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Récréations littéraires, curiosités et singularités, bévues et lapsus, etc.

I. — POÈTES ET AUTEURS DRAMATIQUES (continued 3)

Reading edition

En acceptant la présidence d’honneur des funérailles de Garibaldi, Victor Hugo télégraphie à la famille du défunt: «C’est plus qu’une mort, c’est une catastrophe! Ce n’est pas l’Italie qui est en deuil, ce n’est pas la France, c’est l’humanité. La grande nation pleure le grand patriote, séchons les larmes. Il est bien où il est. S’il y a un autre monde, ce qui est deuil pour nous est fête pour lui.» Etc. (Le Voleur, 9 juin 1882, p. 366-367.)

Et, à un candidat à la députation, ce laconique billet, que La Palisse aurait pu signer: «Mon cher X..., vous voilà sur les rangs: c’est bien. Vous serez nommé: c’est mieux.» (Revue bleue, 24 février 1883, p. 249.)

Au critique et styliste Paul de Saint-Victor (1827-1881): «... Devant Eschyle, vous êtes Grec; devant Dante, vous êtes Italien; et, avant tout, vous êtes homme...» (Cf. Alidor Delzant, Paul de Saint-Victor, p. 115.)

Au même, plus loin (p. 118):

«... Une page de vous est un cordial. Il y a, entre vous et moi, un mystérieux va-et-vient d’âme à âme. Vous me dites: «Courage!» et je vous dis: «Merci!»

A une poétesse, Mme Clara-Francia Mollard, qui lui avait soumis son volume Grains de sable, publié en 1840 et composé de pitoyables vers, Victor Hugo répond: «... Votre esprit est composé de gravité et de candeur, comme l’esprit de tous les vrais poètes: vous parlez de tout comme un sage, et vous rêvez sur tout comme un enfant. Imprimez vos vers, madame, on les lira. On les lira parce qu’ils sont nobles, on les lira parce qu’ils sont tendres, on les lira parce qu’ils sont beaux, on les lira parce que, etc. Je crois donc à la fortune de votre livre, madame. Et puis, après tout, que vous importe le succès? Je refuse aux poètes le droit de se plaindre quand les hommes leur font défaut: n’ont-ils pas la nature et Dieu? Hé! madame, il y aura au printemps prochain des fleurs, des feuilles, des prés verts, des ruisseaux joyeux et murmurants, des arbres qui frissonneront et des oiseaux qui chanteront dans un rayon de soleil. Que vous importe le reste? Que vous fait la célébrité? N’avez-vous pas la poésie[32]? Que vous fait le misérable sou vert-de-grisé, sans effigie et sans empreinte? N’avez-vous pas le sequin d’or?» (Le Voleur, 10 juillet 1840, p. 28.)

A une autre poétesse, la belle et galante Louise Colet, Victor Hugo écrit: — et l’on croirait vraiment qu’il se moque de cette fière et encombrante Junon... ou Vénus: «Femme et poète, vous êtes admirable... Vous avez la touche vraie, grave, forte, et en même temps douce. Osez, osez tout! C’est votre droit et votre devoir. Vous êtes Muse et Déesse: ne craignez pas d’aller nue... Vous faites l’épopée de votre sexe. Dédaignez le monde et rayonnez au-dessus de lui, tantôt femme comme Vénus, tantôt étoile comme Vénus aussi... Planez, c’est votre devoir d’aigle.» (Dans le Larousse mensuel, octobre 1913, p. 848.)

Dans son roman L’Insurgé (p. 91; Charpentier, 1885), Jules Vallès a comiquement pastiché le style épistolaire de Victor Hugo, à qui il attribue la missive suivante, en réponse à une prétendue lettre relative au chapitre sur Cambronne des Misérables: «Frère, l’Idéal est double: idéal-pensée, idéal-matière; envolement de l’âme vers le sommet, chute de l’excrément vers le gouffre; gazouillements en haut, borborygmes en bas, — sublimité partout!»

***

Nous avons signalé, parmi les rimes les plus fréquemment employées par Victor Hugo, les mots hommes, sommes; ombre, sombre, nombre; ténèbres, funèbres; âme, flamme; abîme, sublime, etc. Il est une locution qui revient sans cesse sous sa plume, principalement dans ses préfaces. Pour se désigner, il ne manque jamais, ou presque jamais, d’user de cette périphrase: «Celui qui écrit ces lignes» (Cf. Cromwell, préface, p. 38 et 40; — Le Dernier jour d’un condamné et Littérature et Philosophie mêlées [un même volume: Hachette, 1859], p. 10, 141, 352, 354, 396...; — Histoire d’un crime, t. I, p. 24, 100; t. II, p. 125, 144 [Hetzel-Quantin, s. d.]; etc.). Ou bien encore: «L’auteur de ce livre» (Cf. Les Orientales, préface, p. 4 et 5; — Les Feuilles d’automne, préface, p. 3, 4, 7 [Hachette, 1861]; etc.)

Remarquons aussi les fréquents témoignages de modestie de Victor Hugo, ses très humbles déclarations, à ses débuts aussi bien que plus tard, en pleine gloire: «L’auteur de ces Odes... croit fort peu à son talent...» (Odes et Ballades, préface de 1824, p. 8; Hachette, 1859.) «... L’auteur de ce drame... quoiqu’il soit le moindre d’entre eux (de ces poètes).» (Marion Delorme, préface, p. 102; Hachette, 1858.) «Si l’on ne considère que le peu d’importance de l’ouvrage et de l’auteur dont il est ici question...» (Le Roi s’amuse, préface, p. 16; Hachette, 1861.) «L’auteur de ce drame... lui, chétif poète... sent combien il est peu de chose...» (Lucrèce Borgia, préface, p. 6; Hachette, 1858.) «Lui (l’auteur) qui n’est rien...» (La Esmeralda, préface, p. 130; Hetzel-Quantin, s. d.) «L’auteur se dit, sans se dissimuler le peu qu’il est et le peu qu’il vaut...» (Les Burgraves, préface, p. 190; Hachette, 1861.) «L’auteur de ce livre, si peu de chose qu’il soit...» (William Shakespeare, p. 239; Hetzel-Quantin, s. d.) Etc., etc.

N’en est-il pas un peu de cette invariable et excessive humilité comme de la petitesse et l’aplatissement des souverains pontifes s’intitulant «Serviteurs des serviteurs de Dieu»?

En terminant, nous rappellerons sommairement les règles orthographiques que Victor Hugo avait adoptées, tout au moins dans la seconde partie de sa vie, — sa marche typographique.

Il n’aime pas les majuscules et écrit avec des initiales minuscules ou bas de casse les noms des peuples, les français, les anglais, les chinois, les parisiens, etc. (Cf. Les Misérables, t. IV, p. 435, et passim; t. V, p. 125, 146, 280, etc.; Hachette, 1881; etc.); — «Et français, anglais, belges, allemands, russes, slaves, européens, américains, qu’avons-nous à faire...?» (Actes et Paroles, Avant l’exil, 1849-1851, p. 155; Hetzel-Quantin, s. d.) Ce qui est un tort, car, sans la majuscule, comment distinguer Francs (peuple) de francs (monnaie)?

Le roi Louis s’avance avec vingt mille Francs. (Cf. ci-dessus, p. 21.)

«Que deviendrait l’état...» (au lieu de l’État) (L’Homme qui rit, t. II, p. 8; Hetzel-Quantin, s. d.); — sa majesté (au lieu de Sa Majesté) (Ibid., p. 17, 20, 55, 81...); — l’olympe (au lieu de l’Olympe) (Ibid. p. 195); — «Je ferai observer à votre honneur...» (au lieu de Votre Honneur) (Ibid., t. III, p. 79). Etc., etc.

Enfin, Victor Hugo écrit toujours quatrevingts en un mot sans trait d’union (Cf. L’Homme qui rit, t. I, p. 172; — et le roman Quatrevingt-treize).

VII

Poètes symbolistes ou décadents, humoristes, etc. — Paul Verlaine. — René Ghil. — Stéphane Mallarmé. — Jean Moréas. — Jules Laforgue. Suppression de la ponctuation. «Le commun des hommes admire ce qu’il n’entend pas.» (La Bruyère.)

Arthur Rimbaud et son Sonnet des voyelles. Riposte de René Ghil. — Le clavecin oculaire du Père Castel.

Autres singularités à propos des couleurs et des lettres de l’alphabet. — Ernest d’Hervilly. Les couleurs appliquées aux prénoms féminins. — Le chevalier de Piis et son Harmonie imitative. — Auguste Barthélemy. — Victor Hugo et sa description des lettres de l’alphabet.

Curiosités poétiques.

Dans un sonnet de Paul Verlaine (1844-1896) il est parlé, au début (Poèmes saturniens, Vœu, dans le Choix de poésies, p. 9; Charpentier, 1891), des «premières maîtresses», de l’une d’entre elles, et de

L’or des cheveux, l’azur des yeux, la fleur des chairs;

puis, à la fin, cette femme — mais est-ce bien la même? — nous est représentée

Douce, pensive et brune, et jamais étonnée!

De Verlaine encore, cette rime quelque peu étrange:

Prince et princesses, allez, élus, En triomphe, par la route où je Trime d’ornières en talus. Mais, moi, je vois la vie en rouge.

Comme si l’on prononçait où j’. (Cf. Clair Tisseur, Modestes Observations sur l’art de versifier, p. 168; Lyon, Bernoux, 1893.)

Et ce calembour:

Le bonneteau fleurit «dessur» la berge; La bonne tôt s’y déprave, tant pis Pour elle... (Paul Verlaine, dans Clair Tisseur, ibid., p. 276.)

Je serai forcément bref en ce qui concerne les poètes dits symbolistes ou symboliques, décadents, déliquescents, etc.; il y aurait trop à citer; tout, parfois même, serait à citer comme singularité, charabia ou plaisanterie. Ces prétendus vers, ainsi que le remarque très bien Jules Lemaître, dans une patiente et minutieuse étude sur Paul Verlaine (Revue bleue, 7 janvier 1888, p. 2-14), ressemblent «à des rébus fallacieux ou des charades dont le mot n’existerait pas».

Et il donne cet exemple, pris au hasard dans un recueil symboliste (René Ghil [1862-....], Écrits pour l’art, 7 février 1887, p. 20):

En ta dentelle où n’est notoire Mon doux évanouissement, Taisons pour l’âtre sans histoire Tel vœu de lèvres résumant. Toute ombre hors d’un territoire Se teinte itérativement A la lueur exhalatoire Des pétales de remuement.

Une vraie charade, une énigme sans clef, un pur imbroglio.

La véritable et souveraine règle de tout écrivain nous semble avoir été posée et ainsi formulée par Fénelon, dans sa Lettre sur les occupations de l’Académie française (V, p. 38-39; édit. Despois):

«La singularité est dangereuse en tout... Quand un auteur parle au public, il n’y a aucune peine qu’il ne doive prendre pour en épargner à son lecteur; il faut que tout le travail soit pour lui seul, et tout le plaisir avec tout le fruit pour celui dont il veut être lu. Un auteur ne doit laisser rien à chercher dans sa pensée; il n’y a que les faiseurs d’énigmes qui soient en droit de présenter un sens enveloppé.»

«Le génie de notre langue est la clarté et l’ordre», a, de son côté, proclamé Voltaire. (Dictionnaire philosophique, art. Langues; et cf. Paul Stapfer, Récréations grammaticales, p. 85.)

Et Victor Hugo (Odes et Ballades, Préface de 1826, p. 23; Hachette, 1859) a formulé cette sentence lapidaire: «Le style est comme le cristal; sa pureté fait son éclat».

Diderot (Salons, J.-J. Bachelier; dans Larousse, art. Charité romaine) pensait sans doute à nos futurs décadents et symbolistes, lorsqu’il émettait cet aphorisme: «Le goût de l’extraordinaire est le caractère de la médiocrité».

Voilà des principes émanant de grands maîtres, de maîtres incontestés, principes qui ne ressemblent guère à la théorie professée par Baudelaire (Notice sur Edgar Poe, Histoires extraordinaires, p. 11) que «l’étrangeté est une des parties intégrantes du beau».

Longtemps auparavant, Lucien de Samosate (Œuvres complètes, trad. Talbot, t. I, p. 8: A un homme qui lui avait dit...), philosophe et critique qui ne manquait pas de goût, et que l’on considère comme un ancêtre de Voltaire, nous a prévenus qu’«une œuvre n’en est que plus laide, quand elle n’a pour tout mérite que son étrangeté».

***

A propos des bizarreries de style, des fréquentes charades et énigmes d’un des chefs de l’École dite «décadente», de Stéphane Mallarmé (1842-1898), M. Adolphe Brisson conte, dans une de ses chroniques (Cf. La République française, 13 septembre 1898), l’anecdote suivante:

«J’ai connu un amateur de Copenhague, qui, se trouvant de passage à Paris, rendit visite à Stéphane Mallarmé, et fut ravi par la douceur et l’exquise politesse de ses paroles. L’entrevue se termina tout naturellement par le don de quelques vers, humblement sollicités et accordés avec bonne grâce. Le poète daigna transcrire, sur l’album que lui tendait le riche Danois, le sonnet suivant:

Dame, sans trop d’ardeur à la fois enflammant La rose qui cruelle ou déchirée, et lasse Même du blanc habit de pourpre, le délace Pour ouïr dans sa chair pleurer le diamant. Oui, sans ces crises de rosée et gentiment Ni brise quoique, avec, le ciel orageux passe Jalouse d’apporter je ne sais quel espace Au simple jour le jour très vrai du sentiment Ne te semble-t-il pas, disons, que chaque année Dont sur ton front renaît la grâce spontanée Suffise selon quelque apparence et pour moi Comme un éventail frais dans la chambre s’étonne A raviver du peu qu’il faut ici d’émoi Toute notre native amitié monotone. (Textuellement reproduit d’après La République française du 13 septembre 1898; — voir aussi la Revue encyclopédique, 1896, p. 189.)

«Le Danois enchanté, continue M. Adolphe Brisson, emporta ce chef-d’œuvre et commença à s’en repaître. Mais il crut y découvrir des obscurités qu’il attribua, avec modestie, à la connaissance insuffisante qu’il avait de notre langue. Pour dissiper ces doutes, il le copia et le communiqua à trois aèdes de la nouvelle école, imitateurs et disciples de Stéphane Mallarmé, en priant chacun d’eux de lui faire une glose du sonnet et de lui en indiquer la signification précise.

«Jugez de mon étonnement! raconta-t-il à M. Adolphe Brisson. J’obtins trois traductions différentes, parmi lesquelles il me fut impossible de fixer mon choix. J’aurais dû m’adresser à Mallarmé en personne, au lieu de m’adresser à ses élèves. Mais je n’osai pas risquer une démarche qu’il eût sans doute jugée indiscrète.»

Autre singularité et excentricité de Stéphane Mallarmé. Il rédigeait en vers les adresses de certaines de ses lettres, — et quels vers! Au lieu, par exemple, d’écrire sur l’enveloppe, comme chacun de nous aurait fait: «Monsieur Henri de Régnier, rue Boccador, 6, Paris,» il recourait à son luth et en tirait ce quatrain qui servait de suscription à la missive, et devait diantrement déconcerter le facteur de la poste:

Adieu l’orme et le châtaignier! Malgré ce que leur cime a d’or, S’en revient Henri de Régnier Rue, au 6 même, Boccador.

(Cf. L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 20-30 décembre 1917, col. 418, où se trouvent cités plusieurs autres de ces quatrains postaux.)

Voici le début du recueil de Jean Moréas (1856-1910), Le Pèlerin passionné (Agnès, p. 3):

Il y avait des arcs où passaient des escortes Avec des bannières de deuil et du fer Lacé (?), des potentats de toutes sortes — Il y avait — dans la cité au bord de la mer. Les places étaient noires, et bien pavées, et les portes, Du côté de l’est et de l’ouest, hautes; et comme en hiver La forêt, dépérissaient les salles de palais, et les porches, Etc., etc.

On voit qu’il n’y a plus là ni hémistiches, ni rythme régulier, ni aucune de nos règles de prosodie.

Ajoutons que, le tapage fait, la notoriété conquise, Jean Moréas renia les décadents et ses dieux, et s’assagit.

De Jules Laforgue (1860-1887), qui s’écriait:

Ah! que la vie est quotidienne!

nous citerons ces deux vers ou ces deux lignes, extraites de son poème (?) Pan et la Syrinx:

O Syrinx! Voyez et comprenez la Terre et la merveille de cette matinée et la circulation de la vie. Oh! vous là! et moi ici! Oh, vous! Oh, moi! Tout est dans Tout! (Cf. Max Nordau, Dégénérescence, t. I, p. 237.)

Un autre, «futuriste, fantaisiste, hermétique et peut-être un peu mystificateur», a imaginé, lui, nous conte encore M. Adolphe Brisson (Le Temps, 6 août 1913), de supprimer la ponctuation.

Un autre sans doute s’évertuera à écrire à rebours.

Un autre...

«Les passants ne regardent les chiens que quand ils aboient, et on veut être regardé,» a observé Voltaire. (Dialogues et Entretiens philosophiques, XI, M. l’intendant des menus... Œuvres complètes, t. VI, p. 76; édit. du journal Le Siècle.)

***

Les décadents ont été généralement jugés comme des farceurs, des «fumistes», — c’est le mot employé, — qui, ne sachant comment attirer l’attention du public, se sont avisés de le mystifier. Ils n’ont, pour ainsi dire, fait que mettre en pratique les conseils ou remarques de nombre de philosophes ou de moralistes:

«Obscurcissez! Obscurcissez!» répétait sans relâche à ses disciples un sophiste de l’antiquité. Et il n’était content d’eux que lorsqu’il ne comprenait rien à leurs compositions». (Cf. Dussault, dans Gustave Merlet, Tableau de la littérature française [1800-1815], t. III, p. 61.)

«Ils (les lecteurs) concluront la profondeur de mon sens, par l’obscurité.» (Montaigne, Essais, III, 9; t. IV, p. 135, édit. Louandre.)

«Rien ne persuade tant les gens qui ont peu de sens, que ce qu’ils n’entendent pas.» (Cardinal de Retz, Mémoires, t. II, p. 522; édit. des Grands Écrivains.)

«Le commun des hommes... admire ce qu’il n’entend pas.» (La Bruyère, Caractères, De la chaire, p. 404; édit. Hémardinquer[33].)

«Quand je lis quelque chose et que je ne l’entends pas, je suis toujours dans l’admiration.» (Destouches, La Fausse Agnès, I, 2.)

«Un écrivain n’est réputé sérieux qu’à la condition d’ennuyer, et beaucoup doivent leur réputation à ceci: qu’on aime mieux les admirer que les lire.» (Alexandre Dumas fils, La Vie à vingt ans, p. 65; M. Lévy, 1856.)

Etc., etc.

Nul, mieux que les décadents, symbolistes, déliquescents, évanescents, etc., n’a justifié la sentence de Frayssinous (Défense du christianisme, t. II, p. 459; Le Mans, Dehallais, 1859): «Il est des novateurs audacieux qui cherchent dans la folie de leurs opinions une célébrité qu’ils ne sauraient attendre de la médiocrité de leurs talents.»

Mais la ruse a été vite éventée.

Jules Tellier (Nos Poètes, p. 230-231) traite à peu près tout crûment Mallarmé de «fumiste»: «Ses vers sont dépourvus de sens autant que d’harmonie, absurdes également pour l’oreille et pour l’esprit.»

Paul Stapfer (Des Réputations littéraires, t. I, p. 157) déclare que «M. Stéphane Mallarmé est purement absurde. Ses vers ne seront pas plus lisibles ni plus intelligibles pour la postérité que pour nous,» etc.

«... On a reconnu le symbolisme pour ce qu’il est: de la folie ou du charlatanisme, écrit de son côté M. Max Nordau (Dégénérescence, t. I, p. 208 et suiv.). Paul Verlaine lui-même, un des inventeurs du symbolisme, accommode de cette façon, dans un moment de sincérité, ses disciples: «Ce sont des pieds plats qui ont chacun leur bannière où il y a écrit: Réclame!»... «M. Gabriel Vicaire qualifie leurs productions de pures fumisteries de collégiens.» (Ibid., p. 210.)

Et Edmond de Goncourt (Journal, année 1889, t. VIII, p. 16): «Après la génération des simples, des gens naturels, qui est bien certainement la nôtre, et qui a succédé à la génération des romantiques, qui étaient un peu des cabotins, des gens de théâtre dans la vie privée, voici que recommence, chez les décadents, une génération de chercheurs d’effets, de poseurs, d’étonneurs de bourgeois».

L’excellent conseil donné par le vieux poète Maynard (1582-1646: Œuvres de François de Maynard, t. III, p. 139; Lemerre, 1888):

Si ton esprit veut cacher Les belles choses qu’il pense, Dis-moi, qui peut t’empêcher De te servir du silence?

convient, en somme, surtout aux écrivains décadents et symbolistes.

***

L’un de ces singuliers et ténébreux novateurs, qui fut l’intime compagnon de Verlaine, Arthur Rimbaud (1854-1891), a composé un sonnet resté célèbre, Le Sonnet des voyelles (dans le recueil intitulé Reliquaire, p. 108; Genonceaux, 1891), sonnet très irrégulier, dont voici le texte littéralement et scrupuleusement reproduit, — ce qui ne le rend pas plus limpide:

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles, Je dirai quelque jour vos naissances latentes. A, noir corset velu des mouches éclatantes Qui bombillent autour des puanteurs cruelles, Golfe d’ombre: E, candeur des vapeurs et des tentes, Lance des glaciers fiers, rois blancs, frissons d’ombelles; I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles Dans la colère ou les ivresses pénitentes; U, cycles, vibrements divins des mers virides, Paix des pâtis semés d’animaux, paix des rides Que l’alchimie imprime aux grands fronts studieux; O, suprême Clairon plein de strideurs étranges, Silences traversés des Mondes et des Anges: — O l’Oméga, rayon violet de Ses Yeux!

«Mais pas du tout! riposte un autre adepte du symbolisme, M. René Ghil. I n’est aucunement rouge: qui ne voit qu’I est bleu? Et n’est-ce point péché de trouver de l’azur dans la voyelle O? O est rouge comme le sang. Pour l’U, c’est jaune qu’il eût fallu écrire, et Rimbaud n’est qu’un âne (sic) ayant voulu peindre U en vert.»

Un troisième, au contraire, déclare qu’il voit A blanc, U bleu ou vert, E brun, O rouge, etc.

Ce qui prouve que ces messieurs ne voient pas tous de la même façon, et qu’il n’est pas facile de s’entendre.

Et M. René Ghil, ajoutant aux couleurs des voyelles des associations ou comparaisons musicales, prétendait que «A, lui rappelait les orgues; E, les harpes; I, les violons; O, les cuivres; U, les flûtes». (Cf. La Chronique médicale, 1er octobre 1916, p. 306-308; et 1er avril 1918, p. 119-122: très intéressants articles; — et la Revue encyclopédique, 1892, p. 7-10.)

Dans le même ordre d’idées, les sensations musicales, on se rappelle le Clavecin oculaire, à la construction duquel le Père Castel (1688-1757) consacra une grande partie de sa vie. A l’aide de cet instrument, nommé aussi Clavecin chromatique, l’ingénieux et savant jésuite prétendait, en variant les couleurs, affecter l’organe de la vue, tout comme le clavecin ordinaire, le piano, affecte l’organe de l’ouïe par la variété des sons, réaliser, en d’autres termes, le phénomène de l’«audition colorée». Imaginez une symphonie de Lulli ou de quelque autre maestro exécutée par une succession et combinaison de couleurs. Diderot a plusieurs fois parlé du Père Castel et du Clavecin oculaire (Cf. Lettre sur les sourds et muets, Œuvres choisies, p. 20 et suiv.; Lemerre, 1888; — et le Rêve de d’Alembert, Chefs-d’œuvre de Diderot, t. II, p. 207, 260; E. Picard, s. d.). Il est aussi question du Père Castel et de son invention dans Les Confessions de J.-J. Rousseau (Partie II, livre 7; t. V. p. 511, 515; Hachette, 1864); dans Le Livre du promeneur, de Lefèvre-Deumier, p. 271 (Amyot, 1854); et, avec plus de détails, dans La Chronique médicale, 1er avril 1919, p. 120-124, article du Dr Foveau de Courmelles.

Le grand ornithologiste Toussenel (1803-1885), dans son Monde des oiseaux (t. II, p. 362; Dentu, 1859), nous dit aussi quelques mots des couleurs et de leurs «dominantes passionnelles»: «le jaune est symbolique du familisme, le noir d’égoïsme concentré; le bleu pâle argentin annonce un essor faussé d’affective (sic).»

Dans l’histoire littéraire, ces fantaisies — appliquer des couleurs à des sentiments et autres choses abstraites — ne sont pas absolument rares. On connaît la Symphonie en blanc majeur de Théophile Gautier (elle se trouve dans le volume Émaux et Camées, p. 33; Charpentier, 1911). Léon Gozlan (1803-1866) a écrit, sur ce même sujet, une page caractéristique (reproduite dans la revue Le Penseur, janvier 1913, p. 25): «Comme je suis un peu fou, j’ai toujours rapporté, je ne sais trop pourquoi, à une couleur ou à une nuance les sensations diverses que j’éprouve. Ainsi, pour moi, la pitié est bleu tendre; la résignation est gris-perle, la joie est vert-pomme, la satiété est café-au-lait, le plaisir rose velouté, le sommeil est fumée-de-tabac, la réflexion est orange, la douleur est couleur de suie, l’ennui est chocolat. La pensée pénible d’avoir un billet à payer est mine-de-plomb, l’argent à recevoir est rouge chatoyant ou diablotin. Le jour du terme est couleur de Sienne, — vilaine couleur! Aller à un premier rendez-vous, couleur thé léger; à un vingtième, thé chargé. Quant au bonheur... couleur que je ne connais pas!»

Et les couleurs appliquées aux prénoms féminins, système imaginé par l’humoriste Ernest d’Hervilly (1839-1911):

«Les noms blancs très purs sont: Bérénice, Marie, Claire, Ophélie, Iseult.

«Le rose vif est évoqué par Rose (naturellement!), Colette, Madeleine, Gilberte.

«Le gris est fourni par Jeanne, Gabrielle, Germaine.

«Le bleu tendre serait Céline, Virginie, Léonie, Élise.

«Le noir absolu serait Lucrèce, Diane, Rachel, Irène, Rébecca.

«Le jaune violent n’apparaît qu’aux noms de Pulchérie, Gertrude, Léocadie.»

Ernest d’Hervilly affirmait, en outre, qu’«Hélène est gris-perle, et qu’Adrienne, Ernestine et Fanchette doivent être rangées dans la catégorie des prénoms qui rappelle un semis de fleurs sur une étoffe blanche!» (La Chronique médicale, 1er octobre 1916, p. 307.)

***

Quant aux lettres de l’alphabet interprétées comme nous le voyions tout à l’heure, matérialisées, colorées ou animées, on en trouve une longue série d’exemples dans le célèbre poème du chevalier de Piis (1755-1832), Harmonie imitative de la langue française, dont le premier chant est consacré à chacun de nos caractères alphabétiques:

A l’aspect du Très-Haut sitôt qu’Adam parla, Ce fut apparemment l’A qu’il articula. .................. Le B balbutié par le bambin débile Semble bondir bientôt sur sa bouche inhabile; Son babil par le b ne peut être contraint, Et d’un bobo, s’il boude, on est sûr qu’il se plaint. Mais du bègue irrité la langue embarrassée Par le b qui la brave est constamment blessée. Le C, rival de l’S avec une cédille, Sans elle, au lieu du Q, dans tous nos mots fourmille. De tous les objets creux il commence le nom; Une cave, une cuve, une chambre, un canon, Une corbeille, un cœur, un coffre, une carrière, Une caverne, enfin, le trouvent nécessaire. Partout en demi-cercle il court demi-courbé. ..................

En voilà, je pense, assez pour vous donner envie de lire le reste. Vous trouverez de nombreux fragments du très original poème du chevalier de Piis dans le Grand Dictionnaire de Larousse, au début de chaque lettre. (Voir aussi, dans le même ouvrage, les articles Harmonie et Piis; — Eugène Muller, Curiosités historiques et littéraires, p. 93; — Etc.)

Le poète marseillais Auguste Barthélemy (1796-1867) a aussi composé des vers sur ce même sujet: les lettres de l’alphabet.

Dans un chapitre de son volume Voyages (p. 65-67; Charpentier, 1891), Victor Hugo les passe également toutes en revue une à une, et en fait une très pittoresque description:

«La société humaine, le monde, l’homme tout entier est dans l’alphabet. La maçonnerie, l’astronomie, la philosophie, toutes les sciences ont là leur point de départ, imperceptible, mais réel; et cela doit être. L’alphabet est une source.

«A, c’est le toit, le pignon avec sa traverse, l’arche, arx; ou c’est l’accolade de deux amis qui s’embrassent et qui se serrent la main;

«D, c’est, le dos;

«B, c’est le D sur le D, le dos sur le dos, la bosse;

«C, c’est le croissant, c’est la lune;

«E, c’est le soubassement, le pied-droit, la console et l’étrave, l’architrave, toute l’architecture à plafond dans une seule lettre;

«F, c’est la potence, la fourche, furca;

«G, c’est le cor;

«H, c’est la façade de l’édifice avec ses deux tours;

«I (i), c’est la machine de guerre lançant le projectile;

«J, c’est le soc et c’est la corne d’abondance;

«K, c’est l’angle de réflexion égal à l’angle d’incidence, une des clefs de la géométrie;

«L, c’est la jambe et le pied;

«M, c’est la montagne, ou c’est le camp, les tentes accouplées;

«N, c’est la porte fermée avec sa barre diagonale;

«O, c’est le soleil;

«P, c’est le portefaix debout avec sa charge sur le dos;

«Q, c’est la croupe avec la queue;

«R, c’est le repos, le portefaix appuyé sur son bâton;

«S, c’est le serpent;

«T, c’est le marteau;

«U, c’est l’urne;

«V, c’est le vase (de là vient que l’u et le v se confondent souvent);

«X, ce sont les épées croisées, c’est le combat; qui sera le vainqueur? on l’ignore; aussi les hermétiques ont-ils pris X pour le signe du destin, les algébristes pour le signe de l’inconnu;

«Y, c’est un arbre; c’est l’embranchement de deux routes, le confluent de deux rivières; c’est aussi une tête d’âne ou de bœuf; c’est encore un verre sur son pied, un lys sur sa tige, et encore un suppliant qui lève les bras au ciel;

«Z, c’est l’éclair, c’est Dieu.»

***

Parmi les épîtres en vers que reçut l’impératrice Eugénie lors de sa grossesse, il en était une dont Mérimée ne pouvait parler «sans rire aux larmes», conte Gustave Claudin dans ses Souvenirs (p. 160). Elle débute ainsi:

Madame, Dans vos bras amoureux quand vous pressez un homme, Qui vous fait concevoir... peut-être un roi de Rome, Votre cœur vous dit-il, etc.

Citons encore, comme curiosités littéraires, ces trois distiques anonymes (Cf. Le Figaro, 9 décembre 1881; — L’Intermédiaire des chercheurs et curieux, 10 avril 1898, col. 513; — et Paul Stapfer, Racine et Victor Hugo, p. 310, note 1, qui attribue les deux premiers de ces distiques à Marc Monnier), distiques fantaisistes, à la rime somptueuse, dont le second vers reproduit le premier sous une forme différente, et qui offrent ou résument en quelque sorte trois poèmes, — et quels poèmes!

Gall, amant de la reine, alla, tour magnanime, Galamment de l’arène à la tour Magne, à Nîme. Laurent Pichat, virant, coup hardi! bat Empis; Lors Empis, chavirant, couard, dit: Bah! tant pis! Dans ces meubles laqués, rideaux et dais moroses, Danse, aime, bleu laquais! Ris d’oser des mots roses!

C’est-à-dire: Laquais à la livrée bleue, danse, aime, ne te gêne pas, etc.

Et cette fantaisie inspirée au pince-sans-rire Alphonse Allais (1854-1905) par je ne sais quel incident de coulisses, et dédiée à son ami Adhémar de Kelke:

De Kelke, préférons qu’orale, à part se rie De quelque préfet rond, Cora Laparcerie. (Cf. L’Opinion, 1er juin 1912.)

Puis ces vers d’Orphée à sa chère Eurydice, où il lui rappelle les dix années de bonheur conjugal qu’ils peuvent faire revivre, si Pluton le permet:

Eurydice! Pluton! Dix ans! Vainc la mort, fée! Euh! Ris! Dis? Se plut-on, dis? En vain clame Orphée. (Cf. Le Journal, 30 juin 1912.)

Pour terminer, rappelons ce début d’un compliment en vers adressé à Alexandre Dumas père, lors d’un de ses passages à Lyon, début probablement ainsi conçu:

O vous dont le nom brille au sommet du Parnasse.

Des jeunes filles étaient venues offrir un bouquet à l’illustre romancier, et la plus jolie commença, d’une voix timide, mal assurée:

O vous dont le nom bril... le nom bril...

Et elle hésitait, ânonnait.

«Pardon, mademoiselle, vous parlez là de quelque chose que vous n’avez jamais vu,» finit par lui objecter Dumas en souriant. (Cf. Clair Tisseur, Modestes Observations sur l’art de versifier, p. 134, note.)

VIII

Auteurs dramatiques. — Collin d’Harleville. — Andrieux. — Flins des Oliviers. Une douleur qui s’exprime en chantant. — Le soleil en pleine nuit. — Luce de Lancival. — M.-J. Chénier et la locution «Briller par son absence». — Théâtre de la Révolution.

Nicolas Brazier. Un singulier bibliothécaire. Palinodies littéraires.

Eugène Scribe. — Saint-Georges et Leuven. — Canevas d’opéra-comique et scénario de tragédie.

Casimir Delavigne. Anachronismes et incorrections. Prodiges de mémoire. Une comparaison doublement blessante.

Duvert et Lauzanne. Facéties et pasquinades. — Henri Rochefort. La Lanterne.

Ernest Legouvé, et son père J.-B. Gabriel Legouvé. La passion de l’inexactitude. Encore les périphrases. — François Ponsard. Vers prosaïques. — Émile Augier. — Camille Doucet.

Eugène Labiche. — Auguste Vacquerie. — Théodore Barrière.

Curiosités théâtrales. Fernand Desnoyers. — Villiers de l’Isle-Adam. — Contrepetteries, facéties, drôleries théâtrales, etc.

Revenons aux auteurs dramatiques.

Chez Collin d’Harleville (1755-1806), plus encore que chez son fidèle ami et biographe Andrieux (1759-1833), on trouve un très fréquent usage, un véritable abus de l’interjection. Bon! redoublée au besoin (Bon! Bon!) pour parfaire la mesure du vers.

Des remerciements? Bon! Il ne m’en est point dû. (Collin d’Harleville, Les Châteaux en Espagne, I, 10.)

Voir aussi même comédie: I, 1, 2, 4, 5, 8; — II, 1, 3, etc.; et les autres pièces de l’auteur, Les Riches notamment, où l’interjection Bon! se rencontre à peu près à chaque page.

Et Andrieux:

Bon! Bon! Songe plutôt au plaisir qu’il aura. (Les Étourdis, I, 2.)

Voir aussi même pièce: I, 3, 10; II, 8; III, 6, etc.

Chez Collin d’Harleville, aussi bien que chez Andrieux, les pensées délicates, judicieuses ou piquantes, sont nombreuses:

Je suis fait pour l’amour, mais très peu pour l’hymen... Quand on sent que l’on plaît, on en est plus aimable... Il est si doux de voir les heureux qu’on a faits! (Collin d’Harleville, Les Châteaux en Espagne, II, 3; II, 10; V, 1.)

La raison est un fruit de l’arrière-saison. (Id., Les Mœurs du jour, I, 10.)

Nous n’avions pas le sou, mais nous étions contents; Nous étions malheureux; c’était là le bon temps. (Id., Poésies fugitives, Mes souvenirs; Théâtre complet et Poésies... de Collin d’Harleville, t. IV, p. 40; H. Nicolle, s. d.)

Aux travers de l’esprit aisément on fait grâce Mais les fautes du cœur, jamais on ne les passe. (Andrieux, Les Étourdis, III, 16.)

On ne devrait jamais se quitter quand on s’aime. (Id., Le Rêve du mari, I, 1.)

Etc., etc.

Dans une pièce intitulée Le Réveil d’Épiménide ou Les Étrennes de la Liberté, par Flins des Oliviers (1757-1806)[34], jouée vers 1790, un abbé entre en scène en chantant sur l’air J’ai perdu mon Eurydice:

J’ai perdu mes bénéfices, Rien n’égale ma douleur.

Sur quoi, Épiménide fait la réflexion suivante, qui est toujours de circonstance et qu’on pourrait appliquer à nombre de solos, duos et ritournelles:

Puisqu’elle s’exprime en chantant, Sa douleur n’est pas bien amère. (Cf. Revue bleue, 1er mars 1879, p. 816.)

Déjà, au dix-septième siècle, Saint-Évremond avait fait les remarques suivantes: «... Il y a une autre chose, dans les opéras, tellement contre la nature, que mon imagination en est blessée: c’est de faire chanter toute la pièce depuis le commencement jusqu’à la fin, comme si les personnes qu’on représente s’étaient ridiculement ajustées pour traiter en musique et les plus communes et les plus importantes affaires de leur vie. Peut-on s’imaginer qu’un maître appelle son valet, ou qu’il lui donne une commission en chantant; qu’un ami fasse, en chantant, une confidence à son ami; qu’on délibère, en chantant, dans un conseil; qu’on exprime avec du chant les ordres qu’on donne, et que mélodieusement on tue les hommes à coups d’épée et de javelot dans un combat... Les Grecs faisaient de belles tragédies, où ils chantaient quelque chose; les Italiens et les Français en font de méchantes, où ils chantent tout.» (Saint-Évremond, Œuvres choisies, Sur les opéras, p. 341-343; édit. Gidel.)

Quelques années avant la Révolution, un opéra, consacré à la louange du gouverneur de la province, fut joué à Limoges. La scène, lisons-nous dans le Musée des Familles (1er décembre 1894, p. 352), représentait une nuit semée d’étoiles, et la pièce débutait par ce vers étrange:

Soleil, vis-tu jamais une pareille nuit?

Luce de Lancival (1764-1810) termine sa tragédie d’Hector (V, 5) par le récit d’un combat d’homme à homme, du meurtre d’Hector par Achille, dont quelques vers rappellent le récit de Théramène de Racine:

Ses coursiers, qui, toujours dociles à sa voix, Refusent d’obéir pour la première fois.

Et Racine (Phèdre, V, 6):

Ses superbes coursiers, qu’on voyait autrefois Pleins d’une ardeur si noble obéir à sa voix.

La locution briller par son absence apparaît — peut-être pour la première fois en français — dans la tragédie de Tibère (I, 1), de Marie-Joseph Chénier (1764-1811):

Entre tous les héros qui, présents à nos yeux, Provoquaient la douleur et la reconnaissance, Brutus et Cassius brillaient par leur absence.

Cette expression est d’ailleurs textuellement tirée de Tacite, qui, rapportant, dans ses Annales (III, 76), les mêmes circonstances, dit: «Sed præfulgebant Cassius atque Brutus...»

Dans une note de sa Lanterne aux Parisiens, Camille Desmoulins rappelle aussi cette absence des portraits de Brutus et de Cassius, et cite la susdite phrase de Tacite: cf. Œuvres de Camille Desmoulins, t. II, p. 26; édit. de la Bibliothèque nationale.

***

Nous avons mentionné déjà, en parlant de Choudard-Desforges (p. 66-67), un exemple des bizarreries qu’offre le théâtre de la Révolution. En voici quelques autres, et il y en aurait quantité à citer, car la mine est quasiment inépuisable.

Dans la pièce La Vraie Républicaine, on trouve ce couplet:

Puisse bientôt la France entière Se soumettre aux lois de l’hymen! On est toujours mauvais républicain Quand on reste célibataire (bis). (Dans Ferdinand Brunetière, Nouvelles Études critiques... p. 334; Hachette, 1882.)

Dans une autre pièce, jouée en janvier 1794, La Reprise de Toulon, un représentant du peuple s’adresse en ces termes aux soldats français: «Courage! mes amis! il pleut, il vente, nous sommes trempés! Quel temps superbe pour se battre! Les éléments se déchaînent en vain pour troubler nos fêtes ou nous arracher au combat. Le ciel est toujours beau pour des républicains!» (Ibid., p. 335.)

Dans la pièce Au plus brave la plus belle, le volontaire Victor annonce à sa fille Victoire qu’il l’a promise par avance au plus brave. «O mon père! s’écrie Victoire, pourquoi m’exposer à épouser un inconnu? — Un inconnu, ma fille! riposte le papa Victor; sache bien que le bon républicain n’est un inconnu pour personne.» (Ibid., p. 336.)

Dans La Reprise de Toulon encore, un représentant du peuple s’adresse aux «intrépides galériens, âmes pures et sensibles, et sans doute plus malheureux que coupables.» (Ibid.)

Etc., etc.

***

Le chansonnier et vaudevilliste Nicolas Brazier (1783-1838), à qui appartient cette calinotade si souvent citée:

En vous voyant sous l’habit militaire, J’ai deviné que vous étiez soldat (L’Enfant du régiment; dans Larousse, art. Bévue).

publia, en 1824, sous le titre de Souvenirs de dix ans, un recueil de chansons en l’honneur des Bourbons, dont une pièce inspirée par la naissance du duc de Bordeaux avait servi naguère à célébrer la naissance du roi de Rome. Louis XVIII prit la chose en riant et gratifia le poète d’un emploi de «bibliothécaire du Château». Mais, en allant faire sa visite à son chef, à Antoine-Alexandre Barbier, le savant auteur du Dictionnaire des ouvrages anonymes et pseudonymes, qui avait le titre d’administrateur des bibliothèques particulières du roi, Brazier eut la maladresse et l’impudence de lui dire: «Vous pensez bien, monsieur, que cette place ne m’a été donnée que pour récompenser mon dévouement à la dynastie, et nullement pour m’astreindre à un travail quelconque». Barbier, qui était, lui, le travailleur par excellence, répliqua qu’il ne l’entendait pas ainsi, qu’il avait besoin de collaborateurs sérieux et effectifs, et non d’amateurs et de flâneurs. Un conflit s’ensuivit, mais l’affaire s’arrangea: Brazier donna sa démission, et reçut une modeste pension.

Attaqué, en 1815, par Le Nain jaune, qui raillait l’orthographe fantaisiste de Brazier, celui-ci rédigea ab irato une réponse fulminante, que le journal s’empressa de publier. Cette épître commençait par le mot Jamais écrit J’amais, et cette malheureuse apostrophe, mise en tête d’une lettre destinée à prouver que Brazier savait l’orthographe, excita la risée universelle. (Cf. Gustave Merlet, Tableau de la littérature française [1800-1815], t. I, p. 531; et Larousse, art. Brazier.)

Une palinodie analogue à celle de Nicolas Brazier fut commise par le vicomte d’Arlincourt (1789-1856), de plaisante mémoire. Son poème épique sur Charlemagne, La Caroléide, composé d’abord en partie pour célébrer Napoléon, fut modifié selon les circonstances, et parut, en 1818, consacré à l’éloge de Louis XVIII et des Bourbons. (Cf. Ludovic Lalanne, Dictionnaire historique de la France.)

On pourrait encore citer, comme exempte de transformations littéraires sous le premier Empire, une tragédie d’Abraham qui avait été d’abord Le Divorce de Napoléon: l’Empereur devint Abraham; l’Impératrice Joséphine, Sarah (la femme stérile); Marie-Louise, Agar; et le jeune Ismaël, son fils, devint le petit roi de Rome; — et le Don Sanche de Brifaut, interdit en 1814: l’auteur change alors ses Espagnols en Assyriens, et Don Sanche en Ninus II. Etc. (Cf. Émile Deschanel, Le Théâtre de Voltaire, p. 206, note 1.)

***

Nous passerons rapidement sur Eugène Scribe (1791-1861), dont plusieurs écrivains se sont amusés à recueillir les inadvertances et bévues: voir notamment Charles de Boigne, Petits Mémoires de l’Opéra, chap. 23, p. 281-295; H. de Villemessant, Mémoires d’un Journaliste, t. V, p. 158-164, etc.

Tout le monde connaît le vieux soldat de Michel et Christine, qui

... sait souffrir et se taire Sans murmurer;

et le lièvre de L’Héritière, qu’un personnage de la pièce se glorifie

D’avoir pu (le) tuer vivant.

A propos de ce vers de Michel et Christine, maintes fois cité:

Aux quatre coins de la machine ronde,

remarquons cette locution usuelle «le coin d’une assiette», qui a donné lieu à la riposte suivante:

«Mon enfant, disait une mère à son petit garçon assis à table à côté d’elle, je t’ai déjà recommandé de ne pas mettre sur la nappe les noyaux de tes cerises; on les dépose sur le coin de son assiette.

— Mais, maman, je ne peux pas le trouver, le coin de mon assiette!» (Le journal La Nation, 31 octobre 1890.)

Mentionnons encore le reproche bien immérité adressé à Molière par Eugène Scribe, dans son discours de réception à l’Académie française, et qu’aucun des Immortels ne releva:

«La comédie de Molière nous instruit-elle des grands événements du siècle de Louis XIV? Nous dit-elle un mot des erreurs, des faiblesses ou des fautes du grand roi? Nous parle-t-elle de la révocation de l’Édit de Nantes?»

Comment Molière, mort en 1673, eût-il pu parler de la révocation de l’Édit de Nantes qui eut lieu en 1685, c’est-à-dire douze ans après sa mort? (Cf. Gustave Flaubert, Dossier de la bêtise humaine, dans Guy de Maupassant, Étude sur Gustave Flaubert, en tête des Lettres de Gustave Flaubert à George Sand, p. XLIV.)

Villemessant, qui, comme nous venons de le dire, a parlé, dans ses Mémoires, des bévues d’Eugène Scribe, mentionne, en ce même endroit, ces deux gentils quatrains extraits de l’opéra-comique Jaguarita l’Indienne, par Saint-Georges et Leuven:

Glissons-nous dans l’herbe Comme le serpent, Qui, fier et superbe, S’avance en rampant. La dent de la panthère, Le ventre du boa, Voilà, sur cette terre, Voilà le sort qu’on a!

Alfred de Musset et son frère Paul, un soir qu’on venait de jouer, sur un théâtre de société, un vaudeville de Scribe, annoncèrent qu’ils allaient représenter un opéra-comique de leur cru, improvisé séance tenante.

Cette saynète résumait plaisamment les procédés de composition et de facture chers à Eugène Scribe et à son école.

Celui des deux frères qui remplissait le rôle de l’amoureux commençait par chanter:

Oui, j’entrerai dans ce château!

Et l’autre, le valet et confident, de roucouler ensuite:

Il entrera dans ce château!

Puis tous deux de chanter en chœur:

Espérance et courage! Notre sort sera beau, Et bientôt, je le gage, Nous aurons l’avantage D’entrer dans ce château, D’entrer (bis) dans ce château.

C’était la fin du premier acte.

Le second acte ne se compose que du même vers, modifié de mille façons:

Vous entrerez dans ce château.

Le tyran, déguisé en basse-taille, beugle:

Ils sortiront de ce château!

Voilà le nœud de la pièce.

Et voici le dénouement:

CHŒUR FINAL. Espérance et courage! Notre sort } est bien beau. Oui, leur sort Nous avons } l’avantage Ils ont eu D’être installés dans ce château!

«Combien d’opéras-comiques sont brodés sur un canevas tout aussi simplet!» conclut le chroniqueur auquel j’emprunte cette anecdote. (Montécourt [pseudonyme], La République française, 7 décembre 1898.)

Ajoutons qu’on pourrait rapprocher ce minuscule canevas d’opéra-comique du très laconique scénario de tragédie proposé par Rivarol (Cf. ci-dessus, p. 29):

1er acte: il mourra.

2e acte: il ne mourra pas.

3e acte: il mourra.

Etc., etc.

***

Nous trouvons chez Casimir Delavigne (1793-1843), dans ses Enfants d’Édouard (II, 3), plusieurs anachronismes commis coup sur coup. Tyrrel, la future âme damnée de Glocester, raconte ainsi son ancienne vie joyeuse:

... Je fus quatre fois riche. Nous étions beaux à voir autour d’un bol en feu, Buvant sa flamme, en proie aux bourrasques du jeu, Quand il faisait rouler, sous nos mains forcenées, Le flux et le reflux des piles de guinées.

Or, cette tragédie des Enfants d’Édouard se passe en Angleterre, sous Richard III (1452-1485), c’est-à-dire vers la fin du quinzième siècle. A cette époque, l’eau-de-vie et le sucre étaient connus sans doute, mais surtout comme produits pharmaceutiques, et sans être entrés dans la consommation courante. Quant au punch, il était inconnu, et les premières guinées ne furent frappées que sous Charles II (1630-1685), avec de l’or importé de Guinée: d’où leur nom. (Cf. le Journal de la Jeunesse, 17 mai 1902, Supplément, Couverture.)

Dans cette même tragédie, nous rencontrons plusieurs fois la locution «A revoir», formule d’adieu exprimant l’espoir qu’on se reverra bientôt, condamnée par Littré, au lieu de «Au revoir». «A revoir, bon neveu!» (I, 2 et 9; et III, 2.)

Nous avons relevé, dans le chapitre consacré à Victor Hugo (p. 100), la mauvaise locution «Montjoie et Saint-Denis» (Louis XI, III, 13), pour «Montjoie Saint-Denis», cri de guerre de nos ancêtres. L’élision de l’e final de Montjoie contraint presque toujours les poètes à faire suivre ce mot de la conjonction et, ce qui enlève tout sens à la phrase, Montjoie Saint-Denis signifiant la Montjoie (le lieu de martyre ou de joie) de saint Denis.

Comme Piron, «qui faisait toutes ses tragédies de tête, et les récitait de mémoire aux comédiens» (Sainte-Beuve, Nouveaux lundis, t. X, p. 61), comme Delille, dont nous avons précédemment rappelé la prodigieuse mémoire, Casimir Delavigne composait tous ses ouvrages «par cœur», et avait coutume de ne les coucher sur le papier que quand ils étaient terminés dans sa tête. On dit même qu’il a emporté ainsi en mourant une tragédie à peu près achevée. (Cf. Sainte-Beuve, Portraits contemporains, t. V, p. 180; et Nouveaux Lundis, t. X, p. 61.)

On a plus d’une fois comparé Casimir Delavigne au peintre Paul Delaroche, Alexandre Dumas, entre autres, dans ses Mémoires (t. V, p. 145). Une plaisante anecdote court à ce sujet: Théophile Gautier ayant écrit dans un de ses feuilletons: «Casimir Delavigne est le Delaroche de la littérature, comme Delaroche est le Casimir Delavigne de la peinture», reçut le lendemain deux lettres, l’une de Delavigne, l’autre de Delaroche, qui, toutes deux, lui disaient la même chose: «Vous avez été un peu sévère pour moi» (Cf. le journal Le Télégraphe, 8 septembre 1884.)

L’œuvre des vaudevillistes Duvert (1795-1876) et Lauzanne (1805-1877) fourmille de facéties et de pasquinades. En voici quelques échantillons, extraits d’un article signé E. S. (Edmond Stoullig?), dans le journal La Tribune, 26 octobre 1876:

«Nous voyons, dans Riche d’amour, Arnal s’écrier: «Je l’ai revue, je l’ai retrouvée, celle que j’aime — ou plutôt celui que j’aime, — car c’est un ange, et l’ange est essentiellement masculin. (Avec indignation:) Masculin! Oh! les gueux de grammairiens![35]»

Plus tard, se demandant s’il ne trouverait pas un peu d’argent chez lui: «C’est que, chez moi, ajoute-t-il, je ne suis pas bien sûr de trouver de l’argent, vu qu’à n’y avait pas un sou quand je suis sorti, et j’ai la clef. J’ai la clef! Il est douteux que des voleurs se soient introduits chez moi avec effraction et y aient oublié leur bourse. Ces événements-là sont si peu communs!»

Et ce couplet:

Quelle infortune est égale à la mienne? Du lansquenet déplorable martyr, J’ai beau forer ma poche artésienne, Pas un centime, hélas! n’en peut jaillir! ................ Et mon gousset, moins heureux que les Gaules, Appelle en vain l’invasion des Francs!

Nous avons rencontré précédemment, à propos du vicomte d’Arlincourt (p. 21), ce vers:

Le roi Louis s’avance avec vingt mille Francs,

qui pourrait devenir amphigourique, avons-nous dit aussi (p. 129), si l’on écrivait francs avec une initiale minuscule, selon l’orthographe de Victor Hugo.

Les personnages de Duvert et Lauzanne ne se parlent pas à l’oreille: «Ils se glissent deux mots dans la trompe d’Eustache». Un homme, rencontrant dans une cave l’ombre de celui qu’il croit avoir tué, s’écriera: «Cette ombre est étrange; elle sent le coke!» Un autre, à qui l’on demande son âge, répondra: «J’ai l’âge qu’aurait la comète de 1811, si elle vivait encore!»

Etc., etc.

«Ne reconnaît-on point là, remarque Jules Claretie (dans le journal La Tribune, même date), le style ou le procédé d’Henri Rochefort? La Lanterne procède directement de Duvert et Lauzanne, et le fils du vaudevilliste (le vaudevilliste Amand de Rochefort-Luçay: 1790-1871) a dû s’imprégner de ces phrases bizarres, curieuses, dont l’étrangeté fait la force, et qui se gravent, par leur drôlerie même, dans la mémoire.

«Dans un vaudeville de Rochefort et de Pierre Véron, il était question de «ces femmes dont les cheveux sont frisés comme les chicorées, avec cette différence qu’elles ne sont pas sauvages».

C’est tout à fait Arnal, dans L’Homme blasé, parlant de «ces femmes charmantes» qui l’ont ruiné:

«Oui. Et je me regarderais comme un grossier si je les comparais à des sangsues...

— Ah!

— ... Dont elles n’ont d’ailleurs ni la forme...

— Je crois bien!

— Ni l’utilité!»

(Le journal La Tribune, même date.)

Anticipant sur le chapitre consacré aux journalistes et chroniqueurs, nous citerons ici, pour corroborer la remarque de Jules Claretie, quelques-uns des jeux de mots et des drôleries de La Lanterne d’Henri Rochefort (1830-1913).

«La France contient, dit l’Almanach impérial, trente-six millions de sujets, sans compter les sujets de mécontentement.» (Samedi, 23 mai 1868, p. 1; réimpression de Victor Havard, 1886; un vol. in-18.)

«J’envoyai chercher une feuille de papier ministre, et j’écrivis à celui de l’Intérieur...» (Page 4.) (Phrase déjà citée dans notre Préambule, p. 12-13.)

«La discussion du budget n’est pas encore entamée, mais le budget l’est déjà depuis longtemps.» (Page 203.)

«Toute la suite du prince Napoléon à Constantinople vient d’être décorée par le sultan. — Comment! pas un n’a échappé au désastre?» (Page 238.)

«... Cette belle machine administrative que l’Europe nous envie. (Avez-vous remarqué que l’Europe nous envie énormément de choses, mais qu’elle ne nous prend jamais rien?)» (Page 274.)

«... La cour des Tuileries, ainsi nommée parce que c’est de là que nous arrivent les tuiles.» (Page 286.)

«Les décorés du 15 août devraient être obligés d’aller chercher eux-mêmes la croix en haut du mât de Cocagne de l’esplanade des Invalides. Nous serions sûrs au moins qu’ils auraient fait quelque chose pour l’avoir.» (Page 349.)

Etc., etc.

Peu d’ouvrages ont autant vieilli que La Lanterne; la plupart des allusions qu’elle renferme sont devenues obscures pour nous, et quantité de ses plaisanteries ont perdu leur sel. «Quand on feuillette aujourd’hui la collection de La Lanterne (et c’est de quoi peu de gens s’avisent), on se rend difficilement compte de l’immense succès obtenu par ce pamphlet, écrit le sagace critique Jules Levallois (De la Restauration à nos jours, p. 380). Ni Paul-Louis Courier, ni Cormenin, dans leurs meilleurs jours, n’ont ému à ce point l’opinion publique. De ces pages sarcastiques, que l’on s’arrachait alors si avidement, quelques-unes, les premières surtout, subsistent seulement. Ce qui fit la vogue de ce pamphlet, lorsqu’il parut, c’était un indomptable esprit de révolte, mêlé à ce qu’il faut bien appeler de son nom vulgaire, la blague.»

***

On peut dire d’Ernest Legouvé (1807-1903) ce qu’on a dit de Jules Janin, dont nous parlerons plus loin, qu’il a eu la passion de l’inexactitude. Il ne peut en quelque sorte citer un seul vers sans le tronquer, et, dans son Art de la lecture comme dans sa Lecture en action, il en cite presque à chaque page.

Même les vers de Corneille, de Racine, de La Fontaine, de Molière, les plus répandus et les plus ressassés, il les estropie. Il s’imaginait sans doute les posséder ad unguem, et ne prenait pas la peine de les vérifier lors de l’impression.

Corneille écrit dans Cinna (V, 1):

Tiens ta langue captive, et si ce grand silence A ton émotion fait quelque violence;

Legouvé (La Lecture en action, p. 168) met: et si ce long silence, et: fait trop de violence.

Sur ce point seulement contente mon désir,

dit Corneille.

Jusque-là seulement, — dit Legouvé (Ibid.).

Aujourd’hui même encor mon âme irrésolue. (Corneille.)

Legouvé (Ibid., p. 172): Ce matin même encor...

Bien plus, ce même jour je te donne Émilie. (Corneille.)

Enfin ce même jour (Legouvé, ibid.).

Et qu’ont mise si haut mon amour et mes soins. (Corneille.)

Et qu’ont porté si haut (Legouvé, ibid.),

Notez bien qu’ici, comme il s’agit d’une femme, d’Émilie, il faudrait portée au féminin. «Et qu’ont portée si haut...» Legouvé a mieux aimé fausser l’orthographe que le vers et a écrit porté.

Approchez-vous, Néron, et prenez votre place,

dit Racine (Britannicus, IV, 2).

Asseyez-vous, Néron, — dit Legouvé (Ibid., p. 169).

Etc., etc.

Dans sa comédie Autour d’un berceau (Théâtre, Comédies en un acte, p. 323), Ernest Legouvé met dans la bouche d’un de ses personnages le petit poème si connu, Le Vase brisé, de Sully Prudhomme (Poésies, t. I, p. 11; Lemerre, 1882), et il ne manque pas de le dénaturer et le massacrer.

Son eau fraîche a fui goutte à goutte,

dit Sully Prudhomme.

Son eau pure, — dit Legouvé.

Souvent aussi la main qu’on aime Effleurant le cœur le meurtrit. (Sully Prudhomme.)

Ainsi parfois la main qu’on aime. (Legouvé.)

Ce qui est impardonnable pour un membre de l’Académie française, il confond, en prosodie française, le mot pied avec le mot syllabe: un pied, pour lui, c’est une syllabe: un alexandrin de douze pieds (Cf. La Lecture en action, p. 258), tandis qu’il n’avait qu’à consulter Littré, et il aurait lu (art. Pied, 26o): «Un pied, deux syllabes; ainsi notre alexandrin, qui a douze syllabes, est un vers de six pieds».

Il demande excuse, au lieu de demander pardon (Cf. Louise de Lignerolles, I, 8; Théâtre, Comédies et Drames, p. 22).

Il forge des vers de onze syllabes, destinés à rimer avec des vers de douze:

Et pourriez-vous, sans peur comme sans emphase, Entendre froidement cette petite phrase. (Un jeune homme qui ne fait rien, sc. 11; Théâtre, Comédies en un acte, p. 370.)

Il change le genre des substantifs, met le féminin pour le masculin: «Tant de jeunes et charmants talents qui ont illustré et enchanté la scène française... sont toutes des élèves de M. Samson.» (L’Art de la lecture, Quatrième partie, I, p. 264.)

Enfin comment comprendre cette sentence, qui termine un chapitre de La Lecture en action (XVII, p. 204): «Lire les poètes tout bas, c’est devenir leur ami; les lire tout haut, c’est devenir leur intime?» Pourquoi intime quand on les lit tout haut?

Et, à propos d’Ernest Legouvé, le sens d’un vers de son père (Jean-Baptiste-Gabriel Legouvé: 1764-1812), ce vers si fréquemment cité:

Tombe aux pieds de ce sexe à qui tu dois ta mère,

le dernier et comme le résumé du poème Le Mérite des Femmes, a été parfois discuté.

«Il faut avouer, écrit l’auteur anonyme des Curiosités littéraires (p. 279; Paulin, 1845), que le malheureux que l’on voudrait forcer de tomber aux pieds du sexe auquel il doit sa mère, se trouverait dans un cruel embarras; et Legouvé est bien coupable de n’avoir pas indiqué en note la conduite à suivre en pareille occurrence. Avant lui, on avait cru généralement que le concours des deux sexes était nécessaire pour procréer des garçons ou des filles; mais son vers est venu nous détromper, et il est constant maintenant, quelque incroyable que cela puisse paraître, que, quant aux filles, le sexe féminin suffit seul à la besogne.»

Au nombre des périphrases célèbres, — trois coup sur coup, — figurent les quatre vers suivants de Legouvé père. Pour faire prononcer à Henri IV son mot fameux: «Je voudrais que le plus pauvre paysan de mon royaume pût au moins avoir la poule au pot le dimanche», il écrit:

Je veux enfin qu’au jour marqué pour le repos L’hôte laborieux des modestes hameaux Sur sa table moins humble ait, par ma bienfaisance, Quelques-uns de ces mets réservés à l’aisance. (Cf. Paul Stapfer, Racine et Victor Hugo, p. 263.)

C’était, comme nous l’avons vu, le temps des périphrases, si chères à Jacques Delille et à ses disciples ou émules.

***

Quand la borne est franchie, il n’est plus de limites,

estime, non M. de la Palisse, mais François Ponsard (1814-1867), dans L’Honneur et l’Argent (III, 5); et, dans Le Lion amoureux (I, 1, et IV, 6) il nous dépeint le salon d’une grande dame, où

chaque parti se touche;

et l’un des personnages émet ce vœu, passablement difficile à réaliser:

Que ne puis-je saisir mon cœur dans ma poitrine, L’écraser contre terre, et fouler sa ruine.

On a souvent cité, comme exemple de prosaïsme, ces vers de Ponsard:

Notre ami, possesseur d’une papeterie, A fait, avec succès, appel à l’industrie. (L’Honneur et l’Argent, V, 2.)

En voici deux autres de la même râtelée, appartenant à l’académicien Charles-Guillaume Étienne (1777-1845):

Il est depuis un an dans ses manufactures, Il y fait établir de vastes filatures. (L’Intrigante, I, 1.)

Et celui-ci, qui est de Sainte-Beuve (Pensées d’août, Poésies complètes, p. 295; Charpentier, 1890), qu’on ne s’attendait guère à voir apparaître sous sa plume:

Il tenait, comme on dit, un cabinet d’affaires.

Précédemment (p. 107), nous avons cité ce vers de Victor Hugo:

Le Crédit mobilier ou le Crédit foncier,

et celui de Gabriel Marc:

La Caisse des Dépôts et Consignations.

L’École dite «du bon sens», dont François Ponsard et Émile Augier (1820-1889) ont été les grands chefs, nous fournirait à foison de ces vers prosaïques:

Quand le printemps fleurit, il faut que je me purge. (Émile Augier, Gabrielle, I, 1.)

Fais-lui faire, tu sais, ce machin au fromage. — Ne vous mêlez donc pas des choses du ménage. (Id., ibid., I, 2.)

Mais que c’est donc joli tout ce que nous disons! — Oui, nous n’avons pas l’air d’une troupe d’oisons. (Id., Philiberte, I, 8.)

... Quand j’ai dîné, J’ai besoin de causer à cœur déboutonné. (Émile Augier, Philiberte, II, 1.)

Ma spécialité, hormis un cas extrême, Aux jeux qu’on joue à quatre est de faire un cinquième. (Id., ibid., II, 2.)

Ce dernier vers pourrait être rapproché de cette phrase de Victor Hugo (Correspondance, dans la Revue bleue, 7 novembre 1896, p. 586): «Si les faiseurs d’ordre public essayaient d’une exécution politique, et que quatre hommes de cœur voulussent faire une émeute pour sauver les victimes, je serais le cinquième.»

Et demander excuse pour demander pardon:

... Je me sens si confuse, Monsieur, que j’ai voulu vous demander excuse. (Émile Augier, ibid., II, 7.)

Une humoristique et amusante fin de lettre d’Émile Augier, pour en terminer avec lui:

«Mille compliments,

«Mille amitiés,

«Et mille

«Augier.»

(Cf. le journal Le Gaulois, novembre 1889.)

Le fin et charmant lettré que fut Camille Doucet (1812-1895) est rendu responsable aussi de bien étranges vers:

Va, mon fils, de chemin, suis ton petit bonhomme.

Considération! Considération! Ma seule passion! ma seule passion! (Cf. Clair Tisseur, Modestes Observations sur l’art de versifier, p. 257; — et Revue bleue, 26 août 1871, p. 198.)

Et ce distique encore, pastiche de Camille Doucet, attribué à l’avocat Ferdinand Duval, ancien préfet de la Seine (Renseignement verbal):

Et pour te témoigner ma satisfaction, Je te mène au Jardin d’Acclimatation.

***

Le théâtre d’Eugène Labiche (1815-1888) abonde en jeux de mots, drôleries, incohérences voulues, pataquès fabriqués à dessein, ad risum.

«... J’ai fait sa connaissance dans un omnibus... Son premier mot fut un coup de pied.» (Un Chapeau de paille d’Italie, I, 4.)

«... Je n’aurai pas même une chaise à offrir à ma femme pour reposer sa tête.» (Ibid., III, 4.)

«C’est un moment bien doux pour un père, que celui où il se sépare de sa fille chérie, l’espoir de ses vieux jours, le bâton de ses cheveux blancs.» (Ibid., IV, 6.)

«Laissez-moi contempler ce profil... ce nez renouvelé des Grecs! ces yeux fendus en amandes... douces! oh! très douces!» (Le Misanthrope et l’Auvergnat, 11.)

«Saint-Germain (domestique). Madame la baronne est attelée! — La Baronne. Comment, je suis attelée? — Saint-Germain. Pardon, je veux dire: la voiture...» (La Fille bien gardée, 1.)

«Ne trempons pas notre plume dans nos larmes!» (Ibid., p. 16.)

«A Bordeaux, quand on aime, quand on distingue une jeune fille au spectacle, on ne s’informe ni de son rang, ni de son nom, ni de son sexe.» (Un jeune homme pressé, 1.)

«Je vais me marier en Amérique; n’ayant pas eu d’enfants dans ce monde, j’ai des chances pour en avoir dans l’autre.» (Ibid., 4.)

«J’avise une affiche: Vins à vendre sur pied. — Comment! des vins sur pied? — Oui, la récolte.» (Ibid., 4.)

«Ah! dame, vous savez [dans cette maison, si gaie qu’elle soit], il y a des jours de souffrance. — Qu’est-ce qui n’a pas ses jours de souffrance!» (Deux papas très bien, 8.)

«... Vous nourrissiez déjà l’espoir... — Et je le nourris toujours, monsieur; je le nourris plus que jamais aujourd’hui,... sans savoir, hélas! si j’en serai plus gras!» (Ibid., 10.)

«... Voici la note: ...un bonnet de femme, un soulier du même sexe et un tour en cheveux, etc.» (L’Affaire de la rue de Lourcine, 21.)

«Tiens! il est sourd, notre correspondant? C’est donc pour ça qu’il ne répond jamais à nos lettres.» (Le Voyage de M. Perrichon, II, 9.)

«(Célimare présentant Vernouillet à Bocardon:) Monsieur Vernouillet... mon meilleur ami! (Présentant Bocardon à Vernouillet:) Monsieur Bocardon... mon meilleur ami!» (Célimare le bien-aimé, I, 10.)

«Est-ce que ça se mange, les poissons rouges? — Pourquoi pas? On mange bien des écrevisses.» (Ibid., III, 1.)

«J’ai voulu leur emprunter de l’argent... — L’éteignoir de l’amitié.» (Ibid., III, 12.)

«Soit dit sans vous fâcher, mon cher, vous prenez du ventre! — Pourvu que je ne prenne pas le vôtre!» (Un Monsieur qui prend la mouche, 9.)

«Cécile! Je ne vous dis pas adieu... Nous nous reverrons peut-être cet hiver... dans un monde meilleur... au bal, à Paris.» (Ibid., 19.)

«(Vancouver prenant la valise de Dardenbœuf:) Permettez que je vous dévalise!» (Mon Isménie, 11.)

«Montaudoin à sa fille: ...Tu ignores les mystères de la vie parisienne! Tu ne sais pas qu’il y a des tigres qui viennent déposer leurs œufs dans le ménage des colombes! — Fernande: Mais, papa, les tigres n’ont pas d’œufs! — Montaudoin: Ces reptiles ne devraient pas en avoir, mais ils en ont!» (Les 37 sous de M. Montaudoin, 16.)

«Les femmes aiment à s’appuyer sur un bras qui porte une épée à sa ceinture.» (Le plus heureux des trois, II, 2.)

«Il paraît qu’un jour, à sa fête, vous lui aviez composé un petit compliment? — Un quatrain... huit vers seulement.» (La Sensitive, I, 1.)

«Retenez bien ceci: plus un peuple a de lumières, plus il est éclairé. — C’est comme les salles de bal. — Et plus il est éclairé... — Plus il a de lumières.» (29 degrés à l’ombre, 1.)

«Voulez-vous me permettre de faire son portrait à l’huile... et à l’œil?» (La Main leste, 10.)

«Me croyant poète, j’ai commis des vers, et, généralement, quand on commet des vers, on désire les lire à quelqu’un... Peu de poètes ont le courage du vers solitaire!» (La Chasse aux corbeaux, I, 4.)

«Le mariage est un contrat synallagmatique... Article 146... Les époux doivent être libres, français, et de sexe différent.» (Un Monsieur qui a brûlé une dame, 3.)

«Je me perce moi-même... comme Cléopâtre. — Permettez! Cléopâtre... d’abord, c’est un aspic! elle s’est poignardée avec un aspic!» (Les Noces de Bouchencœur, I, 6.)

«Je veux lui plonger dans le cœur un fer rouge... un fer rouge qui s’appellera le remords... un fer rouge qui le poursuivra partout, qui lui rongera le foie... comme un vautour... et dont le miroir implacable lui représentera son crime, en lui criant: «Misérable! tu as trompé ton ami!» (Le Prix Martin, III, 8.)

***

Presque dès ses débuts, alors qu’il exerçait «le sacerdoce de la critique» au rez-de-chaussée de L’Événement, AUGUSTE VACQUERIE (1819-1895) se rendit célèbre par une énorme bévue, qui, dit Balathier de Bragelonne (Le Voleur, 13 mai 1859, p. 31, et 29 mai 1874, p. 350), «frappa d’étonnement le monde des lettres et des artistes». Il prit le nom d’une île pour un nom d’homme, attribua la Vénus de Milo au «grand sculpteur Milo».

Dans le chapitre des «Romanciers», nous verrons cette même Vénus donner lieu à d’autres quiproquos.

En revanche, on a parfois pris le nom de l’ébéniste Boule (1642-1732) pour un nom commun: «des meubles de boule», «des meubles en boule».

La rime a souvent de cruelles exigences. Auguste Vacquerie l’a éprouvé dans Tragaldabas (III, 2):

Et je vais donc connaître enfin ce paradis D’être appelé mon chien et mon petit radis.

Il y a d’étranges images, d’ahurissantes métaphores dans Profils et Grimaces, un recueil d’articles du même auteur. Exemples:

«Il en est de l’esprit comme du corps: les bottes neuves gênent le pied, les idées neuves gênent l’intelligence. Le drame est tout neuf, Racine est une vieille botte. Nous comprenons sans les imiter, ceux qui se chaussent de tragédies éculées.» (Page 17.)

«Il y a des enfants qui viennent rachitiques, goitreux, sourds, muets, aveugles; et il y a de fiers et vigoureux oiseaux qui vivent dans les montagnes et dans les tempêtes, superbes, causant avec le tonnerre, souffletant l’orage à coups d’aile et faisant baisser les yeux au soleil... Une ode est un aigle; un vaudeville est un cul-de-jatte.» (Page 140.)

«L’Odéon... c’est la crèche des talents tout petits, des pièces qui vagissent, des comédiens qui ne marchent pas encore, des comédies qui font leurs dents.» (Page 208.)

Elle est de Vacquerie également cette phrase (Ibid., p. 305-306) qui évoque le souvenir de pensées chères à Victor Hugo[36]: «Je suis le bon Samaritain des crapauds... Je suis l’ami intime des colimaçons et le galant des araignées... J’ai envie de dire au chacal: «Mon frère, embrassons-nous!»

Et celle-ci encore (Profils et Grimaces, p. 308-309): «Lorsque je réfléchis à tous les services que les choses nous rendent, j’en veux aux maçons qui chargent trop un vieux mur, et je ne ferais pas de mal à une allumette. Je plains les clous rouillés, je bénis les charrues, je remercie avec effusion les chenets qui se mettent dans le feu pour nous, j’admire les chaudrons.» Etc.

Le toast de Desgenais, dans Les Parisiens (I, 14) de Théodore Barrière (1823-1877) a été plus d’une fois cité comme modèle de pathos: «Je bois aux parasites qui déjeunent de la flatterie et soupent de la bassesse... Je bois à la prudence qui ne relève pas le gant qu’on lui jette, et qui porte crânement un outrage sur l’oreille...»

Et ces métaphores et hyperboles extraites de la même pièce:

«Oh! comme ce pauvre petit baiser a froid! — Oui, ses baisers grelottent au foyer conjugal.» (II, 1.)

«Enfin, monsieur, en supposant que vos rêves brodés au collet ne se réalisent pas...» (II, 1.)

***

Autres singularités théâtrales.

Fernand Desnoyers (1828-1869), l’auteur de la fameuse pièce de vers relative à Casimir Delavigne et adressée aux

Habitants du Havre, Havrais! ............ Il est des morts qu’il faut qu’on tue!

écrivit en vers le scénario de sa pantomime Le Bras noir (1856, in-18), précaution qu’on aurait volontiers jugée inutile, puisqu’il s’agissait d’une pantomime et qu’aucun de ces vers ne devait être prononcé, et il fut si fier de cette innovation qu’il se mit à joindre à son nom, sur les couvertures de ses volumes, cette mention: «Auteur du Bras noir». C’est par scrupule sans doute ou par modestie qu’il n’ajouta pas: «pantomime en vers». (Cf. Alphonse Daudet, Trente ans de Paris, p. 245; et Larousse, 2e suppl.)

Villiers de l’Isle-Adam (1833-1889) composa un drame en «un acte, une scène et une phrase», et qui avait pour titre La Méprise. Au lever du rideau, dans une demi-obscurité, un couple causait à voix basse et tranquillement de ses petites affaires. Tout à coup, un homme, le jaloux, armé d’un revolver, émergeait de l’ombre, et, sans mot dire, foudroyait le couple à bout portant. Alors la scène s’éclairait. Le justicier se penchait sur les cadavres pour les reconnaître, puis se redressait vivement, stupéfait, ahuri, et déclarait: «Il y a erreur! Je me suis trompé!» (Cf. Émile Bergerat, Le Journal, 3 juillet 1894.)

***

Il y a aussi des incohérences et drôleries théâtrales qui proviennent des acteurs et non des auteurs. Ce sont, le plus souvent, des contrepetteries. Celle-ci, par exemple, contée par Voltaire (lettre à M. de Bellay, 6 juillet 1767): Au moment de simuler un assaut, et au lieu de commander: «Sonnez, trompettes! En avant!», l’acteur s’écria: «Trompez, sonnettes! En avant!»

La langue fourcha de même, un soir, à une actrice du Théâtre-Français, qui, au lieu de dire: «Ma suivante Lisette», prononça: «Ma suivette Lisante.» (L’Opinion, 19 août 1885.)

L’acteur Febvre, malgré son talent, raconte encore le journal L’Opinion (même date), commit plusieurs de ces pataquès. Au lieu de: «Je vous bénis et je vous vénère», — «je vous vernis et je vous bénère», articula-t-il un soir, sans que, paraît-il, aucun spectateur y prît garde. Ailleurs, au lieu de cette phrase: «J’ai toujours été malheureux: ma mère est morte en me mettant au monde; mon père, un vieux soldat...», il s’écria, avec du reste une profonde expression de mélancolie: «J’ai toujours été malheureux; mon père est mort en me mettant au monde; ma mère, un vieux soldat...»

«D’honneur, mon cher bal, votre comte est superbe!» déclara un soir un acteur qui voulait dire: «Mon cher comte, votre bal est superbe.» (Paul De Kock, Le Petit Isidore, p. 27; Rouff, s. d., in-4.)

Justin Bellanger (1833-1917), qui fut acteur, avant d’être poète et bibliothécaire de la ville de Provins, raconte, dans ses «Souvenirs de jeunesse» (La Vie de théâtre, p. 48-49; Lemerre, 1905) que, jouant le rôle de Francesco dans Gaspardo le Pêcheur de Bouchardy, et ayant lu la lettre dont la première phrase est ainsi conçue: «Je n’étais pas ton père, Francesco!», au lieu de s’écrier ensuite: «Oh! je n’étais pas son fils!» articula un soir avec conviction ces burlesques paroles: «Oh! je n’étais pas son père!» qui provoquèrent un fou rire dans toute la salle.

Et cet autre, ce «grand comédien» s’écriant, au milieu d’une scène fort pathétique et avec la plus superbe conviction: «Un mou de veau, et je suis sauvé!» (Pour: un mot de vous). (A. de Chambure, A travers la presse, p. 489; Ferth, 1914.)

Nous avons vu, dans le chapitre consacré à Victor Hugo (p. 117), qu’à la première représentation d’Hernani le cri d’Hernani à l’adresse de Ruy Gomez: «Vieillard stupide» avait été entendu Vieil as de pique par certains spectateurs.

Voici d’autres confusions du même genre:

Dans la tragédie d’Azémire, de Marie-Joseph Chénier, conte Henri Welschinger (Les Almanachs de la Révolution, p. 144; Jouaust, 1884), comme un des personnages s’écrie: «Que dira ton vieux père?» les beaux esprits de la cour entendirent ou feignirent d’entendre: «Que dira Dieu le Père?» D’où mille pasquinades qui contribuèrent à la chute de la pièce.

Au dernier acte des Funérailles de l’honneur d’Auguste Vacquerie, l’acteur Rouvière ayant à dire: «Je ne suis pas venu ici comme vous, madame, incognito», la moitié de la salle entendit: en coquelicot! Et il paraît que de passionnés romantiques jugèrent cela «très fort, — un trait de génie». (Le Rappel, 4 décembre 1874.)

Un acteur, nommé Paul Laba, à sa sortie du Conservatoire, débuta dans le rôle de Damis, de Tartuffe, et obtint un succès de fou rire, grâce à la manière dont il disait les deux vers:

J’en prévois une suite, et qu’avec ce pied plat, Il faudra que j’en vienne à quelque grand éclat. (I, 1.)

L’expression pied plat vise Tartuffe, «mais le comédien crut faire mieux en montrant son pied, — ce pied plat, — indiquant par une pantomime vive et animée l’usage qu’il entendait en faire, ce qui provoqua un effet de gaieté irrésistible». (Félix Duquesnel, Le Temps, 8 novembre 1913.)

On trouve dans Les Comédiens de Casimir Delavigne (I, 6) ces deux vers:

Le public, dont l’arrêt punit ou récompense, S’informe comme on joue et non pas comme on pense.

En lançant ce dernier vers, certain acteur amateur, qui cherchait sans doute à produire un effet nouveau, se frappait sur la joue à la fin du premier hémistiche, et sur le ventre en terminant le second. (Le Figaro, 14 décembre 1875.)

Dans une autre pièce du même auteur, sa tragédie Les Vêpres siciliennes, un des personnages, Lorédan, termine l’acte II par cette solennelle et vibrante déclaration:

Du dernier des tyrans ces murs seront purgés. Et nous n’y rentrerons que vainqueurs et vengés!

Ce que l’un des interprètes de ce rôle modifiait en ces termes:

Du dernier des tyrans ces murs seront vengés. Et nous n’y rentrerons que vainqueurs et purgés! (Musée des Familles, 1er janvier 1897, p. 26.)

De même ces deux vers de Corneille (Théodore, I, 2):

Un bienfait perd sa grâce à le trop publier; Qui veut qu’on s’en souvienne il le doit oublier.

se sont trouvés ainsi transformés par un acteur:

Un bienfait perd sa grâce à le trop oublier; Qui veut qu’on s’en souvienne, il le doit publier.

Dans La Tour de Nesle, d’Alexandre Dumas et Gaillardet, un acteur, un figurant plutôt, jouant un rôle de messager, avait, en entrant en scène, à prononcer cette simple phrase: «Lettres patentes du roi au capitaine Buridan». Au lieu de cela, ledit messager accourt en s’écriant d’une voix de stentor:

«Lettres épatantes du roi,» etc.

Toute la salle d’éclater de rire.

«Qu’est-ce qu’ils ont donc, ces daims-là? Qu’est-ce qu’il y a de risible? demande le comparse à l’un de ses voisins sur la scène.

— Dame, tu as dit épatantes...

— Eh bien?»

(La République française, 28 février 1899.)

Un souffleur de la Comédie-Française «s’obstinait à appeler la tragédie de Pertinax, d’Arnault, Le Père Tignace». (Alexandre Dumas, Mémoires, t. VIII, p. 290.)

«Elle a débuté dans Le Cidre (Le Cid) de Corneille; elle a fait Chimène.» (Paul de Kock, Nouvelles, Les Bords du canal, p. 14, Rouff, s. d., in-4.)

Alphonse Karr, dans ses Guêpes (juin 1841, t. II, p. 307), parle d’une affiche théâtrale annonçant une représentation prochaine et portant, faute de musiciens, cet avertissement: «Un dialogue vif et spirituel remplacera la musique, qui nuit à l’action».

Il y eut un soir, dans je ne sais quelle bourgade de Bretagne ou d’ailleurs, un commencement d’incendie au théâtre, où l’on venait de jouer un bon vieux drame, qui se terminait par un bombardement. Le lendemain, l’imprésario n’eut rien de plus pressé que de faire afficher cet avis:

«Désormais, afin d’éviter tout accident, le bombardement se fera à l’arme blanche.» (Cf. Alphonse Lafitte, le journal Le Corsaire, 27 mai 1876.)

Dans une autre petite ville, une troupe de comédiens ambulants venait de jouer Le Misanthrope. L’acteur qui avait rempli le rôle d’Alceste, et qui l’avait joué de moitié avec le souffleur, s’avance sur la scène, après la représentation, s’incline et dit:

«Mesdames et Messieurs, nous aurons l’honneur de vous donner, demain soir, et pour notre clôture définitive, une pièce de Sedaine, Le Philosophe sans le savoir...

— Non pas! non pas! interrompt le maire, qui se trouvait justement dans la salle. Vous venez de jouer Le Misanthrope sans le savoir, et vous saurez demain, s’il vous plaît, Le Philosophe pour le jouer.» (Cf. ID, ibid., 31 mai 1876.)

Sous la Révolution, le citoyen et imprésario Léger ayant fait afficher, dans une ville de province, qu’il donnerait prochainement en représentation Amphitryon, comédie en vers libres de Molière, la municipalité de l’endroit, sur le seul vu de l’affiche, et soucieuse de la bienséance, interdit la représentation. (Cf. Henri Welschinger, Les Almanachs de la Révolution, p. 171.)

L’anecdote suivante, que je rencontre encore dans ce dernier ouvrage (p. 35), bien qu’en dehors de mon sujet, me semble assez intéressante pour être glissée ici. Dans la ville de Beaune, l’épouse du maire ayant accouché le jour même où son mari était «élevé à la mairie», un bel esprit beaunois salua ce double événement par ce joyeux distique:

Notre choix l’a fait maire, et l’amour le fait père; Quel triomphe pour nous de le voir père et maire!

Comme exemple des drôleries de la censure théâtrale, n’oublions pas cette anecdote contée par Aurélien Scholl, et dont Planté, «le censeur légendaire», fut le héros (L’Opinion, 30 octobre 1885):

«C’était dans une petite pièce de Siraudin et Delacour. Au lever du rideau, une femme de chambre était occupée à coudre: «Allons, bon! disait-elle, voilà encore mon fil qui vient de casser... C’est pourtant du fil d’Écosse!»

«Planté écrivit en marge: «Choisir une autre qualité de fil pour ne pas altérer nos bons rapports avec l’Angleterre».

Notes in this chapter

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