VI un succès de première
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La scène se passe à la suite d'un de ces succès coups de foudre qui, dès la première soirée, signent à une œuvre dramatique une feuille de route de cent cinquante ou deux cents représentations.
Le rideau vient de se baisser; entre deux salves, on est venu proclamer le nom victorieux qui devra bientôt, selon l'expression du poëte, «voltiger aîlé sur la bouche des hommes.»
La critique, qui s'en va bras dessus bras dessous, se reconduit dans la personne de ses membres, échangeant entre eux le mot d'ordre pour l'honorable conspiration de la louange unanime et méritée qui aboutira le lundi suivant. Du bourdon à l'humble clochette, chacun est heureux d'avoir à fournir une note à l'hosanna de l'enthousiasme.
Sous le péristyle du théâtre, et dans l'attitude qu'on prête aux chevaux d'Hippolyte, les directeurs des théâtres rivaux supputent avec inquiétude le résultat arithmétique d'un succès qui se dispose à mettre pendant six mois les mains dans la poche du public, et qui menace de faire pendant si longtemps une rude saignée à leur bordereau quotidien.
Derrière eux, les groupes d'auteurs échangent d'un air navré les propos les plus condoléants. On supposerait qu'ils viennent d'être frappés par un malheur commun. La rancune de celui-ci, s'accouplant avec l'impuissance de celui-là! le dernier four de l'un donnant le bras à la chute de l'autre, ils se retirent lentement, parlant tout bas, comme s'ils étaient honteux de s'entendre.
Derrière eux vient la foule, qui se répand dans les rues, semant sur son passage mille rumeurs qui préparent le succès, et en colportent la nouvelle par toutes les voix, de l'on dit sonore,—qui est la trompette de la moderne Renommée.
Sur le théâtre, tout est sens dessus dessous.
Les employés font des cabrioles de jubilation, et, parmi les trappes du plancher scénique, se livrent à la périlleuse gymnastique de l'enthousiasme.
Les machinistes—machinent, pour embaumer le lendemain matin le réveil de l'auteur, un bouquet dans lequel on fera entrer tout le quai aux Fleurs.
Le directeur a complètement perdu la tête.
Dans un nuage d'or, il voit passer le plan figuratif de tous les châteaux qui battent réclame de leur situation et dépendances dans les colonnes des Petites-Affiches. Il embrasse l'auteur, il l'appelle son ami,—son sauveur.—Il s'arrache les cheveux de désespoir, parce qu'il n'a point songé à lui offrir une primé avant le succès.
—Maintenant il serait trop tard.
Pour récompenser cet oubli, il lui commande sur-le-champ un nouvel ouvrage, quitte à répondre, quand celui-ci l'apportera:
—Mon cher ami, je suis désespéré; mais je n'ai pas de place. Songez donc que voilà 150 fois qu'on joue votre ouvrage.—J'espère que vous n'avez pas à vous plaindre de moi. Dieu merci j'ai assez fait mousser votre pièce. Il ne faut pas songer qu'à soi dans ce monde.—Je serais fort désolé qu'on pût dire que vous avez monopolisé mon théâtre.
Il y en a même qui vous répondent tout simplement:
—Votre succès m'a rendu un mauvais service.—Dès qu'ils sentent du lard dans un endroit, les rats y viennent; depuis que vous m'avez fait faire de l'argent, tous mes créanciers me tombent sur le dos.—Encore une affaire pareille, et je serai obligé de faire faillite.
L'ingratitude, qui est l'indépendance du cœur, comme dit un impressario, est d'ailleurs une vertu directoriale, et il en est dans le nombre de ces messieurs dont c'est à proprement parler, la seule qualité.
Les artistes qui ont contribué au succès de l'œuvre, vont se visiter dans leur loge et se font mutuellement cadeau d'un petit piédestal.
Pendant dix minutes, la conversation roule sur ces trois mots:
Superbe, magnifique, admirable!
Dans les corridors, tutoiement et embrassement général.
Au milieu du foyer, l'auteur, appuyé contre la cheminée, déboutonne son frac devenu trop étroit pour contenir cette indigestion de gloire, et met intérieurement une rallonge aux félicitations que lui viennent offrir ses amis.
Ceux-ci ont mis dans leur poche le crêpe qu'ils avaient apporté, dans la charitable intention de prendre le deuil de l'ouvrage en cas de décès.—D'aucuns même, les intimes, eussent sollicité l'honneur de tenir les cordons du poêle.
Le bonheur forcé est si vif qu'on en voit qui changent de couleur.
Celui-ci est vert-pomme,—celui-là rouge,—celui-là jaune comme un citron;—on dirait le spectre solaire de l'envie.
Tous entourent le triomphateur et font de lui une espèce de Laocoon de l'amitié littéraire. Ils le serrent, l'enlacent, l'embrassent, gonflent son orgueil avec le gaz de l'hyperbole, et puis entre la parenthèse de deux caresses, répandent brusquement dans la joie en ébullition la goutte d'eau froide de la réticence, et par leurs critiques essaient de reprendre à deux mains ce que la louange avait donné d'une seule.
Au milieu de ces hypocrites démonstrations, un bravo loyal résonne parfois, comme une pièce d'or dans un sac de jetons.
Il est vrai que c'est justement celui-là qui n'est pas entendu ou pas écouté.
En sortant du théâtre, l'auteur rencontre quelquefois deux ou trois de ses amis, qui s'excusent de n'avoir pas été le complimenter au foyer, sous le prétexte qu'ils se sont trouvés indisposés.
Et, en effet, pendant la représentation, il était visible à tous les yeux qu'ils ne se sentaient pas bien.