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Propos de ville et propos de théâtre

NOTES DE VOYAGE

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À Monsieur Bourdin, rédacteur en chef du Figaro.

Tu te rappelles, mon cher ami, que le 22 juillet au soir, et au moment où je m'y attendais le moins, m'ayant rencontré sur le boulevard, tu m'as prié de prendre ta place parmi la députation des journalistes et chroniqueurs parisiens, invités par la Compagnie du chemin de fer du Nord à assister aux courses annuelles de Boulogne. Outre que j'ai toujours été partisan de l'imprévu, le nom de mes futurs compagnons de voyage m'a décidé à accepter ta proposition, et une demi-heure après t'avoir quitté, je me présentai à la portière du wagon-salon réservé à l'émigration littéraire.

* * *

Chacun commençait à s'installer suivant ses habitudes de voyage; mais tous ces petits arrangements, où se révélaient naïvement l'instinct d'égoïsme du voyageur amoureux de ses aises, furent bientôt troublés par l'arrivée du retardataire et gigantesque Nadar.—Comme chacun le sait, Nadar est pourvu d'un appareil de locomotion qui lui permet de régler sa démarche sur le pas des Dieux. Aussi, en le voyant paraître, chacun se demande avec inquiétude où Nadar pourra mettre ses jambes.—En effet, ces deux colossales perpendiculaires importunent et bouleversent toutes les combinaisons d'angles et d'horizontalité. Pendant une demi-heure, on s'exerce inutilement à une sorte de jeu de patience, dont les membres des voyageurs sont les pièces.—On fait appel à la science.—Un prix de vingts-cinq cigares est offert à celui qui résoudra le difficile problème d'installer Nadar.—Les calculs scientifiques n'ayant pas abouti,—Nadar trouve un biais,—trois ou quatre de ses amis resteront debout dans le wagon;—de celle manière il pourra s'allonger à son aise.—La proposition est repoussée par ces messieurs, qui accusent Nadar d'abuser des droits que donne l'amitié.

Nadar répond par cet axiome:

—En wagon, il n'y a pas d'amis, il n'y a que des coins.

Au moment de partir, un riche étranger, qui a entendu dire que notre wagon était habité par des journalistes parisiens, propose cinq mille francs pour faire le voyage dans notre société.—L'administration refuse. On se met en route. À la station de Breteuil, le convoi s'arrête, et nous sommes régalés d'une aubade d'un joueur d'orgue du pays, qui a déjà doté deux de ses filles avec ses recettes quotidiennes. Favorisé par l'administration, qui lui accorde ses entrées sur la voie au passage de tous les trains, cet instrumentiste est, dit-on, au mieux avec les employés supérieurs de la compagnie.—Dans ses fréquents voyages, M. de Rothschild ne manque jamais à s'arrêter à Breteuil, et gratifie du prix de la place qu'il occupe la sérénade nasillarde qui lui est donnée à son passage.

Entre Breteuil et Amiens,—on essaye de dormir,—mais il n'y a pas moyen.

Amiens. Vingt minutes d'arrêt.—La population altérée du wagon se précipite vers le buffet,—et y produit l'effet d'une éponge qui tomberait dans une fontaine.—Quelques pâtés de canards succèdent aux rafraîchissements.—On demande la carte,—et l'on apprend qu'elle a été payée cinq mille francs par le riche étranger du débarcadère, qui a voulu, à l'instar de François Ier, être une fois dans sa vie le restaurateur des lettres.

La cloche du départ se fait entendre: on remonte en voiture,—et, à la liberté d'espace dont chacun jouit, on s'aperçoit qu'il manque—quelqu'un et quelque chose.—Ce quelqu'un et ce quelque chose,—c'est Nadar et ses jambes.—Tout le wagon entonne à l'unanimité, sur une musique vague, un hymne à l'indépendance, qui commence, comme tous les hymnes de ce genre, par ces paroles:

«Libres du joug qui nous oppresse.»

Cet enthousiasme est troublé par un double cri d'épouvante échappé à un des voyageurs, qui, en se penchant à la portière, vient d'apercevoir Nadar marchant sur la voie et suivant le train, au petit pas, en fumant son cigare.—Au premier arrêt,—il se fait ouvrir la portière, et se réallonge de nouveau d'un pôle à l'autre du wagon; le désordre se rétablit.

Abbeville.—Lever du soleil,—salué par un chœur formidable de deux millions de canards qui barbottent dans les marais de la route.—S..... fait observer judicieusement que la présence de ces oiseaux n'est peut-être pas étrangère à l'industrie des pâtés, qui est une richesse de la contrée.—On ne lui dit pas le contraire.—L'heure de la justice semble à la fin venue.—Nadar vient d'épuiser sa provision de cigares, et se livre à l'emprunt;—on lui refuse:—il propose comme transaction de rester debout pendant tout le temps qu'il fumera.—Douze porte-cigares lui sont tendus.—Nadar se lève, tout le monde peut s'asseoir.

Entre Abbeville et Boulogne, dont nous sommes encore éloignés d'une vingtaine de lieues, quelqu'un propose de charmer les dernières heures du voyage par un jeu quelconque. Ce vœu n'est pas plus tôt exprimé, qu'un sixain de cartes se trouve comme par miracle éparpillé sur la table.—La partie s'engage avec une fureur douce.—Nadar a la veine: dans un moment, il a cinq mille francs devant lui;—le ponte est intimidé;—*** se consulte et ne tient pas le coup, dans la crainte d'un refait. Tout à coup une voix qui sort du wagon voisin, et qu'on reconnaît pour celle du riche étranger, crie: Banco!—Nadar abat deux as de pique;—*** se félicite de sa prudence,—et le riche étranger, auquel on a notifié sa perte, envoie à Nadar, par un employé du train, une enveloppe chargée sur laquelle il a écrit: Enchanté d'avoir fait votre connaissance. Tel est le dernier épisode de notre voyage.

Quant aux courses où j'ai assisté, je t'avouerai que c'est un plaisir auquel je ne crois pas devoir être parfaitement initié.—S....., qui est passé maître en matière de sport, s'est donné beaucoup de mal pour m'en expliquer tous les termes et tous les usages. J'ai eu beau me mettre une carte au chapeau, je n'ai rien compris aux cérémonies du pesage, ni au jargon de ces petits gnomes, habillés en glaces panachées, qu'on appelle des jockeys, et qui n'ont d'autre industrie que d'être plus légers qu'une douzaine de bouchons. Un attelage de dix percherons traînant un bloc de dix à vingt mille kilogrammes, et faisant saillir leur robuste musculature sous l'effort, me paraît un spectacle plus intéressant que le plus merveilleux handicap. À l'issue du banquet qui nous a été offert à l'hôtel des Bains,—Et qui a clos cette journée hospitalière,—Nadar m'a appris qu'il partait pour Londres le soir même, et qu'il m'attachait à sa suite.—À toi donc, je t'écrirai de l'autre côté de la Manche.

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