les soupers de bal.
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Dans les salons d'un des principaux restaurants, après un souper très-animé qui avait succédé au bal des artistes, la nappe se changea en tapis vert, et servit de champ de bataille aux coups de fortune d'un lansquenet formidable. M. B..., qui avait vidé non-seulement ses poches, mais encore celles de ses amis par les emprunts qu'il leur avait faits, vit arriver son tour de main sans pouvoir mettre la mise.
—Chiffon pour chiffon, dit-il en riant et en tirant de sa poche un papier qu'il jeta sur la table; veut-on accepter celui-là pour entrée de jeu.
Un des joueurs lut tout haut la signature de ce billet, qui sentait l'ambre.
—C'est un rendez-vous!
—Parfaitement.
—D'amour?
—Ou à peu près.
—La signature est bonne, dit un des ponteurs; je l'accepte comme valeur. Et il posa un billet de banque en face du billet doux.
En trois cartes, M. B... avait perdu.
—Je perds 10,000 fr., dit-il en se retirant; mais je perds aussi une bonne fortune avec mademoiselle ***. Tout compte fait, c'est 10,000 fr. de gagnés.
—Pardon, lui dit le joueur, qui avait gagné la lettre acceptée comme enjeu, payera-t-on à vue?
—À vue et au porteur, dit M. B... Et il écrivit au dos de la lettre:
«Passé à l'ordre de M. le baron R. de G...»
On peut voir cette singulière lettre de change sur la cheminée de mademoiselle J***, qui l'a scrupuleusement acquittée.
* * *
Tout le monde connaît celui-là qui est le héros de cette véridique aventure. Aussi n'est-ce point la peine de le désigner, même par son initiale: cela serait aussi inutile que d'allumer le gaz pour montrer le soleil. Sachez seulement qu'il est jeune, beau, bien fait;—qu'il aime la vie et qu'il en est aimé; qu'il a encore presque tous ses cheveux et presque toutes ses illusions;—qu'il est le plus ingénieux Malte-Brun de la géographie du Tendre; qu'il aurait rendu dix points de trente à don Juan, aux carambolages des cœurs;—que Lovelace lui aurait demandé des leçons de séduction; qu'il escalade les balcons avec la grâce de Roméo, et qu'il saute par les fenêtres avec l'agilité de Chérubin;—qu'il grave son nom sur tous les portants de coulisses, enlacé à celui de toutes les ingénues, de toutes les amoureuses, de toutes les coquettes, petites ou grandes;—qu'il pourrait faire une ceinture au monde, en rattachant les uns après les autres tous les rubans que lui ont donnés toutes les comtesses et toutes les marquises, toutes les duchesses de tous les faubourgs Saint-Germain et Saint-Honoré de toutes les parties du monde,—et qu'enfin, s'il lui prenait fantaisie de publier ses mémoires, comme Casanova, les plus grands troubles surgiraient dans les familles. Semblable à ce spadassin d'une comédie récente, qui marque à tuer les gens qui lui sont antipathiques, lorsqu'il a marqué une femme sur l'agenda de son désir, la vertu de la désignée peut appeler un notaire et faire son testament.—Telle dame citée comme un Gibraltar de fidélité, telle autre comme un Vincennes de rigueur, ont été forcées de capituler.—Il a effacé du dictionnaire le mot imprenable. Il passe sa vie à mettre en pratique la devise de César: «Voir, venir et vaincre.»—Comment fait-il? Quel est son talisman? Nul ne le sait, lui seul le connaît; mais, comme dit la chanson: «C'est son secret, son bonheur.»
Tout dernièrement.... il s'éprit d'une actrice, la même qui est une manufacture de bons mots, concetti, paradoxes et façons de dire, qui lui ont assuré une réputation d'esprit de coulisse incontestable.
Bref, notre homme la vit un soir,—belle, radieuse, dans une avant-scène, faisant voir ses belles dents qui mâchillonnaient quelque ironie.—Il la vit donc, et tout aussitôt, tirant son carnet, il la marqua à son avoir.
Le lendemain, un coup de sonnette,—un de ces coups de sonnette impérieux qui disent tout d'abord combien est sûr d'être reçu celui-là qui s'annonce ainsi,—ébranla l'antichambre de l'actrice.—Elle voulut faire mettre un peu d'ordre dans son appartement avant d'y introduire ce merveilleux sonneur; mais la femme de chambre ayant demandé trois semaines pour qu'on pût mettre les choses à leur place, et le visiteur n'étant pas homme à attendre seulement trois minutes, on l'introduisit quand même dans le salon.
Il avait vu, il venait: c'était tout naturel.—Mais, ô surprise! il ne vainquit pas.
Le prier d'attendre, lui! autant prier d'attendre le lait qui bout! Quand il était venu, le faire revenir, c'était demander de la patience à la poudre. Il n'en dormit pas la nuit qui suivit ce désastre.—Le lendemain, on donnait une première représentation dans un grand théâtre. Il fit prévenir la rebelle qu'il aurait l'honneur de l'accompagner au spectacle, et qu'il irait la prendre le soir même chez elle.—L'actrice répondit qu'elle acceptait.—Son billet fut placé dans les archives du personnage, qui, le soir même, allait prendre sa conquête dans une voiture attelée de deux coursiers rapides.—On n'était pas en route depuis cinq minutes que le cavalier,—faisant trêve aux madrigaux et séductions de langage de son répertoire ordinaire,—change la stratégie du siége et passe subitement de la parole à une pantomime expressive.—Surprise à l'improviste, et tout moyen de défense paralysé, celle qui était l'objet de cette vive démonstration se décidait déjà à parlementer, lorsqu'il lui vint subitement une idée.—Elle s'empara du chapeau de son assaillant, le passa rapidement au travers de la portière et cria vivement à l'ennemi:
—Je ne veux pas appeler et faire du scandale,—mais si vous ne me lâchez pas, je lâche votre chapeau.
Le lendemain, en racontant l'aventure à ses amies, l'actrice terminait ainsi:
—Le lâche!—Croiriez-vous qu'il m'a lâchée?
* * *
Les habitués de l'orchestre de l'Opéra ont dû remarquer, parmi les locataires des stalles à l'année, un personnage encore très-alerte et très-vert, bien qu'il approche de l'âge où l'eau-de-vie commence à être bonne. Jadis fondateur d'une société placée sous le patronage d'un astre qui jouit d'une certaine célébrité, il a amassé dans cette entreprise, qui assurait contre l'un des quatre éléments, une fortune qui lui permet de se la passer douce, comme on dit dans un certain monde. Aussi M. M*** ne manque-t-il jamais une occasion d'ajouter un plaisir de plus dans la tirelire de ses souvenirs. Quant à son assiduité aux représentations de l'Académie de musique, elle a sa raison d'être dans l'intérêt très-vif qu'il porte à deux jolies jambes encore reléguées dans la pénombre des espaliers, et qui jusqu'ici n'ont pu se faire remarquer que dans la confusion des pas de cent cinquante. Pour ces deux jolies jambes, dont le nom commence par un F et finit par un E, élève de l'abbé Sicard, M. M*** s'est passionné comme on se passionne au bel âge. Pour ces deux jolies jambes, il a mis au pillage tous les magasins où les merveilles de l'art et de l'industrie agacent les yeux des passants. Il les a logées dans un intérieur auprès duquel Trianon n'est qu'un hôtel garni. Pour leur éviter toute fatigue, il ne leur permet de sortir que dans un chef-d'œuvre de carrosserie, attelé de deux éclairs à quatre jambes qui feraient le tour du monde avant que le meilleur coureur ait achevé seulement le tour du champ de Mars. Enfin, un quarteron de poëtes lyriques sont occupés jour et nuit, à raison de cinquante francs par mois, à confectionner des madrigaux en l'honneur de ces deux tibias, dont M. M*** se montre jaloux plus que le Grand Turc ne l'est pas de son sérail.
Par une bizarrerie singulière, malgré sa jalousie, M*** avait la plus grande confiance dans la danseuse, et, si quelques amis sceptiques lui donnaient plaisamment à entendre que la jeune personne lui fournissait peut-être incognito des collaborateurs, il se montrait d'une incrédulité de saint Thomas.—Une circonstance étrange est venue le convaincre.
Il y a environ quinze jours, la danseuse, sachant M*** très-gourmet, lui avait parlé d'une excellente occasion qui se présentait pour acquérir à bas prix six cents bouteilles de vin d'un excellent cru de Bordeaux, retour des Indes, provenant de la cave d'un prince russe, rappelé subitement par un froncement de sourcil du czar.
—M*** demanda des échantillons, fut très-satisfait... donna l'argent, une grosse somme, ma foi, et dit à la sylphide de faire descendre le vin à la cave, avec ordre d'en mettre sur la table chaque fois qu'il dînerait.—Au bout de quelques jours, il s'aperçut que le bordeaux qu'on lui servait—avait un goût détestable,—un vrai bordeaux de dîner à prix fixe.
—Qu'on m'enlève cette piquette, dit M***.—Ma chère enfant, ajouta-t-il—en s'adressant à la danseuse volontairement ou non le prince nous a trompés;—il faut jeter ce vin à la rue.
—Non, dit-elle, je le donnerai à l'office.
Vendredi soir, M*** fut invité à un réveillon donné par un jeune artiste de sa connaissance.—Comme on se mettait à table, un convive en retard apporta à l'amphitryon quatre bouteilles d'un certain vin qu'il recommandait aux connaisseurs.
Au premier verre qui lui fut servi, M*** reconnut son fameux retour des Indes acheté au prince russe.
—Où achetez-vous ce bordeaux? demanda-t-il avec inquiétude à la personne qui avait apporté le vin.
—Je ne l'achète pas... on me le donne.... J'en ai cinq cent cinquante bouteilles dans la cave d'une très-bonne maison.
M*** n'en entendit pas davantage;—il prit sa canne et son chapeau, et oublia totalement le proverbe: «Quand le vin est versé, il faut le boire.»
Les deux jolies jambes courent après lui.—Le rattraperont-elles?...
* * *
En ce temps-là mademoiselle *** avait allumé une passion romanesque dans le cœur d'un jeune premier... connu pour l'ordre qu'il apporte dans tous les actes de sa vie. Après avoir longtemps soupiré sa tendresse en la mineur, le jeune premier apprit de l'actrice qu'il ne lui était pas plus désagréable qu'un autre.—Seulement, avant de se rendre à sa flamme..., l'actrice exigea, sous serment, qu'il fît un stage de fidélité de quinze jours. C'était une manière d'épreuve dans le genre de celles que les princesses du moyen âge exigeaient de leurs chevaliers courtois.—Le jeune premier jura qu'à dater de ce jour aucune femme n'existerait plus pour lui, et pria seulement mademoiselle *** de prendre sur son compte tous les suicides que causerait sa fidélité en l'obligeant à tenir rigueur à une foule de malheureuses. Rendez-vous fut pris, à quinze jours de là, pour une heure à laquelle on éteint le gaz.—L'heure tant désirée arrive enfin. L'amoureux jeune premier se met en route.—Il a parfumé tous les quartiers qu'il a traversés.—Il a essayé toutes les cravates de son répertoire,—il a mis de triples talons rouges pour s'élever à la hauteur de sa bonne fortune,—il s'est gargarisé avec les tirades les plus sentimentales de ses rôles les plus passionnés.—C'est à la fois Ergaste, Valère et Clitandre.
Il arrive. On lui ouvre; il est introduit dans un boudoir où brûle une lampe—appelée à faire pendant à celle dont André Chénier parle dans l'une de ses plus voluptueuses élégies.—On l'attendait.
Mais, au même instant où l'heure du berger sonnait à un cadran voisin,—Ergaste—Clitandre—Valère—quitte les genoux de sa belle, et suspend un entretien si doux.—Pourquoi faire?
Quand mademoiselle *** raconte cette histoire, elle a l'habitude de le donner à deviner en mille.—Et comme on n'ose pas deviner, elle apprend à ses auditeurs que:
—C'était pour remonter sa montre.—Quant à ma passion, ajouta-t-elle, ce fut tout le contraire qui lui arriva.
* * *
Mademoiselle B... est une personne si longue, que son coiffeur est obligé d'apporter une échelle pour la friser. Mademoiselle B..., qui aime ce qui est bon, tourmentait un poëte pour avoir un rôle, et lui faisait entendre par de claires minauderies qu'elle se montrerait reconnaissante. Le malheureux poëte, qui n'a pas de défense, accepte la transaction.
—Comment! lui disait un ami, tu vas t'embarrasser de cette grande B...?
—Elle ne me gênera pas, répondit le poëte, je lui ferai un nœud.
* * *
En termes de coulisse, on appelle la famille du four les rares spectateurs disséminés dans la salle d'un théâtre quand on y joue une pièce qui n'a pas de succès.—Depuis quelque temps, la famille du four se montrait très-assidue aux représentations des ouvrages de M***. Il y a un mois, il fit jouer une comédie, dont le résultat ne devait pas répondre aux espérances qu'il avait pu concevoir le jour de la première représentation.—Abusé cependant par un succès dont les fabricants entrent ordinairement dans la salle avec le public, M*** disait au foyer, en parlant de sa pièce: «Parbleu! voilà un petit ouvrage qui a la moitié d'un almanach dans le ventre.» Et il courut au prochain cabinet de lecture pour lire les Petites Affiches, et voir s'il n'y trouverait pas l'annonce d'une propriété avec parc, rivière, écurie et poissons rouges:—le tout n'excédant pas cent mille francs.
À la seconde représentation de son ouvrage, le bordereau de recettes accusait un total aussi modeste que la fleur des champs. Ce soir-là, M*** renonça à l'acquisition du château et se borna à chercher une maison à la Villette, sans écurie, mais toujours avec poissons rouges.
À la troisième représentation, la recette était devenue si maigre, qu'on aurait pu la prendre pour mademoiselle *** qui sert de modèle dans les cours d'ostéologie.
M*** perdit de vue son projet de propriété à la Villette,—mais il n'abandonna point son idée de poissons rouges, et voici quel est le stratagéme ingénieux qu'il a employé pour faire monter les recettes de sa pièce:—importuné depuis longtemps par une foule de jeunes gens inédits qui lui adressent des manuscrits en sollicitant l'honneur de sa collaboration,—M*** a écrit à tous ces aspirants vaudevillistes la circulaire suivante:
«Monsieur et cher collaborateur,
«J'ai lu votre affaire.—Il y a du bon, beaucoup de bon. À nous deux nous en ferons du meilleur. Venez donc causer de cela ce soir;—je vous attendrai au théâtre de..., dans le foyer; excusez-moi si je ne vous envoie pas une place,—mais le public nous en refuse. Tout à vous. M***.»
Les collaborateurs ont mordu à l'hameçon,—et M*** a eu au moins ses poissons rouges.
* * *
Tout le monde connaît la paresse proverbiale du peintre C..., duquel on a dit qu'il devait être fils d'un lézard et d'une ligne horizontale.
Un de ses amis, qui arrive de faire le tour du monde,—unissant le paradoxe à l'exagération des voyageurs, assurait qu'il avait traversé un pays où les jours avaient vingt-cinq heures.
—Dis-moi bien vite où il se trouve,—que j'aille prendre mon passe-port et faire ma malle! s'écria C...
—Toi si paresseux, tu ferais ce long voyage?
—Eh! mon ami, sans doute, puisque ce serait pour aller dans une contrée où j'aurais par jour une heure de plus à ne rien faire.
* * *
Le directeur d'un théâtre de vaudeville possède pour associé un Oriental qui a les manières et le langage des marchands de dattes et de pastilles du sérail.—On affirme même que c'est dans le commerce de ces denrées qu'il a acquis la fortune dont une grande partie a été placée dans l'entreprise dramatique en question.—Ce personnage est d'une avarice qui est une source perpétuelle de lazzis dans le foyer et les coulisses de son théâtre.—Quand on monte un ouvrage, il discute pendant des jours entiers les frais de chaque détail de mise en scène, et pleure littéralement en acquittant les factures.—C'est lui qui disait à un acteur ayant besoin de paraître sous deux costumes dans le même ouvrage:
—La veste que vous portez au premier acte est très-richement doublée; vous la mettrez à l'envers dans le second acte, ça évitera les frais d'un autre habit.
Un soir, l'entr'acte se prolongeait au-delà du temps convenu, à cause du retard que mettait la blanchisseuse du théâtre à apporter à l'excellent comique L... une chemise à jabot excentrique dont il avait besoin pour se costumer (ce genre de linge est fourni par l'administration). L'impatience du public commençait à se manifester.—Le marchand de dattes, comme on l'appelle, entre dans une violente colère en apprenant que c'était L... qui faisait retarder le lever du rideau, et, furieux, il monte à la loge de l'artiste en le menaçant de le mettre à l'amende s'il n'entre pas en scène sur-le-champ.—L... explique le cas où il se trouve, et fait comprendre à son sous-directeur qu'il peut abréger ce retard en envoyant acheter une chemise dans le passage des Panoramas.
À cette proposition, la fureur du mahométan redouble,—mais soudainement il se calme:—une inspiration lui était venue, et, à la grande surprise de l'acteur, il ôte sa redingote, son gilet, ses bretelles, et, retirant le dernier voile de la pudeur, humide d'une transpiration résultant de l'inquiétude que lui donnait la seule idée de rendre la recette, il propose de prêter sa chemise à son pensionnaire.
—Merci,—dit celui-ci en rejetant le vêtement tout mouillé,—vous êtes en sueur de ladrerie; j'aurais trop peur d'amasser votre mal.
* * *
Mademoiselle Victorine C... est un mince et très-mince petit volume de lieux communs, richement relié par la générosité du prince russe Nicolas Tr... Ce grand, ou plutôt ce gras seigneur, ressemble à Lablache regardé au télescope; quand il voyage dans les chemins de fer, la moitié de sa personne est comptée comme colis.
Dernièrement, mademoiselle C... fit une maladie qui la retint pendant quelques jours au lit.—Comme elle entrait en convalescence, une de ses amies vint la voir et s'informa de sa santé.
—Oh! je vais beaucoup mieux, dit mademoiselle Victorine C...
—Le temps est beau, il faut aller faire un tour en voiture.
—Tu as raison, dit Victorine, je vais faire atteler: je ferai le tour du prince.
* * *
M. Jules Janin est connu par tous ses confrères et tous les artistes pour son facile accueil et son humeur hospitalière,—On a dit quelquefois, en parlant de sa maison, que c'était celle du bon Dieu.—Il serait peut-être plus juste de dire qu'elle est celle d'un bon diable.—Tous ceux qui sont connus à Paris ont monté l'escalier du critique.—Mais ce sont particulièrement ceux qui désirent l'être qui en usent les marches.—L'écrivain concilie cependant les devoirs de l'hospitalité avec ceux du travail.—Son esprit se dédouble avec une prodigieuse facilité, et sait être en même temps dans la conversation et sur le papier où il écrit.—Janin a parié une fois qu'il raconterait tout haut la retraite des Dix mille en même temps qu'il jouerait aux dominos d'une main et qu'il écrirait son feuilleton de l'autre;—et il a gagné son pari.—Mais, parmi les nombreuses visites qui l'obligent à mettre chaque semaine un nouveau cordon à sa sonnette, il en est souvent qui manquent de gaieté.—De ce nombre sont: les amours-propres dramatiques, froissés par un silence indulgent, ou irrités par l'éloge d'un rival ou d'une rivale;—les réputations microscopiques juchées sur des vanités hautes de cent coudées;—les gens qui, n'ayant jamais pu apprendre leur nom, même à des créanciers, vont le crier eux-mêmes dans les endroits qui possèdent un écho, pour avoir le plaisir de s'entendre appeler;—les auteurs qui désirent qu'on fasse mention de la naissance de leur petit dernier, et ceux-là mêmes qui oublient que la critique n'enregistre pas les enfants morts sur son état civil.—Et les oisifs, les inutiles, les diseurs de riens, qui vous usent votre temps, votre patience, qui entrent chez vous comme à la foire, et en ressortent ne laissant d'eux après eux que la boue de leurs souliers sur vos tapis,—une odeur d'ennui dans votre chambre—et du noir dans votre âme.
Pour s'en préserver, ou tout au moins abréger les visites des mendiants de minutes, M. Janin a inventé un moyen simple, mais énergique. Ce moyen a des plumes jaunes et bleues, un bec crochu et un organe... irrésistible. Ce moyen n'est autre que son perroquet, personnage qui mériterait à lui seul une biographie.—Quelques ignorants prennent ce perroquet pour un oiseau, mais un savant métempsycosiste a découvert que c'était un ancien bénédictin espagnol.—Le fait est que ce merveilleux perroquet est un puits de science: il parle avec une sûreté extraordinaire toutes les langues mortes et vivantes; il parle même et comprend les langues nouvelles. Si un défaut passager de mémoire ne lui fait pas trouver à temps la citation dont il a besoin, M. Janin regarde son perroquet, qui la lui souffle sur-le-champ;—et il n'y a pas d'exemple qu'il ait fait jamais erreur.—En outre, bon juge comme son maître, et disant son avis net et franc à tout un chacun. Bref, un oiseau rare,—avis rara,—dirait-il lui-même de lui-même.—C'est cet animal intelligent dont M. Janin se sert pour mettre à la porte les gens qui lui inspirent justement l'idée de les jeter par la fenêtre.—Quand l'un deux prolonge sa visite au-delà du temps qu'un indifférent peut exiger de la politesse d'un homme qui n'aime pas à perdre le sien, M. Janin fait un signe à son perroquet. L'animal comprend. Il quitte aussitôt son perchoir, va se jucher sur la chaise du fâcheux, et, se mettant à jouer du bec, il fait de la charpie avec le collet de son habit, en même temps qu'il lui entonne à l'oreille une gamme de cris tellement assourdissants, que le personnage prend à la fois son chapeau et le parti de s'en aller.—S'il a l'audace hypocrite de féliciter M. Janin à propos de son oiseau, le critique pousse l'ironie jusqu'à proposer au fâcheux de lui en faire cadeau.
* * *
Voici, à propos de la claque et des claqueurs, une anecdote qui s'est passée il y a une dizaine d'années dans un théâtre d'outre-Seine. On y représentait alors le premier ouvrage d'un romancier qui est devenu depuis un de nos plus féconds auteurs dramatiques. La pièce fit passer les ponts à tout Paris. Dans ce drame, les deux principaux rôles étaient remplis par deux artistes célèbres, qui avaient l'un et l'autre au moins autant d'amour-propre que de talent.—L'entrepreneur de succès subventionné par l'administration, voyant que le public se chargeait volontiers de faire sa besogne, s'était un peu ralenti de son zèle.—Il n'y avait plus d'ordre et de régularité dans le service des entrées et des sorties.—Tantôt c'était l'acteur B... qui se plaignait qu'on lui avait coupé sa tirade par une salve trop précipitée.
—Mon Dieu! que cette claque est insupportable! disait-il tous les soirs en rentrant au foyer...
—Mon Dieu! quand donc les théâtres seront-ils désinfectés de cette engence? ajoutait madame D...
Ennuyé de ces plaintes, le directeur prit un jour les deux artistes à part:
—Vous êtes tous deux, leur dit-il, des talents de premier ordre.—Vous avez les sympathies du public, et il vous est pénible souvent, si j'en crois vos discours, de voir se mêler à l'enthousiasme que vous excitez les applaudissements d'une tourbe grossière.
—Sans doute, fit B.
—Certainement, ajouta madame D...
—Eh bien, mes amis, soyez heureux... Vos vœux sont exaucés; il n'y aura plus d'autres romains dans mon théâtre que ceux qui fonctionnent dans les tragédies que mon privilége m'autorise malheureusement à jouer.—La claque est supprimée.—C'est autant d'économisé.
—Supprimée, la claque! fit B...
—La claque supprimée! reprit madame D... À compter de quand?
—À compter d'aujourd'hui même.—Allez vous habiller, et soyez sans crainte. Quand on lèvera le rideau, vous ne verrez que des payants dans la salle,—des purs, des sincères, et toute la gloire que vous recueillerez désormais sera en bonne monnaie.
Après la fin du spectacle, les deux artistes remontèrent dans leurs loges,—sérieux et inquiets.—L'ère de l'enthousiasme sincère s'était mal inaugurée. Comme on dit en termes de coulisses, ils n'avaient étrenné ni l'un ni l'autre. Cependant jamais B... ne s'était montré plus habile comédien.—Jamais il n'avait détaillé avec tant de soin et d'exactitude toutes les nuances variées de son rôle.
Jamais madame D... n'avait été plus dramatique, plus passionnée.
—Bah! dit B... à sa camarade, il ne faut pas se désespérer.—Nous avons une mauvaise salle aujourd'hui.—Voilà tout.—Demain, nous retrouverons notre vrai public, et alors...
Mais le lendemain renouvelle la déception de la veille.—À peine les deux grands artistes recueillent-ils quelque maigre bravo aussitôt étouffé.
Mais le surlendemain,—ah! le surlendemain,—à la première entrée en scène, B... fut accueilli par une salve,—modeste il est vrai,—mais bien comprise, bien dirigée, commençant là où il fallait et finissant de même.
—Je disais bien qu'ils s'y mettraient, dit madame D... en entendant de la coulisse applaudir son camarade.
Mais, à son grand étonnement, quand elle parut en scène à son tour,—la salle reste muette;—elle surprit bien des émotions, des larmes, mais de bravos, aucun...
Elle ne dit rien, mais elle pensa davantage.
Le quatrième jour, B... fut encore applaudi comme la veille; mais, quand madame D... parut, une salve plus sonore et mieux nourrie accueillit toutes ses entrées et toutes ses sorties et l'acclama jusqu'à la fin du spectacle.
Quelques jours plus tard, le directeur fit cette remarque, que les gens qui applaudissaient l'acteur B... se disputaient dans le parterre avec ceux qui applaudissaient madame D..., et réciproquement.
Il en tira facilement cette conclusion, que les deux premiers artistes subventionnaient à leurs frais,—et chacun de son côté,—une brigade d'enthousiasme, et que les deux groupes, se croyant rivaux, pensaient se montrer plus agréables à leur commettant en faisant de la contradiction systématique.
Le soir même, le directeur appela ces deux artistes et leur tint à peu près ce langage:
—Mes enfants, soyez heureux, la claque est rétablie.—Votre amour-propre légitime fera ses frais tous les soirs,—et votre bourse fera des économies.
* * *
On a souvent entretenu le public des singularités plus ou moins singulières de quelques artistes et de quelques écrivains célèbres.—Voici une anecdote qu'on nous a citée tout récemment à propos de M. de Balzac,—dont les manies pourraient former un recueil aussi volumineux qu'intéressant.—Un jour, le grand romancier invita une douzaine de ses amis à venir dîner dans cette fameuse maison des Jardies, bâtie sur les plans de M. de Balzac lui-même, qui, entre autres innovations, avait oublié l'escalier. Comme on allait passer dans la salle à manger, le maître de la maison, prenant une attitude désolée et contrite, s'excusa auprès de ses convives, auxquels la dureté des temps ne lui permettait d'offrir qu'une maigre cuisine, servie dans une modeste faïence, avec accompagnement de couverts d'étain. Comme tout le monde se récriait sur l'inutilité de ces excuses entre amis et entre artistes, on se mit à table, et pendant trois heures, Chevet, qui avait été mandé de Paris,—donna un somptueux démenti à l'humble préface de l'écrivain, en offrant à ses convives tous les chefs-d'œuvre de son répertoire. Le repas achevé, les invités se répandirent dans le jardin, les uns réclamant des cigares, les autres des pipes et du tabac. À cette demande, le maître de la maison répondit par un sermon sur le funeste abus d'une substance malfaisante. Quel plaisir pouvait-on prendre à mâcher une plante amère, endormant les facultés de l'intelligence? etc., etc. Un fort beau sermon in-octavo, qui n'amena cependant aucune conversion, comme beaucoup de sermons. Quand la compagnie se fut procuré de quoi fumer, une voix se leva pour demander des allumettes: nouveau recri et nouveau sermon de M. de Balzac. Comment pouvait-on supposer qu'il eût dans sa propriété de ces dangereuses inventions d'une chimie incendiaire? Et, là-dessus, l'auteur des Parents pauvres entamait un paradoxe dans lequel il démontrait sérieusement que les allumettes chimiques, quotidiennement cause de sinistres relatés par les journaux, étaient répandues dans le public par une bande de malfaiteurs qui avaient pour but la destruction de la propriété immobilière. Bref, il n'avait pas d'allumettes, il n'en aurait jamais chez lui! Au milieu de cette improvisation plaisante, un de ses amis s'était échappé, fouillant tous les coins et recoins de la maison, pour tâcher d'allumer son cigare. Comme il bouleversait la cuisine, en ouvrant le tiroir d'une table, la première chose qu'il aperçut, ce fut une magnifique argenterie, parfaitement gravée au chiffre de M. de Balzac.
Le romancier, qui était coutumier de ces sortes de plaisanteries, ne perdait point contenance lorsque ces petits mensonges innocents étaient démasqués. Tout le monde connaît l'histoire du cheval qu'il croyait avoir donné à Jules Sandeau, et duquel il demandait des nouvelles chaque fois qu'il rencontrait son confrère.
Quand son ami vint lui annoncer la découverte qu'il venait de faire dans sa cuisine, M. de Balzac entra dans un grand étonnement; puis, allant embrasser tous ses convives les uns après les autres, il les remercia avec effusion de lui avoir procuré cette heureuse surprise. Il souffrait cruellement d'être obligé de manger dans de l'étain, et sa reconnaissance était tellement persuasive, que, dans le nombre de ses invités, il y en eut qui se retirèrent convaincus que c'étaient positivement eux qui avaient dégagé le service de leur confrère des mains d'un Gobseck. Quant à M. de Balzac, il n'en voulut pas démordre, et pendant longtemps il entretint toute la ville de ce beau trait de ses amis.
* * *
M..., littérateur très-sérieux et qui réunissait, comme homme et comme écrivain, toutes les conditions qui font sanctionner par le public la promotion à la chevalerie de la Légion d'honneur, dut son ruban rouge au hasard, qui, par extraordinaire, se montra intelligent dans cette occasion; et voici l'anecdote, telle que M... la raconte lui-même:
Dans la dernière année du dernier règne, M... se trouvait dans une ville de bains, où M. Duchâtel, alors ministre de l'intérieur, résidait depuis quelque temps avec sa famille. En villégiature, les relations se nouent vite, surtout entre personnes qui portent un nom connu. L'écrivain rencontra l'Excellence au salon de conversation; et le ministre, charmé d'avoir fait la connaissance d'un homme d'esprit, l'invita à venir aux soirées intimes qu'il donnait dans son salon à Vichy. M... y joua le whist de manière à se faire complimenter par le ministre, qui le voulait toujours avoir pour partenaire.
L'année suivante, l'écrivain, qui n'avait jamais revu le ministre, avait un service à lui demander pour un ami. Il pensa qu'il n'y aurait pas d'indiscrétion à se présenter au ministère de l'intérieur, et que ses anciennes relations avec le portefeuille de la rue de Grenelle ne pourraient que lui être favorables. Il se rend à l'hôtel de l'Excellence; elle était absente. M..., qui s'était présenté à l'appartement particulier, laisse une carte au valet de chambre, et pour indiquer qu'il est venu lui-même, il fait une croix avec un crayon au lieu de la corner.
Le soir, en rentrant, le ministre trouva la carte sur son bureau.
—M...! M...! s'écria-t-il en se frappant le front comme pour se rappeler, je ne me souviens pas de ce nom-là! Que diable peut-il donc me vouloir?... Ah! bon! j'y suis maintenant, ajoute M. Duchâtel en apercevant la croix marquée au crayon au coin de la carte: c'est bientôt la fête du roi, et ce monsieur me rappelle que je lui ai promis de le faire décorer... Il fait bien d'y penser! Pour moi, je ne m'en souvenais plus.
Trois jours après le 1er mai, M... lisait au Moniteur sa promotion au grade de chevalier de la Légion d'honneur.
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Un admirateur passionné du talent joyeux d'une des meilleures servantes de Molière, s'étant aventuré un soir au petit théâtre Séraphin, rencontre l'artiste en contemplation devant les beautés du Pont cassé; c'était à l'époque où l'actrice se trouvait dans une situation intéressante.
—Pourquoi donc êtes-vous venue ici? lui demanda le cavalier, très-surpris de cette rencontre.
—Oh! ce n'est pas pour moi, répondit l'actrice en riant; c'est pour mon enfant.
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Une dame qui se chausse quelquefois d'outremer, et qui a fait représenter au profit des pauvres et de sa vanité des petites comédies de genre inutile, s'est acquis dans un certain monde une grande réputation d'esprit,—à peu près comme les révolutionnaires achetaient jadis les biens nationaux,—c'est-à-dire à bon marché.—Cette réputation lui vient de l'habitude qu'elle a de faire des mots; les mots, cette lèpre de la conversation moderne.—Faire des mots, tel semble être le but de son existence; c'est à quoi elle passe tous ses jours. Sa femme de chambre assure même qu'elle se relève la nuit pour se livrer à cet exercice.—Dès qu'elle a fait un mot, elle prend une voiture et court au galop le répéter à tous ses amis et connaissances, ou l'affiche sur la glace dans les foyers de théâtres; des amis complaisants le tirent à autant d'éditions que l'Oncle Tom.—Puis, quand le mot a couru tout Paris, afin que l'Europe n'en ignore, les familiers de cette charmante personne l'adressent aux gazettes étrangères, qui s'empressent de l'attribuer à M. de Metternich.—Seulement, comme un mot ne peut produire de l'effet qu'à la condition d'être placé en situation, comme on dit en termes de coulisses, mademoiselle *** a un compère dont les fonctions consistent à amener sur le tapis tel ou tel propos auquel le mot doit servir de réplique.—Ce confident est ordinairement un bon jeune homme, auteur de quelque petit proverbe inédit que la dame a promis de faire mettre en lumière.—Mademoiselle *** est aussi spirituelle que bonne camarade: quand ses mots ont servi plusieurs fois ou quand ils ne produisent pas d'effet, elle en fait cadeau à ses amies.—Une personne qui n'avait pas l'honneur de connaître mademoiselle ***, et qui avait le plus vif désir de l'entendre causer, eut dernièrement l'occasion de dîner avec elle dans une réunion d'artistes et d'hommes de lettres.
—Eh bien que dites-vous de cela? lui demanda un enthousiaste de la mot-nomanie.
—Ma foi, répondit-il, mettez que je suis un Velche, ou que Mademoiselle *** n'était pas en train ce soir; mais son esprit et ses mots m'ont paru ressembler au fameux briquet et aux allumettes d'Arnal, dans la pièce des Cabinets particuliers.