FRÈRES DE RENCONTRE
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L’AMI
Ordonnances tous deux, Louis Lombard, le tringlot, et Dahmane Bou Saïd, le tirailleur, étaient voisins.
Ils étaient arrivés à El-Oued presque en même temps et avaient éprouvé le même dépaysement au milieu de tout ce sable à l’horizon flamboyant, Lombard surtout, montagnard du Jura… Depuis qu’il avait quitté le pays pour faire son « service », il était en proie à une sorte de cauchemar qui allait en s’assombrissant, à mesure que l’aspect des choses environnantes changeait, devenant plus étrange. Dans le décor figé des dunes, dans la ville singulière aux mille coupoles grises, le malaise qui étreignait l’âme fruste du paysan atteignit un degré d’intensité proche du désespoir. C’était si loin, ce pays perdu, et l’œil ne trouvait rien de connu, rien de familier sur quoi se reposer de tout cet éblouissement morne. Et le tringlot errait dans cette vie nouvelle, accablé, le cœur en détresse. Il lui arrivait même de pleurer, la nuit, en pensant à la ferme de ses parents et aux chers vieux.
Bou Saïd était né sur le bord de la mer, à Bône. Lui aussi était habitué à l’ombre des jardins verts au pied de la montagne… Son père, propriétaire aisé, lui avait fait donner une instruction primaire à l’école arabe-française et à la zaouïya. Mais, devenu homme, de caractère aventureux, Dahmane avait quitté la maison paternelle et s’était engagé. Pour lui, comme pour le tringlot, l’exil au pays de sable avait été douloureux. Lui aussi avait senti l’emprise angoissante du désert… quoique musulman ; les hommes du sud étaient bien différents des Arabes du nord, et ils fuyaient les tirailleurs, qu’ils dédaignaient. Bou Saïd s’isolait, ne voulant pas descendre à la brutalité de ses camarades, dont il avait connu plusieurs, cireurs de bottes à Bône ou portefaix. Et le hasard le rapprocha du tringlot.
Les deux ordonnances ne s’étaient d’abord pas parlé, indifférents. Mais un soir, comme Lombard conduisait le cheval du major à l’abreuvoir, la bête s’emballa et jeta à terre le tringlot. Bou Saïd s’élança à son secours et arrêta l’animal furieux.
Lombard, un grand blond, encore presque imberbe, avait l’habitude de regarder les gens un peu de côté et en dessous, malgré l’honnêteté foncière de son cœur. Il dévisagea le tirailleur, et cette fine figure aquiline, bronzée par le soleil du sud, lui plut.
— Merci… Donne-moi voir la main pour rentrer cette sale bête à l’écurie…
Pour la première fois, Lombard avait adressé la parole à un Arabe : ces hommes d’un type inconnu, à l’incompréhensible langage, au costume étrange, l’effrayaient presque.
— Tu viens de France, demanda Bou Saïd, comme ils cheminaient côte à côte.
— Ben sûr… Et toi, t’es de par ici ?
— Oh non ! Je suis de Bône, un beau pays où il y a des arbres, de l’eau et des montagnes… Pas comme ici !
— Oh oui, pour un fichu pays, c’est un fichu pays.
Sans savoir, Lombard avait éprouvé du plaisir en apprenant que Bou Saïd n’était pas de ce « fichu pays ». Ça l’encourageait à lui parler. Depuis ce jour, toutes les fois qu’ils se rencontraient, ils se parlaient et, malgré l’abîme qui les séparait, ils devinrent bientôt amis. Lombard, lui aussi, était esseulé parmi ses camarades français, les infirmiers et les joyeux.
Les premiers, des Algériens, se moquaient de lui, parce qu’il était tringlot, « royal-cambouis », comme ils disaient. Quant aux joyeux, leur argot cynique lui déplaisait. Il préféra la société de ce garçon sérieux et réfléchi comme lui qu’était Bou Saïd.
Quand ils n’avaient rien à faire, ils se réunissaient dans la petite chambre de Lombard et recousaient leur linge en s’interrogeant mutuellement sur leurs pays.
Ils tâchaient de se représenter, d’après leurs récits, ces lieux que, probablement, ni l’un ni l’autre ne verraient jamais. Et ils se consolaient d’être des exilés, des captifs, en parlant des êtres et des choses qu’ils avaient aimés.
Pendant plus d’un mois, Lombard n’avait pas osé sortir du bordj ; les ruelles enchevêtrées et étroites où circulaient des Arabes ne lui semblaient pas bien sûres. D’ailleurs, où serait-il allé ?
Un soir pourtant, Bou Saïd, qui s’ennuyait de cet emprisonnement, lui proposa de lui montrer la ville, et ils sortirent. Presque craintif, Lombard suivait le tirailleur, et ses pieds inaccoutumés enfonçaient dans le sable blanc, si fin qu’on l’eût dit tamisé. Maintenant qu’il commençait à s’habituer à ce pays et qu’il avait quelqu’un à qui confier ses impressions, une curiosité lui venait de tout cet inconnu environnant. Il savait tout juste lire et écrire, mais son esprit ensommeillé était capable d’un réveil.
Dans les rues, à la tombée de la nuit, les Arabes, graves, encapuchonnés et portant de longs chapelets au cou, passaient, regagnant leurs mystérieuses demeures à coupoles ou s’installant devant les cafés maures sur des nattes. Quelques-uns échangeaient un salut bref avec Bou Saïd.
— Qu’est-ce qu’il t’a dit ? demandait Lombard intrigué.
— Il m’a salué.
— C’est que tu le connais, alors ?
— Non, dans notre religion, c’est l’habitude de se saluer, sans se connaître.
— Ça, c’est bien. Faut être poli. Mais, dis voir, pourquoi que les femmes elles se cachent la figure et qu’il y en a si peu dans la ville ?
— Ce n’est pas l’habitude pour nos femmes de sortir… Mais si tu veux en voir, des Mauresques, je vais t’en faire voir. Viens ! Ah, si on pouvait, quand on sera relevé, être envoyé dans le Tell, c’est là que tu verrais de belles femmes !
— Où c’est-y encore, ça, le Tell ?
— C’est le Nord, le pays que tu as vu en débarquant.
— Ça serait chic…
La nuit était tout à fait tombée et la ville se faisait déserte. Lombard et Bou Saïd sortirent sur « la route » de Touggourth — une piste dans le sable — et montèrent vers une maison qui dominait le désert, finissant la ville, au sud ouest. Les portes de ce lieu étaient ouvertes, et on y faisait beaucoup de tapage. Sur des bancs, des tirailleurs étaient assis, qui buvaient, chantaient ou se disputaient. Mais les regards du tringlot furent surtout captivés par une dizaine de créatures étranges, vêtues comme des fantômes et qui portaient sur leur visage bronzé des signes tatoués en bleu. Quelques-unes buvaient avec les tirailleurs, tandis que les autres dansaient en se trémoussant drôlement.
L’une d’elles, assise à la manière des tailleurs, battait du tambourin et chantait, d’une voix de fausset, une complainte monotone, dont la tristesse jurait étrangement avec le lieu et l’assistance.
— Elles ne sont pas bien jolies, dit Bou Saïd, mais que veux-tu ? Y en a pas d’autres par là, pour ceux qui n’ont pas d’amies en ville.
L’une des danseuses, roulant ses hanches drapées de rouge, vint s’asseoir près de Lombard et lui prit la main. Elle parlait sabir et Lombard la comprenait à peu près. Un fort parfum se dégageait des vêtements de cette femme, quelque chose comme la senteur de la cannelle et du musc mélangés. Lombard examinait curieusement sa voisine et il éprouvait pour elle à la fois une sorte de crainte, comme devant un être d’une autre espèce, et une attraction sensuelle… Lombard et Bou Saïd burent beaucoup ce soir-là, et ils finirent par s’attarder très longtemps là, dans la « taverne » de Ben Dif Allah.
Quelquefois, Lombard et Bou Saïd allaient s’étendre sur le sable pur et moelleux comme un tapis, au sommet d’une grande dune grise qui dominait El-Oued, le moutonnement infini de l’Erg[23] et les tristes petites villes essaimées autour d’El-Oued : Gara, Sidi-Abdallah, Teksebeth, où, parmi des amas de ruines, les chèvres noires erraient sous les coupoles caduques des maisons.
De là-haut, ils regardaient les jeux splendides, les jeux capricieux de la lumière vespérale sur le sable versicolore et les théories de femmes qui rentraient des puits, courbées sous les peaux de bouc pleines ou portant sur leur tête, en un geste gracieux, de grandes amphores ruisselantes…
Peu à peu, ils s’habituaient à ce pays de lumière et de silence, et il ne leur faisait plus peur. Mais ils en sentaient pourtant toujours d’instinct l’immense, l’irrémédiable tristesse…
— … Lombard ! Il y a une lettre pour moi ! dit Bou Saïd en rentrant après la distribution du vaguemestre.
— Moi aussi, j’en ai une !
Serrant précieusement leurs chères lettres dans leurs bourgerons, les ordonnances allèrent d’abord porter le courrier à leurs officiers, puis, congédiés pour la nuit, ils coururent s’enfermer dans la chambre de Lombard. Là, assis sur le lit, ils décachetèrent vite leurs lettres. Alors, avec une joie d’enfants, ils se communiquèrent les nouvelles de leurs pays, et les vieux noms de France s’entrecroisaient avec ceux de l’Islam.
— Tiens ! Ma cousine Jeanne qui se marie avec le fils Besson, celui qui tient le jeu de boules à Copponex.
— Mon frère Ali s’est marié avec la fille de Si Hadj Tahar, le maquignon de Morris.
— Et le frère qui a acheté à la foire de Gaillard deux vaches de Suisse, une rousse et une noire, qu’elles vont bientôt vêler… Les affaires marchent, cette année, et les vieux sont contents. Ah ! le fichu sort d’être paresseux… Moi, je voudrais bien les voir, leurs nouvelles vaches…
A la fin, Lombard, baissant la voix, ajouta une confidence :
— Et la Françoise, la fille à Mouchet, un qui en a, du bien, celle que je lui parlais, elle me fait donner le bonjour et elle me fait dire comme ça que c’est toujours entendu pour quand je finirai mon service.
Comme Bou Saïd lisait toujours, Lombard se pencha par-dessus son épaule. Il resta stupéfait en voyant les minces petites arabesques qui couvraient la moitié d’une grande feuille de papier pliée par le milieu.
— Alors, c’est ça ta lettre ? Et tu y comprends quelque chose, toi ? Ah ben, ma foi !
Les soirs de courrier étaient des heures de joie pour les deux soldats et ils les passaient à relire leurs lettres, à les commenter indéfiniment, à se donner des explications.
A la fin, ils connaissaient mutuellement leurs familles, s’en demandaient des nouvelles, sachant jusqu’à la disposition des lieux où chacun d’eux avait passé son enfance. Dans leurs réponses, qu’ils faisaient ensemble, ils parlaient l’un de l’autre, disant leur amitié. Ils en vinrent à se dire :
— N’oublie pas surtout de bien leur donner le bonjour de ma part, à tes vieux !
… L’hiver était venu, un étrange hiver, triste et inquiétant. Sous le grand ciel noir, les dunes semblaient livides et le vent hurlait lugubrement, accumulant les sables gris contre les murs du bordj. Il faisait froid et les deux amis ne se promenaient plus que rarement. Ils avaient choisi, pour passer les longues veillées, la chambre de Lombard, mieux exposée et plus grande. Dans un coin, il y avait le lit, puis la table et le banc de bois. Au mur, sur une planche, le sac du tringlot, et, à côté, le fusil et le sabre-baïonnette. Les frusques étaient pendues à des clous. Bou Saïd, vieux soldat rengagé, avait une sollicitude paternelle pour son ami le bleu. Il lui faisait « son truc », lui lavait son linge. Il avait blanchi les murs, cloué des images de journaux illustrés et un miroir arabe.
Puis, au-dessus de la table, il avait fixé des cornes de gazelle volées à la popote des officiers. Il apporta des amulettes en cuir et des flèches touaregs en pierres multicolores. Il avait orné avec tout cela leur chambre : désertant la sienne, il apportait tous les soirs son matelas chez Lombard. — C’est beau, tu sais, par chez nous ! disait avec fierté Lombard, en considérant leur logis. Peu à peu, dans leur étroite amitié, guéris de l’angoisse de leur exil, ils s’étaient sentis heureux. Les mois qu’ils avaient encore à passer là ne les effrayaient plus. Ils n’aimaient même pas à parler de ce changement de détachement qui les séparerait probablement pour jamais.
* * *
Les camarades européens de Lombard accentuèrent leur mépris pour le tringlot : il était devenu l’ami d’un bicot. Quand ils se moquaient de lui, il les regardait de travers et, enfonçant sa tête blonde entre ses épaules de colosse, il répondait : — Ben quoi ? Et pis ? Et si ça me plaît de marcher avec l’Arabe, qu’est-ce que ça vous fiche, à vous autres ?
Depuis que, d’un coup de poing, il avait abattu un « joyeux » qui l’insultait, on n’aimait guère se disputer avec Lombard, et ses camarades finirent par lui laisser la paix, se contentant de sourire quand il passait avec le tirailleur.
Bou Saïd, lui aussi, savait se faire craindre : il dégainait très vite, à la moindre altercation, et avait déjà eu quelques disputes chez Ben Dif Allah. Les autres tirailleurs n’osèrent donc pas critiquer ouvertement son amitié avec le roumi, qui leur semblait déplacée chez un taleb comme Bou Saïd.
* * *
Maintenant qu’ils connaissaient la ville, ils eurent quelques ébauches de romans avec de jolies soufia aux chairs ambrées et aux yeux de velours. Très simples tous deux et très primitifs, ils avaient un peu la même manière de s’amuser. Mais Bou Saïd apportait dans ses aventures d’amour une passion et un sérieux qui étonnaient Lombard : pour lui, tout cela n’était que de la « rigolade », d’abord parce qu’on était jeune, ensuite, histoire de passer le temps. Pour lui, il ne pouvait être question d’amour que quand c’était pour le sérieux, comme il disait, c’est-à-dire pour le mariage. Et il s’étonnait que Bou Saïd pût être si souvent amoureux de créatures vénales. Ce qui le surprenait surtout, c’était qu’après des coups de passion et de jalousie, qui eussent pu aboutir au crime, ces amours de Bou Saïd passassent si vite pour faire place à d’autres. Mais Lombard, raisonnable, disait que le bon Dieu n’avait pas créé tout le monde la même chose et que « chaque pays a sa mode ».
* * *
… Pendant des mois, la vie commune des deux ordonnances s’écoula, d’une monotonie berceuse et, tous deux, inconsciemment, en désiraient la durée indéfinie.
Mais, vers la fin de l’hiver, Bou Saïd, déjà faible de poitrine, tomba malade. Il avait pris un mauvais coup de froid et n’avait pas voulu se faire porter malade. Mais une fièvre intense le prit et il dut entrer à l’hôpital… Dès le premier jour, le major le déclara perdu.
Lombard, désolé, passa tous ses instants de liberté auprès du malade, s’ingéniant à le soigner. Une angoisse horrible s’était emparée du tringlot à la pensée que Bou Saïd allait mourir. Le bon Dieu ne l’aimait donc pas, lui, qu’il lui prenait ainsi son seul ami !
… Pendant plusieurs jours, Bou Saïd, en proie au délire, fut privé de connaissance. Enfin, un soir, vers la tombée de la nuit, il reprit conscience.
L’infirmier venait d’allumer la veilleuse et sa petite flamme falote répandait une clarté rosée dans la chambre garnie de quatre lits hauts et étroits, tous vides, à l’exception de celui de Bou Saïd. Lombard tenait son ami par la main, et il fut tout joyeux quand il vit que le malade le reconnaissait.
— Lombard… Lombard…
Bou Saïd était d’une faiblesse extrême. Décharné, ses larges yeux noirs béants dans sa face décomposée, ses lèvres collées sur les dents blanches, le beau garçon qu’il avait été était méconnaissable. Ce qui était affreux surtout, c’était le râle et le sifflement de sa respiration.
— Faut pas te faire de mauvais sang, disait Lombard, à qui le silence faisait peur. A présent que t’as ta raison, c’est fini, t’es sauvé.
Mais Bou Saïd hocha la tête.
— Lombard… les papiers… les lettres… mes effets… garde-les… c’est pour toi…
— Mais non ! Qu’est-ce que tu chantes-là ? Faut pas te faire des idées comme ça, que ça me rompt le cœur !
Il disait cela, mais il voyait bien que c’était la fin, et il avait peur de se mettre à pleurer. Pendant un long instant, Bou Saïd resta immobile, les yeux clos. Lombard, le croyant endormi, garda le silence… Mais le râle du malade devint plus rauque et il roula sa tête sur l’oreiller… Il dégagea sa main de celle de Lombard et il leva l’index… Par trois fois, ses lèvres murmurèrent quelque chose que le tringlot ne comprit pas… Puis, après deux ou trois sursauts accompagnés d’un hoquet affreux, Bou Saïd se laissa aller dans les bras de son ami qui s’était levé, épouvanté.
— Bou Saïd ! Bou Saïd ! C’est, bon Dieu, pas possible, ça… c’est trop affreux ! répétait en sanglotant le tringlot.
Morne, la tête entre ses mains crispées, il veilla jusqu’au matin, le corps que les infirmiers avaient couvert d’un drap blanc.
Le matin, des hommes vêtus de blanc et d’aspect grave vinrent laver le corps de Bou Saïd, dans la salle des autopsiés. Après, ils l’enroulèrent dans un grand linceul blanc et lui couvrirent le visage, pour toujours. Puis ils récitèrent des oraisons, sur un ton solennel et monotone. Dans un coin, Lombard, son képi à la main, écoutait, priant en lui-même le bon Dieu : chacun avait sa religion, mais il n’y avait qu’un seul bon Dieu, se disait le tringlot.
On emporta Bou Saïd sur un brancard recouvert d’un drap blanc. Lombard suivit le cortège qui sortit de la ville et descendit vers la vallée grise où est le cimetière des Ouled-Ahmed. En demi-cercle devant le cadavre posé à terre, les Arabes prièrent, sans se prosterner. Puis, ils le descendirent dans la fosse large et profonde, le recouvrirent de palmes vertes et, très vite, rejetèrent le sable sec… Lombard, toujours en tête, debout, suivait des yeux les mouvements des Arabes. Une douloureuse torpeur l’avait envahi et il regardait avec angoisse le point de la terre d’exil où son ami avait disparu pour l’éternité. Le caporal de tirailleurs disposa, sur un mouchoir de troupe, quelques galettes azymes et des figues sèches que les tolba et les mendiants emportèrent.
Puis, tous regagnèrent la ville. Lombard, seul, suivait ces hommes d’une autre race. Son chagrin était immense, accablant.
Quand il rentra dans leur chambre, il pleura désespérément à la vue de tous ces objets qu’il avait si bien disposés… La nuit tombante, quand il sortit pour aller chercher le courrier du sous-officier, il songea que plus jamais Bou Saïd ne lirait ses lettres avec lui…
Alors, en rentrant, Lombard comprit qu’il ne lui restait plus rien à faire dans ce pays, sinon à compter les jours qui le séparaient encore de sa libération…
Il se jeta sur son lit et pleura longtemps, tandis que le vent glacé de l’hiver nivelait, au cimetière musulman, le petit tertre de sable qui était la tombe de Dahmane Bou Saïd.
M’TOURNI
Une masure en pierres disjointes, un champ maigre et caillouteux dans l’âpre montagne piémontaise, et la misère au foyer où ils étaient douze enfants… Puis, le dur apprentissage de maçon, chez un patron brutal.
Un peu aussi, plus vaguement, à peine ébauchés dans sa mémoire d’illettré, quelques échappées de soleil sur les cimes bleues, quelques coins tranquilles dans les bois obscurs où poussent les fougères gracieuses au bord des torrents.
A cela se bornaient les souvenirs de Roberto Fraugi, quand, ouvrier errant, il s’était embarqué pour Alger avec quelques camarades.
Là-bas, en Afrique, il travaillerait pour son propre compte, il amasserait un peu d’argent, puis quand approcheraient les vieux jours, il rentrerait à Santa-Reparata, il achèterait un bon champ et il finirait ses jours, cultivant le maïs et le seigle nécessaires à sa nourriture.
Sur la terre ardente, aux grands horizons mornes, il se sentit dépaysé, presque effrayé : tout y était si différent des choses familières !
Il passa quelques années dans les villes du littoral, où il y avait des compatriotes, où il retrouvait encore des aspects connus qui le rassuraient.
Les hommes en burnous, aux allures lentes, au langage incompréhensible, lui inspiraient de l’éloignement, de la méfiance, et il les coudoya dans les rues, sans les connaître.
Puis, un jour, comme le travail manquait à Alger, un chef indigène des confins du Sahara lui offrit de grands travaux à exécuter dans son bordj. Les conditions étaient avantageuses, et Roberto finit par accepter, après de longues hésitations : l’idée d’aller si loin, au désert, de vivre des mois avec les Arabes l’épouvantait.
Il partit, plein d’inquiétude.
Après de pénibles heures nocturnes dans une diligence grinçante, Fraugi se trouva à M’sila.
C’était l’été. Une chaleur étrange, qui semblait monter de terre, enveloppa Roberto. Une senteur indéfinissable traînait dans l’air, et Fraugi éprouva une sorte de malaise singulier, à se sentir là, de nuit, tout seul au milieu de la place vaguement éclairée par les grandes étoiles pâles.
Au loin dans la campagne, les cigales chantaient, et leur crépitement immense emplissait le silence à peine troublé, en ville, par le glouglou mystérieux des crapauds tapis dans les séguia chaudes.
Des silhouettes de jeunes palmiers se profilaient en noir sur l’horizon glauque.
A terre, des formes blanches s’allongeaient, confuses : des Arabes endormis fuyant au dehors la chaleur et les scorpions.
Le lendemain, dans la clarté rosée de l’aube, un grand bédouin bronzé, aux yeux d’ombre, réveilla Fraugi dans sa petite chambre d’hôtel.
— Viens avec moi, je suis le garçon du caïd.
Dehors, la fraîcheur était délicieuse. Un vague parfum frais montait de la terre rafraîchie et un silence paisible planait sur la ville encore endormie.
Fraugi, juché sur un mulet, suivit le bédouin monté sur un petit cheval gris, à long poil hérissé, qui bondissait joyeusement à chaque pas.
Ils franchirent l’oued, dans son lit profond. Le jour naissant irisait les vieilles maisons en toub, les koubbas sahariennes, aux formes étranges.
Ils traversèrent les délicieux jardins arabes de Guerfala et entrèrent dans la plaine qui s’étendait, toute rose, vide, infinie.
Très loin, vers le sud, les monts des Ouled-Naïl bleuissaient à peine, diaphanes.
— La plaine, ici, c’est le Hodna… Et là-bas, sous la montagne, c’est Bou-Saâda, expliqua le bédouin.
Très loin, dans la plaine, au fond d’une dépression salée, quelques masures grisâtres se groupaient autour d’une koubba fruste, à haute coupole étroite.
Au-dessus, sur un renflement pierreux du sol, il y avait le bordj du caïd, une sorte de fortin carré, aux murailles lézardées, jadis blanchies à la chaux. Quelques figuiers rabougris poussaient dans le bas-fond, autour d’une fontaine tiède dont l’eau saumâtre s’écoulait dans la seguia où s’amassaient le sel rougeâtre et le salpêtre blanc en amas capricieux.
On donna au maçon une chambrette nue, toute blanche, avec, pour mobilier, une natte, un coffre et une matara en peau suspendue à un clou.
Là, Fraugi vécut près d’une demi-année, loin de tout contact européen, parmi les Ouled-Madbi bronzés, aux visages et aux yeux d’aigle, coiffés du haut guennour à cordelettes noires.
Seddik, le garçon qui avait amené Fraugi, était le chef d’une équipe de manœuvres qui aidaient le maçon accompagnant leur lent travail de longues mélopées tristes.
Dans le bordj solitaire, le silence était à peine troublé par quelques bruits rares, le galop d’un cheval, le grincement du puits, le rauquement sauvage des chameaux venant s’agenouiller devant la porte cochère.
Le soir, à l’heure rouge où tout se taisait, on priait, sur la hauteur, avec de grands gestes et des invocations solennelles. Puis, quand le caïd s’était retiré, les khammès et les domestiques, accroupis à terre, causaient ou chantaient, tandis qu’un djouak murmurait ses tristesses inconnues.
Au bordj, on était affable et bon pour Fraugi, et surtout peu exigeant. Peu à peu, dans la monotonie douce des choses, il cessa de désirer le retour au pays, il s’accoutumait à cette vie lente, sans soucis et sans hâte, et, depuis qu’il commençait à comprendre l’arabe, il trouvait les indigènes sociables et simples, et il se plaisait parmi eux.
Il s’asseyait maintenant avec eux sur la colline, le soir, et il les questionnait ou leur contait des histoires de son pays.
Depuis sa première communion, Fraugi n’avait plus guère pratiqué, par indifférence. Comme il voyait ces hommes si calmement croyants, il les interrogea sur leur foi. Elle lui sembla bien plus simple et plus humaine que celle qu’on lui avait enseignée et dont les mystères lui cassaient la tête, disait-il…
En hiver, comme les travaux au bordj étaient terminés et que le départ s’approchait, Fraugi éprouva de l’ennui et un sincère regret.
Les khammès et les manœuvres eux aussi le regrettaient : le roumi n’avait aucune fierté, aucun dédain pour eux. C’était un Oulid-bab-Allah, un bon enfant.
Et un soir, tandis que, couchés côte à côte dans la cour, près du feu, ils écoutaient un meddah aveugle, chanteur pieux venu des Ouled-Naïl, Seddik dit au maçon : — Pourquoi t’en aller ? Tu as un peu d’argent. Le caïd t’estime. Loue la maison d’Abdelkader ben Hamoud, celui qui est parti à la Mecque. Il y a des figuiers et un champ. Les gens de la tribu s’entendent pour construire une mosquée et pour préparer la koubba de Sidi Berrabir. Ces travaux te feront manger du pain, et tout sera comme par le passé.
Et « pour que tout fût comme par le passé », Fraugi accepta.
Au printemps, quand on apprit la mort à Djeddah d’Abdelkader, Fraugi racheta l’humble propriété, sans même songer que c’était la fin de ses rêves de jadis, un pacte éternel signé avec la terre âpre et resplendissante qui ne l’effrayait plus.
Fraugi se laissait si voluptueusement aller à la langueur des choses qu’il ne se rendait même plus à M’sila, se confinant à Aïn-Menedia.
Ses vêtements européens tombèrent en loques et, un jour, Seddik, devenu son ami, le costuma en Arabe. Cela lui sembla d’abord un déguisement, puis il trouva cela commode, et il s’y habitua.
Les jours et les années passèrent, monotones, dans la paix somnolente du douar. Au cœur de Fraugi, aucune nostalgie du Piémont natal ne restait plus. Pourquoi aller ailleurs, quand il était si bien à Aïn-Menedia ?
Il parlait arabe maintenant, sachant même quelques mélopées qui scandaient au travail ses gestes de plus en plus lents.
Un jour, en causant, il prit à témoin le Dieu en dehors de qui il n’est pas de divinité, Seddik s’écria : — Ya Roubert ! Pourquoi ne te fais-tu pas musulman ? Nous sommes déjà amis, nous serions frères. Je te donnerais ma sœur, et nous resterions ensemble, en louant Dieu !
Fraugi resta silencieux. Il ne savait pas analyser ses sensations, mais il sentit bien qu’il l’était déjà, musulman, puisqu’il trouvait l’Islam meilleur que la foi de ses pères… Et il resta songeur.
Quelques jours plus tard, devant des vieillards et Seddik, Fraugi attesta spontanément qu’il n’y a d’autre dieu que Dieu et que Mohammed est l’Envoyé de Dieu.
Les vieillards louèrent l’Éternel et Seddik, très ému sous ses dehors graves, embrassa le maçon.
Roberto Fraugi devint Mohammed Kasdallah.
La sœur de Seddik, Fathima Zohra, devint l’épouse du m’tourni. Sans exaltation religieuse, simplement, Mohammed Kasdallah s’acquitta de la prière et du jeûne.
* * *
Roberto Fraugi ne revint jamais à Santa-Reparata de Novarre, où on l’attendit en vain…
Après trente années, Mohammed Kasdallah devenu un grand vieillard pieux et doux, louait souvent Dieu et la toute-puissance de son mektoub, car il était écrit que la maisonnette et le champ qu’il avait rêvé jadis d’acheter un jour à Santa-Reparata, il devait les trouver sous un autre ciel, sur une autre terre, dans le Hodna musulman, aux grands horizons mornes…