DEUXIÈME PARTIE
Reading edition
CHAPITRE PREMIER
— Rose, j’ai vu le docteur Beauchamp.
— Alors, mademoiselle ?
— Il vous trouve beaucoup mieux, mais il ordonne que vous partiez à la campagne pour achever votre guérison… Vous partirez demain.
Les yeux de Rose s’ouvrent pleins d’étonnement :
— Où cela, mademoiselle ?… A la campagne ?… Je ne connais personne…
— Vous partirez demain avec Pascal, le cocher. Il va à Vauclair conduire le cheval de M. Jacques, qui a besoin d’être mis au vert.
— C’est comme moi alors, dit Rose, en agitant dans un rire les petits grelots autour de son front. Pourtant, mademoiselle… vous êtes si bonne !… Trop ! Trop ! Qu’est-ce que je vais faire là-bas sans mademoiselle ?
La petite lingère courba la tête sur la chemisette de batiste où elle faisait des « jours ».
Aussitôt les grelots s’allongèrent en clochettes et deux ou trois larmes brillantes glissèrent le long de ses joues.
Mlle de Trivières répondit sans la regarder, d’un ton qu’elle voulait rendre impassible :
— C’est pour votre santé, ma fille… Et, de plus, nous avons besoin d’une lingère à Vauclair pour tout cet été.
« La femme de charge du château devient vieille, elle a de mauvais yeux ; pour certains travaux délicats, il faut là-bas une bonne lingère.
Un regard à l’adresse de la bonne lingère qui a des larmes plein les yeux.
— A moins que cela ne vous contrarie et que vous ne préfériez me quitter…
— Quitter mademoiselle !… Quand mademoiselle m’a sauvé la vie !… Ah ! bien, alors ! A moins que mademoiselle n’ait assez de moi…
Un hochement de tête désolé, et Rose enfouit sa figure et ses frisettes dans ses mains et sanglote.
Un petit silence.
Mlle de Trivières contemple d’un air embarrassé cette image de la désolation qui profère des mots entrecoupés.
— Moi qui m’étais si bien habituée… Qu’est-ce que je deviendrais sans mademoiselle ? Elle a tout fait pour moi !… Oui, tout !… Jusqu’à l’huile de foie de morue que mademoiselle m’a forcée d’avaler… malgré que ça me fait mal au cœur…! Mon Dieu ! Mon Dieu !
Mlle de Trivières interrompt les lamentations en disant d’une voix douce et contenue :
— Rose, vous n’êtes pas plus raisonnable qu’un enfant ! Vous savez que, dans deux mois à peine, nous serons tous à Vauclair, vous voyez donc qu’il n’y a pas lieu… puisque je dois passer l’été là-bas…
L’ouvrière relève son front et sa physionomie changeante passe aussitôt à l’expression de la joie.
— Mademoiselle viendra !… tout l’été. Ah ! quel bonheur !
— Allez préparer vos affaires… Laissez cela ; Marie le finira. Rentrez chez vous, faites vos paquets et soyez prête pour le train de 8 h. 15 demain matin, à la gare d’Orsay. Vous y trouverez Pascal… Il vous indiquera l’endroit.
— Je ne verrai donc plus mademoiselle aujourd’hui ?
— Je vais au Bois ce matin. Vous pourrez me voir un moment ce soir, avant le dîner. Je vous donnerai des instructions pour votre travail là-bas. Mais j’exige avant tout que vous vous reposiez… que vous évitiez toute fatigue. Vous m’obéirez, n’est-ce pas ?
— Oui, mademoiselle.
L’ouvrière pliait avec soin la chemisette commencée. Tout à coup elle s’écria, en regardant par la fenêtre au delà du jardin, avec cette liberté de langage que Mlle de Trivières lui avait laissé prendre bon gré mal gré :
— Ah ! voilà la Bretonne du cinquième qui secoue par la fenêtre un dolman d’officier… Elle le secoue tellement fort… Elle va le lâcher !… Là !… Qu’est-ce que j’avais dit ! Où va-t-il tomber maintenant ?… Oh ! la Bretonne se penche ! Elle va y passer aussi ! Non ! elle se décide à descendre.
« Si mademoiselle permet, j’irai le lui ramasser… Il est tombé dans le jardin.
— Allez, Rose.
Mlle de Trivières jeta un dernier coup d’œil à la glace, pour voir si sa nouvelle amazone lui allait bien ; elle prit sur son bureau sa cravache et ses gants et descendit.
Il était à peine dix heures, elle avait déjà terminé sa tournée charitable.
Par cette matinée d’avril ensoleillée, le Bois serait d’une fraîcheur délicieuse.
Elle traversait le jardin pour se rendre aux écuries, lorsqu’elle rencontra Rose Perrin qui rentrait.
— Eh bien, vous avez rendu ce vêtement ?
— Oui, mademoiselle. Je l’ai donné à la Bretonne. C’est à son maître, un officier qui vient d’arriver en convalescence.
Diane passa et se dirigea vers la cour à droite. Le vieux Pascal, prêt à l’accompagner, finissait de vérifier les attaches de sa selle.
Diane caressa du plat de sa main l’encolure de la vieille jument que la réquisition lui avait laissée, puis jetant par hasard un regard du côté des stalles, elle fut surprise d’y voir un beau cheval bai-brun qu’elle ne connaissait point.
— Quel est ce cheval ? dit-elle, étonnée.
Pascal rougit et se pencha davantage en rebouclant la sous-ventrière. Il balbutia :
— Mademoiselle… c’est le cheval d’un officier qui est arrivé hier dans la maison de devant. Il n’avait pas d’endroit pour loger son cheval. Alors, comme il doit rester un bout de temps — deux mois au moins — Moreau (c’était le portier) et moi, nous avons pensé qu’on pouvait offrir à ce monsieur une petite place…
— Dans nos écuries ? Sans notre autorisation ? Sans celle de ma mère ?
— Mme la marquise est absente, reprit le cocher, penaud… Madame aurait sûrement permis… L’écurie est vide.
Il ne convenait point au cocher d’avouer que l’officier en question avait donné à Moreau une bonne gratification dont lui-même, Pascal, avait bénéficié et que, tous deux avaient affirmé au propriétaire du cheval que Mme la marquise permettait, que cela ne faisait pas un pli, etc.
Diane ignorait cette petite histoire. Elle dit, de son ton le plus autoritaire :
— Et moi, ne suis-je pas ici ? Et ne pourriez-vous me consulter avant d’accorder à n’importe qui le droit d’entrer dans les dépendances de l’hôtel à toute heure du jour ?
« Ce monsieur a accepté, sans notre permission ? Vraiment, c’est d’un sans-gêne qui dépasse tout ce qu’on peut imaginer ! »
Mlle de Trivières tournait le dos à la cour, elle élevait la voix et n’entendit point un pas d’homme qui se rapprochait.
A peine avait-elle fini de parler qu’une voix, dont l’accent indiquait une colère contenue, répondit :
— Cet homme n’est pas en faute, mademoiselle. Il croyait bien faire…
L’inconnu salua :
— Mlle de Trivières, je crois ? C’est moi qui n’aurais pas dû accepter avec un pareil « sans-gêne » l’offre de votre portier.
« Croyez que je regrette vivement. Toutes mes excuses… Viens, Farfadet, débarrassons les lieux…
« Vous pouvez vous tenir pour assurée, mademoiselle, que mon cheval ne rentrera plus ici… »
Diane interdite serrait nerveusement le manche de sa cravache… Ses yeux étincelants ne quittaient pas l’officier.
Celui-ci, un lieutenant de haute taille, en tenue de campagne bleu horizon, faisait sortir son cheval, qu’il avait sellé avec l’adresse d’un homme habitué à se servir lui-même.
L’étranger salua encore en partant, d’un geste cérémonieux. Son œil bleu, profond, rencontra le regard hautain de la jeune fille.
Arrivé au milieu de la cour, il sauta en selle avec aisance, tourna la tête du côté de Mlle de Trivières et dit, d’un ton ironique, en soulevant son képi :
— Il ne me reste plus, mademoiselle, qu’à vous remercier de votre gracieuse hospitalité.
L’officier enleva sa bête et disparut. Depuis son arrivée, Mlle de Trivières n’avait plus prononcé un mot. Seulement, elle avait pâli en recevant son dernier salut et, comme elle se mettait en selle, ses traits prirent une expression de froideur méprisante.
En sortant de la maison, elle aperçut de loin la haute silhouette de l’officier qui tournait le coin de la place du Trocadéro. Il allait prendre l’avenue Henri-Martin.
Elle observa sa direction.
Il lui aurait fortement déplu de le rencontrer de nouveau.
Diane changea ses habitudes et, tournant la tête de sa bête, dans la direction opposée, elle se dirigea vers l’avenue du Bois.
Elle se sentait mécontente d’elle-même et furieuse contre l’officier.
Il avait eu l’audace de se moquer d’elle… Rien que cette pensée fouettait le sang à son visage… Elle avait senti son orgueil cinglé par ses dernières paroles… et elle s’en voulait de n’avoir rien su trouver à lui répondre.
Ce monsieur s’était permis de lui donner une leçon, à elle, Diane de Trivières, elle, dont les jeunes gens se disputaient, naguère, les rares sourires !
Elle frémissait en se rappelant le ton sec, froid et ironique avec lequel il avait relevé ses paroles… Elle était d’autant plus agacée de la leçon qu’elle comprenait l’avoir méritée.
— Il est vrai, se disait-elle, que ma mère eût accordé cette autorisation, mais il aurait pu se déranger pour la demander lui-même !… C’est aux petits détails qu’on reconnaît un homme bien élevé… Des petites gens, sans doute !
Elle se souvint de la réflexion de Rose, tout à l’heure, et de l’incident du dolman tombé dans le jardin.
« Un officier en convalescence arrivé la veille… au cinquième étage… »
Il devait faire partie de ceux qui n’avaient pas soldé leur loyer… Un parent de la vieille dame aveugle ou de la veuve chargée de famille qui lui avaient déjà valu une admonestation de son tuteur.
Ces gens-là ne lui occasionneraient que des ennuis ! Ils ne payaient pas leurs dettes et ils trouvaient le moyen de s’imposer aux autres !
Diane essaya de chasser de son esprit le souvenir désagréable de cet incident, mais malgré elle, il revenait sans cesse l’importuner. Elle abrégea sa promenade.
En revenant dans sa chambre, elle eut une petite impression de regret en apercevant, dans son cabinet de toilette, la place vide auprès de la fenêtre.
Rose n’était plus là…
Diane songea que, pendant plusieurs semaines, elle ne rencontrerait plus à cette même place la petite figure sympathique, toujours ébouriffée, et les beaux yeux gris au regard dévoué, levés sur elle en quête d’un sourire ou d’une parole. Mais c’était pour son bien.
Beauchamp avait garanti la guérison certaine à cette condition de longs mois d’air pur et de repos… Ainsi, la petite lingère reviendrait à la vie avec du sang neuf, régénéré.
Diane eut un petit sourire en pensant avec plaisir que c’était son œuvre ; l’intérêt qu’elle avait témoigné à cette humble fille l’avait sauvée, car, elle le savait par le médecin, sans son intervention, elle était perdue…
Tout ceci ne s’était point passé sans risques pour elle-même, mais elle avait tenu à garder la jeune fille auprès d’elle afin de la surveiller… Elle en avait conçu un orgueil intime, et s’était attachée à la petite ouvrière, qui, heureusement, ignorait les réflexions de la Paméla de Richardson, quand celle-ci disait : « S’il ne s’agissait que de sauver ma vie, je ne voudrais exposer qui que ce fût au monde pour une pauvre et indigne créature comme moi ; mais mon âme est d’une aussi grande importance que celle d’une princesse. »
Mlle de Trivières avait fini par se pénétrer de cette vérité sublime : c’est pourquoi elle avait poursuivi son œuvre et sauvé la petite créature dont l’âme charmante, naïve et pure, s’était dévoilée à elle malgré les vulgarités de son enveloppe.
Et puis, elle sentait en cette fille une admiration et une affection sans bornes pour elle-même et elle en était secrètement flattée.
Il arrivait ainsi quelquefois à Mlle de Trivières, depuis cette histoire des lettres, de rapprocher sa façon de penser de celle de la lingère, ou de chercher, sans en avoir l’air, à connaître le jugement de Rose, toujours droit ou spontané, sur telle ou telle question.
Depuis que Diane avait appris à connaître la vie des humbles, son cœur, volontairement endurci jusque-là, s’ouvrait à la divine pitié et à mille autres sentiments encore confus.
Sur bien des sujets auxquels elle eût autrefois dédaigné d’arrêter sa pensée, elle réfléchissait maintenant et son jugement était plus indulgent.
Privée des services du vieux cocher parti avec Rose au château de Vauclair, dans la Sarthe, la jeune fille pria son frère de prendre chaque jour deux ou trois heures sur le temps de son travail pour l’accompagner dans ses promenades du matin.
La santé du jeune homme, surmenée par sa préparation aux examens, se trouverait bien d’un exercice régulier.
C’était le moment propice des vacances de Pâques.
Depuis leur petite enfance, Diane n’avait jamais vécu très intimement avec son frère, que ses études et ses distractions éloignaient de la maison.
La nouveauté de leur tête-à-tête, depuis le départ en Suisse de leur mère, les rapprocha et leur permit de se connaître mieux.
Bien que ressemblant beaucoup à la marquise, Jacques de Trivières avait plus d’un point de ressemblance avec sa sœur ; il tenait de son père une nature sérieuse, un esprit ferme et droit, une intelligence mûrie par les événements. Persuadé jusque-là que Diane, qu’il jugeait coquette et frivole, était incapable d’apprécier une conversation autre que celles qui avaient trait à ses plaisirs futiles, il n’avait jamais eu l’idée d’aborder avec elle un de ces sujets profonds qui, traités avec une entière liberté de pensée, font que deux personnes se pénètrent parfois davantage en une heure qu’elles ne l’ont fait durant des années.
Ce fut ce qui arriva ce jour-là au déjeuner. Au dessert, après une longue causerie, Diane pria Jacques de l’accompagner dans ses promenades, l’absence de Pascal la laissant sans escorte, et cette question lui rappelant la scène qui s’était passée la veille elle la raconta sans en rien omettre.
— Je n’admets pas qu’on se permette de parler à une femme de la sorte, acheva-t-elle.
— Avoue que c’était bien ta faute, Diane ? Je suis sûr que ce monsieur n’a pas eu un seul instant la pensée qu’il pouvait être indiscret en acceptant, pour son cheval, une place dans nos écuries. En somme, c’est une histoire plutôt ennuyeuse… Il s’agissait d’un officier… Refuser en ce moment un léger service, c’est se faire mal juger sans motif.
— Nous nous soucions peu de l’opinion de ces gens.
— Pourtant, fit le jeune homme, en souriant, il faut que l’opinion de cet officier que tu ne connais pas ne te soit pas si indifférente, tu en parles avec une rancune…
— Il a voulu me donner une leçon… Il s’est moqué de moi !… C’est intolérable !…
— Oh ! tu exagères… Sais-tu ce que je pense que nous lui devons, à ce monsieur ?
— Des excuses, peut-être ?
— Parfaitement ! de plates excuses… Quand je le rencontrerai… Un officier blessé, tu dis ?… Arrivé d’hier. Je demanderai à Moreau de qui il s’agit…
— Et, tu as l’intention de lui offrir les stalles de nos écuries pour tous les chevaux qu’il voudra ?
— Je le dois, Diane. Comprends donc les choses… C’est bien le moins que nous ayons quelque complaisance pour des hommes qui se battent pour nous…
— Oh ! si tu le prends sur ce ton !… Fais comme tu voudras. Mais si je le rencontre dans la cour, je ne le salue pas…
— Allons, tu te fais plus mauvaise que tu n’es.
Trois ou quatre jours plus tard, le frère et la sœur débouchaient d’une allée du bois, quand ils virent venir à leur rencontre deux cavaliers.
— Tiens, dit Jacques, voici M. de Roysel, je ne savais pas qu’il était à Paris.
— Oh ! fit Diane avec un léger sursaut, sais-tu avec qui il est ?
— Non.
— Avec notre locataire, l’officier blessé, tu sais ?… Regarde, il a le bras droit bandé…
— Eh bien ! mais, fit Jacques, voici l’occasion. Arrêtons-nous. Parlons-leur.
— Tu veux lui parler… à lui ?
— A ton ennemi ?… peut-être. A Roysel, d’abord. Écoute, Diane, fais un petit effort ! Dis-lui quelques mots. S’il est galant homme, il acceptera n’importe quelle excuse venant de toi…
— Des excuses, de moi à lui ? Jacques, tu es fou !
Pendant ce colloque, Roysel disait à son compagnon :
— Je vois venir le petit Trivières avec sa sœur.
— Vous les connaissez ? demanda très vite le lieutenant de Kéravan. Si vous avez l’intention de vous arrêter, je…
Roysel regarda son ami en disant :
— Vous aussi, vous les connaissez ?
— Non… non, du tout !
— Ah ! fit l’autre en riant, vous auriez pu être l’une des nombreuses victimes de Mlle Diane… Mais pourquoi auriez-vous de la répugnance à lui être présenté ?
— J’ai horreur des nouvelles connaissances.
— Vous avez tort, mon ami. Mlle de Trivières est une de nos héritières les plus en vue…
— Les héritières ne sont point mon fait ! Arrêtez-vous pendant que je m’esquiverai à l’anglaise.
— Trop tard ! murmura Roysel.
En effet, Jacques de Trivières avait devancé sa sœur et piquait sur eux, la main tendue.
Roysel présenta son ami.
— Un de mes camarades du front : le lieutenant de Kéravan.
Très raide, l’officier salua…
En relevant les yeux, son regard rencontra le regard glacial de la jeune fille ; elle détourna la tête.
Pendant ce temps, Jacques disait :
— Nous allons retourner aussi. Je serai content de causer un moment avec vous, Roysel…
Ils prirent les devants.
Diane se trouva ainsi un peu en arrière au côté de son « ennemi ».
Ils gardèrent d’abord un silence embarrassé, puis Diane, faisant un effort sur elle-même, se décida à parler la première.
— Ce n’est pas la première fois, monsieur, que nous nous rencontrons, quoique vous ne m’ayez pas encore été présenté.
— Il me semble, en effet, mademoiselle, répondit-il d’un air détaché, avoir eu déjà l’honneur de vous parler…
Au souvenir de ce qu’il lui avait dit en cette occasion, Diane se sentit rougir et pressa un peu l’allure de son cheval.
— C’est un souvenir qui n’a pas dû vous laisser une impression très… agréable, dit-elle.
Elle s’arrêta, attendant un mot…
Elle le regarda, il avait toujours son air lointain, regardant droit devant lui avec ce petit sourire ironique qui l’avait tant blessée déjà.
Cependant, pour être agréable à son frère, elle ajouta :
— Nous sommes désolés, monsieur, de n’avoir pas été prévenus à l’avance. Mon frère et moi, nous nous serions fait un plaisir de vous offrir…
Il ne la laissa pas achever et répondit d’un ton glacial :
— Je vous suis reconnaissant, mademoiselle, ainsi qu’à monsieur votre frère. Je vous remercie infiniment. Mais j’ai pris, en ce qui concerne mon cheval, d’autres dispositions.
« L’orgueilleux ! » pensa Diane.
Elle poussa son cheval du côté de son frère, tandis que l’officier prenait la droite de Roysel.
A l’entrée de l’avenue du Bois, la petite troupe se sépara en deux parties.
Kéravan, après avoir salué cérémonieusement, s’apprêtait à suivre son ami, quand Jacques, se rapprochant de lui, tendit sa main d’un geste aimable en disant :
— Enchanté d’avoir fait votre connaissance, monsieur. Nous sommes voisins, je crois. S’il vous était agréable de loger votre cheval dans nos écuries, elles sont à votre disposition.
— Merci, monsieur, répondit l’officier d’un ton moins maussade devant l’affabilité du jeune homme, je vous suis très obligé de votre aimable intention, mais j’ai déjà répondu à mademoiselle votre sœur que j’avais pris d’autres dispositions.
— Ah ! je regrette.
Après un dernier échange de saluts, Jacques rejoignit sa sœur, qui l’attendait à quelques pas. Diane lui dit avec vivacité :
— Pourquoi as-tu insisté ? C’était maladroit… Il avait déjà refusé.
— Je l’ignorais… J’ai cru bien faire.
— Oui, il avait refusé avec un air de dédain insupportable… Nous en avons fait assez, je pense… Qu’il n’en soit plus question !
Cependant, le lendemain soir, à l’heure du dîner, Jacques revint en disant :
— Décidément, Diane, il était écrit que je devais faire la connaissance de ton ennemi ; si je ne voulais pas te faire bondir, je dirais même que je le trouve extrêmement sympathique…
Non seulement c’est un homme d’une bravoure incontestable — Roysel m’a parlé de lui — mais il est fort intelligent… très agréable causeur dans l’intimité.
— Tu es déjà de ses intimes ?… Je t’en fais mon compliment.
— Nous nous sommes rencontrés chez Roysel, qui m’avait invité à venir voir ses trophées… Il a un casque allemand, une carabine et des grenades d’un nouveau modèle que j’étais curieux de voir… Pendant que j’y étais, M. de Kéravan est venu pour le charger de quelques commissions pour leurs amis communs. Tu sais qu’il retourne au front après-demain ? Et M. de Kéravan et lui sont du même régiment, de la même compagnie ; ils font popote ensemble avec les autres officiers. Oh ! à propos tu te souviens du neveu de bon ami, Hubert de Louvigny ? Ils ont parlé de lui. C’est aussi un de leurs amis. C’est pour lui que M. de Kéravan avait une commission : une jumelle qu’il s’était chargé de lui acheter… Quel garçon adorable et sympathique !
— De qui parles-tu ? D’Hubert ?
Diane avait eu un léger mouvement en entendant prononcer le nom de son correspondant ou plutôt de celui de Rose Perrin.
Elle eut une seconde la pensée de se confier à son frère, de lui montrer ses lettres…
Puis elle se demanda comment il jugerait la chose ; il la blâmerait, discuterait, ne comprendrait pas les raisons qui l’avaient fait écrire sous un faux nom… Décidément il valait mieux ne rien dire.
Pendant que ces réflexions lui traversaient l’esprit, Jacques répondait :
— Je parle de M. de Kéravan ; nous avons passé ensemble une bonne demi-heure, et comme il rentrait chez lui en sortant de chez Roysel, je lui ai offert une place dans l’auto…
— Qu’il a acceptée ?
— Qu’il a acceptée en me faisant grand plaisir. Nous avons continué à causer ; je le trouve tout à fait charmant. Il m’a parlé de son temps de Saint-Cyr ; il m’a donné des conseils pour mon examen et il veut même me recommander à un vieux bonze qu’il connaît.
— Nous n’avons pas besoin de lui, fit Diane d’un ton de mauvaise humeur. Pour cela bon ami suffira…
— Allons ! je vois que tu lui en veux toujours… Moi, je t’avertis que si nous rencontrons le lieutenant de Kéravan, au Bois ou ailleurs, je n’ai pas l’intention de lui tourner le dos.
— Maman sera enchantée de voir que tu te lies avec des étrangers… des gens qui ne sont pas de notre monde !
— Roysel m’en a fait le plus grand éloge. Et il est calé sur le d’Hozier… Il paraît que ces Kéravan portent l’un des noms les plus anciens de Bretagne. S’il ne fait pas partie de notre monde, c’est parce qu’il n’a pas voulu s’y faire présenter… Il ne sort jamais, paraît-il, il n’a jamais invité qui que ce soit à aller chez lui, ni accepté aucune invitation… C’est un…
— Un ours !
— Non, un timide.
— Il ne m’a pas fait cet effet.
— C’est depuis qu’ils sont au front tous ensemble, que Roysel, Louvigny et les autres l’ont mieux connu. Il se bat comme un lion, et Roysel m’a appris que c’est en sauvant la vie d’Hubert de Louvigny, qu’il a ramené sur son dos, presque asphyxié, alors qu’il se tenait à peine debout lui-même, que Kéravan a gagné sa croix, à la dernière attaque par les gaz… Il paraît que ce sont les plus terribles…
— Il s’est vanté, devant toi, d’avoir sauvé son camarade ?
— Jamais de la vie ! J’ai voulu y faire allusion, comme nous rentrions en voiture, mais il a aussitôt détourné la conversation, et j’ai vu qu’il était contrarié que Roysel m’en eût parlé.
— Enfin, c’est un héros ! Tout cela est très bien, mais je ne tiens pas à faire plus ample connaissance.
— Diane… tu réfléchiras ! Crois-tu qu’avec la vie qu’ils mènent ils ont le temps de s’arrêter à des vétilles ? Ils ont pu oublier quelques-unes des conventions de notre monde…
— Un homme bien élevé reste bien élevé malgré tout. A moi, ton « héros » me déplaît fortement, et, comme je ne suis point obligée de le voir…
— Si nous le rencontrons, j’espère, du moins, que tu seras polie ?
Diane ne répondit pas…
Au fond, elle lui en voulait moins depuis qu’elle avait appris que Kéravan avait sauvé la vie de son ami au péril de la sienne, de cet Hubert de Louvigny, qui écrivait à Rose Perrin des lettres pleines d’agrément.
Il lui parut aussi que Jacques n’avait pas tout à fait tort en disant que les « héros » de notre belle et vaillante armée ont le droit d’oublier certaines conventions… quand ils paient ce droit de leur sang…
Aussi, lorsque, deux jours plus tard, en faisant leur promenade matinale, Jacques lui dit tout à coup :
— Tiens, voici le baron de Kéravan arrêté devant Bagatelle, je vais lui dire bonjour… Viens-tu ?
Elle répondit :
— Allons… Mais c’est bien pour te faire plaisir.
Et elle rendit assez gracieusement son salut au lieutenant.
Kéravan accepta, au grand plaisir de Jacques, de faire route ensemble…
C’était une aubaine pour le jeune garçon que d’entendre parler du sujet qui le passionnait, surtout par un des acteurs du grand drame qui en rapportait des impressions toutes fraîches.
Et Diane qui, jusqu’alors, s’était fort peu préoccupée de la guerre — Paris était loin du front et dans un certain milieu les privations étaient alors si peu sensibles ! — écouta avec un intérêt croissant le lieutenant raconter les attaques nocturnes sous les rafales d’artillerie, les sombres jours de la retraite que l’officier avait opérée depuis Charleroi jusqu’à la Marne, — six jours sans vivres ! harcelés par l’ennemi et la rage au cœur !
Il parlait de ce temps avec une émotion contenue qui altérait par instants le son de sa voix et qui affirmait mieux que des déclamations enthousiastes son ardent amour pour la France.
La jeune fille s’étonnait que de tels événements, d’une horreur tragique, se fussent déroulés à quelques lieues de Paris, que des Français en eussent souffert jusqu’au dernier degré de la misère humaine, alors que d’autres et elle-même, en particulier, n’en avaient pas été autrement troublés…
L’égoïsme humain lui parut laid tout à coup… Elle ressentit une sorte d’humiliation intérieure en face de ce héros de la Grande Épopée qui racontait les choses si simplement.
Le lendemain matin, Diane elle-même dit à son frère :
— Allons nous promener devant Bagatelle au même endroit qu’hier, M. de Kéravan nous a dit qu’il y allait tous les jours… Puisqu’il t’intéresse…
— Il me semble que tu te réconcilies.
Elle avoua en souriant :
— Moi, oui. Mais lui, je crois qu’il m’en veut toujours. As-tu remarqué qu’il ne s’adresse jamais à moi ? Il a l’air de parler pour toi seul comme si je ne comptais pas. C’est à peine poli !
— Cela te change des fadeurs de tes amoureux, dit Jacques en riant.
— Ah ! oui, je peux dire que celui-là ne ressemble guère aux autres. Je suis bien sûr qu’il ne me fera jamais la cour.
— Cela te vexe ?
— Du tout ! Avec lui je n’ai pas peur de voir surgir un compliment à chaque tournant de phrase. Et puis… je me demande s’il saurait ?
Il était même évident que leur nouvelle connaissance savait à peine parler aux femmes.
Il était peut-être moins timide en leur écrivant, mais, de cela, Rose Perrin même ne se doutait pas !
Il répondait avec une contrainte marquée aux questions que Diane plaçait de temps à autre dans leurs conversations.
Il ne la regardait jamais en face, strictement poli, mais ne devenant franchement aimable et naturel qu’avec Jacques.
Les promenades à cheval se renouvelèrent presque chaque jour.
Par un accord tacite, sans s’être donné de rendez-vous, les cavaliers se retrouvaient dans l’avenue Henri-Martin, à la même heure, et ils partaient ensemble, tantôt dans une direction, tantôt dans une autre.
Ils choisissaient les chemins ombreux et discrets auxquels la solitude presque totale du Bois laissait tout leur charme.
Au commencement de mai, ils purent suivre d’un jour à l’autre les progrès du printemps.
C’était un arbre qu’ils avaient remarqué la veille et dont tous les bourgeons avaient éclaté à la fois… C’était une allée qui leur avait paru, deux jours plus tôt, triste et dénudée, et qu’ils retrouvaient baignée dans une ombre verte où passaient des rameaux empanachés ; c’était, sous les sabots des chevaux, l’herbe fine pointant de plus en plus touffue ; c’était encore le soleil plus chaud, la clarté plus lumineuse.
En nul autre endroit la beauté de Diane ne pouvait paraître plus à son avantage que parmi les bois, dans ces matins printaniers d’une lumière si pure…
Son habit d’amazone soulignait la ligne souple de son buste… Elle paraissait vraiment dans le cadre fait pour elle lorsque, très droite en selle, sa tête fine campée en arrière, son teint, pâle habituellement, rosé par l’ardeur de la course, sa poitrine ronde soulevée par la respiration, ses yeux animés, sa svelte silhouette se profilait sur l’horizon des verdures nouvelles.
Plusieurs fois, soit qu’il la vît arriver de loin avec son frère, soit qu’il osât porter les yeux sur elle quand, arrêtés tous trois dans une clairière, ils discutaient sur le chemin à prendre, Hervé de Kéravan n’avait pu s’empêcher de donner à ses yeux ce régal de beauté.
Mais le guerrier au cœur sage tournait bien vite son regard vers des aspects de la nature inanimée moins dangereux pour son repos.
Les millions de la belle Diane suffisaient à écarter de lui à tout jamais les velléités de plaire.
« Quelques jours agréables et vite passés, raisonnait-il, en chevauchant aux côtés de la jeune fille, et ce sera tout ! J’irai me replonger dans la fournaise. Elle gardera peut-être le souvenir vague d’un pauvre officier bien peu intéressant qu’à défaut d’autres elle a daigné accepter comme cavalier… Allons, mon vieux, ajoutait-il, en s’admonestant lui-même, cette belle héritière n’est pas pour toi !… Crains les déceptions, les désillusions… ferme les yeux, ferme ta bouche, ferme ton cœur.
Malgré sa résolution, il ne pouvait s’empêcher d’y penser même, et surtout, en son absence…
« Quelle femme est-elle au fond ? se demandait-il. Quelle surprise réserve cette magnifique énigme ?
« Élevée dans un milieu ultra-mondain, uniquement formée pour plaire et ne connaissant d’autre loi que son caprice et nulle limite à ses volontés… elle n’est point la compagne désirable d’un homme habitué à un autre genre de vie, aux goûts sérieux, à l’esprit simple et modeste.
« Allons, concluait-il, en sortant avec effort de ses dangereuses rêveries, je suis insensé de m’arrêter, même un instant, à ces idées. Heureusement que chaque jour me rapproche de mon départ et de notre séparation… Je serai là-bas bien à l’abri et je reprendrai tranquillement ma correspondance avec ma petite amie Rose… Celle-là n’est pas dangereuse ! »
Ce qui lui plaisait surtout dans ses relations avec Rose, ce qui était bien conforme au fond idéaliste de sa nature de Breton, c’était la condition expresse qu’elle lui avait imposée de ne jamais chercher à percer le voile de l’anonymat dont elle avait voulu se couvrir.
Hervé s’était rappelé la légende de la fée des Korrigans, que lui contait Corentine quand il était petit.
La fée aux voiles blancs, qui punissait de mort l’être humain assez audacieux pour s’aventurer dans la lande au douzième coup de minuit, et chercher à surprendre les divertissements des fées et des gnomes dansant sous les rayons de lune.
Il ne verrait jamais Rose Perrin, mais leur correspondance lointaine suffirait à donner un aliment aux aspirations sentimentales dont ses vingt-huit ans lui troublaient parfois le cœur ou l’esprit, et il se tiendrait toujours éloigné de la lande mystérieuse où son cœur courait un mortel danger…
Voilà pourquoi Hervé de Kéravan demeurait circonspect et glacé en la présence de Diane.
Celle-ci prenait son attitude pour un reste de rancune ou de méfiance. Pourtant, ces manières distantes irritaient l’orgueil de la jeune fille, et la pensée de l’officier l’occupait plus qu’elle n’eût voulu se l’avouer.
Elle était étonnée et irritée à la fois de constater qu’un homme pouvait rester insensible au pouvoir de ses charmes. Et il fallait que ce fût ce Breton, si pauvre, si sauvage, qu’il n’admettait personne dans son intimité, qui opposât une froideur glaciale aux avances dont elle daignait l’honorer ! Depuis longtemps, Diane ne se souvenait pas d’avoir fait autant de frais, d’avoir été aussi naturelle, aussi aimable, en pure perte.
— Quel entêté ! Quel orgueilleux !
Le granit des rochers de son pays n’était pas plus dur à entamer que cette nature obstinée, rebelle à toute emprise !
Diane, dépitée, se reprochait d’y trop penser et de négliger le souvenir d’Hubert, lui qui, certes, pensait-elle, eût été trop heureux de lui payer son tribut d’admiration.
« Je devrais supprimer ces promenades, se disait-elle, mais Jacques y tient, il lui reste si peu d’amis ! Il partira dans quelques semaines et je l’oublierai. Pourquoi Hubert n’écrit-il plus ? Est-il fatigué de notre correspondance ou a-t-il été blessé ? »
Cette question l’inquiétait.
Un jour — ils se promenaient à pied dans la roseraie de Bagatelle, ayant laissé leurs chevaux à la grille — Diane profita de ce que son frère était un peu éloigné, occupé à causer avec un jardinier, pour demander au lieutenant, qui continuait à marcher auprès d’elle avec l’air contraint qu’il gardait toujours :
— Je crois que vous connaissez le lieutenant de Louvigny ?
— Oui, mademoiselle, Hubert de Louvigny et moi sommes très liés. Vous le connaissez aussi ?
— C’est un de nos anciens camarades de jeux. Je me souviens à peine de lui. Il venait autrefois à la maison, pendant qu’il faisait ses études, avec son oncle, qui se trouve être notre tuteur à mon frère et à moi. N’a-t-il pas été blessé ?
— Il avait subi un grave commencement d’asphyxie pendant la dernière attaque… Il a eu la chance d’en sortir.
Diane jeta un regard involontaire sur la croix qui étoilait la poitrine de l’officier ; mais, sachant qu’il ne souffrait pas d’allusion à sa bravoure, elle se contenta de dire :
— Il était très gai autrefois. Comment est-il devenu ?
— Toujours le même, c’est un si excellent garçon, plein d’entrain, d’une santé resplendissante et le plus joyeux compagnon de notre popote ! Rien de pareil à la gaieté communicative de Louvigny pour éloigner le cafard… Avec cela, c’est le meilleur et le plus serviable des amis… Et son courage égale sa bonté. Il est aussi réconfortant de le voir au combat que de l’entendre à table.
Ils s’étaient arrêtés au détour de l’allée pour attendre leur compagnon. Mlle de Trivières considérait avec étonnement la physionomie du lieutenant pendant qu’il faisait l’éloge de son ami.
Ainsi, cet homme froid était donc susceptible d’éprouver de l’amitié ?… Comment la gaieté exubérante d’Hubert cadrait-elle avec le flegme imperturbable du rude Breton ? Encore un mystère de la loi des contrastes.
Cependant, elle lui sut gré de son attachement sincère pour celui auquel elle se croyait destinée.
Diane réfléchissait souvent à la situation qu’elle s’était créée par sa correspondance avec le neveu de son tuteur…
Lorsque, la comédie jouée, elle enlèverait son masque, Hubert n’aurait plus qu’à tomber à ses genoux en lui jurant un amour éternel. Mme de Trivières, ainsi que le général, assisteraient au dénouement et viendraient à point pour donner leur bénédiction en feignant une grande stupéfaction, ainsi qu’il est de règle au troisième acte de toute comédie bien conduite.
Le plan en était tracé d’avance. Pas de surprise ! Rien à craindre !… que la balle ou l’éclat d’obus qui pouvaient interrompre le cours de la pièce en supprimant le héros.
Et ce danger constamment suspendu sur sa tête rendait celui-ci encore plus intéressant.
Diane était satisfaite du portrait qu’en faisait de Kéravan ; elle n’y trouvait qu’une seule chose à reprendre : c’est que ce portrait ne s’accordait nullement avec celui qu’elle s’était plu à imaginer.
Le correspondant de Rose Perrin, d’après ses lettres, lui paraissait plutôt sentimental.
Il se disait lui-même : « Gai rarement, triste le plus souvent. »
Elle le voyait, ce fin psychologue, d’esprit sérieux, réfléchi, plutôt penchant du côté de la mélancolie que de la gaieté ; sans doute était-il très différent dans sa correspondance, ou bien sa gaieté habituelle n’était-elle qu’en surface et voulait-il donner à ses camarades l’exemple d’un entrain nécessaire…
Quoi qu’il en fût, Diane n’hésitait pas dans son choix ; entre ces images différentes elle s’avoua que l’auteur des lettres à Rose Perrin emportait ses sympathies…
CHAPITRE II
Après trois longues semaines de beau fixe, le temps se mit soudain à la pluie et, pendant deux ou trois jours, la promenade au Bois fut impossible.
— Moreau m’a remis tout à l’heure un bouquin de théorie militaire de la part de M. de Kéravan. Nous en avions parlé ensemble. Je lui ai envoyé quelques mots de remerciements et je le prie de vouloir bien venir ce soir ou demain reprendre son livre… Je n’ai qu’un renseignement à y trouver.
Je le recevrai dans mon cabinet depuis que tu passes tes soirées dans le petit salon.
— Pourquoi cela ? répondit Diane. Reçois-le au salon. Vous pouvez aussi bien discuter devant moi votre théorie militaire, d’autant plus que vous ne vous en privez guère pendant nos promenades… Si votre conversation m’ennuie, je rentrerai chez moi.
Or, le hasard voulut qu’après le dîner, le temps s’était rasséréné…
Le petit jardin, rafraîchi par la pluie, envoyait dans l’air les parfums les plus pénétrants de ses lilas en fleurs… Jacques descendit pour faire un tour dans les allées encore humides. Diane était demeurée dans le petit salon, en compagnie de son ancienne institutrice qui était venue habiter l’hôtel depuis le départ de la marquise.
Étant arrivé à la grille qui séparait le jardin de la cour, Jacques de Trivières aperçut le lieutenant de Kéravan qui s’avançait.
Il ouvrit avec empressement.
— Bonsoir, mon voisin, dit le jeune homme avec un sourire accueillant. Quelle belle soirée ! n’est-ce pas ?
— Oui, répondit Hervé de Kéravan en serrant cordialement la main de son jeune ami. Après ces deux jours de bourrasques, c’est un vrai plaisir de respirer au dehors.
— Surtout pour vous qui n’êtes pas habitué à rester enfermé ?
— Aussi, ce matin et hier, j’étais l’un des rares habitués du Bois qui se promenaient sous la pluie, sous des caoutchoucs ruisselants. Je vous ai cherché sans conviction.
— Je voulais venir, n’eût-ce été que pour avoir le plaisir de vous voir, mais ma sœur m’a rappelé les recommandations maternelles au sujet de ma précieuse santé… Il ne me reste plus si longtemps à leur obéir pour que je risque maintenant de leur donner des inquiétudes qu’elles n’auront que trop de raisons d’avoir plus tard… quand je serai là-bas… Ma sœur et son institutrice sont dans le salon. Voulez-vous que nous rentrions ou ne préférez-vous pas que nous nous asseyions un moment sur ce banc sec… ou à peu près, pour jouir de cette belle soirée ?
— Asseyons-nous ici un instant. Notre conversation manquerait de charme pour ces dames. J’irai saluer mademoiselle votre sœur avant de me retirer.
— Eh bien, venez sous le balcon… Nous recevrons bien quelques gouttes des branches du lilas, mais le banc paraît sec. Nous serons à l’abri… Une cigarette ?
— Volontiers. Bien que le major m’ait défendu de fumer, je vais, pour cette fois, me permettre une infraction. Eh bien ! avez-vous regardé le passage que je vous avais signalé et annoté ?
Pendant ce temps, Mlle Guiraud disait à son ancienne élève :
— Diane, ma chère enfant, faites-moi un peu de musique. Cela s’accordera si bien avec cette ravissante soirée !
— Mademoiselle, comme vous sentez ces choses-là ! dit la jeune fille sur un ton de moquerie amicale. Vous souvenez-vous que vous répétiez souvent autrefois que, de nous deux, vous étiez la plus jeune ?
En parlant, elle avait ouvert l’Erard placé au fond du salon.
La vieille fille regardait d’un air pensif son ancienne élève.
Elle déclara soudain :
— Eh bien ! je dois dire que les choses sont bien changées. Depuis ces derniers jours, je vous étudie et je cherche à m’expliquer une énigme…
— A mon sujet ?
— Oui, vous-même ! Est-ce moi qui ai beaucoup vieilli depuis la guerre, ou est-ce vous plutôt qui avez singulièrement changé de caractère ? Mais vous avez changé… C’est un fait !
— Comment, changé ? En plus mal ?
— En mieux, ma chère Diane. Avec vous j’ai mon franc-parler, je sais que vous ne vous fâcherez pas : j’avais gardé de vous le souvenir d’une enfant plutôt renfermée, oisive, indifférente à tout, tandis que maintenant…
Diane regardait curieusement sa vieille institutrice, elle tenait à la main un des cahiers de musique qu’elle cessa de feuilleter.
— Et maintenant ? dit-elle, qu’y a-t-il de changé ?
— Vous avez changé en tout. C’est insaisissable ; ce sont des nuances, mais pour qui vous connaît, ou croyait bien vous connaître comme moi, le changement est réel.
— Vraiment ? Expliquez-vous, chère mademoiselle.
— Ainsi, par exemple, il est bien rare que je vous voie inoccupée : vous lisez, vous travaillez, vous qui détestiez la lecture et que j’avais tant de peine à faire toucher à une aiguille !
Vous causez plus volontiers, vous avez des éclairs de gaieté, et c’était justement ce qui me désolait autrefois, de vous voir trop raisonnable, vieille pour votre âge… Aujourd’hui vous vous intéressez à des choses qui vous laissaient tout à fait indifférente… Ainsi, ce chandail que je tricote pour un soldat, vous avez voulu apprendre à le faire… J’en suis restée confondue !
— C’est pourtant bien ordinaire, murmura Diane.
Elle avait l’air de réfléchir, les yeux baissés sur les feuillets qu’elle remuait d’une main distraite.
— Pour une autre, oui, mais pour vous ? Cela vous ressemblait si peu !… si peu à la Diane que j’ai connue ! Enfin, ma chère enfant, je n’ai qu’à vous féliciter de votre heureux changement !
La vertu de la guerre vous a touchée, et si la cause n’en était pas si triste, je me réjouirais du résultat…
Diane avait fini par s’asseoir devant le piano ouvert. Les yeux perdus dans une rêverie, elle paraissait être à cent lieues de là.
— Eh bien, chère enfant, dit Mlle Guiraud en reprenant son tricot, jouez-moi ce que vous voudrez… Vous savez que Chopin est mon préféré… Je vous écoute.
Par la fenêtre grande ouverte les sons assourdis de l’instrument arrivèrent jusqu’aux causeurs assis, sous le balcon.
Hervé de Kéravan leva la tête pour écouter.
— Ne faites pas attention, dit Jacques, c’est ma sœur qui endort tous les soirs sa vieille institutrice en lui jouant ses airs préférés.
Ils reprirent leur discussion.
Mais, à partir de ce moment, l’officier fut distrait et il laissa bientôt tomber la conversation.
Comme pour donner confirmation aux remarques de la vieille demoiselle. Diane mit dans son jeu une expression toute personnelle que des années d’études n’avaient point réussi à lui communiquer.
Le Nocturne de Chopin qu’elle avait choisi s’harmonisait si bien avec la transparente nuit de mai, que Jacques lui-même, gagné au charme de la musique, se tut et écouta.
Quand le piano cessa, sur un accord en mineur, le lieutenant dit à demi-voix :
— Mademoiselle votre sœur est excellente musicienne.
— Je ne m’y connais guère, avoua Jacques. Mes professeurs de musique ont toujours perdu leur temps avec moi… Quant à ma sœur, j’ai souvent entendu dire que si elle manquait d’expression, elle avait un brillant doigté.
Hervé pensa, à part soi, que reprocher à Mlle de Trivières de manquer de sentiment musical était une grande injustice, et il écouta de nouveau.
Cette fois, le chant d’une belle voix de contralto se mariait aux sons du piano.
Il reconnut la plainte désolée de Fortunio :
Si vous croyez que je vais dire Qui j’ose aimer…
Au milieu du silence de la nuit, les paroles arrivaient, distinctes.
De sa voix richement timbrée, la jeune fille chanta les trois couplets, d’une si fine sensibilité. Après qu’elle eut laissé tomber lentement les dernières paroles :
Et je veux mourir pour ma mie Sans la nommer…
Hervé de Kéravan poussa un profond soupir.
Jacques lui dit :
— Ma sœur a une belle voix. Diane est en veine, ce soir ; il y a longtemps qu’elle n’avait chanté comme cela.
Hervé ne répondit pas.
Les yeux fixes, dans la nuit, il songeait.
Une voix qui parlait au-dessus d’eux les fit tressaillir :
— Tu es là, Jacques ? Tu vas t’enrhumer. On vient de porter le thé, rentre donc !
— Encore un petit moment ! On est si bien dehors.
— Tu attendais ton sauvage, tu vois qu’il n’est pas venu !
Un éclat de rire de Jacques répondit, en même temps qu’une forme sombre se dessinait au bas du balcon, et qu’une voix grave disait :
— Le sauvage est ici, mademoiselle, depuis assez longtemps. Il tient à déclarer qu’il est assez civilisé pour apprécier le talent d’une musicienne telle que vous et il vous est reconnaissant du plaisir que vous lui avez donné.
Le sauvage ne s’exprimait pas trop mal. C’était le discours le plus long qu’Hervé eût encore adressé à Mlle de Trivières. Il est vrai que l’obscurité favorise les timides.
Confuse d’abord, Diane avait rougi dans l’ombre.
Puis, elle prit le parti de rire et dit plaisamment :
— Je suis enchantée de vous avoir fait plaisir… sans le savoir. Monsieur le sauvage, vous seriez bien aimable de dire à mon imprudent de frère qu’il va prendre un rhume sous ce balcon humide, et vous viendrez avec lui prendre une tasse de thé qui vous attend ici. Mlle Guiraud va se réveiller tout exprès pour vous en faire les honneurs.
— Ne la dérange pas, s’écria Jacques, ce serait un meurtre ! Laisse-la dormir. Je sais un moyen d’éviter de la réveiller. Allons, mon lieutenant, un peu de gymnastique !
Ce disant, le jeune garçon avait saisi le tronc noueux du lilas, dont les branches montaient à hauteur du balcon. De la plus haute, il s’agrippa au rebord ajouré des pierres formant saillie et fit un saut jusqu’auprès de sa sœur.
Hervé de Kéravan l’imita et arriva au balcon presque en même temps et se trouva devant Mlle de Trivières qu’il salua respectueusement.
— Mademoiselle, dit-il de sa voix profonde, voyez combien vous aviez raison, tout à l’heure, en me traitant de sauvage : voici la première fois que j’entre chez vous et il faut que ce soit par la fenêtre ! Le sauvage s’en excuse et l’homme civilisé dépose à vos pieds ses respectueux hommages.
Diane tendit la main avec un sourire.
— C’est à moi de m’excuser, monsieur. J’ai parlé de vous un peu… cavalièrement ! Si j’avais pu me douter que vous étiez ici…
Il répondit, toujours sérieux :
— Vous n’avez rien dit d’autre que la vérité, mademoiselle, j’en ai bien peur…
Ils rentrèrent dans le salon où Mlle Guiraud, n’entendant plus de musique, venait de secouer sa somnolence. Jacques présenta son grand ami.
Diane servit le thé.
Elle était animée, en train, très en beauté. Sa taille haute et gracieuse mettait une note de clarté dans tous les endroits du salon où l’officier suivait du regard le sillage de sa robe blanche.
C’était la première fois qu’il la voyait dans son cadre habituel, et en vêtements d’intérieur ; il s’étonnait de la trouver très féminine de gestes et d’allure et reconnaissait à peine l’amazone des bois à la fière tournure qui lui avait paru si distante.
Celle-ci était plus accessible… Sa parole simple, presque familière, le charmait. Elle le traitait non seulement en invité, mais en ami déjà ancien… Le mot qu’elle venait de jeter du haut du balcon, ce mot de sauvage qui se rapportait à leur première rencontre, avait rompu la glace.
Hervé eut l’impression qu’à partir de cette soirée, leurs relations étaient changées.
Désormais il la retrouverait dans son souvenir non plus en amazone hardie, mais en femme délicieusement gracieuse et belle… Il comprit que sa destinée était fixée, que l’amour impossible entré dans son cœur n’en sortirait plus, mais de même que Fortunio il se sentait de force à
Mourir pour sa mie Sans la nommer !
Mlle de Trivières, lui ayant arraché l’aveu qu’il était « un peu » musicien, le força de se mettre au piano pour lui accompagner l’air de Dalila : « Réponds à ma tendresse », réclamé par son frère.
Hervé avait parlé trop modestement de ses talents de musicien. A la vérité, l’aînée de ses sœurs, artiste supérieure et professeur consciencieux, s’était appliquée à lui communiquer une partie de son talent.
Il était devenu par ses soins, secondés par de grandes aptitudes naturelles, un excellent musicien, ce dont Mlle de Trivières s’aperçut très vite.
Quand il eut fini, elle lui dit, avec cet air d’accorder une faveur qu’avaient ses moindres paroles :
— Nous ferons encore de la musique avant votre départ. Je n’ai jamais trouvé personne qui m’accompagnât comme vous… Il faudra revenir.
Le jeune officier devait se souvenir longtemps de cette soirée et y repenser plus tard pendant les mortelles heures d’attente dans les tranchées.
Il devait revoir souvent les yeux admirables, la taille flexible, le teint nacré, brillant sous les cheveux bruns comme un reflet de lune dans une nuit obscure, et ce sourire indéfinissable des lèvres qui disaient :
« Il faudra revenir. » Oui, souvent, souvent, il devait y penser !
Le lendemain et les jours qui suivirent, le temps permit aux jeunes gens de reprendre leurs excursions, non seulement au bois, mais dans les environs de Paris.
Diane était devenue matinale et ne se faisait jamais attendre.
Ils partaient de bonne heure, et, d’un galop, gagnaient les portes des fortifications.
Ces excursions, qui les ramenaient souvent très tard, étaient un grand plaisir pour l’étudiant. Jacques s’était pris d’une grande affection pour le Breton, dont l’esprit sérieux savait se mettre à la portée de son âge.
Bien que toujours réservé avec Diane, le lieutenant avait désormais avec elle de longues causeries animées. Il se laissait aller au plaisir de la voir chaque jour, de jouir de sa présence pendant le peu de temps qui lui restait à dépenser. Plus tard… c’était le grand aléa, l’inconnu mystérieux qui, peut-être, l’éloignerait d’elle à jamais !
En attendant, il jouissait pleinement du présent.
La jeune fille, de son côté, paraissait de jour en jour goûter davantage sa société ; c’était elle maintenant qui rappelait à Jacques leurs rendez-vous.
Auprès d’Hervé, elle se donnait le plaisir rare d’être franche, naturelle, délivrée enfin de la crainte qui l’avait poursuivie si longtemps.
Le caractère d’Hervé de Kéravan le mettait au-dessus des calculs intéressés ; il avait si peu des allures de prétendant ! Ainsi que Diane l’avait dit à son frère, au début de leurs relations, « celui-là ne ressemblait pas aux autres, et il ne saurait jamais lui faire la cour… »
Quand cette pensée lui revenait à la mémoire, c’était comme un hommage rendu à l’élévation d’esprit de l’officier et comme une marque de confiance qu’elle lui accordait.
Au cours de leurs longues chevauchées, l’éducation morale de Diane faisait aussi un rapide chemin. Auprès de ce soldat, à qui son passé d’héroïsme donnait une singulière autorité, Mlle de Trivières se sentait parfois très petite fille… Il lui arrivait de souhaiter une approbation, une marque d’estime venant de ce héros et, sentant confusément combien sa vie frivole de naguère devait déplaire à sa tournure d’esprit, elle évitait d’en parler.
Un jour, en rentrant à l’hôtel, le lieutenant prévint ses amis qu’il serait privé de les voir le lendemain. Il avait promis de visiter un de ses camarades blessés, en traitement au Val-de-Grâce.
— Je regrette de ne pouvoir aller avec vous, dit Diane. J’aurais aimé visiter un hôpital.
— Il me sera très facile de vous faire pénétrer au Val-de-Grâce, répondit de Kéravan, si vous le désirez. C’est là que j’ai été soigné lors de ma première blessure, et j’ai gardé d’excellentes relations avec un major en chef… En m’adressant à lui, j’obtiendrai aisément, je crois, votre introduction.
— Cela nous sera très agréable, dit Jacques, mais nous ne voudrions pas vous gêner…
— Nullement. Venez demain vers dix heures dans la cour du Val-de-Grâce, je m’y trouverai et j’aurai obtenu d’avance les autorisations nécessaires. Vous pourrez visiter certaines salles pendant que je me rendrai auprès de mon malheureux camarade.
CHAPITRE III
A l’heure convenue, Mlle de Trivières et son frère descendaient d’auto devant la grille de l’hôpital.
Ils aperçurent le lieutenant qui causait avec un médecin militaire dans un angle de la cour.
Il vint à leur rencontre et présenta le major, qui se mit à la disposition des jeunes gens pour les conduire à travers le dédale des couloirs vers les salles de blessés.
Pendant que Diane et Jacques de Trivières partaient, accompagnés du major, Kéravan allait de suite rejoindre son malade, le sous-lieutenant Jacquet, qui l’attendait.
Diane n’avait jamais pénétré dans une salle d’hôpital ; elle éprouvait en ce moment même une vague répugnance, mais intérieurement elle se reprocha cette mauvaise disposition et dompta, par un effort de volonté, la légère hésitation qui l’arrêta sur le seuil.
Qu’était-ce que la vue pénible des pansements tachés de sang ? Qu’était-ce que l’odeur fade qui lui fit porter à son visage son petit mouchoir parfumé, auprès des trésors d’héroïsme dépensés par ces hommes, leurs longues souffrances, leurs sacrifices sans nombre ? Diane pensa à ces choses d’une façon confuse en s’avançant aux côtés du major, entre les rangées de lits.
Ce n’était pas l’heure habituelle des visites. Aussi l’entrée d’étrangers provoqua-t-elle une petite sensation parmi les malades.
Appuyés sur leur coude, ceux qui pouvaient remuer suivaient des yeux la jeune fille dont la radieuse beauté leur faisait l’effet d’une vision de rêve.
Diane avait apporté des boîtes de cigarettes. De place en place le major lui désignait les blessés auxquels il était permis de fumer. Elle présenta d’abord la boîte de loin, sans se courber, avec son grand air de condescendance qui n’empêchait pas les regards d’admiration de se porter sur elle…
Ce lui était une gêne…
Au fond de la première salle, un soldat barbu dont un énorme pansement entourait l’épaule veuve de son bras, laissa échapper :
— Mazette ! la belle fille !
Au froncement de sourcils du major, il comprit qu’il avait dit une sottise et se cacha la tête sous sa couverture.
Mais Diane, choquée d’abord, se pencha bientôt avec plus de grâce au-dessus des lits de souffrance. L’exclamation brutale venait de lui faire comprendre quelle joie était la vue de sa beauté aux yeux de ces malheureux, repus de spectacles d’horreur.
Ainsi qu’elle le faisait naguère au temps de sa vie mondaine, mais d’une autre manière, avec une nuance de pitié tendre, elle se mit en frais de coquetterie pour eux.
Tout à fait humanisée, réconciliée avec leur souffrance, elle abaissa sur les visages ravagés de fièvre son rayonnant sourire.
Elle semblait demander pardon aux pauvres êtres mutilés de se montrer à eux telle qu’elle était : toute épanouie de grâce et de santé.
Une douce expression atténua l’éclat de ses yeux.
Elle n’eut plus l’air de porter son offrande comme une aumône, mais elle trouva un mot aimable pour chacun ; son pas souple s’attardait devant les plus malades, et elle leur réservait ses plus doux sourires.
Au moment d’entrer dans la salle où ils devaient retrouver de Kéravan, le major s’arrêta, la main posée sur le bouton de la porte.
— Mademoiselle, dit-il en baissant la voix, je vous préviens que si vous n’êtes pas habituée à la vue des plus affreuses blessures, ou si vous ne pouvez compter absolument sur vos nerfs, il vaudrait mieux vous arrêter ici… C’est dans cette salle que nous traitons les blessures de la face…
Diane jeta un coup d’œil à son frère, qui paraissait décidé. Elle répondit sans hésiter :
— Je préfère entrer.
Mais, malgré sa résolution de bravoure, le premier regard que jeta la jeune fille sur le lit placé à sa droite lui révéla d’un coup toute la souffrance humaine.
Elle ne put retenir une exclamation de pitié ou d’horreur à la vue du visage, ou plutôt d’une moitié de visage tuméfié… Une énorme balafre le coupait, laissant une orbite vide, que la cicatrice non complètement fermée tirait sur la joue, de côté. La bouche n’avait plus qu’une lèvre pendante, l’autre, fendue par le milieu, laissait à découvert des dents cassées, un trou béant !
C’était affreux… pitoyable !
Diane frissonna, pendant que le major lui disait tout bas :
— Je vous avais prévenue, mademoiselle.
De loin, elle vit le lieutenant de Kéravan qui s’avançait à sa rencontre ; elle se raidit et, se dominant par un violent effort, elle s’approcha tout près du blessé puis, avec un sourire très doux, les yeux sur l’atroce blessure, elle dit gracieusement, comme dans un salon :
— Voulez-vous me faire le plaisir, monsieur, d’accepter une cigarette ?
C’était un officier. Un sous-lieutenant tout jeune, blessé à sa première rencontre.
Il saisit le mouvement de sublime pitié qui se penchait vers lui, et Diane vit passer sur ce chaos de débris qui avait été beau visage d’homme, une reconnaissance éperdue.
Quand elle releva la tête, ses yeux rencontrèrent ceux de Kéravan fixés sur elle et son regard profond rempli d’une muette admiration.
Il vint à elle et la voyant très pâle :
— Voulez-vous, dit-il, que nous passions rapidement et que je vous fasse sortir par l’autre porte ?
— Non, dit-elle avec calme, je n’ai pas fini ma distribution, il y aurait des jaloux.
Elle continua d’aller de lit en lit, passant seulement sans s’arrêter lorsqu’une tête détournée à dessein l’avertissait que le blessé avait la pudeur de sa laideur.
En approchant de l’extrémité de la salle, Mlle de Trivières reconnut le malade auprès de qui se tenait le lieutenant de Kéravan quand ils étaient entrés.
Elle allait à lui.
Hervé lui dit, très vite :
— Non, mademoiselle, je crois qu’il préfère… que vous ne le voyiez pas… Il est honteux, le pauvre garçon.
Diane répondit doucement en baissant les yeux :
— Je vais passer sans le regarder… voici la boîte, donnez-lui tout ce qui reste et dites-lui… dites-lui qu’il a grand tort d’être honteux… Plus leurs blessures sont hideuses, plus elles sont belles, et plus ils ont le droit d’en être fiers…
Hervé sourit pour toute réponse et se dirigea vers le lit de son camarade.
Lorsqu’il rejoignit la jeune fille un moment après, il lui dit d’un ton d’émotion contenue :
— Il vous est très reconnaissant, mademoiselle ; il vous remercie : il est très ému… très touché…
Et elle comprit, au regard qui accompagnait ces paroles, que le lieutenant se les appropriait et que c’était lui qui venait de dire :
« Je suis très ému… très touché !… »
Elle rougit en détournant la tête et s’empressa de se joindre à son frère qui remerciait le major de son aimable accueil.
Ils remontèrent tous ensemble dans l’auto qui les ramena avenue Malakoff.
Mais Jacques alimenta presque à lui seul la conversation ; ses compagnons de route, et surtout Diane, paraissaient absorbés par leurs réflexions.
— Eh bien, Diane, fit-il enfin, à quoi penses-tu ? Tu gardes pour toi seule tes impressions. Tu sais que je t’ai trouvée rudement « chic » tout à l’heure dans la dernière salle. Demande à M. de Kéravan. J’ai vu que le major s’attendait à te voir piquer une crise de nerfs comme l’auraient fait neuf femmes sur dix.
— Je crois que tu te trompes, répondit-elle. Si les femmes n’apprennent pas pendant cette guerre à dompter leurs nerfs, quand le feront-elles ?
Si Mme de Trivières avait entendu la réponse de sa fille, elle se serait demandé avec stupeur comment Diane avait pu changer à ce point…
Cette dernière ajouta comme pour mieux faire saisir sa pensée sous la forme d’une comparaison :
— Tu te souviens lorsque mon amie Lucie est partie à Salonique pour soigner les blessés ? J’ai dit — et nous étions tous du même avis — j’ai dit que c’était une folie, un suicide !
— Oui, je me souviens.
— Eh bien ! aujourd’hui, je comprends son héroïsme et je l’approuve ! Tant que l’on n’a pas tout donné, on n’a rien donné.
— Bon, s’écria Jacques, stupéfait. Tu ne vas pas nous faire le tour de t’enrôler pour Salonique ! Mon cher lieutenant, vous avez bien réussi en menant ma sœur voir des blessés !
Diane reprit en souriant :
— Je remercie M. de Kéravan qui m’a procuré ce matin l’une des meilleures émotions que j’aie ressenties de ma vie… et des plus douces.
Hervé salua en balbutiant quelques mots, et Diane reporta son regard sur le paysage mouvant qui filait à la portière.
Elle continuait de poursuivre sa pensée intérieure.
Le lieutenant, assis auprès de la jeune fille, ne voyait d’elle que son profil perdu, nettement découpé sur la glace.
Il lui parut que le beau sphinx venait de soulever les voiles qui dérobaient à la vue ses secrètes pensées et qu’il les refermait à nouveau.
Au moment de la séparation, au seuil de la maison, Jacques pria son ami de venir encore passer quelques soirées avec eux avant son départ.
Mais Kéravan, alléguant son désir de passer auprès de son aïeule les dernières soirées, s’excusa.
Du reste, il allait être obligé de retourner en Bretagne, où il irait ramener son cheval, et il profiterait de cette circonstance pour jeter sur son domaine le coup d’œil du propriétaire.
— Lieutenant, s’écria Jacques de Trivières, désolé, vous n’allez pas partir comme cela, sans nous donner encore un jour ! Faisons demain la grande promenade dont nous avions parlé, dans la vallée de Chevreuse. Ma sœur et moi ne la connaissons pas et nous aurons bien plus de plaisir à y aller avec vous.
Hervé hésitait.
Il attendait un mot de la jeune fille avant d’accepter.
— Je désire beaucoup, dit Diane, connaître cet endroit que vous dites si joli. S’il fait beau demain, voulez-vous pour la dernière fois nous servir de guide ?
Il s’inclina.
— Je serai trop heureux, mademoiselle, de vous satisfaire. Mais vous ne pouvez entreprendre une excursion aussi longue en un seul jour. Si vous voulez bien me confier vos chevaux avec votre jeune domestique, je les conduirai à Versailles où ils passeront la nuit, et vous les y trouverez demain. Nous pourrons prendre un train de bonne heure pour Versailles, cela raccourcira de beaucoup la distance.
— C’est une excellente idée, approuva Jacques, demain soir, nous dînerons aux Réservoirs et nous pourrons prendre encore le chemin de fer pour rentrer… Qu’en pensez-vous ?
Firmin ramènera nos chevaux après-demain.
— Mais, objecta Diane en regardant l’officier, cela vous privera d’une des soirées que vous vouliez réserver à madame votre grand’mère.
— Le sacrifice sera compensé par le plaisir de la passer avec vous.
La matinée du lendemain se leva dans un réseau de brumes bleuâtres qui promettaient une éclatante journée de printemps.
En débarquant à la gare des Chantiers vers neuf heures, la première personne que virent les jeunes de Trivières fut le lieutenant, leur ami, qui les avait précédés.
Leur domestique tenait les chevaux en main à l’extérieur des grilles.
Diane avait passé un long cache-poussière par-dessus son costume de cheval, elle s’en débarrassa et sauta en selle à la porte de la gare.
Sous les allées ombreuses et ensuite à travers bois, ils prirent la route des Vaux de Cernay.
Tous trois, enchantés de la lumineuse journée de printemps, de leur jeunesse, de leur sympathie réciproque, bavardaient et riaient à qui mieux mieux.
Pour l’officier, c’étaient les dernières heures de répit avant la séparation définitive…
Il ne se lassait pas d’entendre la jeune fille.
Heureuse comme une pensionnaire à qui on a mis la bride sur le cou, celle-ci montrait une animation inusitée. Les cheveux au vent, les yeux brillants, Hervé lui répondait avec le même entrain décidé à jouir de l’heureux temps, si court, qu’il ne retrouverait sans doute jamais.
Vers onze heures, ils arrivaient en vue du petit restaurant de la mère Hippolyte où M. de Kéravan avait promis qu’on trouverait un bon déjeuner.
— Le service ne ressemblera guère à celui des Réservoirs, mais la cuisine vous dédommagera.
Cette brave femme vous aura bientôt confectionné une gibelotte de lapin exquise et une fricassée de poulet dont elle a la réputation.
Mlle de Trivières était décidée à trouver tout bon et agréable, même la serviette de grosse toile qui remplaçait la nappe, les assiettes de faïence blanches et bleues enluminées de naïfs personnages, les couverts d’étain frottés et reluisants, et les deux roses trempées dans un verre, au milieu de la table étroite ; tout, jusqu’à la petite servante aux joues rubicondes et aux mains maladroites qui tournait autour d’eux.
Ils déjeunèrent devant une fenêtre large ouverte sur le jardinet qui rappelait la guinguette des environs de Paris avec sa tonnelle ronde au fond et ses berceaux de verdure.
Tonnelle et berceaux étaient heureusement vides. Ils ne se remplissaient que le dimanche.
Au delà du petit mur qui encerclait le jardin, la vue s’étendait sur l’admirable vallée. Au premier plan le village de Vaux, dont les maisons groupées pittoresquement entouraient le clocher.
Ce fut un gai déjeuner rempli d’incidents imprévus. Des poules entrant sans façon pour venir picorer les miettes sur la robe de Diane ; un papillon que Jacques réussit à attraper et piquer malgré les protestations de sa sœur. Puis, la mère Hippolyte en personne sortant de sa cuisine entre chaque service, s’essuyant les doigts à son tablier bleu pour venir quêter quelques compliments sur sa cuisine.
— Eh ben, mon officier ? et vous, madame, et vous le p’tit jeune homme ? Qu’est-ce que vous en dites de mon lapin sauté ? hein ?
On irait loin pour manger le pareil !
Et mon p’tit vin blanc ? Y s’laisse boire !
Allez ! faut pas vous gêner ! Il n’est point méchant. Y en a d’autre à la cave…
Marie, tu remonteras deux bouteilles… du bon, tu sais, les militaires, faut pas les attraper…
Allons, s’pèce d’engourdie ! R’mue-toi, et pus vite que ça !… Excusez, messieurs, madame ; à c’t’ âge-là, ça n’a que l’amour en tête ! Ah ! jeunesse !
Avec des clins d’œil rieur du côté des jeunes gens, la mère Hippolyte repartait à petits pas, toute sa forte poitrine secouée de rires et répétant :
— Ah ! c’te jeunesse ! Toutes les mêmes ! Allez, allez ! ça y passera avant que ça me r’prenne !
Le repas terminé par un café exécrable, Jacques sortit afin de faire seller les chevaux pendant que sa sœur s’apprêtait.
Debout devant la glace pendue au-dessus de la cheminée, Diane, les bras levés, remettait son chapeau et son voile.
De loin, Hervé suivait ses mouvements. Il s’avisa que la jeune fille avait laissé ses gants et sa cravache sur une chaise à l’entrée de la salle ; il alla les prendre.
De l’endroit où elle était, Diane suivait ses mouvements dans la glace tout en continuant à causer.
Elle le vit revenir vers elle, lentement, en retournant les gants entre ses doigts avec délicatesse, puis… (Était-ce pour sentir l’odeur dont ils étaient parfumés ?) il les porta très vite à sa bouche en lui jetant un regard furtif et il s’approcha…
Diane avait saisi le geste étrange ; cependant elle ne se retourna pas et dit d’une voix tranquille, continuant la conversation du dessert :
— Vous ne voyez pas le moyen de renvoyer votre Farfadet en Bretagne sans y aller vous-même ?
— Cela serait possible ; mais, de toutes façons, il est préférable que j’y aille moi-même. J’ai plusieurs affaires à régler avec mes fermiers.
Il ajouta plus bas, avec un accent pénétré :
— Oui, cette promenade est la dernière que je fais avec vous…
Ayant pris ses gants, elle les boutonna lentement, toujours tournée vers la glace.
Elle eut l’idée d’y jeter un coup d’œil.
Elle rencontra alors le regard de Kéravan fixé sur elle avec une intense et douloureuse expression. Regret, douleur, tendresse… Il y avait tout cela ! A cette minute, Diane se sentit pénétrée de la conviction absolue qu’il l’aimait… comme elle avait longtemps désespéré d’être aimée…
Puis, une réflexion traversa son esprit :
« Il m’aime, mais il n’osera jamais me le dire. »
Elle se retourna très calme, puis, prenant sa cravache :
— Venez, dit-elle. J’entends les chevaux ; ils doivent être prêts.
A plusieurs reprises, pendant le cours de l’après-midi, Jacques remarqua que sa sœur avait des distractions ; elle ne parlait plus avec sa gaieté légère du matin, ou bien elle arrêtait souvent ses yeux sur leur compagnon et l’examinait avec attention.
Le lieutenant devait faire effort sur lui-même pour soutenir la conversation au diapason du matin ; mais, à mesure que les heures passaient, sa mélancolie naturelle reprenait le dessus.
Somme toute, cette belle partie, commencée avec un joyeux entrain, s’acheva dans une impression de tristesse à laquelle le prochain départ de l’officier pouvait servir de prétexte.
Ils rentrèrent à Paris par le dernier train. Avant de se séparer de ses compagnons, l’officier promit d’aller faire ses adieux durant son court passage à Paris entre ses deux voyages… Et ils se séparèrent.
Le lendemain, dans le wagon qui l’emportait vers la Bretagne, Hervé de Kéravan repassait de souvenir les semaines qui venaient de s’écouler… ces jours rapides, si vite passés, qui, à ce qu’il lui semblait, avaient bouleversé toute sa vie !
Trois visions familières prenaient tour à tour possession de son esprit au point qu’il ne pouvait s’en détacher.
C’était Diane dans les attitudes et les situations où quelque aspect nouveau de la jeune fille l’avait frappé.
Diane, chez elle, pendant cette soirée de mai avec sa robe blanche aux mouvements onduleux, sa taille gracieuse, et le sourire qu’elle avait en disant : « Il faudra revenir » et encore, pendant la même soirée, quand il avait ressenti les premiers symptômes de son amour, la voix enchanteresse au timbre si pur qui, par une coïncidence étrange, lui avait pour ainsi dire tracé sa ligne de conduite… Comme Fortunio, il savait que son secret ne dépasserait jamais ses lèvres, dût-il en mourir !
Il voyait encore Diane à l’hôpital, sa face pâle, ses grands yeux rayonnants d’une douce pitié, et l’air dont elle lui avait dit : « Plus leurs plaies sont hideuses, plus ils ont le droit d’en être fiers ! »
Si jamais il devait revenir, comme ce pauvre Jacquet, défiguré ou mutilé, daignerait-elle jeter encore un regard sur lui ?
Il se répondait « oui », car il la croyait aussi noble et aussi bonne qu’elle était belle.
Mais, hélas ! ce n’était point sa pitié qu’il eût convoitée…
C’était enfin Diane insouciante et gaie, la veille, dans la forêt, ou encore à la petite table du déjeuner avec son visage animé, le rire fusant de ses lèvres ouvertes et ce rayon de soleil filtrant à travers les branches qui mettait des tons chauds sur ses cheveux bruns.
Ces trois silhouettes, d’abord distinctes, finirent par se confondre et il s’endormit croyant voir devant lui le sourire énigmatique de l’amazone telle qu’il l’avait rencontrée pour la première fois.
Hervé revint à Paris deux jours plus tard, rompu de fatigue, ayant passé le temps à se promener dans ses terres dont il avait constaté le triste abandon et à écouter les doléances des fermières qui, en l’absence de leurs maris, déclaraient ne pouvoir payer leurs fermages.
Pourtant il recueillit une somme suffisante pour solder le compte arriéré de ses loyers et, aussitôt de retour à Paris, il l’envoya au gérant de la marquise de Trivières.
Hervé ne voulait plus revoir celle qui occupait ses pensées.
Il avait trop rêvé de son image durant sa courte absence ; il ne se sentait plus assez sûr de lui-même, plus assez certain qu’en sa présence rien ne trahît ses sentiments.
Ayant vu Mlle de Trivières traverser le jardin accompagnée de son frère, et ayant entendu résonner sous la voûte le roulement de l’auto, il se présenta à l’hôtel et laissa sa carte au bas de laquelle il griffonna quelques mots de regrets et d’adieu…
Le soir, en rentrant, Mlle de Trivières reçut cette carte qu’elle examina longuement.
Puis la jeune fille monta chez elle, très vite.
Elle ouvrit un tiroir de son petit bureau où elle prit une lettre ouverte et, debout auprès de l’embrasure de la fenêtre, elle compara longuement les deux écritures : celle de la lettre et celle de la carte d’Hervé de Kéravan.
Elle murmura :
— C’est étrange ! Je n’aurais pas cru qu’il fût possible de trouver deux écritures se ressemblant autant !
CHAPITRE IV
Feu le marquis de Trivières avait fait élever, à deux ou trois kilomètres de son château de Vauclair, un chalet au milieu des bois. C’était un rendez-vous de chasse où il aimait quelquefois réunir ses amis, les nemrods de la contrée. Sa fille ayant toujours montré une prédilection pour cette demeure champêtre, d’ailleurs admirablement située, une clause du testament du marquis l’en avait instituée légataire.
A partir de cet été, où elle atteignait sa majorité, la jeune fille devenait la maîtresse incontestée de la Biche-au-Bois. A peine arrivée à Vauclair, elle s’ouvrit à sa mère de son désir d’installer dans son petit domaine le siège de plusieurs œuvres qu’elle désirait fonder. Il y aurait de la place, en haut, en abattant quelques cloisons, pour une quinzaine de lits, et l’hôpital de Bonnétable, le gros bourg le plus rapproché, serait heureux d’y envoyer des convalescents ; plus tard, on ferait venir des petits orphelins. Enfin, la grande salle du bas servirait d’ouvroir et les femmes du pays pourraient y venir travailler. Le curé de Vauclair, venu saluer les châtelaines, s’intéressa aux projets charitables de Diane. Par son entremise, on vit bientôt arriver à la Biche-au-Bois des convalescents, des ouvrières et des religieuses dont le dévouement fut fort apprécié. La marquise de Trivières donnait à sa fille le concours de sa fortune et de ses relations dans le pays.
Dans l’ouvroir de la Biche-au-Bois, six heures du soir. Les ouvrières sont parties.
Mlle de Trivières termine des comptes devant un bureau ; Rose Perrin fait des reprises dans des chemises de soldats.
Une jeune religieuse compte des serviettes qu’elle empile sur une longue table.
Mlle de Trivières s’informe sans tourner la tête.
— Rose, le facteur est-il passé ?
— Oui, mademoiselle. Il y en avait une pour Ramée, une pour Graindor, une autre pour la sœur Philomène et une pour moi, que je ne connais pas. Mais sûrement ce n’est pas celle que mademoiselle veut dire…
— Laissez vos reprises, Rose, et lisez votre lettre. Six heures ont sonné, c’est le temps du repos.
— Je n’ose pas, mademoiselle. Si c’était une mauvaise nouvelle ?
— Allons ! vous êtes par trop enfant ! Lisez-la, et ne restez pas dans le courant d’air.
— Oh ! mademoiselle, avec la santé que j’ai maintenant, courant d’air ou pas courant d’air, c’est tout comme ! Mais, si mademoiselle voulait bien la lire, ou bien vous, ma sœur des Anges, j’aurais plus de courage pour écouter…
Une voix claire, celle de sœur des Anges.
— Si cela vous fait plaisir, mademoiselle Rose, je lirai.
La sœur décachète l’enveloppe avec de petits mouvements nets, proprement, et lit :
« Mademoiselle Perrin,
« La présente est pour vous apprendre en douceur, comme il me l’a bien recommandé, que votre filleul et ami Plisson Victor, de la quatrième, vient d’être gravement blessé… »
— Oh ! mon Dieu ! Qu’est-ce que je disais ? Continuez, ma sœur.
— On lui a coupé la jambe hier, la gauche, ça s’est très bien passé ; il avait reçu dedans un éclat d’obus dans le gras de la… » Lisez, mademoiselle Rose, il y a un mot…
— « De la cuisse ! » Ah ! mon pauvre Victor ! Ensuite, ma sœur ? Est-ce qu’il donne des détails ?
— « Peut-être bien qu’il en reviendra, mais c’est pas sûr ! Seulement, comme c’est un garçon bien cos… » Il y a encore un mot que je ne dois pas dire…
— « Costaud ! » Oh oui ! il l’était ! C’est rien de mal, ma sœur, vous pouvez le dire…
— « … Costaud, il a des chances de s’en tirer… Pour lors, mademoiselle Perrin, excusez-moi d’abréger. Il faut que j’écrive encore aux treize autres marraines de mon pauvre copain pour…
— Comment ! comment ! ma sœur, vous lisez mal, treize autres marraines ! Pas possible !
— C’est écrit. Voyez la lettre, mademoiselle Rose, et ne tremblez pas si fort !
— Où ? où ? Ah oui ! « aux treize autres marraines ». C’est vrai, c’est écrit !
Rose continue d’une voix larmoyante :
— « … marraines de mon pauvre copain. Seulement, ce que je peux vous assurer, sûr et certain — et ça c’est de mon cru — c’est que vous êtes la celle qu’il aime par-dessus les autres, vu qu’avec vous, c’est pas seulement l’histoire des petits colis qu’on se partageait, mais qu’il porte votre portrait dans la petite poche qu’est sur son cœur, et sûr et certain que vous y êtes toute seule… Moi qui vous le dis, je l’ai vu ! Je suis pour la vie le sincère camarade de votre ami avec un respectueux bonjour de… »
Rose lâche la lettre et sanglote :
— Oh ! mon Dieu ! mon Dieu ! Que je suis donc malheureuse !
— Voyons, voyons, Rose, vous n’êtes pas raisonnable. Vous allez vous rendre encore malade !
— Ah ! qu’est-ce que ça fait maintenant, mademoiselle ? Pour qui ? pour qui ? ma santé, si ce n’était pas pour lui ! et, à présent… plus rien !
— Il n’est pas mort, mademoiselle Rose. C’est offenser le Bon Dieu que de ne pas avoir confiance en sa miséricorde. Même avec une jambe en moins, votre fiancé…
— Oh ! non, ma sœur, ne me parlez pas de sa jambe ! Ce n’est pas ça, ce n’est rien… rien du tout ! C’est les quatorze ma… ma… marraines !
Des sanglots effrayants secouent Rose ; toutes ses frisettes, au désespoir, sonnent le glas de la confiance morte !
— Ma sœur, ordonne Diane, emmenez-la à l’église. Elle va prier et se calmer.
— Mademoiselle… je ne peux pas ! Je ne peux pas prier pour lui… Je ne lui pardonnerai jamais !
— Notre-Seigneur a pardonné trois fois à saint Pierre qui l’avait renié. Il lui a ouvert les portes de son Paradis, et vous…
— Oh ! ma sœur, moi je ne suis pas saint Pierre, et je dis… je dis que s’il devait aller au Paradis, suivi de ses treize autres marraines, eh bien, non ! je lui tournerais le dos !… Mais, quant à lui pardonner, jamais !
Les frisettes s’agitent, dans une colère folle. Sœur des Anges lève au ciel des bras scandalisés et Diane prend une voix sévère :
— Vous dites des folies, ma fille. Votre chagrin est hors de proportion avec sa cause.
— Il faudra vous en confesser, dit la sœur en se signant. Je prierai Dieu de vous envoyer la sainte résignation.
— Oh ! pardon, ma sœur ; je vous scandalise ! C’est vrai, aussi, je suis trop malheureuse ! Vous ne pouvez pas comprendre tout ce qu’il était pour moi, mon Victor !
Toute ma famille ! Je n’ai ni père, ni mère, ni sœur ; ils sont tous morts ! Alors lui, je m’étais dit qu’il me remplacerait tout ! Et j’avais tant de confiance ! Depuis qu’on était petits, on s’était promis… Même à sept, huit ans, du temps de la rue Lepic, on s’appelait petit mari, petite femme. Il disait qu’il n’aimerait que moi, rien que moi, et voilà, maintenant… voilà que nous sommes quatorze ! Non, c’est trop dur ! Quatorze ! Ah ! ma vie est finie : je peux bien mourir !
— Rose, je vous défends de parler ainsi.
— Ah ! pourquoi mademoiselle m’a-t-elle rendu la santé ? Mon Dieu, pour souffrir encore !
— Voyons, dit la sœur des Saints-Anges, de sa voix douce, est-ce que la lettre ne vous dit pas que… que ce malheureux blessé vous aime plus que les autres, et que vous êtes la seule… dans la petite poche ?… Mon Dieu ! qu’est-ce que j’ai dit ?
— Vous voulez me consoler, ma sœur, mais qui sait, s’il n’a pas fait écrire la même chose à toutes les autres ?
— Je suis certaine que non, dit Diane avec autorité. Il y a dans la lettre de ce garçon un accent de naïveté, de vérité qui ne trompe pas. Il faut croire ce qu’il vous dit.
— Je le croirai naturellement si mademoiselle me l’ordonne. Mon Dieu, que c’est désolant ! Et sa jambe ! le pauvre malheureux !
— Enfin, mademoiselle Rose, votre cœur s’incline vers le pardon !
— Ma sœur, je lui pardonnerai tout ce qu’on voudra, excepté d’avoir eu qua…
— Songez, interrompt Mlle de Trivières, de sa voix profonde, qu’il a été blessé pour la France… pour nous !… Pensez à cela, et allez à l’église avec la sœur, tout de suite. Rose, obéissez.
— Mademoiselle oublie que c’est moi qui sers la soupe aux petits, parce que la sœur Philomène n’y voit pas clair et qu’elle verse tout à côté ?
Non, ce n’est pas encore M. Plisson, ni sa jambe, ni ses treize marraines qui me feront manquer à mon devoir !…
— Allez à l’église, répète doucement Mlle Diane ; je servirai la soupe aux enfants.
Rose Perrin et la sœur des Anges, parties dans l’allée des sapins, l’une soutenant l’autre, Mlle de Trivières s’installe devant le bureau où elle fait les comptes de la petite colonie.
Ce meuble ne rappelle en aucune façon son joli bureau de Paris.
On l’a pris au château, dans la pièce du rez-de-chaussée, où feu le marquis de Trivières recevait son intendant et ses fermiers.
Carré, massif, solide, ce meuble de chêne foncé énonce des souvenirs de comptes, échéances, quittances, etc. Aussi clairement que le bureau de la chambre de Diane, aux guirlandes de roses sur vernis Martin, évoquait la pensée de charmants billets parfumés, de lettres féminines nouées de rubans aux couleurs tendres.
Cependant, depuis qu’il sert aux comptes d’une jolie femme, le vieux bureau lui-même a ses faiblesses : c’est d’abord un tiroir fermé à clef qui contient quelques lettres et, sur la tablette extérieure, un vase de verre transparent avec un lis et deux ou trois roses qui répandent leur odeur à travers la salle.
Diane sort du tiroir en question le paquet de lettres ; elle en relit des passages.
Par la fenêtre ouverte, la jeune fille voit passer les convalescents qui se promènent lentement sous les sapins ; au loin, elle entend les éclats des voix aiguës des enfants et la basse plus forte de sœur Philomène qui les gronde.
« Il faut que je profite de ce moment de solitude, se dit-elle ; je vais lui écrire la première pour savoir de ses nouvelles, puisqu’il n’en donne pas… Il y aura bientôt trois mois qu’il n’a donné signe de vie ! Diane prend une feuille blanche, mais elle reste longtemps sans y toucher.
Au moment de commencer, elle songe :
« A quoi bon continuer la comédie que j’ai inventée ? Nous sommes fiancés dans l’esprit de nos parents. Pourquoi ne pas signer de mon nom ? »
Elle hésitait, partagée entre deux partis : l’un, qu’il faudrait bien que la mystification prît fin ; l’autre, que du moment où elle se serait dévoilée, il faudrait renoncer à la liberté de leur correspondance, au plaisir de tout dire sous un nom emprunté, et c’était justement cette liberté qui en faisait le charme ; il faudrait retomber dans la banalité des formules convenues ; et elle pensa que, dès lors, elle n’aurait plus aucun goût à écrire.
Ce fut cette idée qui la décida. D’ailleurs, que faisait-elle de mal ? De toute façon, Hubert deviendrait son fiancé, peut-être son mari, avant la fin de la guerre…
Mari… fiancé ?
Elle essaya de se représenter Hubert de Louvigny tel qu’il devait être aujourd’hui d’après le souvenir qu’elle en avait gardé, mais la bonne figure ronde et rieuse de l’ancien étudiant ne lui inspirait rien…
Soudain Diane rougit violemment.
Un autre visage aux traits mélancoliques, aux yeux profonds et graves, se dressait devant elle.
Elle revoyait ce regard douloureux, résigné, qu’une glace lui avait renvoyé, le regard qui lui avait appris qu’elle était aimée comme elle désirait l’être.
— Je rêve ! fit-elle à mi-voix en secouant ses épaules, c’est absurde de penser à lui !
Écrivons à Hubert.
Elle écrivit rapidement :
« Voici plus de deux mois, mon cher correspondant, que j’attends de vos nouvelles et ne vois rien venir.
« C’est moi qui viens vous demander si vous vous souvenez encore de Rose Perrin et si vous avez l’intention de reprendre notre correspondance interrompue.
« Vous remarquerez par le timbre de ma lettre datée de la Sarthe que j’ai quitté Paris : cela ne m’empêchera pas de recevoir vos réponses à la même adresse que précédemment ; une amie se chargera d’en faire l’envoi. » — (L’amie en question était celle de Rose, Mlle Lancelot.)
« Êtes-vous curieux de savoir ce que je fais dans ce pays et ce que je vois autour de moi ?
« Je vais vous le décrire :
« D’abord l’endroit, un pays ravissant en plein bois, ni ville, ni village, pas même un hameau, une maison isolée au milieu de grands arbres ; cette maison même n’est qu’un chalet rustique.
« Une vigne vierge et des clématites le recouvrent en partie d’un côté, de l’autre il disparaît sous les roses grimpantes. Tout autour c’est la forêt, sans fleurs, rien que des arbres, chênes, sapins, et des taillis profonds où les pas des promeneurs font lever des lièvres et des biches.
« A cent mètres environ du chalet, on aperçoit le toit de tuiles rouges d’une ferme basse et longue.
« D’ici, j’entends l’aboi des chiens, les cris des enfants, et les roucoulements des pigeons, au matin, le chant du coq. Cela met un peu d’animation dans mon coin perdu toujours plein de silence : c’est un véritable ermitage.
« Et voici la salle où je vous écris.
« Elle est grande et claire étant percée de quatre fenêtres dont deux regardent sur une éclaircie qui domine la vallée et les autres donnent sur une longue allée de sapins.
« Seul le crissement sur le sol des aiguilles de pin avertit de la venue des rares visiteurs de mon ermitage.
« C’est au milieu de cette paix profonde que mes jours se passent, non dans l’oisiveté, car je suis devenue très active ; vous allez en juger :
« Je dois inscrire les piles de linge qui entrent et qui sortent, les bandes de pansement fabriquées par nos ouvrières et les vêtements d’enfants qui prennent le chemin de la ferme pour servir à tout un petit peuple remuant et gai.
« Vous l’avez deviné, cher monsieur, l’endroit où travaille Rose Perrin est un ouvroir ; c’est là que, du matin au soir, je vais et viens de mon bureau à la table chargée de linge, et, de là, aux chambres des blessés convalescents que nous soignons et guérissons au bon air de ces bois.
« Vous me disiez l’hiver dernier : « Occupez-vous, chassez l’ennui par tous les moyens ! » Vous le voyez ; je suis votre conseil ; je ne connais plus l’ennui et je m’en trouve bien. Ici, où je me sais utile, je me sens très heureuse ; une grande sérénité, une paix profonde m’enveloppent si doucement que je me laisse vivre, oubliant de compter les jours… Ma vie est transformée et je me sens l’âme légère comme elle ne l’a jamais été.
« Est-ce donc que, pour être heureux, il ne faut point vivre pour soi ?
« Je me reproche quelquefois mon heureuse quiétude en pensant à tout ce qui souffre sur terre en ce moment.
« J’en ai eu un exemple sous les yeux dernièrement, en visitant un hôpital où l’on soignait d’horribles blessures…
« Ce jour-là, j’ai compris bien des choses et je me suis promis de ne jamais laisser passer une souffrance près de moi sans essayer de la soulager…
« Faut-il vous compter au nombre de ceux-là, monsieur le lieutenant ? Êtes-vous encore souffrant, blessé au moral ou au physique ?
« Si ce n’est qu’au moral et si les lettres de votre petite amie peuvent être un soulagement à votre mal, rendez-lui confidence pour confidence.
« J’attends de vous une longue lettre qui resserrera le pacte d’amitié auquel reste toujours fidèle
« Votre amie Rose. »
Mademoiselle Rose Perrin,
183, rue de Longchamp, Paris. (Faire suivre.)
« Mademoiselle Perrin,
« C’est mon camarade Plisson, Victor, qui est bien anxieux à cause qu’il ne reçoit rien de vous.
« Il dit comme ça qu’il n’y tient plus et que si il avait encore la jambe qu’on lui a coupée, il ne resterait pas un jour de plus à l’hôpital ; il dit qu’il irait vous demander si c’est que vous l’avez remplacé comme promis parce que vous auriez honte d’un mari avec une jambe de bois.
« Ça, alors, ça serait mal ! (Ce que je vous dis là, c’est de mon cru !)
« Il se fait du mauvais sang rapport à vous que ça fait peine à voir et que ça lui donne la température, que dit M. le major.
« Les autres demoiselles lui ont toutes écrit des petits mots bien aimables, et même qu’elles ont été jusqu’à envoyer des petits paquets, dont des cigarettes qu’on a fumées ensemble en causant de vous… Victor ne sait plus causer que de vous, mademoiselle Perrin ; il en devient « rasoir ». Quant aux lettres de ces demoiselles, c’est moi qui les lis ; Victor veut pas même les voir puisqu’il dit comme ça qu’il n’y en a qu’une qui compte pour lui et que c’est celle-là qui ne dit rien.
« Allons, mademoiselle Perrin, un bon mouvement. Faut pas lui en vouloir de sa jambe, quoi ! C’est pour le pays qu’il l’a laissée, pas vrai ?
« Je ne sais pas vous arranger ça comme il faudrait, mais je me comprends et je pense que vous me comprenez pareillement, parce que, comme dit Victor, vous êtes fine comme une mouche et rusée comme une ablette !
« A part ça, rien de nouveau à vous dire, excepté que Victor a été cité à l’ordre de l’armée et qu’il aura une palme sur sa croix.
« Bien le bonjour, mademoiselle Perrin, de votre respectueux
« Caporal Landin Joseph. »
C’est un clair matin à l’ouvroir, où les ouvrières diligentes bavardent en travaillant, car à la Biche-au-Bois, la gaieté est de rigueur.
Seule, Rose Perrin fait exception.
Les lèvres serrées, elle n’ouvre plus la bouche, que pour les monosyllabes indispensables.
C’est un deuil général à la Biche-au-Bois où on l’entendait rire si souvent quand ce n’était pas le son de sa petite voix aigrelette lançant le refrain du Temps des cerises. Mais Rose s’entête dans son chagrin farouche et repousse toute idée de pardon.
La sœur des Anges, qui est douée d’une nature douce et tendre, s’intéresse vivement à cette triste aventure.
On l’entend dire et répéter :
— C’est à croire qu’elle n’a pas de cœur !
Une jambe coupée, la croix de guerre, la fièvre, le désespoir, que lui faut-il de plus pour la toucher ?
Mademoiselle Rose, le bon Dieu se lassera de vous, à cause de votre dureté ! Songez qu’il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour quatre-vingt-dix-neuf justes qui…
— C’est facile, ma sœur, répond la coupable, de parler de choses qu’on ne peut pas comprendre, surtout quand « on » ne sait pas ce qu’« on » ferait à la place des autres…
Sœur des Anges rougit très fort, mais, en baissant sa cornette sur la grosse chemise qu’elle reprise, elle ne peut empêcher un sourire fin de voltiger autour de sa bouche un peu grande, aussi bien faite pour le rire que pour la prière.
Le fin sourire signifie :
« Oh ! si, je sais bien ce que je ferais à votre place. J’accueillerais le pécheur repentant, le pécheur douloureux, mutilé pour la France, et je lui ouvrirais les portes du ciel ! »
Mais Rose n’admet pas qu’on parle de pardon quand la confiance est enterrée à jamais !
Cependant, bien que toute sa jolie gaieté se soit enfouie sous un voile de deuil, la petite lingère n’en accomplit pas moins sa tâche d’abeille industrieuse et ponctuelle.
On dirait même qu’elle redouble de zèle à tirer l’aiguille, à soigner les malades ou à guider les pas des convalescents qui regagnent en petits soins prévenants ce qu’ils ont perdu en gaieté.
Et c’est toujours la compagnie de Rose qu’ils préfèrent à celle de Mlle de Trivières, qui leur en impose, ou de la sœur des Anges, qui les sermonne.
Quelques jours plus tard, Rose s’en va à la recherche de mademoiselle, qu’elle trouve assise sur son banc, à l’abri du gros chêne.
— Mademoiselle, deux lettres pour vous : une à mon nom, mais je crois que c’est le monsieur officier ; et une autre…
— Eh ! bien, Rose, allez-vous mieux ?
C’est du moral que s’informe Mlle de Trivières car, pour le physique, Dieu merci, il n’en est plus question.
— Non, mademoiselle, c’est pire…
— Vous savez que nous avons demain la visite des personnes qui sont au château. Avez-vous veillé à ce que tout soit prêt ?
— Oui, mademoiselle. Tous les malades ont des draps propres, et les enfants des tabliers neufs. On a nettoyé partout, les vitres sont lavées, les parquets cirés. Sœur des Anges mettra des fleurs dans les vases et même elle a fait une guirlande en papier rose plissé pour mettre autour de la sainte Vierge… On ne peut rien faire de plus…
— Non, vraiment, acquiesce Diane avec un petit sourire. Allez, Rose, c’est bien.
L’ouvrière s’éloigne sans bruit dans l’allée et Diane, en la suivant des yeux, pense à sa triste figure et songe :
« Pourquoi souhaiter connaître l’amour puisqu’il est une cause de souffrance ?…
« Mais, voyons ce que dit Hubert ?… »
Encore ce visage troublant, ces yeux profonds et tristes, qui s’interposent entre son regard et l’écriture serrée où elle retrouve un souvenir.
Non pas celui d’anciennes lettres, mais d’une simple carte de visite avec deux lignes d’adieu…
Elle s’empresse de lire pour chasser la vision :
« Mon amie Rose,
« Vous permettez n’est-ce pas que je reprenne l’appellation familière qu’autorise le pacte d’amitié dont vous voulez bien vous souvenir et que vous me rappelez si gentiment ?
« Je ne sais comment vous exprimer tout le plaisir que j’en ai ressenti !