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Pages d'Islam

FELLAH

Reading edition

VEILLÉE DE RAMADHAN

Toute la journée, l’œil morne, la tête courbée, les fellahs ont poussé leur petit grattoir, leur charrue en bois, encourageant d’un cri rauque leur attelage famélique.

Mais le soir s’approche. Le soleil rose descend vers les collines d’argile qui enserrent la vallée. Les buissons d’ar’ar étendent de longues ombres noires, serties de rouge, sur le sol irisé. Et les laboureurs, ragaillardis, s’en reviennent vers leurs mechtas grises d’où s’élèvent de hautes colonnes, minces et à peine ondulées, de fumée bleue. Pieds nus, ils sont vêtus de gandouras terreuses, retenues à la taille par une ceinture de cuir ou de corde, et haut troussées sur leurs jambes musculeuses et velues. Sur leurs têtes rasées, abritant le visage bronzé au profil aquilin, ils portent un voile, un lambeau d’étoffe blanche, fixée par les cordelettes fauves. Ils sont pâles et leurs yeux sont cernés. — Louange à Dieu, disent-ils, l’heure est proche !

Groupés sur la terre battue, entre leurs gourbis au diss noirci par les hivers, ils attendent debout, dans le rayonnement d’or rose du couchant.

Mais le soleil a disparu, tout s’éteint, les choses prennent des teintes sévères, les lointains se voilent de brume, et le fil noir[13] de la nuit, s’étend à l’Orient.

Alors, de tous les points de l’horizon, sur la terre bédouine, une voix monte, lente, plaintive… Les burnous terreux ont un frémissement, et les larges poitrines se dilatent. Après un bref silence, la voix profuse, la voix immense reprend son rappel de l’unité divine. Alors, très vite, les hommes rentrent sous le toit surbaissé de leur gourbi. Là, autour des feux de bois vert qui irritent leurs beaux yeux d’ombre, les jeunes femmes en haillons servent ce repas tant attendu depuis l’aube, dans la fatigue du travail ingrat, les reins cassés, les pieds embourbés sur la terre détrempée.

Ils fument, ils boivent un peu de café et ils mangent, les laboureurs et les bergers bédouins ; et une lueur de joie adoucit leurs faces rudes. Une espérance renaît dans leur cœur habitué à redouter l’infortune sans cesse renaissante pour eux, les plus déshérités des hommes : peut-être Dieu aura-t-il pitié d’eux, cette année, peut-être la récolte sera-t-elle bonne, et les charges moins lourdes… In châ Allah !

Après le repas du Magh’reb, les hommes ressortent et vont se réunir dans un grand gourbi croulant qui sert de café maure. Là, les plus jeunes chantent, debout, par groupes se faisant face, aux sons cadencés et sourds des guellal… Par-ci par-là, le susurrement discret d’un flageolet de roseau vient ajouter sa note fluette d’immatérielle tristesse, plainte ou appel libre vers la vie errante, qui est le chant des bédouins.

Vers le milieu de la nuit, la gaîté tombe, et la lueur pâle des étoiles d’hiver éclaire vaguement les groupes grisâtres, assoupis. Puis, lentement, ils se lèvent et regagnent en silence leurs demeures, où les attendent les bédouines tatouées, aux attitudes d’idoles de jadis, qui leur servent le dernier repas, le sehour… Quelques cigarettes alanguissent encore la demi-somnolence de l’heure. Tout s’endort. Seuls la lamentation sauvage du chacal dans la montagne, le rauquement féroce des chiens vigilants et, par intervalles, le chant enroué du coq, viennent troubler le grand silence de la nuit plus froide et plus noire.

Et demain, dès l’aube maussade, sans boire, sans manger, sans même fumer, il faudra reprendre le dur labeur, la tête à la pluie transperçant les haillons, les pieds dans la boue gluante et glacée.

Noté au douar Hérenfa (Ténès).

FELLAH

La vie du fellah est monotone et triste, comme les routes poudreuses de son pays, serpentant à l’infini entre les collines arides, rougeâtres sous le soleil. Elle est faite d’une succession ininterrompue de petites misères, de petites souffrances, de petites injustices. Le drame est rare et quand, par hasard, il vient rompre la monotonie des jours, il est, lui aussi, réduit à des proportions très nettes et très minimes, dans la résignation ambiante, prête à tout.

Dans ce petit récit vrai, il n’y aura donc rien de ce que l’on est habitué à trouver dans les histoires arabes, ni fantasias, ni intrigues, ni aventures. Rien que la misère tombant goutte à goutte, sans cesse, sur de la chair habituée, depuis toujours, à sa brûlure.

Sous la morsure du vent de mer, âpre et glacé, malgré le soleil, Mohammed Aïchouba poussait sa charrue primitive, attelée de deux petites juments maigres, de race abâtardie, à la robe d’un jaune sale. Mohammed faisait de grands efforts pour enfoncer le soc obtus dans la terre rouge, caillouteuse. Par habitude, et aussi faute d’outils et de courage, Mohammed se contentait de contourner les touffes de lentisque et les pierres trop grosses, sans jamais essayer d’en débarrasser son petit champ, le melk héréditaire et indivis des Aïchouba.

Le petit Mammar, le fils de Mohammed, cramponné à la gandoura terreuse de son père, s’obstinait à suivre le sillon où, un jour, il pousserait probablement à son tour la vieille charrue grinçante.

Mohammed approchait de la cinquantaine. Grand et sec, de forte ossature, il avait un visage allongé, tourné, encadré d’une courte barbe noire. Ses yeux d’un brun roux avaient une expression à la fois rusée, méfiante et fermée. Cependant, quand le petit Mammar s’approchait trop de la charrue, le père le repoussait doucement, et ses yeux changeaient. Un sourire passait dans son regard d’obscurité accumulée par des siècles de servitude.

Un voile déchiré, simplement passé sur la tête, achevait de donner à Mohammed, sous ses haillons, l’air d’un laboureur de la Bible…

Le champ était situé sur le versant d’un coteau aride, au milieu du chaos des collines que domine de toutes parts la muraille bleuissante des montagnes aux circuits compliqués.

En face, sur l’autre bord d’un ravin, les gourbis de la fraction des Rabta, de la tribu des Maïne.

Celui des Aïchouba était un peu à l’écart, au pied de la falaise rouge par quoi finissait la montagne. Quatre murs en pierre sèche, aux trous bouchés avec de la terre et de l’herbe, un toit en diss[14]. Comme unique ouverture, la porte très basse telle l’entrée d’une tanière. Une haie d’épines et de branches de lentisque, servant le jour à cacher les femmes, et la nuit à abriter le troupeau.

Mohammed était l’aîné, le chef de famille. Ses deux frères, plus jeunes, habitaient sous son toit. Le premier, Mahdjoub, était marié. Se désintéressant du travail au champ, il élevait des brebis et des chèvres, et fréquentait les marchés. Benalia, le cadet, ne ressemblait pas à ses frères. Il avait dix-huit ans, et refusait de se marier.

Il gardait le troupeau et braconnait dans la montagne. Voleur à l’occasion, mauvais sujet irréductible, malgré les corrections que lui donnaient ses frères, il passait ses journées assis sur quelque rocher, en face du grand horizon doré, à jouer de la flûte bédouine ou à improviser des complaintes. Lui seul, peut-être, dans sa tribu, voyait la splendeur des décors environnants, la menace des nuages sur la crête des montagnes obscures et le sourire serein du soleil dans les vallées, toutes blondes avec des horizons bleus.

Au gourbi, Benalia gardait un silence presque dédaigneux. Il ne se mêlait ni aux querelles d’intérêt entre les deux grands frères, ni aux interminables discussions éclatant à propos de rien entre les femmes.

Elles étaient nombreuses, dans la demi-obscurité du grand gourbi. Mohammed en avait deux et Mahdjoub une. Il y avait encore là les sœurs non encore nubiles ou divorcées, les vieilles tantes et la mère Aïchouba, l’aïeule décrépite des petits qui pullulaient, portés sur le dos des femmes courbées avant l’âge. Et c’était toute une smala exigeante et rusée, quoique craintive.

Pendant que les hommes étaient au dehors, les femmes écrasaient le blé dur dans le vieux petit moulin lourd et faisaient cuire les galettes azymes dans un four en terre ressemblant à une taupinière géante et qu’on fermait au moyen d’une marmite à moitié remplie d’eau.

Quand les travaux rudimentaires du champ et du troupeau ne réclamaient pas leur effort, Mohammed et Mahdjoub allaient, comme les autres hommes de la fraction, s’asseoir sur de vieilles nattes, près d’un gourbi où un homme en blouse et en turban vendait du café et du thé.

Là on parlait lentement, interminablement, des questions d’intérêt, avec la préoccupation des paysans toujours attentifs à la vie de la glèbe. On supputait la récolte, on parlait du dernier marché, on comparait les années.

Le marché joue un grand rôle dans la vie bédouine. Il exerce une sorte de fascination sur les fellah très fiers du marché de leur tribu. « Il va déjà au marché » se dit du jeune homme parvenu à l’âge de la virilité.

Parfois, quelqu’un racontait une histoire naïve et fruste, des trésors cachés dans la montagne et surveillés par des génies, des légendes du vieux temps ou des histoires merveilleuses sur les bêtes féroces, les panthères, encore nombreuses aujourd’hui, ou les lions.

La piété de ces tribus berbères de la montagne dont beaucoup parlent leur idiome, le Chelha, est tiède, et leur ignorance de l’Islam est profonde. Les vieillards seuls s’acquittent des prières, traditionnellement. Par contre, les marabouts sont très vénérés et il est une infinité de koubba ou simplement de lieux saints, où l’on va en pèlerinage, en mémoire de quelque pieux solitaire.

Chez les Aïchouba, seul Mohammed priait et portait à son cou le chapelet de la confrérie des Chadoulia…

Et les jours s’écoulaient dans la torpeur résignée, dans la monotonie de la misère, endurée depuis toujours.

L’année s’annonçait mal. Au moment des semailles d’hiver, la pluie avait détrempé la terre et transformé les chemins arabes, sentiers ardus et sinueux, en torrents. En effet, malgré le poids si lourd des impôts arabes, les douars sont dépourvus de voies de communication, et rien n’est fait pour leur commodité, leur développement ou leur salubrité. Le fellah déshérité paye et se tait.

Les terres de la fraction des Rabta sont pauvres, épuisées encore par la mauvaise culture, sans engrais, jamais. La brousse voisine les envahit.

Le pain noir et le maâch, le gros couscous grossier, menaçaient de manquer cette année ; l’impôt serait bien difficile à payer ; et une plainte sourde, un cri d’angoisse commençait de monter des collines et des vallées.

Il n’y avait cependant pas de révolte dans les attitudes et les discours des fellah. Ils avaient toujours été pauvres. Leur terre avait toujours été dure et pierreuse et il y avait toujours eu un beylik auquel il fallait payer l’impôt. D’un âge d’or les Bédouins ne gardaient aucune ressouvenance.

Ils vivaient de brèves espérances, en des attentes d’événements prochains, devant apporter un peu de bien-être au gourbi : Si Dieu le veut, la récolte serait bonne… ou bien, les veaux et les agneaux se vendraient bien et un peu d’argent rentrerait. Tout cela, même en mettant les choses au mieux, ne changeait rien au cours éternellement semblable de la vie du douar. Mais cela faisait passer le temps et supporter la misère.

Le Bédouin est chicanier et processif de sa nature. Il considère comme une nécessité de la vie, presque comme un honneur, d’avoir des procès en cours, de mêler les autorités à ses affaires, même privées. Mohammed Aïchouba et son frère Mahdjoub avaient plusieurs fois soumis leurs différends au caïd et même à l’administrateur, continuant cependant de vivre ensemble…

Au gourbi, c’était Aouda, l’aînée des deux femmes de Mohammed, qui suscitait les querelles. Verbeuse et acariâtre, elle éprouvait le besoin incessant de se disputer et de crier, de rapporter des uns aux autres les propos entendus, habilement surpris. Quand les disputes dépassaient un peu le degré ordinaire, Mohammed prenait une matraque et frappait sa femme, à tour de bras, mettant fin aux querelles, pour quelques heures. Mais la ruse et la méchanceté d’Aouda n’avaient pas de bornes. Elle en voulait surtout à Lalia, la jeune femme de son mari, douce créature, jolie et à peine nubile, qui se taisait, supportant toutes les vexations d’Aouda et allant jusqu’à l’appeler lella (madame).

Mohammed, sans tendresse apparente, avait pourtant un faible pour Lalia et il ne revenait jamais du marché sans rapporter un cadeau quelconque à sa nouvelle épouse, augmentant encore la haine et la jalousie d’Aouda. Elle avait deux enfants, deux filles, et elle comptait sur cette maternité pour empêcher son mari de la répudier. Mais les filles étaient déjà assez grandes et Mammar, le favori de Mohammed, était le fils de Khadidja, la première femme de Mohammed, qui était morte. Les liens qui attachaient Mohammed à Aouda étaient donc bien faibles.

Comme il est d’usage chez les Berbères de la montagne, les parents d’Aouda l’excitaient encore contre son mari pour provoquer un divorce venant de lui, car alors il perdait le sedak, la rançon de sa femme, que les parents remariaient ensuite, touchant une autre somme d’argent.

Mohammed, son labourage fini, mesura le grain et son cœur se serra en voyant qu’il n’en avait pas assez pour ensemencer. Il lui en manquait pour une quinzaine de francs. Où prendre cet argent ? Irait-il, comme les années précédentes, s’adresser à M. Faguet, ou aux Kabyles habitant les « centres » de Montenotte et de Cavaignac ? A l’un comme aux autres, il devait déjà plusieurs centaines de francs. Son champ et le troupeau de Mahdjoub servaient de garantie.

Il avait déjà vu vendre aux enchères un champ d’orge et trois beaux figuiers, que M. Faguet avait fait acheter par l’un de ses khammès.

Les usuriers ! Seuls, ils pouvaient le tirer d’affaire. Il fallait bien semer. Et Mohammed calculait, se demandant s’il s’adresserait au roumi de Ténès ou aux Kabyles des « centres ». M. Faguet lui prêterait le grain en nature, au double du prix courant ; les Kabyles, pour un prêt de quinze francs, lui feraient signer un billet de trente…

Mohammed, lentement, marchait le long de son champ, en songeant aux usuriers. Le vent froid s’engouffrait dans le vieux burnous déchiré, dans la gandoura en loques, et pleurait sa tristesse inexpliquée autour de cette tristesse humaine.

* * *

Le « centre » des Trois-Palmiers, en arabe Bouzraïa, est un village de création officielle. Les terrains de colonisation ont été prélevés sur les meilleures parcelles des tribus de Hemis et de Baghadoura, par expropriation ; le « centre » ne doit sa prospérité relative qu’au grand marché arabe du vendredi.

Sous les eucalyptus au feuillage rougi par l’hiver, sur une côte pulvérulente, une foule compacte se meut : burnous grisâtres, burnous bruns, voiles blancs. Dans les cris des hommes et des bêtes, les Bédouins vont et viennent. Les uns arrivent, les autres s’installent. Et une grande clameur s’élève, cri rapace de cette humanité dont la pensée unique est le gain. Vendre le plus cher possible, tromper au besoin, acheter à vil prix, tel est le but de cette foule disparate, mélange confus d’Européens, d’Arabes, de Kabyles et de Juifs, rendus tous semblables en leur soif de lucre.

Mohammed et Mahdjoub étaient descendus au marché dès l’aube. Le long de la route, ils avaient marché ensemble, accompagnés de leur jeune frère Benalia, qui poussait devant lui trois chèvres que Mahdjoub voulait vendre. Mohammed était monté sur sa petite jument, avec Mahdjoub en croupe, tandis que Benalia marchait à pied. Il chantait :

« Le berger était sur la montagne. Il était petit, il était orphelin. Il jouait de la flûte. Il gardait les moutons et les chèvres de Belkassem. La panthère est venue à la tombée de la nuit, à l’orée des bois : elle a dévoré le petit berger et le troupeau.

« Les enfants de Belkassem ont pleuré le beau troupeau, les belles chèvres… Personne n’a pleuré le petit berger, parce qu’il n’avait pas de père… »

Benalia improvisait, et sa voix jeune et forte s’en allait aux échos de la forêt, dans la montagne pleine d’épouvantements. Poète inconscient, il disait la vérité de sa race et chantait les réalités de la vie des douars… Mais voleur et mauvais sujet, il n’obtenait pas d’attention et il était inestimé par les hommes de sa tribu.

… Arrivés au marché, les trois frères se séparèrent, selon l’usage arabe. Mohammed n’avait qu’une petite jarre de beurre à vendre et se mit aussitôt en quête du Kabyle prêteur d’argent, Kaci ou Saïd.

En blouse bleue et turban jaune, grand et maigre, le « Zouaouï » déballait un grand paquet de mouchoirs et de cotonnades claires. En voyant Mohammed Aïchouba, il sourit :

— Te voilà encore. Ça ne va donc pas ? Qu’y a-t-il ?

— Louange à Dieu dans tous les cas ! Il n’y a que le bien.

— Tu as besoin d’argent ?

— Oui, viens à l’écart, nous parlerons.

— Tu me dois déjà deux cents francs. Tu en dois à d’autres, et même à M. Faguet.

— Je paye les intérêts. Je ne travaille plus que pour vous et les impôts.

— Je ne te prêterai plus au même intérêt. C’est trop peu, puisqu’il faut tant attendre.

— Tu n’es pas un musulman ! Dieu t’a défendu de prêter même à un centime d’intérêt.

— Nous partageons le péché : nous prêtons ; vous autres Arabes, vous empruntez. Sans votre rapacité, à qui prêterions-nous ?

— Ce sont les Juifs qui vous ont appris ce métier-là.

— Assez. Veux-tu de l’argent, ou non ? Et combien te faut-il ?

— Au cours du blé dur et de l’orge, il me faut seize francs.

— Seize francs… Tu me feras un billet de trente-deux francs.

— Voilà un trafic de Juif ! Avec quoi payerai-je un intérêt pareil ?

— Arrange-toi.

Le marchandage fut long et âpre. Mohammed se défendait dans l’espoir de gagner un ou deux sous.

Kaci ou Saïd voyait qu’il tenait sa proie et goguenardait, tranquille, Enfin, sans que l’usurier eût cédé un centime, le marché fut conclu. Le lendemain matin, on irait chez l’interprète et on signerait le billet, et, pour se mettre d’accord avec la loi, on y porterait la mention bénigne : « Valeur reçue en grain » écartant l’idée d’usure. Mohammed Aïchouba aurait seize francs pour compléter ses semences et, après la moisson, il rendrait le double.

Il passa la nuit, roulé dans son burnous, près du café maure. Une inquiétude lui venait bien : avec la faible récolte qu’il y aurait sûrement, puisque l’année commençait par un froid excessif et trop de pluie, comment payerait-il toutes les échéances tombant, inexorables, après la moisson, en août ? Mais il se consola en disant : « Dieu y pourvoira ! » et il s’endormit.

* * *

Pendant l’absence des hommes, une vieille femme ridée, au nez crochu, aux petits yeux sans cils, vifs et perçants comme des vrilles, était venue au gourbi des Aïchouba. C’était la mère d’Aouda, la femme de Mohammed.

Elle avait pris sa fille à part, dans un coin, et lui parlait à voix basse, avec véhémence, faisant sonner ses bracelets d’argent, sur ses poignets décharnés, à chaque geste brusque.

— Tu es une ânesse. Pourquoi restes-tu chez ton mari ? Tu sais bien que les autres femmes de ton âge sont bien habillées, choyées par leurs maris. Tu vois bien comment il traite cette chienne de Lalia qu’il te préfère. Pourquoi restes-tu ? Réfugie-toi chez ton père. Si ton mari veut te reprendre de force, va chez l’administrateur. Après, Aïchouba te répudiera, car il tient aux usages, et quand tu te seras découvert le visage devant les Roumis, il ne voudra plus de toi. Alors, nous te trouverons un autre mari bien meilleur.

— J’ai peur.

— Bête, va ! N’es-tu pas mon foie ? Te ferais-je du mal ? Et de quoi as-tu peur ? N’as-tu pas ton père, et tes frères ne sont-ils pas deux lions ?

Aouda, la joue appuyée dans le creux de sa main, réfléchissait. Elle n’avait aucune affection pour son mari et elle le craignait. Si elle était jalouse de Lalia, ce n’était nullement le sentiment de la femme blessée dans son amour et sa dignité. Seulement, Mohammed prodiguait à Lalia les cadeaux et les parures, et Aouda était envieuse.

Aouda se décida.

— Lundi, ils seront au marché de Montenotte. Dis à mon père et à mes frères de venir me chercher avec la mule grise.

— D’abord, fais une scène à ton mari. Dis-lui de te donner les mêmes objets qu’à Lalia et de te laisser venir passer quelques jours chez nous. Il refusera, et toi, insiste. Il te battra, et, dès mardi, nous irons nous plaindre à l’administrateur, s’il ne te répudie pas.

Une femme entra, éplorée. C’était Aïcha, une voisine. Elle s’accroupit dans un coin et se mit à se lamenter. Jeune encore, elle eût eu un visage agréable, sans les tatouages qui ornaient son front, ses joues et son menton.

— Qu’as-tu, ma fille ? demanda la vieille. Tes enfants sont-ils malades ?

— Oh, mère, mère ! L’autre jour, comme mon mari labourait chez le caïd, des Zouaoua ont passé. Ils m’ont montré de beaux mouchoirs en soie rose, à quatre francs. J’en ai acheté deux, parce que le Kabyle me promettait d’attendre jusqu’à la fin du mois. Ma mère m’aurait donné l’argent. A présent le Kabyle prétend que je lui dois douze francs et il m’assigne en justice. Mon mari m’a battue et il veut me répudier. Je ne sais pas s’il aura assez pour payer… Mon Dieu, aie pitié de moi ?

— Moi, dit Aouda, je n’achète jamais à crédit. J’ai gardé de la laine pour plus de trois francs, et quand je fais le beurre, j’en cache aussi que je fais vendre par des enfants. Le grain aussi, j’en vends en cachette, comme ça j’ai de l’argent pour m’acheter ce que je veux.

Comme la sœur de Mohammed, Fathma, se rapprochait, les femmes s’apitoyèrent sur le sort d’Aïcha, la voisine.

— Brûle un peu de corne de bélier de la grande fête et mets la cendre dans le manger de ton mari : il ne pourra plus te répudier. Mais garde-toi d’en goûter, car ça empêche les femmes de devenir enceintes.

La vieille connaissait les sortilèges.

Aïcha joignit les mains, puis elle embrassa le pan crasseux de la mlahfa de la vieille :

— Mère, je t’en supplie, viens chez moi. Mon mari est parti ; prépare-moi la corne toi-même. J’en ai justement deux.

— Après avoir fait cela, il faut que je parfume mon gourbi au benjoin pendant quatre jours et que je brûle deux bougies de cire vierge pour Sidi-Merouan. Donne-moi six sous, j’irai.

Des plis de la coiffure d’Aïcha, les six sous passèrent dans un coin de la mlahfa de la vieille. Elle se leva et prit son haïk et son bâton.

— Lundi, à midi. N’oublie pas la laine, surtout… souffla-t-elle à l’oreille de sa fille.

Mohammed, harassé, trempé par la pluie, rentra le lendemain, à la nuit, avec l’argent du Kabyle touché dans l’antichambre de l’interprète, le billet signé.

Il trouva son petit Mammar brûlant de fièvre, sur les genoux de Lalia qui le berçait.

Aouda, vaquant aux soins du ménage, maugréait :

— Toujours, c’est moi qui travaille ! L’autre jamais. On lui a apporté des cadeaux, je parie. Moi, jamais rien !

Mohammed, douloureusement frappé par la maladie subite du petit, se retourna vers Aouda.

— Qu’as-tu à grogner comme une chienne ?

— Je demande à Dieu d’avoir pitié de moi… et elle égrena le chapelet de ses récriminations, mais avec une insolence inaccoutumée.

— Tais-toi, disait Lalia conciliante. Tu ne vois pas que le petit est malade et que l’homme est fatigué ?

— Toi, fille de serpent, tu n’as rien à me dire. Tu es fière, parce que tu es bien habillée, vipère !

Mahdjoub haussait les épaules, impatienté.

— Si tu étais à moi, dit-il, je te mettrais à la porte à coups de pieds. Mohammed est trop patient.

Au fond, Mohammed avait bien envie de répudier Aouda, mais il regrettait l’argent de sa rançon, et il se contenta, comme toujours, de la faire taire en la battant.

Le lendemain, l’état de l’enfant empira. Mohammed, désolé, le veillait, morne. Les remèdes des vieilles ne soulagèrent pas le petit et, dans la nuit du dimanche, il mourut. Quand les menottes convulsées retombèrent inertes, Mohammed crispa ses mains calleuses sur le petit cadavre et resta là, pleurant à gros sanglots, avec des gémissements, comme un enfant.

Autour du tas de chiffons qui avait servi de lit au petit Mammar, les femmes, accroupies, poussaient de longs hurlements lugubres, en se griffant le visage. Aouda, par nécessité et par habitude, imitait les autres, mais, dans ses yeux noirs, une joie mauvaise brillait.

Et Mohammed pleurait là cette dernière misère, la mort de son fils unique, ce petit Mammar si joli, si plein de vie, qui le suivait partout, qui le caressait, qui était sa seule joie.

Peu à peu, le « fellah » cessa de pleurer et resta là, accroupi, immobile, à regarder le cadavre de son enfant. Puis, il souleva les petites mains crispées qui semblaient s’abandonner encore, la petite tête aux yeux clos… Et, avec un long cri de bête blessée, il retomba sur les chiffons et pleura, pleura jusqu’au jour quand les femmes lui prirent le petit pour le laver et le rouler dans le linceul blanc, grand comme une serviette.

Quand Mammar fut enterré sur la colline, dans la terre pierreuse, Mohammed, sombre et muet, ramassa des pierres et des branches et bâtit une cahute au pied du figuier où il jouait, tous les jours, avec son fils. Il porta là quelques loques, sur une vieille natte, et s’étendit. Mais le lundi vint. L’argent manquait, il fallait vendre encore du beurre et du miel, et acheter avec l’argent du Kabyle, le grain. Puis, il faudrait ensemencer. Mahdjoub appela son frère aîné.

— Frère, pour qui travaillerai-je à présent que mon fils est mort ? dit Mohammed en se levant tristement, sans force et sans courage, pour la besogne obligée.

— C’est la volonté de Dieu. Il te donnera sans doute un autre fils.

… Pendant l’absence de Mohammed, le père et les frères d’Aouda vinrent la chercher et elle partit, les yeux secs, emportant ses hardes, sans un adieu pour toutes ces femmes qui essayaient de la retenir.

Quand elle fut partie, les autres dirent, soulagées pourtant : « Que la mer la noie ! Elle est trop méchante ! »

Mohammed dut aller se plaindre au caïd, réclamant sa femme. Mais le vieux chef lui conseilla de la répudier, lui prédisant de nombreux ennuis s’il la réintégrait au domicile conjugal. Et Mohammed répudia Aouda, instaurant un peu de paix au gourbi en deuil du petit Mammar.

Puis Mohammed ensemença son champ. Il marchait, le long des sillons, en jetant la semence, et il lui était douloureux de regarder cette terre rouge si dure à travailler, et qu’il avait arrosée de tant de sueur… Voilà que, maintenant, elle lui avait pris son fils unique, son petit Mammar, qui, naguère encore, courait comme un joyeux agneau dans ces mêmes sillons.

Tout à coup, Mohammed s’arrêta : sur l’argile rouge, une trace, presque effacée, persistait : la trace d’un petit pied nu.

Le fellah s’accroupit là, laissant son travail, et il eut une nouvelle explosion de douleur, — la dernière, car, ensuite, il se résigna à la destinée. Il prit soigneusement l’argile portant l’empreinte du petit pied, la pétrit dans ses doigts, la noua dans un coin de son voile. Le soir, il mit la motte de terre dans un coin de son gourbi, comme un talisman. Puis, il courba la tête sous le joug du « mektoub » inéluctable et il travailla pour le pain de sa famille.

* * *

… Le vent et la grêle achevèrent de rendre la moisson presque nulle, et le grand cri, la plainte des fellah qui, au printemps, avait retenti dans les vallées et sur les collines, roula d’un horizon à l’autre, de la plaine du Chélif à la mer, comme une clameur d’épouvante devant la famine prochaine.

Les créanciers furent impitoyables. Le champ fut vendu et le produit partagé entre M. Faguet, les Kabyles et le beylik pour les impôts.

Sans champ, sans blé, les Aïchouba en furent réduits à leur petit jardin de melons et de pastèques. Mohammed, sans terre, se trouva tout à coup désœuvré, inutile comme un enfant ou un vieillard impotent. Sombre, il erra le long des routes. Mahdjoub, pour faire vivre la famille, dut vendre peu à peu ses bêtes. Silencieux lui aussi, courbé sous le joug de la destinée, il devint le chef de la famille, car Mohammed désertait de plus en plus le gourbi pour errer on ne savait où.

Un jour, Benalia vit son frère qui marchait, la tête courbée, dans le champ qui leur avait appartenu. Il cherchait quelque chose.

Timidement, pris de peur, Benalia s’en alla prévenir Mahdjoub, qui s’en vint au champ.

— Si Mohammed, que fais-tu là ? La terre n’est plus à nous, telle est la volonté de Dieu. Viens, il ne faut pas qu’on te voie là.

— Laisse-moi.

Mais que cherches-tu là ?

— Je cherche la trace des pas de mon fils.

Et Mahdjoub connut que son frère était devenu derrouich.

Peu de jours après, comme Mohammed était assis, silencieux comme toujours désormais, devant sa cahute, et que Mahdjoub menait les bêtes à l’abreuvoir, Benalia, assis devant le gourbi, jouait de la flûte. Tout à coup, Mahdjoub revint en courant. — Si Mohammed ! les gendarmes viennent vers le gourbi ! Par habitude, il demandait aide et protection à l’aîné, mais Mohammed répondit : — Que nous prendraient-ils encore, puisque mon fils est mort et que le champ est vendu ?

Devant le gourbi, guidés par le garde-champêtre à burnous bleu, les gendarmes mirent pied à terre. Ils entrèrent tous deux. L’un portait des papiers à la main.

— Où est Aïchouba Benalia ben Ahmed ?

Benalia avait pali.

— C’est moi…, murmura-t-il,

Le gendarme s’approcha et lui passa les menottes. Alors, comme Mohammed, les yeux grands ouverts, se taisait, Mahdjoub s’avança tremblant.

— Si Ali, dit-il au garde-champêtre, pourquoi arrête-t-on mon frère ?

— Il était absent, cette nuit ?

— Oui…

— Eh bien, il est allé à Timezratine, et il a volé un fusil chez M. Gonzalès, le colon. Comme le colon l’a surpris, il lui a tiré dessus. M. Gonzalès est blessé, et on l’a porté à l’hôpital. Il a reconnu ton frère.

Et on emmena Benalia, tandis que les femmes se lamentaient, comme sur le cadavre d’un mort.

Mohammed ne proféra pas une parole.

Mabhdjoub, après un instant, ramassa le bidon et reprit la longe des chevaux, qu’il mena à l’abreuvoir.

De caractère morose et dur, âpre au gain, sans jamais un mot affectueux pour les siens, Mahdjoub avait au fond l’amour du foyer et de la famille, un amour jaloux de ceux de son sang, et le malheur de son frère l’accablait. Il n’éprouvait pas de honte, le brigandage étant considéré comme un acte de courage, illicite, certes, mais point honteux. Il souffrait seulement de la souffrance de son frère, car ils étaient sortis du même ventre et avaient tété la même mamelle.

Pourquoi Benalia avait-il si mal tourné, quand tous les Aïchouba étaient des laboureurs paisibles ? Et comment en était-il arrivé à une audace semblable ?

Et la ruine de la famille apparaissait à Mahdjoub, consommée, maintenant.

Et quelle année ! L’enfant mort, le champ vendu, l’aîné devenu fou, le cadet enchaîné et certainement condamné ! La colère de Dieu s’appesantissait sur leur race, et il n’y avait qu’à s’incliner en disant : « Louange à Dieu, dans tous les cas ! »

Mohammed semblait devenu muet. Il prenait la nourriture qu’on lui présentait sans rien dire.

Lalia, dans les coins obscurs, pleurait son malheur. Ses belles-sœurs lui reprochaient d’avoir apporté avec elle le malheur et les calamités. Mais elle attendait patiemment, ne voulant pas s’en aller. Dans son cœur d’enfant, une sorte d’attachement était né pour Mohammed, qui avait été bon pour elle et qui souffrait.

Après plusieurs mois de silence, quand Mahdjoub rapporta la nouvelle de la condamnation de Benalia à cinq ans de réclusion, Mohammed ne dit rien ; mais, le lendemain, quand Lalia lui porta son écuelle, elle ne le trouva plus dans sa cahute : dès l’aube, Mohammed était parti, avec son bâton d’olivier, droit devant lui, vers l’Ouest, mendiant son pain au nom de Dieu.

Ce jour-là, Lalia, devenue veuve, rassembla ses hardes. Dans le coffre de bois vert, avec les gandoura et les melhfa, il y avait deux robes et une paire de souliers qui avaient appartenu au petit Mammar. Lalia les regarda et puis, avec des larmes dans les yeux, elle les serra avec son linge, en murmurant : « Petit agneau, depuis ta mort, le malheur est entré dans cette maison… » Et elle partit chez ses parents.

* * *

De jour en jour, la misère augmentait et, un jour, dégoûté, Mahdjoub vendit ses dernières bêtes et le jardin.

Puis, il répudia sa femme restée sans enfants, et il partit à la ville, où il s’engagea comme garçon d’écurie chez un marchand de vin en gros.

… Un jour, assis devant la porte de son écurie, Mahdjoub travaillait, avec son couteau, le manche de sa canne. L’hiver touchait à sa fin, et une année s’était écoulée depuis la dispersion des Aïchouba. Mahdjoub avait beaucoup changé. Il savait maintenant un peu parler le français. Il s’habillait proprement en citadin, risquant même le costume européen avec une simple chéchia, et il buvait de l’absinthe dans les cafés d’Orléansville.

… Un vieux mendiant passait, les cheveux longs et gris, sous un vieux voile en lambeaux, le corps couvert de loques, un long bâton à la main.

— Au nom de Dieu et de son Prophète, faites-moi l’aumône ! clamait le vieux cheminot.

Mahdjoub tressaillit, se leva, laissant son travail.

— Si Mohammed ! Si Mohammed ! Je suis ton frère, Mahdjoub. Où vas-tu ?

Mais le vieillard passait. Aucune lueur d’intelligence ne brilla dans ses yeux ternes. Alors, Mahbjoub lui mit tout ce qu’il avait de monnaie dans la main, le baisa au front et rentra dans l’écurie. Là, appuyé contre un pilier, il se mit à pleurer.

Et le vieillard passa, s’en allant plus loin dans la nuit de son intelligence éteinte, demander au nom de Dieu le pain bis que la terre rouge et caillouteuse de son pays lui avait refusé.

VESTE BLEUE

Lentement, dans la tiédeur de la nuit, le clairon égrena les notes tristes de l’extinction des feux. La dernière phrase se prolongea en une plainte, mourut.

Au quartier des tirailleurs, tout s’endormit. Les corps las se vautraient dans l’accablement du sommeil.

Kaddour Chénouï ne dormit pas cette nuit-là. Couché sur le dos, les bras nus sous sa tête brûlante, il rêva, dans le vague de son esprit d’illettré. Il était libérable le lendemain. En quatre ans, bien souvent, il avait furieusement désiré ce jour béni. Et voilà que maintenant, ce dernier soir au quartier, il ne savait pas si c’était de la joie ou de l’angoisse qui faisait battre son cœur si fort.

De quinze à vingt ans, au Dahra, son douar natal, Kaddour avait déserté la mechta et le champ paternel, pour courir la brousse profonde avec le vieux fusil de son oncle, le jour à la chasse, la nuit à la poursuite des belles au front tatoué. Il gardait avec orgueil sur sa poitrine bombée, sur les muscles saillants de ses bras, les traces des coups de couteau, de pierre, voire même de feu reçus pour des maîtresses auxquelles il ne songeait plus.

La dure autorité du père, pauvre fellah, n’avait pu soumettre Kaddour. Parfois, il allait vendre des charges de bois ou de charbon à Orléansville ou à Ténès. Il regardait alors avec envie les tirailleurs. Il les admirait ces hommes si crânes qui ne craignaient plus rien, pas même Dieu, et qui allaient en riant jusqu’aux pires débauches, jusqu’aux excès sanglants. Il crut que la liberté était sous la veste bleue.

Un jour son père le frappa. Kaddour s’enfuit à Ténès et s’engagea.

La prison, voire même les coups, réprimèrent vite les révoltes de sa désillusion. Il apprit plus tard que le soldat, esclave à la caserne, peut être le maître au dehors, terroriser les civils, boire, jouer, courir les filles. Et il se fit à cette vie, pas mauvais soldat, plutôt doux au quartier, chenapan terrible au dehors, d’ivresse mauvaise.

Pourtant il n’avait pas eu le courage de rengager au corps. Une nostalgie lui était venue, du douar, des grandes montagnes sombres, avec, pour l’horizon, la mer qui semblait remonter plus haut que les sommets… Et maintenant qu’il allait être libre, une angoisse lui venait, presque de la peur.

* * *

— Va en paix et pardonne-nous !

Les tirailleurs, sans émotion, embrassèrent celui qui s’en allait. Il sortit. Sa tête tournait, il était comme ivre.

Tout de suite, il quitta Ténès, où il avait fait ses derniers six mois, au retour de Laghouat. Sous la porte d’Orléansville, il se retourna pour regarder encore une fois le grand quartier, dominant, par-dessus le rempart gris, la vallée profonde de l’oued Allala… Et Kaddour se souvint des heures nocturnes, haletantes, passées sous cette porte, à attendre les femmes, servantes mauresques ou espagnoles, que tentaient sa large carrure, son masque régulier de statue de bronze et l’éclat ardent de ses longs yeux dorés… C’était fini.

Il continua sa route.

Dans les gorges, des aigles planaient, fauves, avec un imperceptible battement des ailes. Ils ressemblaient à des clous d’or fichés dans le ciel incandescent. Puis, ce fut la vraie campagne, les dos arrondis des collines arides, dominant la plaine nue où le village français de Montenotte, serti d’eucalyptus, jetait sa tache noire.

On était en juillet. Il n’y avait plus une note verte dans la gamme exaspérée des couleurs. Les pins, les lentisques, les palmiers nains étaient d’un noir roux, sur le sol rouge.

Les oueds desséchés, avec leurs parois de sanguines, semblaient de longues plaies béantes avec, au fond, l’ossature grise des pierres et les lauriers-roses étoilés qui agonisaient. Les champs moissonnés jetaient leurs reflets fauves sur le versant des collines. Sous le ciel terne, tout brûlait. A l’horizon menaçant, des flammèches semblaient courir, sous des fumées rousses.

Kaddour avait coupé un bâton d’olivier sauvage. Il le portait sur sa nuque, les deux mains aux bouts, la poitrine en avant. C’était bon : marcher seul et libre, sans sac ni fusil, retourner chez soi…

Au loin, une promenade militaire passa. Ce furent d’abord les clairons sonores et insouciants, puis, la déchirante, la griserie sombre de la nouba africaine.

C’était fini cela encore : il n’obéirait plus à la cadence ! Pour un instant encore, son cœur se serra.

* * *

Les grands caroubiers de la djemmaâ, sur un plateau dénudé, les gourbis en diss noirâtre, enclos d’épines grises.

C’était la forka des Ouled-bou-Medine.

Le tirailleur s’avança vers leur gourbi, timidement presque ; des chiens s’élancèrent hurlant leur menace sauvage. Une jeune femme s’enfuit, se couvrant le visage.

Quand le père grand, osseux, au profil d’aigle, vit Kaddour, il loua Dieu, gravement, sans joie. Les deux frères, plus jeunes, étaient devenus des hommes élancés et fiers, avec une fine barbe naissante et une audace farouche dans leurs beaux yeux roux.

Mohammed et Aly restèrent indifférents, fermés. Seule la vieille Kheïra, la mère, pleura de joie sur la tête rasée de son fils aîné.

Elle obtint pour lui une vieille gandoura, un burnous et un turban du père. Kaddour avait honte maintenant de sa défroque militaire.

Dans un coin, le tirailleur apercevait Fathma, la femme de son frère Mohammed. Elle se tenait dans l’ombre, se voilant le visage.

Mohammed, méfiant, rôdait autour des deux gourbis de la famille. Il n’osait cacher sa femme à son frère, c’était contraire aux usages, mais une sourde haine lui venait, pour cet homme qu’il ne reconnaissait plus, qui avait fait le pire des métiers, mangé la soupe immonde, bu du vin en blasphémant Dieu et le Prophète.

Ainsi s’ouvrait la mechta, d’accueil rude, comme à regret.

Au café maure, les fellahs, dès la fin des travaux strictement nécessaires, coulaient de longues journées d’inaction. Quand Kaddour entra, on eut pour lui un vague regard de mépris. Peut-être que s’il fût sorti de prison on eût été plus indulgent ; on allait en prison de force, tandis qu’on s’engageait volontairement.

Alors, toute la joie du retour tomba en lui. Il sentit bien qu’il serait presque toujours pour eux, l’askri (le soldat), presque un m’tourni, un renégat.

Au gourbi, la vie lui sembla dure. Il couchait à terre, mangeant de la galette noire. Il fallait couper du bois dans la brousse épineuse, le descendre en ville, très loin, brûler du charbon dans la montagne, réparer les huttes.

Kaddour essaya de reprendre les courses aventureuses, nocturnes, qui occupent la jeunesse des douars. Mais seules les déchues, celles pour lesquelles on ne se cachait même pas, voulaient de l’amour d’un tirailleur…

Et au gourbi, il y avait Fathma, la femme de Mohammed, belle, langoureuse, avec des yeux de soumission et de tendresse.

Kaddour avait été repris par la foi et les scrupules de sa race. L’inceste lui sembla d’abord un crime si monstrueux qu’un musulman ne pouvait le commettre.

Mais l’hostilité du milieu, la haine croissante de Mohammed et la violence du désir de Kaddour brisèrent sa résistance.

Marié, Mohammed courait toujours les mechta voisines, abandonnant souvent Fathma… Et elle avait remarqué l’amour de son beau-frère, le tirailleur, qui lui semblait une sorte de héros, parce qu’il avait beaucoup péché.

Une nuit, Mohammed poursuivit une hyène qui rôdait autour du troupeau.

Et Kaddour, son couteau à la main, se glissa dans le gourbi de son frère. Tout de suite, sans résistance, Fathma céda.

Dès lors, presque toutes les nuits, avec une audace inouïe, Kaddour alla la rejoindre, profitant des moindres absences de son frère.

* * *

L’hiver passa. A la mechta des Chénouï, Kaddour était resté un étranger. Il était devenu un laboureur déplorable, passant des heures à fumer, vautré dans la brousse, tandis que les bœufs sommeillaient dans le sillon interrompu. Aly s’était marié, et, comme Mohammed, il se méfiait de Kaddour, lui témoignant ouvertement son inimitié. Le père Chénouï, silencieux et raide, manifestait sa désapprobation, n’adressant jamais la parole à Kaddour.

Dans la forka d’ailleurs, on méprisait le tirailleur, on lui reprochait de jurer et de blasphémer parfois.

Et il se sentait gênant, détesté, stigmatisé pour toujours, comme si sa chair avait gardé l’empreinte indélébile de la veste bleue.

* * *

Le soleil déjà chaud du printemps brûlait les collines. Depuis quarante jours, pas une goutte de pluie n’était tombée. Dans les champs pâles, de larges taches livides se formaient, comme des lèpres, des brûlures mauvaises.

De tous les douars éparpillés dans la campagne, un grand cri montait vers l’ironie du ciel souriant. Encore la sécheresse, qui décimait les fellahs depuis deux ans !

Chez les Chénouï, la misère aigrissait les cœurs. La vieille Kheïra était morte. Le tirailleur était de trop.

Un jour, la haine, latente depuis des mois, qu’il y avait entre Kaddour et Mohammed, les jeta l’un contre l’autre, le couteau à la main. Séparés par le vieux Chénouï, à coups de matraque, ils restèrent tremblants de rage.

Et, malgré les larmes secrètes de Fathma, Kaddour s’en alla, un matin, sans dire adieu aux siens, le cœur durci et fermé à jamais.

… Le long de la route, Kaddour marchait. Le vent sec, achevant de crevasser la terre, fouettait les jambes musclées du bédouin, sous sa gandoura en loques et son burnous fauve. Maigre, les yeux ardents, il retournait là-bas, à la ville, reprendre la veste bleue et la chéchiya écarlate.

Sur le flanc des collines brûlées à travers l’agonie des récoltes, une troupe d’enfants venait. Les garçons, déjà enturbannés, fiers de leurs burnous, les petites filles en mlahfa, le front tatoué, l’œil farouche, marchaient, promenant une grande poupée, une longue perche affublée d’une gandoura rouge et d’un foulard noir. Sur un air lent et triste, ils chantaient une invocation pour demander la pluie.

Les petits bédouins passèrent, dans la gloire du soleil dévorateur, accomplissant leur rite millénaire, conservé à travers des siècles d’Islam.

Ils passèrent, et le réprouvé, sur la route poudreuse, haussa les épaules.

— Que tout brûle ici ! Là-bas, au quartier, il y aura toujours de la soupe[15].

Notes in this chapter

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