DIVAGATIONS
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NOTES AU CRAYON
Un droit que bien peu d’intellectuels se soucient de revendiquer, c’est le droit à l’errance, au vagabondage.
Et pourtant, le vagabondage, c’est l’affranchissement, et la vie le long des routes, c’est la liberté.
Rompre un jour bravement toutes les entraves dont la vie moderne et la faiblesse de notre cœur, sous prétexte de liberté, ont chargé notre geste, s’armer du bâton et de la besace symboliques, et s’en aller !
Pour qui connaît la valeur et aussi la délectable saveur de la solitaire liberté (car on n’est libre que tant qu’on est seul), l’acte de s’en aller est le plus courageux et le plus beau.
Égoïste bonheur, peut-être. Mais c’est le bonheur, pour qui sait le goûter.
Être seul, être pauvre de besoins, être ignoré, étranger et chez soi partout, et marcher, solitaire et grand, à la conquête du monde.
Le cheminot solide, assis sur le bord de la route, et qui contemple l’horizon libre, ouvert devant lui, n’est-il pas le maître absolu des terres, des eaux et même des cieux ?
Quel châtelain peut rivaliser avec lui en puissance et en opulence ?
Son fief n’a pas de limites, et son empire pas de loi.
Aucun servage n’avilit son allure, aucun labeur ne courbe son échine vers la terre qu’il possède et qui se donne à lui, toute, en bonté et en beauté.
Le paria, dans notre société moderne, c’est le nomade, le vagabond, « sans domicile ni résidence connus ».
En ajoutant ces quelques mots au nom d’un irrégulier quelconque, les hommes d’ordre et de loi croient le flétrir à jamais.
Avoir un domicile, une famille, une propriété ou une fonction publique, des moyens d’existence définis, être enfin un rouage appréciable de la machine sociale, autant de choses qui semblent nécessaires, indispensables presque à l’immense majorité des hommes, même aux intellectuels, même à ceux qui se croient le plus affranchis.
Cependant, tout cela n’est que la forme variée de l’esclavage auquel nous astreint le contact avec nos semblables, surtout un contact réglé et continuel.
J’ai toujours écouté avec admiration, sans envie, les récits de braves gens ayant vécu des vingt et trente ans dans le même quartier, voire dans la même maison, qui n’ont jamais quitté leur ville natale.
Ne pas éprouver le torturant besoin de savoir et de voir ce qu’il y a là-bas, au delà de la mystérieuse muraille bleue de l’horizon… Ne pas sentir l’oppression déprimante de la monotonie des décors… Regarder la route qui s’en va toute blanche, vers les lointains inconnus, sans ressentir l’impérieux besoin de se donner à elle, de la suivre docilement, à travers les monts et les vallées, tout ce besoin peureux d’immobilité, ressemble à la résignation inconscience de la bête, que la servitude abrutit, et qui tend le cou vers le harnais.
A toute propriété, il y a des bornes. A toute puissance, il y a des lois. Or, le cheminot possède toute la vaste terre dont les limites sont l’horizon irréel, et son empire est intangible, car il le gouverne et en jouit en esprit.
C’est fini : plus d’illusions nouvelles, ni de mystères charmeurs, ni de bonheur dans l’avenir… Il n’y a que la paix des doutes justifiés et réalisés, la brume du désespoir dans mon cœur meurtri. Combien peu j’ai vécu et combien j’ai souffert ! L’espérance lumineuse, la jeunesse, le bonheur, tout est fini… j’en ai fait mon deuil… tout est enterré et ne ressuscitera plus !
J’ai cru à la fraternité des hommes, mais au jour noir de l’infortune, je n’ai pu distinguer mes frères de mes ennemis. Je désirais pour les hommes la vérité et la liberté… mais le monde est resté le même monde d’esclaves imbéciles. Par la flamme et la vérité de mes discours accusateurs je rêvais de lutter sans trêve contre le mal… Mais dans le temple de la vérité, dans le temple sacré de la pensée, je ne trouve que l’orgie des hypocrites.
L’amour pour un instant, l’amour jeu et distraction dans l’ennui, l’amour, ivresse du sang et nom de l’âme, l’amour — cauchemar de malade, non, je ne regrette pas cet amour-là !
Ce n’est pas lui que je rêvais en mes nuits d’insomnie… Non, c’était l’amour pur et vrai dont l’image sublime me hantait !
Pauvre comme une mendiante, menteuse comme une esclave, vêtue de loques éclatantes, la vie n’est belle que de loin et n’attire que vue de loin.
Mais, dès que tu y prêtes attention, dès que tu la rencontres face à face, tu en comprends le mensonge… Tu vois que sa majesté n’est qu’illusion sous ses fausses dorures et que sa beauté est artificielle comme celle d’une prostituée fardée…
Ami, comment, n’étant point revêtu des habits de fête, es-tu entré ici ?
(L’Évangile)
Ton cœur ardent et sensitif, torturé et martyrisé dans les ténèbres de l’orage, aspire à la félicité du bonheur universel et croit y voir son propre bonheur.
Mais, ô ami, les saintes envolées de l’âme sont inutiles : dans l’arène ensanglantée de la vie il y a assez d’espace pour le marché de l’avidité, mais il n’en est point pour le temple lumineux de l’amour !
Et pourtant, si réellement les malédictions se taisaient, si réellement le Baal était anéanti, si les hommes s’étreignaient comme des frères, si l’idéal descendait des cieux sur la terre… dis-moi : dans cet univers renouvelé et joyeux, toi, accoutumé à ta sainte douleur, serais-tu heureux à ce festin de la vie, toi qui souffris pour l’humanité et qui voulus son bonheur ?
Ton cœur — ce cœur malade, deviendrait muet sous la douleur, comme le champ devient stérile sous l’orage. Il n’échangerait pas la croix des bienheureuses souffrances et des larmes pour la félicité du repos… Et s’il regrettait un jour le sort de lutteur et de prophète des idées chères, comme un prisonnier, accoutumé à la captivité, regrette son obscure prison ?…
CÉRÈS
VISION NOCTURNE
[Écrit au crayon, sans signature ni date, sur trois feuillets, recto et verso, numérotés de 1 à 5.]
Elle était en bois dur, fendu et rongé par les vents des mers, fatiguée d’avoir promené son sourire centenaire à travers trop de tempêtes, d’avoir contemplé, muette, les tristesses de trop d’horizons.
Après avoir regardé, de ses yeux vides et candides, l’immensité changeante pendant près d’un siècle, après avoir tant roulé de par le monde, elle était reléguée, là pauvre vieille chose mutilée et inutile, dans le coin obscur d’une toute petite chambre éclairée d’en bas comme un cachot, par une lucarne grillée.
Elle habitait ce coin gris, en son obscur et mystérieux silence, et continuait de sourire aux visions azurées de jadis.
En ce logis qui n’était pas mien et cependant ami où la destinée me rapportait parfois des [plages] lointaines où se plaît mon âme, je la retrouvais à chaque retour, toujours pareille, souriant toujours.
Je l’avais d’abord trouvée gênante en sa lourdeur massive et n’avais pas su déchiffrer le mystère de son âme de sirène.
Un soir, cependant qu’à ses pieds je m’endormis, parmi d’autre visions plus troubles, il me sembla la voir se redresser, retrouver ses jambes douloureusement séparées de la proue natale et sortir de son coin, haute et blanche, comme voilée d’un nimbe lumineux, telle, sur la mer calme, la bleuâtre clarté des lunes mourantes.
Sa face hellénique s’éclaira et sa bouche, si longtemps figée en un sourire inexpliqué, s’ouvrit. Elle parla :
« Au lieu de me rudoyer, maussade, et de me reprocher même ce coin obscur où est emprisonnée ma beauté, pourquoi, poète vagabond et inquiet, amoureux des horizons infinis, pourquoi ne m’as-tu point interrogée, pourquoi n’as-tu pas deviné toute la splendeur et toute la mélancolie de mon destin ? Pourquoi, toi qui devrais communier en l’âme obscure des choses silencieuses, pourquoi as-tu insulté à la grandeur de mon exil ?
« Et cependant, c’est à toi que j’ai voulu conter mes peines et mes rêves, telle une aïeule très ancienne, le soir, dans la chaumière. Lassée d’un centenaire silence, moins éphémère que vous, humains, de plus durable matière, avant de redevenir pour jamais muette, essayerai-je de te dire ce que me chantèrent, jadis, les flots, amants funèbres dont je fus insatiable, qui m’enlacèrent et que je brisai, souriante et immuable, mon rameau d’olivier à la main, fendant l’onde claire et molle ou apaisant la révolte terrible des lames ?
« Après que la main — desséchée maintenant dans la poussière du tombeau — d’un artiste oublié m’eut ciselée dans le tronc brut d’un géant du nord, m’eut revêtue de robes candides et eut couronné d’or mon front haut et songeur, fixée à la proue d’une frégate altière dont je fus l’âme et le génie, je me lançai, aventureuse, dans les flots bleus de la Méditerranée natale… Impassible et de vie insoupçonnée, j’assistai aux combats tumultueux et, tandis que, sur le pont de ma frégate, des hommes combattaient et mouraient, j’interrogeais de mon œil impassible et blanc l’immensité sereine ou agitée.
« Je vis des soleils de feu descendre au-dessus des rouges déserts d’Afrique… Je vis des lunes phosphorescentes jeter sur les flots des milliers de pierres précieuses, multicolores et éphémères.
« J’ai respiré le parfum capiteux et subtil des ports chaotiques du Levant et vu se lever de chaudes journées ternes sur les forêts dormantes de l’Inde… J’ai entendu la plainte de la mer dans les récifs de corail sanglant et la plainte des filles d’Océanie dont ma frégate emportait, pour toujours, les amants…
« J’ai entendu maintes fois la grande voix terrible, le grand colloque du vent jaloux, grondant la mer révoltée… J’ai subi alors le choc amoureux et furieux des flots qui voulaient m’engloutir, pour mieux m’étreindre ; j’ai cru sombrer dans l’abîme amer dont je fis ma patrie… Mais toujours, souriante, je fus protégée, et, telle Vénus Anadyomène, l’horizon apaisé vit émerger des flots ma face blanche et sereine.
« Enfin, quand ma belle frégate aux larges ailes blanches vint dormir pour des années interminables dans l’eau immobile des ports de guerre, quand, telle une belle déchue, elle replia pour toujours ses ailes d’oiseau, je fus réduite à contempler, épave vénérable, en une solitude plus grande, un horizon plus restreint.
« La nostalgie du large me hanta longtemps, et si mon œil de bois te semble aujourd’hui si mort, qui sait, n’a-t-il pas pleuré des larmes inconnues, aux nuits de lune ?
« Qui a songé à la tristesse de la poulaine toujours vivante, liée à la frégate morte, comme un naufragé qui s’attacherait au corps d’un oiseau géant et qui, l’oiseau tombé à la grève et mort, resterait à jamais enchaîné à lui ?
« Enfin, un jour, les hommes, qui depuis si longtemps avaient déserté ma haute frégate défunte, l’envahirent à nouveau, insectes démolisseurs, irrespectueux du passé.
« Ce ne fut que craquements et bruits sinistres, car en ma frégate vieillie, une vie latente sommeillait encore, et elle ne voulait pas encore achever de mourir.
« Enfin, séparée brutalement de la pauvre carcasse éventrée, profanée, je tombai dans la poussière immonde et le limon.
« C’est là qu’une main charitable vint me recueillir et m’accorder cet obscur refuge où tu me vois et où je rêve, muette et pensive, revoyant dans mes rêves les horizons immenses d’antan… Vieillie et lasse, je n’aspire plus qu’au repos… Mais j’eusse voulu finir en face du libre horizon des ports, pour voir encore jouer et ondoyer les flots, mes amants de jadis… Les ténèbres et l’étroitesse de mon réduit me pèsent et m’étouffent… Oh ! revoir encore le large, entendre encore bruire le vent des équinoxes sur la fureur des mers !… Car, bientôt, la hache sacrilège me brisera, et mon âme de sirène s’en ira, insoupçonnée, se dissiper dans les brumes et les souffles de la mer. »
Et des yeux blancs de la poulaine, deux larmes, lourdes et brillantes, comme des gemmes marines, se détachèrent et roulèrent lentement sur ses joues usées par les baisers amers des flots.
L’amoureuse centenaire regrettait les sourires et les colères des océans éternels.