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Rose Perrin

PREMIÈRE PARTIE

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CHAPITRE PREMIER

Le valet de chambre ouvrit la porte à deux battants et annonça :

— Le général d’Antivy.

De même que presque chaque soir, à la même heure, depuis des années, le général d’Antivy traversa le petit salon et vint s’incliner devant la bergère, où la marquise de Trivières l’accueillit comme à chaque visite d’un :

— Eh bien, mon ami, quelles nouvelles ?

Après le baise-mains accoutumé, le général redressa sa haute taille bien prise dans son dolman : sous ses cheveux blancs, son teint fleuri et ses yeux vifs démentaient ses soixante-dix ans.

Il répondit :

— Nous les tenons toujours, belle amie… patience !

— Mais que c’est long ! Mon Dieu, que c’est long ! gémit la marquise.

Le général jeta un coup d’œil autour de la pièce élégante et chaude, confortable, puis sur la personne encore agréable enfouie dans un fauteuil moelleux, et répondit avec un rien de moquerie dans l’accent :

— Je suis de votre avis, marquise… Ah ! oui, ajouta le général avec tristesse, de ceux que j’ai suivis, formés à Saint-Cyr, combien en reste-t-il seulement de la dernière promotion ?

— Il vous reste votre neveu, Hubert, fit Mme de Trivières, comme consolation.

— Blessé deux fois. Croix de guerre, Légion d’honneur.

— A vingt-quatre ans… C’est superbe !

— Il est le plus jeune officier de la compagnie.

Tous les autres, ses anciens camarades, ont été tués… sauf cependant un Breton que j’ai connu aussi à l’école, un bon garçon que les hasards de la guerre ont rapproché d’Hubert. Je n’en suis pas fâché, il est plus âgé que lui, très sérieux ; il joue le rôle de Mentor auprès de mon jeune fou.

— Il s’appelle ?

— Hervé de Kéravan… petite noblesse bretonne.

— Et pauvre sans doute ?

— Comme Job !… Des nuées d’enfants ; pas de fortune.

Mme de Trivières reprit au bout d’un instant, formulant à haute voix une pensée qui la faisait rêver, les yeux fixés sur le tricot que ses doigts poussaient machinalement.

— Oui, où sont-ils tous ces beaux garçons ? Chatenay, Lestérac, de Roysel et tant d’autres. Les conducteurs de cotillons, les joueurs de tennis, les prétendants de Diane…

— Ou de sa dot ! acheva le général, sceptique.

Mme de Trivières plaisanta :

— Ce n’est guère aimable pour Diane, mon ami, ce que vous dites-là !

Croyez-vous que ma fille ne soit pas assez belle pour inspirer une réelle passion ?

— Votre fille est une merveille, marquise, pourtant… je ne lui connais qu’un défaut.

— Ah ! Voyons, dites.

La marquise de Trivières leva ses yeux, encore très beaux, sur son visiteur, et un petit sourire incrédule adoucit ses traits aux lignes toujours pures, bien qu’un commencement d’embonpoint général menaçât d’envahir son visage.

— Vous, général, vous trouvez un défaut à Diane votre enfant gâtée ?

— Et ma pupille… Parfaitement !

— Voilà une nouveauté. Attendez au moins que je la fasse venir pour qu’elle puisse répondre elle-même à votre chef d’accusation.

Le général arrêta le geste de la marquise qui s’apprêtait à sonner.

— Non, attendez, chère amie, puisque le tour de la conversation nous a amenés sur ce sujet, j’ai à vous faire part, à vous seule, de certaines réflexions concernant ma chère pupille, qu’il me semble plus opportun de ne point traiter en sa présence.

— Oh ! fit Mme de Trivières d’un ton ennuyé, vous allez encore me parler de l’éducation de Diane ?

— Rétrospectivement, du moins, — hélas, comme ça nous pousse ! — puisque dans deux mois la chère enfant échappera à ma tutelle avec sa majorité… et elle retombera sous la seule direction maternelle.

— Bon ami… Vous savez bien que pour mes enfants il n’y a pas d’âge…

— Oui, je sais… je sais ! C’est égal, je ne serai plus son tuteur que de nom… Vous reconnaîtrez du moins, chère amie, que, depuis huit ans, je n’ai point abusé d’une autorité…

Avec élan, Mme de Trivières tendit ses mains :

— Vous avez été un père pour mes enfants depuis la mort de notre pauvre Bernard, et, pour moi, le meilleur et le plus indulgent des amis.

— Indulgent ! ah ! ah ! nous y voilà, reprit le général ; peut-être reconnaissez-vous, belle dame, qu’une certaine indulgence était parfois nécessaire ?

Mme de Trivières eut une moue coquette qui la fit ressembler davantage à ce qu’elle avait été, c’est-à-dire à une charmante femme.

— Nos idées, nos manières de voir là-dessus, étaient si différentes… si éloignées !

— Éloignées d’un quart de siècle… au moins !

— Vous vous vieillissez, général. C’est vrai, je reconnais que je n’ai pas toujours suivi vos conseils à la lettre, par exemple en ce qui concerne la présentation de ma fille dans le monde, la fréquence de nos sorties : vous la trouviez trop jeune, vous ne compreniez pas le plaisir que j’avais à montrer ma fille, à m’en parer, vous me disiez que je la rendais mondaine… Ne faut-il point qu’elle le soit ? Diane est destinée à faire un brillant mariage…

— Pourquoi ne dites-vous pas un heureux mariage ?

Mme de Trivières eut un petit rire.

— Cela va de soi… Vous savez que je ne la contraindrai point… Mais je n’admets pas que la question sentiment passe avant les autres. Enfin avouez, bon ami, que je n’ai pas si mal réussi, après tout ! Mon Jacques est un brillant élève ; il est, disent ses professeurs, en excellente posture pour passer son examen de Saint-Cyr.

— Il y arrivera sans peine. Il est intelligent.

— Quant à ma fille, vous disiez tout à l’heure…

— Et je le répète, chère amie, c’est une merveille, une fille délicieuse, très fière, très noble, avec des qualités de race, une intelligence réelle, très développée par vos nouvelles méthodes d’enseignement moderne… que je suis loin pourtant d’approuver complètement.

— Ah ! Ah ! dit la mère, qui avait suivi cet éloge avec une expression de plaisir manifeste, vous reconnaissez donc…

— Pardon !

M. d’Antivy leva la main.

— Ce n’est pas tout ?

— Non, il y a un mais…

— Ah oui ! le défaut dont vous parliez tout à l’heure : ce quelque chose qui manque à ma fille pour être une perfection.

— Oui… et ce défaut est assez difficile à définir. En un mot, marquise, ce qui lui manque, c’est… l’étincelle ! Je m’explique. Si vous voulez, prenons une comparaison. Vous avez beaucoup voyagé.

Vous avez fait autrefois, si je ne me trompe, quand votre mari était attaché à je ne sais quelle ambassade lointaine, un séjour aux Indes.

— Oui. Mais, grand Dieu ! général, quel rapport ?

— Attendez… Vous avez dû assister à des fêtes bouddhiques ; vous avez vu le peuple hindou se presser dans les pagodes pour porter des offrandes aux idoles ?

— Je vous avoue que je ne vois pas où vous voulez en venir… Nous parlions de ma fille…

— J’y reviens. Parmi les innombrables divinités qu’adorent ces païens, j’ai remarqué une magnifique déesse au sourire énigmatique, qui était choyée particulièrement ; on éparpillait des fleurs à ses pieds, on lui brûlait sous le nez des huiles parfumées : comme vous le pensez, elle recevait les hommages de ses fidèles avec le même sourire indifférent, la même attitude impassible.

— J’espère, dit Mme de Trivières en prenant un air choqué, que ce n’est pas le portrait de Diane que vous faites-là ?

— Un peu, si. Ne vous fâchez pas ! Vous souvenez-vous du nom de cette idole qui préside aux fêtes humaines ? Elle porte un bien joli nom : c’est Mayâ-Davi, la reine Illusion.

Le général d’Antivy s’arrêta de parler et regarda la marquise avec un fin sourire.

Celle-ci dit d’un ton un peu sec :

— Je n’aime pas les apologues, général, et le vôtre me semble ténébreux…

— Bon ! suivez mon raisonnement. Telle la déesse Illusion, votre admirable fille attire et captive par sa rare beauté ; comme elle, elle reçoit d’un air impassible les offrandes de ses adorateurs, elle aime attirer les hommages, elle joue avec le feu pour dédaigner ensuite ceux qu’elle a subjugués…

— Pourquoi ne pas me dire tout simplement que ma fille est une coquette ?

— Non, chère amie… Je n’entends pas cela. Diane ne peut être confondue avec une coquette vulgaire parce qu’elle ne quête aucun hommage. Comme mon idole Mayâ-Davi, elle se contente de les laisser venir à elle sans qu’un muscle de son visage vibre. La seule expression de son regard froid est l’orgueil satisfait.

— Vous ne voudriez pas, bon ami, que Diane, une fille bien élevée, s’éprît, à tort et à travers, de tous les jeunes gens qui lui ont fait la cour.

— Oh ! non, morbleu ! cela nous entraînerait loin, seulement… Tout vieux grognard que je suis, je me souviens d’avoir été jeune… de mon temps où les jeunes filles n’étaient ni avocates, ni doctoresses, ni ferrées sur les sciences exactes comme de vieux professeurs, on se servait d’une expression courante pour traduire leur charme ; on disait : « Elle a du sentiment. » Aujourd’hui, ces demoiselles sont ravies quand on dit d’elles : « Elles ont du chic. »

Mme de Trivières réfléchit un moment, puis :

— Si je vous comprends bien, tout ceci signifie : « Chère amie, votre fille est délicieuse, mais elle est une idole sans âme, et c’est la faute de l’éducation frivole que vous lui avez donnée. » On ne saurait parler avec plus de franchise, ni être plus aimable, vraiment !

— Voyons, marquise, n’exagérons rien ! Je vous en prie, ne voyez dans mes paroles que l’intérêt très profond que je porte à cette chère enfant. Sans dire que Diane manque de cœur, j’avoue que j’en verrais plus souvent avec plaisir les manifestations, et, si je puis me permettre une critique au genre de vie assez… mouvementé que vous aviez adopté, je dirais qu’il eût été préférable, au milieu des distractions mondaines, de réserver peut-être une part plus grande aux choses sérieuses, aux œuvres charitables, par exemple…

— Mais, général, vous ne savez donc pas que je fais partie de toutes sortes d’œuvres. Tenez, aujourd’hui encore, j’ai envoyé cent francs aux soldats tuberculeux.

— L’argent a son bon côté, oui, j’en conviens ; mais ce n’est pas tout ! J’ai rencontré dans mes tournées d’inspection de bonnes petites infirmières qui n’avaient certainement pas la fortune de Diane, mais qui possédaient infiniment de mérite.

— Comment, bon ami ! s’exclama Mme de Trivières sincèrement indignée, voudriez-vous que j’autorise ma fille à s’en aller seule, dans des hôpitaux, soigner des gens malpropres, remplis de maladies contagieuses… ce serait convenable ! ce serait…

— Permettez ! nos hôpitaux sont fort propres, et du reste, quand il y aurait un risque… Seulement ce sont des questions que Diane ne comprendrait même pas et auxquelles elle n’a jamais songé… Cependant, d’autres l’ont fait… Ainsi la petite de Lizerolles, la fille du colonel, une ancienne amie de votre fille, partie en expédition à Salonique avec la Croix-Rouge.

— Ah bien ! s’écria Mme de Trivières suffoquée, je vois Diane à Salonique !

Le général dit en riant :

— Et moi, je ne la vois pas… non, pas du tout ! J’ajoute même que je suis très heureux que ma pupille ne m’ait pas mis dans l’alternative ou de lui refuser mon consentement, ou de passer à mes propres yeux pour un mauvais patriote. Mais, entre ces… exagérations du devoir et l’indifférence complète de Diane, il me semble qu’il y aurait place pour ce que j’appellerai « le sens de la guerre ». Ainsi j’aimerais qu’en un temps où tous les dévouements sont précieux, Diane, au lieu de rêver à ses toilettes, cherchât un peu quel bien elle pourrait faire autour d’elle… Ce serait peut-être aussi intéressant que de s’occuper de ses… — comment dit-elle ? fleurts — flirts ?

Sentant la justesse de ces réflexions et le bien-fondé de ces reproches, la marquise avait pris, depuis un moment, le parti de tamponner ses beaux yeux de son petit mouchoir pour marquer son affliction.

Elle dit enfin d’un ton plaintif :

— Vous êtes bien dur, chez ami : pour les soldats que pourrions-nous faire de plus ? Diane a huit protégés ; on leur écrit, on leur envoie des paquets… ainsi…

— Ah !… ah ! très bien ! très bien cela, j’ignorais…

Le général d’Antivy resta silencieux, pendant que la marquise, calmant son émotion légère, faisait disparaître son mouchoir et passait d’un geste habituel ses belles mains sur les côtés de sa coiffure, savant échafaudage où l’oxygène et le henné n’étaient pas étrangers à certain lustre de jeunesse persistante… ce pendant qu’elle fixait son regard sur son visiteur en se demandant ce qui allait encore sortir de désagréable pour elle de son long silence.

Tout à coup le général demanda :

— Quel est celui des admirateurs de Diane qui tient en ce moment le rôle de prétendant ?

— Des admirateurs, général ? C’est beaucoup dire ! Les pauvres garçons ne sont plus là ! Et du reste, notre vie mondaine, cette vie que vous m’avez assez souvent reprochée, est devenue bien restreinte… à part quelques dîners… bridges… ou concerts…

— Ah ! marquise, je vois que vous me gardez rancune !…

— Mais non, mais non, bon ami, je suis habituée.

— Quand je vous exprime, dans mon franc parler de soldat, mes opinions, vous ne devriez y voir que ma profonde tendresse pour vos enfants, les enfants que mon vieux camarade m’a recommandés à l’instant de sa mort… Je lui ai juré de les protéger… de les guider… de tenir sa place, enfin !

Mme de Trivières, toute frivole qu’elle était, possédait un excellent cœur… Par un revirement plein de charme, elle sourit au vieillard et lui tendit sa main, spontanément.

— Pardonnez-moi, bon ami, je sais bien que je devrais plus souvent tenir compte de vos conseils… Mais, que voulez-vous… je suis de mon temps, ou plutôt de celui de mes enfants… Vous savez que je ne vis plus que pour eux !

Le général baisa galamment la belle main et Mme de Trivières ajouta :

— Maintenant que la paix est faite, dites-moi vite pourquoi vous m’interrogez sur un prétendant possible à la main de Diane ? En auriez-vous un à me proposer ?

— Peut-être… Je ne vous en ai encore jamais parlé pour plusieurs raisons : d’abord, c’est que mon candidat était extrêmement jeune et qu’il lui manquait un peu de plomb dans la tête pour en faire un mari ; ensuite, au moment où je pensais à en parler la guerre a commencé et il aurait fallu ajourner nos projets. Enfin, la plus délicate de ces raisons, c’est que je jugeais préférable que Diane eût un peu vu par elle-même si, dans les différentes réunions où vous la conduisiez, elle ne rencontrerait pas l’élu de son cœur, ce qui m’eût dispensé de jamais vous parler d’un autre… Je crois que le cœur de ma pupille n’a pas encore parlé ?

— Non… S’il est tel que vous le dites, général, il est peu probable…

— Ah ! marquise, la paix est signée !

— Oui, c’est vrai. Et votre candidat… c’est ?

— Quelqu’un à qui vous avez fait allusion…

— Votre neveu Hubert ?

— Mon petit-neveu : le fils de ma pauvre nièce Charlotte de Louvigny… Vous l’avez connu, je l’ai amené ici il y a quelques années quand il était au lycée, faisant sa préparation à l’École. Je vous l’amenais quelquefois, le dimanche.

— Oui, je me souviens. Il jouait avec les enfants. Un beau garçon, assez fort, grand, blond, distingué, très causeur, très gai…

— C’est cela ! toujours le même, exclama le général. Eh bien ! que vous en semble ?

— Mais que ce serait parfait ! Comment se fait-il que nous n’y ayons pas pensé plus tôt ?

— J’y pensais, c’était mon plus cher désir d’unir ces enfants pour qui j’éprouve la plus grande affection… Je ne vous en parlais point pour les raisons que j’énumérais tout à l’heure.

Mme de Trivières fit avec un petit sourire :

— Dites-moi, bon ami, vous n’avez pas peur que le gros défaut de Diane fasse fuir votre neveu si vous le lui dévoilez ?

Il répondit sur le même ton :

— Ah ! c’est bien possible, chère amie : si notre jeune beauté prend ses grands airs de reine, il fuira, malgré sa bravoure… Pourtant, cette petite, elle est si ensorceleuse quand cela lui plaît !… Elle a des moments — des moments très courts, où il faut la saisir — c’est une expression de visage, un mot, un sourire ; on sent que la bonté, la sensibilité sont là… à fleur d’âme pour ainsi dire, qu’il suffirait du moindre choc pour ouvrir la source fermée… pour la laisser déborder.

— Vous avez toujours été poète, général, dit Mme de Trivières, sérieusement. Vous avez manqué votre vocation… Un poète et un sentimental ; tout le contraire de mon pauvre mari auquel Diane ressemble tant !

— C’est pour cela que nous nous entendions si bien, en vertu de la loi des contrastes. Plus j’y pense, plus je suis convaincu que ces enfants sont faits l’un pour l’autre… Belle fortune des deux côtés : vous savez qu’Hubert était fils unique. Il a hérité de la totalité de la fortune des Louvigny et des d’Antivy… sauf la part que je lui réserve. Tout irait parfaitement, mais voilà… Hubert est un sentimental comme son vieil oncle ; il s’est mis en tête de choisir sa femme, de ne faire qu’un mariage d’amour, et si nous les présentons l’un à l’autre tout bonnement…

— Eh bien ? demanda la marquise prête à remonter sur ses ergots… ne trouverait-il pas ma fille de son goût ?

— Il ne s’agit point de cela. Comment pourrait-elle ne pas lui plaire ? La difficulté c’est que si Mlle Diane ne l’agrée pas du premier coup, Hubert restera décontenancé, il perdra de ses moyens et… l’affaire sera manquée.

Il faudrait trouver un moyen, une… ruse quelconque qui leur permît de faire leur connaissance réciproque et approfondie sans qu’ils fussent avertis qu’il s’agit de mariage… presque en dehors de nous, qui les fît ébaucher un petit roman et s’aimer comme de vrais amoureux… des amoureux de mon temps.

— Ah oui ! dit la marquise en riant, la petite fleur bleue, les marguerites effeuillées, les tendres aveux. Mon ami, je crois que votre neveu sera un fameux magicien s’il peut convertir ma fille à ces charmantes bêtises sentimentales.

— … Sait-on jamais ? Qui vous assure que Diane ne soupire pas aussi après le moment où elle découvrira la petite fleur bleue ?

— Ah ! ah !

— C’est pourtant cette fleur de poésie qui fait le charme le plus certain des préliminaires du mariage… C’est du reste pour cette raison que, ne l’ayant jamais trouvée, je suis resté vieux garçon.

— Ou bien, vous avez passé auprès du bonheur, vous l’avez rencontré par hasard sans le connaître.

— Par hasard ? rencontré ? Non, marquise. Pour moi, le bonheur n’est pas un effet du hasard. Je considère le bonheur comme un art très difficile, très compliqué et dont la condition première est, pour nous autres hommes : la femme. J’entends une femme digne d’être aimée… Voici pourquoi je désire qu’Hubert, cet enfant qui représente le plus grand intérêt de ma vie, mette dans son jeu tous les atouts en choisissant une femme accomplie…

— Et malgré toutes les précautions, raisonna la marquise, il arrive souvent que ce bonheur si bien combiné tombe et s’écroule comme un château de cartes.

— Mais reconnaissez de bonne foi que si le château de cartes est d’avance boiteux et mal ajusté, il n’en aura que plus de chances pour s’écrouler.

— Mon Dieu, soupira Mme de Trivières, qu’y a-t-il de stable en ce monde ?… et surtout à l’heure actuelle ? Je vous avoue que je tremble en m’occupant de mariage pour ma fille en un tel moment !

— Ce n’est qu’un projet très éloigné, notez bien, mais… nous pourrions toujours les fiancer… en attendant.

— S’il arrivait malheureusement que Diane s’éprît tout à fait de votre neveu qui, d’après ce qu’il promettait, doit être devenu tout à fait agréable.

— Il est charmant… très beau garçon… spirituel…

— Et si…, continua la marquise, suivant son idée, il disparaissait tout à coup, pensez au désespoir de ma pauvre enfant…

— Il faudrait alors que notre Diane fût bien changée !… Voyons, marquise, tâchons d’être plus optimistes… Prenons le temps présent tel qu’il est, et ne soyons point trop exigeants. Tâchons de procurer à nos enfants, qui sont en pleine jeunesse, l’illusion que nous avons eue, — ou aurions pu avoir, — pendant la nôtre… Le temps où ils vivent leurs meilleures années n’est déjà pas si gai !

Depuis un moment, la marquise ne suivait plus son vieil ami… Elle était absorbée dans ses réflexions,

— Oh ! s’écria-t-elle soudain, j’ai trouvé !

— Quoi donc ?

— Notre moyen : le moyen du petit roman qui doit obtenir, suivant vous, la poésie dans le mariage, le sentiment, toutes ces choses rares dont vous parliez tout à l’heure…

— Ce moyen, quel est-il ?

— Puisque nos enfants ne peuvent faire une connaissance approfondie l’un de l’autre en se voyant, votre neveu étant à l’armée, pourquoi ne la feraient-ils pas par correspondance d’abord ?… Ils se verraient plus tard.

— C’est une idée… mais pour qu’ils s’écrivissent, il faudrait un prétexte.

— Oh ! mon Dieu ! Diane écrit bien à ses filleuls… cela lui en ferait un de plus…

— Si elle lui écrit de la même façon, chère amie, ce ne serait peut-être point le bon moyen pour séduire Hubert !

— Mais nous lui dirons de qui il s’agit. Laissez-moi faire. Je me charge de parler à Diane de son ancien camarade de jeux… Je rafraîchirai ses souvenirs. Nous lui dirons que ce malheureux jeune homme, n’ayant plus de famille, se trouve très abandonné, personne pour lui écrire.

— Et moi, chère amie, vous me supprimerez ?

— Oui, dit la marquise en riant, je vous supprime. Nous aurons comme prétexte que, devant partir en tournée d’inspection ainsi que vous nous l’aviez annoncé…

— Je venais même vous faire mes adieux. Je pars après-demain.

— C’est parfait. Je dirai que vos nombreuses occupations ne vous permettront plus, durant plusieurs mois, d’écrire à votre neveu ; il va être désespéré, c’est un affreux remords pour vous, aussi, vous nous avez chargées, Diane ou moi, de la suite de votre correspondance pendant le temps que vous inspecterez et rédigerez vos rapports… N’est-ce pas bien trouvé ?

— Bravo ! Machiavel n’était rien auprès de vous, et naturellement vous verrez les lettres ?

— Ah ! vous êtes naïf, général ! Comment voulez-vous que ces enfants s’écrivent librement s’ils savent que chaque mot sera contrôlé. Non, je ne le demanderai pas… Mais je connais ma fille, continua Mme de Trivières avec assurance. Je sais qu’elle me montrera ses lettres, elle ne m’a jamais rien caché.

— Elle vous les montrera jusqu’à un certain moment.

— Comment ? Qu’insinuez-vous, sceptique !

— Hé ! hé ! belle amie, j’insinue que vous les verrez jusqu’au moment que nous désirons et que nous aurons provoqué : c’est-à-dire celui où mon Pygmalion animera votre Galathée !

— Décidément, vous tenez à faire des comparaisons plus ou moins avantageuses pour ma fille. Je vous passe Galathée, mais ne me dites plus jamais… vous entendez ? jamais ! que Diane est une idole hindoue… cela je ne vous le pardonnerai pas !

— C’était pourtant une très belle idole, je vous assure. Puisque je suis en veine de comparaisons mythologiques, savez-vous à quelle déesse votre superbe Diane peut être le plus justement comparée ?… Non ? Mais à celle dont elle porte le nom païen, à Diane chasseresse. Malgré moi, je cherche toujours au-dessus de son front le croissant symbolique.

— Taisez-vous, la voici, dit Mme de Trivières, en reprenant activement son tricot. Ne parlons de rien maintenant…

— Vous m’écrirez ?

— Oui, je vous tiendrai au courant.

Au même instant, une voix profonde, richement timbrée, résonna dans la pièce :

— Vous étiez ici, bon ami, et on ne m’a pas prévenue ?

Ils regardèrent entrer une grande jeune fille à la taille élégante, à laquelle on aurait pu appliquer l’expression : « un port de reine ». Sa tête couronnée d’opulents cheveux bruns était petite et fine ; elle avait les traits réguliers de sa mère, avec moins d’expression dans la physionomie et plus de fermeté dans le regard de ses yeux brun foncé… Ainsi que la dépeignait son tuteur, Diane de Trivières était une admirable statue.

CHAPITRE II

En entrant, la jeune fille vint présenter son front au baiser de son tuteur.

— Je t’attendais pour servir le thé, lui dit sa mère.

— Je vais le faire, maman. On ne m’avait pas dit qu’il était servi.

— Et ton frère, mon enfant, est-il rentré ? demanda le général en recevant une tasse des mains de la jeune fille.

— Non, bon ami, Jacques ne rentre qu’à six heures. Il a une répétition après le lycée. Vous dînez avec nous, n’est-ce pas ? J’ai dit qu’on mette votre couvert.

— Certainement. Tu as bien fait, appuya la marquise.

— Non, vraiment, je suis désolé, mais ce soir je dois passer à mon cercle pour y rencontrer quelques amis avant mon départ.

— C’est votre tour d’inspection ?… Vous partez déjà ?

— Oui, ma petite fille… Je vais être surchargé de besogne ! des revues, des inspections, des rapports ! Ne compte pas trop que je t’écrirai pendant mon absence !

— Oh ! bon ami, vous nous donnerez de vos nouvelles ? Nous ne saurions nous en passer.

Diane éprouvait, autant qu’elle en était capable, une réelle affection pour son tuteur, qui l’avait, depuis son enfance, comblée de gâteries. Quant au général, il se sentait heureux dans ce milieu d’affections féminines, le seul où il eût l’impression de se sentir un foyer familial.

Tout en suivant avec plaisir les mouvements harmonieux de sa belle pupille, il pensait :

« Oui, vraiment, cela ferait un joli couple, Diane et Hubert… bien assorti !… La tête sage et la tête folle… trop de sécheresse d’un côté, un peu de légèreté de l’autre, mais tout cela fondu, amalgamé, fera un tout parfait ! Quel dommage qu’elle n’ait point été élevée autrement ! qu’elle n’ait reçu d’autres notions de la vie que des frivolités ! Avec les dons d’intelligence, la nature élevée qu’elle possède !… Ah ! si mon vieux camarade avait vécu !

Mme de Trivières suivait aussi avec satisfaction les allées et venues de sa fille. Elle dit tout à coup, interrompant le monologue intérieur du général :

— A propos, bon ami, pendant que je pense à vous le dire, j’ai reçu une lettre de mon gérant, Delarbre, au sujet des loyers arriérés de ma maison. Il me demande des ordres. Faut-il poursuivre, donner des congés ?

Avec l’afflux des réfugiés qui vivent à Paris, me dit-il, nous ne manquerions pas de locataires si certains locaux étaient rendus disponibles… Conseillez-moi, je ne sais que répondre ?

— Delarbre m’a parlé de cela : je l’ai vu hier.

Dans l’espèce, comme on dit au Palais, il s’agit des appartements les plus modestes de votre immeuble de l’avenue Malakoff, celui qui touche cet hôtel… Je ne vois guère comment on pourrait faire, les locataires étant, pendant la guerre, couverts par le moratorium… Ce sont, d’après ce que m’a dit le gérant, d’un côté une veuve chargée d’enfants, de l’autre, une vieille dame aveugle. Il est facile de comprendre que le renchérissement de la vie a dû bouleverser l’équilibre de leur petit budget… Mon Dieu ! ce n’est point pour vous un revenu si appréciable… Dans ces conditions… donner des congés…

— Oh ! non, non, n’est-ce pas ? qu’on les laisse tranquilles ; j’ignorais ces détails. J’écrirai à Delarbre, dit vivement la marquise, dont la bonté naturelle et spontanée reprenait facilement le dessus.

Diane dit d’un ton posé :

— Pourquoi, ma mère, user de tant de générosité envers des inconnus ? Je trouve, moi, que si vous avez le droit de reprendre vos appartements pour leur faire rapporter ce qui est dû, il est très naturel que vous en profitiez. Vous ne pouvez entrer dans le détail de circonstances particulières plus ou moins intéressantes…

« Aïe ! aïe ! pensa le général, voilà mon idole hindoue ! »

Et tout haut :

— Si je te comprends bien, Diane, ta mère devrait donner immédiatement congé à ces femmes qui n’ont pas droit à la protection du moratorium, cette veuve avec ses nombreux enfants qui n’ont d’autre tort que de ne pas être des orphelins de la guerre…, cette dame vieille… et aveugle ? Évidemment, les affaires n’ont aucun rapport avec le sentiment. Ta mère parle « générosité » et tu réponds « droit ».

Je crois, marquise, que le meilleur homme d’affaires de la maison, c’est votre fille ; c’est avec elle que votre gérant devrait s’entendre. Vous seriez certaine de ne rien perdre de vos droits.

Mme de Trivières, un peu gênée, faisait avancer ses aiguilles avec une ardeur inusitée.

Diane avait saisi la leçon, car un flot de sang envahit la pâleur nacrée de son teint.

Elle hésita, puis… s’approchant de son tuteur, elle lui passa une main autour du cou, et dit à mi-voix les yeux baissés :

— Bon ami, vous êtes fâché ?

Il la força à relever la tête et à le regarder :

— Non, mon enfant, je ne suis pas fâché. Je suis peiné seulement, peiné… et étonné. Tu n’as jamais souffert de la vie : c’est ton excuse !

— Maman écrira dès ce soir au gérant de laisser ces gens en paix… C’est ce que vous voulez ?

Embrassez-moi, bon ami. Je ne peux pas supporter d’être fâchée avec vous !… surtout au moment de votre départ.

Le vieillard baisa avec affection le beau front blanc, il soupira… et, laissant aller la jeune fille, il répondit à une question de la marquise qui l’interrogeait sur son prochain départ.

Une demi-heure plus tard, le général traversait le jardin de l’hôtel.

Il se retourna avant de franchir la grille et entrevit derrière la haute vitre éclairée la toilette blanche et le profil pur de Diane.

La marquise, placée derrière sa fille, lui fit en souriant un signe d’intelligence. Diane lui envoya un dernier geste d’adieu ; le général leur répondit en élevant son képi, et comme conclusion à ses réflexions, il dit à demi-voix :

— Quel dommage !

Après avoir passé la grille basse qui entourait le jardin, M. d’Antivy se trouva dans une cour vaste et dallée. On y remarquait, à droite, les remises et écuries ; à gauche, le bâtiment destiné au portier dont la loge, comme celle de tous les concierges parisiens, ouvrait sa large baie sous la voûte de l’immeuble dont il a été précédemment question.

Cette maison de rapport, fort importante, de cinq étages, surélevée de mansardes, se trouvait sur le devant, en bordure de l’avenue Malakoff, tandis que, au fond de l’espace de terrain plus long que large, converti en jardin, se trouvait l’hôtel des propriétaires.

L’inconvénient de cet arrangement était la servitude qui obligeait ces derniers à emprunter la voûte de la maison, commune à tous les locataires, pour gagner la rue.

Mme de Trivières s’en accommodait, mais la fière jeune fille en éprouvait quelquefois de l’ennui.

Le général referma la lourde porte à deux battants qui aboutissait de la cour à la voûte, il regarda devant lui en entendant marcher et s’aperçut qu’une vieille dame appuyée au bras d’une domestique venait lentement à sa rencontre.

Au même instant, le concierge parut au seuil de la loge, salua le général, et appela :

— Mlle Corentine, une lettre pour Mme de Kéravan.

Ce nom qu’il connaissait — c’était celui de l’ami intime de son neveu — frappa M. d’Antivy.

Il ralentit sa marche et regarda avec attention la personne en noir, très âgée, qui se tenait immobile au milieu du porche pendant que la domestique la quittait pour recevoir sa lettre.

Entendant marcher tout près d’elle, la dame étendit la main d’un geste hésitant et le général se dit :

— Ah ! c’est cette dame aveugle qui n’a pas payé son loyer !

Prenant doucement la main de l’aveugle qui l’avait touché au passage, il la conduisit au bas des marches de l’escalier.

— Vous êtes en plein courant d’air, madame, dit-il, permettez-moi de vous mettre à l’abri.

— Ce n’est donc pas vous, Corentine ? demanda la vieille dame… Où donc êtes-vous ?

— Ici, madame. Le concierge me donnait une lettre.

— Une lettre de lui ! Une lettre d’Hervé, enfin ! Mais qui m’a conduite ici ?

— Un passant, madame, répondit le général, avec son plus respectueux salut, bien qu’il dût être perdu pour l’aveugle, le général d’Antivy. Puisque le hasard me met sur votre chemin, permettez-moi de vous demander si le nom que je viens d’entendre est le vôtre ?

— Oui, général ; je suis la baronne de Kéravan.

— Pardonnez mon insistance. Vous êtes sans doute parente d’un jeune officier que j’ai connu à Saint-Cyr et qui doit être actuellement à l’armée ?

— Hervé ! Hervé de Kéravan, n’est-ce pas ?

C’est mon petit-fils ! Vous le connaissez ?

Vous venez peut-être de l’endroit où il est ? Vous l’avez vu ? Il vous a parlé ?

— Non, madame. Mais je vais repartir pour le front et il se peut que je le rencontre, car je sais qu’Hervé de Kéravan fait partie du même régiment que mon neveu. J’aurai grand plaisir à le revoir. J’ai pu apprécier ses brillantes qualités au temps où j’étais instructeur à l’École, et je suis heureux de vous en féliciter.

La main de la vieille dame tremblait de joie sur le bras de sa servante.

— Oh ! je voudrais vous donner la main, général, pour vous remercier du bel éloge que vous faites de mon enfant ! Si vous le rencontrez là-bas, dites-lui qu’il ne se tourmente pas, que sa vieille grand’mère va très bien… et merci… merci !

Ayant serré avec émotion la main de la vieille dame, le général d’Antivy rejoignit l’automobile qui l’attendait sur l’avenue.

CHAPITRE III

Un indiscret rayon du pâle soleil de mars pénétra dans la chambre de la jeune fille, soie bleue et boiseries gris perle ; cette chambre Louis XV avec ses glaces à guirlandes, ses petits fauteuils de bois ancien, ses consoles fleuries, était le nid douillet où reposait Mlle de Trivières.

Sous des rideaux de dentelles retenus au plafond par deux amours enguirlandés de roses, elle dormait encore, étant rentrée la veille assez tard d’une soirée de bridge agrémentée de musique.

La demie de huit heures sonna à la pendulette placée sur une console entre les fenêtres.

La cheminée était ornée d’un superbe marbre, cadeau du général d’Antivy à sa filleule pour ses dix-huit printemps.

C’était la reproduction de la Diane chasseresse de Houdon ; la chaste Diane vêtue de la légère tunique à plis droits, ses jambes longues, son buste gracieux, sa tête fine aux traits classiques, rappelait en plus d’un point la belle jeune fille qui s’éveillait à ce moment.

Elle sonna. Sa femme de chambre entra, portant un plateau chargé.

— Déjà huit heures et demie, Marie ?

— Oui, mademoiselle. Comme mademoiselle était sortie hier, j’ai pensé qu’il fallait la laisser dormir.

— Ma mère est-elle réveillée ?

— Mme la marquise est à sa toilette.

— Donnez-moi le plateau…

Marie avait tiré les rideaux.

Le rayon de soleil réfléchi dans un miroir incliné dansa de côté et d’autre, s’accrochant aux cuivres du petit bureau, sautant parmi les roses du baldaquin, ou mettant une flamme à la pointe du croissant de Diane, tandis que la Diane vivante, assise sur son lit, prenait son déjeuner matinal et ouvrait son courrier.

La femme de chambre était passée dans le cabinet de toilette adjacent où elle préparait les accessoires du bain.

Diane ouvrait, sans grand intérêt, les journaux, revues de jeunes filles auxquelles elle était abonnée ; son œil allait droit aux rubriques mondaines, à l’article mode, au petit roman anodin qu’elle parcourait distraitement. Puis, elle décacheta quelques lettres : annonces de conférences, quêtes, invitations, concert au profit des orphelins de la guerre…

Tout cela l’ennuyait à mourir.

L’ennui, c’était sa grande maladie. Elle se levait le matin avec la préoccupation de ne point s’ennuyer ce jour-là, et elle s’endormait le soir en se faisant ce morne aveu :

« Comme je me suis ennuyée ! »

Depuis que la guerre avait supprimé une partie des plaisirs qui, par leur répétition bruyante, masquaient le vide de son existence et la sécheresse de ces distractions, Diane trouvait sa vie dénuée d’intérêt, les petites émotions d’orgueil envolées aux premiers coups de canon avec les beaux danseurs des hivers précédents, et rien n’avait comblé le vide : ni les habitudes machinales d’une piété très superficielle, ni aucun élan de charité ou de dévouement.

Plusieurs de ses amies avaient réagi, chacune avec leurs différences de goûts : l’une en s’occupant activement d’une quantité de filleuls, d’autres, comme Lucie de Lizerolles, en soignant des blessés ; mais vraiment ces hôpitaux regorgeant de malades aux plaies infectées ne lui disaient rien !

— C’est un métier de domestique ou de garde-malade, pensa Diane. Voyons, que vais-je faire aujourd’hui ? Quel temps fait-il, Marie ? demanda-t-elle en élevant la voix.

La femme de chambre apparut au seuil du cabinet de toilette.

C’était une grande pièce claire. Peu de meubles, très simples.

Une longue table-coiffeuse, placée entre deux fenêtres espacées qui donnaient sur le jardin, montrait son étalage d’instruments délicats aux manches de vermeil.

La glace inclinée, placée au-dessus, la reflétait. L’encadrement de cette glace était une guirlande de fleurs de porcelaine, dont les calices contenaient des ampoules électriques.

Cette pièce était le lieu de prédilection de la jeune fille. C’était là qu’elle écrivait ou lisait — rarement — quelqu’un des livres à la charmante reliure verte et or qui garnissaient les tablettes d’une bibliothèque tournante.

C’était là surtout qu’elle rêvait, et depuis la guerre ressassait ses ennuis.

Marie jeta un coup d’œil sur le ciel pommelé où des nuages légers obscurcissaient par moments le soleil.

— C’est un temps entre les deux, mademoiselle. C’est du soleil qui va chercher la pluie. Faut-il préparer l’habit de cheval ?

— Non, je ne monterai pas ce matin. Donnez-moi une robe d’intérieur et, pour cet après-midi, mon tailleur bleu à boutons d’acier.

— Mademoiselle doit se souvenir qu’elle a commandé de rectifier à la maison son dernier peignoir de lingerie, avec des valenciennes.

— Oui. Eh bien ?

— Je voulais dire à mademoiselle que c’est un ouvrage bien délicat pour moi. J’ai pensé que si mademoiselle permettait, je pourrais le donner à faire à la lingère.

— Quelle lingère ?

— Une petite ouvrière qui travaille à la maison depuis l’année dernière. Mademoiselle n’a pas dû la voir ; elle vient deux fois par semaine aider aux raccommodages et elle est adroite comme une fée.

— Eh bien ! donnez-le-lui. Que ce soit vous ou une autre, cela m’est indifférent. Arrangez-vous.

— Il faudra sans doute essayer. Si mademoiselle permettait que cette fille travaille dans le cabinet de toilette, cela éviterait de transporter le peignoir de la lingerie ici. Ces dentelles blanches, c’est si délicat !

La jeune fille réfléchit une seconde.

— Eh bien ! oui. Quand j’aurai fini ma toilette, dites-lui qu’elle pourra descendre dans mon cabinet.

— Oh ! elle ne gênera pas beaucoup mademoiselle. C’est une fille si tranquille, si réservée, elle ne fait pas plus de bruit qu’une souris, et pour l’honnêteté, mademoiselle peut être tranquille.

— Cela suffit, dit Diane que ce bavardage ennuyait, le bain est-il prêt ?

Trois quarts d’heure plus tard, Mlle de Trivières s’asseyait devant le petit bureau de sa chambre.

Elle devait répondre à une invitation et renouveler un abonnement.

Tout à coup, le souvenir lui revint d’une promesse qu’elle avait faite à sa mère.

C’était la veille au soir, dans l’auto qui les ramenait de leur soirée de bridge. Mme de Trivières avait dit :

— Diane, j’ai fait ce soir une promesse ; je me suis engagée pour toi.

— A quoi donc, maman, envers qui ?

— Envers ton tuteur. Le pauvre homme va être débordé d’occupations, il n’aura pas un instant à lui pour sa correspondance particulière. J’ai promis que tu lui servirais de secrétaire.

— Cela me paraît bien compliqué, avait répondu Diane.

— Pas du tout, avait repris la marquise. Je t’aiderai. Moi, je me charge des lettres d’affaires ennuyeuses, toi, tu écriras à son neveu Hubert qui est orphelin ; le malheureux n’a pas de famille proche, sauf ton tuteur, et si son oncle cesse de lui écrire, tu vois qu’il sera tout à fait abandonné. C’est vraiment une charité de s’en occuper. Et nous soulagerons cet excellent bon ami qui a tant fait pour nous ! Tu dois te souvenir de lui ? Il jouait avec vous quand vous étiez enfants, Hubert de Louvigny…

— Je déteste écrire, vous le savez, maman… et à quelqu’un que je connais si peu…

— Bah ! en ce temps-ci, on supprime les cérémonies ! Et puis, avait ajouté l’artificieuse marquise, si tu préfères les lettres d’affaires, je te les cède volontiers, avec documents à l’appui !

— Ah ! non, merci ! avait répondu Diane, gardons chacune notre lot. J’aime encore mieux le pauvre orphelin sans famille… J’écrirai.

— C’est bien entendu. J’informerai ton tuteur qu’il peut compter sur toi ?

— Oui, maman… Mais, grand Dieu ! quelle idée a eue bon ami de m’infliger cette corvée !

Elle se répétait à ce moment même, devant une feuille de papier blanc :

« Quelle corvée ! »

Et voici qu’au moment d’écrire, un souvenir la fit arrêter net, la plume en l’air.

C’était, la veille, son entrée au salon, sa mère et son tuteur chuchotant à voix basse, la regardant d’un certain air, échangeant ensuite un regard d’intelligence.

Diane avait surpris tout cela : ce n’avait été qu’une impression, mais elle la reliait dans son esprit avec le ton dégagé qu’avait eu la marquise en lui parlant du neveu du général. Elle flairait un mystère. « Pourquoi, réfléchit-elle, bon ami ne m’a-t-il pas demandé lui-même d’écrire à son neveu ?… Il ne se gêne pas avec moi… et ma mère m’avertit de cela comme d’une chose convenue à l’avance… Ce n’est pas naturel !… Encore un prétendant ! Ce sera le numéro dix-neuf… Cette histoire de correspondance n’est qu’une invention de mon tuteur pour nous faire refaire connaissance… Bah ! A quoi cela m’engage-t-il ? Je lui prédis autant de succès qu’aux dix-huit autres. Lui aussi, sans doute, connaît le chiffre de ma dot !

Mlle de Trivières eut un sourire désabusé bien étrange sur une bouche de vingt ans.

Cette triste certitude de ne jamais être recherchée pour elle-même la rendait d’avance insensible et glacée.

La méfiance, l’habitude de douter des sentiments les plus vrais s’était peu à peu insinuée en elle, altérant les plus généreux mouvements de son cœur.

« Tous, se dit-elle, oui, tous ont soupiré pour ma dot. On ne m’a jamais aimée… L’on ne m’aimera jamais. »

Une petite toux sèche, venant de la pièce voisine, interrompit ses réflexions.

Diane se pencha en arrière pour regarder dans le cabinet de toilette dont la porte — une sorte de baie — était large ouverte. Cependant, il lui semblait que Marie était sortie, son service terminé. Ce n’était qu’une petite ouvrière, la lingère qui avait apporté le peignoir et cousait près de la fenêtre sans lever les yeux.

Diane ne l’avait jamais vue : elle la regarda un instant.

C’était une assez gentille fille, bien que d’une figure commune, avec ce teint pâle, déjà fané des ouvrières parisiennes qui ont travaillé trop jeunes.

Celle-ci était de taille plutôt petite, mais bien prise dans sa robe simple en grisaille que recouvrait, devant, le petit tablier luisant de lustrine noire.

Elle pouvait avoir vingt ans, avec un air modeste, effacé. Les yeux baissés, elle cousait vite, sans arrêt, même quand sa petite toux sèche la secouait et mettait une nuance rosée à ses pommettes.

« Cette fille a l’air poitrinaire, pensa Mlle de Trivières ; je dirai à ma mère de la renvoyer, cela peut devenir malsain… »

Diane reprit sa plume, et sa pensée se reporta sur celui à qui elle avait promis d’écrire et dont elle se souvenait très vaguement.

Au physique : grand, assez distingué, bien que trop gros, de beaux yeux bleus, toujours gais… Au moral, doux, aimable et causeur.

Le portrait n’avait rien du classique héros de roman fatal ou chevaleresque, mais, somme toute, il pouvait faire un mari présentable. « Tout à fait mon vieux bon ami, en plus jeune… Ah ! s’il pouvait m’aimer vraiment, celui-là ; m’aimer pour moi !… Comme je serais prête à le lui rendre… Lui ou un autre, quel qu’il soit ! »

La petite toux sèche qui l’agaçait ramena encore son attention vers le cabinet.

Diane jeta un regard sur l’ouvrière et pensa :

« En voici une qui peut être certaine de ne pas être aimée pour son argent ! »

Puis une idée bizarre lui vint tout à coup, elle eut un sourire, un haussement d’épaules, comme pour repousser une chose impossible, et, enfin, se décidant :

« Pourquoi pas ? Je puis essayer. Ma mère et mon tuteur ont voulu me prendre au piège, ce serait me venger d’une façon amusante et si cela réussit… Je serai bien sûre, cette fois, d’être aimée pour moi-même ! »

Diane de Trivières posa sa plume ; elle se pencha de nouveau pour mieux examiner la lingère qui continuait à coudre sans s’apercevoir qu’elle était l’objet de cette observation.

Diane pensa encore :

« Pourquoi refuserait-elle ?… Avec de l’argent on obtient tout ce que l’on veut de ces gens-là. Allons, je me décide ! Je ne vais plus m’ennuyer… ce sera très amusant ! »

Et de fait, depuis cinq minutes, Mlle Diane oubliait de s’ennuyer ; la pensée nouvelle qui l’animait donnait à sa physionomie un entrain inusité.

Elle appela :

— Dites-moi, ma fille ?

— Mademoiselle m’a parlé ?

L’ouvrière releva la tête, et Diane rencontra son regard.

C’étaient vraiment de jolis yeux d’un bleu clair, nuancés de gris, avec de longs cils bruns. Une couronne de cheveux follets entourait le front d’innombrables frisettes qui remuaient au moindre mouvement de tête.

Cette physionomie très douce ne manquait pas d’intelligence.

Par instants, une flamme sautillante passait au fond de ses yeux gris et les faisait pétiller d’esprit ou de malice.

— Oui, dit Mlle de Trivières, en reprenant le ton hautain dont elle se servait d’ordinaire avec les domestiques, je vous parle. Comment vous appelez-vous ?

— Rose, mademoiselle.

— Y a-t-il longtemps que vous venez ici ?

— Un peu plus d’un an, mademoiselle. Deux fois par semaine, je vais coudre dans la lingerie. Mais, ce matin, Marie m’a dit que je pouvais m’installer ici.

— Je l’avais permis… Y voyez-vous assez pour faire les petits plis ?

— Oh ! oui, mademoiselle. On est si bien ici ! La lingerie est claire, mais on n’a, en face de soi, toute la journée, qu’un grand mur tout nu ! Tandis qu’ici… sur le jardin… Ça vous donne du cœur à travailler avec le beau soleil et le chant des oiseaux !

Diane jeta un regard du côté du jardin, où rien pour l’instant ne justifiait l’enthousiasme de l’ouvrière, car les nuages cachaient complètement le soleil, et quant au chant des oiseaux, il fallait avoir une vive imagination pour suppléer à leur absence.

La jeune fille dit sèchement :

— Il va pleuvoir et il n’y a pas un seul oiseau dans le jardin.

La lingère eut une expression drôlement désappointée en regardant au dehors sans cesser de tirer l’aiguille.

— Eh bien ! mademoiselle, dit-elle avec un petit rire, ce que c’est que l’idée tout de même ! Ça vous fait voir des choses ! Il y avait un rayon de soleil quand je suis entrée dans la chambre ; je l’aurai gardé dans ma tête ! D’abord, moi, rien que de voir un arbre, des feuilles qui pourraient être vertes, ça me donne des idées de printemps, et je vois tout en beau !

Diane écoutait vaguement avec son air impassible.

« Drôle de fille ! » pensa-t-elle.

Après sa longue tirade, Rose posa d’un mouvement instinctif sa main sur sa poitrine pour s’empêcher de tousser.

— Vous êtes malade ? dit Mlle de Trivières sèchement. Vous devriez cesser de travailler.

La lingère prit un air aussi étonné que si elle eût entendu : « Vous devriez cesser de respirer. »

— Ça n’est rien, mademoiselle. C’est un rhume que j’ai pris en janvier. Ça passera quand mon soldat reviendra…

Diane releva la tête.

C’était l’entrée en matière qu’elle cherchait depuis un moment.

— Ainsi, dit-elle, feignant un vague intérêt, vous avez quelqu’un des vôtres à la guerre ?

— Quelqu’un ?

A cette question, le visage de la petite ouvrière se couvrit entièrement d’une couleur rose pareille à ses pommettes ; toutes les frisettes de son front s’agitèrent d’un même mouvement ; elles firent surgir à leur appel une quantité de fossettes de tous les coins du visage illuminé d’un sourire radieux.

Mise en confiance par l’intérêt que semblait prendre à elle cette demoiselle si fière qu’elle n’avait fait jusqu’alors qu’entrevoir de loin, comme une créature d’un monde supérieur, Rose répondit, continuant à faire courir ses doigts lestes dans la dentelle :

— Oui, mademoiselle. J’ai « quelqu’un ». « Il » est fantassin, « il » a la croix de guerre ! C’est Victor qu’il s’appelle. Il ne faudrait pas que mademoiselle se fasse des idées de choses qui… qui ne sont pas… Enfin, je veux dire, on a beau n’être qu’une ouvrière, ça n’empêche pas d’être honnête fille. Nous devons nous marier quand il reviendra de la guerre et que nous aurons assez d’argent pour entrer en ménage. Moi, je ne suis pas ambitieuse, mais lui, mademoiselle, il voudrait toujours me voir la plus belle… Qu’est-ce que ça fait, puisqu’il m’aime telle que je suis ? Je mettrais tant de bonheur dans notre petite chambre, qu’il ne s’apercevra pas qu’elle est nue, et je peux bien me marier avec ma pauvre robe de laine comme je suis là, ce n’est pas encore ça qui nous empêchera d’être heureux… Ah ! oui !… bien heureux !

Une vague sensation d’envie et de tristesse s’insinua dans le cœur de la riche héritière, en remarquant les yeux humides de tendresse de la pauvre fille qui exprimait si naïvement son rêve de bonheur.

— Vous écrivez souvent à… cette personne ?

— Mademoiselle comprendra qu’on n’a guère le temps d’écrire quand on travaille. Je suis toujours dans la bousculade ! Le matin, j’ai beau me lever à cinq heures, avant que j’aie fait mon petit déjeuner, rangé ma chambre et que j’aie passé à l’église — il faut bien, mademoiselle que je dise ma petite prière pour mon Victor, s’il lui arrivait malheur, je croirais que c’est de ma faute ! Eh bien ! avec le temps de mes courses pour me rendre au travail, je n’arrive pas à prendre la plume… C’est seulement le dimanche que je peux lui écrire une bonne lettre. Je lui raconte toute ma semaine. Ah ! mais alors, je lui en dis ! Une vieille demoiselle institutrice qui demeure dans ma maison m’a dit que j’écrivais autant qu’une dame qu’elle connaît, une certaine Mme de Sévigné, qui écrivait comme ça à sa demoiselle… Sans doute, une de ses anciennes patronnes.

Diane ne put s’empêcher de sourire, et toutes les frisettes de Rose, voyant leur succès, appelèrent à la rescousse les jolies fossettes qui s’épanouirent de gaieté :

L’ouvrière reprit en s’excusant :

— J’ai peur d’ennuyer mademoiselle avec mon bavardage !… C’est que je suis si contente de causer !… A la lingerie, c’est joliment triste quand Marie n’est pas là !

Mlle de Trivières avait repris sa plume et paraissait vouloir cesser la conversation. Après un silence, elle se décida à parler :

— Rose, j’ai un petit service à vous demander.

— Un service !… A moi, mademoiselle ?

— Oui, c’est même un service assez délicat qu’il ne me conviendrait point de demander à tout le monde. On m’a dit que vous étiez discrète et honnête… Je crois que je puis avoir confiance.

Cet exorde était si solennel, que Rose cessa de coudre, et les frisettes, frappées d’immobilité, parurent écouter avec attention.

Mlle de Trivières reprit :

— Voici ce que c’est. J’ai un ami d’enfance, un très ancien ami qui est au front. Je voudrais lui écrire sans qu’il sût que cela vienne de moi. Il faudrait que je puisse signer mes lettres d’un autre nom et lui donner une autre adresse que celle-ci, afin qu’il puisse m’y répondre…

Jusque-là, Mlle de Trivières avait parlé les yeux fixés devant elle, dans le vide ; elle tourna la tête du côté de l’ouvrière et comprit, à son regard vite abaissé, la pensée secrète de Rose.

Diane rougit légèrement et se hâta d’ajouter :

— Ma mère est au courant de cette correspondance ; c’est même sur son avis que je l’entreprendrai ; mais c’est une idée à moi d’intriguer ce jeune homme, en lui laissant ignorer le nom et la qualité de sa correspondante.

— Je comprends, dit Rose épanouie ; c’est une idée comme ça qu’a mademoiselle pour s’amuser. Une supposition que ce serait le 1er avril et que mademoiselle voudrait faire une farce ! Oh ! c’est une bonne idée. Je crois bien que mademoiselle peut se servir de mon adresse tant qu’elle voudra !… Et je lui rapporterai la réponse… Comme je reçois déjà des lettres de militaires dans ma maison, on n’y trouvera rien à redire… Mais pourvu que Victor ne l’apprenne pas !

C’était vrai. Diane n’avait pas songé à cela. L’idée ne lui était même pas venue que cette fille pût tenir à sa réputation.

— Vraiment, Rose, cela ne vous contrarie pas ?

— Au contraire, mademoiselle, je serai bien contente de vous faire plaisir !

Et d’un petit air entendu :

— Je sais bien ce que c’est ! Les hommes, il faut savoir les prendre ! Il y en a qu’il leur faut du sentiment, d’autres, c’est de la gaieté… C’est comme nous, pardi, et c’est souvent le plus galant qu’on aime le mieux !

Toutes les frisettes sonnèrent le carillon pendant qu’un rire clair fusait dans la chambre.

Mais Rose s’arrêta soudain devant l’air choqué de Mlle de Trivières.

Elle balbutia, confuse :

— Pardon, mademoiselle !… Excusez. J’aime à rire, c’est pas de ma faute… Quelquefois, c’est la vie qui est si drôle !

Diane reprit sans faire de réflexion :

— C’est donc entendu, je pourrai me servir de votre adresse, et quand il arrivera des réponses, vous me les porterez ici même. Voulez-vous me dire votre nom ? Je vais l’écrire.

L’ouvrière posa son ouvrage.

Elle s’approcha du bureau où Diane préparait une enveloppe.

— Si mademoiselle veut me permettre, dit-elle, j’écrirai mon nom et mon adresse comme j’ai l’habitude.

— C’est cela. Écrivez.

Sous les yeux de la jeune fille, la main hésitante de l’ouvrière traça en grosses lettres maladroites :

Mademoiselle Rose Perrin, 183, rue de Longchamp, Paris.

Diane remarqua la maigreur de la petite main à l’index piqué d’une quantité de trous d’aiguille ; elle vit de près le cerne profond des yeux, le nez retroussé, drôlet, de l’enfant des faubourgs, pincé par la phtisie, la fraîcheur factice des joues enfantines, faites pour le rire, que la terrible maladie marquait de son sceau.

Rose finit avec un beau paraphe et dit en posant la plume :

— Ça sera drôle ! Qui sait si le monsieur va s’y laisser prendre ? C’est qu’une demoiselle comme mademoiselle, qui a de l’éducation, qui a fait toutes ses classes, doit écrire autrement qu’une petite bête comme moi qui ai quitté l’école à dix ans !

Diane eut un petit sourire.

— Vous m’aiderez un peu pour commencer, Rose.

Elle se récria :

— Ah ! ça ! ça serait fort que je montre à mademoiselle à écrire une lettre ! Mademoiselle, qui a plus d’esprit dans son petit doigt que moi tout entière, de mes frisettes à mes talons.

Diane se pencha sur le bureau.

Comment allait-elle commencer ?

Cette fille disait vrai dans sa simplicité. Une Diane de Trivières écrivait autrement qu’une Rose Perrin… Cependant, elle voulait que l’illusion fût complète.

— Rose ?

— Mademoiselle ?

— Comment dites-vous en commençant, quand vous écrivez à votre fiancé ?

— Comment je mets, mademoiselle ?

Rose rougit, hésita… sourit, et une demi-douzaine de fossettes jouèrent à cache-cache autour de sa bouche.

— … Pas toujours pareil… cela dépend des fois. Il y a des jours, c’est « Mon petit Victor » ; d’autres, « Mon grand poilu »… ou encore — elle eut un petit rire qui fit envoler les frisettes — je l’appelle « Mon gros loup chéri ! »

Mlle de Trivières avait vingt ans, son rire fit écho à celui de l’ouvrière…

— Mais tout ça, dit Rose après avoir toussé, c’est des manières à nous. Chez nous, on n’a pas les façons du grand monde !

— Supposez, dit Diane en reprenant son sérieux, que vous écriviez pour la première fois à un monsieur, un officier, comment diriez-vous ?

— Je dirais… je dirais : monsieur l’officier.

Et Mlle de Trivières, de son écriture ferme et élégante, écrivit :

« Monsieur l’officier,

« Un de mes amis que vous connaissez m’a appris que plusieurs hommes de votre compagnie manquaient de marraines ; je vous serais très reconnaissante d’en choisir un et de me l’indiquer, car je suis à la recherche d’un filleul. Bien que possédant de faibles ressources, je lui enverrai de temps en temps quelques douceurs et je serai heureuse si… »

La plume s’arrêta, Diane se relut, puis :

— Aidez-moi, Rose, je ne sais comment finir ma phrase : « … lui envoyer quelques douceurs, et je serai heureuse, si… »

— Si, dicta Rose, « s’il pense quelquefois à sa petite marraine qui, de son côté, fera tous les matins pour lui une bonne prière… et pour vous aussi, monsieur l’officier, afin que vous soyez protégé… parce que, des braves, il nous en faut pour défendre notre cher pays. »

— Merci.

Diane continua seule.

« Si vous éprouvez vous-même du plaisir, monsieur l’officier, à continuer à correspondre, j’en serai charmée. Je sais que vous n’avez plus de famille, si mes lettres doivent rompre l’ennui de votre solitude, veuillez me le dire, et nous reprendrons cette correspondance.

« Recevez, monsieur… »

— Rose, comment diriez-vous, pour finir ?

— Pour finir ? Voyons…

« Au revoir, cher monsieur l’officier, je vous envoie mes respectueuses salutations. »

— Non, dit Diane en souriant, j’ai déjà mis « Recevez, monsieur ». Ah ! j’y suis ! « mes sincères salutations ».

Elle signa lentement d’une écriture appuyée :

« Rose Perrin ».

… Puis elle écrivit l’adresse lisiblement : « 183, rue de Longchamp, Paris. »

La lettre relue et cachetée, Mlle de Trivières contempla son œuvre.

L’enveloppe, adressée au lieutenant H. de Louvigny, 10e régiment d’infanterie, secteur postal 322, se détachait toute blanche sur le velours vert du petit bureau.

Maintenant que son idée avait pris corps, Diane jugeait son action téméraire, hasardeuse ; elle la regrettait presque.

Puis elle eut un geste d’insouciance contraire à ses habitudes, et elle pensa :

« Qu’importe ! c’est presque anonyme, puisque je ne me suis pas nommée. Si bon ami me gronde, plus tard, je lui dirai tout, j’expliquerai mon idée, et je crois qu’il la comprendra. »

Mlle de Trivières s’avisa qu’elle devait bien une récompense à la modeste fille dont elle venait d’emprunter le nom. Elle prit dans un tiroir à clef de son bureau un billet de cent francs, et allant elle-même au cabinet, elle le tendit à l’ouvrière.

— Tenez, ma fille, prenez ceci, vous l’ajouterez à vos économies.

Rose, d’un mouvement indigné, repoussa sa chaise et se leva.

— Oh ! Mademoiselle !… Mademoiselle avait pensé que ça pourrait être pour de l’argent ? Ah ! non ! par exemple, non ! Rose Perrin ne prend que l’argent qu’elle a gagné avec ses doigts.

Elle hochait la tête… toutes les bouclettes se soulevaient dans un mouvement de réprobation… et ses yeux gris devenaient presque noirs.

Mlle de Trivières avait eu si souvent sous les yeux le spectacle d’indignations semblables, qui se terminaient par une main tendue, qu’elle crut devoir insister :

— Allons, Rose, ne faites pas de façons ! Ce sera un petit appoint pour monter votre ménage.

Mais Rose, la gorge serrée, les larmes aux yeux :

— Merci bien de l’intention, mademoiselle. Oui, je sais qu’une pauvre fille ne devrait pas être si fière. Mais… si j’acceptais de l’argent que je n’ai pas mérité, je ne serais plus digne d’être la femme de mon poilu, et je croirais me manquer à moi-même… Que mademoiselle excuse ce que je dis… il ne me serait pas possible de faire autrement… Victor ne m’aimerait plus !

L’accent dont l’ouvrière prononça ces derniers mots était si pathétique, si sincère, que Mlle de Trivières ne sourit pas ; elle mit au fond de sa poche le billet bleu et dit doucement :

— Oubliez cet incident, Rose, nous n’en parlerons plus ! Mais je veux quand même faire quelque chose pour vous, ne serait-ce que par simple… intérêt (elle avait hésité à dire charité…). Je vous trouve en mauvais état ; vous toussez et vous ne vous soignez pas. Vous devez vous soigner.

— Oh ! un simple rhume, mademoiselle ; ça n’en vaut pas la peine !

— Vous vous soignerez parce que je le veux… et aussi pour me faire plaisir. Voici ce que vous allez faire…

En parlant, Diane était revenue à son bureau. Elle écrivit rapidement quelques mots sur une de ses cartes qu’elle mit sous enveloppe.

— Vous porterez cette carte et vous la présenterez de ma part au docteur Beauchamp, rue de l’Université. Vous voyez : l’adresse est dessus. Il vous examinera, et vous n’aurez plus qu’à exécuter son ordonnance.

— Merci, mademoiselle, dit la lingère d’un air gêné. Seulement… ces grands médecins, c’est très cher…

— Cette question me regarde, dit Mlle de Trivières de son ton tranchant. Le docteur ne vous demandera rien ; il vous auscultera et vous me direz le résultat. Il est bien entendu que je me charge des remèdes : vous me porterez l’ordonnance.

— Oh ! mademoiselle ! s’écria Rose.

Elle fondit en larmes et saisit la main de la jeune fille qu’elle couvrit de baisers. Que vous êtes bonne et que vous savez faire la charité sans blesser ! Ah ! les autres peuvent dire que vous êtes froide, hautaine et orgueilleuse ? Je sais bien, moi, maintenant, que vous avez un noble cœur, si pitoyable aux misères des pauvres gens !

Diane était devenue pâle et elle reculait en retirant sa main lentement.

Était-ce seulement pour se dérober à cette débordante reconnaissance ou bien par peur de la contagion ?

Son cœur était remué profondément par une émotion encore jamais éprouvée.

Elle reprit très vite son empire sur elle-même et dit en se détournant :

— Allons, ma fille, calmez-vous ! Vous allez encore tousser. Désormais, vous viendrez travailler ici. Tâchez de finir mon peignoir aujourd’hui et n’oubliez pas de rectifier la manche gauche, qui est un peu plus longue que l’autre.

— Oh ! oui, mademoiselle ! Ça sera fait, et bien fait ! Les petits plis que je vais faire ! Et mon ourlet à jour donc ! Mademoiselle verra. Ah ! ah ! si je vais m’appliquer !

Rose riait, montrant toutes ses fossettes, cependant que des larmes roulaient encore sur ses joues.

Ces larmes et ce rire mêlés en ondée d’avril, c’était toute Rose Perrin…

CHAPITRE IV

C’était la fin du jour au cantonnement. Un cavalier mit pied à terre devant la maison de paysans la plus cossue du village, qui avait à ce moment l’honneur d’abriter la popote des officiers de la compagnie. Grand, fort et blond, l’œil et le teint animés par la course, il avait un air de jeunesse et d’entrain qui séduisaient au premier abord.

Comme il sortait de la poche de son dolman un paquet de lettres et de journaux, les officiers présents tendirent les mains :

— Pour moi ! pour moi ! Louvigny, ici ! ici !

— Il répondit en riant :

— Attrape ! attrape ! Il y en aura pour tout le monde ! Tenez, Jacquet, pour vous ! Kéravan, mon vieux, c’est ta princesse. Claudal, deux lettres… Roysel, avec tes armes et ta couronne, lettre du paternel… Et deux pour moi ! Les journaux, qu’on se les partage !

Une ordonnance vint annoncer au seuil de la maison que « ces messieurs étaient servis ». Mais ils étaient absorbés par la lecture de leur courrier ; cela primait tout ; et le cuistot dut faire mijoter encore un quart d’heure le lapin de garenne qui courait le matin même dans le petit bois ; un coup de feu de Kéravan, grand chasseur.

Ce dernier, de même que ses camarades, avait reçu une lettre ; mais, au lieu de la dévorer, il l’avait mise tranquillement dans sa poche.

De Kéravan était un grand garçon de vingt-sept à vingt-huit ans, aux cheveux noirs, abondants et lisses, aux yeux bleu foncé qui étonnaient par leur regard profond, d’une timidité farouche, sur lesquels s’abaissaient très vite les paupières, sur un heurt, une parole vive. Kéravan appartenait à la vieille souche bretonne. De sa race, il tenait la volonté énergique, l’endurance à la peine, l’obstination têtue, les convictions religieuses, le courage simple… et rarement — quelques privilégiés, seuls — apercevaient en lui une très fine et très ombrageuse sensibilité. Certains hommes de sa compagnie aussi le connaissaient sous ce jour — généralement les plus déshérités, les malheureux. Ces derniers le nommaient entre eux affectueusement : « le petit père Kéravan ».

Lorsqu’un soldat allait mourir, c’était lui parmi les autres officiers qu’on allait prévenir. Lui seul était capable de recevoir les dernières recommandations, les souvenirs, les bouts de lettres maculés de terre et de sang qu’il fallait envoyer aux familles avec un mot ému, des délicatesses pour annoncer les tristes nouvelles…

Kéravan était encore le seul qui savait dire, sans livre, les prières des agonisants, quand le prêtre ne pouvait venir. Lui seul trouvait, à la minute suprême, les paroles qui réconfortent.

On avait confiance en lui.

Si, au moment des attaques, les regards se portaient avec ensemble sur le lieutenant de Louvigny, commandant de compagnie, les plus faiblards pensaient :

— Le petit père Kéravan est là, à côté, quand on y sera (dans la tranchée ennemie) il se battra avec nous.

Et ils se redressaient… rassurés.

C’était, à cette popote, devant le lapin sauté du cuistot Bertrand, un joyeux quintette, tous anciens de l’École, sauf Jacquet et Claudal.

Le premier avait passé par les rangs et monté rapidement en grade depuis les premiers jours de la guerre où il s’était distingué sur la Marne.

De Roysel, irréprochable, astiqué comme à la parade, ce qui ne l’empêchait pas, disaient ses hommes, d’en « mettre un coup » quand il le fallait.

Claudal, avocat, beau parleur, détonait un peu dans ce milieu de soldats.

Et enfin Louvigny, plus jeune que les autres, et déjà commandant de compagnie en remplacement des anciens, tués.

Il avait fait la Marne, il s’était battu dans la Somme, dans l’Aisne, et maintenant en Champagne, n’attrapant jamais que des blessures insignifiantes pour lesquelles il refusait de se faire évacuer.

Il avait gagné sa Croix de guerre et sa Légion d’honneur à force de bravoure entraînante et de mépris de la mort.

Malgré son air sérieux, Kéravan montrait dans l’intimité joyeuse de ces repas en commun une pointe d’esprit qui souvent frappait juste ; il avait une manière à lui de jeter son mot piquant dans la conversation quand il était en belle humeur.

Alors ses camarades déclaraient :

— Voilà l’homme sérieux qui s’émancipe !

A cause de la distribution des lettres, on parla de Paris, de ses plaisirs… presque tous en étaient ou y avaient vécu, ils s’intéressaient avec passion à ce qui s’y passait, revoyant toujours dans leurs souvenirs le Paris d’avant guerre, pimpant, bruyant et lumineux.

Entre ces cinq hommes de conditions diverses, la guerre avait fait disparaître l’inégalité des positions sociales.

Dans la vie civile, Jacquet pouvait être le fils d’un gros directeur d’usine ; Claudal, l’avocat élégant des causes parisiennes ; Kéravan, modeste propriétaire provincial de vieille famille sans éclat, et Roysel et Louvigny des jeunes gens riches et titrés appartenant à la plus haute société. Ici, dans ce trou de village, à six kilomètres des Boches, ils n’étaient que cinq camarades que les dangers affrontés en commun et la vie hasardeuse avaient unis, plus que l’eussent fait vingt ans de vie civile, parmi les conventions et les barrières sociales.

C’était vraiment l’union sacrée, dans toute sa beauté.

Louvigny, bavard, amusant, présidait, découpait, servait, sans oublier de soigner son robuste appétit.

— Tu es gai, tu as reçu de bonnes nouvelles ? lui dit de Kéravan.

— Deux lettres, l’une de mon vénéré oncle, le général, l’autre d’une belle inconnue.

— Belle, fit Jacquet, puisqu’elle est inconnue, tu le supposes ?

— C’est pourquoi rien ne m’interdit de l’imaginer aussi belle que Vénus !

— Que te dit ton oncle ? s’informa Kéravan. Comment se porte-t-il ? Quel brave homme c’était de mon temps ! Je me demande s’il se souviendrait de moi ?

— Comment donc ! Il se souvient de tous ! Une mémoire ! Et solide pour son âge… droit comme un piquet ! C’est un beau vieillard ; je vous en souhaite à tous autant !

Roysel laissa tomber du haut de son cou :

— Peu probable, mon cher, que ces messieurs d’en face nous permettent d’en arriver là.

Louvigny reprit :

— Mon oncle est parti en tournée d’inspection. Il m’avertit qu’il m’écrira à peine deux ou trois fois… Trop occupé, mais !… Suivez-moi bien : le cher homme m’annonce qu’il sera avantageusement remplacé par une certaine personne dont je dois reconnaître le nom, car je l’ai connue dans ma prime jeunesse.

— Au maillot ?

— Il paraît que nous avons joué ensemble ! Il m’engage à répondre dans le plus bref délai à la personne en question ; il espère que notre correspondance deviendra des plus actives et ajoute qu’il ne peut en sortir pour moi rien que d’excellent et d’agréable… Maintenant, messieurs, les paris sont ouverts : est-ce un homme ? est-ce une femme ?

— Tu n’as pas la plus légère idée ?

— Pas la moindre !

— C’est un cachottier, ton vieil oncle, dit Jacquet ; il l’est presque autant que notre petit père Kéravan qui dissimule dans sa poche le dernier poulet de sa princesse.

Kéravan changea de visage ; il prit un air gêné et ennuyé qui fit dire à Louvigny, toujours prêt à défendre son ami :

— Laisse-le donc tranquille avec sa princesse, puisqu’il ne veut pas en parler !

Kéravan, pour rompre les chiens, sourit au jeune lieutenant et lui demanda :

— Et toi, Hubert, tu nous as annoncé deux lettres. Que te dit la belle inconnue ?

Louvigny fredonna : « Un ange, une femme inconnue », en sortant de sa poche une enveloppe froissée sur laquelle s’étalait une écriture droite et élégante.

— Voici : « Monsieur l’officier. »

— Une femme du monde, plaisanta Roysel.

— Une ouvrière, dit Claudal.

— « Un de mes amis, que vous connaissez… » Elles commencent toujours par là, seulement l’ami, on le connaît, c’est la petite annonce de trois lignes que j’ai fait paraître, il y a quinze jours, dans l’Œuvre des marraines du poilu ; elle tombe mal, tous mes hommes sont déjà pourvus. Mes amis, la jeune demoiselle est en quête d’un filleul…, qui en veut ? Qui en veut ?

Le jeune homme élevait la lettre en l’air et la tendait aux autres convives qui refusaient en souriant, d’un : « Occupé ! occupé ! »

Kéravan, le dernier, la prit et, pendant qu’il la parcourait, son ami lui dit à demi-voix :

— Il y a dans le milieu une phrase sur la prière de tous les matins… c’est gentil ! Tu sais, Hervé, je crois que cette petite marraine-là ferait bien ton affaire !

— Mais c’est à toi qu’elle écrit, protesta l’officier, ton adresse est très bien mise. Pourquoi ce qu’elle te dit ne serait-il pas vrai ?

— En effet ! s’écria Claudal, frappé d’un trait de lumière, ne serait-ce point la personne mystérieuse que t’annonce ton oncle ?

— Tu oublies que je dois reconnaître son nom, or, je n’ai jamais même entendu celui-ci.

Kéravan regarda au bas de la lettre.

— Un petit nom tout simple, dit-il, « Rose Perrin ».

— Rose Perrin, répéta Louvigny, cherchant dans ses souvenirs, non, je n’ai jamais entendu ce nom-là… Occupe-t’en, Kéravan !

Le Breton mit la lettre dans sa poche en disant :

— En tout cas, il est facile de lui procurer un filleul ; plusieurs hommes de ma compagnie se sont fait inscrire…

— Ne l’offre pas au grand Plisson, Victor, il en a quatorze, ce mâtin-là, les colis pleuvent sur lui, et déjà trois d’entre elles l’ont demandé en mariage !…

Après une dernière tournée d’inspection, Kéravan remonta dans la chambre du premier étage qu’il partageait avec Louvigny.

En fait de meubles, deux étroites couchettes sans matelas, une table à trois pieds qui tenait contre le mur par un miracle d’équilibre et deux chaises dépaillées.

En guise d’ornements, Louvigny avait eu l’idée de recouvrir les murs de gravures découpées dans des journaux illustrés, ce qui produisait une galerie de portraits et des effets de couleur saisissants.

Ils se sentaient là chez eux, bien que jamais sûrs d’y revenir après chaque voyage à l’avant.

Qu’importe !

Ils y dormaient, sans souci des marmites, de lourds sommeils d’enfants.

Louvigny s’était couché de bonne heure, après une partie de piquet avec Roysel ; il dormait déjà quand Hervé rentra, fatigué.

Mais avant de s’étendre sur ses fils de fer, le sous-lieutenant vint s’asseoir devant la table.

C’était le moment qu’il avait attendu pour prendre connaissance de sa mystérieuse missive, celle de « sa princesse ». Penché sur un grossier papier de cuisine, l’officier déchiffra péniblement cette épître dont nous corrigeons l’orthographe :

« Monsieur Hervé,

« C’est pour vous dire que Mme la baronne va bien. Je lui donne des œufs à la coque, ça passe toujours. Nous avons des nouvelles poules sur le balcon, elles vont bien. L’autre soir, on a rapporté à Mme la baronne qu’on s’était battu en Champagne et j’ai été mettre un cierge à Notre-Dame-des-Victoires à votre intention.

« Rien d’autre à vous mander, monsieur Hervé ; madame vous fait répéter qu’elle n’a besoin de rien et que tout va bien.

« Elle vous embrasse, et moi, cher monsieur Hervé, cher enfant que j’ai vu naître, je vous dis que le bon Dieu vous préserve et vous ramène bientôt.

« Votre fidèle servante,

« Corentine. »

« P. S. — Madame n’a pas payé le loyer, mais la propriétaire ne nous tourmente pas. »

Kéravan sourit, content, tout allait bien. Ce loyer arriéré, il s’en occuperait à sa prochaine permission.

Il revit en pensée le modeste salon de l’avenue Malakoff avec ses vieux meubles de province, son petit piano droit devant lequel il avait passé tant d’heures heureuses, et la tapisserie ancienne qu’il avait fait porter de Kirvanac’h en s’installant à Paris : Anne de Bretagne et Charles VIII fiancés… Il avait senti le besoin, chez lui, de ce rappel de sa Bretagne.

Il revit encore, devant la porte-fenêtre du balcon où picoraient les poules, la chère aveugle, assise dans sa bergère, cherchant le soleil et levant son visage ridé aux paupières fermées, vers les rayons du jour qu’elle ne voyait plus.

C’était afin que son aïeule, sa dernière et plus proche parente, — avec ses trois sœurs, toutes mariées, — afin que l’infirme fût environnée d’air et de lumière que le jeune homme avait choisi, en arrivant à Paris, ce petit appartement de l’avenue Malakoff, bien exposé, assez confortable et d’un prix modéré.

Ils n’étaient pas riches, tirant toutes leurs ressources de leur domaine de Kirvanac’h, en Morbihan, tout l’argent liquide dont les enfants avaient hérité de leur père, disparu en mer dix ans auparavant, ayant servi à doter Mlles de Kéravan, qui auraient couru grand risque de rester filles.

Elles étaient bien mariées, heureuses dans leur Bretagne, où elles élevaient des nichées d’enfants ; elles s’intéressaient de loin au succès de leur unique frère, parti à Paris pour compléter sa préparation à Saint-Cyr.

La baronne douairière de Kéravan avait tenu à accompagner son petit-fils.

Pour la sainte femme, Paris représentait la Babylone moderne où les garçons sans foyer perdent irrémédiablement leur foi, leur âme et leur santé.

Elle s’était décidée, non sans peine, à quitter son manoir et la baie d’où elle avait vu partir pour la dernière fois son fils, le père d’Hervé, que l’Océan n’avait jamais rendu.

Depuis, lentement, la cataracte s’était étendue sur ses pupilles qui avaient trop pleuré et pour la pauvre femme, l’éternelle nuit avait commencé.

Telle qu’elle était, âgée, faible, aveugle, Mme de Kéravan s’était sentie de force à lutter contre les enchantements pernicieux de la capitale.

Et de fait, durant ses années d’école, son petit-fils n’avait point goûté de plaisir plus vif que celui qu’il prenait auprès d’elle, les dimanches, lorsqu’il lui faisait la lecture, ou l’obligeait dans les beaux jours à sortir dans les avenues, à s’en aller à son bras, à petits pas, jusqu’au bois de Boulogne.

C’étaient les jours de fête de l’aveugle. Et aussi de ce grand garçon qui savait qu’il était la joie, les yeux, la vie de l’infirme.

A cause d’elle, il s’était tenu à l’écart des tentations de la vie parisienne et il avait gardé intacte son âme bretonne, inaccessible comme le granit de ses grèves, sentimentale et poétique comme ses vieilles légendes.

Ayant lu la lettre hebdomadaire de la servante, les yeux d’Hervé tombèrent sur l’autre enveloppe qu’il avait sortie en même temps…

C’était la lettre de la personne qui demandait un filleul.

Il la relut avec soin, quelque chose dans le style simple, dans l’écriture souple, hardie, l’attirait.

Il voyait tous ses camarades s’amuser à entretenir des correspondances plus ou moins sérieuses avec des soi-disant marraines, et l’idée ne lui était point venue de les imiter.

Par principe, il s’écartait de ce qui pouvait devenir une occasion de dépense…

Ce n’était pas tout que de correspondre. On faisait souvent connaissance au temps des permissions, et il devenait difficile de ne pas se laisser entraîner par ces marraines si séduisantes.

Pourtant, celle-ci paraissait modeste… Le milieu de la lettre avec sa phrase naïve et pieuse le rassurait… cela ne lui paraissait pas si effrayant…

— Si j’essayais ? murmura-t-il.

Un mouvement derrière lui le fit retourner.

Il vit Hubert, assis sur son lit, qui le regardait.

— Tu es rentré tard !… fit-il en bâillant, que dit-elle, ta princesse ?

— Que tout va bien. Mais, dis… mon vieux, parlons d’autre chose ; cela ne te contrarie pas de me céder cette lettre que tu as reçue ce soir ?

— Qu’est-ce que tu veux que ça me fasse ? Toi ou un autre ? Est-ce que je la connais, cette Blanche Perrin ?

— Rose… Rose Perrin !

— Rose ou Blanche, je m’en moque ! Écris-lui donc, on verra qui c’est.

— Ce qui m’ennuie, c’est que sa première phrase indique bien que c’est à toi qu’elle s’adresse, et il est fort possible que, voyant que tu ne lui réponds pas, toi, Louvigny… elle ne réponde pas non plus…

— Eh bien ! c’est très facile : signe de mon nom !

— Oh ! quelle idée, mon cher ; cela ne se fait pas !

— Mon pauvre Hervé, tu ne seras jamais de ton temps !… Quand je te regarde, je cherche toujours où tu as posé ton armure. Sois jeune, que diable ! Penses-tu que ces choses-là ont une grande importance ?… Une personne qu’on ne connaît pas !… Que tu ne verras sans doute jamais. C’est dit ! Tu vas lui écrire, tout de suite !… Et si tu crains qu’elle ne réponde pas, signe carrément de mon nom ! A cette distance, elle n’y verra que du feu ! Tu sais… pour les dangers que tu lui feras courir… Ah ! mon vieux, tu ne t’emballes pas, toi ! non…

Hervé se fit encore prier, mais comme il avait, dans le fond, bonne envie d’écrire, il se décida et dit tout à coup :

— Voyons, toi qui es au courant ? Dirons-nous madame ou mademoiselle ?

— Mademoiselle. Si c’est une jeune fille, ça tombera bien, si c’est une vieille dame, ça la flattera.

Hervé écrivit :

« Mademoiselle,

« Je suis charmé de la bonne pensée que vous avez eue de vous adresser à moi pour vous aider à choisir un filleul.

— « Il s’agirait cependant de s’entendre, souffla Hubert de son lit, et de savoir ce que vous désirez : si c’est un filleul des pays envahis, j’en aurai quelques-uns à vous proposer, très dignes d’intérêt, si, comme certaines expressions de votre lettre me le font supposer, vous cherchez un correspondant… »

— Tu ne trouves pas que c’est aller bien vite ?…

— Tiens ! tu me fais hausser les épaules !… arrange-toi !

« … c’est-à-dire un combattant sans famille, privé de recevoir de temps à autre un mot de sympathie, continua Hervé, j’avoue, mademoiselle, que je suis moi-même dans ce dernier cas, et je me mettrai volontiers sur les rangs… trop heureux, si… »

— Aide-moi, Hubert, « trop heureux, si… »

— Ah ! tu vois, tu ne t’en tires pas ! Marche :

« … Trop heureux, si vous consentez à vouloir bien faire de moi le plus dévoué et le plus reconnaissant des filleuls…

« Agréez, mademoiselle, mes respectueux hommages.

— Et signe : « H. de Louvigny. »

— C’est fait.

— Attends, dit Hubert, il faut penser à tout. Ajoute : « Au cas où vous consentiriez à m’agréer comme correspondant, ayez l’obligeance de me donner sur vous-même quelques précisions. Je répondrai volontiers aux questions que vous voudrez bien m’adresser… »

— Après cela, est-ce tout ?

— Après cela, mon vieux, tu peux souffler la chandelle qui coule, et je te souhaite une bonne nuit ! dit le comte de Louvigny en se retournant du côté du mur.

CHAPITRE V

« Lieutenant Hubert de Louvigny, Secteur postal 322.

« Monsieur l’officier,

« C’est avec grand plaisir que je vous accepterai comme filleul.

« Je vois que vous avez compris tout de suite quelle sorte de correspondant je désirais.

« C’est très aimable à vous d’avoir répondu si vite à une petite jeune fille inconnue, très insignifiante, alors que vous devez recevoir d’autres lettres bien plus attrayantes ; cependant, je veux espérer que vous lirez les miennes sans trop de déplaisir et que vous y répondrez.

« Vous me demandez des précisions ?

« J’imagine que cela signifie : Comment est ma marraine ? Jeune ou vieille ? Brune ou blonde ? Laide ou jolie ? Quelle est sa situation dans le monde ? Son genre de vie ? et peut-être vous demandez-vous davantage encore ?…

« Je veux bien satisfaire votre curiosité jusqu’à un certain point, mais je vous demanderai, en échange, la même confiance.

« Voici mon portrait : au physique… Eh bien ! non ! Je ne vous le dirai pas ! Quand vous saurez que votre correspondante est brune, élancée, qu’elle a les yeux comme ceci, la bouche comme cela, me connaîtrez-vous davantage ?

« Je vous laisse libre d’imaginer une marraine suivant votre fantaisie ; c’est la meilleure manière d’être certain qu’elle vous plaira.

« Quant à son caractère, à ses idées, vous en jugerez par ces lettres, où je veux vous parler non comme à un inconnu, — l’état de guerre autorise un peu plus de sans-façon — mais un ami ou un confident.

« J’ai entendu faire votre éloge par une personne qui vous connaît beaucoup, je sais donc que je puis me fier à votre honneur et à votre discrétion.

« Mais continuons à « préciser ».

« Ma condition sociale est modeste, ma fortune nulle, cependant j’ai reçu une certaine instruction.

« J’aurais peut-être pu la prolonger par quelques lectures, mais la lecture m’ennuie, et du reste… »

— Comment dites-vous cela, Rose ?

« … Étant obligée de travailler pour vivre, il ne me reste pas beaucoup de temps pour mes distractions… »

(Rose dictant) : « … excepté le cinéma où je vais quelquefois le dimanche. »

— Oh ! non, Rose, pas cela ! Cherchez autre chose.

— Oui, mademoiselle… voilà :

« Je cultive les fleurs qui sont sur ma fenêtre. Quand mes résédas seront sortis, je vous en enverrai un brin, et je serai heureuse désormais de les soigner en me disant qu’ils vous porteront un peu de la pensée de votre petite amie… Elle n’a pas grand’chose à donner, mais c’est de bon cœur !… et si vous avez besoin de quelque chose, livre ou journal, qu’il soit en mon pouvoir de vous procurer, dites-le-moi tout simplement, et vous l’aurez !

« Votre nouvelle amie vous souhaite bonne chance.

« Au revoir, monsieur le lieutenant, et à bientôt une lettre.

« Rose Perrin. »

« Mademoiselle Rose Perrin,

« 183, rue de Longchamp, Paris.

« Bonjour, petite amie Rose ! Vous permettez, n’est-ce pas ? Mademoiselle est sous-entendu.

« Voulez-vous que nous laissions de côté les mots encombrants de marraine et filleul pour nous en tenir à ces appellations si douces : « Ami »… « Amie » ?

« Voulez-vous que, sans nous être vus, nous essayions de nous bien connaître et d’ébaucher une de ces amitiés entre homme et femme qui sont d’autant plus précieuses qu’elles sont rares ?

« Merci de la confiance si touchante que vous me témoignez… Je vous réponds de suite et je dois avouer que je suis déjà très enthousiaste de mon amie et correspondante. »

Après avoir lu par-dessus l’épaule d’Hervé, Hubert de Louvigny :

— Tu aurais dû mettre « emballé », tu ne sais rien dire de neuf !

— Écoute, mon vieux, tu me donneras ton avis quand je te le demanderai… Enthousiasme me plaît, à moi ! Me l’as-tu cédée ; oui ou non ?

— Là !… là ! ça va bien ! Je ne te dirai plus rien !

Hervé continue :

« Vous voudrez bien alors, puisque cette idée charmante vient de vous, petit à petit, dans chacune de vos lettres, m’apporter un élément nouveau qui me permette de préciser, au fur et à mesure, l’image très vague encore de la jeune Parisienne prénommée Rose, qui cultive avec amour le réséda et que la lecture ennuie.

« De moi, que vous dirai-je ?

« L’ami auquel vous faites allusion, — cet ami que vous vous refusez à nommer m’intrigue passablement ! — cet ami a dû, du moins, vous faire mon portrait physique… Je ne m’y étendrai donc point.

« Comme âge… »

— A propos, Hubert, quel âge as-tu, au juste ?

— Ça ne te regarde pas, ni ta demoiselle non plus ! Il me plaît à moi de ne pas le dire !

— Idiot, va !

Un haussement d’épaules et Kéravan continue :

« Mettons entre vingt-cinq et trente… Donc, vieux ! Comme caractère : fantasque, souvent triste, rarement très gai, en un mot, un sauvage ! »

Hubert, après avoir regardé de nouveau :

— Dis donc, tu m’arranges bien ! Parle pour toi…

— C’est pour moi que je parle… Mais, tu sais, le plus sauvage des deux…

— Quel animal !

Hervé écrivant :

« Quant à mon être moral, cette correspondance vous le fera connaître.

« Pour moi, je crois voir d’ici la gentille Rose penchée sur son ouvrage.

« Je sais déjà qu’elle a le cœur compatissant puisqu’elle s’offre à combler la solitude morale d’un pauvre soldat, je sais qu’elle aime les fleurs et j’en suis enchanté : ce goût nous est commun, et je la soupçonne de posséder, sans qu’elle s’en doute, une âme d’artiste, un peu poète. Je l’ai reconnue à la dernière phrase de sa lettre d’une sensibilité exquise.

« Me suis-je trompé ?

« Et maintenant, charmante amie (mademoiselle toujours sous-entendu), si mon style, mon écriture, mon portrait ou toute autre chose vous déplaisent en moi, dites vite, sans détour.

« Je tâcherai, dans ce cas, de vous dénicher un autre filleul qui vous donne satisfaction.

« En tant que nouvel ami, vous m’autorisez, je l’espère, à déposer sur votre jolie main un baiser très respectueux.

« H. de Louvigny.

« P.-S. — Envoyez moi quelques livres, si vous voulez. »

Hubert, furieux :

— Ah ! que c’est bête, mon pauvre vieux ! C’est romance, c’est rococo, 1830, quelle confiture !

— Si cela t’ennuie, tu n’es pas obligé de lire ce que j’écris.

— Non, mais quand je pense aux fadeurs qui s’écrivent sous mon nom ! Tiens, je vais faire un tour, je ne m’en mêle plus !

— Mais, grand Dieu, je ne te demande que cela !

« Monsieur Victor Plisson, fantassin,

« Secteur 322.

« Mon cher Totor,

« Tu n’imagines pas comme j’ai attendu ta carte avec ton petit mot toujours pareil : « Ça va bien, on les aura ! Totor. » Deux jours de retard ! J’étais folle ! Heureusement que Mlle Lancelot — tu sais, l’ancienne institutrice qui demeure sur mon palier ? — m’a remonté le moral en me disant que c’était la faute de la poste.

« Enfin, je l’ai et je l’ai mise avec les autres sur mon cœur.

« Quelle bonne idée j’ai eue, mon Totor, d’acheter ces cartes pour te les envoyer et que tu me les renvoies !… et quelle chance d’avoir juste trouvé les endroits où nous nous sommes tant promenés le dimanche : Nogent, le bois de Vincennes, Clamart… Figure-toi que j’ai fini par trouver la rue Lepic, juste à l’endroit où on jouait tous les deux quand on était petits, sur le trottoir, devant la loge de tes parents, là où, quand ta mère était en colère, tu te laissais donner des claques à ma place, quand nous avions fait une sottise ?

« Dire qu’on s’est aimés si petits, nous deux, et que ça finira par un mariage, comme dans les romans !

« Ah ! Totor, jure-moi bien au moins que je suis la seule et que tu n’as pas d’autre tendresse dans l’esprit ni dans le cœur !

« Mais je suis là que je bavarde, et je ne te mets pas les bonnes choses qui me sont arrivées depuis ta dernière.

« Tout ça m’est venu par une de mes clientes, une demoiselle de la haute qui s’est intéressée à ton petit bouton de Rose — un mot à toi !

« Tu sais le rhume que j’ai pris à ta dernière permission ? Cette fois qu’on était allé se promener dans le cimetière de Bagneux. Ce qu’il pleuvait !

« On n’était pas pressé, on marchait tout doucement à travers les tombes, on était si seuls, tu avais ton bras passé autour de ma taille, et tu causais si bien ! Il n’y a que toi pour ça !

« S’apercevait-on qu’il pleuvait ? Je ne crois pas.

« Pour en revenir à Mlle Diane (oui, il paraît que c’est aussi un nom de demoiselle), elle m’a entendu tousser pendant que je travaillais, et voilà qu’elle s’est mis en tête de me guérir !

« Mon petit, si on dit devant toi qu’il n’y a pas de bons cœurs parmi les riches, tu pourras toujours parler de celle-là !

« Voilà qu’elle me donne l’adresse de son médecin avec un petit mot de recommandation.

« Je me fais belle, et j’y vais.

« Non ! J’aurais voulu que tu voyes cette maison, toi qui aimes l’élégance : et le tapis et ce salon avec des statues partout ! J’en ai vu pourtant, tu sais !…

« J’étais dans mes petits souliers, si bien que j’en ai oublié de retirer tes cartes de mon corsage, et voilà-t-il pas qu’au moment où le grand médecin veut m’ausculter, en défaisant mes boutons… patatras.

« Tout le paquet s’étale sur le tapis !

« Tu penses si j’avais honte !

« Le grand médecin m’a aidée à les ramasser, et j’ai vu qu’il avait envie de rire, mais il n’a rien dit ; il m’a seulement regardée d’un drôle d’air, et moi, comme de juste, j’ai rougi comme une pivoine !

« Il m’a fait une ordonnance qui n’en finissait plus et il m’a demandé très sérieusement si je ne pouvais pas aller à la campagne le mois prochain.

« Ces beaux messieurs et ces belles dames s’imaginent comme ça qu’on lâche son travail pour aller se promener… Ça serait bien commode !

« Eh bien ! et manger, et payer son loyer, et envoyer des colis à son petit soldat, et mettre de côté pour son futur ménage ?

« J’ai répondu que ça ne m’était pas possible.

« Alors, il m’a dit comme ça, brusquement :

« Vous êtes au service de Mlle de Trivières, je lui en parlerai. Allez. »

« Ah ! ça va rondement ! Dix minutes à chacun, comme à confesse !

« Mlle Diane m’a demandé à voir l’ordonnance. Il y en avait bien pour 20 francs.

« Le soir même, on m’apportait le paquet de chez le pharmacien, et, depuis, j’en ai avalé des drogues, et je suis retournée plusieurs fois chez le médecin, qui m’a fait des pointes de feu…

« Il paraît que c’était plus grave que je ne croyais, mais, rassure-toi, je vais déjà bien mieux, et je ne tousse presque plus.

« Ça n’est pas encore toute la bonté de Mlle Diane ; elle m’a prise tout à fait comme lingère pour que je ne coure pas de droite et de gauche, et tu me vois installée dans son cabinet de toilette, les pieds au chaud, l’estomac bien garni, et, en face de moi, les arbres du jardin qui commencent à sortir leurs petites feuilles vertes…

« Ça, Totor, c’est meilleur que tout pour me guérir. Mlle Diane me donne ma tâche tous les matins ; elle m’en donne si peu, que j’en suis honteuse ; et le soir, comme je ne suis pas fatiguée, je couds un peu tes chemises neuves que tu trouveras faites quand nous nous marierons.

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