V les jérémies
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Elle est nombreuse et s'augmente chaque jour cette insupportable famille des Jérémies littéraires, qui, traitant leur gueuserie et leur paresse en tout lieu, corbeaux du découragement, croassent leur plainte monotone.
—Ô muse marâtre! s'écrie celui-ci.
—Ô public crétin! ajoute celui-là.
—Ô critique zoïle! hurle cet autre.
Et si, par malheur, il vous arrive de tomber dans un de leurs conclaves, véritables clubs de harpies, vous aurez le mal de mer en les écoutant les uns et les autres parler de ceux qu'ils appellent leurs confrères, et qui sont parvenus à approcher de près ou de loin le but auquel ils se proposaient d'atteindre.
—Prenez au hasard, dans le tas, le plus braillard d'entre ces convulsionnaires, mettez-le sur la sellette, et dites lui:
—D'où viens-tu?
—Qu'as-tu fait?
—Que veux-tu?
Pénétrez dans sa biographie,—l'histoire de l'un sera celle de tous.
Le Jérémie est un fruit sec littéraire, et, le plus ordiremont,—il greffe sur l'impuissance, cette maladie honteuse de l'intelligence qu'on appelle l'envie.
Pareil aux oisifs qui, pour occuper leur paresse, entrent dans le premier endroit dont ils trouvent la porte ouverte, il sera entré, un beau jour, dans la littérature par désœuvrement.
De vocation, il n'en a aucune.
Il commence cette périlleuse lutte, sans plus d'émotion qu'il entamerait une partie de piquet. Son ignorance même devient pour lui un brevet d'outrecuidance.
À peine consentirait-il, en manière de mise en train, à acheter une main de papier.
L'œuvre achevée, chose ordinairement sans forme et sans fond,—mannequin d'idée, grotesquement vêtu de loques de style ramassé sous les piliers des halles littéraires, il s'étonnera que le fœtus ne marche pas tout seul, et il commencera à s'alarmer à propos, de l'indifférence coupable du siècle en matière de chef-d'œuvre—inédit?
Alors, montrant le poing au ciel, et montant sur toutes les tables d'estaminet pour insulter les astres, le Jérémie, entre la chope et la pipe, commencera à déplorer son malheureux sort de poëte.
Avec des sons de mandoline enragée, il répétera toutes les vieilles rengaines auxquelles ont servi de type les trépas de Gilbert et de Malfilâtre—qui ont eu le malheur de rester les patrons des incompris qui ont toujours leurs noms à la bouche, et ne cessent de soupirer à propos de ces deux victimes de l'art:
—Ô muse marâtre!
Quelque âme charitable, se laissant prendre à cette comédie, consent quelquefois à patroner l'œuvre du Jérémie et lui ouvre la voie de la publicité.
Il arrive nécessairement ce qui devait arriver.
Le public ne s'en préoccupe pas,—le chef-d'œuvre n'est feuilleté que par le vent, qui court des bordées dans les nécropoles littéraires des quais.
C'est alors que le Jérémie, qui se baissait à l'avance pour passer sous les arcs de triomphe dont il jalonnait son chemin, commence le second couplet de sa lamentation.
—Ô public crétin!
Quant à la presse, elle demeure silencieuse, ou, forcée par des sollicitations, elle détachera sur le nez de l'auteur une dédaigneuse pichenette.
C'est alors que le Jérémie s'écriera par toute la ville, en agitant ses grands bras:
—Ô critique zoïle!
À compter de ce moment, le Jérémie n'a plus qu'une jouissance et qu'un bonheur dans le monde.
Justement châtié dans sa vanité et dans son impuissance, s'il connaît un endroit où l'on travaille, il ira chaque jour y traîner son désœuvrement découragé, et répéter de sa plus dolente voix:
—À quoi bon se donner tant de mal? qui est-ce qui se préoccupe de l'art aujourd'hui? quel est le sort des poëtes dans une société où le veau d'or est roi? Souviens-toi de Gilbert, de Malfilâtre, et de tant d'autres,—sans me compter moi-même.
Ô muse marâtre!
Ô public crétin!
Ô critique zoïle!