre-vingts malades et cent enfants !
Diane eut un petit rire :
— Oui, sir Reginald, je pense comme vous.
Mais ces idées font partie des rêves ambitieux dont je vous parlais hier. Tout cela est magnifique… en imagination.
— Ah ! que vous êtes bien Française, miss Diana !
Bien que vous soyez une pratique petite femme, vous me répondez par l’imagination quand je parle, moi, de réalités… Que vous ai-je dit hier, miss Diana ?
— Je ne me souviens plus, dit-elle, ne sachant où l’Américain voulait en venir.
— J’ai répondu : il ne faut pas rêver : il faut agir… Well ! we will act ! (Nous agirons !)
— Vous oubliez, dit-elle d’un ton pratique, que nous avons déjà beaucoup de peine à entasser dans un si petit espace un ouvroir, un refuge d’enfants et huit convalescents.
« Nous avons fait des dortoirs en abattant quelques cloisons et c’est à peine suffisant !
« Il serait vraiment impossible de…
— Ne dites pas impossible : ce mot n’est ni français ni américain.
Voici : j’ai encore besoin de penser pour mûrir mon idée, car j’ai une idée.
Elle est petite encore, mais elle deviendra une vraiment grande idée !
Je vois déjà ce que nous pouvons faire.
Il faudra élargir ce rond-point ; abattre des deux côtés ces arbres inutiles ; bien dégager le plateau et bâtir ici — il indiquait l’endroit avec sa canne — l’hôpital ; un hôpital modèle avec cinquante chambres, des dortoirs, salles de désinfection, de chirurgie, etc. Nous abattons ce pavillon…
— Ah ! non, s’écria Diane, s’il vous plaît, ne touchons pas au pavillon ; mon père l’a fait construire et il aimait à y venir souvent… J’y tiens !
— Question de sentiment ! Ah ! Française ! Laissons donc le chalet debout. Il servira de lieu d’isolement pour les maladies contagieuses.
Elle demanda, croyant toujours qu’il plaisantait :
— Et mon ouvroir ? Qu’en faites-vous ?
— Nous le mettons à la ferme avec les enfants.
— La ferme avec cent enfants et l’ouvroir !
— Je ne parle pas de ce misérable bâtiment, miss Diana — excusez-moi, nous parlons affaires — mais d’une construction nouvelle, claire, spacieuse, confortable, construction arrangée spécialement pour les besoins de la jeunesse.
Vous mettrez là quelques-unes de ces respectables personnes avec des voiles et des bonnets blancs, les sisters, ce sera parfait ! Que pensez-vous de mon idée, miss Diana ?
— Je pense, sir Reginald, que vous vous amusez à vous moquer de mes rêves ambitieux…
L’Américain répondit d’un ton froid :
— Je m’amuse rarement, je ne plaisante jamais et je pense : un vrai gentleman serait honteux de se moquer d’une femme, spécialement une charmante, brave et intelligente fille comme vous. On nous attend, miss Diana, venez, nous reprendrons plus tard cette conversation.
— Oh ! sir Reginald, exclama la jeune fille avec un mouvement de joie, vraiment tout ceci est sérieux ? Je pourrai voir réaliser mes plus chers désirs à la Biche-au-Bois ?
— Oui, miss de Trivières, dans l’avenir, les habitants de ce pays et les convalescents guéris par vos belles mains rapprocheront votre nom avec le nom de Richardson dans leur action de grâces. Et il ne tiendra qu’à vous, ajouta-t-il d’un ton de voix plus bas comme ils se rapprochaient des autos, que ces noms deviennent unis d’une façon plus intime.
— Je ne vous comprends pas, murmura Diane.
— Vous ne devez pas comprendre encore, c’est trop tôt. Mais voici madame votre mère qui nous fait signe… Rentrez-vous avec nous ?
— Non, je vous retrouverai ce soir, au dîner.
La jeune fille, après avoir salué ses hôtes, regarda partir les voitures sans faire un seul mouvement… Elle était encore stupéfaite par tout ce qu’elle venait d’entendre et intriguée surtout par le sens caché des dernières paroles de l’Américain qu’elle ne parvenait point à s’expliquer.
CHAPITRE VI
— Mademoiselle, dit la sœur Philomène à Diane qui arrivait le lendemain à la ferme, les mains pleines de jouets pour les enfants, dont les hôtes du château avaient bourré sa charrette anglaise, mademoiselle, il est passé tout à l’heure un soldat amputé d’une jambe et qui vous demandait.
— Un amputé ? Venait-il de l’hôpital de Bonnétable ?
— Non, mademoiselle, il arrivait de Paris, et il venait à pied de la station ; il m’a dit qu’il s’appelait Victor et qu’il venait pour la chose que mademoiselle savait bien.
— Merci, ma sœur. Je vais voir.
— Il n’a pas voulu en dire davantage. Je lui ai indiqué le chemin du pavillon, il doit y être en ce moment…
— Prenez ces jouets, ma sœur, vous les distribuerez.
Diane s’empressa de rentrer, elle souriait d’avance de la figure qu’allait faire Rose en voyant surgir devant elle le pécheur repentant.
La première personne qu’elle rencontra dans le vestibule fut la petite sœur des Anges qui vint à elle, plus rouge qu’une cerise, un doigt sur ses lèvres et les yeux brillants.
Elle chuchota :
— Mademoiselle, « il » est arrivé ; je l’ai fait entrer sans rien dire dans le petit parloir et puis j’ai été « la » chercher.
— Elle a consenti à le voir ?
— Elle ne savait pas que c’était lui ! Je lui ai dit que quelqu’un la demandait, je l’ai poussée dans le parloir, j’ai refermé la porte… et voilà !
La sœur des Anges soupira de contentement.
— Ils y sont encore ! acheva-t-elle.
— Y a-t-il longtemps ?
— Dix minutes, peut-être…
Mlle de Trivières réfléchit qu’en dix minutes on peut dire beaucoup de paroles et que si la rupture devait être consommée le tête-à-tête aurait déjà pris fin.
On pouvait donc présumer que tout allait bien.
En effet, Diane ayant pris la précaution de tousser avant d’entrer, pénétra dans le petit parloir.
Victor Plisson était précisément occupé à signer le traité de paix de baisers sonores plaqués sur les fossettes de Mlle Rose qui riait, ayant encore au bord des cils des gouttes perlées telles qu’on en voit briller sur le rosier étincelant aux premiers rayons d’un soleil de juin.
Victor Plisson était un homme de peu de paroles. Il alla droit au fait.
— Mademoiselle, dit-il à Diane d’un ton respectueux, j’ai décidé Rose à nous marier le plus vite possible. Pour ce qui est de la place que mademoiselle a la bonté de m’offrir, elle me convient, surtout comme ce pays-ci plaît à Rose, qui ne veut pas, même pour moi, — il jeta un regard à sa rougissante fiancée, — même pour moi, quitter mademoiselle… Alors, en nous prenant tous les deux, ça ferait le ménage, et mademoiselle n’aura pas à s’en repentir…
— Oui, ajouta Rose, j’ai dit à Victor que s’il me fallait quitter mademoiselle, notre mariage était rompu… J’ai pardonné les… les autres personnes, mais je ne lui pardonnerais pas de m’enlever d’ici. J’espère qu’avec le temps et… avec moi — un petit sourire à l’heureux fiancé — avec moi, il s’habituera au pays et qu’il ne s’y trouvera pas trop malheureux !
— Mademoiselle l’entend ! s’écria le brave garçon ravi, pendant que Rose enfouissait ses frisons sur son épaule, comme si je pouvais me trouver malheureux là où elle est ! Mais elle est rusée comme une ablette, elle aura toujours le dernier mot.
Le jour même, l’amputé, promu au grade de gardien en chef de la Biche-au-Bois, prenait possession de son poste.
Mlle de Trivières apprit avec plaisir qu’outre ses fonctions, Victor serait capable de cultiver la terre avoisinant la ferme, de soigner la basse-cour et le clapier, de conduire au besoin et de remplacer le chauffeur, qui se rendait à Bonnétable tous les matins pour les besoins de la colonie. C’était une précieuse acquisition, et Mlle Rose disait en se rengorgeant à la sœur des Anges, sa confidente :
— C’est un homme capable ! On irait loin pour trouver son pareil ! Il a quelquefois des idées d’indépendance, mais vous verrez, ma sœur, quand nous serons mariés, si je le mettrai au pas !
Ce même jour, au château, sir Reginald recevait cette réponse de son fils :
« New-York, 20 juin 1916.
(Traduction.)
« Prendrai prochain bateau si vous l’ordonnez, mais mon cœur est brisé. Engagé à miss Smith depuis deux ans, je l’aime. Elle m’aime.
« Cher père, je vous supplie encore, réfléchissez. Attends confirmation avant départ.
« Miss May is a sweet girl, pensez à cela.
« A respectful shake-hands from your
« Joe. »
(Réponse.)
« Vauclair, 22 juin 1916.
« Je ne puis, dear Joe, que confirmer dernière dépêche. Venez !
« Miss May est une douce fille, oui… Mais Mlle de T… est une fascinating beauty.
« Vous serez fier, old Joe, avec une telle femme à votre bras. C’est votre père qui vous le dit, et il s’y connaît. Make haste.
« Sincerely yours.
« R. Richardson. »
Depuis près d’une semaine qu’avait eu lieu la visite du château au pavillon, sir Reginald n’avait plus reparlé à Diane de ses projets, mais elle comprenait qu’il y pensait toujours.
Il avait, en la regardant, un air de malice plein de sous-entendus, et plusieurs fois, en rentrant au château, elle avait surpris l’Américain causant confidentiellement avec la marquise.
Ils se taisaient en la voyant.
Ce mystère ne laissait pas que de l’intriguer.
S’agissait-il seulement de l’hôpital en projet ou d’une question qui la touchait de plus près ?
Diane savait l’existence du fils Richardson, mais la mère ayant fait un jour, devant elle, allusion aux fiançailles de son Joe, elle ne soupçonnait pas qu’une proposition de mariage pût lui venir de ce côté.
Un après-midi, à la Biche-au-Bois, on vint avertir Mlle de Trivières qu’un monsieur demandait à la voir.
Diane se rendit au petit parloir et vit avec étonnement sir Reginald, avec qui elle avait déjeuné et qui ne lui avait pas annoncé sa visite.
Très étonnée, elle lui tendit la main en disant :
— Quelle bonne surprise, sir Richardson. Je ne m’attendais pas au plaisir de vous voir cet après-midi.
Vous deviez aller visiter le château de Bonnétable avec ma mère et nos amis…
— J’ai donné un prétexte, miss Diana. Je désirais causer avec vous loin des curieuses oreilles.
— Nous pouvons parler ici en sûreté. Voyons, de quoi s’agit-il ? Est-ce de votre grand projet ?
— Oui, premièrement. Ma petite idée a fait du chemin ces jours passés. J’ai téléphoné à Prévôt, mon architecte, à Paris.
La difficulté sera de trouver assez d’ouvriers. Nous en ferons venir de Suisse, s’il le faut.
Il sera nécessaire, peut-être, miss Diana, que vous obteniez une autorisation de votre tuteur.
— Je suis majeure, dit Diane, mais mon frère est encore mineur et ce domaine nous appartient à tous deux. Je connais d’avance la réponse de mon frère et je suis certaine d’obtenir l’autorisation de notre tuteur.
— Bien. L’architecte est prévenu, le plan va être fait ; il n’y aura plus qu’à commencer quand vous l’ordonnerez.
C’est vous, miss Diana, qui poserez la première pierre de l’édifice et, si vous voulez m’accorder cette faveur, j’en serai le parrain…
Diane tendit sa main et dit avec émotion :
— Vraiment, sir Reginald, je ne sais comment vous exprimer toute ma reconnaissance !
— Ne cherchez pas, chère miss, j’ai trouvé un moyen.
— Vous ? sir Richardson ?
— Oui. Mon moyen se nomme Joe Richardson et, avec le consentement de la respectable marquise, votre mère, je vous demande si vous n’auriez pas de répugnance à faire sa connaissance ? Mon fils viendra exprès d’Amérique pour avoir l’honneur de vous être présenté… à vous la plus fascinating girl du vieux monde.
Ayant prononcé cette longue tirade d’un ton solennel, sir Richardson demeura immobile, son chapeau à la main, fixé au sol dans une attitude rigide et les regards rivés sur la jeune fille.
Diane fit attendre un instant sa réponse.
Elle pensait :
« C’est le vingtième. Encore un ! »
Puis, elle revit le long regard douloureux de celui qui l’aimait.
Elle se tourna lentement du côté de l’Américain et répondit avec effort :
— Je suis étonnée, sir Reginald, que ma mère ne vous ait pas fait part d’un projet de mariage qui a été ébauché par elle-même et par mon tuteur avec… un ami d’enfance, le propre neveu du général d’Antivy.
— Well, miss Diana, si vous n’aimez pas l’ami d’enfance et si le projet est seulement ébauché, je pense vous pouvez rompre ? Joe Richardson est un beau garçon, vous savez, un mètre quatre-vingt-deux de hauteur, solide santé, le cœur à la bonne place et, enfin, bonne fortune, c’est mon unique héritier. Joe vous aimera et vous serez une heureuse femme.
Diane eut un léger sourire.
Cette manière de mêler les affaires au sentiment était bien américaine ; le pratique et l’idéal tout ensemble.
Comme elle ne répondait pas :
— Miss Diana, ajouta sir Reginald, d’un ton moins assuré, je ne vous demande aujourd’hui que de consentir à recevoir mon fils, à l’étudier comme un « aspirant » possible à l’honneur de votre main. Quand vous le connaîtrez, j’ose espérer que votre cœur parlera pour lui.
En Amérique, nous faisons toujours des mariages d’inclination : vos sentiments seront libres, miss. Quand vous aurez vu et jugé, vous direz oui… ou non, simplement… et si c’est non, Joe reprendra le prochain paquebot… Ce sera pour lui une petite promenade qui lui donnera le plaisir de revoir la France.
Pendant que l’Américain parlait, Diane se disait :
« A quoi bon le laisser venir ? Je serai plus gênée de dire non après, surtout si ma mère s’est mis en tête de me faire faire ce mariage.
« Je sais que je dirai non… Pourquoi ? Qu’importe, je le sais !… Il vaut mieux trancher la question maintenant… »
Elle répondit avec fermeté, en plongeant son regard droit dans les yeux anxieux de sir Reginald :
— Je pense, cher monsieur, que cette petite promenade en France, qui pourrait porter préjudice aux affaires de monsieur votre fils, sera parfaitement inutile.
Je n’ai point le plaisir de connaître M. Joe, sauf par le portrait flatteur que vous m’en faites. Je suis donc bien à mon aise pour vous déclarer que je ne suis pas disposée à me marier maintenant et peut-être avant longtemps…
— Vous attendrez le retour de l’ami d’enfance ?… S’il revient !… Ah ! Miss Diana, je vois clair ! Vous êtes rougissante… Vous ne dites pas non…
« Vous aimez !
« Oui, je comprends, j’aurais dû me douter, belle comme vous l’êtes… Votre cœur est pris. Joe viendrait trop tard…
Vous êtes une fille avec une noble nature, tout d’un seul morceau, vous êtes incapable de changer. La question d’argent est nulle pour vous… Bien ! bien ! Je ne briserai pas votre cœur… ni celui de Joe… et de miss Smith aussi… Je n’insiste pas ! Joe choisira un autre temps et une autre place pour faire son petit voyage et, by Jove ! ce sera un voyage de noces ! avec la sweet girl ! La respectable marquise, votre mère, sera désappointée, je le suis également… mais, no matter ! Moi aussi, j’avais mes ambitieuses pensées, vous me faites comprendre qu’elles sont impossibles… All right !…
Maintenant, parlons de notre hôpital…
— Quoi, sir Reginald, malgré mon refus, vous ne renoncez pas…
— Renoncer ? Jamais ! quand une chose matérielle est en cause…
On ne doit pas briser un cœur, miss Diana ; on peut et on doit briser les obstacles quand il s’agit de rendre la vie à ses semblables.
Diane tendit la main à l’Américain, qui la serra avec force…
— Sir Reginald, dit-elle, vous êtes un noble cœur !
— Et vous, miss Diana, vous êtes la most fascinating girl que j’aie connue en France. Je regrette pour Joe qu’il soit trop tard… réellement ! Je souhaite le retour de l’ami d’enfance… un bon retour, et beaucoup de bonheur !
Diane était si confuse qu’elle ne savait que répondre.
Ce que voyant, sir Reginald se leva en disant qu’il désirait rentrer au château avant l’arrivée des invités et de la marquise.
— Je vais faire atteler mes poneys pour vous reconduire, proposa la jeune fille. J’ai maintenant un cocher à ma disposition.
Elle désigna de la main l’amputé qui fourbissait les harnais dans un coin de la cour avec autant d’ardeur qu’il en mettait naguère à frotter son ceinturon les jours de sortie.
— Non, merci ; je préfère la marche. Trois petits kilomètres, c’est une promenade.
Venez avec moi, chère miss, vous m’accompagnerez jusqu’à la lisière de vos bois…
Nous causerons de notre hôpital. J’ai reçu une réponse de l’architecte.
Et, avec une étonnante liberté d’esprit, tout le long de l’allée des sapins, sir Reginald commença à déployer son grandiose projet dont les plans étaient déjà parfaitement élaborés dans son esprit.
Mlle de Trivières le quitta à l’orée du bois. Elle reprit seule le chemin du pavillon.
La démarche lente, la tête penchée, elle tâchait de trouver la clef d’un problème que, sans le savoir, sir Richardson venait de lui poser.
Elle aimait… Comment l’avait-il deviné ? Pourquoi, en entendant cette affirmation, n’avait-elle pas protesté ?
Elle ne pouvait s’expliquer, même maintenant, le trouble que ces paroles avaient soulevé tout au fond de son cœur.
Diane n’osait plus donner à la question une réponse négative et, malgré cela, il lui était tout aussi difficile de répondre par l’affirmative.
Elle aimait, c’était un fait.
Son esprit était sans cesse occupé d’un être qui lui avait fait découvrir le sens du mot « amour » ; mais cet être, quel était-il ?
Il avait tantôt le regard profond, la physionomie grave d’Hervé de Kéravan, tantôt les yeux rieurs, la figure animée d’Hubert de Louvigny.
Car, si elle ne pouvait se rappeler sans émotion certains moments passés à Paris auprès du premier, les lettres d’Hubert possédaient un charme inexprimable… Elle les attendait, les désirait et les voyait arriver avec une joie toujours renouvelée.
Lequel ?
« C’est Hubert, et ce doit être lui, raisonna-t-elle en arrivant au pavillon. Bon ami me le destinait, notre mariage le rendra heureux et ma mère le verra volontiers.
« C’est lui que j’aime… Je dois l’aimer ! »
Aussitôt rentrée, Diane se mit avec entrain à écrire à Hubert pour se faire pardonner l’infidélité de sa pensée dont les souvenirs la ramenaient sans cesse vers un autre.
Pendant ce temps, sir Richardson, revenu à Vauclair et trouvant que la bande des promeneurs n’était pas encore rentrée, monta dans son appartement, où il griffonna ce télégramme :
« Cher Joe,
« Inutile venir si votre présence nécessaire à New-York. Je renonce à la french girl ; son cœur n’est plus libre… Too late !
« Épousez May Smith et Dieu vous bénisse.
« Prévenez-nous avant le mariage. Votre mère désire assister.
« Je regrette quand même la fascinating beauty, mais puisque vous croyez être heureux avec la sweet girl… All right ! A bientôt.
« Votre père affectionné,
« R. Richardson. »
CHAPITRE VII
Extraits de lettres.
« Rose Perrin à H. de L.
« Je suis navrée de votre tristesse. Est-ce du découragement, de l’ennui ?
« Puisque notre traité d’amitié comporte la clause que nous ne devons rien nous cacher de nos sentiments intimes, dites-moi vite ce qui cause votre peine afin que j’essaie de la consoler… Tant d’amertume, tant de tristesse ne sont pas compatibles avec la nature d’un homme d’action tel que vous…
« Ayez confiance, monsieur le lieutenant, sinon ce serait un crime de lèse-amitié et vous ne seriez plus digne de recevoir la mienne.
« Supposez que vous adressez votre confidence à l’une des jolies souris qui viennent vous regarder écrire… Je ne tiendrai peut-être guère plus de place dans votre vie et puisque vous vous imaginez éveiller en elles une vague sympathie, pourquoi refuseriez-vous de croire à celle que je ressens pour vous ?
« Sympathie, affection, tout idéales, n’est-ce pas ? et qui n’engagent à distance que notre pensée…
« Voici pourquoi, mon lieutenant, vous me devez toute la vérité. »
— Cette bonne petite Rose, pensa le lieutenant, elle a raison… Mais comment oserai-je lui parler d’« elle » ? Est-elle seulement capable de comprendre un amour comme celui que je « lui » ai voué ?… Oui, elle est femme, elle comprendra…
Plusieurs jours après, Mlle de Trivières recevait cette réponse :
« Comme vous savez trouver les choses qu’il faut dire pour me rappeler aux devoirs de notre amitié et faire que je ne puis me dérober à ses exigences sans me rendre coupable d’un crime à votre endroit.
« Mais vos doigts délicats, petite amie, ouvrent si doucement la porte des confidences qu’elles viennent à vous sans effort.
« La cause de ma tristesse, du profond dégoût où je m’enfonce depuis mon dernier congé, la devinez-vous ?
« Hélas ! Entre vingt et trente ans, est-il pour un homme une autre cause de désespoir que l’amour ?
« Qui est « elle » ? me demanderez-vous et pourquoi sa pensée vous remplit-elle de doute et de découragement ?
« Connaissez-vous, petite amie, la chanson du barde Botrel ?
Celle que j’adore en cachette A les yeux bleus…
« Les siens sont bruns, mais la fin de l’histoire est la même :
Mon cœur est las de tant de peines, Celle que j’aime… ne m’aime pas !
« C’est tout !
« Êtes-vous satisfaite de la confidence, curieuse souris ? »
Après cette lecture, la lettre tomba des mains de Diane et elle exclama : « Une autre ! Et il ose me le dire !… J’ai bien fait de lui écrire sous un nom supposé… Sans cela, je ne l’aurais jamais su ! Eh bien ! cher monsieur, je suis fort aise d’être mise au courant ! Cela m’épargnera désormais de me mettre en frais de correspondance… »
Mlle de Trivières passa tristement la fin de l’été. Bien qu’elle ne voulût point se l’avouer, les lettres habituelles étant supprimées laissaient un grand vide dans sa vie et il fallut tout l’intérêt qu’elle prit à la construction du nouvel hôpital pour la distraire d’une visible préoccupation.
Cependant un travail se faisait en son esprit. La lumière y pénétrait ; elle arrivait insensiblement à la solution du problème qu’elle s’était posé :
Lequel ?
Si son esprit lui avait répondu : « Hubert », son cœur maintenant lui criait de toutes ses forces : « Hervé ».
Elle sentait qu’il fallait dire adieu à l’amour tout imaginatif qu’elle avait cru éprouver pour l’ancien compagnon de jeux de son enfance, et s’avouer enfin l’attraction véritable qu’elle ressentait envers celui qui, seul, l’avait aimée sans le dire.
La dernière lettre d’Hubert déclarant sa passion pour une autre femme l’avait froissée dans sa vanité de jeune fille, mais l’avait aussi éclairée sur l’état de son propre cœur. Il lui sembla qu’elle devait déclarer la vérité à celui qu’elle prenait pour Hubert et un jour de septembre elle se résolut à écrire :
« Cher monsieur et ami,
« Vous devez être étonné de n’avoir pas reçu de réponse à votre dernière lettre… Ma vie est si remplie et si sérieusement, que je dois souvent remettre à plus tard ma correspondance personnelle.
« Mais, après vous avoir rappelé la première notre pacte d’amitié, je serais impardonnable, ne le pensez-vous pas ? d’y être infidèle.
« Je réponds à votre lettre comme si elle m’était arrivée d’hier… Il y était question d’un violent chagrin au sujet de certaine personne.
« Vous aviez raison de croire que votre confidence m’intéressait.
« Un cœur de femme s’ouvre naturellement à la sympathie quand il s’agit d’un penchant malheureux, et d’autant plus quand il ressent lui-même une tristesse analogue.
« Voici un bien gros aveu de la part d’une jeune fille. C’est à l’ami loyal qui m’a fait la promesse de ne jamais chercher à connaître Rose Perrin que je m’adresse.
« Vous vouliez être consolé ?
« Vous vouliez que je vous plaigne ?
« Aimeriez-vous mieux être à la place d’une pauvre fille condamnée à garder le secret de son cœur, à en souffrir, tout en sachant qu’elle est aimée ?
« Mais à quoi sert d’être aimée, de le savoir à n’en pouvoir douter, si celui dont l’aveu serait reçu avec joie ne se décide jamais à le prononcer !
« Est-il donc si impossible de vous faire agréer ? Vous êtes un homme, c’est à vous à faire les premiers pas.
« Déclarez-vous !
« Qui vous dit que celle que vous traitez de femme insensible n’a pas déjà été touchée par votre amour.
« Ce serait plutôt à moi de vous dire :
« Plaignez-moi, consolez-moi ! »
« Mais je ne veux être ni plainte ni consolée.
« Aimer sans espoir n’est pas un malheur irréparable quand on a la force de sortir de soi-même pour se dévouer au bonheur des autres.
« La charité est une des formes de l’amour, et c’en est même la plus belle, parce que la moins égoïste.
« C’est vous, monsieur le lieutenant, qui m’avez appris à penser et à parler ainsi par les lectures que vous m’avez indiquées, par les conseils que vous m’avez donnés.
« Est-ce à moi aujourd’hui qu’il appartient de faire la leçon à mon maître ?
« Je suis réellement très occupée par une tâche absorbante et j’aurai peu de temps à vous consacrer.
« Cependant, si vous y tenez toujours, continuez d’écrire à la même adresse ; je vous répondrai par des billets plus courts, néanmoins ils seront une preuve de l’intérêt amical que ne cesse de vous porter :
« Votre amie Rose. »