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Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc.

II. — ROMANCIERS

Reading edition

I

Scarron. — Charles Perrault. — Lesage. — J.-J. Rousseau. Encore l’adjectif sensible. — Florian. — Sterne. — Charles Dickens. — Marmontel. Suppression des incidentes dit-il, dit-elle. — Pigault-Lebrun. — Ducray-Duminil. — Charles Nodier. Tirage à la ligne. — Stendhal. — Henri de Latouche. — Paul de Kock. — Méry. — Topffer. Mots détournés de leur signification.

Scarron (1610-1660), qui écrit avec tant d’esprit et en un bon style, plein de naturel et d’aisance, abondant en expressions originales et idiotismes de terroir, annonce, dans son Roman comique (chap. 15, p. 103; Garnier, s. d.), qu’après certaine sérénade, «on entendit la voix de quelqu’un qui parlait bas le plus haut qu’il pouvait».

De même, dans les Contes de Charles Perrault (p. 106, édit. André Lefèvre), la femme de Barbe-bleue appelant sa sœur Anne «criait tout bas: Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir?»

Remarquons que ce titre: Roman comique ne signifie pas, comme on le croit généralement, roman plaisant et drolatique, mais roman relatif à la comédie, roman qui peint les mœurs des comédiens. Ce n’est que par extension que l’adjectif comique a pris le sens de plaisant, qui fait rire.

On sait quelles difficultés présente souvent «l’art des transitions». Chamfort en cite une, de transition, celle-ci, aussi brusque que plaisante, qu’il croit pouvoir attribuer à Scarron: «Des aventures de ce jeune prince à l’histoire de ma vieille gouvernante il n’y a pas loin: car nous y voilà». (Dans La Fontaine, Œuvres, t. III, p. 252, note 23; édit. des Grands Écrivains.)

L’anachronisme est un des procédés les plus fréquemment employés par les écrivains burlesques et notamment par Scarron, dans son Virgile travesti, pour dérider le lecteur. En maint endroit, il tire de l’anachronisme des effets amusants par leur imprévu et leur extravagance, comme, par exemple, quand Didon, voyant Énée sortir d’un nuage, fait, de saisissement, le signe de la croix; quand elle commence par dire son Benedicite en se mettant à table; quand Pygmalion tue, d’un coup d’arquebuse à rouet, Sichée, en train de réciter son bréviaire; Mézence, contemptor divum, ne va jamais à confesse, etc. (Cf. Scarron, Virgile travesti, p. XXXVI et passim, édit. Victor Fournel.)

Les Contes de Charles Perrault (1628-1703), que nous citions il y a un instant, ont été longtemps et sont encore volontiers donnés en lecture à la jeunesse, et cependant il est de ces contes qui sont des plus scabreux, Peau d’Ane, par exemple, où il est question d’un inceste, d’un père amoureux de sa fille:

Votre père, il est vrai, voudrait vous épouser... Dites-lui qu’il faut qu’il vous donne, Pour rendre vos désirs contents, Avant qu’à son amour votre cœur s’abandonne, Une robe qui soit, etc.

Notez que Peau d’Ane, malgré cette scandaleuse passion qui forme le fond du récit, a joui de la plus grande vogue dans les familles, durant tout le règne de Louis XIV particulièrement. La petite Louison du Malade imaginaire (II, 11) nous le montre: «Mon papa, je vous dirai si vous voulez, pour vous désennuyer, le conte de Peau d’Ane.»

Et ce début du Petit Poucet, le trouvez-vous très édifiant? «Il était une fois un bûcheron et une bûcheronne qui avaient sept enfants, tous garçons; l’aîné n’avait que dix ans, et le plus jeune n’en avait que sept. On s’étonnera que le bûcheron ait eu tant d’enfants en si peu de temps; mais c’est que sa femme allait vite en besogne, et n’en faisait pas moins de deux à la fois.»

Singulière littérature, n’est-ce pas, pour ce que nous appelons des «petites oies blanches»?

Lesage (1668-1747), qui, lui aussi, possède une excellente langue, a singulièrement abusé du passé défini au début du chapitre deuxième du livre VI de Gil Blas (p. 366; Charpentier, 1865): «Nous allâmes toute la nuit, selon notre louable coutume; et nous nous trouvâmes, au lever de l’aurore... nous quittâmes volontiers le grand chemin... nous aperçûmes au pied d’une colline... nous ne jugeâmes pas à propos... nous trouvâmes que ces saules... nous résolûmes... nous mîmes... nous débridâmes nos chevaux... nous nous couchâmes sur l’herbe... nous nous y reposâmes... nous achevâmes... Nous nous amusâmes...» Tout cela dans l’espace de quatorze lignes.

En général, les Français du nord emploient l’imparfait ou le passé indéfini plus volontiers que le passé défini; seuls, les Méridionaux font ainsi usage, à jet continu, de ce dernier temps.

Nous rencontrons chez Lesage, dans son Diable boiteux (t. II, p. 110 et suiv.; édit. de la Bibliothèque nationale), un phénomène qui n’est pas rare chez les romanciers. C’est un moribond qui tient des discours interminables. Don Fadrique vient d’être blessé en duel, il a le poumon transpercé, ordre absolu lui est donné de se taire, et il trouve la force et le moyen de pérorer pendant plusieurs pages.

***

De J.-J. Rousseau (1712-1778), dans La Nouvelle Héloïse (Partie I, lettre 64; Œuvres complètes, t. III, p. 238; Hachette, 1856): «Jamais les larmes de mon amie n’arroseront le nœud qui doit nous unir», écrit Claire à M. d’Orbe.

«Quel supplice, auprès d’un objet chéri, de sentir que la main nous embrasse, et que le cœur nous repousse!» (Ibid., III, 18; p. 366.)

Dans Les Confessions (I, 1; t. V, p. 314) Jean-Jacques écrit, en parlant des amours d’enfance de son père et de sa mère: «Tous deux, nés tendres et sensibles, n’attendaient que le moment de trouver dans un autre la même disposition; ou plutôt ce moment les attendait eux-mêmes, et chacun d’eux jeta son cœur dans le premier qui s’ouvrit pour le recevoir».

Phrase singulière, fortement tirée par les cheveux, comme on dit, et où nous rencontrons, en outre, cette locution, nés tendres et sensibles, si fréquente au dix-huitième siècle, ainsi que nous l’avons vu déjà (p. 65), et que Jean-Jacques, si impressionnable et sensible lui-même, qu’on a très justement comparé à un derme à nu, à un écorché, emploie plus que personne.

«Je crois que jamais individu de notre espèce n’eut naturellement moins de vanité que moi», déclare Jean-Jacques un peu plus loin (p. 320). Et, quelques pages auparavant, tout au début du livre (p. 313), il s’est adressé, en ces termes, à l’«Être éternel»: «Rassemble autour de moi l’innombrable foule de mes semblables; qu’ils écoutent mes confessions... et puis qu’un seul te dise, s’il l’ose: Je fus meilleur que cet homme-là». Ailleurs, dans une lettre à M. de Malesherbes, datée du 4 janvier 1762 (t. VII, p. 212), il écrit tout crûment et modestement: «Je mourrai... très persuadé que, de tous les hommes que j’ai connus en ma vie, aucun ne fut meilleur que moi». «Je partirais avec défiance, si je connaissais un homme meilleur que moi», dit-il encore, dans une lettre du 1er août 1763 (p. 378). Comment concilier le premier de ces aveux: personne n’a moins de vanité que moi, avec les suivants: personne n’est meilleur que moi?

Rousseau — on a souvent signalé cette particularité — a employé le féminin, généralement évité, du mot amateur: «Cette capitale (Paris) est pleine d’amateurs et surtout d’amatrices.» (Émile, livre III, t. I, p. 582; Hachette, 1862.)

Voici une remarque de Rousseau, à propos des dramaturges de son temps; elle peut s’appliquer à ceux du nôtre et à nos feuilletonistes: «Je ne saurais concevoir quel plaisir on peut prendre à imaginer et composer le personnage d’un scélérat, à se mettre à sa place tandis qu’on le représente, à lui prêter l’éclat le plus imposant. Je plains beaucoup les auteurs de tant de tragédies pleines d’horreurs, lesquels passent leur vie à faire agir et parler des gens qu’on ne peut écouter ni voir sans souffrir. Il me semble qu’on devrait gémir d’être condamné à un travail si cruel: ceux qui s’en font un amusement doivent être bien dévorés du zèle de l’utilité publique. Pour moi, j’admire de bon cœur leurs talents et leurs beaux génies; mais je remercie Dieu de ne me les avoir pas donnés.» (J.-J. Rousseau, La Nouvelle Héloïse, VI, 13, note finale; t. III, p. 640.)

Tout le monde connaît Le Vœu ou Rêve de bonheur si admirablement décrit par Jean-Jacques Rousseau: il figure dans toutes les anthologies: «Sur le penchant de quelque agréable colline bien ombragée, j’aurais une petite maison rustique, une maison blanche avec des contrevents verts... J’aurais un potager pour jardin, et pour parc un joli verger», etc. (Émile, IV; t. II, p. 144; Hachette, 1863). Florian (1755-1794), — dont nous avons déjà parlé dans un des chapitres consacrés aux poètes, — a formé le même souhait et presque dans les mêmes termes: «Quand pourrai-je vivre au village? Quand serai-je le possesseur d’une petite maison entourée de cerisiers? Tout auprès seraient un jardin, un verger, une prairie et des ruches; un ruisseau bordé de noisetiers environnerait mon empire; et mes désirs ne passeraient jamais ce ruisseau.» Etc. (Galatée, II; Fables et autres œuvres, p. 229; Didot, 1858.)

De Florian encore ces singulières phrases:

«Il fit un soupir: je soupirai aussi; il me serra la main: je ne crois pas le lui avoir rendu.» (Galatée, I, p. 224.)

«... J’ai tout avoué (à mon père); je lui ai dit que je portais dans mon sein le gage de notre union, que cet enfant était le sien, et qu’il lui demandait, par ma voix, la permission de naître pour l’aimer.» (Le Bon Ménage, scène 18, p. 434.)

Nous lisons, dans La Vie et les Opinions de Tristram Shandy de Sterne (1713-1768) (t. III, p. 60; édit. de la Bibliothèque nationale, 1885; trad. M. D. L. B.) — que nous citons ici exceptionnellement, comme le suivant, puisque nous ne nous occupons que des écrivains français: «... Que serait son livre?... Un recueil d’impertinences des (sic) vieilles femmes des deux sexes.» La même inadvertance se trouve dans un autre auteur anglais, Charles Dickens (1812-1870), La Petite Dorrit (t. I, p. 202, chap. 17; Hachette 1869; trad. P. Lorain): «... plusieurs autres vieilles dames des deux sexes».

***

C’est à Marmontel (1723-1799) qu’on doit la suppression des incidentes dit-il et dit-elle dans les conversations écrites. A la fin de la préface de ses Contes moraux (t. I, p. x; La Haye, s. n. d’éditeur, 1761), il se félicite de cette innovation: «Je proposai, il y a quelques années, dans l’article Dialogue de l’Encyclopédie, de supprimer les dit-il et dit-elle du dialogue vif et pressé. J’en ai fait l’essai dans ces Contes, et il me semble qu’il a réussi. Cette manière de rendre le récit plus rapide n’est pénible qu’au premier instant; dès qu’on y est accoutumé, elle fait briller le talent de bien lire.»

«En reconnaissance de cette découverte, dit un des personnages de l’abbé Dulaurens, dans l’Arretin (sic) moderne (t. II, p. 76; Baillière et Messager, 1884), les auteurs devaient (devraient?) se cotiser pour ériger une statue de terre glaise à ce grand homme, la placer à la porte de l’Académie avec cette inscription[37]:

J’ai banni du français les dit-il, les dit-elle.»

Marmontel ne se doutait guère de quels expédients s’aviseraient ses successeurs, et par quoi seraient remplacés ces dit-il et dit-elle. Au lieu d’écrire: «Il dit en bâillant» ou «Elle s’écria en rougissant» ou «Je te maudis! cria-t-il en s’élançant», certains romanciers usent volontiers des abréviations suivantes: «Ah! bâilla-t-il.» «Oh! rougit-elle...» «Je te maudis! s’élança-t-il.» Etc. On peut affirmer que tous les verbes de la langue française y passent ou y ont passé.

«Que faites-vous ici, monsieur? brusqua Nicole.» (Alexandre Dumas, Joseph Balsamo, chap. 74.)

«Ah ça! le vieux, pouilla-t-il, réjouissons-nous.» (Léon Cladel, Les Va-nu-pieds, p. 115, Les Auryentys; Lemerre, 1884.) (Pouiller, dire des pouilles, des injures.)

«Hé! rauqua-t-il, pépère Lenfumé, du fort et du meilleur!» (Id., ibid., p. 205, Un Noctambule.)

Un conteur en prose et en vers, qui ne manquait pas de talent, Auguste Saulière (1845-1887), l’auteur des Leçons conjugales, des Histoires conjugales, etc., a particulièrement, dans ce cas, varié ses formules. En voici des exemples empruntés à son roman Les Guerres de la Paroisse (Lemerre, 1880):

«Bandit? Je n’ai encore volé ni tué personne, se redressa le petit musicien avec dignité.» (Page 176.)

«Toi, va te promener avec ton pistolet! se renfrogna le père.» (Page 211.)

«J’appartiens à la famille, moi! se campa le petit sacripant.» (Page 211.)

«Tiens, papa, se retourna Lexandrou...» (Page 211.)

«Peuh! se dandina M. Couffignol...» (Page 230.)

«Eh! sourit le curé, il ne dira pas la messe, lui!» (Page 261.)

«Oh! papa, se signa Lexandrou...» (Page 349.)

«Il nous arrivera malheur, papa, si tu continues, tremblait Antonine...» (Page 349.)

Etc., etc.

***

Pigault-Lebrun (1753-1835), qui trace un parallèle des Anglais et des Français, dans son roman L’Enfant du Carnaval (t. I, p. 67; édit. de la Bibliothèque nationale), s’exprime en ces termes:

«Le Français passe sa vie aux pieds de ses maîtresses... Mais ses maîtresses le trompent.

— Les Anglais ne le sont-ils jamais?»

Ce qui veut dire: Les Anglais ne sont-ils jamais trompés?

Les phrases étranges, amphigouriques, grotesques et cocasses, abondent chez le romancier Ducray-Duminil (1761-1819), qui a joui jadis de tant de vogue. Voici quelques échantillons de ce pathos et galimatias, extraits de Victor ou l’Enfant de la forêt, qui passe pour le chef-d’œuvre de cet écrivain:

«Un pays raboteux, hérissé de vieilles tours, de masures, de coteaux boisés, de prairies et de ruisseaux... Une petite porte, percée dans un des créneaux de la muraille, et qui donnait de plain-pied sur la campagne.» (Tome I, p. 17; 10e édit., Belin-Leprieur, 1821.)

«Il examine l’enfant, qui entre dans la carrière tortueuse de la vie.» (Tome I, p. 30.)

«Il avait besoin encore longtemps de cette nourriture céleste dont la nature a rendu les femmes dépositaires, et qui est le premier aliment de tous les hommes.» (Tome I, p. 196[38].)

«Ce siècle, comme la trombe foudroyante qui, après avoir démâté les vaisseaux, s’avance sur le rivage pour entraîner dans sa course les arbres et les masures du laborieux agriculteur, ce siècle, dit de lumière, a moissonné les vertus sociales et privées; il a émoussé la délicatesse, absorbé les jouissances de l’âme, et tué le sentiment.» (Tome II, p. 53.)

«Cette lettre fit sur nous l’effet de la grêle qui détruit l’espoir du laboureur.» (Tome III, p. 220.)

«Victor lui-même sait que ce silence absolu de la nature l’invite à céder aux pavots que le dieu du sommeil verse sur ses paupières.» (Tome IV, p. 16.)

«Mon père, s’écrie-t-elle en versant un torrent de larmes, oh! serrez encore votre fille dans vos bras paternels!» (Tome IV, p. 63.)

Ducray-Duminil use fréquemment d’une amusante précaution oratoire, il s’identifie en quelque sorte avec ses personnages:

«Je frémis, Victor, moi qui suis ton historien, et je tremble encore qu’il ne t’arrive un jour de plus grands malheurs.» (Tome III, p. 55.)

«Quels nouveaux malheurs vont encore flétrir ta jeunesse? J’en prévois de cruels, d’inattendus (pauvre Victor!) que je n’aurai peut-être pas la force de raconter à mes lecteurs... Mais que dis-je? si tu as eu le courage de les supporter, je dois avoir celui de les transporter à l’histoire...» (Tome III, p. 271.)

Que de choses il y aurait encore à citer dans ce curieux livre, si démodé et oublié aujourd’hui!

«Clémence soupire et chante à son tour les couplets suivants, qu’elle improvise, ainsi qu’il est très aisé de le voir par le ton plus simple que poétique qui en fait le charme:

Ce fut dans ce lieu solitaire Qu’un jour un amant malheureux Fit à celle qui lui fut chère Les plus tendres aveux.» (Tome IV, p. 130.)

Etc., etc.

L’auteur de Victor ou l’Enfant de la forêt abuse des je frémis, il frémit, et il abuse aussi, comme sa contemporaine Mme de Staël, ainsi que nous le verrons plus loin, des syncopes et évanouissements.

Ducray-Duminil avait débuté par le journalisme: il rédigeait, dans Les Petites Affiches, les comptes rendus des représentations théâtrales, et, «doué d’un caractère essentiellement bénin, lorsqu’il se voyait chargé d’enregistrer la chute d’une pièce, il ne manquait jamais d’ajouter à son article cette phrase consolante: L’auteur est un homme d’esprit qui prendra sa revanche.» (Staaff, La Littérature française, t. II, p. 1043.)

***

Charles Nodier (1780-1844), qui s’est plu souvent, dans ses écrits pseudo-historiques, à mystifier ses lecteurs[39], répondait un jour à quelqu’un qui lui reprochait les longs adverbes dont il émaillait sa prose: «Un mot de huit syllabes fait une ligne, et chaque ligne m’est payée vingt sous.» (Cf. P.-J. Proudhon, Les Majorats littéraires, III, § 8, p. 119.)

Aussi nombre de romanciers, — de feuilletonistes surtout, — délayent-ils leur prose le plus possible, et s’efforcent-ils, comme on dit, de «tirer à la ligne». Alexandre Dumas père nous offrira prochainement quelques exemples de ce procédé tout mercantile.

Stendhal (1783-1842), dans une de ses nouvelles, Le Philtre (Chroniques et Nouvelles, p. 299 et 309; Librairie nouvelle, 1856), vieillit instantanément de dix années un de ses personnages: «J’ai trente ans de plus que vous, ma chère Léonor... — Vous n’avez que dix-neuf ans et lui cinquante-neuf...» Ce qui fait quarante ans.

Ailleurs, à propos de Mme de Staal-Delaunay, Stendhal fait cette déclaration et ce pléonasme: «Je dirai qu’une femme ne doit jamais écrire que des œuvres posthumes à publier après sa mort.» (De l’amour, II, chap. 55, p. 192; M. Lévy, 1857.)

On sait quel était «l’idéal du style» pour Stendhal. «Dans sa haine pour l’emphase contemporaine, il disait que l’idéal du style, pour lui, c’était le Code civil. Il en lisait une page tous les matins.» (Émile Deschanel, Le Romantisme des classiques, t. I, p. 28.)

Je ne crois pas que ce système lui ait parfaitement réussi.

Ferdinand Brunetière a crûment qualifié La Chartreuse de Parme de «chef-d’œuvre d’ennui prétentieux» (Cf. la Revue critique des idées et des livres, 10 mars 1913, p. 656); mais il est à remarquer que c’est Stendhal lui-même et tout le premier et maintes fois qui a fait l’aveu de cet ennui et demandé pardon au lecteur de la fatigue qu’il lui cause.

«Le lecteur trouve bien longs sans doute les récits de toutes ces démarches... Le lecteur trouve cette conversation longue... Le lecteur est peut-être un peu las de tous ces détails...» (La Chartreuse de Parme, p. 200, 292 et 436-437; Librairie nouvelle, 1855.)

«Nous craignons de fatiguer le lecteur du récit des mille infortunes de notre héros... Tout l’ennui de cette vie sans intérêt que menait Julien est sans doute partagé par le lecteur...» (Le Rouge et le Noir, p. 187 et 409; M. Lévy, 1862.)

On voit combien Stendhal appréhendait l’effet qu’il pouvait et devait produire sur son public.

Henri de Latouche (1785-1851), l’éditeur d’André Chénier, l’ermite de la Vallée aux loups, écrit, dans son roman Fragoletta (p. 119; M. Lévy, 1867), cette phrase, qui se ressent un peu trop de l’influence romantique: «On eût dit cette espèce de couleur meurtrie,... ces teintes livides partant en étoile de la lame d’un poignard quand il a été laissé trois jours dans les flancs d’un cadavre.»

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Paul de Kock (1794-1871), dont le nom a jadis été si populaire, nous montre, dans son roman Le Petit Isidore (p. 96; Rouff, s. d., in-4) une vieille moustache qui s’essuye les yeux: «La vieille moustache lit, en s’arrêtant quelquefois pour s’essuyer les yeux...» Vous devinez que ladite moustache appartient à un brave troupier, un vieux grognard. Louis Reybaud, dans son Jérôme Paturot à la recherche de la meilleure des républiques (chap. 35, p. 350; M. Lévy, 1862), a fait usage de la même métaphore ou synecdoque: «Pour supporter d’un œil sec un tableau pareil, il faut être de la trempe des vieilles moustaches qui firent, avec l’Empereur, le tour de l’Europe, et laissèrent sur les bords de la Bérésina un nez ou un orteil.» Et Balzac (Melmoth réconcilié, dans le volume La Recherche de l’absolu, p. 263; Librairie nouvelle, 1858): «Une vieille moustache comme moi, s’enjuponner, s’acoquiner à une femme!»

«La jeune fille détourna la tête pour cacher des larmes qui tombaient de ses yeux», écrit Paul de Kock, dans Un jeune homme charmant (p. 12; Rouff, s. d.; in-4). En effet, c’est d’ordinaire des yeux que tombent les larmes.

«Le mélèze aux larges feuilles», dit-il encore dans le même roman (p. 10). Or, les feuilles du mélèze, du «pin mélèze», ne sont que des «aiguilles»: «Mélèze, feuilles étroites et très allongées» (Gaston Bonnier, Les Noms des fleurs, p. 268, art. 1056).

Ailleurs, dans une nouvelle intitulée Les Plaisirs de la pêche (Paul de Kock, Nouvelles, p. 45; Rouff, s. d., in-4), il nous dit que «M. Bertrand, grand amateur de pêche, passait le temps de sa récréation, soit à guetter le poisson, soit à chercher dans la terre de l’asticot». Non, ce n’était pas dans la terre que M. Bertrand cherchait «de l’asticot»; dans la terre, il savait bien ne trouver que des vers gris ou rouges; les asticots, il se les procurait autrement.

Dans L’Amour qui passe et l’Amour qui vient (p. 14; Rouff, s. d., in-4), Paul de Kock nous dépeint un vieux garçon pratiquant les amours ancillaires, et à qui de jeunes marmitons, ses voisins, font concurrence, et il emploie cette amusante locution: «Pourquoi ne pas fuir cette maison peuplée de marmitons qui lui coupent les bonnes sous le pied?»

«Mme Durand soupire en disant: «C’est bien heureux!» Et ses jeunes voisins en poussent aussi [sans doute des soupirs], mais sans rien dire.» (Jean, p. 10; Rouff, s. d., in-4.)

«Jean pleurait ou trépignait des pieds.» (Ibid., p. 12.)

«Dès qu’on est deux, je forme un quadrille.» (Ibid., p. 14.)

«Remettez-vous, monsieur, dit le notaire à Adolphe en souriant de son étonnement. Onze cent mille francs, c’est une jolie fortune, sans doute, mais enfin vous ne serez pas encore millionnaire.» (Monsieur Dupont, chap. 29, p. 60; Rouff, s. d., in-4.) Que lui faut-il donc, à ce tabellion, pour faire un millionnaire?

«Elle portait dans son sein un nouveau gage de l’amour de son époux.» (Paul de Kock, L’Homme aux trois culottes, chap. 14, p. 44; Rouff, s. d., in-4.) «Elle porte dans son sein un gage de sa faiblesse.» (Id., Sanscravate, chap. 30, p. 79; Charlieu, s. d., in-4.) Nous avons déjà vu (p. 69 et 173) des exemples de cette très fréquente périphrase.

Ne quittons pas Paul de Kock sans rapporter cette plaisante anecdote contée par les Goncourt, dans leur Journal (année 1865, t. II, p. 312): «Le maire d’ici (de Bar-sur-Seine?) est lié avec Paul de Kock, lui envoie du cochon et du boudin, et a reçu en échange son portrait. Sa femme, un jour de Fête-Dieu, pour orner son reposoir, avait donné tout ce que le ménage avait d’artistique, et le portrait de Paul de Kock était exposé à la vénération des fidèles, au beau milieu du reposoir.»

Dans La Croix de Berny (lettre II, p. 17; Librairie nouvelle, 1859), l’un des auteurs, le poète et romancier Joseph Méry (1798-1866), sous le pseudonyme de Roger de Monbert, donne «des épaulettes à ces trois illustres généraux, César, Alexandre et Annibal».

Le romancier genevois Rodolphe Topffer (1799-1846) fait un usage fréquent — ce qui se comprend de reste — de certains idiotismes suisses qui déconcertent et détonnent en français. Non seulement il emploie, comme son compatriote Jean-Jacques Rousseau, la mauvaise locution causer à quelqu’un pour causer avec quelqu’un: «Pendant qu’il me causait... J’aime que vous me causiez...» (Le Presbytère, p. 8 et 52; Hachette, 1907), mais il crée des mots comme empléter (acheter, faire des emplettes: peut-être usité en Suisse): «J’ai fait une course à Genève pour empléter des articles» (Le Presbytère, p. 449); ou bien, ce qui est plus grave, ce qui trouble la clarté de la phrase et risque de la rendre incompréhensible, il change l’acception des termes, ou, plus exactement sans doute, il les emploie avec l’acception qu’ils ont à Genève. Notre vieux mot idoine, qui veut dire apte ou propre à quelque chose (idoneus), a, chez Topffer, le sens d’inepte, d’idiot: «... Son idoine de mari, qui a plus soif que faim...» (Ibid., p. 149.) Gabegie, terme populaire signifiant fraude, supercherie (Cf. Littré), devient chez lui le synonyme de tracas, de souci: «Qu’auras-tu avancé là en te leurrant de pronostics, de lourdeurs et de gabegies?» (Ibid., p. 395.)

N’avons-nous pas lu jadis à Reims (vers 1895), sur des devantures de restaurateurs et de marchands de vin, le mot asperges, «asperges tous les jours», signifiant, selon les uns, «tripes à la mode de Caen», selon d’autres, «tripes à la sauce blanche»?

II

Honoré de Balzac. Obscurités voulues et bizarreries et tares involontaires. Anachronismes. Locutions fréquentes.

Philarète Chasles. — Henri Monnier. — Louis Reybaud. — Frédéric Soulié. Confusion qui règne dans ses romans. — Stéphen de la Madelaine. — Mérimée.

Nous avons vu les poètes dits symbolistes s’efforcer de se rendre obscurs et incompréhensibles pour attirer l’attention et l’admiration du public. Honoré de Balzac (1799-1850) ne dédaignait pas d’user de cet antique procédé, et il n’en faisait pas mystère. Le dessinateur Bertall, qu’un éditeur avait chargé des illustrations de La Comédie humaine, se trouvant embarrassé, dans cette tâche, par des phrases plus ou moins ténébreuses, eut recours à l’auteur et l’interrogea. Bertall lui-même rapporte ainsi cette conversation (Cf. le journal Le Soleil, 12 avril 1882):

«Mon cher maître, voici un passage que je ne comprends pas très bien.»

Balzac prit le livre, lut l’endroit désigné et se mit à rire.

«En effet, dit-il, c’est du galimatias... Mais c’est voulu!

— Comment, voulu?

— Parfaitement. Vous entendez bien, mon cher Bertall, que si le public n’était pas arrêté de temps à autre par quelque phrase bien enchevêtrée ou quelque mot très hérissé, il se croirait aussi malin que l’auteur qu’il lit. Tout ce qui est clair lui paraît trop facile. Il se figure, le naïf, qu’il en ferait autant! Il ignore, ce satané public, que ce qu’il y a de plus difficile, c’est d’être simple. C’est pourquoi je saupoudre quelquefois mes romans d’une bonne petite obscurité afin que le bon lecteur se prenne la tête à deux mains et dise: «Je ne comprends pas du tout! Ça me dépasse! Sapristi! tout de même, comme ce Balzac est fort[40]!»

Mais, à côté de ces imbroglios voulus, on rencontre, chez Balzac, plus d’une tare ou d’une bizarrerie involontaires.

Dans Splendeurs et Misères des courtisanes (p. 253; Librairie nouvelle, 1856), il nous montre, chose merveilleuse sans doute, un priseur qui prend son tabac par le nez: «... le faux officier de paix en achevant de humer sa prise par le nez».

Dans La Cousine Bette (p. 259; Librairie nouvelle, 1856), un commissaire de police répond silencieusement: «Elle n’est point folle». Mais ce n’est là sans doute qu’une faute d’impression, et il faut lire: sentencieusement.

Dans le même roman, le critique Émile Faguet (Études littéraires sur le dix-neuvième siècle, p. 450) relève cette phrase et la cite comme un exemple de métaphores à la fois vulgaires et prétentieuses: «La bienfaitrice trempa le pain de l’exilé dans l’absinthe des reproches.»

«Le Lys dans la vallée, ajoute Émile Faguet (Ibid.), est un prodige de pathos et de phœbus.»

Encore du pathos et de l’amphigouri: «En achevant d’embrasser, par sa profonde intuition, les misères que réveilla cette idée mélancolique, il (le meurtrier) jeta sur Hélène un regard de serpent, et remua dans le cœur de cette singulière jeune fille un monde de pensées encore endormi...» (La Femme de trente ans, p. 142; Librairie nouvelle, 1859.)

Et cette drôlerie dans l’Histoire des treize (Ferragus, p. 149; Librairie nouvelle, 1856): «... Jules, seul dans une calèche de voyage lestement menée par la rue de l’Est, déboucha sur l’esplanade de l’Observatoire...»

Dans le même ouvrage, nous voyons une jeune fille qui ignore l’art de se teindre, et dont cependant les cheveux changent de couleur: ils sont tantôt «cendrés» (p. 352), tantôt «noirs» (p. 383).

Et «ces yeux qui semblent avoir des oreilles», dans L’Envers de l’histoire contemporaine (p. 221, Librairie nouvelle, 1860).

Tout à l’heure Balzac nous a fait voir un individu lançant sur une femme «un regard de serpent»; dans Les Chouans (p. 110, Librairie nouvelle, 1859), il nous montre un de ses personnages qui «jette sur sa maîtresse un coup d’œil aussi noir que l’aile d’un corbeau».

Dans le même roman, — qui date de la jeunesse de l’auteur et est fréquemment mal agencé et obscur (Cf. Marcel Barrière, L’Œuvre de H. de Balzac, p. 290 et suiv.), — nous voyons (p. 311) l’héroïne, Marie de Verneuil, sortir d’une affreuse chaumière, d’un taudis où gens et bestiaux vivent en commun; puis, par une singulière inadvertance, ce taudis se trouve subitement, dans la même page, et quelques lignes plus bas, transformé en salon. «Tout à coup, Mlle de Verneuil rentra dans le salon...»

Et (Les Chouans, p. 277) cet amoureux qui, pour prouver à sa maîtresse combien est violente sa passion, saisit, dans le foyer, un bout de tison, un charbon ardent, le garde et le serre dans sa main, sans paraître souffrir de cette brûlure, sans même s’en occuper ni s’en soucier: «Mais jetez donc ce feu! Vous êtes fou! Ouvrez votre main, je le veux!» lui crie sa maîtresse, qui réussit enfin à ouvrir cette main. Je sais bien que Mucius Scævola et d’autres ont accompli cet exploit... N’importe!

Dans La Muse du Département (p. 154-155; Librairie nouvelle, 1857), Balzac met en scène une soubrette qui, à l’aide d’un mouchoir, bande solidement les yeux à l’un des personnages, de façon qu’il ne puisse voir où elle va le conduire, et lui fait ensuite cette étrange recommandation: «Veillez bien sur vous-même! Ne perdez pas de vue un seul de mes signes!»

Inadvertance à peu près comparable à celle que nous offre John Lemoinne, dans le Journal des Débats (cité par Le National, 2 novembre 1884): «Le roi de Hanovre aveugle et souffrant de voir son royaume incorporé dans la Prusse», voir avec les yeux de l’esprit, il est vrai; — et à celle aussi que nous rencontrons chez Émile Pouvillon (Pécaïre, dans le volume Les Petites Ames, p. 172 et 180), où «Ginibre, un honnête aveugle,... envoie un regard mélancolique à une bouteille vide».

Au lieu d’un aveugle qui voit clair, c’est quelquefois un muet qui prend la parole: «M. le grand rabbin de France Isidor, qu’une récente attaque de paralysie condamne au mutisme, a voulu, en cette occasion, mêler sa voix aux prières adressées à Dieu à l’intention de Mosès Montefiore.» (Cité par Le National, 2 novembre 1884.)

La dédicace de la courte étude de Balzac intitulée La Bourse débute ainsi: «N’avez-vous pas remarqué, mademoiselle, qu’en mettant deux figures en adoration aux côtés d’une belle sainte, les peintres ou les sculpteurs du moyen âge n’ont jamais manqué de leur imprimer une ressemblance filiale?» Comme les figures ainsi placées aux côtés des saints et des saintes, ces figures de «donateurs», sont d’ordinaire celles d’un père et de ses fils, d’une mère et de ses filles, cette ressemblance est toute naturelle et de rigueur en quelque sorte, et les artistes ne pouvaient manquer de l’exprimer.

Dans Le Cousin Pons (p. 37-38; Librairie nouvelle, 1856), Balzac parle d’un admirable éventail, «divin chef-d’œuvre que Louis XV a bien certainement commandé pour Mme de Pompadour... Watteau s’est exterminé à composer cela!» ajoute-t-il par la bouche du vieux Pons. Or, Watteau est mort en 1721, l’année même où la belle marquise venait au monde.

«Un rossignol vint se poser sur l’appui de la fenêtre», prétend Balzac dans La Peau de chagrin (p. 255; Librairie nouvelle, 1857). Un rossignol qui se pose sur une fenêtre, — cela ne se voit pas tous les jours ni même toutes les nuits de mai.

«Quel plaisir d’arriver couvert de neige dans une chambre éclairée par des parfums!» lit-on dans le même roman (p. 110).

Et dans la Physiologie du mariage (p. 301; Librairie nouvelle, 1876): «Nous sommes amoureux à vingt ans... et nous cessons de l’être à cinquante. Pendant ces vingt années...»

Dans les Petites Misères de la vie conjugale (p. 135; Librairie nouvelle, 1862), une amusante phrase que je me borne à indiquer: «Le diable aime surtout à mettre sa queue...»

Alphonse Karr, qui était très ferré sur l’horticulture, qui a même exercé la profession de jardinier-fleuriste à Nice et à Saint-Raphaël, a plus d’une fois relevé, dans ses Guêpes, les erreurs commises par les romanciers, ses confrères, dans leurs descriptions des fleurs. Ainsi il reproche à Balzac ses «azalées qui grimpent et tapissent les maisons» (Ibid., août 1843, t. V, p. 6 et 10); — à Jules Janin son «œillet bleu» (Ibid., janvier 1844, t. V, p. 86); — à George Sand ses «chrysanthèmes bleus» (Ibid.); — etc.

Les Contes drolatiques passent, et peut-être avec raison, pour le chef-d’œuvre purement littéraire de Balzac; c’était l’avis de Barbey d’Aurevilly (Cf. Romanciers d’hier et d’avant-hier, p. 15 et 37), et l’opinion de Balzac lui-même: malgré l’insuccès complet de ces Contes lors de leur apparition, «il croyait qu’à défaut de ses autres œuvres, ils suffiraient pour le sauver de l’oubli» (Mme Surville, Balzac, p. 145). Or, si habile et si savant que soit le style archaïque de ces Contes, il est des endroits qui trahissent l’époque moderne, celui-ci, par exemple: «Ce grand et noble curé n’estoit pas fort que de là» (Premier dixain, Le Curé d’Azay, p. 279; Librairie nouvelle, 1859). Ne pas que, dans le sens actuel, — «n’était pas fort seulement que de là», — est une locution illogique, fautive et moderne: elle n’apparaît, dans notre langue, que vers la fin du dix-huitième siècle: voir ci-dessus, Préambule, p. 14-15, note; et Littré, article Que, Remarque 1.: «Ne pas que ou ne point que, anciennement, équivalait à ne... que, le mot pas ou point étant explétif.

Et ne l’auront point vue obéir qu’à son prince (Corneille, Horace, III, 6)

signifie: Et ne l’auront vue obéir qu’à son prince, et non: Et ne l’auront point vue obéir seulement à son prince.»

Une particularité qui a droit de surprendre les lecteurs de La Comédie humaine, particularité étonnante chez un écrivain qui s’est tant occupé d’affaires litigieuses et de questions judiciaires, c’est que Balzac, bien qu’il eût débuté par être clerc d’avoué, n’avait, en 1845, à l’âge de quarante-six ans, jamais entendu plaider, jamais, donc, serait-on en droit d’inférer, assisté à une séance de tribunal: «Je n’avais jamais entendu plaider, et je suis resté pour entendre Crémieux, qui a fort bien parlé.» (Lettre à Mme Hanska, 14 décembre 1845; Correspondance, t. II, p. 188.) Et cependant nous lisons, dans une Notice sur la fondation et le but de la Société des gens de lettres (p. 2; Paris, imprimerie Charles Blot, s. d. ni nom d’édit.), que «le premier procès mémorable (engagé par la Société des gens de lettres contre les journaux ayant illicitement reproduit des feuilletons) fut plaidé à Rouen par Honoré de Balzac. Le grand romancier s’improvisa l’avocat de ses confrères... Et cela par une délégation, que lui avait donnée le Comité, du 11 octobre 1839. M. Honoré de Balzac obtint gain de cause...»

Signalons, en passant, l’abus excessif que fait Balzac de la conjonction car; nous la voyons répétée souvent trois ou quatre fois dans la même page (Cf. Ursule Mirouet, Librairie nouvelle, 1857, passim et notamment p. 15, 16, 19... 166, 217, etc.; — L’Envers de l’histoire contemporaine, Librairie nouvelle, 1860, passim, principalement p. 161, 163, 171... 203, 221; — etc.); — et aussi une formule, précaution oratoire, très fréquente chez Balzac, et dont la tournure seule varie, souvent même fort peu: «Maintenant, il est nécessaire d’expliquer... Ici peut-être est-il nécessaire de faire observer... Ces menus détails sont indispensables pour comprendre... Avant d’aller plus loin, il est utile de raconter... Peut-être n’est-il pas superflu d’ajouter...», etc. (Cf. La Cousine Bette, Librairie nouvelle, 1856, p. 32, 33, 67, 106, 126, etc.; — Ursule Mirouet, Librairie nouvelle, 1857, p. 22, 72, 87, etc.; — Les Paysans, Librairie nouvelle, 1857, p. 51, 93, 97, etc.; — Les Chouans, Librairie nouvelle, 1859, p. 6, 15, 179, 194, 349, etc.)

***

Philarète Chasles (1799-1873), dans ses très curieux Souvenirs d’un médecin (traduits de Samuel Warren; Librairie nouvelle, 1855, p. 51), nous montre des gens rassemblés le soir au coin du feu, vidant leur tasse de thé «sans mot dire, et se retirant après une heure de cet innocent entretien».

«Ce sabre est le plus beau jour de ma vie!»

Cette solennelle et célèbre déclaration de Joseph Prudhomme a son pendant dans une autre phrase que l’historien de Joseph Prudhomme, Henri Monnier (1799-1877), attribue à un maire de village, nouvellement élu:

«Mes amis, jamais je n’oublierai l’honneur que vous avez fait à mes cheveux blancs en les mettant à votre tête!» (Cf. Le Rappel, 10 janvier 1877.)

A un mari dont la femme a mis au monde plusieurs filles et qui vient enfin d’accoucher d’un garçon, un personnage du Coq du Clocher (chap. 3, p. 26; M. Lévy, 1856) de Louis Reybaud (1799-1879) adresse ses félicitations en ces termes:

«A la bonne heure! Vous avez eu la main heureuse cette fois!»

Frédéric Soulié (1800-1847) se vantait d’écrire ses romans sans préparer de plan, de «jeter la plume au vent et suivre le chemin où elle mène» (Le Magnétiseur, p. 74; Librairie nouvelle, 1857). On ne s’aperçoit que trop de ce manque de préparation et de soin à l’incohérence et la confusion qui règnent dans nombre de ses récits. Et ce qu’il y a de plus drôle, c’est que souvent, de son propre aveu ou par la bouche de ses personnages, l’auteur reconnaît et proclame le gâchis.

«Vous ne me comprenez pas! s’écria le général, et moi-même, dans ce chaos d’événements, de doutes, d’incertitudes, je ne sais si je me comprends.» (Le Magnétiseur, p. 154.)

«Les événements de la vie de Justine expliquent suffisamment, du moins je le pense, la brutalité et l’incohérence de ses confidences... Qu’on veuille donc bien lire ce qui va suivre avec le souvenir de ce que je viens de dire, et on s’expliquera peut-être cette incohérence d’opinions, ce chaos de principes opposés jeté à travers cette narration.» (Les Drames inconnus, t. I, p. 367 et 369; Librairie nouvelle, 1857.)

«C’est un enchevêtrement du diable (que cette intrigue, reprit Molinos), je vous prie d’y faire attention.» (Ibid., t. IV, p. 244.)

«Écoute, maître, dit le Diable, si tu me fais mêler toutes ces histoires l’une avec l’autre, non seulement nous n’y comprendrons rien, mais encore nous n’en finirons pas.» (Les Mémoires du Diable, t. III, p. 274; M. Lévy, 1877.)

En effet, comment voulez-vous vous y retrouver dans un imbroglio de ce genre:

«... Il nous avoua que cette correspondance n’avait d’autre but que de cacher celle qu’il avait directement avec une novice du nom de Juliette. Ce fut dans ce même souper qu’un certain comédien, nommé Gustave, m’apprit que cette Juliette n’était autre que la fille de Mariette, laquelle Mariette se cachait à Auterive sous le nom de Mme Gelis, tandis que Jeannette avait pris celui de Juliette.» (Ibid., p. 262.) Et notez que nous n’avons là qu’un faible fragment de l’intrigue générale, et que «toutes ces histoires ne font que se mêler l’une avec l’autre».

Voici quelques phrases bizarres de Frédéric Soulié:

«Son œil, à demi fermé, vibrait et haletait, pour ainsi dire, lançant autour d’elle des regards trempés de volupté.» (Ibid., p. 296.)

«Ce n’était plus ce jeune sous-lieutenant décoré sur le champ de bataille, changeant d’épaulettes à chaque campagne; un de ces soldats intrépides qui, si vite qu’ils montent, pourraient planter chaque échelon de leur fortune dans un trou de blessure.» (Le Magnétiseur, p. 215.)

«Celui-là qui s’épuise à scalper les fibres les plus tendres du cœur humain pour dire le secret de ses plus imperceptibles mouvements...» (La Lionne, p. 221; Librairie nouvelle, 1856.)

«Une main infernale et impitoyable s’est étendue sur votre destinée. Cette main sait préparer le poison de la calomnie comme elle sait pousser ses esclaves au crime.» (Ibid., p. 351.)

«C’était une figure de reine et une taille de nymphe qui parlait ainsi.» (Diane et Louise, dans le volume Le Maître d’école, p. 298; Librairie nouvelle, 1859.)

Je ne sais plus qui disait, sans doute après avoir lu ces phrases: «Frédéric Soulié? Il écrit comme ma savate!»

Frédéric Soulié place Aix-les-Bains, non en Savoie, mais dans les Pyrénées (Les Mémoires du Diable, t. II, p. 189; M. Lévy, 1863), et il nous parle de Rome, qu’il avait l’intention d’«aller voir», mais qu’il n’a jamais vue, de la plus fantaisiste façon: il plante des arbres, «des arbres grillés» sur le Corso, qui n’est bordé que de maisons, et la place Navone ne cesse pas pour lui d’être la place Nivone. (Le Magnétiseur, p. 39, 40, 42, 45, 48...)

A l’exemple de la pelle qui vitupère le fourgon, Soulié, qui a tant écrit de romans-feuilletons où défilent des personnages de toute catégorie, fait, par allusion à Eugène Sue, mais sans le nommer, ni lui ni ses Mystères de Paris, une acerbe critique de ce genre d’ouvrages: «Il se créera bientôt une littérature consacrée à l’histoire de la loge, de la mansarde, du cabaret; les héros en seront des portiers, des marchands d’habits, des revendeuses à la toilette; la langue sera un argot honteux, les mœurs des vices de bas étage, les portraits des caricatures stupides...» (Les Mémoires du Diable, t. I, p. 285; M. Lévy, 1861.)

Dans son roman Le Secret d’une renommée, suivi de La Tache originelle (Librairie nouvelle, 1859), Stéphen de la Madelaine (1801-1868) ne se contente pas de faire souffler en Lorraine le méridional et méditerranéen sirocco: «A Metz,... on dirait que le vent de sirocco, qui souffle des montagnes environnantes pendant dix mois de l’année...» (p. 169), il abuse de ces métaphores astronomiques:

«Cet homme était une étoile détachée du firmament de la célébrité; peut-être la plus radieuse de toutes.» (Page 125.)

«Bernard Cadussias, ci-devant marquis de Rochebrune..., l’une des étoiles de la littérature française, était installé chez le patron en qualité de garde forestier.» (Page 156.)

«Il était, comme tout le monde le savait, marquis de Rochebrune,... un astre tombé du firmament littéraire. Mais l’étoile qui avait caché ses feux sous la bruyère des montagnes ne voulait plus remonter à l’empyrée», etc. (Page 159.)

Mérimée (1803-1870), si réputé cependant pour la pureté de son style, écrit à plusieurs reprises: le Dante, du Dante (Colomba, p. 30; Charpentier, 1862), et, dans ce même roman (p. 31), nous rencontrons cette phrase bizarre: «Colomba poussa un soupir,... enfin, mettant la main sur ses yeux, comme ces oiseaux qui se rassurent et croient n’être point vus quand ils ne voient point eux-mêmes, chanta, ou plutôt déclama...»

III

Alexandre Dumas père. Rôle des serpents et autres animaux dans ses romans. Anachronismes, étourderies et drôleries. Abus du dialogue.

Charles de Bernard. A quel âge est-on un vieillard? — Eugène Sue. — Émile Souvestre.

Alexandre Dumas père (1803-1870), qui a tant écrit, ou tant publié, est, par suite, le romancier chez qui l’on découvrirait peut-être le plus de bévues, d’anachronismes et de drôleries. Les Mohicans de Paris, notamment, renferment quantité de descriptions et de remarques étonnantes, stupéfiantes, et il y a des chapitres (le cinquante-cinquième, par exemple, intitulé To die, to sleep) qui serait à citer à peu près in extenso: «Devant Dieu, vers lequel nous allons monter, nous tenant par la main, je jure de t’aimer, ô Colomban! à travers les mondes inconnus! Dussé-je, en franchissant le seuil de ce monde, être plongée avec toi dans la fournaise ardente que la religion catholique promet à ses damnés... je jure de t’aimer au milieu des flammes des fournaises! Dussé-je...», etc.

«Le cœur du jeune Breton que nous avons appelé Colomban était un pur diamant à quatre facettes: la bonté, la douceur, l’innocence et la loyauté.» (Chap. 40.)

«... Et sans doute eussent-ils passé la journée ensemble à presser les mamelles de cette féconde Isis qu’on appelle l’Amour, si le nom de Colomban, deux fois répété par une voix fraîche, n’eût retenti dans l’escalier.» (Ibid.)

«Salvator déposa sur le front de la jeune fille un baiser aussi chaste que le rayon de lune qui l’éclairait...» (Chap. 136.)

«Le comte eût voulu résister sans doute, mais il était dominé par la grandeur d’aspect de la jeune femme. Il jeta sur elle un regard de serpent forcé de fuir, et, les mâchoires serrées, les poings crispés... — Eh bien, soit, madame, dit-il; adieu!» (Chap. 142.)

Remarquons à ce propos que les comparaisons avec les serpents, vipères et aspics sont très fréquentes chez Dumas:

«Cette reine sentait, comme on sent un serpent sortir des bruyères où votre pied l’a réveillé...» (Ange Pitou, t. II, p. 4; C. Lévy, s. d.)

«A cette seule idée qui la brûlait comme la morsure dévorante de l’aspic, Marie-Antoinette s’étonnait...» (Ibid.)

«Andrée, tressaillant comme si une vipère l’eût mordue au cœur...» (Ibid., t. II, p. 75.).

«Danton se sentit perdu, perdu comme le lion qui aperçoit à deux doigts de ses lèvres la tête hideuse du serpent.» (Ibid., t. II, p. 186.)

«On eût dit qu’il avait marché sur un aspic.» (Ibid., t. II, p. 283.)

«L’amour-propre est une vipère endormie, sur laquelle il n’est jamais prudent de marcher.» (Ibid., t. II, p. 326.)

Les comparaisons avec les autres animaux ne sont pas rares non plus:

«Villefort n’était plus cet homme dont son exquise corruption faisait le type de l’homme civilisé; c’était un tigre blessé à mort qui laisse ses dents brisées dans sa dernière blessure» (sic) (Le Comte de Monte-Cristo, t. VI, p. 184; chap. 14, Expiation; C. Lévy, s. d.)

«Villefort... se traîna vers le corps d’Édouard (un enfant), qu’il examina encore une fois avec cette attention minutieuse que met la lionne à regarder son lionceau mort.» (Ibid., t. VI, p. 184.)

«Danglars ressemblait à ces bêtes fauves que la chasse anime, puis qu’elle désespère, et qui, à force de désespoir, réussissent parfois à se sauver.» (Ibid., t. VI, p. 255, chap. 19, Le pardon.)

Dans ce même roman de Monte-Cristo (t. VI, p. 188, chap. 14), on lit cette phrase amusante: «Villefort sentit ses pieds prendre racine, ses yeux se dilatèrent à briser leurs orbites..., les veines de ses tempes se gonflèrent d’esprits bouillants qui allèrent soulever la voûte trop étroite de son crâne et noyèrent son cerveau dans un déluge de feu.»

Remarquer que cette sentence ou prière que Monte-Cristo avait inscrite sur les murs de son cachot, au château d’If (t. VI, p. 216, chap. 16, Le Passé): «Mon Dieu! Conservez-moi la mémoire!» est textuellement la même que celle qui termine le Conte de Noël, Le Possédé, de Dickens (in fine): «Seigneur, conservez-moi la mémoire!»

Dans Les Trois Mousquetaires, le même billet, l’attestation remise à Milady par Richelieu, reparaît à trois endroits du récit, mais avec des changements de texte et des dates différentes. Dans le chapitre 15 (2e partie), Scène conjugale, ledit papier est daté du 3 décembre 1627; — dans le chapitre 17, Le Conseil des Mousquetaires, il est daté du 5 décembre 1627; — et dans la Conclusion du roman, il porte la date du 5 août 1628, et il a perdu en route tout un membre de phrase.

«Montalais sentit le rouge lui monter au visage en flammes violettes,» lisons-nous dans Le Vicomte de Bragelonne (t. III, p. 379; chap. 38, Fin de l’histoire d’une naïade...; C. Lévy, s. d.)

«Saint Louis avait eu pour ministre un prêtre, le digne abbé Suger», prétend Dumas dans Les Compagnons de Jéhu (p. 52). Or, Suger est mort en 1152 et saint Louis ne naquit qu’en 1215.

Autres anachronismes.

Dans La Tulipe noire (Chap. 20, Ce qui s’était passé...), dont l’action se déroule en Hollande, au dix-septième siècle, du temps des frères de Witt, un des personnages, oubliant que Lavoisier n’a pas encore déterminé la composition de l’eau et ne naîtra qu’au siècle suivant, nous annonce, par une miraculeuse divination, que «l’eau est composée de trente-trois parties d’oxygène et de soixante-six parties d’hydrogène».

Dans Le Chevalier d’Harmental, dont l’action se passe en 1718, un des personnages, le bonhomme Buvat, apprend au cardinal Dubois que sa pupille «peint comme Greuze», — qui devait naître seulement sept ans plus tard, en 1725. Et, de sa chambre, le même Buvat aperçoit l’illumination des galeries du Palais-Royal, — galeries qui ne seront construites que soixante ou soixante-dix ans plus tard, par Philippe-Égalité. (Cf. Le Journal, 9 mars 1899.)

«Holà, mon bonhomme! cria d’Artagnan à un paysan qui travaillait son champ de pommes de terre.» (Les Trois Mousquetaires, dans le journal Le Voleur, 7 mars 1889, p. 155.) D’Artagnan naquit en 1611, mourut en 1673, et la culture de la pomme de terre ne s’est propagée en France qu’au dix-huitième siècle, avec Parmentier (1737-1813).

«Vous êtes, dit Colbert, aussi spirituel que M. de Voltaire.» (Le Vicomte de Bragelonne, même source.) Colbert: 1619-1683; Voltaire: 1694-1778. Colbert a peut-être voulu dire: que M. de Voiture (1598-1648).

Dans San Felice, apparaît un accoucheur, tenant un mouchoir entre ses dents, dans lequel pèse le nouveau-né de tout son poids (six livres et demie), et ledit accoucheur tient un pistolet dans chaque main. Dans cette position, aussi dramatique qu’embarrassante, il fondit tête baissée au milieu de la population en criant, les dents serrées: «Place à l’enfant de la morte!» Même en italien, ajoute le journal à qui j’emprunte cet extrait, la phrase dut être bien difficile à prononcer.» (Le Courrier Saïgonnais, Saïgon, 10 décembre 1912.)

Dans Le Collier de la Reine (t. II, p. 51), don Manoel discute avec le joaillier Boehmer, et, pour bien exprimer la surprise qu’éprouva le noble étranger aux explications du marchand, Dumas écrit: «Ah! ah! dit don Manoel en portugais».

«Le cardinal devina qu’il était tombé dans le piège de cette infernale oiseleur», au dire de Dumas dans le même roman (chap. 30), et en parlant de l’astucieuse Mme de la Motte.

Et ces vers du drame de Christine:

Comme au haut d’un grand mont le voyageur lassé Part tout brûlant d’en bas, puis arrive glacé, Sans qu’un éclair de joie un seul instant y brille, User à le rider son front de jeune fille, Sentir une couronne en or, en diamant, Prendre place, à ce front, d’une bouche d’amant.

«Un voyageur, dit Louis de Loménie, qui, au haut d’un grand mont, part tout brûlant d’en bas; une couronne qui prend place à un front d’une bouche, voilà, certes, un atroce jargon.» (Cf. Eugène de Mirecourt, Alexandre Dumas, p. 40.)

Dans ses Mémoires surtout, souvent si intéressants et si vivants, dont les premiers volumes, consacrés à l’enfance et à la jeunesse de l’auteur passées à Villers-Cotterets, sont particulièrement captivants, Alexandre Dumas s’abandonne volontiers à ses intempérances, négligences, hâbleries et singularités de langage.

A l’île Saint-Domingue, nous assure-t-il (t. I, p. 14), «l’air est si pur, qu’aucun reptile venimeux n’y saurait vivre. Un général, chargé de reconquérir Saint-Domingue, qui nous avait échappé, eut l’ingénieuse idée, comme moyen de guerre, de faire transporter de la Jamaïque à Saint-Domingue toute une cargaison de reptiles, les plus dangereux que l’on pût trouver. Des nègres charmeurs de serpents furent chargés de les prendre sur un point et de les déposer sur l’autre. La tradition veut qu’un mois après, tous ces serpents eussent péri, depuis le premier jusqu’au dernier.»

«Mon père avait eu un cheval tué sous lui; un second (cheval) avait été enterré par un boulet.» (Tome I, p. 92 et 96.)

«... Non, cher abbé,... je ne fus point l’homme de la pratique religieuse. Il y a même plus, cette fois où je m’approchai de la sainte table fut la seule; mais... quand la dernière communion viendra à moi comme j’ai été à la première, quand la main du Seigneur aura fermé les deux horizons de ma vie, en laissant tomber le voile de son amour entre le néant qui précède et le néant qui suit la vie de l’homme, il pourra, de son regard le plus rigoureux, parcourir l’espace intermédiaire, il n’y trouvera pas une pensée mauvaise, pas une action que j’aie à me reprocher.» (Tome II, p. 31.)[41]

«... Au caillou qui s’approche de la rose, et à qui il reste le parfum de la reine des fleurs.» (Tome II, p. 298.)

«En moins de dix minutes, le renard avait étranglé dix-sept poules et deux coqs. Dix-neuf fois homicide!» (Tome III, p. 72.)

«Ernest s’empressa de nous apporter la cire tout allumée (pour cacheter des lettres)... Je pris la cire d’une façon si gauche, je l’allumai d’une manière si naïve...» qu’il oublie qu’Ernest vient, à l’instant même, de la lui apporter tout allumée. (Tome III, p. 207.) A moins que la cire ne se soit éteinte, et qu’il ait fallu la rallumer.

«... Cette fatalité qui pousse les hommes vers le lieu où il est écrit d’avance qu’ils doivent mourir.» Fatalité bien singulière. (Tome IV, p. 192.)

Dans le tome VII (p. 272), Alexandre Dumas cite la phrase suivante empruntée à une description de la bataille d’Austerlitz, dont il ne nomme pas l’auteur: «Vingt-cinq mille Russes étaient rangés en bataille sur un vaste étang gelé; Napoléon ordonna que le feu fût dirigé contre cet étang. Les boulets brisèrent la glace, et les vingt-cinq mille Russes mordirent la poussière.»

Tome X, p. 112, il attribue à Chateaubriand cette étrange phrase: «J’ai marché sans le vouloir, comme un rocher que le torrent roule; et maintenant voilà que je me trouve plus près de vous que vous de moi.»

Il raconte (t. VIII, p. 8) qu’un aéronaute de ses amis, du nom de Petin, s’imaginait avoir résolu, de la façon suivante, le grand problème de la navigation aérienne: «Petin raisonnait ainsi: La terre tourne; dans ce mouvement de rotation sur elle-même, elle présente successivement tous les points de sa surface déserte ou habitée. Or, quelqu’un qui s’élèverait jusqu’aux dernières couches de l’air ambiant, et qui trouverait le moyen de s’y fixer, descendrait en ballon sur la ville du globe où il lui plairait de toucher terre; il n’aurait qu’à attendre que cette ville passât sous ses pieds; il irait de la sorte aux antipodes en douze heures, et, cela, sans fatigue aucune, puisqu’il ne bougerait pas de sa place, et que ce serait la terre qui marcherait pour lui.» Ce brave Petin oubliait que la terre, dans son mouvement de rotation, l’entraînerait forcément avec elle, et que, si haut qu’il s’élevât, il lui serait impossible d’échapper à ce mouvement et de demeurer immobile.

Dans un autre ouvrage publié par Alexandre Dumas, et qui porte son nom, «Impressions de voyage, De Paris à Sébastopol, par le docteur Félix Maynard, publié par Alexandre Dumas» (Librairie nouvelle, 1855), on trouve, dans l’Avant-propos (p. 3), la plus singulière, la plus abracadabrante théorie de la télégraphie électrique qu’il soit possible d’imaginer. L’auteur se figure que, pour transmettre une dépêche télégraphique, on commence par la faire dissoudre dans le liquide de la pile... «Une batterie électrique (?) est établie là-bas auprès des batteries de siège. Nos généraux font dissoudre leurs dépêches dans le liquide de cette pile, puis des fils métalliques s’imprègnent de ce liquide, charrient les pensées et les mots qu’il contient à travers les profondeurs de la mer Noire et les plaines du continent...»

Avec Ponson du Terrail, dont nous parlerons bientôt, Alexandre Dumas père est un des romanciers qui ont le plus délayé le dialogue et tiré à la ligne. Un de leurs trucs habituels, à tous deux, est de faire répéter, par un ou plusieurs des interlocuteurs, la question posée. Exemples:

«... J’étais bien sûr que vous ne vouliez pas la guerre par les mêmes motifs que moi!

— Alors, voyons les vôtres!

— Les miens? demanda le roi.

— Oui, répondit Marie-Antoinette, les vôtres.»

(Ange Pitou, t. I, p. 326.)

«Je le quitte.

— Qui cela?

— Dame! quelqu’un de votre connaissance.

— De ma connaissance, à moi?

— Oui.

— Et comment...»

(Ibid., t. I, p. 336.)

«Son prétendu sommeil magnétique est un crime.

— Un crime!

— Oui, un crime, continua la reine...»

(Ange Pitou, t. II, p. 19.)

«J’appelle aristocrates des personnes de votre connaissance.

— De ma connaissance?

— De notre connaissance? dit la mère Billot.

— Mais qui donc cela? insista Catherine.

— M. Berthier de Sauvigny, par exemple.

— M. Berthier de Sauvigny?

— Qui vous a donné...

— Eh bien?

— Eh bien, j’ai vu...»

(Ibid., t. II, p. 230-231.)

Terminons en racontant, d’après le journal Le National (16 mars 1885), que l’auteur des Trois Mousquetaires «avait une cuisinière étonnante: elle était arrivée à écrire son nom de Sophie, sans employer une seule des lettres composant ce mot. Elle l’orthographiait ainsi: Çaufy. Son patron restait en admiration devant cette trouvaille. Il y avait de quoi[42]».

***

Charles de Bernard (1804-1850), que l’on a qualifié, à tort ou à raison, de disciple ou d’imitateur de Balzac, emploie parfois à satiété le mot vieillard, et l’applique même à des personnages qui n’ont pas atteint soixante ans. Voir, par exemple, Le Nœud gordien (M. Lévy, 1858), où ce mot reparaît continuellement: Pages 43, 44, 45, 56, 57, 58, 59, 60, 61, 62, 64, 65, etc. Dans Le Gentilhomme campagnard (t. II, p. 264; M. Lévy, 1857), nous trouvons même vieillard au féminin: «la vieillarde avait raison».

Les romans de Charles de Bernard nous offrent çà et là quelques termes tombés en désuétude, ou supprimés et remplacés par d’autres mots: billets de visite, pour cartes de visite: «Il tira d’une poche de son gilet un de ses billets de visite... La femme de chambre entra en tenant à la main un billet de visite...» (Les Ailes d’Icare, p. 188 et 270; M. Lévy, 1857); — surtout, pour pardessus ou manteau: «Il portait, par-dessus des habits de deuil, un surtout de peau de bique» (Un Beau-Père, t. I, p. 195; M. Lévy, 1859); surtout, avec cette acception, a été employé par Voltaire, Saint-Simon, etc. (Cf. Littré); — cigarite, pour cigarette: «Il semblait exclusivement occupé de la confection d’une cigarite» (La Chasse aux amants, dans La Peau du lion, p. 296; M. Lévy, 1860).

Et cette plaisante phrase du même romancier: «Sans état (sans fortune)... ne possédant de terre que ce qu’en peuvent contenir les vases de fleurs de leur salon, ces parias vivent en pachas.» (Les Ailes d’Icare, p. 65.)

«Ah! vous vous êtes dit, s’écrie un des personnages d’Eugène Sue (1804-1857): «Je m’en vais mettre les fers au feu pour tirer les vers du nez de Mme Barbançon, afin de voir ce qu’elle a dans le ventre!» (L’Orgueil, t. I, p. 94; Marpon, s. d.) Et plus loin (p. 199), le même écrivain nous apprend que «le seuil de la porte d’Erminie était vierge des pas d’un homme».

Autres métaphores, dues, celles-ci, à Émile Souvestre (1806-1854): «Le souvenir de Cécile venait bien, de loin en loin, combattre ces amertumes, mais je l’écartais alors brusquement, comme on écarte la main d’un ami au moment du désespoir; ou bien, tournant la coupe du côté de l’absinthe, je cherchais dans ce souvenir lui-même un nouveau motif de mépriser les hommes... Mon cœur ressemblait à un nid de vipères, dressant contre le monde leurs gueules gonflées de venin.» (Deux Misères, p. 80-81; M. Lévy, 1859.)

Dans Un Philosophe sous les toits (p. 49; M. Lévy, 1857), Souvestre, comme nous l’avons noté déjà (Préambule, p. 10), dit qu’«il semble que chacun, surpris à l’improviste, perde le caractère...» Quand on est surpris, c’est généralement à l’improviste. C’est ce que Molière aussi a oublié dans Don Garcie de Navarre (V, 6):

...cette gaieté Surprend au dépourvu toute ma fermeté.

IV

Alphonse Karr. Abus du tiret. — Galoppe d’Onquaire. — Jules Sandeau. Fréquentes comparaisons avec les animaux. — Barbey d’Aurevilly, jugé par Flaubert, par Champfleury.

Amédée Achard. Encore les comparaisons avec les serpents et autres animaux. — Eugène Fromentin. — Octave Feuillet. Le qualificatif adorable.

L’emploi très fréquent, presque à chaque ligne, du tiret ou moins (en langage typographique), et autrement que pour indiquer un changement d’interlocuteurs dans le dialogue, est une des singularités de style d’Alphonse Karr (1808-1890). Voyez, par exemple, son roman Raoul (M. Lévy, 1859): «On porte le cadavre dans sa chambre — on le met dans son lit; — Marguerite — s’assied près du lit, — reste les yeux fixés sur lui, — et ne prononce plus une parole, — n’entend rien, — ne répond à rien; elle est anéantie, — elle ne s’occupe de rien de ce qui se passe. — Le maire et un médecin viennent constater le décès, — on veut lui adresser quelques paroles de condoléance, — on ne les achève pas, tant il est visible qu’elle n’entend pas; — il semble qu’il y ait deux morts dans cette chambre.» (Page 313.) «... La douleur de Marguerite est calme, — elle attend; — elles n’évitent ni l’une ni l’autre de parler de Raoul; — loin de là, — elles s’entourent de tout ce qui le rappelle, — et en parlent sans cesse.» (Page 318.)

Et tout le volume et maints autres ouvrages d’Alphonse Karr sont ainsi émaillés de tirets inutiles.

On trouve dans Alphonse Karr (Les Guêpes, t. II, p. 68; octobre 1840; M. Lévy, 1883) le mot restaurant dans le sens de restaurateur: «Le restaurant de la prison est un homme fort zélé...» De même, jadis, le mot roman a été employé dans le sens de romancier. «Vous voyez ici les romans, qui sont des espèces de poètes, et qui outrent également le langage de l’esprit et celui du cœur.» (Montesquieu, Lettres persanes, 137, t. II, p. 105 et 165; édit. André Lefèvre.)

Je cueille dans Les Guêpes (t. II, p. 287; juin 1841) cette anecdote:

«Cela me rappelle un pauvre diable que l’on mit une fois en route pour l’Italie. — Après lui avoir persuadé que la végétation était, sur cette terre bénie, toute différente de ce qu’elle est dans les autres pays, que les arbres y produisent naturellement une foule d’objets qui ne naissent en France qu’à force de travail et de main-d’œuvre: «Tu y verras, lui disait-on, — le saucissonnier, c’est-à-dire l’arbre qui produit des saucissons, — la variété à l’ail est fort rare; — tu y verras le bretellier, c’est-à-dire l’arbre à bretelles: elles sont mûres vers la fin de septembre; — tu m’en rapporteras une paire; — mais ne va pas prendre des bretelles sauvages qui ne durent rien». — Toujours est-il qu’il en devint fou.»

Et, encore dans Les Guêpes (t. VI, p. 269, mai 1848), cette phrase drolatique: «Non seulement ce parti (le parti républicain) a commis d’intolérables excès, mais encore il a ouvert la porte à sa queue, qu’il a en vain essayé de rompre, — mais cette queue, comme celle du serpent, se réunit au corps malgré lui ou veut le percer comme celle du scorpion; — elle professe le pillage et prône la guillotine; — » etc.

«Un dimanche d’automne, j’étais en chasse avec un de mes amis», écrit, dans Le Diable boiteux au village (p. 165; Librairie nouvelle, 1860), le romancier Galoppe d’Onquaire (1810-1867), un fin et spirituel lettré, qui a eu son temps de vogue.

Cette locution, qui n’a d’ailleurs rien d’incorrect, se retrouve dans La Louve (Prologue, IV), de Paul Féval (1817-1887); — dans La Fiammina (I, 2) de Mario Uchard (1824-1893); — dans la nouvelle Hautot père et fils de Guy de Maupassant (1850-1893) (dans le volume intitulé La Main gauche, p. 68); — dans Chante-Pleure (p. 142), d’Émile Pouvillon (1840-1906): «Roger était en chasse depuis le matin; Mademoiselle à son piano...»; — etc.

Tout comme Alexandre Dumas père dans Ange Pitou, et Amédée Achard dans Belle-Rose, que nous verrons tout à l’heure, Jules Sandeau (1811-1883), dans son roman Catherine (M. Lévy, 1859), se plaît à comparer ses personnages à tel ou tel animal:

«Catherine bondit sur sa chaise comme un faon sur les vertes pelouses.» (Page 15.)

«La petite fée se prit à bondir comme un chevreau.» (Page 33.)

«Claude gémissait comme un hibou dans son trou solitaire.» (Page 85.)

«Tout d’un coup, s’échappant comme une gazelle, Catherine descendit quatre à quatre les marches de l’escalier...» (Page 99.)

«Claude, rasant la muraille comme une chauve-souris...» (Page 101.)

«Claude, doux et résigné comme un mouton qu’on mène à la boucherie...» (Page 103.)

«La petite fée tressaillit et dressa les oreilles, comme au fond des bois une biche...» (Page 161.)

«Ainsi qu’une colombe atteinte dans son vol... la petite vierge...» (Page 162.)

«Robineau se retira,... en jetant un regard d’hyène au jeune vicomte.» (Page 238.)

Etc., etc.

Ce qui n’empêche pas Jules Sandeau de commettre parfois de grosses erreurs à propos des animaux qu’il mentionne, comme lorsqu’il qualifie les carpes de «cétacés». (Catherine, p. 60.)

***

Gustave Flaubert ne pouvait souffrir Barbey d’Aurevilly (1811-1889), qui, comme lui, était Normand, et, comme lui, avait la passion du style. «... Lisez donc Fromont et Risler de mon ami Daudet, et Les Diaboliques de mon ennemi Barbey d’Aurevilly, écrit-il à George Sand (Lettre du 2 décembre 1874; Correspondance, t. IV, p. 207). C’est à se tordre de rire. Cela tient peut-être à la perversité de mon esprit, qui aime les choses malsaines, mais ce dernier ouvrage m’a paru extrêmement amusant; on ne va pas plus loin dans le grotesque involontaire.»

Et dans une lettre à Maupassant (sans date, t. IV, p. 380): «Te souviens-tu que tu m’avais promis de te livrer à des recherches dans Barbey d’Aurevilly (département de la Manche). C’est celui-là qui a écrit sur moi cette phrase: «Personne ne pourra donc persuader à M. Flaubert de ne plus écrire?[43]» Il serait temps de se mettre à faire des extraits dudit sieur. Le besoin s’en fait sentir.»

Longtemps avant cette lettre, classée, dans la Correspondance de Flaubert, sous la rubrique de 1880, Champfleury avait commencé à faire et à publier de ces extraits. Dans son dernier chapitre du Réalisme (p. 286-320; M. Lévy, 1857), il s’est plu à relever tout ce qui l’avait choqué dans les deux volumes d’Une Vieille Maîtresse, et la liste de ses critiques occupe plus de trente pages. Je me contenterai d’une citation empruntée à cette copieuse étude: «Mme de Mendoze avait la lèvre roulée que la maison de Bourgogne apporta en dot, comme une grappe de rubis, à la maison d’Autriche. Issue d’une antique famille du Beaujolais, dans laquelle un des nombreux bâtards de Philippe le Bon était entré, on reconnaissait au liquide cinabre de sa bouche les ramifications lointaines de ce sang flamand qui moula pour la volupté la lèvre impérieuse de la lymphatique race allemande, et qui, depuis, coula sur la palette de Rubens. Ce bouillonnement d’un sang qui arrosait si mystérieusement ce corps flave et qui trahissait tout à coup sa rutilance sous le tissu pénétré des lèvres... était le sceau de pourpre d’une destinée.» (Une Vieille Maîtresse, t. I, p. 50; Lemerre, 1886.)

Dans un autre volume de Barbey d’Aurevilly, L’Amour impossible et La Bague d’Annibal (Lemerre, 1884), je rencontre deux phrases dignes également, et pour des motifs différents, d’être mentionnées:

«Il fut probablement décidé aussi par la beauté de cette blanche personne... Et comment n’eût-il pas plongé sa lèvre avec un certain frémissement dans l’écume légère et savoureuse de ce sorbet virginal?» (Page 93.)

«Sur bien des points, quoique sensibles, ces hommes se rapprochent des opinions de ce faux et abominable Prophète (Mahomet) qui n’eut sur les femmes que des idées dignes d’un conducteur de chameaux.» (Page 244.)

Dans Romanciers d’hier et d’avant-hier (Paul Féval, p. 115; Lemerre, 1904), Barbey d’Aurevilly écrit, avec sa hardiesse coutumière: «Beaumarchais avait dans le bec et dans l’esprit une vibrante paire de castagnettes, plus mordante que celles de toutes les mauricaudes de l’Espagne...»

Nous aurons occasion plus loin, dans le chapitre consacré aux Ecclésiastiques, de reparler de Barbey d’Aurevilly, à propos d’un jugement porté par lui sur Lacordaire.

***

Dans son roman Belle-Rose (librairie nouvelle, 1856), roman de cape et d’épée, qui, en son temps, a obtenu grand succès, Amédée Achard (1814-1875) abuse, lui aussi, des comparaisons empruntées à la faune terrestre.

«M. de Charny recule lentement comme un tigre vaincu.» (Page 446.)

«Il (un poulain) est doux mais farouche comme une chevrette.» (Page 477.)

«M. de Charny bondit vers lui comme un tigre.» (Page 495.)

«M. de Charny lui jeta un regard de vipère.» (Page 496.) Qu’est-ce qu’un regard de vipère? Nous avons déjà, du reste, rencontré plusieurs fois cette locution sous la plume de nos romanciers. «Un regard de serpent», nous a dit Balzac; — «... de serpent forcé de fuir», a ajouté Alexandre Dumas père (Cf. ci-dessus, p. 182 et 191), et nous verrons plus loin Ponson du Terrail nous parler de «la main froide d’un serpent».

«M. de Louvois tressaillit comme un lion surpris dans son antre», continue Amédée Achard dans Belle-Rose. (Page 540.)

«Pourquoi l’avez-vous laissé fuir? s’écria-t-il. — Cet homme est une anguille, vous le savez, monseigneur.» (Page 542.)

«M. de Charny guettait dans l’antichambre comme un chat avide et patient.» (Page 544.)

«(Dans un duel)... leurs épées, rapides et flexibles, s’entrelaçaient comme des serpents lumineux.» (Page 558.)

Il serait facile aussi de relever, dans Belle-Rose, quantité de ces phrases emphatiques propres à nos romans-feuilletons, dont nous parlerons d’ailleurs plus loin avec plus de détails:

«Vous pardonner! dit-il; je ne suis pas votre juge, et je ne puis pas vous haïr. Geneviève tendit ses bras vers le ciel: Merci, mon Dieu! dit-elle; il ne m’a pas repoussée.» (Page 223.)

«Oh! vous ne l’avez jamais aimé! — Je ne l’ai pas aimé! s’écria Suzanne, qui se tordait les mains de désespoir; mais savez-vous que, depuis mon enfance, ce cœur n’a pas eu un battement qui ne soit à lui, que sa pensée est tout ensemble ma consolation et mon tourment, que je n’existe que par son souvenir, que...» (Page 269.)

«Voyez, mère de Dieu, j’assiste aux funérailles de mon cœur; je suis pleine d’angoisse, et mon âme crie vers vous dans cette solitude où je pleure. Qu’il soit heureux, sainte mère du Christ, et qu’elle soit heureuse, lui comme elle, elle comme lui, unis tous deux dans ma prière; elle est honnête, pure et radieuse comme l’un de vos anges...» (Page 293.)

Etc., etc.

Eugène Fromentin (1820-1876), l’auteur de ce gracieux roman, Dominique, qui conserve toujours ses fidèles et ses admirateurs, n’aime pas la précision et pousse la discrétion jusqu’à l’énigme et à l’obscur.

«Elle quitta Paris pour aller à des bains d’Allemagne.» (Dominique, p. 263; Hachette, 1863.) Quels bains?

«Il habitait une maison isolée sur la limite d’un village.» (Page 286.) Quel village?

«... Hier, en me montrant dans un lieu public...» (Page 293.) Quel lieu public?

Cette extrême réserve a parfois de curieuses conséquences.

«Je vais ce soir au théâtre,» dit, au chapitre 15 (p. 309), Madeleine à Dominique, toujours sans préciser ni nommer le théâtre. Néanmoins nous voyons, «à huit heures et demie, Dominique entrer dans sa loge», etc.; mais il oublie de nous apprendre comment il a deviné le nom de ce théâtre.

D’Eugène Fromentin encore cette amusante phrase: «Menant son équipage d’une main, de l’autre il fumait une cigarette...» (Une Année dans le Sahel, p. 41; Plon, 1859.)

D’Octave Feuillet (1821-1890): «Sibylle, jouant de la harpe, était généralement adorable... Le mot ange venait aux lèvres en la regardant.» (Sibylle, p. 146; M. Lévy, 1863.)

Ce qualificatif adorable, si banal et insignifiant, et si fréquemment employé: — «Une adorable paire de pantoufles» (Alexandre Dumas fils, Diane de Lys, p. 62; Librairie nouvelle, 1855); — «Un adorable petit chapeau rond» (Edmond de Goncourt, La Faustin, p. 222; Charpentier, 1882); — «La beauté de Mlle de Beaulieu était devenue adorable... Le corsage, demi-montant dans le dos, laissait voir l’adorable naissance des épaules...» (Georges Ohnet, Le Maître de Forges, p. 107 et 348; Ollendorff, 1886); — «... Sa bouche adorable semblait sourire» (Alexis Bouvier, La Grande Iza, p. 46; Rouff, s. d.); etc.; — ce qualificatif adorable a soulevé plus d’une fois de véhémentes objections: «Locution vulgaire qui appartient à la littérature des barcarolles, au vocabulaire des prospectus, et que l’on ne devrait pas rencontrer sous la plume d’un académicien,» déclare le critique Jules Levallois (La Piété au dix-neuvième siècle, Le Roman dévot, p. 57; M. Lévy, 1864), à propos justement d’Octave Feuillet.

D’autres adjectifs méritent d’être rangés dans la même catégorie qu’adorable; par exemple: délicieux, exquis, ravissant: «Des moments délicieux... Une exquise beauté... Cette ravissante fillette...», épithètes répandues à profusion dans nos romans, et qui, à les examiner de près, ne signifient rien, tant elles sont hyperboliques. Paul de Kock, au cours d’un de ses amusants récits (Un Homme à marier, p. 9, col. 2; Rouff, s. d., in-4), fait répliquer à l’un de ses personnages: «Ces demoiselles sont ravissantes! Ravissantes! Tu vas tout de suite nous chercher ces mots dont on se sert dans le monde lorsqu’on veut mentir! Elles sont gentilles, et, de plus, feront de bonnes ménagères, voilà l’essentiel.»

V

Champfleury et Henry Murger.

Champfleury (1821-1889), le père de l’école réaliste, et son frère d’armes Henry Murger (1822-1861), le chantre de la bohème, nous fournissent l’un et l’autre une ample moisson de pathos et de drôleries. Avec eux, avec Champfleury surtout, qui a bien plus écrit que Murger, nous n’avons que l’embarras du choix.

«Les quelques soirées que passa Mme de la Borderie dans cette société lui parurent glaciales comme la peau d’un serpent. Le venin du Club des femmes malades ne trouvait plus de proie... Rien que l’arrivée de Mme de la Borderie rompait le fil électrique empoisonné qui servait de conducteur à l’esprit de la société...» (Les Amoureux de Sainte-Périne, p. 55; Librairie nouvelle, 1859.) Le fil électrique empoisonné!

«M. Perdrizet sautillait de loge en loge et semblait un pinson à lunettes d’or.» (Ibid., p. 75.)

«Les dames chuchotèrent en se regardant avec des bouches souriantes et des roucoulements d’yeux qu’eût enviés une actrice pour jouer des rôles de Marivaux.» (Ibid., p. 150.) Pour: «des roulements d’yeux» sans doute.

«... Une main froide, longue et amaigrie, s’empara de son crâne... Ces terribles doigts prenaient leur force de ce que les pouces des deux mains s’accrochant dans les embrasures des oreilles de faune de M. Perdrizet, les autres (?) se rejoignaient sur le sommet du crâne, qui, malgré son poli, était pris comme par huit étaux allongés.» (Ibid., p. 208.)

«Longtemps les médecins seuls ont écrit sur les maladies mentales; mais leurs travaux... ne pouvaient et ne devaient pas sauter le fossé qui sépare le monde des savants du monde des curieux...» (Les Excentriques, Berbiguier, p. 102; M. Lévy, 1856.)

«... Les charbons de la curiosité n’en étaient que plus attisés.» (Ibid., Cadamour, p. 242.)

«L’abbé Châtel s’intitule socialiste. Veut-on savoir comment le traitent les socialistes sérieux, à la tête desquels marche le satirique P.-J. Proudhon, qui a été le premier à montrer aux partis que les savants seuls et les têtes fortes servaient à faire avancer des idées, et non ce vil troupeau, cette écume, cette lie qu’on rencontre à la queue d’une école, espérant en manger la tête un jour!» (Les Excentriques, L’abbé Châtel p. 297.) Quel galimatias!

Dans le même volume (p. 341, Miette), Champfleury nous parle d’un individu qui confond plaisamment un dictionnaire de poche avec les dictionnaires de Boiste, de Wailly, de Napoléon Landais, etc. Il fait de Poche un nom propre.

«Les modernes alchimistes de nos jours qui ont découvert mieux que l’or...» (La Mascarade de la vie parisienne, p. 3; Librairie nouvelle, 1860.)

«Le peuplier dresse sa tête vers le ciel, et se plaît dans cette belle attitude fière et simple.» (Ibid., p. 7.)

«Elle... ne put détacher ses regards de cet horizon enflammé où les femmes nageaient dans la musique, les bijoux, la danse et l’amour.» (Ibid., p. 26.)

«C’était une fête qui se renouvelait souvent, non pas tant pour fêter la femme que pour se livrer à des boissons considérables.» (Ibid., p. 62.)

«Tout était or et glace dans cet appartement; l’or semblait heureux de se mirer dans les glaces, et les glaces renvoyaient ses reflets sans vouloir les garder.» (Ibid., p. 193.)

«Comme les chanteurs, elles (des femmes galantes) ont passé douze ans à lutter, à dépenser leur jeunesse, qu’elles exploitent plus tard et qu’elles servent sous le masque de l’adresse.» (Les Souffrances du professeur Delteil, p. 158; M. Lévy, 1857.)

«A une portée de la ville, on aperçoit une immense tour...» (Ibid., p. 190.) A une portée de quoi? De fusil?

«Le dandy... a passé un pouce déhanché dans son gilet pour en dégager les revers...» (Les Demoiselles Tourangeau, p. 67; M. Lévy, 1864.)

«Paris a le beau côté d’ouvrir toutes les portes à une réputation naissante.» (Ibid., p. 243.)

«Elle prit à tâche d’entrer dans les idées de cet enfant décousu pour mieux pénétrer dans son cœur.» (Fanny Minoret, p. 30; Dentu, 1882.)

«... Une pauvre veuve qui n’avait qu’un fils unique.» (La Pasquette, p. 218; Charpentier, 1876). Il est certain que si elle avait eu «deux fils uniques», ç’aurait été bien plus curieux.

«L’amour du bien répandait ses harmonies dans des cœurs qui battaient à l’unisson. L’appel aux habitants du village était une chaîne descendant de la montagne à la vallée, et qu’on pouvait espérer tendre sur tout le territoire.» (La Pasquette, p. 270.)

La Pasquette donne une bague à l’un des personnages (Ibid., p. 198), et un peu plus tard (p. 281) cette bague se trouve transformée en médaille.

«La porte des Funambules était particulièrement attirante par un parfum de miroton qui jetait sa note intense dans le concert des odeurs désastreuses s’échappant...» (La Petite Rose, p. 10; Dentu, 1877.)

«L’étudiant regarda le battant de la porte dont un des côtés venait d’être ouvert à l’endroit du genou.» (Ibid., p. 87.)

«Le pépin du mécontentement était semé dans une terre fertile et allait donner en peu de temps un arbre touffu.» (Monsieur de Boisdhyver, p. 12; Poulet-Malassis, 1861[44].)

«Elle bravait l’air froid, la gelée, la neige d’hiver.» (Ibid., p. 96.) Comme s’il y avait de la neige d’été.

«Le docteur Richard, à cinquante ans, était plus jeune que ses confrères de trente ans... Ce vieillard à la physionomie spirituelle...» (Ibid., p. 105-106.) Est-on un vieillard à cinquante ans, surtout lorsqu’on est plus jeune que des hommes de trente ans? Nous avons déjà vu cette même question se poser dans un chapitre précédent, à propos du romancier Charles de Bernard.

«Si un peu d’or peut faire un heureux d’un malheureux, ne le ménagez pas» (l’or). (Ibid., p. 126.)

«Sa tête, qu’elle baissait, servait d’excuse à la pourpre qui inondait sa figure et qui lui enlevait la faculté de s’occuper sérieusement de sa tapisserie.» (Ibid., p. 133.)

«Si je n’ai pas péché, je ne dois pas en inventer.» (Ibid., p. 187.)

«La physionomie de la jeune fille était si pure, si calme et si chaste que la moindre peine s’y inscrivait comme la peau du lézard sur le sable.» (Ibid., p. 328.)

«Le soleil pénètre par échappées à travers les branches... et dépose un baiser lumineux sur le ventre rose des pommes.» (Monsieur de Boisdhyver, p. 418.)

Dans Les Amoureux de Sainte-Périne encore (p. 22 et 99), Champfleury laisse invariables certains adjectifs: «Ces détails, je ne les connus qu’un à un, après divers visites...» — tout comme Lamartine: «leurs orbites divers»: cf. ci-dessus, p. 82, — «En entendant ces traîtres inductions...»

Arrêtons-nous; il faudrait tout citer, et ce serait à n’en plus finir.

Le chef de l’école réaliste a d’ailleurs été jadis renommé pour son style négligé, incorrect, et ses nombreuses incongruités de langage; Louis Veuillot, entre autres, dans ses Odeurs de Paris (p. 273; Palmé, 1867), le tance vertement à ce sujet et lui reproche notamment son barbarisme: décourageateur, — «Béranger, sans s’en douter, jouait le rôle d’un décourageateur» — engendrant le verbe décourageater.

Ce qu’il y a d’étonnant, c’est que Champfleury revoyait et corrigeait avec beaucoup d’application non seulement ses épreuves, mais les diverses éditions de ses ouvrages: «J’ai appris peu à peu à me défier de la facilité de la plume; je me suis enfermé cinq ans, lisant, réfléchissant... Toute dépense m’a paru inutile, qui ne regardait ni les lettres ni les arts... Que de temps passé à revoir mes œuvres anciennes pour en enlever les négligences et les longueurs! Mes livres, quand je les revois à distance, ressemblent à de vieilles villes dans lesquelles une bonne administration fait des percées pour les assainir, leur donner du jour et de la lumière... Tout livre que j’ai publié dans une revue ou un journal n’a été pour moi qu’une sorte de première épreuve...» (Champfleury, Souvenirs et Portraits de jeunesse, Notes intimes, p. 252 et 292; Dentu, 1872.) Et tout cela est scrupuleusement exact; il suffit, pour s’en convaincre, de comparer entre elles les diverses éditions des romans de Champfleury: Les Bourgeois de Molinchart, par exemple, édition de 1855, Librairie nouvelle; et édition de 1859, M. Lévy; Les Souffrances du professeur Delteil, édition de 1857, M. Lévy; et édition de 1886, Dentu; etc.; il y a des variantes à chaque page, presque à chaque ligne, et parfois même des modifications sont apportées à l’intrigue du roman; mais les dernières versions ne valent souvent pas mieux et parfois même valent moins que les premières.

Croirait-on que Flaubert s’est alarmé de la publication faite en feuilletons, en 1854, des Bourgeois de Molinchart, qui offrent, en effet, certaines analogies de situation avec Madame Bovary, qu’il était en train d’écrire? Mais... «Quant au style, pas fort, pas fort!» (Gustave Flaubert, lettre à Louis Bouilhet, 5 août 1854; Correspondance, t. III, p. 2.)

***

Passons à Henry Murger; et tout d’abord cette drôlerie:

«Un soir, en traversant le boulevard, Marcel aperçut à quelques pas de lui une jeune dame qui, en descendant de voiture, laissait voir un bout de bas blanc... — Parbleu, fit Marcel, voilà une jolie jambe: j’ai bien envie de lui offrir mon bras.» (Scènes de la vie de bohème, p. 176; M. Lévy, 1861.)

«Je m’appelle Fanny, j’ai dix-huit ans et je suis une des dix femmes de Paris pour qui les hommes les plus considérables marcheraient à deux pieds sur tous les articles du code pénal, déclare une des héroïnes des Scènes de la vie de jeunesse (p. 85; M. Lévy, 1859) du même romancier. La porte par où l’on sort de mon boudoir ouvre sur le bagne ou sur le cimetière, et, pour y pénétrer, il y a des pères qui ont vendu leurs filles, il y a des fils qui ont ruiné leurs pères. Si je voulais, je pourrais marcher pendant cent pas sur un chemin de cadavres, et pendant une lieue sur un chemin pavé d’or...»

«... Le nommez-vous mon frère?... Mais, en vous appelant ainsi de ces noms fraternels, ne savez-vous point que vous semez tout simplement de la graine d’inceste dans le terrain de l’adultère?» (Ibid., p. 160.)

«Sa tête était de plomb, et il avait un enfer dans l’estomac.» (Ibid., p. 177.)

«Au fond de sa poitrine, et flottant dans un océan de larmes, son cœur assassiné par la souffrance se débattait en criant au secours.» (Ibid., p. 191.)

«... Il entendait toujours ces mêmes mots, dont les syllabes lui perçaient le cœur comme les dards d’une couvée de serpents.» (Ibid., p. 194.)

«... Dégagée de toute préoccupation qui eût pu jeter de l’ombre sur son plaisir, chaussant pour la dernière fois le soulier des promenades buissonnières, elle comptait courir d’un pied libre et léger à ce dernier rendez-vous donné par elle-même à son insouciance enfantine, qui avait si peu duré, que son dernier jouet avait été brisé tout neuf sous le pied du malheur, quand il avait renversé la fortune paternelle. Jetant aux buissons de la route les façons d’être un peu sérieuses, qui raidissent les attitudes, immobilisent le visage, règlent la voix dans le registre d’une gamme monotone, et sont pour ainsi dire le costume moral de sa profession, elle espérait retrouver, débarrassée de cette défroque du pédantisme scolaire, cette pétulance, cette vivacité qui faisait d’elle», etc. (Les Buveurs d’eau, p. 203; M. Lévy, 1857.)

«C’est qu’il est telles discussions où la colère arme la bouche de mots qui font balle, et que toute balle fait trou.» (Ibid., p. 276.)

«Un langage onctueux et parfumé comme un sirop de fleurs de rhétorique.» (Les Vacances de Camille, p. 27; M. Lévy, 1859.)

Pour dire qu’à Londres les bars ou cabarets ne sont pas fréquents: «On est quelquefois obligé de marcher pendant une heure avant de rencontrer un endroit où l’on puisse se livrer tranquillement à l’antithèse de la soif.» (Propos de ville et propos de théâtre, Notes de voyage, p. 229; M. Lévy, 1858.)

«La plus belle attitude d’une créature dans l’humanité est celle de l’homme qui se penche sur son œuvre pour rester debout devant lui-même.» (Henry Murger, dans Poitevin, La Grammaire, les Écrivains et les Typographes, p. 221.) Cette phrase se trouve dans Le Sabot rouge de Murger (p. 46; C. Lévy, s. d.), mais corrigée: le dernier membre de phrase a été supprimé.

«Il faut mettre une rallonge à la patience et une à tes robes, quand elles seront usées; car l’horizon est d’un noir à faire de l’encre avec.» (Henry Murger, dans Poitevin, ibid., p. 225.)

A propos de Murger, n’oublions pas cette comique révélation de son historiographe et ami Schaunard (Alexandre Schanne, Souvenirs de Schaunard, p. 175; Charpentier, 1887): «Banville et Murger ont vu Mimi avec les yeux de l’artiste. La vérité est que, sans s’être trompés d’une façon absolue, ils ne l’ont aperçue qu’au travers d’une lorgnette trempée dans l’eau de jouvence.»

VI

Gustave Flaubert. Ses erreurs, barbarismes et solécismes. — Jules et Edmond de Goncourt. Drôleries et mots tronqués. Abus du verbe mettre. — Alphonse Daudet. — Émile Zola. — J.-K. Huysmans. La musique des liqueurs. Encore l’abus du verbe mettre.

Dans Madame Bovary (t. I, p. 30; 1re édition, Michel Lévy, 1857), Gustave Flaubert (1821-1880) nous dit que «le père Rouault vint apporter à Charles le paiement de sa jambe remise, soixante-quinze francs en pièces de quarante sous». 75 francs en pièces de 2 francs, problème qui paraît insoluble.

Plus loin (p. 141), nous lisons: «Il reçut pour sa fête une belle tête phrénologique, toute marquetée de chiffres jusqu’au thorax et peinte en bleu.» Une tête qui va jusqu’au thorax, encore une énigme difficile à déchiffrer.

Le costume de conseiller de préfecture décrit par Gustave Flaubert, dans un autre chapitre de Madame Bovary (t. I, chap. 8, p. 197, Fête des Comices): «Alors on vit descendre du carrosse un monsieur vêtu d’un habit court à broderies d’argent... Il était, lui, un conseiller de préfecture... M. le conseiller, appuyant contre sa poitrine son petit tricorne noir...», ce costume serait, d’après une lettre adressée au Figaro (numéro du 13 mars 1919) par «Un ancien conseiller de préfecture», tout à fait inexact: «Jamais, sous aucun régime, les conseillers de préfecture n’ont eu de broderies d’argent, mais des broderies bleues de deux nuances et un bicorne...»

Dans Bouvard et Pécuchet (p. 126; 1re édition, Lemerre, 1881), cette singulière peinture: «De couleur vert-pomme, sa chasuble, que des fleurs de lis agrémentaient, était bleu-ciel[45]».

Pages 299-300 du même ouvrage, Flaubert fait célébrer la messe de minuit «le soir du 26 décembre», c’est-à-dire le lendemain de Noël au lieu de la veille.

«Je voudrais que les gouttes de mon sang jaillissent jusqu’aux étoiles, fissent craquer mes os, découvrir mes nerfs.» (La Tentation de saint Antoine, p. 44; Charpentier, 1882.)

Des gouttes de sang qui font craquer les os, etc.?

Et que dites-vous de cette gentille petite phrase, cueillie dans une lettre adressée à Mme X... (Mme Louise Colet: Correspondance de Gustave Flaubert, t. II, p. 176): «Adieu, toi qui es l’édredon où mon cœur se pose, et le pupitre commode où mon esprit s’entrouvre»?

Il faut bien le reconnaître, malgré son très grand talent et ses minutieux et maladifs scrupules d’écrivain, et aussi malgré toute l’admiration qu’il nous inspire, les fautes de français (barbarismes et solécismes) abondent chez Gustave Flaubert. A l’époque de sa jeunesse, on étudiait mal ou plutôt on n’étudiait pas du tout notre langue dans les collèges et les lycées; on était censé l’apprendre à l’aide des versions latines, et Flaubert, sans s’en douter le moins du monde, garda toute sa vie et dans tous ses écrits des traces de cette ignorance.

Émile Faguet en a, de son côté, fait la remarque: «Flaubert n’était pas très sûr de sa langue. Il est resté un certain nombre de solécismes et de provincialismes dans Madame Bovary (Revue bleue, 3 juin 1899, p. 697).

Voici quelques exemples à l’appui de ces assertions:

Flaubert confond sans cesse de suite avec tout de suite: «Il eut un tel regard qu’elle s’empourpra, comme à la sensation d’une caresse brutale; mais de suite, en s’éventant avec son mouchoir: «Vous avez manqué le coche...» (Bouvard et Pécuchet, 1re édition, p. 368, et passim.) «Réponds-moi de suite...» (pour immédiatement, tout de suite) (Correspondance, t. I, p. 108.) «Tu vas avoir de suite plus de lecteurs que tu n’en aurais eu...» (Ibid., t. II, p. 170.) Etc.

Il évite quelque chose à quelqu’un, au lieu de le lui épargner, ou de le lui faire éviter: «Pour lui éviter du mal, il se levait de bonne heure...» (Bouvard et Pécuchet, p. 237.) «Vous m’éviterez une course.» (Correspondance, t. IV, p. 214.) Etc.

Il se rappelle d’une chose, il s’en rappelle, au lieu de se la rappeler: «La première lecture n’est pas si loin qu’ils ne s’en soient rappelés.» (Correspondance, t. II, p. 236.) «Remercie de ma part Mme Robert qui a bien voulu se rappeler de moi.» (Lettres à sa nièce Caroline, p. 2.) Etc.

Il cause à quelqu’un, au lieu de causer avec lui: «On trouve toujours dans cette ville-là des gens à qui causer.» (Correspondance, t. III, p. 193.) «Je n’aurais plus personne à qui causer.» (Lettres à sa nièce Caroline, p. 359.) Etc.

Il se dispute avec quelqu’un, au lieu de disputer (sans pronom) avec lui, de se quereller avec lui («Se disputer, dans le sens d’avoir une querelle, locution qui n’a en sa faveur ni la grammaire ni l’autorité des écrivains»: Littré, art. Disputer, Rem.): «Il vit Arnoux qui se disputait...» (L’Éducation sentimentale, p. 29; Charpentier, 1880.) «C’était le chevalier et le postillon qui se disputaient.» (Ibid., p. 153.) «... à me disputer avec mes éditeurs.» (Correspondance, t. I, p. 101.) Etc.

Il observe quelque chose à quelqu’un, au lieu de le lui faire observer: «Il est possible, comme tu me l’observes, que je lise trop...» (Correspondance, t. I, p. 170.)

Ne soupçonnant pas qu’invectiver est un verbe neutre, il écrit toujours: invectiver quelqu’un, au lieu d’invectiver contre ce quelqu’un: «Il invectivait Charles Ier.» (L’Éducation sentimentale, p. 214.) «Sa femme l’invectivait.» (Ibid., p. 401.) «Il ne pouvait se retenir de les invectiver.» (Ibid., p. 411.) Etc.

Toujours aussi il écrit: nous nous sommes en allés, au lieu de: nous nous en sommes allés (de même qu’on dit: nous nous en sommes flattés, nous nous en sommes vantés, — et non en flattés, en vantés): «Nous nous sommes en allés.» (Correspondance, t. I, p. 85.) «Il s’est en allé tranquillement.» (Ibid., t. I, p. 308.) «Avec Louis-Philippe s’est en allé quelque chose qui ne reviendra pas.» (Ibid., t. II, p. 12.) Etc.

Il donne à la locution prépositive à l’encontre de, qui signifie en s’opposant à, à l’opposite de, en face de, etc. (Cf. Littré), le sens, qu’elle n’a jamais eu, de relativement à, à propos de: «Il avait des remords à l’encontre du jardin.» (Bouvard et Pécuchet, p. 37.)

Sous le rapport de: cette locution, qui n’est pas exacte, car une chose n’est pas sous un rapport, mais en rapport avec une autre, «n’est pas bonne à employer, dit Littré (art. Rapport, Rem.); ceux qui écrivent avec pureté doivent l’éviter». Flaubert l’emploie couramment: «... Quoique d’une fidélité fort exacte sous le rapport des descriptions...» (Correspondance, t. I, p. 196.) «Tâche de me dire ce qui se passe dans ma maison sous tous les rapports possibles.» (Ibid., t. I, p. 278.) «Nous allons bien sous le rapport sanitaire.» (Ibid., t. II, p. 35.) Etc.

Il part à Paris, au lieu de partir pour Paris. «Dans une quinzaine, il part à Paris.» (Correspondance, t. II, p. 321.)

Il écrit le Dante, au lieu de Dante sans article («Durante Alighieri, dit Dante, par une abréviation familière aux Italiens, et non le Dante, comme on dit trop souvent en français, les Italiens ne plaçant l’article que devant le nom propre et non devant les prénoms»: Larousse, art. Dante): «La chape de plomb que le Dante promet aux hypocrites...» (Correspondance, t. II, p. 283.)

Il écrit les de Goncourt (Ibid., t. III, p. 391), au lieu de les Goncourt. (Cf. Littré, art. Nobiliaire.)

Oubliant que pire est un adjectif et non un adverbe, il écrit: «Je vais pire» (Ibid., t. IV, p. 263), comme si l’on pouvait dire: Je vais meilleur, au lieu de: Je vais mieux, je vais pis.

Il dit que «rien n’est plus embêtant comme la campagne». (Lettres à sa nièce Caroline, p. 77.)

«Écris-moi-le» (Ibid., p. 153), pour: écris-le-moi.

Dans ce but, locution qui ne s’explique pas et «qui doit être évitée», dit Littré. «Mme Lapierre m’a écrit, dans ce but, un billet fort aimable.» (Ibid., p. 389.)

«La pluie qui n’arrête pas me comble de joie.» (Ibid., p. 163.)

Soi-disant «ne se dit jamais des choses», remarque Littré, et ne peut logiquement s’appliquer qu’aux personnes. «A force de patauger dans les choses soi-disant sérieuses...», écrit Flaubert. (Ibid., p. 434.)

Enfin, on a, non sans raison, blâmé ces phrases de Flaubert:

«Son mari, sachant qu’elle aimait à se promener en voiture, trouva un boc d’occasion, qui, ayant une fois des lanternes neuves... ressembla presque à un tilbury.» (Madame Bovary, t. I, p. 48.)

«Les marchands de vins étaient ouverts; on allait de temps à autre y fumer une pipe.» (L’Éducation sentimentale, p. 352.)

«Il fallait relever le principe d’autorité, qu’elle s’exerçât au nom de n’importe qui, qu’elle vînt de n’importe où...» (Ibid., p. 475.)

«Le matin, on s’encombrait au bureau de la poste.» (Bouvard et Pécuchet, p. 196.) Pour: on se pressait au bureau, ou: on encombrait le bureau.

«Il était venu avec une charrette de fumier, et l’avait jetée tout à vrac au milieu de l’herbe.» (Ibid., p. 206.) Au lieu de: en vrac. (Cf. Littré.)

«Il assista peut-être à des choses que tu lui jalouserais, si tu pouvais les voir.» (Ibid., p. 349.)

Flaubert, qui aimait tant à relever les incorrections grammaticales chez ses confrères (Cf. Correspondance, t. II, p. 148 et 200, où il reproche à Stendhal d’écrire mal, à Lamartine de n’avoir pas suffisamment étudié le français; et t. IV, p. 344, 354, 355, 362, etc.), et qui nous informe quelque part (Correspondance, t. III, p. 237) qu’il a, pour un certain laps de temps, huit ou quinze jours, le Dictionnaire de l’Académie sur sa table, et qu’il «couche avec la Grammaire des Grammaires», eût été diantrement étonné si on lui eût montré combien sa langue était en désaccord avec la langue de l’Académie, avec la langue de Littré, et surtout avec celle de Girault-Duvivier, son sévère et vieillot compagnon de lit[46].

***

Des Goncourt (Edmond de Goncourt: 1822-1896; Jules de Goncourt: 1830-1876): «Sur le siège, le dos du cocher était étonné d’entendre pleurer si fort.» (Germinie Lacerteux, chap. 64, p. 254; Charpentier, 1864.)

Dans le même roman (p. 244), les deux écrivains inventent le verbe rasseyer, rasseoir ne leur suffisant pas: «Il fallait que mademoiselle la rasseyât de force», — et (p. 85) ils écrivent des affutiots, qui n’existe pas en français: «... avec des affutiots comme elles s’en mettent», au lieu d’affûtiaux (bagatelle, brimborion, affiquet).

«Ce qui lui manquait et lui faisait défaut, c’était une absence d’aliment à des appétits nouveaux...» (Madame Gervaisais, p. 216.)

Dans Idées et Sensations (p. 155), les Goncourt nous font entendre des rossignols en hiver: «Au mois de décembre... j’aime à entendre la lisière toute gazouillante et rossignolante du sautillant bonsoir des oiseaux au soleil.» Les rossignols, aussi bien d’ailleurs que les autres oiseaux, ne chantent guère en hiver, d’autant que la plupart des oiseaux chanteurs sont migrateurs et nous ont quittés: «Le rossignol arrive chez nous vers la fin de mars... et émigre dans les premiers jours d’août» (Larive et Fleury, Dictionnaire des mots et des choses)[47].

Et dans Les Frères Zemganno (p. 11), nous assistons à ce phénomène: un hérisson, qui, au lieu de se rouler bien vite sur lui-même et se mettre en boule, se débat contre son ravisseur: «... Le jeune homme, portant enfermé dans sa vareuse un animal qui se débattait... Le hérisson vivant...»

Autres phénomènes: une femme croque des noisettes avec des dents qu’elle n’a pas; un jeune homme imberbe rit dans sa barbe: «Ce soir, au dessert, en croquant des noisettes avec des dents absentes, la sœur nous raconte...» (Goncourt, Journal, année 1871, t. IV, p. 349.) «Le jeune Léon rit dans sa barbe future.» (Id., ibid., année 1882, t. VI, p. 177.)

Notes in this chapter

Note 10 · «A Rome, il n’y avait pas que les esclaves qui fissent le métier de gladiateurs. Construction barbare, bien que fort usitée aujourd’hui. On Note 1 · Une curieuse et amusante aventure arriva à Marmontel, précisément comme il briguait les suffrages académiques. «... Désirant avec ardeur uneNote 2 · Cf. Chateaubriand (Génie du christianisme, VI, 5; t. I, p. 169; Didot, 1865): «L’enfant naît, la mamelle est pleine; la bouche du jeune convNote 3 · Sur les mystifications commises par Charles Nodier, voir mon ouvrage Mystifications littéraires et théâtrales, p. 89 et suiv. (Fontemoing, 1Note 4 · Nous avons vu aussi (p. 94 et 135) le même système préconisé plus ou moins sérieusement par Théophile Gautier: «Il faut, dans chaque page, uNote 5 · J.-J. Rousseau, nous l’avons vu (Cf. ci-dessus, p. 172), a encore été bien plus loin, lui: «... Moi qui me suis cru toujours et qui me croisNote 6 · La même anecdote a été appliquée à une autre Sophie, cuisinière du docteur Véron.Note 7 · Barbey aimait ces verdicts draconiens et sans appel. De même qu’il voulait condamner Flaubert à ne plus écrire, il déclarait qu’«à dater desNote 8 · Cette phrase comique a été souvent citée, mais parfois altérée et amplifiée. Poitevin (La Grammaire, les Écrivains et les Typographes, p. 22Note 9 · Voici le texte complet de cette phrase, avec sa ponctuation, tel qu’on le trouve dans la première édition de Bouvard et Pécuchet, établie d’Note 10 · Girault-Duvivier, qui est loin d’avoir l’esprit large, tolérant, éclairé et judicieux de Littré, condamne, en effet et bien entendu, et l’AcNote 11 · Berquin (1749-1791) commet, lui, une autre erreur, à propos des rossignols: il en fait chanter deux ensemble et tout près l’un de l’autre, c
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