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Pages d'Islam

AU VILLAGE

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L’ARRIVÉE DU COLON

Jules Bérard, fils d’un petit propriétaire jurassien, affiné par un séjour à la ville, ouvrier jardinier, imbu d’idées libertaires, avait voulu apporter sur un sol nouveau le petit avoir que lui avait laissé son père. De loin, Bérard s’était fait une idée des groupements français d’Algérie, qui l’avait séduit. Ces groupements devaient être comme de fortes familles françaises essaimées sur la terre vierge, y apportant leur énergie, leur solidarité florissante loin du cadre étroit et routinier de la vie métropolitaine.

Certes, il y aurait là-bas beaucoup de difficultés : le climat parfois meurtrier, le sol inconnu, la sécheresse, le sirocco, les sauterelles, les indigènes… Les manuels qu’avait lus Bérard parlaient de tout cela. Mais il trouverait là-bas d’autres colons, expérimentés déjà, qui le mettraient sur la voie, qui le conseilleraient, le protégeraient.

Et, après de longues et coûteuses formalités, Bérard avait obtenu une concession au « centre » de Moreau qu’on agrandissait et qui dépendait de la petite ville de *** dans le Tell constantinois.

Bérard arriva à Moreau un soir d’automne triste et nuageux. Il faisait noir, il faisait froid et un vent âpre courbait les eucalyptus grêles de la grand’rue.

— Vous êtes le Français de la concession de l’Oued Khamsa ?

L’aubergiste, une grosse italienne en caraco lâche, accueillit Bérard par ces mots.

Bérard avait hâte de prendre contact avec ses nouveaux concitoyens, et il entra dans la salle de l’auberge.

Un vacarme assourdissant y régnait, et le « Bonjour, tout le monde ! » de Bérard s’y perdit. Il distingua quelques bribes de phrases, jetées à pleine voix, avec un accent qui lui sembla étranger.

— Quand je te dis qu’il est avec Santos, le patron du b…!

— Alors, comme ça, on aurait un caoued pour maire ?

… Et un troisième reprenait avec rage :

— Tous des vendus, des crapules, des voleurs !

Le tumulte augmentait.

Un homme d’une trentaine d’années, brun et de gestes exubérants, vint s’attabler en face de Bérard, et tout de suite, entama la conversation :

— Alors, vous venez de débarquer ? Ça se voit…, seulement, comme on est Français, faut pas s’y tromper… Nous savons qu’ils vont tout de suite chercher à vous embrouiller, les hommes à l’adjoint… Veillez-vous… C’est tous des canailles, des sans-patrie… C’est eux qui mangent la colonie. Pensez voir : aux élections sénatoriales, ils ont voté pour Machin, celui-là qu’il est pour les bicots contre les colons. Nous, nous sommes avec le maire. Faudra pas vous laisser embrouiller, vous comprenez.

— Mais je ne suis pas venu ici pour faire de la politique… Ça m’est égal. Je veux me rendre compte, travailler.

Le colon le regarda avec un air de surprise hostile.

— Ah, voilà… ça, on le sait. Le gouvernement donne des concessions à des gens de France qui se fichent pas mal des intérêts de la colonie, qui ne veulent pas marcher avec les colons, tandis que nos fils sont obligés de travailler comme ouvriers, côte à côte avec les pouilleux…

Et le colon se leva…

Un autre le remplaça. Celui-là encore parla longuement à Bérard des mérites du maire, un philanthrope qui… un homme de bien, quoi ! qui était au moins avec les colons, celui-là. En même temps, l’interlocuteur de Bérard ne tarissait pas d’invectives et de menaces contre les vendus, les francs-maçons, les voleurs, les types de l’adjoint Molinat. Bérard écoutait, ennuyé. Il eût voulut demander quelques renseignements utiles sur le climat, la qualité de la terre, les ouvriers. Mais, à toutes ses questions, le colon répondait, agacé :

« — Vous verrez… le climat ? Bien, il est pas mauvais… Vous vous arrangerez… Vous ferez comme nous… » Et, tout de suite, il retombait dans son rabâchage « politique », avec une faconde extraordinaire.

Bérard manœuvra pour se débarrasser de cet orateur intarissable et sortit.

La rue était déserte et noire. Après une courte promenade, Bérard entra dans un autre débit. Là aussi on criait, on discutait.

Bérard avisa un groupe de colons un peu calmes qui jouaient aux cartes, et s’assit à leur table, dans un coin.

— Eh bien, Messieurs, est-ce que ça marche à votre convenance, par là ? Moi, je viens faire comme vous… me mettre colon.

Tout de suite, Bérard remarqua une certaine gêne dans l’attitude des joueurs.

— Où êtes-vous descendu ?

— Mais dans la première auberge à droite sur la route de ***…

Les joueurs s’entre-regardèrent, comme si Bérard avait dit une énormité.

— Ah, mince alors ? Alors à présent, ils recrutent leur monde comme ça, de force ? Mais vous ne savez pas chez qui vous êtes descendu. Monsieur ? C’est un repaire de voleurs, de bandits… C’est la réunion de la bande au maire, à l’usurier Girot !

— Mais ça m’est égal. Je suis descendu là en attendant de m’établir, d’avoir bâti !

— Mais vous ne comprenez pas que vous serez déshonoré, si vous restez avec ces gens-là. Et puis, ils vous entortilleront. Vous ne connaissez pas Girot, ça se voit.

Encore une fois, Bérard affirma son indépendance politique, mais il fut interrompu.

— Ce n’est pas admissible. Ici nous sommes pour les situations franches : faut être avec les honnêtes gens, ou bien faut être avec les voleurs… Y a pas à faire de manières… C’est comme ça.

— Je serai toujours avec les honnêtes gens, dit Bérard, évasivement.

Un autre colon, à qui Bérard s’adressa pour avoir quelques éclaircissements, lui tint un tout autre langage. Nettement hostile, celui-là, il se contenta de répondre aux questions du nouvel arrivant.

— Nous autres, fils de colons, nous trimons, nous nous débrouillons comme nous pouvons. Eh bien, faites comme nous, puisqu’on vous donne des concessions… Seulement, si vous êtes venu par ici, c’est que vous n’avez pas pu vous arranger chez vous… C’est ce que le gouvernement ne veut pas comprendre, quand il s’obstine à nous envoyer un tas de gens qui ne connaissent rien du pays et qui veulent faire les malins. Quand on vous aura vu à l’œuvre, on parlera… A présent, c’est pas la peine.

Bérard sortit.

Un instant encore il erra dans la nuit. Comme il passait devant une échoppe ouverte, éclairée par une lampe fumeuse, il s’arrêta : des Arabes étaient là, qui buvaient du café. Alors, pour voir, il entra et commanda une tasse.

Assis dans un coin, il observa ces hommes d’une autre race qu’on lui avait dite, ennemie de la sienne.

Dépenaillés, vêtus de loques européennes, ils avaient l’air misérable et sombre.

A son entrée, quelques-uns s’étaient chuchoté des mots en le regardant… Et ce regard était fermé et hostile…

Bérard eut l’idée de parler au cafetier qui comprenait le français.

— Ils n’ont pas l’air heureux… Je crois qu’ils ne nous aiment pas…

— Non, pourquoi ? Kif-kif… seulement il y en a par là qui en avaient de la terre et du blé, avant l’agrandissement. A présent, ils n’ont rien… Alors ils en sont pas contents, tu comprends. Mais ça fait rien.

Bérard, sa tasse de café bue, s’en alla. Et il comprit qu’il était un intrus. De son arrivée, tout le monde se plaignait : les fils de colons, car ils eussent voulu sa concession pour eux…, les Arabes, parce qu’on leur avait pris leur terre…

Et ceux qui l’avaient accueilli moins froidement, n’avaient eu d’autre désir que de l’embrigader dans tel ou tel parti… Une grande tristesse lui vient au cœur, de cette désillusion, de ce village hostile et noir qui dormait maintenant dans la nuit froide.

EXPLOITS INDIGÈNES

La grande Pélagie, servante chez M. Pérez, colon à « Alfred de Musset », s’entendit avec Joseph, le valet de ferme, pour faire une ballade le lendemain dimanche. Mais il fallait du « positif », et l’argent manquait… Mariquita, sournoisement, couvrit d’un sac une magnifique oie de la basse-cour du colon et lui tordit le cou. Le boulanger, copain de Joseph, la ferait bien cuire au four, le soir. Ce serait délicieux, et jamais les Pérez ne soupçonneraient le personnel européen.

Quand Mme Pérez s’aperçut de la disparition de sa plus belle oie, elle se répandit en lamentations, et courut avertir son mari, occupé à surveiller les Marocains qui défonçaient une pièce de terre, près de l’oued.

— José, on a volé cette nuit la grosse oie, tu sais, la grise et noire.

— Ah, nom de Dieu de Dieu ! C’est encore les bicots, pour sûr.

Grand, anguleux et robuste. Pérez portait un complet en velours à côtes, et un grand chapeau rond en liège blanc. Ses gestes étaient violents et son verbe haut. Prompt à la colère, soupçonneux, trouvant toujours que les affaires ne marchaient pas, quoique riche, Pérez, dur au pauvre monde, surtout aux indigènes, était conseiller municipal et passait pour un orateur, parce qu’il criait plus fort que les autres au café et qu’il émettait toujours les opinions les plus violentes.

A l’heure de l’absinthe, Pérez, au milieu d’un groupe attentif aux poses pittoresques, racontait le vol de l’oie, le deuxième depuis six mois. Si cela allait de ce train, la colonisation était fichue, il n’y avait plus qu’à s’en aller. Le banditisme indigène augmentait tous les jours… il y avait là de quoi décourager les plus braves.

— Oui, dit Durand, un camarade du conseiller, mais là-bas, en France, ils s’en foutent bien ! Y en a plus que pour les bicots. Les assassins de Margueritte, ils les ont acquittés, ils veulent nous prendre les tribunaux répressifs, permettre aux indigènes de nous écraser…

— Oui, et nous, on peut crever. Qu’ils nous volent, qu’ils nous pillent, qu’ils ne nous respectent même plus, comme ils font à présent, ça, ça fait rien. Il y a des salauds pour leur dire qu’ils ont des droits…

— Oh, mais nous ne nous laisserons pas faire, nous autres, cria Pérez en assénant un coup de poing sur la table, nous veillerons, nous nous défendrons, et nous flanquerons du plomb dans la peau au premier qui bougera. Ça ne se passera plus comme à Margueritte. Ah, ce verdict, on le leur fera payer cher, aux bicots. Qu’ils n’essaient pas de se mettre à avoir l’air trop contents, sinon on leur en fera passer de rudes.

— Moi, dit Pérez, puisqu’on me vole, je vais faire ma police moi-même avec mon fusil.

Mais Dupont, le cafetier, qui s’était rapproché, eut une idée :

— Faut pas penser rien qu’à soi. Toi, Pérez, tu devrais relater le fait et l’envoyer aux journaux, pour bien faire voir que nous sommes les victimes des indigènes.

— Oui, oui, approuva Durand. Il faut faire ça, et puis, ça fera plaisir à notre député. Je me suis laissé dire qu’il rassemblait des documents comme ça, pour répondre à ceux qui insultent les colons. Notre oie peut avoir de l’importance.

— Oui, mais je ne suis pas bien fort sur l’écriture, dit Pérez, hésitant.

— Ça ne fait rien, nous allons « ranger » ça. Dupont, de quoi écrire !…

Et Durand mit ses lunettes et commença à « rédiger ». Plusieurs feuilles de papier furent déchirées ; enfin, le texte définitif fut établi, envoyé sous pli cacheté aux journaux politiques de l’Afrique du Nord, avec « prière d’insérer dans l’intérêt de la colonisation et pour la défense des honnêtes gens ».

La lettre avait été signée par les assistants et par plusieurs copains du village. Le caïd des Beni-Mkhaoufine, ancien garde-champêtre sans cesse tremblant pour son emploi, signa sans comprendre.

Quelques colons cependant refusèrent de se mêler à ces « histoires ». Le Savoyard Jacquet répondit aux instances de Durand :

— Qu’est-ce que vous voulez que ça me fiche, à moi ? Y a toujours eu des voleurs, c’est à chacun de se veiller ; il y a des gendarmes pour ça… Et puis, moi, je m’occupe à faire pousser mon blé et ma vigne, et je me fous pas mal de vos journaux et de votre politique. Je les lis jamais, vos journaux, parce que c’est tout des menteries qu’il y a dedans… Et puis, ça me casse la tête.

Après avoir lu et relu avec admiration leur lettre collective, les zélés du parti Durand se séparèrent en se serrant la main avec des airs entendus. Dupont, le cafetier, résuma la situation : — Comme ça, au moins, on pourra se compter aux élections.

Jacquet haussa les épaules.

Cependant l’affaire commençait à devenir sérieuse.

Pérez, après la soupe, alla s’installer sur un escabeau dans un coin obscur de la cour, près du poulailler, son fusil entre les jambes, l’œil vigilant, l’oreille aux aguets ; Pérez évita même d’abord de fumer, pour ne pas être vu. Puis, l’ennui et le sommeil l’envahissant, il pensa qu’il pouvait bien fumer dans son chapeau, que ça ne se verrait pas.

Au cours de leur promenade, les deux domestiques avaient mangé l’oie rôtie et, à la nuit, ils étaient rentrés. Quand tout le monde fut couché, Joseph rejoignit Pélagie dans sa soupente.

— Tu sais, dit-elle en souriant, y a le patron qu’il a pris son fusil pour veiller ses poules.

— Il peut veiller, ça lui fera du bien, l’air frais…

Et les domestiques se tordirent à la pensée du patron se morfondant au dehors.

Le surlendemain, Claudignon, le facteur, arriva au café très ému.

— Vous savez, cria-t-il, ils ont mis la lettre ! Tenez, dans les deux journaux, encore ! Vous avez de la veine, Monsieur Durand, et toi, Pérez, il y a votre nom sur les papiers !

Et le facteur déplia triomphalement la plus grande feuille d’abord, par respect pour le format. En gros caractères, le titre se détachait :

EXPLOITS INDIGÈNES

« On nous écrit d’Alfred de Musset :

— Messieurs les Arabes vont bien. Depuis le monstrueux verdict de Montpellier, et depuis les attaques indignes contre les tribunaux répressifs si bienfaisants, mais encore trop faibles à notre sens, le banditisme indigène augmente rapidement, ainsi que l’insolence des indigènes envers les colons. Ils ont l’air d’oublier qu’ils sont leurs obligés. Les malheureux colons tremblent pour leurs biens et pour leur vie, mais il ne faut pas les pousser à bout, car leur colère pourrait bien faire repentir la Métropole de ses odieuses attaques contre l’Algérie.

« Qu’on juge de la situation, dans notre centre, d’après ce fait qui a mis en émoi toute la population européenne. Dans la nuit de vendredi à samedi dernier, des malfaiteurs restés inconnus ont volé à M. Pérez, colon à « Alfred de Musset », une magnifique oie. L’audace elle-même de ce vol prouve que le ou les auteurs sont les tristes représentants de cette race d’une mentalité essentiellement mauvaise.

« Avis aux amis et défenseurs de Yacoub et de ses congénères. »

Le style de cette élucubration avait bien été corrigé un peu par les rédacteurs des feuilles arabophobes, mais la vanité des auteurs n’en fut pas moins flattée et leur prestige s’en accrut.

— Que voulez-vous ? On ne peut pas se laisser assassiner…

Et pour conclure, Durand, qui sentait grandir son prestige, eut un mot profond que tout le monde comprit :

— Il n’y a pas de petites choses en politique.

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