II. — ROMANCIERS (continued 2)
Reading edition
Et ce discours «applaudi par deux larmes coulant sur la figure de l’amiral Jauréguiberry». (Id., ibid., année 1886, t. VII, p. 136.)
Puis des phrases entortillées et alambiquées comme celles-ci: «Charmée nerveusement, avec de petits tressaillements derrière la tête, Mme Gervaisais demeurait, languissamment navrée sous le bruit grave de cette basse balançant la gamme des mélancolies, répandant ces notes qui semblaient le large murmure d’une immense désolation, suspendues et trémolantes des minutes entières sur des syllabes de douleur dont les ondes sonores», etc. (Madame Gervaisais, p. 83.)
«Et, tout à coup, dans ce qu’il regardait, une page fleurissante semblait un herbier du mois de mai, une poignée du printemps, toute fraîche arrachée, aquarellée dans le bourgeonnement et la jeune tendresse de sa couleur.» Etc. (Manette Salomon, p. 173.)
«Et elle travaillait avec la fumée d’une bougie recueillie sur un plat d’argent, elle travaillait laborieusement, par-dessus le délicat charme de ses traits charmants, à la composition d’un visage aphrodisiaque et cadavéreux, où il y avait de l’échappée de l’hôpital, mêlée à une espèce de génisse inquiétante et fantasque», etc. (Chérie, p. 237.) Quel charabia! Et qu’est-ce que tout cela signifie?
De même ceci:
«Et la morne désolation de ce lendemain n’était pas le nuage qui met au front de la femme une contrariété de la vie, et qui se dissipe dans un peu de nervosité batailleuse, mais était un sombre et momentané désenchantement de l’existence, le repliement lassé d’une créature sur elle-même, avec ce temps d’arrêt du travail sourieur de la cervelle et de l’enfantement continu des projets et des châteaux en Espagne, qui ne cesse que dans cette sorte d’ennui et dans le sentiment de la mort.» (La Faustin, p. 172-173.)
«Parmi les gens à imagination, je suis étonné combien il leur manque le sens de l’art, la vue compréhensive des beautés plastiques, et, parmi ceux qui ont cela, je suis étonné combien il leur manque l’invention, la création...» (Goncourt, Journal, 7 mai 1878; t. VI, p. 22.)
«Les vrais connaisseurs en art sont ceux que la chose, que tout le monde trouvait laide, ont fait accepter comme belle...» (Id., ibid., 30 juin 1881, t. VI, p. 154.)
«... Cette danse n’a rien de gracieux, de voluptueux, de sensuel; elle consiste tout entière dans des désarticulations de poignets, et elle est exécutée par des femmes dont la peau semble de la flanelle pour les rhumatismes, et qui sont grasses d’une vilaine graisse de rats nourris d’anguilles d’égouts.» (Id., ibid., 24 mai 1889; t. VIII, p. 55.)
Et cet homme «maigre et long», qui a des «jambes de pétrin phtisique». (Les Frères Zemganno, p. 151.)
Nul peut-être plus que les Goncourt n’a abusé du verbe mettre appliqué à un objet immatériel ou inanimé:
«Une lampe allumée mettait un brasier de feu d’or...» (Madame Gervaisais, p. 164.)
«... Le visage de la Faustin se détacha avec une toute petite touche carrée de vive lumière sur le front, avec une petite ligne de lumière humide au bord de la paupière inférieure et mettant un éclair mouillé dans le bas de la prunelle, avec une cédille de lumière...» (La Faustin, p. 174.)
«Des lampes... mettent un peu de rougeoiement sur la table.» (La Fille Élisa, p. 6.)
«La lampe de l’escalier mettait sur l’humidité des murs un ruissellement rougeoyant.» (Ibid., p. 94.)
«Les ombres des arbres mettaient de grandes taches diffuses...» (Les Frères Zemganno, p. 10.)
«Un rayon, filtrant par une fente mal jointe, mettait une danse poussiéreuse...» (Ibid., p. 49.)
Etc., etc.
Au lieu de mettre, des écrivains emploient volontiers, dans ce cas, le verbe jeter: «Une cravate en soie rouge jette une note grave sur la blancheur de la flanelle.» (Cf. Revue bleue, 10 mars 1883, p. 315.) Nous avons vu, dans le chapitre consacré à Champfleury (p. 209), «un parfum de miroton qui jetait sa note intense...»
Peu d’écrivains, tout en croyant avoir grand souci de la langue, ont plus mal écrit que les Goncourt, plus émaillé leur prose de barbarismes et de pataquès. «L’épithète rare, voilà la marque de l’écrivain,» assurent-ils. (Journal, t. III, p. 32.) Aussi font-ils peu de cas du style de Flaubert: «Au grand jamais il (Flaubert) n’a pu décrocher une de ces osées, téméraires et personnelles épithètes; il n’a jamais eu que les épithètes excellemment bonnes à tout le monde.» (Ibid., t. VI, p. 289.)[48]
Les Goncourt, eux, l’un ou l’autre ou l’un et l’autre, écrivent:
«Ce coquetage, qui m’insupportait autrefois...» (Ibid., t. IV, p. 163.)
«La canonnade qui ne décesse pas... La fusillade ne décesse pas...» (Ibid., t. IV, p. 171 et 313.) («Décesser, barbarisme populaire qui se dit au lieu de cesser, et qui est une grosse faute.» Littré.)
«Le mot dont il s’est toujours rappelé...» (Ibid., t. VII, p. 87.) Pour qu’il s’est toujours rappelé.
«Brébant me cause de mon livre.» (Ibid., t. VI., p. 314.) «Daudet me cause de la misère...» (Ibid., t. VII, p. 205.) Pour: me parle ou cause avec moi.
«Il a vu payer 90 francs chaque les deux derniers fauteuils...» (Ibid., t. VII, p. 316.) Pour: chacun. («Chaque ne doit pas se confondre avec chacun; chaque doit toujours se mettre avec un substantif auquel il a rapport... C’est une faute de dire: ces chapeaux ont coûté vingt francs chaque.» Etc. — Littré.)
«Les étudiants peu fortunés» (qui n’ont pas assez d’argent pour aller souvent au théâtre) (Ibid., t. VIII, p. 8.) Pour: peu riches, qui n’ont pas beaucoup d’argent. («Fortuné ne doit pas être employé pour «riche»; c’est une faute...» Littré.)
Les Goncourt tronquent quantité de mots, écrivent éplafourdi (Ibid., t. I, p. 51; t. IV, p. 193, etc.) pour éplapourdi (participe passé d’éplapourdir, signifiant abasourdir); — dérayer (Ibid., t. IV, p. 28), pour dérailler; — «la morsure des taxia» (Ibid., t. VII, p. 23), pour des thapsia; — le hantement (Ibid., t. VII, p. 240), qui n’existe pas et est inutile puisque hantise existe; — ils donnent au mot dunkerque (étagère, petit meuble, cf. Littré) un sens qu’il ne paraît pas comporter: «Des vitrines pleines de dunkerques...» (Journal, t. II, p. 69); — etc., etc.
«Je n’admire que les modernes... envoyant promener mon éducation littéraire,» déclare Edmond de Goncourt (Ibid., t. VII, p. 31). C’est-à-dire je supprime tout ce qui m’a précédé, et le monde ne commence qu’à moi.
Avant de quitter les Goncourt, remarquons que l’expression «document humain», si fréquemment employée dans ces derniers temps, a été revendiquée comme sienne par Edmond de Goncourt (La Faustin, préface, p. 11, note 1): «Cette expression... j’en réclame la paternité, la regardant, cette expression, comme la formule définissant le mieux et le plus significativement le mode nouveau de travail de l’école qui a succédé au romantisme: l’école du document humain.»
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Alphonse Daudet (1840-1897), dans Tartarin de Tarascon (p. 198, Lemerre, 1886), attribue aux Arabes des mâchoires phénoménales: «Quatre mille Arabes couraient derrière (un chameau), pieds nus, gesticulant, riant comme des fous, et faisant luire au soleil six cent mille dents blanches». Ce qui fait tout juste 150 dents par Arabe.
Dans Les Rois en exil (p. 167 et 229; Lemerre, 1887), un même personnage, l’amant de Séphora, nous est d’abord présenté comme septuagénaire, puis se trouve rajeuni plus loin et devient sexagénaire.
Dans L’Évangéliste (p. 205, Dentu, 1883), Daudet peint un instituteur «aux yeux ardents, d’un bleu globuleux et fanatique».
Dans Le Petit Chose (p. 106; Lemerre, 1884): «Dès l’aube, on s’emplit tous, élèves et maîtres, dans de grandes tapissières pavoisées», etc. Pour: on s’empile.
Alphonse Daudet, qui reconnaissait lui-même tout le premier l’impureté de son style: — «Les gens nés au delà de la Loire ne savent pas écrire la prose française», disait-il (Cf. Journal des Goncourt, t. VI, 1878, p. 24)[49], — abuse des néologismes inutiles et présente fréquemment des tournures de phrases inusitées ou fautives:
«Cette ironie de son fils l’appelant: Maître, cher maître, pour moquer ce titre dont on le flattait généralement...» (L’Immortel, p. 6; 1re édit., Lemerre, 1888.)
«Le nâvrement (sic) de la bouche et du regard signifiait...» (Ibid., p. 12.)
«Longuement réflexionné là-dessus en battant les Champs-Élysées...» (Ibid., p. 59.)
«Les facticités du dessert.» (Ibid., p. 115.) Pour signifier les menus plats de la fin d’un dîner.
«Dans ce frénétisme de vivats...» (Ibid., p. 132.) Frénésie, qui est français, suffirait peut-être.
«Il s’activait autour de la table.» (Ibid., p. 184.) Pour: il s’agitait, se remuait.
«Elle tombe à genoux sur un prie-Dieu, s’y prostre...» (Ibid., p. 186.) C’est-à-dire s’y prosterne.
«Il avait ouvert démesurément la bouche pour exploser sa colère.» (Ibid., p. 221.)
Dans Port-Tarascon (Flammarion, s. d.), Daudet confond auvents avec volets (p. 281); il fait effluves du féminin (p. 78).
Dans Le Petit Chose (Lemerre, 1884), il emploie fixer pour regarder (p. 163); il évite volontiers quelque chose à quelqu’un (p. 192 et 388); part d’ordinaire à son travail (Études et Paysages, Mœurs parisiennes, Le Singe, p. 272; Lemerre, 1885), ou en Auvergne (Jack, t. I, p. 142; Lemerre, 1885), au lieu de pour. Etc., etc.
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Émile Zola (1840-1902) donne, dans son roman La Faute de l’abbé Mouret, de curieux détails concernant les prescriptions et habitudes du clergé régulier ou séculier, détails extraits sans doute de quelque traité de discipline ecclésiastique: «Lorsqu’il (l’abbé Mouret) remontait à sa chambre, il ne gravissait (l’escalier) qu’une marche à la fois, ainsi que le recommandent saint Bonaventure et saint Thomas d’Aquin» (p. 115; Charpentier, 1884); «...arrivant à se croire damné pour avoir oublié la veille au soir de baiser les deux images de son scapulaire, ou pour s’être endormi sur le côté gauche; fautes abominables, qu’il aurait voulu racheter en usant jusqu’au soir ses genoux...» (Page 116.) Mais il est regrettable que Zola n’ait pas mieux précisé la source de ces citations.
Dans le même roman (p. 266), l’auteur nous montre «de grands lézards [qui] couvaient leurs œufs». Or, si l’on s’en rapporte au Dictionnaire des mots et des choses de Larive et Fleury (t. II, p. 319, col. 2, art. Lézard), les lézards ne couvent pas leurs œufs: «la femelle ne s’en occupe point, et ils éclosent sans incubation». Une autre espèce de lézards est ovovivipare, c’est-à-dire que «les œufs éclosent dans le corps de la mère, et que les petits viennent au monde tout vivants».
Dans Son Excellence Eugène Rougon (p. 339; Charpentier, 1883), un personnage nous est représenté «assis avec dignité sur son séant». En effet, c’est généralement sur son séant qu’on s’assoit.
Plus loin (p. 394), nous voyons une dame Bouchard qui, «avec le goût pervers des femmes pour les hommes chauves, regarde passionnément le crâne nu» d’un de ses voisins. Est-ce là un goût bien répandu chez les femmes?
«Et combien y a-t-il de Besançon ici? — Dix-sept heures de chemin de fer, répondit Trouche, en montrant sa bouche vide de dents... Oui, oui, on doit être très à son aise, dit Trouche entre ses dents.» (La Conquête de Plassans, chap. 10, p. 138 et 140; Charpentier, 1885.) Voilà des dents qui ont repoussé vite.
«Des femmes montraient leurs... C’était plein de bonhomie, un dortoir au grand air, des braves gens en famille qui se mettent à l’aise... Justement on était à la nouvelle lune...» (La Fête à Coqueville, dans le volume Le Capitaine Burle, p. 284; Charpentier, 1883.)
«On n’entendait jamais un mot plus haut l’un que l’autre.» (Pot-Bouille, chap. 4, p. 78; Charpentier, 1882.) Il faudrait au moins deux mots, pour que l’un pût être plus haut que l’autre.
Dans Lourdes (p. 238; Charpentier, 1894): «Oui, oui, nous partons, dit Pierre, qui se détourna, cherchant son chapeau, pour s’essuyer les yeux.»
Émile Zola, au dire du moins d’Edmond de Goncourt (Journal des Goncourt, 15 juillet 1891; t. VIII, p. 257), estimait que «la clarinette est l’instrument qui représente l’amour sensuel, tandis que la flûte représente tout au plus l’amour platonique».
Les mots saleté, sale, salir, se retrouvent souvent dans les livres d’Émile Zola, regardé comme le chef de l’école naturaliste. «Cette chose laide et sale qui se nomme la politique.» (Une Campagne, p. 318.) «Elle se croyait salie d’une tache si ineffaçable...» (Madeleine Férat, p. 210; Charpentier, 1892.) «Tu ne dois pas salir nos tendresses.» (Ibid., p. 221.) «... Pour y trouver un sale plaisir...» (Madeleine Férat, p. 224.) «... Un besoin de sales débauches...» (Ibid., p. 236.) «... La salir de sa bave...» (Ibid., p. 261.) «Elle comptait que ses saletés suffiraient.» (Ibid., p. 268.) «Ah! que de saletés!» (Ibid., p. 390.) Etc.
«Je suis une force», cette fière et habituelle déclaration de plusieurs personnages d’Émile Zola, de Saccard (Cf. Renée, pièce en cinq actes, p. 47, 49...), de Rougon (Cf. Son Excellence Eugène Rougon, p. 85, 86...), est aussi une des expressions fréquentes du maître romancier. (Cf. Naïs Micoulin p. 67, 125...)
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Nous avons cité le fameux sonnet des voyelles d’Arthur Rimbaud (p. 137):
A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles, Etc., etc.
On pourrait rapprocher de ces vers la musique des liqueurs de J.-K. Huysmans (1848-1907), les comparaisons faites par son héros Des Esseintes (A rebours, p. 63; Charpentier, 1884), des alcools et liqueurs avec les divers instruments de musique:
«Chaque liqueur correspondait, selon lui (Des Esseintes), comme goût, au son d’un instrument. Le curaçao sec, par exemple, à la clarinette, dont le chant est aigre et velouté — le kummel, au hautbois, dont le timbre sonore nasille; — la menthe et l’anisette, à la flûte, tout à la fois sucrée et poivrée, piaulante et douce; tandis que, pour compléter l’orchestre, le kirsch sonne furieusement de la trompette; le gin et le whisky emportent le palais avec leurs stridents éclats de pistons et de trombones, l’eau-de-vie de marc fulmine avec les assourdissants vacarmes des tubas, pendant que roulent les coups de tonnerre de la cymbale et de la caisse frappés à tour de bras, dans la peau de la bouche, par les rakis de Chio et les mastics.
«Il pensait aussi que l’assimilation pouvait s’étendre, que des quatuors d’instruments à cordes pouvaient fonctionner sous la voûte palatine, avec le violon représentant la vieille eau-de-vie, fumeuse et fine, aiguë et frêle; avec l’alto simulé par le rhum plus robuste, plus ronflant, plus sourd; avec le vespétro déchirant et prolongé, mélancolique et caressant comme un violoncelle; avec la contre-basse, corsée, solide et noire comme un pur et vieux bitter. On pouvait même, si l’on voulait former une quintette, adjoindre un cinquième instrument, la harpe, qu’imitait, par une vraisemblable analogie, la saveur vibrante, la note argentine, détachée et grêle du cumin sec.
«La similitude se prolongeait encore; des relations de tons existaient dans la musique des liqueurs; ainsi, pour ne citer qu’une note, la bénédictine figure, pour ainsi dire, le ton mineur de ce ton majeur des alcools que les partitions commerciales désignent sous le signe de chartreuse verte.»
Les phrases bizarres, peu claires, entortillées et alambiquées, ne sont pas rares chez Huysmans.
«Éclairés par des becs de gaz, allumés de loin en loin, des murs frappaient des coups crus dans l’ombre.» (En ménage, p. 2; Charpentier, 1881.)
Comme les Goncourt, comme Zola et la plupart des écrivains «naturalistes», Huysmans applique fréquemment le verbe mettre à des objets inanimés:
«Dissimulée derrière la couverture (d’un livre), la tresse noire rejoignait la tresse rose qui mettait comme un souffle de veloutine, comme un soupçon de fard japonais moderne, comme un adjuvant libertin, sur l’antique blancheur, sur la candide carnation du livre, et elle l’enlaçait, nouant, en une légère rosette, sa couleur sombre à la couleur claire, insinuant un discret avertissement de ce regret, une vague menace de cette tristesse qui succèdent aux transports éteints», etc. (A rebours, p. 262.)
«Les assiettes mettaient sur le blanc de craie de la nappe des ronds d’un blanc plus jaune...» (En ménage, p. 314.)
Etc., etc. (Cf. ci-dessus, à propos des Goncourt, abus du verbe mettre, p. 219.)
VII
Gustave Claudin. — Alfred Assollant. — Edmond About. Un hasard providentiel. — Jules Verne. — Victor Cherbuliez. — Ferdinand Fabre. — Alexandre Dumas fils. — Gustave Droz. — André Theuriet.
Jules Vallès. Une gaffe macabre. — Léon Cladel. Phrases interminables et autres bizarreries de style.
Jules Claretie. — Charles Chincholle. — Anatole France. — Léon Duvauchel. — Jean Lorrain. — Paul Magueritte. — Remy Saint-Maurice.
Dans son volume Point et Virgule (p. 50; Librairie nouvelle, 1860), Gustave Claudin (1823-1896) nous offre cette amusante comparaison: «Le brouillard, s’épaississant peu à peu, se transforma bientôt en pluie, et fit pousser sur les trottoirs des myriades de champignons verts et bleus qu’on appelle des parapluies.»
Alfred Assollant (1827-1886) indique un singulier moyen de faire concurrence aux cornets acoustiques. Ayant mis en scène des joueurs de billard, il nous les représente qui se rapprochent, «tenant leur queue à la main pour mieux entendre». (Dans Le Journal, 27 août 1897.)
«Victorine continua sa lecture en fermant les yeux», prétend Edmond About (1828-1885), dans Les Mariages de Paris (Le buste, p. 180; Hachette, 1882).
Le même écrivain s’est plu à critiquer, non sans raison, le qualificatif providentiel ajouté au mot hasard: «Il avait entendu mes gémissements par un hasard providentiel (comme on dit dans les feuilles publiques)...» (Madelon, p. 551; Hachette, 1885).
«Un hasard providentiel» est, en effet, un lieu commun qui ne s’explique guère, et qu’on rencontre aussi dans Flaubert (Bouvard et Pécuchet, p. 129; Lemerre, 1881): «Par un hasard providentiel, ils déterrèrent,» etc.
Dans son volume Le Mot et la Chose (chap. 20, p. 191-199; Ollendorff, 1882) Francisque Sarcey étudie et discute en détail cette locution. «Ces deux mots, hasard et Providence, ne peuvent être accouplés l’un à l’autre, écrit-il; ils jurent ensemble... Providentiel est un méchant mot, qui, comme tous les faux pavillons, couvre toutes sortes de marchandises. Nous ferons bien de nous en défaire, et surtout de ne pas le joindre au terme de hasard dont il gâte le sens très précis.»
De Jules Verne (1828-1905): «Les doigts du capitaine couraient alors sur le clavier de l’instrument (un orgue); je remarquai qu’il n’en frappait que les touches noires, ce qui donnait à ses mélodies une couleur essentiellement écossaise.» (Vingt mille lieues sous les mers, chap. 22, p. 173; Hetzel, s. d., in-8.)
De Victor Cherbuliez (1829-1899), dans Miss Rovel (p. 220; Hachette, 1911): «Raymond avait senti la foudre tomber sur lui; il avait été consumé, anéanti, ou peu s’en faut. Il rassembla péniblement ses morceaux. Il achevait de les recoudre, de se reconstituer dans son intégrité...»
De Ferdinand Fabre (1830-1898), dans Barnabé (p. 381; Charpentier, 1885): «L’étoffe, trop vivement ramassée, poussa un cri» (en se déchirant, sans doute).
On pourrait rapprocher cette sorte de prosopopée des vers suivants d’Alexandre Dumas fils (1824-1895) (dans son roman La Dame aux perles, p. 119; Librairie nouvelle, 1855), vers adressés à une élégante Parisienne:
... Vos jupons, Dentelés et brodés, se donnaient cette joie De rire avec la boue en battant vos talons.
Encore quelques phrases énigmatiques ou singulières de Dumas fils:
«Anaïs... avait la bouche petite, les dents blanches. Ses bandeaux noirs dénotaient une nature ardente.» (Ce que l’on voit tous les jours, dans le volume La Boîte d’argent, p. 182; M. Lévy, 1867.)
«J’ai bu le lait de l’insubordination dans le shako de mon père, le plus mauvais garde national connu.» (Un Cas de rupture, dans le volume Le Docteur Servans, p. 190; Librairie nouvelle, 1856.)
De Gustave Droz (1832-1895): «Sur l’honneur, je sentis une larme qui me montait à la gorge.» (Monsieur, Madame et Bébé, p. 149; Hetzel, 1866.) Nous avons vu précédemment (p. 83) Lamartine nous avouer que ses larmes n’allaient pas si haut, qu’une larme lui était montée au cœur.
«Si j’avais eu un couteau, je lui aurais brûlé la cervelle!» s’écrie, en plaisantant, un autre personnage de Gustave Droz. (Entre nous, p. 275.) Ce qui rappelle la fameuse complainte du Sire de Framboisy:
Il lui trancha la tête D’un’ ball’ de son fusil.
D’André Theuriet (1833-1907) qui, mieux que personne, a célébré les splendeurs et «les enchantements» de nos forêts: «Les fraises sont moins rouges que ses désirs.» (Dans Le Journal, 17 mai 1902.)
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Jules Vallès (1833-1885) nous parle de son style en ces termes: «J’ai fait mon style de pièces et de morceaux que l’on dirait ramassés, à coups de crochet, dans des coins malpropres et navrants. On en veut tout de même, de ce style-là! Et voilà pourquoi je bouscule de mon triomphe ceux qui, jadis, me giflaient de leurs billets de cent francs et crachaient sur mes sous.» (L’Insurgé, p. 59-60; Charpentier, 1886.)
Voici quelques exemples de ce style très imagé et ampoulé, rude et brutal, où l’antithèse surgit fréquemment:
«... Ils vont (dans des crèmeries) se faire tremper la soupe et attaquer un bœuf — nature ou aux pommes — qui m’effrayerait moins, vivant et furieux, dans les arènes de Madrid.» (Les Réfractaires, p. 11; Charpentier, 1881.)
«... Tout homme de lettres porte en lui de douze à quinze mètres de ver solitaire. Il ne rend le dernier centimètre que le jour où il est arrivé. Les bonnes femmes nourrissent le leur avec du lait, nous tuons le nôtre avec de l’encre.» (Ibid., p. 203.)
«On voit, dit publiquement le doyen, non seulement que vous avez été bercé sur les genoux d’une tête universitaire, mais encore que vous vous êtes abreuvé aux grandes sources...» (L’Enfant, chap. 24, p. 372; Charpentier, 1881.)
Dans L’Insurgé (p. 207), Vallès raconte que, en 1871, durant la Commune, il fut chargé de prononcer un discours sur la tombe d’un combattant. «Je m’avance, et j’adresse un dernier salut à celui qui a été frappé au milieu de nous... «Adieu, Bernard!» Des murmures s’élèvent... Je me sens tiré par les basques: «Il ne s’appelle pas Bernard, mais Lambert», me disent les parents à voix basse.» Vallès resta «déconcerté, un peu ému», et c’est cette émotion même qui le sauva du ridicule de la situation: «Combien plus profond, reprit-il, doit être notre respect devant ces cercueils d’inconnus tombés sans gloire, exposés à recevoir un hommage qui ne s’adresse point à leur personnalité, restée modeste dans le courage et la peine, mais à la grande famille du peuple...» N’importe! La «gaffe» était commise, et la famille Lambert ne digéra pas le quiproquo.
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A propos de la phrase du chapeau, de l’académicien Patin, nous avons cité (p. 84) une rugueuse et interminable phrase de Léon Cladel (1834-1892), qui est d’ailleurs coutumier du fait. Si laborieux et méticuleux qu’a été cet écrivain, si épris qu’il fut des qualités du style, il n’en a pas moins commis — lui qui a tant peiné sur sa prose — quantité de lourdes, rocailleuses et surtout très longues phrases, que je ne puis évidemment songer à reproduire ici: ce serait trop fastidieux pour le lecteur, et ces phrases grossiraient démesurément mon volume. Je me borne à en indiquer quelques-unes:
Dans Raca (Paul des Blés, nouvelle, p. 163-164): «D’un geste très net, très résolu, tranchant comme un glaive, il me marqua combien grande était, contre les classes dirigeantes, moins jalouses, selon lui, de trouer les rangs...» (40 lignes.)
Même ouvrage (même nouvelle, p. 146-147): «Et pendant les trois ou quatre hivers qui précédèrent celui de 1870-71, dont les frileux ont gardé la mémoire et les autres aussi, c’est lui, que...» (26 lignes.)
Dans Les Va-nu-pieds (p. 210-211; Charpentier, 1881): «Ici, des bouts de papiers gras, effilochés...» (41 lignes.)
Même ouvrage (p. 288-289): «Aller, apprenti, la canne à la main et la besace au dos...» (27 lignes.)
Dans Quelques Sires (Histrion, nouvelle, p. 289-290): «Kalgrèsbi, le dernier Pierrot, qui tant de fois aux Funambules...» (22 lignes.)
Dans Kerkadec, garde-barrière (dédicace, p. 3-8; Delille et Vigneron, 1884), une phrase qui n’a pas moins de cinq pages, 85 lignes tout d’une traite.
Etc., etc.
Voici maintenant quelques plaisantes rencontres de mots de Léon Cladel:
«... Six jours après cet entretien, la belle lumière (c’est par cette métaphore qu’un interlocuteur désigne sa propre fille) qui, pendant vingt années, avait été toute ma joie, s’éteignit en donnant le jour à un fils qui ne la précéda que de quelques minutes en la nuit éternelle.» (Quelques Sires, Œil pour œil, p. 77.)
«... Ce renard, qui s’était approché de mon observatoire à pas de loup, ne mangera jamais plus de pain.» (Urbains et Ruraux, Griffe de fer, p. 155.)
Dans Gueux de marque (Zachario, nouvelle, p. 279) un homme qui vient d’être écrasé et qui va rendre l’âme, qui se meurt («...son front où perlaient déjà les sueurs de l’agonie»), trouve le moyen et la force de prononcer une harangue qui dure pendant plus de vingt-cinq pages. (Pages 279-307.) C’est là du reste un tour de force qu’on retrouve de temps à autre chez les romanciers, et dont Lesage, l’auteur du Diable boiteux, nous a jadis (p. 171) offert un exemple.
Dans Quelques Sires (Quasi-jeunes, p. 315-316) nous voyons des noces de diamant se célébrer après soixante-quinze ans de mariage, — au lieu de soixante ans, ce qui est déjà fort beau. (Cf. Larousse, Grand Dictionnaire, 1er suppl., art. Noce.)
«Qu’apercevois-je!» s’écrie Cladel dans sa Kyrielle de chiens (Monsieur Touche, p. 273); et auparavant (p. 154) il nous fait cet aveu: «Je rouai comme un paon».
«Une foule tumultueuse entrait et sortait de la Morgue.» (Quelques Sires, Maugrabins, p. 47.)
Dans Titi Foyssac IV (p. 156, Lemerre, 1886; et autres éditions) il crée le verbe s’excrimer, pour s’escrimer: «Ils s’excrimèrent à vomir un torrent d’imprécations...» Il se sert (p. 31) de la mauvaise locution en agir, pour en user. Il écrit (p. 233): «Aujourd’hui, c’est fête! Elle se changerait en deuil...»
Etc., etc.
Léon Cladel, le patient et acharné prosateur[50], a fait, je crois, très peu de vers, et c’est, j’en suis persuadé, très heureux pour sa mémoire. Je n’ai rencontré de lui que cette strophe d’un poème qu’il a composé en l’honneur de Victor Hugo (Cf. le journal Le Voleur, 21 décembre 1877, p. 813):
En l’an mil huit cent deux, naquit un homme A Besançon, Franche-Comté. Nous l’aimons tous ici, c’est Hugo qu’on le nomme, Victor Hugo La Bonté. Quand il parut sur cette grande terre, On vit poindre un nouveau soleil. Et, jaloux, tout en haut, l’antique solitaire, Lors clignant son œil vermeil: «Fétu, dit-il à son cadet terrestre, Suivrais-tu mon vol hasardeux? Tu n’es qu’un va-nu-pieds, et, seul, je suis équestre!» Mais l’enfant: «Nous serons deux!»
Lus par l’auteur à un banquet offert à la presse par Victor Hugo, le 11 décembre 1877, pour fêter la reprise d’Hernani, ces vers ont été jugés si étranges, qu’ils ne figurent pas dans le compte rendu détaillé de ce banquet. (Cf. Victor Hugo, Actes et Paroles, Depuis l’exil, 1876-1880, p. 53-59.)
***
De Jules Claretie (1840-1913):
Dans une description d’une salle de théâtre et des spectateurs qui s’y trouvaient: «... Le gilet échancré jusqu’à l’abdomen, — qui naîtra plus tard, — le camélia blanc à la boutonnière, les cheveux séparés en deux, les jeunes gens sont autour d’Anna Deschiens...» (Une Femme de proie, p. 156; Dentu, 1881.)
«Elle (une courtisane) traînait son boulet, qui pesait tout aussi lourd, malgré ses dorures. Elle le traînait avec des éclats de rire d’une gaieté épileptique, et quand elle le sentait à son pied, — ce qui lui arrivait rarement, car elle ne pensait pas, — ah bah! elle le plongeait dans le champagne.» (Ibid., p. 269.)
«Le soleil perçait le feuillage, se roulait sur la mousse et gaminait parmi les herbes.» (Robert Burat, p. 287; Lemerre, 1886.)
«Chaque fois que tu m’as crié famine, j’ai su t’en tirer.»
(Charles Chincholle [1843 ou 1845-1902], La Plume au vent, La Paille et la Poutre, p. 167; Courniol, 1865.)
Dans son roman Le Vieux Général (p. 54; Marpon et Flammarion, s. d.), Chincholle orthographie toujours: «Empommé, le général, empommé... Il empommera le ministère...» (au lieu de: empaumer, de paume et non de pomme).
A propos d’un vers de Victor Hugo, nous avons vu (p. 111) le chroniqueur Charles Chincholle nous parler, dans la description d’un immense hall, d’«un vide ayant cinq étages de haut». (Cf. La Gazette anecdotique, 15 septembre 1890, p. 150.)
De M. Anatole France (1844-....): «Son nez vaste et charnu, ses lèvres épaisses apparaissaient comme de puissants appareils pour pomper et pour absorber, tandis que son front fuyant, sous de gros yeux pâles, trahissait la résistance à toute délicatesse morale.» (L’Orme du mail, chap. 8, p. 112.) Un front fuyant sous de gros yeux pâles, qui trahit la résistance à toute délicatesse?
«Tu vois, dans les eaux de Crète, la République nager parmi les Puissances, comme une pintade dans une compagnie de goélands.» (Le Mannequin d’osier, chap. 10, p. 184.) Les pintades ne nagent pas plus que les poules.
Pour dire qu’une jeune fille garde le silence et ne laisse rien deviner de ce qui se passe en elle, Léon Duvauchel (1850-1902), le poète et conteur forestier, écrit, dans son roman M’zelle (p. 217), qu’elle «restait toujours impénétrable, boutonnée»; que son cœur était toujours «en robe montante».
Dans son roman Les Lépillier (p. 32; Giraud, 1885), Jean Lorrain (1855-1906) emploie le mot ingambe dans le sens de lourd, pesant, qui a de mauvaises jambes, c’est-à-dire dans un sens absolument contraire à celui de cet adjectif: «La mère Hormidas se faisait un peu vieille, bien ingambe surtout pour faire une parfaite servante.».
Ailleurs, dans M. de Bougrelon, il croit que nonante (neuf dizaines, quatre-vingt-dix) signifie simplement neuf, et il écrit: «A nonante heures, comme il l’avait dit la veille, M. de Bougrelon fut à notre hôtel» (Le Journal, 5 juillet 1901; dans la Revue universelle Larousse, 1903, p. 136); erreur qui, il est vrai, a été corrigée lorsque ce roman a paru en volume (p. 47; Édouard Guillaume, éditeur, 1897).
De Paul Margueritte (1860-1919): «...Une mère présente ses enfants: un petit garçon de trois ans et une petite fille de deux ans et demi, marqués à l’empreinte du père...» (L’Embusqué, p. 12.)
De Remy Saint-Maurice (1865-1918): «Thérèse touchait agréablement du violon et de l’aquarelle.» (Tartuffette, p. 26; La Renaissance du Livre, s. d.)
VIII
Romanciers populaires. — Ponson du Terrail. Lapsus et bévues. Encore les serpents. Anachronismes.
Adolphe Dennery. — Gustave Aimard. — Albert Blanquet. — Gontran Borys. — Paul Saunière. — Léopold Stapleaux. — La Vénus de Milo. — Alexis Bouvier.
Incohérences et drôleries diverses commises par les feuilletonistes. — Noms à donner aux personnages des romans afin d’éviter les réclamations. Système d’Eugène Chavette.
Passons à des écrivains moins préoccupés du style et de la forme, aux romanciers dits populaires, aux feuilletonistes.
Un des plus célèbres d’entre eux, Ponson du Terrail (1829-1871), qui, durant sa courte existence, a trouvé moyen de pondre tant de passionnants romans, plus de cent volumes[51], est, encore à présent, demeuré légendaire par ses lapsus, coq-à-l’âne, calembredaines, drôleries de toutes sortes.
«Elle avait la main froide d’un serpent.» (Cité dans Le Soleil, 11 septembre 1897.) Quel rôle les serpents jouent dans les romans, quelle place ils y occupent! Nous en avons vu des exemples à propos de Balzac, d’Alexandre Dumas père, d’Amédée Achard, etc.
«Cet homme est un verrou incarné.» (?!) (Cité dans La Journée, 14 janvier 1903.)
«Le général, les bras croisés et lisant son journal...» (Dans Larousse, art. Ponson du Terrail.)
«Melchior n’avait pas cessé de boire durant toute la route et n’avait point desserré les dents.» (Id., ibid., et art. Bévue.)
«La jeune fille se précipita dans les bras du pauvre invalide», écrit le brave Ponson, après nous avoir appris que ledit pauvre invalide est manchot. (Id., art. Bévue.)
Ponson du Terrail se plaisait à invoquer les anges dans ses romans. Nous lisons, dans un de ses plus dramatiques feuilletons, Les Compagnons de l’Épée, suivis de La Dame au gant noir, des phrases comme celles-ci:
«Marguerite, dit enfin Gontran, vous êtes un ange, et vous demeurerez ange jusqu’à l’heure où Dieu, par les mains d’un prêtre, aura fait de vous ma femme: regardez-moi comme votre frère.» (Les Compagnons de l’Épée, 1re partie, chap. 32; dans le journal Le Voleur, 1er avril 1859, p. 339, col. 2.)
«Vous êtes bonne, dit-il, noble et bonne comme les anges, Dieu vous récompensera.» (Ibid., 2e partie, chap. 1; ibid., 8 avril 1859, p. 355, col. 2.)
«Ah! enfant, murmura-t-il, Dieu m’est témoin que je vous aime aussi ardemment que les anges peuvent aimer Dieu.» (Ibid., 3e partie, Épilogue; ibid., 5 août 1859, p. 213, col. 3.)
«Et tandis qu’au fond de son âme il adressait à Dieu une dernière prière... il prit dans ses bras l’ange de la réconciliation, dont la voix pure et virginale,» etc. (Ibid., p. 214, col. 1.)
«J’admets donc que vous m’aimez... — Ah! dit-il, comme les anges aiment Dieu!» (La Dame au gant noir, 2e partie, chap. 6; ibid., 17 février 1860, p. 244, col. 2.)
Dans ce même roman, Les Compagnons de l’Épée (1re partie, chap. 22; Le Voleur, 4 mars 1859, p. 277, col. 2), nous trouvons de jolies phrases comme celle-ci: «Un sourire infernal passa sur les lèvres du chevalier, et M. de Lacy frissonna jusqu’à la moelle des os, et sentit ce sourire lui pénétrer au fond du cœur comme la lame glacée d’un stylet napolitain.»
«Le baron de Mort-Dieu habitait la terre dont il portait le nom, et qui était située au fond du Berry, entre la Châtre et Châteauroux... M. le baron de Mort-Dieu était assis au coin du feu du grand salon de sa belle demeure normande...» (Ibid., 2e partie, chap. 1; ibid., 8 avril 1859, p. 354, col. 3.) Normande dans le Berry?
Les anachronismes — c’était à présumer — ne sont pas rares chez Ponson du Terrail.
Dans Les Escholiers de Paris, dont l’action se passe sous François II (1559-1560), figure un moine «qui sait son Molière par cœur» (déjà!), qui s’écrie:
Il est avec le ciel des accommodements,
ou encore:
Ah! pour être dévot on n’en est pas moins homme.
Ce même moine, toujours en avance, jure par saint Ignace de Loyola, — qui ne fut canonisé que longtemps après, en 1622. (Cf. Larousse, art. Ponson du Terrail.)
Dans La Jeunesse du roi Henri (même source), une des œuvres les plus reproduites de Ponson du Terrail, un certain Godolphin, égaré par une nuit sombre, a d’assez bons yeux cependant pour reconnaître qu’il se trouve devant la façade du Louvre, la colonnade de Perrault, — construite seulement deux cents ans plus tard.
***
D’Adolphe Dennery (1811-1899), encore plus connu comme dramaturge que comme feuilletoniste, et l’un des ancêtres du genre, cette sensationnelle découverte, relative à l’un de ses héros: «Plusieurs fois il serait mort de faim ou de soif...» (Dans le journal L’Opinion, 19 août 1885.)
De Gustave Aimard (1818-1883), l’illustre auteur — illustre en son temps — des Trappeurs de l’Arkansas: «Bientôt les navires se trouvèrent à plusieurs milles de ces deux cadavres, dont l’un était plein de vie» (Les Rois de l’Océan, t. I, chap. 5, p. 112; Roy, 1891), phrase déjà citée par nous à propos d’un vers de Sully Prudhomme (p. 96).
«...Peu d’instants après, une voiture les emportait au trot de deux bons chevaux lancés au galop», écrit Albert Blanquet (1826-1875), dans son roman Le Parc-aux-Cerfs. (Dans Larousse, art. Bévue.)
«Mme Haveril est morte de saisissement», nous apprend Gontran Borys (pseudonyme d’Eugène Berthoud: 1828-1872), dans son récit d’aventures Le Beau Roland (dernier chapitre). «On lui avait annoncé sans précaution que son frère Paul Mérel, à qui elle ne pensait plus, était trépassé en léguant à Diane vingt-quatre millions. Cette nouvelle l’a tuée roide.»
Décès qui nous rappelle celui-ci: «La princesse Zélie se fâcha avec le prince. Elle mourut à la suite de ce refroidissement.» (Le journal La Nation, 3 août 1892.)
De Paul Saunière (1829-1894):
«Il se dirigeait vers un bosquet de verdure.» (Une Fille des Pharaons, p. 35.) Sans doute pour: un cabinet de verdure.
«Il (Maurice) se mit à table... La bouche de Bridet, en le servant, s’élargissait d’un énorme sourire.» (Ibid., p. 42.)
«Il tomba dans une mélancolie noire.» (Ouvrage cité, p, 69.) (Mélancolie: mélas, noire; chole, bile.)
Le romancier belge Léopold Stapleaux (1831-1891), qui, comme écrivain, selon l’expression d’Aurélien Scholl (Les Ingénues de Paris, p. 335 et 341), «équivalait à un marchand de marrons», était coutumier des plus singulières inadvertances. Nous avons déjà cité ces phrases célèbres perpétrées par lui (Cf. ci-dessus, Préambule, p. 11): «Il portait un veston et un gilet à carreaux avec un pantalon de même couleur... Il avait soixante-dix ans et paraissait le double de son âge». Dans son roman Les Amours d’une horizontale (p. 318; Dentu, 1885), Stapleaux écrit sans s’émouvoir: «De même que celles du firmament, les étoiles parisiennes... ont gagné longuement et péniblement leurs chevrons, et l’abus du fard a laissé sur leur front de précoces rides, et sur leurs joues ces tons blafards», etc.
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Plus d’une fois la Vénus de Milo — statue de Vénus, à laquelle manquent les bras, trouvée en 1820 dans l’île grecque de Milos ou Milo — a donné lieu à d’amusantes bévues. Nous avons vu (p. 161) Auguste Vacquerie prendre le nom de Milo pour un nom d’homme, le nom d’un illustre sculpteur; d’autres écrivains ont suivi sa trace:
«La vraie merveille, c’était elle-même, avec... son cou ferme et solide, sa superbe poitrine, ses hanches fortes et sa prestance, avec laquelle Milo, l’artiste dont la renommée a traversé les siècles, aurait donné un pendant à son immortelle statue.» (Charles Mérouvel [1832-....], Millions, Amour et Cie, dans Le Petit Parisien, 1er février 1911.)
Un autre romancier, Amédée de Bast (1795-1864), nous annonce qu’un de ses héros, «Joseph de Plumard, mit un genou en terre et déposa sur cette main blanche et potelée comme celle de la Vénus de Milo, le plus respectueux des baisers.» (Le journal Le Voleur, 31 janvier 1879, p. 80.)
Et M. Jules de Gastyne (1848-....):
«... Elle dit, soulevant son bras blanc, modelé comme le bras de la Vénus de Milo, étincelant comme du carrare», etc. (Chair à plaisir, dans La Nation, 19 juillet 1889.)[52]
Dans le même feuilleton (cité dans La Nation, même date), M. Jules de Gastyne écrit: «Eh bien! vrai, ce n’est pas trop tôt!» soupira le nègre. Le commissaire, qui s’attendait à voir son prisonnier pâlir...»
Elle est de M. Charles Mérouvel encore cette perle enchâssée dans son roman Jenny Fayelle (p. 28): «Cette femme avait... une taille svelte et souple qu’une main d’homme eût emprisonnée dans ses dix doigts.»
D’Alexis Bouvier (1836-1892), dans La Princesse saltimbanque (chap. 4, dans Le Radical, 7 juillet 1885): «... Et il prit sa petite fiole; l’enfant la repoussant, il lui saisit brutalement la tête, lui en vida le contenu dans la bouche, et l’enfant retomba suffoqué.» Il y avait de quoi!
La Grande Iza (Rouff, s. d.), un des romans les plus en renom d’Alexis Bouvier, nous présente un même personnage ayant, à une même époque, des âges différents, ici trente-cinq ans, là plus de quarante-cinq (Cf. p. 28 et 310); et la même lettre insérée en deux endroits du livre (p. 118 et suiv. et 262 et suiv.) dans des termes dissemblables.
Une erreur, une ligne omise, dans une reproduction de ce roman a donné lieu à un plaisant quiproquo. On lit page 32:
«(Un canotier)... se mettant à son aise pour barboter dans le bateau, c’est-à-dire retirant son paletot, son gilet, ses chaussettes, restant nu-pieds et le pantalon relevé jusqu’aux genoux, les manches de chemise relevées jusqu’aux coudes, il détacha le bateau...»
Un journal qui reproduisait ce roman en feuilletons a sauté la ligne «jusqu’aux genoux, les manches de chemise relevées», en sorte qu’on lisait: «le pantalon relevé jusqu’aux coudes...», malencontreuse omission qui a valu à l’auteur plus d’un brocard. (Cf. Fantasio, 1er avril 1918, p. 454.)
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Dans un roman-feuilleton mentionné par Le Radical (22 juillet 1884): «C’est par une froide nuit de décembre que Paul, après avoir causé à sa mère d’horribles souffrances, vit le jour pour la première fois.»
Ce qui, soit dit en passant, se trouve déjà dans Virgile (Énéide, X, 703, 704):
... una quem nocte Theano In lucem genitori Amyco dedit...
(... Un fils que, dans la nuit, Théano donna [mit] au jour à son père Amycus); et peut aussi se rapprocher de cette annonce, cueillie dans le journal La Nation (12 juin 1890): «La femme Antoinette Marchand a donné le jour à un enfant aveugle», et d’une phrase de Léon Cladel citée ci-dessus, p. 231.
Et ces autres incohérences et drôleries de divers feuilletonistes, citées par M. Marcel France dans L’Indépendance de l’Est du 21 février 1900:
«Daniel ne répondit pas. C’était la première fois qu’il parlait ainsi à son père.»
«Ils ronflaient, comme seuls ronflent les cœurs innocents.» Et l’on prétend que le sommeil du juste est paisible!
«Qu’aurais-tu dit, si ce mari trahi t’avait tué? Ne l’aurais-tu pas accusé de barbarie?...»
Et celles-ci encore:
«La marquise allait prendre la parole, quand la porte, en s’ouvrant, lui ferma la bouche.»
«Les réverbères, qui n’étaient pas encore inventés, rendaient la nuit plus obscure.»
Etc., etc.
***
Les romanciers et auteurs dramatiques sont fréquemment en butte aux réclamations de gens ayant rencontré leurs noms parmi ceux des personnages d’un livre ou d’une pièce de théâtre, et qui se prétendent pour cela outragés, déshonorés, etc. Ces pudibonds et pointilleux bourgeois n’hésitent pas parfois à intenter un procès à l’auteur, et à demander, comme dommages-intérêts, la forte somme.
Un jour que l’auteur des Courbezon, Ferdinand Fabre, était assis au bord d’une route des environs de Bédarieux, son pays, il vit venir un homme qui lui dit, embarrassé et tournant entre ses doigts son grand chapeau rond:
«Vous êtes monsieur Ferdinand?
— Oui, mon ami. Que me voulez-vous?
— Voilà: il paraît que vous avez fait un livre à Paris, et qu’il y a dans ce livre que, moi Pancol, j’ai tué M. l’abbé Courbezon. Je vous jure que ce n’est pas vrai. J’ai porté un lièvre chez votre frère (le gibier est rare dans cette région) pour que vous cessiez d’être animé contre moi. Car enfin, je ne l’ai pas tué!
— Mais non, mon ami.
— Je n’ose plus passer devant la gendarmerie quand je vais à Bédarieux vendre mes pauvres châtaignes. Et les mauvais gars du pays répètent comme ça qu’on va m’arrêter un beau matin.
— Mais non. D’abord votre curé ne s’appelait pas M. Courbezon; je m’en souviens, c’était M. Montrosier. Et puis, Justin Pancol ne le tue pas...»
Impossible de convaincre le vieux paysan. En vain Ferdinand Fabre l’emmena-t-il manger sa part de son lièvre; pendant tout le dîner, il se tint sur le bord de sa chaise, marmottant: «Je ne l’ai pas tué». Il fallut lui promettre, puisqu’il ne s’appelait pas Justin, de dire que c’était un autre Pancol qui avait fait le coup, un prénommé et prétendu Justin Pancol.
Ce n’est pas la seule réclamation qu’aient suscitée les romans de Ferdinand Fabre, continue la Revue bleue (13 novembre 1886, p. 639), à qui j’emprunte ces détails. Dans Mademoiselle de Malavieille, Ferdinand Fabre met en scène un notaire, M. Forestier, dont la femme est très dévote et dit chaque soir son chapelet sur l’oreiller conjugal. Quelle fut la surprise du romancier, quand il reçut d’un M. Forestier, notaire en province, une lettre furieuse: «Mais c’est infâme! Comment avez-vous pu pénétrer ainsi dans ma vie? Comment savez-vous?...» — Ferdinand Fabre avait inventé trop juste.
A l’origine, Tartarin de Tarascon se nommait «Barbarin»; Alphonse Daudet dut modifier le nom de son héros pour éviter les réclamations, — une croisade qui s’annonçait contre lui. «Il y avait justement à Tarascon une vieille famille de Barbarin qui me menaça de papier timbré, si je n’enlevais son nom au plus vite de cette outrageante bouffonnerie. Ayant des tribunaux et de la justice une sainte épouvante, je consentis à remplacer Barbarin par Tartarin sur les épreuves déjà tirées, qu’il fallut reprendre ligne à ligne dans une minutieuse chasse aux B. Quelques-uns ont dû m’échapper à travers ces trois cents pages; et l’on trouve, dans la première édition, des Bartarin, Tarbarin, et même tonsoir pour bonsoir.» (Alphonse Daudet, Trente ans de Paris, p. 155; Marpon et Flammarion, 1888.)
Pareille mésaventure faillit arriver à Louis Ulbach pour son roman Françoise, où un conseiller d’État, du nom de Berthelin, créé de toutes pièces par l’auteur, correspondait trait pour trait et par un pur hasard à un conseiller à la Cour, portant le même nom de Berthelin, demeurant pareillement rue Tronchet, ayant le même jour de réception que son imaginaire homonyme, etc. (Cf. Revue bleue, 4 février 1882, p. 154; art. de Louis Ulbach.)
De même pour Émile Zola et son roman Pot-Bouille, où figurait un personnage baptisé Duverdy, nom d’un conseiller à la Cour d’appel, qui s’empressa de protester et jeter les hauts cris. (Cf. Revue bleue, ibid.)
C’est pour éviter ces inconvénients, se garer de ces plaintes et assignations, qu’Eugène Chavette (1827-1902), de joyeuse mémoire, s’avisa de l’expédient suivant:
«... Pour mon roman L’Oreille du cocher, écrit-il à son éditeur Dentu, je me suis fait un devoir de n’employer que des noms de gens ayant été guillotinés. Si ceux-là réclament!!!» (Lettre publiée par le journal La République, 20 mai 1902.)
Effectivement, tous les personnages de L’Oreille du cocher portent des noms de suppliciés de marque: Dumollard, Tropmann, Avinain, Papavoine, etc.
Eh bien, malgré cela, il y en eut un, paraît-il, un homonyme, un certain Dumollard, simple plaisant peut-être, qui grommela et montra les dents. C’était vraiment jouer de malheur.