I. — POÈTES ET AUTEURS DRAMATIQUES (continued 2)
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Pour s’excuser de son système et l’expliquer, Delille écrit dans le Discours préliminaire de sa traduction des Géorgiques (t. II, p. 290-291): «... Parmi nous, la barrière qui sépare les grands du peuple a séparé leur langage; les préjugés ont avili les mots comme les hommes, et il y a eu, pour ainsi dire, des termes nobles et des termes roturiers[23]. Une délicatesse superbe a donc rejeté une foule d’expressions et d’images. La langue, en devenant plus décente, est devenue plus pauvre; et comme les grands ont abandonné au peuple l’exercice des arts, ils lui ont aussi abandonné les termes qui peignent leurs opérations. De là la nécessité d’employer des circonlocutions timides, d’avoir recours à la lenteur des périphrases; enfin d’être long, de peur d’être bas; de sorte que le destin de notre langue ressemble assez à celui de ces gentilshommes ruinés, qui se condamnent à l’indigence de peur de déroger.»
Relativement aux périphrases, Sainte-Beuve émet ces intéressantes et très justes considérations (Portraits contemporains, Lebrun, t. III, p. 173): «On a récemment blâmé la périphrase; on n’oublie qu’une chose: en 1820, à la scène, dans une tragédie, le mot propre pour les objets familiers était tout simplement une impossibilité; il ne devint une difficulté que quelques années plus tard. Cinq ans après, dans Le Cid d’Andalousie (de Pierre-Antoine Lebrun: 1785-1873), le mot chambre excitait des murmures à la première représentation; Le Globe (5 mars 1825, article de M. Trognon) était obligé de remémorer aux ultra-classiques le vers d’Athalie:
De princes égorgés la chambre était remplie.
«Depuis, il faut en convenir, on a terriblement enfoncé la porte de cette chambre; on a été d’un bond jusqu’à l’alcôve. Mais, avant 1830, chaque mot simple en tragédie voulait un combat...»
Un mot revient très fréquemment sous la plume de Delille, c’est le verbe embellir:
Ma muse des jardins embellit le séjour. (Les Jardins, III; Œuvres, t. I, p. 75.) Quel charme embellira vos douces promenades? (L’Homme des champs, II; ibid., p. 148.) ... Multiplie, agrandit, embellit la nature. (L’Imagination, I; ibid., p. 333.) Tout ce que la nature embellit de sa main. (Ibid., III; ibid., p. 369.) Un air d’aisance encore embellit la déesse. (Ibid., III; ibid., p. 371.) Oh! que l’homme sait bien embellir l’univers! (Ibid., IV; ibid., p. 392.)
Etc., etc.
«Les livres de Delille, nous apprend Sainte-Beuve (Portraits littéraires, t. II, p. 94), se tiraient d’ordinaire à 20 000 exemplaires pour la première édition. L’Énéide, par exception, se publia à 50 000 exemplaires. Elle fut achetée à l’auteur 40 000 francs d’abord, bien grande somme pour le temps.»
Dans la notice qu’elle a consacrée à Delille, Mme Woillez conte que, revenant d’Athènes sur un petit vaisseau qui fut «poursuivi par deux forbans, Delille donna, dans cette circonstance, des marques de sang-froid et même de gaieté dont toutes les gazettes parlèrent dans le temps: «Ces coquins-là, dit-il, ne s’attendent pas à l’épigramme que je ferai contre eux». (Notice, Œuvres de J. Delille, t. I, p. 7; Lefèvre, 1844.)
Delille, raconte-t-on encore, était doué d’une mémoire prodigieuse, et il serait mort emportant dans sa tête un long poème entièrement composé: «... Ce poème contenait au moins six mille vers, et quels vers! (s’exclamait un jour la veuve du poète). Il n’avait jamais rien fait de si beau. Mais vous savez son indolence... Je lui disais tous les jours: «Monsieur Delille, ne vous fiez pas à votre mémoire, dictez-moi ces vers-là; je veux les écrire pour qu’ils ne soient pas perdus.» Eh bien, monsieur, il ne m’a pas écoutée, il est mort, il a emporté dans la tombe son superbe poème. Je m’étais déjà arrangée avec un libraire, qui m’en donnait un prix considérable; mais voilà M. Delille ad patres, et l’ouvrage aussi. C’est dix mille francs qu’il m’enlève, monsieur, dix mille francs!» (Charles Brifaut, Récits d’un vieux parrain à son jeune filleul, dans Charles Rozan, Petites Ignorances historiques et littéraires, p. 371, note 1.) Mais l’anecdote paraît très suspecte: cf. Sainte-Beuve, Portraits littéraires, Delille, t. II, p. 103 et suiv.
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Chateaubriand (1768-1848) avait, rapporte Henri de Latouche (dans Henri Monnier, Mémoires de M. Joseph Prudhomme, t. II, p. 92; Librairie nouvelle, 1857), «l’infirmité de faire des vers et de les préférer à sa prose; il ne veut pas admettre, ajoute Latouche, qu’il y ait d’autre poète en France que lui, dont personne cependant ne parle en cette qualité». C’est ce qui nous permet, dans la présente étude, de classer l’auteur d’Atala et des Martyrs parmi les poètes.
«Les vers! Faites des vers! disait un jour Chateaubriand au jeune Victor Hugo, l’enfant sublime. C’est la littérature d’en haut... Le véritable écrivain, c’est le poète. Moi aussi, j’ai fait des vers, et je me repens de n’avoir pas continué. Mes vers valaient mieux que ma prose. Savez-vous que j’ai écrit une tragédie? Tenez, il faut que je vous en lise une scène...» Et il se fit apporter le manuscrit de Moïse. (Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie, 1818-1821, p. 237; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)
«Prosateur magnifique, faible rimeur, Chateaubriand polit et repolit pendant vingt ans son Moïse. Il préférait ce faux chef-d’œuvre à toutes ses œuvres.» (Adolphe Brisson, Le Temps, 26 mai 1913, Chronique théâtrale.)
De même Gœthe considérait «comme son plus beau titre de gloire» sa Théorie des couleurs, «que les savants refusaient de prendre au sérieux», et qui est un de ses plus mauvais ouvrages, sinon son plus mauvais. (Cf. Édouard Rod, Essai sur Gœthe, p. 14; Perrin, 1898.)
De même Sainte-Beuve se montrait fier de ses vers, souvent si ternes et si lourds, bien plus fier que de ses admirables études critiques; et le meilleur moyen de lui plaire était de lui vanter ses poésies et de les savourer avec lui.
De même encore Lamartine se croyant «un grand économiste, un grand vigneron et un grand architecte», et disant un jour au fils d’un de ses amis: «Jeune homme, regardez-moi bien là, au front, et dites-vous que vous venez de voir le premier financier du monde». (Ernest Legouvé, Soixante ans de souvenirs, t. IV, p. 199; Hetzel, s d.) «La gloire de Victor Hugo n’offusquait pas Lamartine, continue Legouvé; mais le titre de premier viticulteur de France, accordé à M. Duchâtel, le taquinait. «Ce n’est qu’un amateur, disait-il; moi, je suis un cep de nos collines.» Enfin, à Saint-Point, montrant avec complaisance à un visiteur un petit portique affreux, enluminé d’un coloris criard, et formé de deux colonnes appartenant à tous les ordres: «Mon cher, lui dit-il, dans cinquante ans, on viendra ici en pèlerinage; mes vers seront oubliés, mais on dira: «Il faut avouer que ce gaillard-là bâtissait bien!» (Ernest Legouvé, ibid.; — et Louis Ulbach, La Vie de Victor Hugo, p. 111-112; Émile Testard, 1886.)
Et Molière, «si excellent auteur pour le comique, et ayant un faible pour la couronne tragique». (Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. II, p. 55; nouvelle édit, Garnier, s. d.)
Et Jean-Jacques Rousseau se glorifiant avant tout de sa musique et de son Devin du village (Cf. Id., ibid., t. II, p. 125), et préférant son Lévite d’Éphraïm à tous ses ouvrages (Les Confessions, II, XI; t. VI, p. 136; Hachette, 1864).
L’admirable pastelliste Maurice-Quentin de La Tour, «enthousiaste des philosophes, bâtissait lui-même des systèmes, et se montrait humilié quand on lui parlait de ses pastels». (Cf. Marmontel, Mémoires, livre VI; t. II, p. 103; Jouaust, 1891; — et Antoine Guillois, Le Salon de Mme Helvétius, p. 28; C. Lévy, 1894.)
Girodet-Trioson préférait ses vers (qui d’ailleurs ne sont pas sans mérite) à ses dessins et à ses tableaux (Sainte-Beuve, ibid.);
Alfieri se piquait d’être fort en grec (Id., ibid.);
Byron d’être le premier nageur du Bosphore (Id., ibid.);
Le célèbre compositeur Cherubini d’être un grand peintre (Sainte-Beuve, Portraits littéraires, t. II, p. 125).
Le sculpteur Canova avait, de son côté, la manie de peindre, et ses tableaux, «dont la médiocrité allait presque jusqu’au ridicule», il les préférait à ses superbes marbres. (Revue Napoléonienne, avril 1911, p. 108.)
Et Ingres et son violon, qui est le prototype du genre;
Et le grand peintre anglais Gainsborough entiché, lui aussi, de sa musique (Cf. Ernest Chesneau, L’Art et les Artistes modernes, p. 61; Didier, 1864);
Et Rossini et Alexandre Dumas père se croyant l’un et l’autre, ce qui était peut-être vrai, d’ailleurs, d’excellents cuisiniers (Cf. le journal Le Voleur, 1864, p. 349; et 1865, p. 462);
Et l’humoristique et génial dessinateur Gavarni, qui avait la passion des mathématiques, finit par s’y vouer entièrement, et «voulait refaire, selon sa chimère, la mécanique céleste et bouleverser les lois de la pesanteur». (Eugène Forgues, Les Artistes célèbres, Gavarni, p. 49, 54, 58; Rouam, s. d.)
Etc., etc.
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Revenons à Chateaubriand.
Voici un singulier jugement porté par lui sur le général Bonaparte:
«... Sa gloire militaire? Eh bien! il en est dépouillé. C’est, en effet, un grand gagneur de batailles; mais, hors de là, le moindre général est plus habile que lui... On a cru qu’il avait perfectionné l’art de la guerre, et il est certain qu’il l’a fait rétrograder vers l’enfance de l’art.» (Chateaubriand, De Bonaparte et des Bourbons, dans le volume Mélanges politiques et littéraires, p. 183; Didot, 1868.)
Et ce vœu, non moins bizarre, exprimé par Chateaubriand, dans ses Mémoires d’outre-tombe (t. VI, p. 331; édit. Biré): «Les vieilles gens se plaisent aux cachotteries, n’ayant rien à montrer qui vaille. En exceptant mon vieux roi, je voudrais qu’on noyât quiconque n’est plus jeune, moi tout le premier, avec douze de mes amis.» Les douze amis ont-ils été consultés?
Dans les mêmes Mémoires, pour s’excuser de ses nombreuses citations, Chateaubriand émet ce curieux «avis au lecteur» (t. IV, p. 437): «Lecteur, si tu t’impatientes de ces citations, de ces récits, songe d’abord que tu n’as peut-être pas lu mes ouvrages, et qu’ensuite je ne t’entends plus; je dors dans la terre que tu foules; si tu m’en veux, frappe sur cette terre, tu n’insulteras que mes os».
Et ces phrases hyperboliques et étranges:
«Salut, ô mer, mon berceau et mon image! Je te veux raconter la suite de mon histoire: si je mens, tes flots, mêlés à tous mes jours, m’accuseront d’imposture chez les hommes à venir!» (Ouvrage cité, t. I, p. 64.)
«Il ne manque rien à la gloire de Julie (sœur de Chateaubriand): l’abbé Carron a écrit sa vie; Lucile (autre sœur de l’auteur) a pleuré sa mort.» (Ibid., t. I, p. 180.)
Chateaubriand raconte qu’on lisait, durant la Révolution, sur la loge du concierge de Ginguené, rue de Grenelle-Saint-Germain, cette inscription: «Ici on s’honore du titre de citoyen, et on se tutoie. Ferme la porte, s’il vous plaît.» (Ibid., t. II, p. 238.)
Ailleurs (t. V, p. 606), une note nous apprend que la mort du conseiller d’État Persil (1785-1870), ancien pair de France, fut annoncée en ces termes par le journal La Mode: «M. Persil est mort pour avoir mangé du perroquet».
On demande souvent quel est l’auteur de la locution tuer le mandarin; on l’a attribuée, entre autres, à Jean-Jacques Rousseau: c’est l’opinion de Balzac (Le Père Goriot, p. 150; Librairie nouvelle, 1859), du Grand Dictionnaire Larousse, etc. On la trouve, ainsi formulée, dans Le Génie du christianisme (livre VI, chap. 2, Du remords et de la conscience, t. I, p. 155; Didot, 1865): «O conscience! ne serais-tu qu’un fantôme de l’imagination, ou la peur des châtiments des hommes? Je m’interroge; je me fais cette question: Si tu pouvais, par un seul désir, tuer un homme à la Chine et hériter de sa fortune en Europe, avec la conviction surnaturelle qu’on n’en saurait jamais rien, consentirais-tu à former ce désir?» Etc.
Il ne messied pas de ranger au nombre des bévues et drôleries littéraires certaines outrecuidantes déclarations de Chateaubriand, dont, selon le mot de Sainte-Beuve (Causeries du lundi, t. I, p. 434), «la vanité persistante et amère, à la longue devient presque un tic».
«Mes écrits de moins dans mon siècle, proclame-t-il dans ses Mémoires d’outre-tombe (t. II, p. 179; édit. Biré), y aurait-il eu quelque chose de changé aux événements et à l’esprit de ce siècle?»[24].
«Ce que le monde aurait pu devenir... (sans moi) se présentait à mon esprit.» (Ouvrage cité, t. VI, p. 226.)
«Si Napoléon en avait fini avec les rois, il n’en avait pas fini avec moi.» (Ibid., t. III, p. 3.)
«La paix que Napoléon n’avait pas conclue avec les rois, ses geôliers, il l’avait faite avec moi.» (Ibid., t. IV, p. 115.)
«C’est au moment dont je parle que j’arrivai au plus haut point de mon importance politique. Par la guerre d’Espagne, j’avais dominé l’Europe... après ma chute, je devins à l’intérieur le dominateur avoué de l’opinion...» (Ibid., t. IV, p. 342.)
«Je suis saisi du désir de me vanter: les grands hommes qui pullulent à cette heure démontrent qu’il y a duperie à ne pas proclamer soi-même son immortalité.» (Ibid., t. IV, p. 207)[25].
C’est ce que s’est dit et ce que nous dit Edmond de Goncourt, avec une bien enfantine et comique naïveté, dans son Journal (année 1888, t. VII, p. 277): «L’idée que la planète la Terre peut mourir, peut ne pas durer toujours, est une idée qui me met parfois du noir dans la cervelle. Je serais volé, moi qui n’ai fait de la littérature que dans l’espérance d’une gloire à perpétuité. Une gloire de dix mille, de vingt mille, de cent mille années seulement, ça vaut-il le mal que je me suis donné, les privations que je me suis imposées?» Etc.[26].
Comme si, en dépit du Musa vetat mori, et de la fière attestation de Malherbe:
Ce que Malherbe écrit dure éternellement
(Cf. Sainte-Beuve, Chateaubriand et son groupe, t. II, p. 184), le culte de la littérature et la connaissance de l’histoire ne devaient pas nous inspirer plus de bon sens, plus de raison, et surtout plus de modestie[27]! Comme si l’amour des Lettres ne suffisait pas à nous donner par lui-même la plus certaine et la meilleure des récompenses! Si le nom des Goncourt surnage quelque temps encore, c’est grâce, non pas à leurs écrits, qu’on ne lit déjà plus guère, mais à leur fortune, qui leur a permis de fonder une Académie gentiment rétribuée.
V
Lamartine. Ses étourderies et incohérences. La phrase du chapeau, de l’académicien Patin, et autres phrases de longue haleine. Toujours de l’à peu près chez Lamartine. Le Lac. Lamartine accusé d’indécence. Jugements de Lamartine sur Rabelais, etc. Lamartine jugé par Flaubert.
Alfred de Vigny. — Auguste Barbier. Le substantif Centaure. — Gérard de Nerval.
Alfred de Musset. — Théophile Gautier. Bizarreries et inadvertances. Emploi des termes techniques.
Leconte de Lisle. — Théodore de Banville.. — Henri de Bornier. — Sully Prudhomme. — François Coppée. — Catulle Mendès. — Clovis Hugues.
Lamartine (1790-1869) a pris avec la grammaire des licences aussi fréquentes qu’exagérées. Il écrit, par exemple, vêtissait, au lieu de vêtait, non seulement dans ses vers, où il pouvait être gêné par le rythme, mais en prose: «Le soleil qui le vêtissait de son auréole de rayons.» (Le Tailleur de pierres de Saint-Point, III, p. 24; Hachette, 1899.)
Il a des inadvertances de ce genre:
Ah! qu’il pleure, celui dont les mains acharnées, S’attachant comme un lierre aux débris des années, Voit avec l’avenir... (Nouvelles Méditations, V, p. 44; Hachette, 1858.)
Pour fournir une rime à lune, il crée l’incohérente locution l’une après l’une (au lieu de l’une après l’autre):
Deux vagues, que blanchit le rayon de la lune, D’un mouvement moins doux viennent l’une après l’une Murmurer et mourir. (Ibid., XXIV, p. 152.)
Ou bien il fait rimer ténèbres avec cèdres:
Quelques-uns d’eux, errant dans ces demi-ténèbres, Étaient venus planer sur les cimes des cèdres. (La Chute d’un ange, 1re vision, p. 47; Gosselin, 1849.)
Ou encore jour avec amours:
Treize ans pour une vierge étaient ce qu’en nos jours Seraient dix-huit printemps pleins de grâce et d’amour. (Ouvrage cité, p. 55.)
Plus tard, Lamartine a corrigé, a mis amours au pluriel, ce qui donne à la phrase un sens bizarre et grotesque.
Pour les besoins de la rime encore, il fait le mot orbite du masculin:
Ces astres suspendus dans le vide des airs Croisant, sans se heurter, leurs orbites divers. (Nouvelles Méditations, Réflexion, p. 228; — et Recueillements, Réflexion, p. 316; Hachette, 1902.) ... Jeune ami dont la lèvre, Que le fiel a touché, de sourire se sèvre. (Recueillements, XI, A M. Guillemardet, p. 46.)
Pour touchée.
Il dit à une femme (Nouvelles Méditations, XXIV, p. 158):
Souviens-toi de l’heure bénie Où les dieux, d’une tendre main, Te répandirent sur ma vie Comme l’ombre sur le chemin.
Comme si l’on pouvait répandre quelqu’un.
Dans le même recueil (XV, Les Préludes, p. 99-100), il nous décrit en ces termes «un lugubre silence»:
... Et sur la foule immense Plane, avec la terreur, un lugubre silence: On n’entend que le bruit de cent mille soldats Marchant, comme un seul homme, au-devant du trépas, Le roulement des chars, les coursiers qui hennissent, Les ordres répétés qui dans l’air retentissent, Ou le bruit des drapeaux soulevés par les vents... ... Des sons discords que rendent chaque sens. (La Mort de Socrate, p. 333; Hachette, 1860.)
Lamartine avait même d’abord mis: chaques avec une s
... que rendent chaques sens.
(Cf. Littré, Dictionnaire, art. Chaque.)
Il écrit dans Jocelyn (Prologue, p. 30; Hachette, 1858):
Comme luttent entre eux, dans la sainte agonie, L’immortelle espérance et la nuit de la vie.
Plus loin (Jocelyn, 1re époque, p. 46):
Des présents de l’époux les fragiles merveilles Etalés sur le lit...
Au lieu d’étalées, qui gênait le vers.
Dans Jocelyn encore (4e époque, p. 158):
Que m’importe... Ton travail en ce monde, et le pain dont tu vive,
pour rimer avec suive.
Dans Jocelyn toujours (9e époque, p. 334), il use de cette singulière périphrase:
Le sol boit au hasard la moelle de nos yeux.
C’est-à-dire nos larmes.
Il parle de la presque éternité des astres:
Astres, rois de l’immensité! Insultez, écrasez mon âme Par votre presque éternité! (Harmonies, II, 20, p. 205; Hachette, 1856),
sans songer qu’on est éternel ou qu’on ne l’est pas du tout, qu’ici il n’y a pas de milieu ni de presque.
L’enfance et la vieillesse Sont amis du Seigneur, (Ibid., XIII, La Retraite, p. 287),
au lieu d’amies.
Dans Toussaint Louverture, «tragédie nègre qui parut, en 1843, dans la Revue des Deux-Mondes» (Cf. Le Journal, 12 février 1899), nous trouvons cet étrange distique:
Vous, semblables en tout à ce que fait la bête, Reptiles dont je suis et la main et la tête.
«Une larme m’était montée au cœur», écrit Lamartine dans Graziella (p. 162; Hachette, 1865). D’ordinaire, c’est aux yeux que montent les larmes.
Dans Raphaël (p. 134; Hachette, 1859), cette phrase qu’on pourrait rapprocher de la fameuse phrase du chapeau[28], de l’académicien Patin: «C’était un de ces moments où l’âme a besoin de cette glace que l’accent d’un sage jette sur l’incendie du cœur pour retremper le ressort d’une énergique résolution».
Dans Raphaël encore (p. 6) et dans Les Confidences (p. 169 et 221; M. Lévy, 1855), Lamartine se plaît à faire manger du pain aux hirondelles, qui, affirment les encyclopédies et dictionnaires d’histoire naturelle, Larousse, par exemple, «sont exclusivement insectivores».
Dans son Histoire des Girondins, Lamartine, par une singulière inadvertance, fait de Drouet, le maître de poste de Sainte-Menehould, et du général Drouet d’Erlon, un seul et même personnage. (Cf. Ernest Beauguitte, L’Ame meusienne, p. 248, note 1)[29].
Dans son Histoire de la Restauration (t. IV, livre 34), il assure que l’évasion de La Valette ne fut pas étrangère à la sévérité du jugement qui atteignit le maréchal Ney. Or, le héros de La Moskowa fut fusillé le 7 décembre, et ce ne fut que le 20 décembre — treize jours plus tard — que le comte de la Valette parvint à s’évader. (Cf. Le Flambeau, 18 décembre 1915, p. 874.)
A d’autres endroits du même ouvrage, Lamartine place Marie-Joseph Chénier, mort en 1811, et Mme Cottin, morte en 1807, au rang des écrivains de la Restauration. Il confond Annibal avec Alcibiade, etc. (Cf. Sainte-Beuve, Causeries du lundi, t. IV, p. 406-407.)
«Il se glisse de l’à-peu-près dans tout ce que fait M. de Lamartine», a remarqué Sainte-Beuve (Ibid., p. 397 et suiv.) «... Ses livres d’histoire ne sont et ne seront jamais que de vastes et spécieux à-peu-près...»
Et cette phrase, extraite de la Préface générale des œuvres complètes de Lamartine, préface, d’ailleurs, très émouvante et fort belle: «Si j’avais à recommencer la vie, sachant ce que je sais, je n’y chercherais pas le bonheur, parce que je sais qu’il n’y est pas, mais j’y chercherais soigneusement l’obscurité et le silence, ces deux divinités domestiques qui gardent le seuil des heureux»; — comment l’interpréter? Puisqu’il n’y a pas de bonheur sur terre, comment peut-il y avoir des heureux, des mortels en possession du bonheur?
Le célèbre hémistiche du Lac, qui est dans toutes les mémoires:
O temps, suspends ton vol!
forme le début d’une strophe de l’académicien Thomas (1732-1785):
O temps, suspends ton vol, respecte ma jeunesse... (Cf. Laharpe, Lycée ou Cours de littérature, t. III, 2e partie, p. 443.)
Qui se douterait que le chaste chantre du Lac et de Jocelyn a été, tout comme Racine (Cf. ci-dessus, p. 33), accusé d’indécence, disons le mot, d’obscénité? «Nous croyons rêver aujourd’hui, quand nous apprenons par sa Correspondance (de Lamartine) que la critique de 1823 accusa l’auteur des Nouvelles Méditations d’être à lui tout seul plus «obscène» que Catulle, Horace et l’Arioste ensemble, écrit Ferdinand Brunetière (Histoire et Littérature, t. III, p. 251)... Il faudrait dire alors qu’en 1823 la critique avait peu lu l’Arioste, et encore moins Catulle.» On voit, d’après une telle accusation, combien tout est relatif ici-bas.
Les jugements littéraires portés par Lamartine ont été fréquemment cités comme des prototypes d’inexactitude et de paralogisme. «Le sens critique lui fera si absolument défaut (à Lamartine) qu’il ne cessera d’étonner ses contemporains par l’étrangeté de ses appréciations littéraires», — ainsi s’exprime Raoul Rosières, dans un article très soigné et amplement documenté paru dans la Revue bleue (8 août 1891, p. 184). «Rabelais, dira-t-il, n’est qu’«un pourceau», La Fontaine rebute avec «ses vers boiteux, disloqués, inégaux, sans symétrie ni dans l’oreille ni sur la page» et «leur philosophie dure, froide et égoïste d’un vieillard»; Ossian, «ce Dante septentrional aussi grand, aussi majestueux, aussi surnaturel que le Dante de Florence, est plus sensible que lui»; Rousseau est «un cuistre»; André Chénier semble «un reflet de la Grèce, mais n’est pas un rayon». Lamartine aimera mieux une strophe de Byron ou de Sapho que «Molière, La Fontaine et Béranger»; il déclarera Ponsard «parfois supérieur à Corneille». Etc. On peut conclure, en somme, que Rabelais, La Fontaine, Molière, ces auteurs si français, ont été lettres closes pour le chantre du Lac.
A maint endroit de sa Correspondance, Flaubert se montre très dur pour Lamartine, écrivain «faux» par excellence (Cf. t. II, p. 93-95; Charpentier, 1889); «ses phrases n’ont ni muscles ni sang» (t. II, p. 221); «... Lamartine est un robinet» (t. II, p. 319); etc.
Devenu vieux, dans son chalet de Passy, Lamartine avait parfois de telles amnésies qu’entendant un jour un de ses amis lui lire la mort de Laurence, dans Jocelyn, il eut des larmes d’émotion et demanda: «De qui sont ces beaux vers?» (Mémorial de la librairie française, 3 avril 1913, p. 211.)
Ce qui est tout le contraire de La Fontaine demandant, lors de la première représentation de sa comédie Le Florentin: «Quel est donc le malotru qui a commis cette rapsodie?» (Cf. ci-dessus, p. 49).
***
Alfred de Vigny (1797-1863), tout comme Jacques Delille, cultive parfois volontiers la périphrase. Dans son poème Dolorida (Poésies complètes, p. 107; Charpentier, 1882), il nous parle de la chemise de son héroïne en ces termes, qu’on pourrait rapprocher de ceux de Racine, dans Britannicus (II, 2: «dans le simple appareil d’une beauté,» etc.):
Dolorida n’a plus que ce voile incertain, Le premier que revêt le pudique matin, Et le dernier rempart que, dans sa nuit folâtre, L’Amour ose enlever d’une main idolâtre.
Et plus loin (Le Bal, p. 156), à propos d’un piano:
Sur l’instrument mobile, harmonieux ivoire, Vos mains auront perdu la touche blanche et noire.
Ce vers d’Alfred de Vigny, si souvent cité,
J’aime le son du cor, le soir, au fond des bois (Le Cor, p. 149),
se rapproche de très près d’un vers de Victor Hugo, dans Hernani (V, 3), prononcé par Dona Sol:
Ah! que j’aime bien mieux le cor au fond des bois!
Dans Stello (p. 342; Charpentier, 1882), Vigny nous montre une charrette, — gigantesque, sûrement, — «une charrette... chargée de plus de quatre-vingts corps vivants. Ils étaient tous debout, pressés l’un contre l’autre. Toutes les tailles, tous les âges...»
Dans ses Iambes (L’Idole, p. 37, 38; Dentu, 1882; et Larousse, art. Iambes et Poèmes), Auguste Barbier (1805-1882); détournant de son acception originaire le mot centaure (monstre fabuleux, moitié homme et moitié cheval) et l’employant dans le sens de «bon cavalier», «homme toujours à cheval», avait d’abord écrit, à propos de Bonaparte:
O Corse à cheveux plats! que ta France était belle Au grand soleil de messidor! C’était une cavale indomptable et rebelle, ................. Tu parus, et sitôt que tu vis son allure, Ses reins si souples et dispos, Centaure impétueux, tu pris sa chevelure, Tu montas botté sur son dos.
Il va de soi qu’un centaure, d’après la définition même de ce mot, ne peut pas, botté ou non, monter à cheval. Aussi Auguste Barbier fit-il plus tard disparaître ce terme et modifia-t-il ainsi son vers:
Dompteur audacieux, tu pris sa chevelure.
Le même sens abusif du mot centaure se retrouve dans les Mémoires d’Alexandre Dumas (chap. 72; t. III, p. 122): «Ces Numides, cavaliers terribles, centaures maigres et ardents comme leurs coursiers...»
Et Gustave Chadeuil, dans Le Siècle (Cf. Larousse, art. Bévue, p. 663, col. 2): «L’hippodrome a repris son rang dans la série des plaisirs parisiens. Des chevaux courent dans la vaste arène, valsent et polkent, montés par des centaures».
Et Timothée Trimm, dans Le Petit Journal (même source): «Rigolo (un mulet) a vingt manières de lancer son prétendu dompteur dans l’espace, il rue, il allonge le cou, il se tient tout droit, il se couche au besoin. Un centaure y perdrait ses éperons».
Un centaure avec des éperons!
«Les chevaux ont été inventés pour l’agrément des jolies femmes, et si les hommes étaient des centaures, ça n’en vaudrait que mieux,» estime bien singulièrement un personnage de Paul de Kock (La Mare d’Auteuil, p. 79; Rouff, s. d., in-4).
Ajoutons qu’un écrivain grec, «ayant à parler d’un centaure, l’appelle un homme à cheval sur lui-même». (J.-J. Barthélemy, Voyage du jeune Anarcharsis, t. IV, chap. 58, p. 478; Didot, an XII.)
Un article du Figaro (9 décembre 1874) nous apprend que nombre des devises figurant autrefois sur les mirlitons:
Je vous aime ardemment, C’est ce qui fait mon tourment; Etc., etc.,
sont de Gérard de Nerval (1808-1855), qui en livra un jour cinq cents pour 50 francs.
***
Alfred de Musset (1810-1857), dans Les Marrons du feu (Premières Poésies, p. 63; Charpentier, 1861), nous montre un poisson qui regarde en silence, comme si les poissons avaient coutume de regarder autrement, et avaient jamais reçu le don de la parole:
L’esturgeon monstrueux soulève de son dos Le manteau bleu des mers, et regarde en silence Passer l’astre des nuits...
Ce qui rappelle le fameux vers de l’original et fantaisiste Saint-Amant (1594-1661):
Les poissons ébahis les regardent passer. (Cf. Théophile Gautier, Les Grotesques, p. 180; M. Lévy, 1859.)
Plus loin (L’Andalouse, p. 87), Musset nous demande si nous ayons vu dans Barcelone, qui appartient à la Catalogne,
Une Andalouse au sein bruni.
Rien n’empêcherait, en effet, une Andalouse d’habiter la Catalogne; mais, comme le remarque très justement M. Maurice Donnay, dans la première de ses Conférences sur Alfred de Musset (p. 3; édit. des Lectures pour tous), «une Andalouse dans Barcelone, c’est, pour fixer les idées, une Provençale en Amiens. Cela peut se trouver, mais on préférerait en Avignon».
Dans Venise (Premières Poésies, p. 98), le poète avait d’abord écrit:
Dans Venise la rouge Pas un cheval qui bouge.
Un cheval à Venise! Dans l’édition de 1840, Musset remplaça son intempestif cheval par un bateau:
Pas un bateau qui bouge.
«Mais, en 1830, c’est une impression vénitienne vue du perron de Tortoni.» (Maurice Donnay, ibid.)
Dans sa Nuit de mai (Poésies nouvelles, p. 48; Charpentier, 1864), Musset prétend que
La bouche garde le silence Pour écouter parler le cœur,
et que (Ibid., p. 49)
... le vent d’automne ... se nourrit de pleurs jusque sur un tombeau...
Il nous assure, dans le même poème (p. 44), que
... la bergeronnette, en attendant l’aurore, Aux premiers buissons verts commence à se poser;
oubliant que la bergeronnette se pose sur le sol, sur les pierres, sur les toits, sur un tronc d’arbre, «sur un saule cultivé en têtard», mais non sur les branches, ni sur les buissons, surtout quand ils sont garnis de feuilles, quand ils sont «verts». (Cf. Brehm, L’Homme et les Animaux, Les Oiseaux, t. III, p. 750-752.)
... Si je doute des larmes C’est que je t’ai vu pleurer,
écrit Musset dans La Nuit d’octobre (Poésies nouvelles, p. 70), en s’adressant:
... à toi qui la première M’as appris la trahison.
Vu pour vue.
Ces vers de Rolla (Ibid., p. 6) ont souvent été déclarés incompréhensibles, «n’ayant aucun sens» (Cf. L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 10 septembre 1901, col. 335):
Jacque était grand, loyal, intrépide et superbe. L’habitude, qui fait de la vie un proverbe, Lui donnait la nausée. Heureux ou malheureux, Il ne fit rien comme elle, et garda pour ses dieux L’audace et la fierté, qui sont ses sœurs aînées.
Les sœurs aînées de qui?
Dans Namouna (I, 47; Premières Poésies, p. 323), on trouve un vers de treize syllabes:
Jamais confessionnal ne vit de chapelet Comparable en longueur...
L’expression «beau comme le génie», qui se lit dans le même poème (II, 25, p. 340):
Pensif comme l’amour, beau comme le génie,
a été employée par Mirabeau dans son portrait de Frédéric II: «Brillant de toutes les qualités physiques et morales, fort comme sa volonté, beau comme le génie...» (Mirabeau, De la monarchie prussienne; Œuvres, t. II, p. 12; édit. Vermorel.)
Dans ce même poème de Namouna (II, 35, p. 343), ce vers:
Rend haine contre haine, et dédain pour dédain,
existe dans Corneille (Pertharite, II, 1):
Rendre haine pour haine, et dédain pour dédain.
Enfin l’idée exprimée par ces vers de Rolla (V, Poésies nouvelles, p. 20):
Ah! comme les vieux airs qu’on chantait à douze ans Frappent droit dans le cœur aux heures de souffrance! Comme ils dévorent tout! comme on se sent loin d’eux! Comme on baisse la tête en les trouvant si vieux!
se retrouve dans Les Confessions de J.-J. Rousseau (Partie I, livre I; Œuvres complètes, t. V, p. 318; Hachette, 1864): «... Je me surprends quelquefois à pleurer comme un enfant en marmottant ces petits airs d’une voix déjà cassée et tremblante. Il y en a un surtout qui m’est bien revenu», etc.
***
Théophile Gautier (1811-1873) avait d’abord mis au début de la strophe LXV de son poème Albertus (Poésies, p. 28; Charpentier, 1858):
Le papier que la belle, avec un air d’angoisse, Dès la strophe 36 de ce poème froisse...
36 en chiffres arabes. Un ami lui ayant fait observer que trente-six a trois syllabes:
«Je le sais bien, répondit Gautier; aussi est-ce pour cela que j’ai exprimé le nombre par des chiffres».
Il se ravisa cependant, et modifia ainsi son second vers:
Dans sa petite main aux ongles roses froisse. (Cf. La République française, 2 juillet 1898.)
Cette strophe n’a d’ailleurs pas eu de chance, car on y trouve cette grossière faute (p. 29, même édition):
... l’écriture et le tour Ont quelque chose en soi qui trahissent la femme.
Pour trahisse.
Et cette cacophonie (même page, strophe LXVI):
Le papier se tordit comme un damné du Dante En dardant...
Du Dante, pour de Dante, puisqu’on ne doit pas dire Le Dante, l’article, en italien, se mettant devant le nom (l’Alighieri) et non devant le prénom (Dante pour Durante): cf. Larousse.
Dans le même recueil (Paysages, VIII, p. 81), le martinet est confondu avec l’hirondelle:
Le martinet, sentant l’orage, près du sol, Afin de l’éviter, rabat son léger vol.
C’est l’hirondelle qui rase le sol aux approches de l’orage; le martinet, lui, grâce à l’extrême rapidité de son vol, s’empresse de quitter la région orageuse.
Page 210 du même recueil (Les Vendeurs du temple, III) se trouve un verbe des plus rares, le verbe retuer, tuer une seconde fois:
Ils joignaient (des damnés, des spectres), pour prier, leurs deux mains de squelette, Mais tu les retuais, sans plus sentir d’effroi Que pour guillotiner un véritable roi.
Voltaire, dans Candide (Cf. Littré) a aussi employé retuer: «Je te retuerais si j’en croyais ma colère!»
Plus loin (p. 334, Sérénade), un amant demande à sa maîtresse, qui se trouve sur un balcon, de vouloir bien défaire son peigne, dénouer ses cheveux et les pencher vers lui, pour qu’il puisse s’en servir comme d’échelle et aller la rejoindre:
... Défais ton peigne, Penche sur moi tes cheveux longs, ............ Aidé par cette échelle étrange, Légèrement je gravirai, Etc., etc.
Bien étrange échelle, en effet, et dont on ne se servirait pas sans faire hurler de douleur la señora, et très probablement la faire choir à terre.
Et ces amusantes phrases, dans Mademoiselle de Maupin:
«La vieille Égypte bordait ses routes d’obélisques, comme nous les nôtres de peupliers; elle en portait des bottes sous ses bras, comme un maraîcher porte ses bottes d’asperges» (Préface, p. 27; Charpentier, 1866).
«Le rubis rougirait de plaisir de briller au bout vermeil de son oreille délicate» (p. 101).
«Il était cinq heures du matin lorsque j’entrais dans la ville. Les maisons commençaient à mettre le nez aux fenêtres» (p. 343).
Et l’auteur a trouvé cette dernière locution tellement à son goût qu’il l’a employée à plusieurs reprises: «Ses diables de vers (poésies) lui grouillaient dans la poche, et faisaient tous leurs efforts pour mettre le nez à la fenêtre.» (Les Jeunes-France, p. 132; Charpentier, 1879.) «...Son mouchoir mettant le nez hors de sa poche...» (Ibid., p. 180.)
Et cette affirmation que Le Cri de Paris (27 septembre 1908, p. 11) dit avoir rencontrée aussi dans Mademoiselle de Maupin: «Il faut avoir un pavé dans le ventre, au lieu de cœur».
Dans Mademoiselle de Maupin encore, un des personnages s’écrie (p. 207-208): «Mon cœur a sauté dans ma poitrine comme saint Jean dans le ventre de sainte Anne, lorsqu’elle fut visitée par la Vierge». Phénomène extraordinaire, puisque la mère de saint Jean est, non pas sainte Anne, mais sainte Élisabeth.
Dans Les Jeunes-France (p. 127), il est question de l’écriture anglaise «penchée de gauche à droite», ce qui est tout le contraire: la pente de l’écriture anglaise va de droite à gauche.
Les médaillons littéraires réunis par Théophile Gautier sous le titre de Les Grotesques (Didot, 1844, 2 vol.) contiennent de nombreuses inadvertances que Sainte-Beuve a relevées, en partie, dans un de ses articles (Portraits contemporains, t. V, p. 125 et suiv.), et que l’auteur n’a pas pris soin de corriger, car on les retrouve dans l’édition publiée par Michel Lévy en 1859. «M. Théophile Gautier nous dira en un endroit (t. II, p. 315) que Mme de Sévigné et sa coterie étaient pour Pradon contre Racine; c’est sans doute Mme des Houlières qu’il a voulu dire... Le poète nous cite (t. I, p. 156) comme le plus charmant endroit et comme le plus adorable morceau de Théophile une page de prose qui devient parfaitement inintelligible telle qu’il la transcrit, et dans laquelle des lignes indispensables au sens (ligne 16, p. 57) ont été omises. Dans l’histoire abrégée du sonnet qu’il retrace d’après Colletet (t. II, p. 43), nous croirions, d’après lui, que Pontus de Thiard a eu pour maîtresse poétique Panthée, tandis que c’est Pasithée qu’il faut lire; Olivier de Magny n’a pas célébré non plus Eustyanire, mais bien Castianire; de même aussi que, tout à côté de là (p. 31), les Isis nuagères ne sauraient être que des Iris. Mais, continue Sainte-Beuve, par quel bouleversement de chiffres Chapelain a-t-il pu naître, selon notre auteur, en 1569, c’est-à-dire en plein seizième siècle?» Etc.
A propos du brillant et savant style de Théophile Gautier, Émile Faguet, dans ses Études littéraires sur le dix-neuvième siècle (p. 323), a émis les très judicieuses considérations suivantes:
«... Ce style a ses défauts pourtant. Il est quelquefois pénible. L’emploi du terme technique est une très bonne chose; il n’est que le scrupule du terme propre. Il est certain toutefois qu’il ne faut pas en abuser jusqu’à rendre l’usage du dictionnaire indispensable à un lecteur lettré. Le style d’un bon auteur est avant tout le style d’une conversation entre «honnêtes gens» convenablement instruits. Il y a affectation à nous parler dans un roman la langue d’un traité d’architecture. Est-il vrai que Gautier disait en riant: «Il faut, dans chaque page, une dizaine de mots que le bourgeois ne comprend pas. C’est ce qui relève pour lui la saveur du morceau?[30]» J’ai peur qu’il n’ait un peu donné dans ce moyen trop facile, et qui n’est pas sans charlatanisme, de piquer l’attention.
«Notez que, poussé à une certaine outrance, ce moyen va contre le but. Le but légitime, ici, c’est de renouveler la langue, de verser dans l’usage un certain nombre de mots absolument justes, précisément parce qu’ils n’ont pas encore été déformés par l’usage courant. En introduire quelques-uns, bien accompagnés, rendus clairs par le contexte, c’est les faire adopter; les prodiguer, c’est réussir à les faire oublier à mesure qu’on les enseigne, et ne produire qu’un effet de papillotage bien frivole, jeter de la poudre aux yeux, sous ombre d’être clair.»
***
Leconte de Lisle (1820-1894) n’a cessé d’hésiter sur l’orthographe du nom de Caïn, le meurtrier d’Abel, qu’il a si magnifiquement chanté. Dans la première édition de ses Poèmes barbares, «il avait écrit avec un K, Kaïn, le nom du déshérité qu’il réhabilitait. Dans la réédition de ces poèmes, il modifia cette orthographe parce qu’on lui fit observer que le premier-né selon la Genèse avait été nommé par Ève «Celui qui est acquis». Du verbe hébraïque qoûn, acquérir, serait dérivé qaïn[31]. Mais je ne sais quel savant entreprit de lui démontrer que la forme consacrée par tant de siècles, la forme Caïn, avec un C, est la meilleure.» (Fernand Calmettes, Leconte de Lisle et ses amis, p. 328.)
La belle strophe qui termine le Dies iræ des Poèmes antiques de Leconte de Lisle (fin du recueil):
Et toi, divine Mort, où tout rentre et s’efface, Accueille tes enfants dans ton sein étoilé, Affranchis-nous du temps, du nombre et de l’espace, Et rends-nous le repos que la vie a troublé,
forme comme l’écho d’un vers de Pongerville, dans sa traduction de Lucrèce: Cette nature, par qui tout être,
Dans son premier asile à sa voix rappelé, Retrouve le repos que la vie a troublé. (Pongerville, Notice sur Millevoye, en tête des Poésies de Millevoye, p. 18; Charpentier, 1851.)
Théodore de Banville (1823-1891) écrit, dans ses Odes funambulesques (Une vieille lune, p. 69; Charpentier, 1883):
Un corset un peu juste, une étroite chaussure Ont-ils égratigné d’une rose blessure Tes beaux pieds frissonnants...
Un corset qui égratigne des pieds?
Dans ses Idylles prussiennes (Sabbat, p. 415, même volume), Banville fait d’une urne qui n’a plus d’anse un modèle de folie:
Germania mène la danse, Plus folle qu’un cheval sans mors Ou qu’une urne qui n’a plus d’anse, Sur la colline où sont les morts.
Pour l’inauguration du buste de François Ponsard à l’Académie, Henri de Bornier (1825-1901) composa une pièce de vers qui fut imprimée la veille de la cérémonie et distribuée aux journaux. Dans cet éloge funèbre, le poète, s’adressant à l’auteur d’Agnès de Méranie, s’écriait:
Tu mourus en pleine lumière, Et la victoire coutumière T’accompagna jusqu’au tombeau.
Quelles ne furent pas la stupeur et la douleur de Bornier en lisant le lendemain, dans un grand journal:
Tu mourus en pleine lumière, Et Victoire, ta couturière, T’accompagna jusqu’au tombeau! (Cf. L’Avenir de la Meuse, 22 mars 1885.)
On lit, dans La Fille de Roland (I, 4) du même poète:
... Chrétienne, Ma générosité doit répondre à la tienne.
Et dans Corneille, Le Cid (III, 4), le même vers:
De quoi qu’en ta faveur notre amour m’entretienne, Ma générosité doit répondre à la tienne.
Henri de Bornier s’occupait autant sinon plus de viticulture que de poésie; il possédait, dans le midi de la France, un cru renommé, et «était plus fier peut-être de son vin que de ses vers».
«Et comme il a raison!» concluait l’auteur des Corbeaux, le féroce Henry Becque. (Cf. Le Journal, 9 août 1898.)
Le grand poète et profond penseur Sully Prudhomme (1839-1907) estime que
Le vrai de l’amitié, c’est de sentir ensemble. (Les Vaines Tendresses, p. 5.)
Et dans son poème Le Gué (Poésies, t. I, p. 237), il déclare que
... tous, même les morts, ont fui jusqu’au dernier.
Ce qui rappelle cette phrase du romancier Gustave Aimard (Les Rois de l’Océan, t. I, chap. 5, p. 112; Roy, 1891): «Ils se trouvèrent à plusieurs milles de ces deux cadavres, dont l’un était plein de vie.»
***
François Coppée (1842-1908), qui a si bien chanté la vie et les souffrances des petits et des humbles, tombe fréquemment et pour ainsi dire forcément dans la banalité et la vulgarité. Son Petit Épicier (Poésies, t. II, p. 15 et suiv.; Lemerre, s. d., in-12) est célèbre par son prosaïsme:
C’était un tout petit épicier de Montrouge, Et sa boutique sombre, aux volets peints en rouge, Exhalait une odeur fade sur le trottoir. .......... des tonneaux De harengs saurs ou bien des caisses de pruneaux. ................. Il partage le lit d’une femme insensible, Et tous les deux ils ont froid au cœur, froid aux pieds. .................. .......... Il trouve La colle et le fromage ignobles à toucher. .......... il oublie, Et, lent, casse son sucre avec mélancolie.
Et ailleurs:
Le dimanche, ils allaient souvent se promener Ensemble au Luxembourg, donnaient du pain aux cygnes, Et revenaient. (Un Fils, Poésies, t. II, p. 22.)
Ils songent à l’avance aux lessives futures, Et, vers le temps des fruits, ils font des confitures. (Petits Bourgeois, ibid., p. 33.)
Sur la berge, là-bas, la foule est assemblée, Et la gendarmerie est en pantalon blanc. (Au bord de la Marne, ibid., p. 164.)
Je pris le bateau-mouche au bas du Pont-Royal, Et sur un banc, devant le public trivial, Je vis un ouvrier avec sa connaissance Qui se tenaient les mains... (En bateau-mouche, ibid., p. 195.)
Et, ce qui ne laisse pas de déconcerter et d’étonner, dans le même tome II de ses Poésies (Le Cahier rouge, Prologue, p. 218), Coppée fait cette déclaration:
... J’ai l’horreur du banal.
Il est vrai qu’il faudrait s’entendre sur le sens du mot «banal».
Dans L’Indépendance de l’Est du 21 février 1900, je rencontre cette phrase de Coppée: «Elle venait de s’asseoir entre ses deux filles, deux jumelles âgées l’une et l’autre de dix-huit ans».
***
Suivant l’exemple de Lamartine, que nous avons vu écrire l’une après l’une, au lieu de l’une après l’autre, et pour obtenir une rime à lune (Cf. ci-dessus, p. 81), Catulle Mendès (1843 ou 1841-1909) crée la locution l’autre et l’une, au lieu de l’une et l’autre:
Et tandis que, claire lacune, S’ouvre en la nuit brune la lune, Pâmez-vous d’amour l’autre et l’une. (Catulle Mendès, Poésies, L’hymnaire des amants, t. III, p. 256; Charpentier, 1892.)
Elle a parfois de terribles exigences, la rime!
Clovis Hugues (1851-1907), qui était de Marseille, il est vrai, a découvert un jour qu’il y avait trois moitiés dans un tout:
Quoi! parce qu’un coquin qui s’avance en rampant, Moitié tigre, moitié chacal, moitié serpent. (Cf. L’Écho de la semaine, 24 octobre 1897, article signé Le Chercheur.)
La même découverte a été faite par le romancier François de Nion, dans un feuilleton intitulé Pendant la guerre (dans Le Journal, 17 mai 1915, in fine): «Moitié plâtre, moitié briques, moitié bois, ces maisons servaient d’habitations à des rentiers d’Aix-la-Chapelle.»
VI
Victor Hugo. Ses erreurs, inadvertances, réminiscences, énumérations de termes rares, obscurités, jeux de mots, drôleries, etc. Caractéristique de Victor Hugo: force, puissance, amour pour les petits et les humbles; éloge de la bonté. Discours et lettres: abus de l’antithèse. Locutions favorites. Particularités orthographiques, etc.
On peut professer pour un écrivain la plus profonde admiration, sans pour cela se dissimuler ses fautes, et fermer les yeux sur ses inadvertances, ses singularités et bizarreries. C’est d’ailleurs le précepte d’Horace (Art poétique, 351): Ubi plura nitent in carmine...
Victor Hugo (1802-1885), dans son ode Sur le rétablissement de la statue de Henri IV (Odes et Ballades, I, 6, p. 51; Hachette, 1859), confond Ivry-la-Bataille (Eure) avec Ivry-sur-Seine, près de Paris, «faute énorme», qu’il reconnaît d’ailleurs avec bonne grâce à la fin du volume (p. 376).
Dans Le Dernier Chant et Le Génie (Ibid., II, 10, et IV, 6, p. 123 et 195), nous nous heurtons à deux vers bien rugueux et malsonnants:
Fait parler le pardon par la voix des douleurs,
et
Au sénat parla par ta voix.
Mais ces cacophonies sont rares chez notre poète.
Rapprochons ce vers de la même ode Le Dernier Chant (p. 124):
L’éclair remonte au ciel sans avoir foudroyé,
de ce passage de Namouna d’Alfred de Musset (I, 48; Premières Poésies, p. 346; Charpentier, 1861):
Tu n’es pas remonté, comme l’aigle en son aire Sans avoir sa pâture, ou comme le tonnerre Dans sa nue aux flancs d’or, sans avoir foudroyé.
Dans Le Sacre de Charles X (Odes et Ballades, III, 4, p. 144) figure le mot hébreu Sabaoth, qui signifie «des armées» (Cf. Littré), et que le poète emploie ainsi:
Vous êtes Sabaoth, le Dieu de la victoire.
c’est-à-dire: «Vous êtes des armées», ce qui ne s’explique guère.
La même expression, ou une expression encore plus obscure et plus mauvaise, se trouve dans Les Châtiments (I, 6, Le Te Deum... p. 28; Hetzel, s. d.):
... Te Deum! nous vous louons, Dieu fort, Sabaoth des armées!
Autrement dit: «Des armées des armées», ce qui n’offre aucun sens.
Dans Le Sacre de Charles X encore (Odes et Ballades, même page), le poète formule ainsi notre ancien cri de guerre:
Montjoye et Saint-Denis!
qu’on retrouve d’ailleurs, avec cette même conjonction et, chez plusieurs de nos poètes:
Montjoie et Saint-Denis! Dunois, à nous les chances! (Casimir Delavigne, Louis XI, III, 13.)
Montjoie et Saint-Denis! Charles à la rescousse! (Alexandre Dumas, Charles VII, IV, 4.)
Voir aussi François Coppée et Armand d’Artois, La Guerre de cent ans, prologue, sc. 10, et II, 8.
Ainsi présentée, cette locution «ne signifie rien», déclare Littré.
Le vrai cri de guerre de nos pères était Mont-joie, ou bien Mont-joie Saint-Denis. «La Mont-joie Saint-Denis, ou, simplement, la Mont-joie, était le nom de la colline près Paris où saint Denis subit le martyre; ainsi dite, parce qu’un lieu de martyre était un lieu de joie pour le saint qui recevait sa récompense. La Mont-joie Saint-Denis signifie la Mont-joie de saint Denis, selon l’ancienne règle qui rendait le génitif latin par le cas oblique.» Etc. (Littré, art. Mont-joie). Ce sont les nécessités de notre prosodie, l’élision de l’e final de Mont-joie, qui a contraint les poètes à vicier cette locution et à en faire un non-sens.
En parlant de Napoléon, dans Les Deux Iles (Odes et Ballades, III, 6, p. 154), le poète émet cette curieuse réflexion ou supposition, que Dieu a fait naître et mourir Napoléon sur «deux îles isolées»,
Afin qu’il pût venir au monde Sans qu’une secousse profonde Annonçât son premier moment, Et que sur son lit militaire, Enfin sans remuer la terre, Il pût expirer doucement.
Ce vers:
Naître, vivre et mourir dans le champ paternel (Odes et Ballades, V, 3, Au vallon de Cherizy, p. 240),
fait songer au début d’un poème de Sainte-Beuve (Poésies, Les Consolations; VIII, à Ernest Fouinet, p. 225; Charpentier, 1890):
Naître, vivre et mourir dans la même maison. Mon esprit de Pathmos connut le saint délire (Odes et Ballades, V, 14, Actions de grâces, p. 264).
D’où peut-être le mot «féroce» de Louis Veuillot sur Victor Hugo: «C’est Jocrisse à Pathmos». (Cf. Émile Faguet, Études littéraires sur le dix-neuvième siècle, p. 165.)
Dans les jolis vers du Pas d’armes du roi Jean (Odes et Ballades, ballade XII, p. 346), le monarque annonce à son grison: «Je te baille, pour ripaille, plus de paille, plus de son, qu’un gros frère ne peut faire de grimaces en priant;» ce qui ne peut guère indiquer quelle est ou quelle sera cette quantité de paille et de son.
Dans les Odes et Ballades encore (Ballade XIII, La Légende de la nonne, p. 351), le grand poète prétend que, tout comme «la nonne aima le brigand»,
On voit des biches qui remplacent Leurs beaux cerfs par des sangliers.
Mais il omet de nous dire où s’est jamais vu pareil accouplement.
Passons aux Orientales.
Dans Le Feu du ciel (I, 8, p. 20; Hachette, 1858), Victor Hugo décrit un îlot qui fond et s’efface
Comme un glaçon froid.
Un glaçon est-il jamais chaud?
Dans Canaris (II, p. 23), le terme de marine ancre est employé au masculin et avec le sens de grappin, ce qui est doublement étrange:
... Son ancre noir s’abat Sur la nef qu’il foudroie.
Une ancre ne se jette jamais sur les nefs; c’est le grappin qu’on lance dans ce cas. L’erreur a du reste été rectifiée dans l’édition Hetzel-Quantin.
Dans La Bataille perdue (XVI, p. 78); «ce champ meurtrier» (au singulier) rime avec les étriers (au pluriel), faute qui n’a été corrigée qu’après la mort de Victor Hugo, dans l’édition de l’Imprimerie Nationale, où on lit:
... ces champs meurtriers.
Plus loin (XIX, Sara la Baigneuse, p. 83), le poète nous peint Sara battant
... d’un pied timide L’onde humide,
comme si l’onde n’était pas toujours humide.
Plus loin encore, dans le même recueil (XXXI, Grenade, p. 114), il dit qu’
Alicante aux clochers mêle les minarets,
lorsque, observe le Guide Joanne (Espagne et Portugal, 1909, p. 295), il n’y a aucun minaret à Alicante.
Dans Navarin (V, 6, p. 45-47), de très nombreuses sortes de bateaux sont énumérées: brûlots, chébecs, yachts, galères, caïques, tartanes, sloops, jonques, goélettes, barcarolles, frégates, caravelles, dogres, bricks, brigantines, balancelles, lougres,
Galéasses énormes, Vaisseaux de toutes formes, Vaisseaux de tous climats,
yoles, mahonnes, prames, felouques, polacres, chaloupes, lanches, bombardes, caraques, gabarres, etc.
J’ignore si le grand poète en a oublié quelqu’une, mais on sait combien il se complaisait dans ces kyrielles de termes techniques. On en retrouve chez lui quantité d’exemples, notamment dans La Légende du beau Pécopin (Le Rhin, t. II, chap. 8, p. 69 et suiv.; Hetzel-Quantin, s. d., in-18), où, entre autres listes de mots rares, on voit paraître ou reparaître, parmi les embarcations, les frégatons, felouques, polaques ou polacres, caracores, etc.
La pièce Les Djinns (Les Orientales, XXVIII, p. 103 et suiv.) est un poème des plus curieux, dont les quinze strophes, de huit vers chacune, vont, comme quantité métrique, d’abord crescendo, puis decrescendo. Le poème débute par une strophe dont chaque vers a deux syllabes seulement:
Murs, ville Et port, Asile De mort, .....
Puis vient une strophe de vers de trois syllabes:
Dans la plaine Naît un bruit, C’est l’haleine De la nuit. ......
Puis quatre syllabes:
La voix plus haute Semble un grelot. ......
Ensuite une strophe de vers de cinq syllabes, puis une de six, une de sept, une de huit, et une de dix. Arrivés là, nous rétrogradons: une strophe de huit, puis de sept, de six, de cinq, de quatre, de trois et de deux syllabes. C’est un vrai tour de force.
La pièce Lazzara (Ibid., XXI, p. 88-90) a été drôlement parodiée dans le roman de Louis Reybaud, Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des Républiques (chap. 28, Les Infortunes d’une Égérie, p. 270-272; M. Lévy, 1861), où cette Lazzara représente une sorte de Muse du romantisme.
Voici quelques fragments du texte de Victor Hugo:
Comme elle court! Voyez... Elle est grande, elle est svelte... Ce n’est point un pacha, c’est un klephte à l’œil noir Qui l’a prise, et qui n’a rien donné pour l’avoir, Car la pauvreté l’accompagne; Un klephte a pour tous biens l’air du ciel, l’eau des puits, Un bon fusil bronzé par la fumée, et puis La liberté sur la montagne.
Et dans Louis Reybaud:
Voyez comme elle engraisse... Elle est ample, elle est vaste... Ce n’est pas le bourgeois, c’est le peuple aux faubourgs Qui l’a prise, et qui n’a rien donné pour débours; Car la pauvreté l’accompagne. Le peuple a pour tous biens le vin bleu, l’eau des puits, Une blouse percée aux deux coudes, et puis Quelques amis sur la Montagne.
Qu’est-ce que le «nard cher aux époux» dont parle Victor Hugo dans La Prière pour tous (Les Feuilles d’automne, XXXVII, 7, p. 123; Hachette, 1861)?
O myrrhe! ô cinname! Nard cher aux époux!
Eugène Noël, le savant naturaliste et lettré, ancien bibliothécaire de Rouen, répond à cette question dans sa Vie des fleurs (LXXI, p. 203; Hetzel, s. d.): «L’ancienne médecine, écrit-il, n’a pas connu de plante plus précieuse que la valériane: de quelle maladie n’a-t-elle pas guéri?... De ses racines on tirait autrefois le nard, tant célébré par les poètes...»
Virgile est un des auteurs latins les plus familiers à Victor Hugo, qui, aux approches de la vieillesse, en savait encore par cœur, dit-on, des centaines et centaines de vers. On retrouve trace de cet amour de Victor Hugo pour Virgile dans nombre de ses volumes; — dans Les Feuilles d’automne (38, Pan, p. 130):
Où le chevreau lascif mord le cytise en fleurs;
dans Les Chants du Crépuscule (XXVI, à Mlle J..., p. 233; Hachette, 1861):
Et la haine monte à mon œuvre Comme un bouc au cytise en fleur;
vers qui rappellent plusieurs passages des Bucoliques (I, 79; II, 63):
... capellæ, Florentem cytisum et salices carpetis amaras... Florentem cytisum sequitur lasciva capella.
O Virgile! ô poète! ô mon maître divin!
s’écrie Victor Hugo au début d’une pièce des Voix intérieures (VII, p. 56; Hachette, 1859) consacrée tout entière à Virgile.
Et plus loin (Ouvrage cité, XVIII, p. 80):
Dans Virgile parfois, dieu tout près d’être un ange, Le vers porte à sa cime une lueur étrange.
«La Bible est son livre. Virgile et Dante sont ses divins maîtres», déclare notre poète, en parlant de lui, dans la préface de Les Rayons et les Ombres (p. 145; Hachette, 1859).
Prenez ce vieux Virgile où tant de fois j’ai lu!... Lisez mon doux Virgile... (Ibid., VIII, à M. le D. de ***, p. 183.)
La fin de cette même pièce VIII (p. 184):
Car les temps sont venus qu’a prédits le poète! Aujourd’hui, dans ces champs, vaste plaine muette, Parfois le laboureur, sur le sillon courbé, Trouve un noir javelot qu’il croit des cieux tombé, Puis heurte pêle-mêle, au fond du sol qu’il fouille, Casques vides, vieux dards qu’amalgame la rouille, .................
n’est que la traduction d’un célèbre passage des Géorgiques (I, 493 et suiv.):
Scilicet et tempus veniet, quum finibus illis Agricola, incurvo terram molitus aratro, Exesa inveniet scabra robigine pila, ...............
Et «les chiens obscènes» mentionnés dans Luna des Châtiments (VI, 7; p. 198, Hetzel, s. d.) ne sont non plus que la traduction des obscenæque (ou obscenique) canes des Géorgiques (I, 470).
Ces vers des Chants du crépuscule (V, p. 173; Hachette, 1861):
Vous pouvez, ô mon capitaine, Barrer la Tamise hautaine,
rappellent ceux de Lebrun-Pindare (Odes: Qu’il est un légitime orgueil..., p. 511; Didot, 1858):
En vain la Tamise hautaine Croit voir aux fastes de la Seine...
Dans Les Rayons et les Ombres (XIX, Ce qui se passait aux Feuillantines..., p. 210; Hachette, 1859):
Nous sommes la nature et la source éternelle Où toute soif s’épanche.
Ou s’étanche?
L’édition Hetzel-Quantin in-16 donne aussi s’épanche.
Et de sa petitesse étalant l’ironie, Son pied charmant semblait rire à côté du mien! (Les Rayons et les Ombres, XXXIV, Tristesse d’Olympio, p. 253.)
Théodore de Banville (Odes Funambulesques, La Tristesse d’Oscar, p. 98; Charpentier, 1883), exagérant cette vision, écrit:
Et qu’enfin ses souliers... Laissant à chaque pas des morceaux de talon, Poussaient de grands éclats de rire.
Et Émile Zola, dans ses Contes à Ninon (Le Carnet de danse, p. 52; Charpentier, 1879): «Elle aperçut son pied qui riait dans un rayon de soleil.»
Ses petits pieds semblaient chuchoter avec l’herbe,
écrit ailleurs Victor Hugo (Les Contemplations, t. I, x, Amour, p. 219; Hachette, 1882).
Toutes les passions s’éloignent avec l’âge,
lit-on dans Tristesse d’Olympio (Les Rayons et les Ombres, XXXIV, p. 256).
Toutes les passions s’éteignent avec l’âge,
a dit Voltaire (Stances et quatrains pour tenir lieu de ceux de Pibrac; Œuvres complètes, t. VI, p. 527; édit. du journal Le Siècle).
La pièce XXXV de Les Rayons et les Ombres, Que la Musique date du seizième siècle (p. 265), se termine par ce vers que certains jugent discutable ou énigmatique:
La musique montait, cette lune de l’art!
Ces vers des Châtiments (Nox, VII, p. 10; Hetzel, s. d.)
Toutes les eaux de ton abîme, Hélas! passeraient sur ce crime, O vaste mer, sans le laver!
rappellent ceux d’Alfred de Musset (Premières Poésies, La Coupe et les Lèvres, IV, I; p. 252; Charpentier, 1861):
... La mer y passerait sans laver la souillure, Car l’abîme est immense, et la tache est au fond.
Dans Les Châtiments encore (Toulon, p. 20):
... Le bandit ................. Vient, et trouve une main, froide comme un verrou.
Ce verrou fait songer à celui de Ponson du Terrail (Dans le journal La Journée, 14 janvier 1903): «Cet homme est un verrou incarné» (?).
... Ces innocents aux regards de colombe. (Ibid., Joyeuse Vie, p. 96.)
Des regards de colombe?
Nous retrouvons la même locution dans le volume Le Pape (Un champ de bataille, p. 56; Hetzel-Quantin, s. d., in-16):
... Des petits (enfants) aux regards de colombe.
L’histoire a pour égout des temps comme le nôtre. (Les Châtiments, III, 13, p. 106.)
Voltaire, en parlant de son époque, a dit, lui aussi: «...Dans ce siècle, l’égout des siècles...» (Relation de la maladie... du jésuite Berthier; Œuvres complètes, t. VI, p. 318; édit. du journal Le Siècle).
Pour attirer les sots qui donnent tête-bêche Dans tous les vils panneaux... (Les Châtiments, A un journaliste de robe courte, p. 118.)
Ou tête baissée?
... prendre pour nourricier Le Crédit mobilier ou le Crédit foncier. (Ibid., Le Parti du crime, p. 208.)
Vers qui rappelle celui du poète auvergnat Gabriel Marc (Sonnet sur la Frégate amarrée près du pont Royal, dans le volume de M. de Lescure sur François Coppée, p. 372; Lemerre, 1889):
Ta proue est enchaînée, et ta hune contemple La Caisse des Dépôts et Consignations.
Il y aurait de nombreuses singularités à relever dans le tome I des Contemplations (Autrefois), et aussi beaucoup d’obscurités dans le tome II (Aujourd’hui), qui passe pour un des recueils les plus abstrus de Victor Hugo. Voici quelques emprunts faits à ces deux volumes:
Une eau courait, fraîche et creuse Sur les mousses de velours. (Ouvrage cité, t. I, Vieille chanson, p. 78; Hachette, 1882 et 1858.)
Une eau creuse?
Les vieux antres pensifs, dont rit le geai moqueur, Clignent leurs gros sourcils et font la bouche en cœur. (Ibid., t. I, Premier mai, p. 113.)
Des antres qui clignent leurs sourcils et font la bouche en cœur?
Dans le poème Saturne (Ibid., t. I, p. 202), le poète place l’enfer dans la planète Saturne:
Ceux-là, Saturne, un globe horrible et solitaire, Les prendra pour le temps où Dieu voudra punir...
Est-ce bien sûr, et Satan n’aurait-il pas établi son domaine dans un autre astre?
A l’heure où sur le mont lointain Flamboie et frissonne l’aurore, Crête rouge du coq matin. (Ibid., t. I, Magnitudo parvi, p. 302.)
Dans le tome II du même recueil, nous voyons (Pasteurs et Troupeaux, p. 159) la fauvette qui
... met de travers son bonnet.
Plus loin (Ibid., Pleurs dans la nuit, p. 224):
Le cadavre, lié de bandelettes blanches, Grelotte, et, dans sa bière, entend les quatre planches Qui lui parlent tout bas.
Un cadavre qui grelotte et qui entend?
Une jeune fille morte dans sa robe d’innocence, c’est une
Ame qui n’a dormi que dans le lit de Dieu. (Ibid., Claire, p. 244.)
Dans ce poème, Pleurs dans la nuit, déjà mentionné, presque toutes les strophes seraient à citer comme exemples d’obscurités:
L’espace voit sans fin croître la branche Nombre, Et la branche Destin, végétation sombre, Emplit l’homme effaré. (Ibid., p. 234.)
De même, dans Ce que dit la bouche d’ombre, tout serait à citer, et force est de nous restreindre:
L’homme, comme la brute, abreuvé du néant, Vide toutes les nuits le verre noir du somme. (Les Contemplations, t. II, p. 366.)
La profondeur disant à la hauteur: Je t’aime! (Ibid., p. 382.)
Voir aussi, dans ce volume, les pièces intitulées Horror, Dolor, Hélas! tout est sépulcre, Les Mages, etc.
La Légende des siècles, que Théodore de Banville qualifie d’«impeccable» et déclare «la Bible et l’Évangile de tout versificateur français» (Petit Traité de Poésie française, p. 30 et 2), est un des recueils où, dans ses quatre tomes, Victor Hugo a réuni le plus de termes rares, le plus de ces énumérations de vocables étranges, de noms de personnages peu connus ou inconnus, et que le critique Émile Faguet assure qu’il puisait surtout dans le vieux dictionnaire de Moreri. «Moreri est la mine où Victor Hugo descend tous les jours et plusieurs fois par journée. Moreri lui donne l’histoire, qu’il se charge de rendre pittoresque, surtout les noms propres bizarres, étranges, inquiétants, qui réveillent l’attention et la tirent à eux, comme une couleur éclatante tire à elle les yeux.» (Le Temps, 16 juillet 1911, Feuilleton.)
Qu’est-ce que la colline «Callichore»? (La Légende des siècles, La Terre, t. I, p. 24; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)
Et Anax, le géant de Tyrinthe; et Kothos, et
Rhoetus, Porphyrion, Mégatlas, Evonyme;
et Titlis, et Scrops, et Dronte,
Coebès, Géreste, Andès, Béor, Cédalion, Jax, qui dormait le jour ainsi que le lion. (Ibid., Le Titan, t. I, p. 86, 87.)
Mais je ne puis songer à relever tous ces vocables perdus dans le fond ou le tréfonds de l’histoire; d’autant plus qu’il en est, semble-t-il, que le poète forge de toutes pièces, invente à plaisir, celui de Jérimadeth, par exemple, qu’on lit dans Booz endormi. «Le rimeur, chez Victor Hugo, écrit Paul Stapfer (Racine et Victor Hugo, p. 301, note 1), pousse la plaisanterie jusqu’à fabriquer des noms propres de lieux et d’hommes qui n’ont jamais existé. Ce beau vers harmonieux de Booz endormi:
Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth,
a enrichi la géographie biblique d’une ville entièrement inconnue de tous les hébraïsants.»
Pour tout dire à ce sujet, il paraîtrait que le poète ayant besoin d’une rime à demandait:
... et Ruth se demandait,
avait écrit en marge de sa copie «rime à dait» ou «à det», et que ce serait l’imprimeur, le compositeur, qui aurait commis la bourde, introduit ce «rime à det», transformé en «Jérimadeth», dans le vers précédent: voilà du moins ce qu’on raconte. (Renseignement verbal.)
Remarquons, sans en citer d’exemples, — ils seraient innombrables, — que Victor Hugo manque rarement de faire rimer hommes autrement qu’avec nous sommes, ombre autrement qu’avec sombre ou nombre, abîme autrement qu’avec sublime ou cime; nue rime presque toujours avec venue ou inconnue, ténèbres avec funèbres, âme avec flamme, horrible avec terrible, insondable avec formidable, etc.; et ces mots: hommes, ombre, sombre, abîme, sublime, etc., coulent sans cesse de sa plume.
Certaines de ses épithètes ont déconcerté plus d’un lecteur:
L’ombre était nuptiale, auguste et solennelle, (La Légende des siècles, Booz endormi, t. I, p. 53.)
Son lit fut formidable... (Ibid., Les Sept Merveilles du monde, t. I, p. 268.)
Dans Booz endormi encore (Ibid., t. I, p. 52), Victor Hugo nous représente la terre, à cette époque,
... encor mouillée et molle du déluge.
Si l’on admet que le déluge a eu lieu en l’an 3296 avant Jésus-Christ, ou même 2482, et que Booz vivait vers l’an 1200 (Cf. Bouillet, Atlas universel d’histoire et de géographie, Tables chronologiques, p. 79 et 384; — et Victor Duruy, Histoire sainte, chap. I, p. 6; Hachette, 1846), on conclura que la terre a mis bien longtemps à sécher.
Dans la Première Rencontre du Christ avec le tombeau (Ibid., t. I, p. 58), Victor Hugo dit:
Or, de Jérusalem, où Salomon mit l’arche, Pour gagner Béthanie, il faut trois jours de marche.
«Chacun de ces vers renferme une grosse erreur, constate M. Jules Hoche (Revue bleue, 16 juin 1894, p. 760). Car la Bible nous apprend que c’est David qui fit transporter l’arche de l’alliance à Jérusalem, et saint Jean dit que Béthanie était à quinze stades de Jérusalem, ce qui est bien la distance de la moderne Béthanie, un pauvre village de fellahs portant le nom arabe d’El-Azarié, et qui est situé à une petite lieue à peine de la Ville Sainte.» On va de Jérusalem à Béthanie «en trois quarts d’heure», dit, de son côté, M. Jean Sigaux, dans L’Intermédiaire des chercheurs et curieux (20 septembre 1911, col. 771).
Signalons aussi ce supplice réservé aux réprouvés, aux damnés:
Ils auront des souliers de feu dont la chaleur Fera bouillir leur tête ainsi qu’une chaudière. (La Légende des siècles, L’An neuf de l’hégire, t. I, p. 200.)
Tu rêves, dit le roi, comme un clerc en Sorbonne. (Ibid., Aymerillot. t. I, p. 229.)
Le roi qui parle ainsi est Charlemagne, mort en 814, et la Sorbonne n’a été fondée qu’en 1253.
Le vide s’est fait spectre et rien s’est fait géant. (Ibid., Eviradnus, t. II, p. 70.)
Vers qui rappelle certaine description d’un immense hall tracée jadis par le chroniqueur Charles Chincholle (Cf. La Gazette anecdotique, 15 septembre 1890, p. 150): «Un vide ayant cinq étages de haut».
On s’est amusé (Le Cri de Paris, 10 octobre 1909, p. 11) à faire ressortir la singulière amphibologie de ce passage:
Je dédaigne et je hais les hommes, et mon pied Sent le mou de la fange en marchant sur leurs nuques. (Ibid., Zim-Zim, t. II, p. 100.)
Dans Les Quatre Jours d’Elciis (IV, ibid., t. II, p. 250), nous trouvons ce vers:
Les yeux sous les sourcils, l’empereur très clément...
N’est-ce pas la place ordinaire des yeux de se trouver sous les sourcils?
... L’hiver se tenait les côtes sur le pôle,
nous dit le poète (Ouvrage cité, Le Satyre, t. III, p. 10), qui a toujours eu un grand faible pour les jeux de mots et calembours.
Ce vers de La Rose de l’Infante (Ibid., t. III, p. 43):
Dont chaque ovige semble au soleil une mitre,
a donné lieu à bien des recherches. C’est une simple coquille: lisez ogive et non ovige. (Cf. l’édit. Hachette, 1862, 1re série, p. 183.)
Dans Le Lapidé (Ibid., t. III, p. 180), on lit:
Ce mage a cet amas d’affreux cailloux pour lit, Qui le tua vivant et mort l’ensevelit.
Nous verrons plus loin (p. 148) un personnage d’Eugène Scribe se glorifier, à propos d’un lièvre, d’avoir pu, lui aussi, «le tuer vivant».
La Vision de Dante (Ibid., t. IV, p. 139 et suiv.) est encore un des poèmes les plus abstrus, les plus sibyllins qui soient sortis de la toute-puissante imagination de Victor Hugo:
... L’ombre hideuse, ignorée, insondable, De l’invisible Rien vision formidable, Sans forme, sans contour, sans plancher, sans plafond, Où dans l’obscurité l’obscurité se fond, Etc, etc.
C’est dans Les Chansons des rues et des bois qu’apparaît peut-être le mieux la prodigieuse maîtrise de Victor Hugo, cette aisance et cette souplesse acquises en partie à force de travail et de pratique, cette FORCE, cette PUISSANCE, qui est sa caractéristique.
Lamartine ignorant qui ne sait que son âme, Hugo puissant et fort, Vigny, soigneux et fier,
a très exactement dit Sainte-Beuve (Poésies complètes, Pensées d’août, A M. Villemain, p. 377-378; Charpentier, 1890).
C’est aussi dans Les Chansons des rues et des bois que notre poète s’est le plus volontiers livré à sa passion pour les jeux de mots, les concetti, plaisanteries et drôleries, fréquents mélanges de Dante et de Turlupin.
... j’irai Faire expliquer aux hochequeues Le latin du Dies Iræ? (Les Chansons des rues et des bois, p. 39; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)
On entendait Dieu dès l’aurore Dire: As-tu déjeuné, Jacob? (Ibid., p. 57.)
Saint Roch, et son chien saint Roquet. (Ouvrage cité, p. 100.)
Je m’appelle Bouteille à l’encre; Je suis métaphysicien. (Ibid., p. 115.)
Toute la nef, d’aube baignée, Palpitait d’extase et d’émoi. — Ami, me dit une araignée, La grande rosace est de moi. (Ibid., p. 202.)
Le mouton disait: Notre Père, Que votre sainfoin soit béni! (Ibid., p. 202.)
Un oiseau vient boire l’eau tombée dans une feuille, il
Prit la goutte d’eau qui brilla: La plus belle feuille du monde Ne peut donner que ce qu’elle a. (Ibid., p. 205.)
Etc., etc.
Une autre caractéristique de Victor Hugo, c’est son amour pour les petits, les humbles, les faibles, les vaincus, — la bonté, en d’autres termes. Nous trouvons maintes traces de ce sentiment dans L’Année terrible.
Faible, à ceux qui sont forts j’ose jeter le gant. Je crie: Ayez pitié! (Page 203; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)
Ceux qu’on accable, ceux qu’on frappe et qu’on foudroie M’attirent; je me sens leur frère... (Page 231.)
Fréquemment, Victor Hugo a fait l’éloge, le plus grand éloge de la bonté. Voyez sa célèbre pièce Le Crapaud (dans La Légende des siècles, t. IV, p. 135):
Quiconque est bon voit clair dans l’obscur carrefour; Quiconque est bon habite un coin du ciel. O sage, La bonté, qui du monde éclaire le visage, La bonté, ce regard du matin ingénu, La bonté, pur rayon qui chauffe l’inconnu, Etc., etc.
Et dans Le Pape (p. 86; Hetzel-Quantin, s. d., in-16):
La haine est un vent sombre et pestilentiel; Aimez, aimez, aimez, aimez, — soyez des frères. J’ai vécu; j’ai penché ma tête Sur les souffrants, sur les petits. (Les Quatre Vents de l’esprit, t. II, Le Livre lyrique, p. 50; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)
«Pour nous, dans l’histoire, où la bonté est la perle rare, qui a été bon passe presque avant qui a été grand.» (Les Misérables, 4e partie, livre I, chap. 3; t. IV, p. 22; Hachette, 1881.)
«Il n’y a sous le ciel qu’une chose devant laquelle on doive s’incliner, le génie, — et qu’une chose devant laquelle on doive s’agenouiller, la bonté.» (Choses vues, 1877, p. 366, in fine; Charpentier, 1888.)
De L’Année terrible, où (p. 244) le général Trochu est qualifié de:
Participe passé du verbe Tropchoir,
rappelons cette magnifique apostrophe (p. 273):
Nous n’avons pas encor fini d’être Français; Le monde attend la suite et veut d’autres essais; Nous entendrons encor des ruptures de chaînes, Et nous verrons encor frissonner les grands chênes.
Et sur les brigandages des Allemands en 1870 (p. 84):
En somme, on dévalise un peuple au coin d’un bois. On détrousse, on dépouille, on grinche, on rafle, on pille. Peut-être est-il plus beau d’avoir pris la Bastille.
Encore des badinages et de plaisantes saillies:
Qui chante là? Le rossignol. Les chrysalides sont parties. Le ver de terre a pris son vol Et jeté le froc aux orties... Le bourdon, aux excès enclin, Entre en chiffonnant sa chemise; Etc., etc. (L’Art d’être grand-père, p. 19; Hetzel-Quantin, s. d.)
... Il vous semble Que l’alphabet lui-même entre vos pattes tremble, Que l’F et que le B vont se prendre de bec, Que l’O tourne sa roue aux cornes de l’Y, Horreur! et qu’on va voir le point, bille fatale, Tomber enfin sur l’I, ce bilboquet tantale! (L’Ane, p. 119; Hetzel-Quantin, s. d.)
L’homme dans son miroir se fait de grand saluts, Le miroir les lui rend, mais, dans son âme obscure, Il rit, et sait le fond de l’homme, étant mercure. (Ibid., p. 147.)
Dans Les Quatre Vents de l’esprit, qui, dans certaines parties, offrent plus d’une analogie avec Les Châtiments, et où nous revoyons défiler Veuillot, Planche, Nisard, Mérimée, etc.:
J’ai violé la nuit pour lui faire une étoile. (Tome I, p. 111; Hetzel-Quantin, s. d., in-16.)
Puis ces quatre vers, dont le troisième est singulièrement prosaïque, qui signifient qu’il faut bien peu de chose pour rendre un homme moribond et amener sa conversion:
Il suffit d’un cheval emporté, d’un gravier Dans le flanc, d’une porte entr’ouverte en janvier, D’un rétrécissement du canal de l’urètre, Pour qu’au lieu d’une fille on voie entrer un prêtre. (Ibid., p. 132.) Monsieur, je suis un diable et vous êtes un ange; Mais quand vous vous fâchez de la gaîté que j’ai, Je rêve que quelqu’un vous a pris votre g. (Ibid., p. 158.)
Et ce souvenir de Racine, à propos de certaines «saintes nitouches»:
Leur croupe se recourbe en replis vertueux. (Ibid., p. 172.)
La Fin de Satan, encore un des livres les plus compliqués, les plus nébuleux et apocalyptiques de Victor Hugo. On y trouve des vers de ce genre:
On entendait suinter le néant goutte à goutte. ................. ... Le visage irrité des décombres, Le blanchissement vague et difforme des ombres, Se hérissaient, montrant des aspects foudroyés, Tous les renversements en arrière, effrayés, Se dressaient; etc. (Ouvrage cité, Hors de la terre, III, p. 304, 305, Charpentier, 1888.)
Vlad regarde mourir ses neveux prétendants, Et rit de voir le pal leur sortir par la bouche,
écrit Victor Hugo dans Toute la lyre (t. I, p. 22; Charpentier, 1889).
Ce Vlad et beaucoup d’autres noms propres qui le précèdent ou le suivent: Zam, Phur, Stramire, Zeb, Abbas, etc., font partie de ces énumérations bizarres coutumières à l’auteur.
Et maintenant, Seigneur, expliquons-nous tous deux. (Ibid., t. I, p. 34.)
Vers devenu plus que célèbre, proverbial, où le poète se représente en tête à tête avec Dieu et traitant avec lui de pair à compagnon.
C’est dans Toute la lyre (t. II, p. 57, Ave, Dea, et p. 90, Roman en trois sonnets) que se trouvent les seuls sonnets sortis de la plume de Victor Hugo.
Signalons aussi dans ce même tome II (p. 163) le petit poème La Blanche Aminte, qui porte cette épigraphe:
— Ça, dit-il, que t’en semble, Écho? si nous faisions une chanson ensemble?
Cette pièce ou chanson se compose, en effet, de vers «en écho», comme de précédents livres du maître nous en offrent déjà des modèles, jeux et tours de force affectionnés par lui:
En chasse! — Le maître en personne Sonne. Fuyez! voici les paladins, Daims. (Odes et Ballades, La Chasse du Burgrave, p. 334.)
Pourquoi fais-tu tant de vacarme, Carme? ............. Pourquoi fais-tu tant de tapage, Page? ............. C’est surtout quand la dame abbesse Baisse Les yeux, que son regard charmant Ment. (Cromwell, III, 1, et V, 7.)
***
Nous voici arrivés au théâtre de Victor Hugo.
Remarquons d’abord combien, dans la célèbre préface de Cromwell, véritable manifeste littéraire, comme on sait, le poète nous parle de la Bible, qui a toujours été, avec Homère, Virgile, Dante et Shakespeare, un de ses livres préférés.
Dans une note relative à l’acte III de ce drame de Cromwell (t. II, p. 163; Hachette, 1862), Victor Hugo fait dire à Mme de Staël qu’elle regrette, près du lac de Genève, «le ruisseau de la rue Saint-Honoré».
Comme, avant son exil, Mme de Staël demeurait rue de Grenelle-Saint-Germain, près de la rue du Bac, c’était au ruisseau de cette rue que s’adressaient ses regrets: «Oh! le ruisseau de la rue du Bac!» s’écriait-elle quand on lui montrait le miroir du Léman.» (Sainte-Beuve, Portraits de femmes, Mme de Staël, p. 143.)
A propos du premier vers d’Hernani et de cet enjambement souvent cité:
Serait-ce déjà lui? C’est bien à l’escalier Dérobé...
le poète et professeur Andrieux, dans une de ses leçons au Collège de France, faisait un jour observer à son auditoire que les romantiques n’avaient pas inventé «le vers haché et la coupe originale», les «rejets» audacieux, témoin, disait-il, ce vieux distique:
Enfin dans le palais nous arrivâmes, car La porte était ouverte et nous passâmes par. (Cf. Mary-Lafon, Cinquante ans de vie littéraire, p. 40.)
Nous avons rencontré d’ailleurs, chez Corneille et chez Racine, des rejets ou enjambements non moins hardis.
Lors de la première représentation d’Hernani, au moment où Hernani apprend de Ruy Gomez que celui-ci a confié sa fille au roi don Carlos, il s’écrie (acte III, sc. 7):
... Vieillard stupide, il l’aime!
«M. Parseval de Grandmaison, qui avait l’oreille un peu dure, entendit: «Vieil as de pique, il l’aime!», et, dans sa naïve indignation, il ne put retenir un cri: «Ah! pour cette fois, dit-il, c’est trop fort! — Qu’est-ce qui est trop fort, monsieur? demanda Lassailly, qui était à sa gauche, et qui avait bien entendu ce qu’avait dit M. Parseval de Grandmaison, mais non ce qu’avait dit Firmin (l’acteur). — Je dis, monsieur, reprit l’académicien, je dis qu’il est trop fort d’appeler un vieillard respectable comme l’est Ruy Gomez de Silva, vieil as de pique! — Comment! c’est trop fort? — Oui, vous direz tout ce que vous voudrez, ce n’est pas bien, surtout de la part d’un jeune homme comme Hernani. — Monsieur, répondit Lassailly, il en a le droit, les cartes étaient inventées. Les cartes ont été inventées sous Charles VI, monsieur l’académicien... Bravo pour le vieil as de pique! bravo, Firmin! bravo, Hugo!» (Alexandre Dumas, Mémoires, t. VI, p. 17.)
Et cette fin du monologue de don Carlos (Hernani, IV, 5) devant le tombeau de Charlemagne:
Je t’ai crié: Par où faut-il que je commence? Et tu m’as répondu: Mon fils, par la clémence.
«Parle à Clémence!» ont interprété quelques loustics, en ajoutant qu’il manquait un nom dans la liste des personnages de ce drame, le nom de cette dame Clémence.
On rencontre dans Lucrèce Borgia (I, 3) certaine apostrophe de dona Lucrezia à Gubetta, «son vieux complice», qui a été parfois cavalièrement interprétée, et que je me contente d’indiquer.
Ce vers de Ruy Blas (I, 2):
Dormir la tête à l’ombre et les pieds au soleil,
se trouve dans le poème de Pierre Lebrun, Les Catacombes de Paris:
Assis, la tête à l’ombre Et les pieds au soleil. (Cf. Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. VI, p. 134.)
Et fut-il descendu d’Annibal qui prit Rome. (Ruy Blas, IV, 3.)
Annibal n’a jamais pris Rome.
Un journaliste d’origine espagnole, Angel de Miranda, a jadis relevé (dans Le Gaulois, février 1872; article reproduit dans Le Voleur, 1er mars 1872, p. 139-140) un assez grand nombre d’erreurs et de bévues commises par Victor Hugo dans son Ruy Blas. Comme ces critiques sont très spéciales et relatives seulement à la vie et aux usages ibériens, je me borne à signaler cet article, rédigé sous forme de lettre à l’insigne maestro.
Dans Les Burgraves (I, 2), la barbe de l’empereur Frédéric Barberousse ne laisse pas de nous émerveiller:
Sa barbe, d’or jadis, de neige maintenant, Faisait trois fois le tour de la table de pierre.
C’est par erreur qu’on a attribué à Victor Hugo et à ses Burgraves ce drolatique hémistiche:
... Il sortit de la vie Comme un vieillard en sort.
Victor Hugo était le premier à rire de cette plaisanterie, et, quand elle survenait, ne manquait jamais de riposter:
Tout en faisant des vers comme un vieillard en f’rait.
C’est du moins ce que contait le géographe Onésime Reclus. (Renseignement verbal.)
Dans le Théâtre en liberté (La Forêt mouillée, scène 4), nous rencontrons ces, à peu près, parodies de vers bien connus:
J’ai trop marché, j’ai mal à mon cor... — Le pied qu’on veut avoir gâte celui qu’on a. ................ Des vieux que nous servons connais la différence,
dit l’aimable petite Balminette à sa compagne Mme Antioche «actrice à Bobino»;
Le tien donne un chapeau, le mien donne un coupé. Je vais avoir salon, cocher et canapé.
Etc., etc.
***
Dans le roman Han d’Islande (chap. 12, p. 116; Hetzel-Quantin, s. d., in-16) on rencontre un singulier quiproquo provenant — chose fréquente dans notre langue — de l’emploi d’un pronom:
«Il se fit un moment de silence. Ordener, qui s’était levé de table, prêt à défendre le prêtre, le rompit le premier.»
Le silence, et non le prêtre (substantif immédiatement précédent), j’imagine.
«Tous les bossus vont tête haute, tous les bègues pérorent, tous les sourds parlent bas,» assure Victor Hugo, dans Notre-Dame de Paris (Livre VI, chap. 1; t. I, p. 232; Hachette, 1858).
Un des personnages de ce même roman, la Rémoise Mahiette, estime que «vingt ans, c’est la vieillesse pour les femmes amoureuses» (Livre VI, chap. 3; t. I, p. 249); ce qu’on ne laissera pas, même à Reims, de trouver quelque peu exagéré.
«J’ai le bonheur de passer toutes mes journées, du matin au soir, avec un homme de génie qui est moi, et c’est fort agréable», nous déclare plaisamment plus loin (Livre X, chap. 1; t. II, p. 190), le poète Pierre Gringoire.
Gœthe, que Sainte-Beuve, à maintes reprises, proclame «le roi de la critique», «le plus grand des critiques» (Causeries du lundi, t. III, p. 42; t. XV, p. 368; etc.), ne pouvait — chose étrange et qui ne fait pas honneur à sa judiciaire, — souffrir Notre-Dame de Paris. «Il ne m’a pas fallu peu de patience pour supporter les tortures que m’a données cette lecture, avoue-t-il à son disciple Eckermann (Conversations de Gœthe, t. II, p. 303; Charpentier, 1863). C’est le livre le plus affreux qui ait jamais été écrit.» Etc. Ce chef-d’œuvre le déroutait complètement; c’était trop différent d’Homère et des anciens.
Nous avons vu d’autre part (p. 61) Victor Hugo se montrer aussi peu mesuré et aussi peu équitable envers Voltaire, dont il rangeait les tragédies «parmi les œuvres les plus informes que l’esprit humain ait jamais produites». Ici, Gœthe s’est, non moins injustement, chargé de la réplique. Mais il convient d’ajouter que Victor Hugo a plus d’une fois varié d’opinion sur Voltaire, et même sur les tragédies de Voltaire: voir notamment, dans Littérature et Philosophie mêlées, l’étude Sur Voltaire, datée de décembre 1823, où on lit (p. 294, édit. Hachette, 1859): «... Quant à ses tragédies, où il se montre réellement grand poète, où il trouve souvent le trait du caractère, le mot du cœur», où il a «tant d’admirables scènes», etc.
«Il se leva debout», lit-on dans Les Misérables (1re partie, II, 10; t. I, p. 135; Hetzel-Quantin, s. d., in-16).
Dans le même admirable ouvrage (2e partie, III, 4; t. II, p. 119; et 6, p. 128; Hachette, 1881), une messe de minuit se célèbre ou semble se célébrer, non pas la veille de Noël, mais le jour même de Noël: «Dans l’après-midi de cette même journée de Noël...»
La locution bien connue, le nombril du monde, employée par Victor Hugo pour désigner Paris: «Paris est un malstroëm où tout se perd, et tout disparaît dans ce nombril du monde comme dans le nombril de la mer» (Les Misérables, 2e partie, V, 10; t. II, p. 240), et qu’on peut rapprocher de celle-ci, que nous lisons dans La Légende du beau Pécopin (Chap. 11, dans le volume Le Rhin, t. II, p. 84; Hetzel-Quantin, s. d.): «... le gouffre Maelstron (sic), qui est le Tartare des anciens et le nombril de la mer», — a originairement servi à Eschyle, qui l’a appliquée au temple de Delphes, «qui est le nombril de la terre... le nombril du monde». (Théâtre, L’Orestie, Les Choéphores, p. 287, et Les Euménides, p. 293; traduction Pierron.)
Dans la quatrième partie des Misérables (XV, 2; t. II, p. 482), je cueille cette amusante phrase: «Nous ne sommes pas comme dans le grand monde, où il y a des lions qui envoient des poulets à des chameaux».
Encore dans Les Misérables (5e partie, I, 22; t. V, p. 113): «Enjolras se pencha et baisa cette main vénérable (du vieillard Mabeuf), de même que, la veille, il avait baisé le front. C’étaient les deux seuls baisers qu’il eût donnés dans sa vie.»
Deux baisers seulement dans toute sa vie, et encore tout à la fin de sa vie! C’est vraiment peu. «Pauvre garçon!» s’écrie Flaubert à ce sujet (Correspondance, 1862, t. III, p. 228).
Dans Les Travailleurs de la mer (1re partie, V, 1; t. I, p. 184; Hetzel-Quantin, s. d., in-16): «Il (un vieux capitaine au long cours) décrétait le temps qu’il fera demain. Il auscultait le vent; il tâtait le pouls à la marée. Il disait au nuage: Montre-moi ta langue. C’est-à-dire l’éclair. Il était le docteur de la vague», etc.
«Savez-vous ce que c’est qu’un revolver? — C’est un pistolet qui recommence la conversation,» lit-on un peu plus loin dans le même ouvrage (V, 2; t. I, p. 189).
«Gilliatt avait trouvé cela, bien qu’il n’eût connu ni Vitruve qui n’existait plus, ni Weston, qui n’existait pas encore.» (Ibid., 2e partie, II, 3; t. II, p. 67.)
[Dans une tempête]: «Ces clartés aidaient Gilliatt et le dirigeaient. Une fois il se tourna et dit à l’éclair: Tiens-moi la chandelle.» (Ibid., 2e partie, III, 6; t. II, p. 129.)
Dans Quatre-vingt-treize (2e partie, III, 1; t. I, p. 172; Hetzel-Quantin, s. d., in-16): «... Lause-Duperret, qui, traité de scélérat par un journaliste, l’invita à dîner en disant: «Je sais que scélérat veut simplement dire l’homme qui ne pense pas comme nous». La même remarque se trouve dans Paul-Louis Courier (2e lettre particulière; Œuvres, p. 92; Didot, 1865, in-18): «Il m’appelle jacobin, révolutionnaire, plagiaire, voleur, empoisonneur, faussaire, etc. Je vois ce qu’il veut dire; il entend que lui et moi sommes d’avis différent; peut-être se trompe-t-il.»
Une bien belle réflexion ou hypothèse dans ce même roman (3e partie, III, 1; t. II, p. 104): «... Le bégaiement de l’âme humaine sur les lèvres de l’enfance. Ce chuchotement confus d’une pensée qui n’est encore qu’un instinct contient on ne sait quel appel inconscient à la justice éternelle; peut-être est-ce une protestation sur le seuil avant d’entrer, protestation humble et poignante; cette ignorance souriant à l’infini compromet toute la création dans le sort qui sera fait à l’être faible et désarmé. Le malheur, s’il arrive, sera un abus de confiance.»
A divers endroits de son ouvrage Littérature et Philosophie mêlées (p. 146, 150; Hachette, 1859), Victor Hugo parle d’un écrivain du nom de P. Mathieu, un de nos plus grands écrivains, de sa «langue admirable, qui sera plus tard celle de Molière et de La Fontaine», et le place sur la même ligne que Jean-Jacques Rousseau et Corneille. On ne sait plus guère aujourd’hui ce que c’est que ce Pierre Mathieu — ou Matthieu (1563-1621), — à qui de si chaleureux éloges sont décernés.
D’après un passage du William Shakespeare de Victor Hugo (p. 88; Hetzel-Quantin, s. d., in-16), l’alchimiste Arnaud de Villeneuve (1240-1313), «qui trouva l’alcool et l’huile de térébenthine», fut accusé du «crime bizarre d’avoir essayé la génération humaine dans une citrouille».
Dans Napoléon le Petit (p. 23; Hetzel-Quantin, s. d., in-16), le 6 janvier est présenté comme étant la veille du 10 janvier: «Le lendemain 10, un second décret...»
Une jolie anecdote dans l’Histoire d’un crime (t. II, p. 34; Hetzel-Quantin, s. d., in-16): «... Le fond de Canrobert était l’incertitude. Pélissier, l’homme hargneux et bourru, disait: «Fiez-vous donc aux noms des gens! Je m’appelle Amable, Randon (qui était très craintif) s’appelle César, et Canrobert s’appelle Certain.»
Un jeu de mot ou quiproquo (Ibid., t. II, p. 72): «...Espinasse répondit: «J’irai jusqu’au bout.» Jusqu’au bout. Cela peut s’écrire jusqu’aux boues.»
Et à la fin de ce même ouvrage (t. II, p. 240), encore une superbe déclaration et un magnifique éloge de la France: «... L’avenir est à Voltaire, et non à Krupp. L’avenir est au livre, et non au glaive. L’avenir est à la vie, et non à la mort... La France se sait aimée, parce qu’elle est bonne; et la plus grande de toutes les puissances, c’est d’être aimée. La Révolution française est pour tout le monde.» Etc.
Dans le volume sur Paris (p. 110-111; Hetzel-Quantin, s. d., in-16) et aussi dans Les Misérables (3e partie, I, 7; t. III, p. 14; Hachette, 1884), Victor Hugo réclame la paternité du mot gamin, qui «fut imprimé pour la première fois et arriva de la langue populaire dans la langue littéraire en 1834. C’est dans un opuscule intitulé Claude Gueux que ce mot fit son apparition. Le scandale fut vif. Le mot a passé.»
Dans Le Rhin (t. I, p. 101, lettre 9; Hetzel-Quantin, s. d., in-16), encore des calembours:
«... Il me montrait les stalles (dans la cathédrale d’Aix-la-Chapelle) en me disant avec gravité: — Voici les places des chamoines. — Ne pensez-vous pas que cela doive s’écrire chats-moines?»
«... Quant au capitaine Lasoupe, je lui suppose quelque parenté avec le duc de Bouillon.» (Ibid.)
«... L’excellent vin de Moselle qu’un Français appelait du vin de demoiselle.» (Ibid., t. I, p. 111, lettre 10.)
«... Un commis marchand, colporteur d’étoffes, déclarant avec un gros rire que, comme il n’avait pu placer ses échantillons, il voyageait en vins (en vain).» (Ibid., t. III, p. 81-82, lettre 32.)
Dans divers endroits de son ouvrage Le Rhin, Victor Hugo se déclare l’adversaire du système décimal: «... Ce pied de roi, ce pied de Charlemagne, que nous venons de remplacer platement par le mètre, sacrifiant ainsi d’un seul coup l’histoire, la poésie, et la langue à je ne sais quelle invention dont le genre humain s’était passé six mille ans et qu’on appelle système décimal.» (Ibid., t. I, p. 93; lettre 9; — voir aussi t. II, p. 2; lettre 20.)
Dans La Légende du beau Pécopin (Le Rhin, t. II, p. 43-107; lettre 21), déjà mentionnée par nous (p. 102), nous retrouvons plusieurs de ces longues énumérations de termes rares et bizarres, chères à Victor Hugo: énumération d’oiseaux: «le rosmar, le râle-noir, le solendguse, les garagians semblables à des aigles de mer, les queues de jonc,» etc. (Ibid., t. II, p. 70); — énumération de chiens (Ibid., t. II, p. 77), puis de chasseurs célèbres et de boissons: arack, pamplis, pechmez, etc. (Ibid., t. II. p. 90.)
Dans le tome III (p. 56, lettre 29): «A Ligny-en-Barrois... petite ville ravissante à voir... il y a une jolie rivière et deux belles tours en ruine.» L’auteur a vu double: il n’y a, à Ligny, qu’une seule tour en ruine, la tour dite de Luxembourg.
«La cathédrale de Bâle... badigeonnée en gros rouge (sic), non seulement à l’intérieur, ce qui est de droit, mais à l’extérieur, ce qui est infâme.» (Ibid., t. III, p. 86, lettre 33.) Il est à remarquer que beaucoup d’églises de cette région (Vosges, Alsace et Suisse du Nord) sont construites «en grès rouge» (Guide Joanne, Les Vosges, p. 294; Hachette, 1887): ce rouge est leur couleur naturelle.
«Il y avait... les trois îles Baléares.» (Ibid., t. III, p. 157, Conclusion). Les îles Baléares sont au nombre de six au moins: Majorque, Minorque, Formentera, Iviça, Cabrera et Conejera.
Et cette conclusion du Rhin (XVII, t. III, p. 234): «La paix perpétuelle a été un rêve jusqu’au jour où le rêve s’est fait chemin de fer et a couvert la terre d’un réseau solide, tenace et vivant. Watt est le complément de l’abbé de Saint-Pierre.» Hélas! jusqu’à présent, l’avenir a donné un terrible démenti à ce beau et généreux pronostic. Au lien de servir la paix, de la fortifier et de la consacrer, chemins de fer, télégraphie avec ou sans fil, aérostats, avions, automobiles, etc., toutes les découvertes de la chimie et de la mécanique, toutes les inventions scientifiques, tous les progrès n’ont fait que travailler pour la guerre et la rendre plus sanglante et plus abominable. Mais nous espérons bien qu’il n’en sera pas toujours ainsi, et que ce règne de la barbarie aura une fin.
Dans un de ses récits de Voyages (Pyrénées, Autour de Pasages [Pasajes], p. 214; Charpentier, 1891), Victor Hugo dépeint «trois jeunes filles, les jambes dans l’eau jusqu’aux genoux... L’une d’elles, continue-t-il, est une vieille femme. Les deux autres...», etc.
Dans son volume Choses vues (p. 10; Charpentier, 1888), Victor Hugo nous raconte que, durant les émeutes d’avril 1834, comme il passait devant un poste de garde nationale et avait sur lui un volume des Mémoires du duc de Saint-Simon, il fut l’objet d’une étrange et, peu s’en fallut, tragique confusion: «J’ai été signalé comme un saint-simonien, et j’ai failli être massacré.»
***
Nombre de discours et surtout de lettres de Victor Hugo ont fait sensation en leur temps et même sont demeurés célèbres, d’ordinaire par leurs antithèses redoublées, par leurs formules concises et lapidaires, et le plus souvent par leurs exagérations et leur emphase.
«... Après avoir bu jusqu’à la lie toutes les agonies de la proscription...», lit-on dans le discours prononcé par Victor Hugo à Jersey, sur la tombe de Jean Bousquet. (Actes et Paroles, Pendant l’exil, 1853-1861, p. 60.)
«... Mais vos polices vous rassurent. Le coup d’État a dans sa poche le vieil œil de Vidocq et voit le fond des choses avec ça.» (Ibid., Lettre à Louis Bonaparte, p. 155.)
Tel que l’exécuteur frappant à votre porte, Le tonnerre demande à parler à quelqu’un. (Actes et Paroles, Pendant l’exil, 1862-1870, Mentana, p. 125.)
«Certes, nous sommes bien accablés, écrit Victor Hugo aux femmes de Cuba en 1870 (Ibid., p. 191-192); vous n’avez plus que votre voix, et je n’ai plus que la mienne; votre voix gémit, la mienne avertit. Ces deux souffles, chez vous le sanglot, chez moi le conseil, voilà tout ce qui nous reste. Qui sommes-nous? La faiblesse. Non, nous sommes la force. Car vous êtes le droit, et je suis la conscience. La conscience est la colonne vertébrale de l’âme,» etc.
Et aux marins de la Manche (Ibid., p. 214): «... L’océan est inépuisable et vous êtes mortels, mais vous ne le redoutez pas; vous n’aurez pas son dernier ouragan, et il aura votre dernier souffle,» etc.
Aux rédacteurs du journal La Renaissance (1872) (Actes et Paroles, Depuis l’exil, 1871-1876, p. 37): «Courage! vous réussirez. Vous n’êtes pas seulement des talents, vous êtes des consciences; vous n’êtes pas seulement de beaux et charmants esprits, vous êtes de fermes cœurs.»
Aux obsèques de George Sand (1876) (Ibid., p. 151): «Je pleure une morte, et je salue une immortelle. Je l’ai aimée, je l’ai admirée, je l’ai vénérée; aujourd’hui, dans l’auguste sérénité de la mort, je la contemple. Je la félicite parce que ce qu’elle a fait est grand, et je la remercie parce que ce qu’elle a fait est bon.» Etc.
Aux obsèques de Louis Blanc (1882) (Ibid., 1881-1885, p. 27): «Honorons sa dépouille, saluons son immortalité. De tels hommes doivent mourir, c’est la loi terrestre; et ils doivent durer, c’est la loi céleste. La nature les fait, la république les garde. Historien, il enseignait; orateur, il persuadait; philosophe, il éclairait. Il était éloquent, et il était excellent.» Etc.
Au banquet du 81e anniversaire de la naissance de Victor Hugo (Ibid., p. 35): «... Je vous remercie tous, mes chers confrères. Et dans le mot confrères il y a frères.»
C’est au banquet du Cinquantenaire d’Hernani que Victor Hugo fut, pour la première fois, salué du nom de Père (père intellectuel). C’est Émile Augier qui porta ce toast: «Au Père» (Ibid., 1876-1880, p. 129), et ce nom a été repris plus d’une fois et appliqué au grand poète, notamment par Jules Claretie, aux obsèques de Victor Hugo: «... Le monde célèbre et pleure l’Immortel, la littérature française le Maître, la Société des gens de lettres le Père.» (Actes et Paroles, Depuis l’exil, 1881-1885, p. 119.)
«J’applaudis des deux mains,» lit-on dans une lettre de Victor Hugo, mentionnée dans Le Voleur du 28 février 1879 (p. 141). «Je voudrais bien savoir, demande le rédacteur en chef de ce journal, comment M. Victor Hugo s’y prendrait pour applaudir d’une seule main.»
«Vous ne vous nommez pas Bataille, mais Victoire!» écrit notre grand poète au romancier et auteur dramatique Charles Bataille (1831-1868), qui venait de faire jouer sa pièce L’Usurier de Village. A quoi Bataille, prenant mal le compliment, répliqua poste pour poste: «Vous vous trompez, cher Maître; c’est ma cuisinière qui se nomme Victoire.» (Jules Levallois, Mémoires d’un critique, p. 200; — et Lucien Rigaud, Dictionnaire des lieux communs, p. 325.)